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MAZZINI ET L'UNITÉ ITALIENNE

Bruxelles, 13 juillet 1862.

Le 6 juin de cetle année, le citoyen Mazzini a fulminé un manifeste dans lequel, après avoir accusé le gouvernement de Victor*Emmanuel de trahir l'Italie en ne s'emparant pas de Venise et de Rome, et de suivre une politique, contrerévolutionnaire, il finit par déclarer qu'il lui est impossible, à lui Mazzini, de se compromettre davantage, qu'il se retire de l'action, et qu'il va aviser à obtenir par d'autres moyens ce que lui refuse la politique piémontaise.

Les moyens de Mazzini sont les sociétés secrètes, l'insurreclion, la conspiration. — Nous conspirerons, dit-il-, puisque vous ne savez ou ne voulez faire ritalic avec nous, nous la ferons contre vous.

Conspirer! voilà une parole grave, et qu'un homme tel que Mazzini ne doit pas prononcer à la légère. Laissons les fanatiques d'autorité déclamer contre les conspirateurs. La conspiration peut être un acte d'héroïsme ou un fait de brigandage, le plus saint des devoirs ou la plus insigne des félonies. Le tout dépend de la cause, des circonstances, du but, et aussi du succès. Mazzini a-t-il en ce moment le droit de déclarer la guerre à Victor-Emmanuel, d'agiter les masses et de se poser en vengeur de la liberté italienne trahie ou délaissée? Telle est pour moi la question, question

toute de pratique, et qui vaut la peine d'être traitée publiquement par un ami de la révolution, que la qualité de conspirateur n'effraierait pas plus, à l'occasion, que Mazzini lui-même.

De quoi se plaint le grand unitaire? La France, engagée par le succès même de ses armes, a reconnu, mais sans le garantir, le royaume d'Italie ; l'Angleterre, avec plus de satisfaction que la France, Ta reconnu ; la Belgique, d'autres États de second et de troisième ordre, suivant l'exemple de l'Angleterre, Tout reconnu. La Russie le reconnaîtra bientôt, et la Prusse ne saurait tarder à l'imiter (1). Jamais, il faut l'avouer, l'influence de Mazzini ni celle de Garibaldi n'eussent obtenu de pareils résultats. Il y a quatre ans à peine que le mouvement d'absorption est commencé, et plus de vingt-deux millions d àmes sont réunis sous la bannière du Piémontais. Quel sujet d'espérance!... Organisez d'abord ces vingt-deux millions de sujets, instruisez ce peuple, développez la richesse de cet admirable paysj faites-y naitre la liberté, la philosophie et les mœurs, et soyez certain que bientôt, sans coup férir, par la vertu de l'exemple et la forée des choses, le reste vous viendra. Vous ne pouvez

rien, dites-vous, tant que vous ne possédez pas Rome et Venise. Allons donc ! Jamais la France ne se serait formée, jamais elle n'eût conquis ses limites actuelles, si Hugues Capet et ses successeurs avaient dit : Nous ne pouvons rien tant que nous n'aurons pas l'Océan, les Pyrénées, la Méditerranée, les Alpes et le Rhin. Ç'a été justement leur mis-

(1) La reconnaissance de la Russie et de ta Prusse fut officiellement annoncée quelques jours après ie 13 juillet.

sion et leur gloire d'y arriver peu à peu. Vous ressemblez au jardinier qui prétendait ne pouvoir planter ses choux dans un hectare d'excellente terre, et qui demandait à s'arrondir de quatre toises. Vous accusez les ministres de contre-révolution, de trahison! Mais il est prouvé que ces ministres ont trempé dans toutes les entreprises de Garibaldi ; que la présence de Tannée piémontaise a plus fait \ pour entraîner la Toscane, les Romagnes, la Sicile, Naples, que les chemises rouges et toutes leurs fanfares. Est-ce N que, tout récemment encore, Rattazzi ne s'est pas trouvé compromis dans l'affaire de Brescia? Certes, on ne peut accuser ce gouvernement de mauvais vouloir. Quand Mazzini le conspirateur dit : Tue, Rattazzi le conservateur crie : Assomme. Se peut-il un plus touchant accord? Demandez à François II et au Saint-Père.

— Nous voulons Rome et Venise, répond Mazzini, aussi absolu que César qui disait que rien n'est fait tant qu'il reste à faire quelque chose -, nous les voulons de suite, et si on ne nous !os donne pas de suite, nous conspirerons!.,.

Il faut que quelque chose de. grave se passe en Italie, pour qu'un homme d'âge mûr montre une si puérile impatience. Cette fameuse unité n'est pas aussi aisée à faire qu on l avait cru-, les reconnaissances du dehors, la tyrannie et les intrigues du dedans n'y servent de guère. Et quand elle sera faite, on prévoit que le peuple italien n'en sera guère mieux. Mazzini, Garibaldi, Rattazzi, c tutti quanti, sont à bout de science j le premier, plus avisé, se retire, accusant le gouvernement avant que le gouvernement ne l'accuse, rejetant la faute sur ses conjurés, et se drapant en grand citoyen.

Nous sommes, malgré tout, dans un siècle de publicité et de contrôle, où tribuns et ministres doivent rendre compte devant l'opinion, être jugés sur leurs principes et par leurs pairs. Il serait par trop exorbitant que des nommes qui, en dehors des pouvoirs officiels, se posent en organes de la Révolution et se mêlent de pousser les masses, tirassent de leur initiative une espèce d'inviolabilité, et demeurassent dans leur propre parti sans contradicteurs. La démocratie ne sera une puissance, elle ne sera digne de considération que lorsqu'elle aura organisé, vis-à-vis d'elle-même, un régime d'interpellation, de discussion et de responsabilité.

