‹ La fédération et l'unité en ItalieChapitre 12 sur 12 · VIII. — De l'hospitalité au xix e siècle · texte numérisé non relu

VIII. — De l'hospitalité au xix e siècle

Après ce qu'on vient de lire, je ne pense pas avoir besoin de me laver du reproche d'ingratitude qui m'a été adressé, à l'envi, par la masse des journaux belges. Mais ils ont mis tant d'insolence dans leurs accusations ; ils se sont montrés, à la honte de leur pays, tellement ignorants des notions les plus élémentaires du droit moderne ; tant de réclamations indignées me sont parvenues de mes compatriotes résidant en Belgique, que j'ai cru démon devoir de consigner ici, en forme de rappel à Tordre, quelques observations sur ce que j'appellerai Y hospitalité internationale. Ce sera terminer dignement un article dont la pensée est la fédération universelle.

Hospitalité! Voilà un mot devenu bien vieux, bien vague, et qui, comme tant d'autres qui n'expriment plus que des souvenirs, aurait grand besoin qu'on en donnât une définition nouvelle. Messieurs de la presse soi-disant libérale savent-ils d'abord qu'au point de vue purement économique

et en ce qui concerne la circulation des voyageurs, il n'y a plus d'hospitalité, et que ce que les anciens appelaient, ce que les Arabes bédouins, les Nègres du Soudan, les Tatars de la Mongolie appellent encore de ce nom, est devenu simplement, chez les civilisés, un fait de commerce? L'invention des auberges, des cabarets et des gargotes a mis fin aux mœurs hospitalières, et tout le monde s'en applaudit. Un principe nouveau s'est introduit dans le droit des gens : c'est que le voyageur, quelle que soit sa nationalité^ a droit à être protégé, dans les pays où il passe, par l'autorité locale, comme l'indigène. C'est mieux que de l'hospitalité, c'est du droit. Hors de là, il n'y a que l'assistance, l'aumône. Je n'ai rien demandé à la Belgique, pas même du travail. J'ai vécu de mes propres ressources, des sommes que je retirais en grande partie de France par la vente de mes publications ; je ne dois rien à mes fournisseurs Ixellois -, j'eusse pu, en cas de non-payement, être accusé de banqueroute : mais que signifie, en pareille affaire, l'ingratitude ?

En ce qui touche la politique, il est vrai que pendant deux ans et demi j'aû habité la Belgique en qualité de réfugié. J'ai été traité à cette occasion avec une certaine bienveillance par l'autorité belge, et je l'en remercie. Mais ceci est de pure politesse, et je ne puis pas appeler du nom d'hospitalité l'espèce de convention tacite par laquelle les nations civilisées accueillent réciproquement leurs réfugiés politiques : cela reste encore dans le droit des gens. C'est un de ces principes que l'on n'écrit pas dans les traités, mais qui existent dans la conscience universelle, et qui font l'objet de mainte communication diplomatique. Le gouvernement belge comprend, autant qu'un autre, les devoirs que lui

impose ce progrès de la civilisation et les accomplit de son mieux : je l'en loue et l'en félicite. Ce serait insulter à la raison et à la conscience de la Belgique, que de venir parler ici de son hospitalité, comme si nous étions au temps de la conquête romaine ou de l'invasion des Cimbres et des Teutons.

Un jour viendra où la nationalité cessera d'être exclusive; où il sera permis à tout individu, voyageant pour son plaisir ou pour ses affaires, de devenir citoyen de plusieurs patries ; où, pour entrer dans un groupe politique, au lieu de cinq ans de résidence et d'un acte solennel des Chambres, on n'exigera que le fait d'habitation et la déclaration de l'impétrant. .Ce sera toujours du droit, de la mutualité : ce sera de moins en. moins de l'hospitalité.

