‹ La Fayette dans la révolutionChapitre 4 sur 14 · mars 1793, à M. Archenholtz, à Hambourg · texte numérisé non relu

mars 1793, à M. Archenholtz, à Hambourg

anciens aides de camp qui s'efforceront de s'y employer, à un Français, Masclet, qui, dans le journalisme de Londres, s'est assigné pour mission de lui assurer et de lui maintenir l'appui moral des Wighs contre la participation de Pitt à l'expiation qu'à cause de ces principes et de ces sentiments les monarchies coalisées lui infligent. Les facteurs de fond, dans la conduite des hommes publics, en un temps où le terrain, mouvementé comme il le fut alors, a changé devant eux avec tant de promptitude, les facteurs de fond sont l'éducation intellectuelle antérieure et celle que les impressions leur ont faite, conséquemment les idées qui travaillent en eux à travers les circonstances. On les jugera sans justesse, pas même avec équité, si l'on ne tient pas compte des causes de différence résul-

tées pour eux de ces éléments. C'est surtout à regarder s'agissant d'une vie comme celle-ci, commencée si tôt, qui dura sous toutes les données venues après, et données tellement tranchées entre elles. .Entre un moment et celui qui succède il y a tantôt quelques années, tantôt quelques mois seulement; or en chacun de ces moments il semble que Ton voye agir une génération nouvelle. A la fin de 1791 une autre que celle dont l'avènement datait des derniers temps de Louis XV paraît entrer en scène ; le 9 thermidor 1793 une seconde ; en 1799 une troisième. Sauf des insignifiants ou des muets, il n'y eut guère que Sieyès pour parcourir toutes les périodes; les autres avaient péri victimes plus ou moins précocement. La Fayette ne s'est retrouvé survivant que grâce à la séquestration de sa

personne par les ennemis de la Révolution, le tenant comme y ayant rempli le premier rôle.

Lui, toutefois, on le revoit, à sa sortie, intact en ses sentiments et sa pensée. De nouveau il est l'homme de 1789 et de la Déclaration des droits, il le reste pleinement après. Il s'écartera par abstention de Bonaparte et de l'Empire, il demeurera l'impénitent de la liberté politique. Cela jusqu'au gouvernement de Juillet, en qui il voudra établir enfin définitivement le règne de cette liberté, comme il avait eu la persuasion de le fonder en la personne de Louis XVI. On se demanderait presque si, entouré d'assentiment et de gratitude comme on le trouve à ce moment-là, ce n'est pas lui qui a eu raison, non les faits. Les faits, pendant un demi-siècle, se sont ensuivis osés et

violents, parfois grandioses, mais se renversant ou s'anathématisant les uns les autres; finalement ils sont revenus avec enthousiasme à cette même solution de 1791 , pour laquelle et sous laquelle il avait sombré !

Il s'en irait tant que, s'expliquant au vrai le rôle de La Fayette dans la Révolution, l'on cessât de diminuer en lui l'homme public, parce qu'il accomplit ce rôle tel que les choses le lui présentaient et comme l'y portaient ses notions acquises et sa nature.

Les organismes politiques dont l'existence est ancienne et surtout a été grande, sont protégés par un énorme pouvoir de résistance contre les assauts qui leur sont livrés, les assauts parfaitement mérités même.

Quand ils sont à la fin renversés, les hommes qui en viennent à bout ne tiennent pas compte à leurs aînés de l'œuvre antérieure. Les créateurs de l'association jacobine de 1791 et les Girondins unis à eux, qui écartèrent La Fayette de la politique quotidienne parce qu'ils le trouvaient un obstacle, qu'en quelque sorte il était le maître des faits par l'action que le commandement des gardes nationales lui donnait, ces hommes-là, pour la plupart, ne savaient pas ou ne se rappelaient plus qu'ils étaient encore dans leur obscurité native, tandis que, avec des gentilshommes de Cour adolescents comme lui, il s'exerçait aux conférences parlées du « Cabaret de l'Épée de bois » contre le régime suranné de la monarchie d'alors. A ce moment-là, ces ardents de 1792 vivaient de ce régime au