Puis donc que Mazzini, par la publication de son manifeste, en a appelé à l'Europe démocratique, je prends la parole devant la démocratie, et j'accuse Mazzini de deux •choses : comme chef de mouvement, d'avoir manque totalement de prévoyance dans la politique suivie par lui depuis quatre ans, comme homme de doctrine, de s'être fait le propagateur d'un système faux dans son principe, funeste dans ses conséquences, l'unité italienne.

On se souvient qu'en 1859, au moment où la guerre allait être déclarée, Mazzini protesta hautement contre l'intervention de la France dans les affaires d'Italie. L'empereur Napoléon n'avait pas sa confiance , il exhortait ses compatriotes à se méfier de cet auxiliaire ambitieux, hostile à la révolution et à la liberté, et déclarait en conséquence que, quant à lui, il se tiendrait en dehors des événements. Puis, lorsque le succès eut donné le démenti à ses pronostics,

Mazzini, qui se trouvait dépassé, compromis aux yeux du peuple, songea à se remettre en selle, et, après avoir protesté contre l'entreprise, à profiter du résultat. Il vint en Italie, félicita, dans une lettre rendue publique, Victor-Emmanuel, lui dit ce mot devenu célèbre : Osez, Sire, et Mazzini est avec vous. Que Victor-Emmanuel, sans souci ni du droit des gens, Ai du principe de nationalité, ni de l'intérêt des peuples, ni du véritable esprit de la révolution, ni même des convenances monarchiques, s'emparât des divers États de la Péninsule : voilà ce que, tout entier à son idée d'unité, demandait Mazzini. Il promettait, à ce prix, d'ajourner ses espérances, de faire taire ses convictions républicaines. Pour un républicain sérieux, c'eût été l'apostasie en échange d'une utopie-, pour Mazzini, c'était un acte de la plus haute vertu.

" Il est vrai que Mazzini mettait à cet étrange marché une clause résolutoire qui sauvait sa conscience : en criant à Victor-Emmanuel, Osez, il sous-entendait que le nouveau conquérant devait, sans plus de délai, prendre Rome, Venise, Naples, etc., chasser le pape et l'Autrichien, le tout sans le secours et au besoin contre la volonté de la France. Il y a un principe de droit qui dit : Toute condition d'une chose impossible est nulle. C'était une condition de cette espèce que Mazzini, apparaissant après Magenta et Solferino, faisant h la fois la cour à la démocratie et à Victor-Emmanuel, imposait au roi de Piémont. Certaines gens prennent ces roueries pour de la politique; le vulgaire est enclin à y applaudir. Pour moi, je ne puis voir dans cette lettre de Mazzini à Victor-Emmanuel qu'une pantalonnade italienne. Quoi ! le célèbre conspirateur pensait-il que l'Italie était de

force, avec la petite armée piémontaise et ses sociétés secrètes, à forcer la main à Napoléon III, à chasser les souverains italiens de leurs États, le pape du Vaticao, et les Autrichiens du quadrilatère? Non, certes, Mazzini ne le pensait pas : il voulait seulement, en faisant les conditions dures - au roi galant-homme, se refaire à lui-même une position ; et c'est ici que je l'accuse d'imprévoyance, pour ne pas dire d'une complète incapacité politique.

Lorsque Napoléon III, pressé par M. de Gavour, se décida à intervenir en Italie,- il était évident qu'il ne se déterminait pas uniquement pour la satisfaction des Piémontais, pas même pour l'indépendance de l'Italie; à plus forte raison, qu'il ne pouvait se proposer pour but de remplir le vœu de Mazzini, la formation de l'unité italienne. Il semble que Mazzini Tait d'abord compris, quand il. lança sa protestation : malheureusement la suite a prouvé que ses défiances étaient personnelles à l'Empereur des Français, nullement inspirées par des considérations d'une haute et saine politique.

Trois choses étaient à considérer principalement dans l'expédition : la guerre faite à l'Autriche par l'Empereur des Français, l'unité italienne, la papauté. Sous aucun de ces points de vue, Mazzini, l'homme de l'unité, ne pouvait compter sur le succès de l'entreprise.

En ce qui regarde l'Autriche, la raison de la guerre était on ne peut plus apparente. L'Empereur des Français ne pouvait laisser se développer davantage l'influence autrichienne-, la politique qui triompha à Solferino fut la continuation de celle qui, en 1832, faisait occuper Ancône. Que voulait la France? Un redressement d'équilibre ; éven-

tuellement, une rectification de sa frontière des Alpes au moyen d'une petite annexion de territoire. Hors de là, la France ne gardait aucun sentiment d'hostilité contre l'Autriche : la rivalité des deux puissances est d'un autre âge; elle reposait sur des données qui n'existent plus. Peutêtre Napoléon III espérait-il davantage : à cet égard, rien de certain n'a transpiré, et les Italiens, par leur adhésion plus affectée que sincère à Victor-Emmanuel, se sont empressés d'y mettre ordre.

p Au point de vue de l'unité italienne, il fallait être plus que naïf pour s'imaginer que Napoléon III victorieux, après avoir fait à son ami et allié Victor-Emmanuel cadeau de la Lombardie, consentit, en lui donnant le reste de la Péninsule, à l'ériger en potentat. Il eût manqué à ses devoirs à la France et envers lui-même, en donnant la main à une transformation pareille. Chef d'un État militaire, Napoléon III ne peut permettre qu'il se crée, aux portes de la France, une puissance de premier ordre ; roi constitutionnel, il ne le pourrait pas davantage ; simple président d'une république, démocratique, pacifique, socialiste, il le pourrait encore moins. La France donnera quelque jour au monde le signal du désarmement : c'est un honneur qui paraît lui être réservé ; c'était le rêve secret de la république. Mais ce sera à la condition, bien entendu, que, tandis qu'elle désarmera, les autres n'armeront point; que, tandis qu'elle licenciera ses armées, décentralisera son administration, organisera ses communes, rendra la vie à ses provinces, à toutes ces petites nationalités dont la France impériale se compose ; d'autres, pendant ce temps-là, ne se concentreront et ne se fortifieront pas sournoisement contre

elle. La démocratie française, en 1848, a appuyé tant qu'elle a pu l'émancipation de l'Italie et la république romaine. S'imagine-t-on pour cela que Cette même démocratie, socialiste ou non socialiste, mais tout enlière vouée aux travaux et aux mœurs de la paix, eût souffert que les Italiens s'organisassent militairement? Non ; ce serait folie de le penser, trahison de le dire. Que si l'Autriche, que si le Turc faisait ombrage à l'Italie, eh bien ! la République révolutionnerait la Turquie et l'Autriche , elle briserait les armes réfractaires, mais jamais ne permettrait qu'à ses côtés les institutions de la guerre et les formes de la conquête se rétablissent.