Pendant mon séjour en Belgique, soit à titre de réfugié, soit compic résidant volontaire, je me suis abstenu, par esprit dp convenance, par égard pour le préjugé d!ètrangetè^ si vif encore, si profondément enraciné chez Messieurs de la presse soi-disant libérale, de m'immiscer dans les affaires du pays. Mais je n'ai pas entendu pour cela abdiquer mon droit, soit de critique, à qui rien de ce qui'se passe dans la société au milieu de laquelle il habite ne peut être indifférent; soit de tiers intéressé, toutes les nations étant solidaires et agissant incessamment les unes sur les autres; soit même de contribuable, participant, ne fût-ce que par le fait de ses consommations, aux charges du pays.

J'ai le droit, en Belgique aussi bien qu'en France, de me dire républicain, socialiste, révolutionnaire, catholique, absolutiste, papalin même et tout ce qu il me plaira, sans que personne puisse y trouver à redire. J'ai le droit de

louer mes services, si j'en trouve l'emploi ; de faire le côm-

merce, la commission, la banque, d'exercer la médecine, dé plaider, d'enseigner, de monter un atelier, de me former une clientèle, d'acquérir des propriétés, en me conformant aux lois. Ainsi le veut l'esprit moderne, bien supérieur à celui des époques où s'exerçait l'hospitalité. Je vais plus loin : j'ai le droit de soutenir, en Belgique, à la face des Belges, l'annexion de leur pays à la France, comme je soutiens, en ce moment, en France, contre le vœu secret de mes compatriotes, l'idée opposée. Toute opinion franchement exprimée et qui ne porte pas atteinte à la morale, est partout dé droit. Ce qui n'est pas de droit, c'est la trahison, la subornation, la corruption, l'embauchage : or, je défie qui que ce soit d'articuler contre moi le plus petit fait de ce genre.

Une seule chose nous reste de l'antique hospitalité : c'est ce mouvement de sympathie personnelle qui, en dehors des relations légales, porte en tout pays certains hommes à rechercher l'étranger, à lui offrir leurs services, à l'admettre dans leur intimité, à le couvrir de leur proprè considération. A ce dernier point de vue, oui, j'ai eu des hôtes parmi les Belges, et je m'en vante. Quant aux autres, je puis dire, sans les offenser, que je ne les connais pas. Est-ce que vous, Joseph Boniface, vous auriez, par hasard, la prétention de vous dire mon hôte? Qu'y a-t-il de commun'entre vous et moi ? Je ne vous aime point, je me moque de vous, je ne vous dois rien, mais rien, ce qui s'appelle rien.

0 mes amis de Belgique, mes seuls hôte», vous qui m'avez fait croire, pendant quatre années bien douces, que j'avais trouvé dans votre pays une seconde patrie; vous qui avez accueilli mes travaux, mes études, mes opinions ; vous qui

avez su rendre justice au sentiment qui animait ma dernière lettre, j'espère que vous ne trouverez rien non plus à blâmer en celle-ci. Ce n'est pas à vous que j'eusse imposé avec des phrases: entre nous il n'y eut jamais ni réticence ni flatterie. Vous connaissez les misères de votre nation, comme je connais les misères de la mienne. Vous haïssez vos intrigants, vos saltimbanques, vos tartufes, autant que je hais nos bohèmes, nos proxénètes et nos apostats. Vous n'avez jamais médit ni désespéré de la France -, et moi je vous ai dit toujours, en dépit de vos contrefacteurs, de vos rapsodes, de vos chauvins, que vous êtes une nation à part, qui eut dans le passé, qui conserve dans le présent sa raison d'être, et à laquelle rien n'est plus facile que de créer une brillante destinée. Vous savez si je vous ai compris, lorsque j'ai dit que le fond de la conscience belge était la liberté. Vous me comprendrez à votre tour et vous me rendrez témoignage, si je dis que le fond de la conscience française est le Droit, ce qui ne veut pas dire annexion, mais fédération, équilibre, neutralité, garantie publique, et finalement, comme chez vous, Liberté. En ce moment, la conscience civilisée subit une éclipse. Toute nation semble jetée hors de sa voie. La délivrance sera commune à toutes : elle s'accomplira cette délivrance, et comment? La Belgique bourgeoise et conservatrice vient elle-même de l'annoncer au monde; le Congrès cosmopolite de 1862 a parlé comme la république de 1848 : Parla Science sociale,

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