fond de leur province, dans quelque charge achetée ou quelque greffe seigneurial. Lui, au contraire, avait déjà rempli sa page d'Amérique, s'instruisait des questions publiques autour du monde où elles s'agitaient, dans des voyages au dehors pour les mieux connaître, dans l'Assemblée des Notables qui, en débattant ou en posant celles de ces questions d'où surgiraient toutes les autres, allait provoquer la réunion des États généraux par quoi le mouvement prit cours.

Il faut savoir regarder à ce passé de La Fayette pour le juger. On en a des documents explicites dans sa correspondance d'alors avec l'Amérique, et il vaut la peine d'y lire. Elle a pour objet les règlements entre la France et les États-Unis ; or, aux États-Unis sont ses confesseurs politiques, à qui il se plaît à s'ouvrir. Personne, à cette

époque, n'a fait oralement ou n'a écrit un exposé de l'état politique et administratif de la France mieux pris aux sources, ni groupé avec plus de compétence que celuici, fait pour Washington, dans une lettre du 9 octobre 1787 :

D'après ce qui s'est fait dans ces six mois,

nous parviendrons au moins à mettre dans la tête de tout le monde que le roi n'a pas le droit de taxer la nation, et que rien dans ce genre ne peut être stipulé que par une assemblée nationale. Le roi est tout-puissant en France; il a tous les moyens de contraindre, de punir ou de corrompre, Les ministres sont portés par inclination et se croient obligés par devoir à conserver le despotisme. La cour est remplie d'essaims de vils et efféminés courtisans ; les esprits sont énervés par l'influence des femmes et l'amour du plaisir; les classes inférieures sont plongées dans l'ignorance. D'un autre côté le génie français est vif, entreprenant et enclin à mépriser ceux qui gouvernent. Les esprits commencent h s'éclairer par les

ouvrages des philosophes et l'exemple d'autres nations. Les Français sont aisément excités par un noble sentiment d'honneur, et s'ils sont esclaves ils n'aiment pas à en convenir. Les habitants des provinces reculées sont dégoûtés par les despotismes et les dépenses de la cour, de sorte qu'il y a un étrange contraste entre le pouvoir oriental du roi, le soin des ministres pour le conserver intact, les intrigues et la servilité d'une race de courtisans d'une part, et de l'autre la liberté générale de penser, de parler, d'écrire malgré les espions, la Bastille et les règlements sur la librairie. L'esprit d'opposition et de patriotisme répandu dans la première classe de la nation y compris les serviteurs personnels du roi, mêlé à la crainte de perdre leurs places et leurs pensions ; l'insolence moqueuse de la populace des villes, toujours prête, il est vrai, de se disperser devant un détachement des gardes, et les mécontentements plus sérieux du peuple des campagnes; tous ces ingrédients mêlés ensemble nous amèneront peu h peu sans grande convulsion à une représentation indépendante, et par conséqnent à une diminution de l'autorité royale. Mais c'est une affaire de temps, et cela marchera d'autant plus lentement que les

intérêts des hommes puissants mettront des bâtons dans les roues.

Ces lignes à elles seules, et La Fayette en a écrit plus d'une autre de même nature, présentent le tableau le plus précis qui ait été tracé des précédents de 1789.

Tableau pris à l'heure même , par un témoin déjà acteur, qui va l'être bien davantage, il projette le jour sur ce qui a suivi. A dire que les faits ont conduit ou poussé la main du peintre, on se tromperait entièrement.

C'est de lui-même que sont et le dessin et le? couleurs, ce sont ses sentiments et ses idées qui s'y reflètent. Avant quoi que ce soit de la Révolution, avant le 14 juillet, il proposera la « Déclaration des droits ».

Nul, en effet, n'est plus profondément imbu que lui des notions données par la philosophie, diffusées par la propagande

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