Ainsi, Empire ou République, organisée pour la guerre ou pojur la paix, dans aucun cas la France, intervénant en Italie contre la prépondérance de la maison d'Autriche, ne pouvait admettre que ses protégés de la veille devinssent ses rivaux du lendemain. C'est là une chose si simple, que je ne comprends pas comment la presse française, soi-disant démocratique, se refuse obstinément à le comprendre, et que malgré moi j'en conçois l'idée la plus fàcbeusc de son patriotisme et de l'indépendance de son jugement. On nous chante sur tous les tons que les Italiens sont pour nous des frères; que leurs intérêts, leurs idées sont les nôtres; que leur révolution c'est notre révolution, et cent autres niaiseries qui. prouvent à quel degré d'imbécillité est tombée la démocratie française, si tant est qu'il ne faille pas plutôt y voir la preuve de la défection de ses représentants. Des faiseurs d'amplifications croient avoir tout dit quand ils ont parlé des races latines! Ignorent-ils ou feignent-ils d'ignorer que les États les plus antagoniques sont justement les États

limitrophes, et les nations les moins faites pour s'unir celles ] qui se ressemblent le plus? En politique, nos ennemis sont / nos voisins : cet axiôme est aussi sûr que pas un de Ma- / cbiavel. En 1854, l'Autriche a étonné le monde par son ingratitude envers la Russie, sa bienfaitrice : c'est que l'Autriche, pour les trois quarts de sa population, est, comme la Russie, un empire slave, et que si ces deux grands États ont des intérêts semblables, précisément pour ' cela ils sont contraires. Fallait-il nous donner à nous-mêmes le régal de l'ingratitude italienne? Certes, elle n'a pas attendu, pour se produire, que l'unité fût formée. Elle éclate tous les jours, depuis quatre ans, dans les imprécations des tribuns, dans les articles des journaux, et jusque dans les protestations d'amour et de reconnaissance adressées par le parlement de Turin à Napoléon III.

Non, encore une fois, Napoléon III ne peut consentir à la formation d'une Italie unitaire; et plus il se laissera diriger par des vues de paix et de progrès, moins il le voudra. Il en a déjà trop fait, et pour sa propre gloire, et pour le repos de l'Italie elle-même. Napoléon P* prit la couronne de fer-, mais il distribua à ses sœurs, à son beau- frère, la Toscane, Naples : il ne voulut pas, même à son profit personnel, d'Italie unitaire. Comment des écrivains qui se disent démocrates, mais qui n'ont renoncé ni à la manie des armes, ni à la gloire des batailles, ni aux conquêtes ; qui ne ces- 6eut de rêver pour la France la suprématie ou tout au moins la prépondérance du globe ; qui poussent le gouvernement à la conquête du Mexique, plutôt que de l'engager à s'en retirer ; qui eussent voulu intervenir dans la guerre civile des États-Unis -, qui réclament la Belgique et la ligne

du Rhin ; comment, dis-je, ces soi-disant démocrates se trouvent-ils si radoucis à l'égard de la puissance italique? Comment, dès qu'il s'agit du nouveau royaume, font-ils si bon marché de leurs appétences, et se montrent-ils plus unitaires que le roi de Piémont lui-même?...

Reste la question de la Papauté.

On s'attend bien que je ne vais pas prendre en main la défense du Saint-Siège, et me faire le compagnon d'armes de MM. Lamoricière et Yeuillot. Je juge une situation, une politique ; démocrate moi-même, à ce titre intéressé à tout ce qui se fait en Europe au nom de la démocratie, je demande compte dé sa conduite à un démocrate. Ce qu'il y aurait de mieux à faire pour abolir le pouvoir temporef, supprimer la Papauté, remplacer l'Eglise et sauver la morale humaine compromise par la perte ou par l'insuffisance de la foi chrétienne, c'est une question que je n'examine pas ; tout cela, je le reconnais volontiers, entre dans les prévisions d'un vrai révolutionnaire, et je ne fais point un crime à Mazzini, Dieu m'en garde ! d'y avoir pensé. Nous sommes d'accord du but : mais il s'agit des moyens, de la marche à suivre, et surtout de la doctrine à substituer à la foi antique.

Est-ce que Mazzini pouvait croire que Napoléon III, poursuivi en Italie par la clameur des jacobins ralliés, des saint-simoniens bonapartisés, des émigrés de tous les pays, chercheurs de fortune et de tapage, s'en irait, sans autre-

ment y prendre garde, autoriser la dépossession du Saint- Père? Réfléchissons d'abord qu'au point de vue de l'histoire, l'existence du Pape-Roi est intimement liée à celle de l'Empereur ; que celui-ci ne peut toucher à celui-là sans violer son propre titre, et, pour ainsi dire, sans se déconsacrer aux yeux des nations. Qu'est-ce que Napoléon III? le continuateur de Napoléon I e ', le représentant de l'idée napoléonienne. Mais qu'était Napoléon I er ? le restaurateur, en un siècle nouveau, avec des formes et des mœurs nouvelles, de l'œuvre de Charlemagne. L'union de l'Église et de l'Empire, voilà donc, dès que vous vous élevez pour un moment au-dessus de la politique courante, ce que représentent les deux Napoléon. C'est dans la même pensée que Pierre le Grand, czar de toutes les Russies, prit le titre d'Empereur, renouvelant en sa personne l'empire d'Orient comme Charlemagne avait renouvelé celui d'Occident, et se faisant pour l'Église grecque ce que Charlemagne avait été pour la latine. La France, encore toute chrétienne après la chute de la première république, comprit cette idée quand elle applaudit au Concordat ; les soldats d'Àusterlitz, d'Iéna, de Friedland la comprirent aussi, quand ils saluèrent leur général du titre d'Empereur d'Occident. Otez maintenant à Napoléon III celte tradition, ôtez-lui cette haute signification du titre impérial, dites-lui de rompre avec l'Église, que faites-vous de lui? Un non-sens, un personnage de fantaisie, an empereur de l'espèce de ceux de Haïti, du Brésil et du

Mexique

Empereur et

révolutionnaire! C'est trop d'un.... (1).

11 y a des gens pour qui les traditions ne sont rien, qui croient qu'on change d'Église comme de caleçon, qui remanient les mœurs et les croyances des peuples, comme ils font, dans leur cabinet, la carte de l'Europe. Supprimer l'histoire, ressusciter une nationalité, ne leur parait pas plus difficile que cela. Mais qui ne voit que cette influence autrichienne tant enviée et devenue si inquiétante, n'avait pourtant d'autre objet que le protectorat de la catholicité? Après Wagram, l'empereur François renonça au titre d'Empereur germanique, apostolique et romain ; s'il conserva le titre d'Empereur d'Autriche, ce fut comme souvenir de famille, titre d'honneur, et pour ne point paraître trop déchu à ses sujets. Le véritable empereur était Napoléon. Depuis 1815, la maison d'Autriche avait tendu de toutes ses forces à renouer la tradition ; la France, redevenue révolutionnaire comme en 89, avait repris son roi ; Rome vivait en bons termes avec le prince très-chrétien, mais ses prédilections étaient pour l'héritier de Charlemagnc, l'empereur d'Autriche. Napoléon III a changé pour la seconde fois cette situation : c'est pour cela qu'il fait rester ses soldats à Rome, et fortifier Civita-Vecchia ; c'est pour cela qu'il hésité entre trois évêques pour donner à son fils un précepteur, et

(1) Le passage remplacé par des points est le développement de la proposition qui le termine. L'idée en est inoffensive, par conséquent; mais la forme nous a paru d'une liberté qui eût pu sembler irrévérencieuse. Dana l'impossibilité où se trouve l'auteur de chauger le texte d'un article devenu pour lui une pièce historique, nous supprimons ces six lignes, avec soa assentiment. {Note de l'Editeur.)

que, malgré toutes les provocations et les brouilles, il se tient dans la communion du Pape et de l'épiscopat. Quitter Rome et laisser, comme on dit si sottement, l'Italie aux Italiens, ce serait pour Napoléon III se désister de ses prétentions de 1859, laisser le champ libre à l'empereur d'Autriche, annuler, tous les résultats de la campagne de Lombardie, et précipiter la chute du royaume d'Italie, royaume malheureux, dix fois fondé depuis quatorze siècles et dix fois démoli. Et, pour compensation, qu'est-ce que la camarilla semi -bonapartiste et semi-jacobine offre à Napoléon III? Les suffrages du Siècle, de V Opinion nationale, de la Presse, du Temps peut-être et des Débats!... Franchement, cela ne vaut pas les trois cents évôques, venus à Rome des cinq parties du monde, qui votèrent dernièrement l'adresse au Saint-Père,

Je dirai plus : quelle que soit l'opinion d'un homme d'Etat en matière de foi, à mains qu'il ne serve un gouvernement de révolution, armé pour la propagande révolutionnaire, il lui est défendu d'agir sur la pensée et les institutions reli-r gieuses, et nommément de trancher, au détriment du Saint- Siège, comme on ne cesse d'y exciter le gouvernement impérial, la question du temporel. Sans compter que la séparation du spirituel et du temporel, poussée à fond, se réduit, en théorie, à une absurdité, et dans la pratique à une hypocrisie, ce n'est pas par de tels moyens que les croyances se démolissent et que les Églises et les sectes se détruisent. La philosophie seule, et la plus radicale, agissant lentement sur des intelligences libres, est ici compétente. Tout ce que peut un gouvernement ordinaire, obligé à la tolérance des opinions et des cultes, est de laisser faire au

temps et de s'abstenir de toute initiative. Des brouillons menacent la Papauté de schisme, voire même de protestantisme; quelques-uns, flatteurs à outrance, proposent à Napoléon III de se déclarer chef du spirituel aussi bien que du temporel. On peut juger, d'après ces rêves, du désarroi des esprits. Le schisme, s'il était sérieux, je veux dire s'il avait réellement pour cause le sentiment religieux, l'idée chréienne, serait le triomphe de la Papauté, en montrant combien est solide encore la pierre sur laquelle a été édifiée FÉglise. Le protestantisme est mort : il n'y a que des fagoteurs germaniques qui puissent se dire chrétiens en niant l'autorité dû l'Église et la divinité du Christ. Quant à faire tfe Napoléon III le chef du spirituel, à l'imitation des premiers Césars : c'est là que je l'attends. Ce jour-là, la Révolution lui dirait, comme saint Remy à Clovis ; Courbe la tête, fier Sicambre; adore ce que lu as brûlé, et brûle ce que tu as adoré. Mais ce ne serait pas l'empire des Gaules qu'il recevrait pour récompense de son baptême ,

Mazzini ne paraît avoir réfléchi à rien de tout cela. Il veut Rome, et de suite. Il traite d'hypocrites ceux qui, tout en insistant pour l'abolition du temporel, se montrent d'autant plus soumis à l'autorité du souverain Pontife à l'égard du spirituel. Il comprend, comme Napoléon I er , que si le Saint- Père est le roi du spirituel, il est le roi de l'univers. L'idée que représente le Pape, dit Mazzini, est épuisée ; il faut la sacrifier avec le reste. A merveille : mais il faut en même temps la remplacer, cette idée ; et pour cela il faut autre chose que la profession de foi du Vicaire savoyard, autre chose que la devise Dio e popolo, adoptée par Mazzini.

Dieu et le peuple 1 c'est encore de la superstition, encore du pontificat. Eh quoi ! voici Mazzini, le dénonciateur des hypocrites, surpris lui-même, avec son déïsme renouvelé de Robespierre, en flagrant délit d'hypocrisie !

Je crois avoir prouvé, dans ce qui précède, que Mazzini n'avait pas pu sérieusement compter, pour la réalisation de ses espérances, sur les résultats de la victoire de Solferino, et que s'il avait été maladroit en protestant avant la bataille, il avait eu plus de tort encore en se ralliant au mouvement. Il s'agit maintenant d'apprécier cette fameuse unité, pour laquelle l'Italie a dépensé depuis quatre ans tant de sang et de trésors.

Je laisse à d'autres, tels que Ferrari, le soin de prouver .que Tltalie est de tempérament et par destination fédéraliste-, que ses traditions, son génie, ses tendances, sont anti-unitaires, et que la faire entrer de force dans ce moule, c'est la dénaturer, c'est la faire rétrograder. Les anciens Gaulois étaient fédéralistes comme leurs voisins les Germains; la révolution, de 89 à 93, le fut aussi : ce sont les Jacobins qui, à la journée du 31 mai, nous ont rendus décidément indivisibilistes et centralisateurs. Depuis cette époque, la France s'est mise à s'admirer dans cette centralisation -, on lui a dit que les étrangers la lui enviaient, et la France, et les étrangers qui l'écoutaient, l'ont cru. Ainsi les nations se démentent, changent de maximes et de formes : l'objection tirée des traditions historiques manquerait de solidité. Il faut juger l'idée en elle-même, en reconnaître la

valeur ou bien en démontrer le vice intrinsèque. C'est ce que nous allons essayer.

On regarde généralement Mazzini comme un des pèrês de l'unité italienne. Il ne paraît même pas, à le bien juger, qu'il ait jamais eu autre chose dans l'esprit. Mazzini est antisocialiste, Louis Blanc et moi nous en savons quelque chose; et Ton a vu plus haut qu'entre son républicanisme et la monarchie il pouvait y avoir des accommodements. Toute son originalité est dans le dogme dont il s'est constitué l'apôtre, l'unité italienne. Dès 1820, à ce que l'on raconte, encore tout jeune homme, mêlé aux conspirations qui agitaient l'Italie, la France et l'Espagne, Mazzini se passionne pour cette unité, dans laquelle il voit la résurrection et la gloire de son pays. En 1820, tous les esprits étaient à la politique, il y avait fièvre de constitutions. La question économique et sociale n'avait pas surgi. L'Espagne, la Russie, rAllemagnc, avaient montré par d'héroïques efforts ce que peuvent la volonté et l'union d'un peuple pour la défense de ses libertés et pour sa propre régénération. Le spectacle de la France, si changée en vingt-cinq ans, si radieuse après tant de désastres, donnait au système de centralisation un prestige irrésistible. De la part d'un politique de vingt ans, l'illusion était excusable. Déjà pourtant quelques prophètes, Sismondi, Chateaubriand, Royer- Collard, Fourier, Saint-Simon, dénonçaient la fragilité, le vide et le faux des institutions nouvelles; et si leur voix avait de quoi étonner dans les plus belles années de la Restauration, il n'en pouvait plus être de même après la révolution de février 1848 : l'expérience était complète. Or, il ne paraît pas que Mazzini ait modifié son opinion sur

— as —

le témoignage des faits : il est resté en 4848, il est en 1862, le même qu'en 1820, jacobin par tempérament, hostile aux idées sociales, religionnaire à la Jean-Jacques, du reste unitaire envers et contre tous, jusqu'à la conspiration inclusivement. Attachons-nous donc à l'unité, et tâchons de nous en faire une idée exacte.

Lé premier effet de la centralisation, il ne s'agit pas ici d'autre chose, est de faire disparaître, dans les diverses localités d'un pays, toute espèce de caractère indigène; tandis qu'on s'imagine par ce moyen exalter dans la masse la vie politique, on la détruit dans ses parties constitutives et jusque dans ses éléments. Un État de 26 millions d'àmes, comme serait l'Italie, est un État dans lequel toutes les libertés provinciales et municipales sont confisquées au profit d'une puissance supérieure, qui est le gouvernement. Là, l«;:le IneMité doit se taire, l'esprit de clocher faire silence : hors le jour des élections, dans lequel le citoyen manifeste sa souveraineté par un nom propre écrit sur un bulletin, la collectivité est absorbée dans le pouvoir central; tout ce qui concerne l'administration, la justice, l'armée, l'enseignement, les travaux publics, la police, les cultes, etc., aboutit au ministère; tout ce qui regarde la législation, au parlement. La fusion, en un mot, c'est-à-dire l'anéantissement des nationalités particulières, où vivent et se distinguent les citoyens, en une nationalité abstraite où l'on ne respire ni ne se connaît plus : voilà l'unité. Mazzini est nationaliste -, il ne parle dans son manifeste, il n'eutend se

prévaloir que du droit national Or, si le principe du nationalisme est vrai, il Test pour les plus petites nationalités comme pour les plus grandes ; il implique l'indépendance et l'autonomie des moindres groupes comme des plus vastes agglomérations, d'autant mieux qu'en dernière analyse il est impossible, en dehors des divisions territoriales données tantôt par la nature, tantôt par la politique, de délimiter nettement une nationalité.

Mais le principe de nationalité n'est qu'un leurre dans la bouche des unitaires, et je ne voudrais pas que Mazzini crût que je prends ses paroles plus au sérieux qu'il ne fait luimême. Des nationalités ces Messieurs se soucient comme du pouvoir spirituel , on peut en juger à la manière dont les préposés du gouvernement piémontais traitent les annexés

qui réclament.

Pour gouverner vingt-six millions d'hommes à qui Ton a ravi la possession d'eux-mêmes, pour faire marcher cette immense machine, il faut une bureaucratie prodigieuse, des légions de fonctionnaires; pour la défendre contre le dedans et le dehors, la rendre respectable à ses sujets et à ses adversaires; il faut une armée permanente. Des employés, des soldats, des tributaires, voilà désormais ce qui remplacera la nation. On évaluait en France, il y a quinze ans, le nombre des fonctionnaires à six cent mille. Ce nombre n'a certainement pas diminué depuis le coup d'État. Le chiffre de l'armée et de la marine est à l'avenant. Tout cela est essentiel à l'unité ; ce sont les frais généraux de l'Etat, frais qui augmentent en raison directe de la centralisation et inverse de la liberté des provinces.

A cette unité grandiose, enfin, il faut de la gloire, du

prestige, du luxe : de là une liste civile imposante, des traitements magnifiques, des encouragements aux lettres et aux arts, des missions, des pensions, des sinécures. Les ambitieux, les intrigants, les gens déclassés, la bohème, tous partisans de l'unité, pullulent autour du gouvernement. . Naturellement, on ne peut pas tout donner aux uns et rien aux autres. Sous un régime d'unité, tout le monde tend la main ; les villes comme les individus sollicitent. Un pouvoir intelligent s'attache les communes, les paroisses, les confréries, par des cadeaux, des subventions, des commandes ; on entreprend des travaux d'embellissement ou d'utilité publique ; on fait des constructions et des démolitions ; on multiplie les chemins de fer et les voies stratégiques; on érige des monuments aux gloires locales ; on encourage le commerce, l'agriculture, l'industrie, par des médailles, des expositions, des remises de taxe et des prestations de capitaux. Mines, canaux, voies ferrées, colonies, agences de change, offices ministériels, adjudications, concessions de toutes sortes, fournitures, sont la monnaie avec laquelle les gouvernements paient leurs majorités, tiennent le public en haleine, font espérer à tous la fortune* Tout se prend sur ' la masse , c'est à qui obtiendra le plus gros lopin. Qui dit nation unitaire, dit nation vendue à son gouvernement, urbem venaient. On achète une ville pour une église, un village pour un bureau de tabac. J'ai vu punir un chef-lieu de canton par le rappel d'une compagnie d'infanterie qu'on y avait envoyée en garnison;, j'en ai. vu un autre abjurer son opposition pour une place de commissaire de police.

Et qui profite de ce régime d'unité? Le peuple? non, les classes supérieures.

Sous les Césars, l'unité, c'était l'autocratie prétorienne, le pillage des provinces, l'entretien gratuit delà plèbe de Rome. À Dieu ne plaise que j'assimile l'empire de Napoléon 111 à celui de Néron, de Commode ou de Caracalla! L'unité, aujourd'hui et depuis 1815, c'est tout simplement une forme d'exploitation bourgeoise sous la protection des baïonnettes. Oui, l'unité politique, dans les grands États, est bourgeoise : les places qu'elle crée, les intrigues qu'elle provoque, les influences qu'elle caresse, tout cela est bourgeois et va au bourgeois. Il y a dans l'armée française vingtcinq mille places d'officiers de tous grades et autant de sousofficiers : croit-on, si les sujets qui remplissent ces places tenaient aussi peu à leur emploi que les soldats tiennent au service, que l'armée restât seulement vingt-quatre heures sans se dissoudre, et que le pouvoir pourrait compter sur elle? Des deux milliards soixante millions dont se compose le budget de l'Empire, les deux tiers rentrent à la classe bourgeoise : c'est, depuis brumaire, sa manière de participer au gouvernement. Il n'y a rien à grappiller pour le bourgeois, banquier, spéculateur, grand propriétaire, commis, artiste ou gent de lettres, dans un petit Etat. Des fonctions rares, peu ou point rémunérées, des soins ingrats, des services gratuits, des dévouements obscurs : ce n'est pas de quoi tenter une noble ambition, soutenir une puissante individualité.

Mazzini est républicain, il s'en vante. Sait-il ce qu'il a fait pour l'Italie aveeson unité? H lui a inoculé le despotisme. Mazzini est démocrate ; la cause qu'il défend est celle de la plèbe. Sait-il ce qu'il a fait pour la plèbe italienne, en la rendant fanatique d'unité? Il a établi sur elle le rc-

gne bourgeois, règne fiai, jugé, condamné en France ijès 1847; règne qui fut Terreur de la première Constituante, des Jacobins, du Consulat, de la Restauration, de la monarchie de Juillet, et qui est la fatalité de Napoléon III.

Ce dont la France ne voulait plus en 1848, Mazzini, plus que personne, si son programme unitaire se réalise, aura contribué à le donner à l'Italie. Car enfin, cette monarchie constitutionnelle dont Victor-Emmanuel est le principal bénéficiaire, qu'est-elle autre chose que Y unité gouvernementale substituée à l'autonomie provinciale et municipale, au profit de la classe qui porte l'habit contre celle qui porte la blouse? En Italie, comme partout, le bourgeois aime les places rétribuées, auxquelles l'homme du peuple ne songe pas. Mazzini a assisté à la curée : qu'ont attrapé ses amis, les hommes du peuple? En Italie, il existe une masse de propriétés ecclésiastiques dont le bourgeois demande à grands cris la vente. Combien revicndra-t-il, de cette terre sacrée, au prolétaire sans pécule, au paysan qui se croirait voué à l'enfer, s'il prenait, en la payant, sa pari du patrimoine des pauvres ?

Certains partisans de Mazzini prétendent que l'unité n'est pour lui qu'une tactique; que son unique but est d'assurer l'Italie contre le retour de l'étranger, en l'armant et en l'unissant. On ajoute qu'il n'est pas un Italien qui ne le comprenne de la sorle. Prenez-vous, dit-on, les Italiens pour des unitaires? Jamais...

J'avoue que Mazzini m'inspirerait une souveraine pitié si je pouvais croire à la sincérité d'une pareille justification. C'est beaucoup trop de profondeur, là où il ne faut que du bon sens.

Puisque Napoléon III était porté de si bonne volonté, qu'avant comme après Solferino il déclarait ne vouloir f rien pour la France au delà des Alpes; qu'il se contentait, pour tout émolument, d'une insignifiante lisière au ^pied du mont Blanc et sur la gauche du Var-, puisque aujourd'hui même il est reconnu que la véritable barrière qui empêche le retour des Autrichiens, ce ne sont ni les armées de la Péninsule, ni les chemises rouges de Garibaldi, ni les sociétés secrètes de Mazzini, mais le bras de la France : pourquoi ne s'être pas prévalu, pour fonder la fédération, de cette protection généreuse? Napoléon III engagé ne pouvait s'en dédire : à cette heure même, malgré tant de sujets de mécontentement, il ne se dédit pas. Pourquoi avoir donné des ombrages à celui que l'Italie nommait son libérateur, en rejetant, comme une trahison, le traité de Villafranca, et en parlant d'une manière aussi offensante qu'intempestive d'unité italienne? Pourquoi, par une conduite si peu judicieuse, si gratuitement ingrate, avoir créé un péril qui n'existait, pas, qui n'existera que le jour où la France indignée se retirera de l'Italie, mais qu'alors la bravoure de Victor-Emmanuel et les cris de Garibaldi seront impuissants à conjurer? L'idée fondamentale du traité de Villafranca, la fédération de l'Italie, sous la protection de Napoléon III, devait être acclan.ée par tous les Italiens comme la Bonne Nouvelle : le machiavélisme italien, joint à l'incompréhensible politique de journaux français, en ont décidé autrement. Plus que sur tout autre, la responsabilité en incombe à Mazzini.

Je n'admets pas non plus, et je ne suis pas seul de mon opinion, qu'une constitution féderative fût incompatible

avec un bon système de défense nationale. En 1855 la Russie unitaire, attaquée sur sa frontière, succombe devant Tannée* alliée combattant à 4,200 lieues de ses foyers* En .1859, T Autriche unitaire éprouve le même sort et dans les mêmes conditions. En revanche, on a pu juger avec quelle rapidité la confédération helvétique, menacée, en 1836 par Louis-Philippe, en 1856 par le roi de Prusse, se mettait en défense. Au moment où j'écris, trouve-t-on que les Etats-Unis du Nord éprouvent le moindre embarras dans leur défaut de centralisation pour attaquer ceux du Sud, et que ceux-ci en éprouvent à se défendre? Il est vrai que le patriotisme est profond chez les Suisses, et la colère immense chez les Américains : mais quoi! ceux qui demandent l'unité italienne, se défieraient-ils par hasard du zèle des populations de la Péninsule et de leur courage? Ne parlons plus d'union alors : c'est le compelle inlrare, c'est la force.

Dernière considération : au point de vue de la démocratie européenne, Mazzini et les siens ont manqué au mot d'ordre; ils ont fait acte d'égoïsme national, ils en sont punis. La fédération de l'Italie, proposée, défendue par un empereur, était pour les libertés de l'Europe entière un coup de fortune. Jamais la contre-révolution n'avait fait la partie si belle aux républicains. L'Italie fédérée, avec la liberté constitutionnelle partout, c'était la vraie réalisation du principe, Union fait force. Point de jalousies entre les cités, point de rébellions, point de guerre civile. Le jeune roi de Naples s'inscrivait, à côté de Victor-Emmanuel, dans la liste des rois constitutionnels; le Pape, resté en possession de ses États, était forcé de faire comme eux ; Tempe-

reur d'Autriche, entraîné dans le mouvement, se trouvait dominé; le duc de Toscane n'eût témoigné ombre d'opposition. L'Italie, avec ses rois, ses ducs, son empereur et son pape, entrait, sans effort, en possession d'elle-même, et . commençait sa véritable existence. El quel exemple donné aux populations de l'Autriche ! Quelle idée suggérée à la nation française! Quelle force à la révolution!... Mais c'était trop simple, trop direct, trop décisif, pour les hommes d'État d'au delà des monts : mieux valait prendre la traverse. Comment Î^On rêve de dissoudre l'empire apostolique, et on commence par créer une Italie unitaire, seul moyen de lui rendre le souffle ! Ne voit-on pas que depuis que Tltalie s'est mise en travail d'unité, sans y pouvoir parvenir, l'Autriche a refait la sienne? Comment! On fait appel aux nationalités, et le premier usage qu'on fasse de l'indépendance est de les engloutir : Napolitains, Romagnols, Toscans, Lombards, sont moins en Italie que les Hongrois, les Bohémiens, les Croates en Autriche! Contradiction, dérision.

J'ignore si l'unité italienne se fera ou ne se fera pas : qui peut ici répondre de rien? Possible que l'empereur Napoléon, après avoir longtemps résisté aux influences qui le sollicitent, relire ses soldats de la Péninsule, donne Rome à Victor-Emmanuel, l'aide encore à conquérir Venise, el consomme ainsi, contre la Fiance et contre lui-même, ce qu'il a si malheureusement laissé commencer h M. de

Cavour et à Garibaldi ; ,

• . t . • . • Alors il

sera avéré que la France renonce à toute espèce d'illustration, à la prépondérance ainsi qu'à la liberté, à la gloire et aux principes.

Ce que je puis dire, c'est que Mazzini, en se flattant de faire sortir l'unité italienne de la campagne de 1859, et en l'imposant à Victor-Emmanuel, a fait preuve d'un médiocre jugement et qu'il a manqué à sa mission de révolutionnaire et de démocrate. L'unité en Italie est comme la république indivisible de Robespierre, la pierre angulaire du despotisme et de l'exploitation bourgeoise. Quand un homme a commis de telles fautes, il ne conspire plus, il disparaît. La dilapidation et le déficit, l'arbitraire, l'hypocrisie, la tyrannie subalterne, l'incendie, le massacre, la ruine, voilà ce que depuis quatre ans l'Italie a recueilli de celte politique d'unité, préconisée depuis 1820 par Mazzini; reprise en sous-œuvre par Cavour et ses successeurs, et soutenue en France par une presse sans autorité. Un corn- ' patriote de Mazzini a dit de lui qu'il n'avait su faire en toute sa vie que deux choses : soutirer de l'argent aux riches et du sang au peuple,, et qu'il n'avait jamais rendu s l'un ni l'autre. Les Italiens ont de la patience!...

Quant à nous, Français, nous aurions aussi, ce me semble, à dresser le bilan de ce que nous a coûté l'utopie mazzinienne : un demi-milliard et 50,000 hommes; quatre années perdues pour les études et la liberté; quatre années de démoralisation et d'ennui, quatre années pendant lesquelles, pour tout régal, on nous a entretenus des prouesses de Garibaldi, des faiblesses du roi galant-homme

et des tristesses du Saint-Père. En revanche, l'ingratitude, l'injure et le mépris de nos protégés. Puis, ce compte à peine soldé, voici qu'on nous en ouvre un autre à Mexico. La même penséô qui soutient en France l'unité italienne, a préparé, soutenu la campagne du Mexique et proposait naguère l'intervention aux États-Unis. (Comparer les articles de M. Michel Cheyàuer, dans la Revue des Deux-Mondes, et de M. Guéroult, dans YOpinion nationale.) Les Français ont tant d'esprit !.. .

Est-il besoin de dire qu'en écrivant cette lettre je ne conservais aucune arrière-pensée impérialiste ou papale? Je suis aussi peu gibelin que guelfe; je ne crois pas plus au renouvellement du pacte de Charlemogne qu'à la résurrection de la chevalerie. Se placer en regard des traditions, des idées et des intérêts auxquels Mazzini devait se heurter dans sa tentative d'unité ; montrer la puissance encore grande de ces éléments; critiquer la faiblesse des moyens employés pour les vaincre; soutenir en conséquence que, dans les conditions où était placé Mazzini, la victoire était impossible, et que toute campagne organisée à la fois contre l'Empire et la Papauté se changerait en désastre : ce n'était pas évidemment épouser ces traditions, affirmer cés idées, défendre ces intérêts.

A quoi ont servi, sous la Restauration et la monarchie de Juillet, les trente-trois années de guerre du Constitutionnel contre les Jésuites? A moins que rien, puisqu'on dernier lieu le Constitutionnel s'est lui-même fait jésuite. A quoi peuvent servir aujourd'hui les attaques, aussi dépourvues de poids que de jugement, de la presse italique et unitaire contre l'Empire, soit français, soit autrichien, et contre la Papauté? A rien, puisque, comme on le verra plus loin, la Papauté et l'Empire sont toujours la pensée intime de l'Italie, et que dans la dissolution sociale où se débat l'Europe entière, le catholicisme apparaît encore, de l'aveu des adversaires de la Papauté eux-mêmes, comme l'unique refuge de la morale et le phare des consciences?

Si donc se moquer du vieux Constitutionnel et de son vollairianisme, ce n'était pas faire, il y a vingt ans, profession de foi jésuite, de même aujourd'hui, constater la parfaite insuffisance des moyens employés par Mazzini pour renverser la Papauté, ce n'est pas non plus faire acte de ralliement à la théocratie papale. C'est ainsi, du reste, que les journaux plus ou moins attachés à la politique du gouvernement impérial et à l'inviolabilité du Saint-Siège, et qui ont publié des extraits de ma lettre, l'ont compris : autant ils étaient loin de me croire rallié à leurs idées, autant ils l'étaient de se rallier aux miennes. Ils ont eu soin de le déclarer eux-mêmes. Ce qui n'a pas empêché les badauds de croire

que je tournais au papisme, à l'impérialisme, au panslavisme aussi, sans doute. La rumeur a été grande, surtout parmi les libéraux de Belgique, acquis de longue main à la foi garibaldienne, et convaincus que si Rome était livrée à Victor-Emmanuel, la franc-maçonnerie remplacerait le christianisme par toute la terre. Les grognements qu'ils ont fait entendre, à cette occasion, étaient le prélude du tapage qui devait éclater plus tard.

Venons maintenant à Garibaldi :

Le 13 juillet, date de la publication que je viens de mettre sous les yeux du lecteur, j'ignorais, comme tout le monde, que Garibaldi eût résolu de recommencer, en faveur de l'unité, la campagne qu'il avait si heureusement accomplie en 1860 contre les Bourbons de Naples. Dès que la nouvelle de son départ pour la Sicile se fut répandue, je pris de nouveau la résolution de me taire et d'attendre le dénouement, bien que, pour la solution d'un problème tel que celui de l'Italie une et indivisible, je n'eusse pas plus de confiance dans le prestige de Garibaldi que je n'en avais eu auparavant dans l'agitation mazzinienne. Je ne voulais pas, pour si peu que ce fût, contribuer à la

déroute que je prévoyais. J'aurais eu honte d'associer mon blâme de philosophe e de républicain aux cris de réprobation chrétienne et conservatrice qui surgissaient de tous

côtés contre l'infortuné général.' Aussi bien, l'événement ne devait pas tarder à justifier mes tristes prévisions.

L'article suivant est du 7 septembre, dix jours après la défaite de Gàribaldi à Aspromonte.

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