‹ La fédération et l'unité en ItalieChapitre 3 sur 12 · GARIBALDI ET L'UNITÉ ITALIENNE · texte numérisé non relu

GARIBALDI ET L'UNITÉ ITALIENNE

Bruxelles, 7 septembre 1862.

Il y a deux mois, lorsque j'écrivais mon premier article sur l'unité de l'Italie, Gàribaldi n'était pas parti pour sa dernière expédition ; j'ignorais le dessein qu'il avait formé de conquérir à lui seul Rome et Venise comme il avait conquis le royaume de Naples, et ne me doutais pas que, grâce à lui, les événements dussent sitôt me donner raison. Que disais-je, en substance, dans cette appréciation, de la politique de Mazzini, dont par parenthèse je n'ai pas attaqué la personne :

Qu'en 1859 Mazzini, en se ralliant au mouvement italien après avoir protesté de sa méfiance envers Napoléon III, avait fait preuve de légèreté et d'imprévoyance, attendu que Napoléon III, à peine de se démentir, de manquer à son. propre principe et de compromettre la prépondérance fran-

çaise, ne pouvait consentir à la réduction de toute l'Italie en un même corps d'état;

Qu'ensuite Mazzini, acceptant pour son parti l'hégémonie de Victor-Emmanuel, avait fait acte de royalisme; qu'on pouvait, en un sens, l'appeler grand patriote, mais non pas grand politique, encore moins grand citoyen ;

Quant à l'unité en elle-même, que c'était un principe essentiellement monarchique, militariste et bourgeois, et que si, par une inconcevable condescendance de l'Empereur des Français, cette fantaisie italienne venait à se réaliser, elle conduirait l'Italie à un système combiné de prétorianisme et d'exploitation qui mettrait la plèbe dans un état pire qu'auparavant;

Qu'en toute cette affaire la démocratie italienne, présomptueuse autant qu'impuissante, jalouse d'agir seule, avait manqué à la solidarité européenne, et fait acte d'égoïsme ;

Enfin, que le résultat le plus clair de toute cette utopie serait de faire rétrograder la réforme économique et sociale, par toute l'Europe, de dix et peut-être de cinquante ans, yoilà^g^que j'ai dit il y a deux mois, ce qu'il était de utenir, ménageant les personnes, quoi qu'on qi^jifiant les doctrines comme elles le devaient de vue non-seulement de démocrate-so- Français et d'homme.

Dej|HÉ8* lpcpf l'œuvre que Mazzini avait préparée, Garibsù^a^-s^fchargé de la mettre à exécution. Il a voulu côQy^^L l'unité italienne, sans le roi, malgré le roi, voire

e roi, tout en criant plus fort que jamais Vive Y U]1toi)}ffiitià&i a misérablement échoué. D'un geste, Na- « p5)téWllta fiât soi tir de son apathie le gouvernement pie—

montais, et il a suffi de dix-huit cents bersaglieri commandés par un colonel, pour arrêter Garibaldi dans sa marche et lui faire poser les armes ainsi qu'à ses deux mille volontaires (i).

Ainsi, d'un côté, le gouvernement impérial a brisé le parti de l'action en Italie; de l'autre, cette unité, que Mazzini s'était flatté de consommer contre le gouvernement, s'est tournée contre ses propres auteurs, et cela à l'applaudissement de l'Europe. Consultez la presse anglaise, fran* çaise, allemande, belge, qu'y trouvez-vous? C'est, avec force témoignages de sympathie pour le vaincu d'Aspromonte, que le plus grand embarras pour l'Italie, le plus dangereux ennemi du gouvernement unitaire, était justement le parti républicain, c'étaient Mazzini et Garibaldi!

Actuellement, Mazzini et Garibaldi écartés, il semble que les hésitations de l'Empereur des Français n'aient plus de prétexte \ c'est à lui, dit-on, d'achever l'œuvre en retirant ses troupes de Rome, et de doter enfin l'Italie de sa capitale. Voilà ce que crient les journaux, en Italie, en France, partout; ce que répètent les quatre ou cinq cent mille badauds qui les lisent, avec un ensemble qui permet de douter de la persévérance de Napoléon. Plus que jamais l'unité de l'Italie est à l'ordre du jour. Revenons donc encore une fois sur celte unité fameuse, née dans des imaginations aussi fougueuses que vides, caressée par une démocratie sans principe, expression d'anarchie autant que d'union, et qui vient d'être baptisée du sang de Garibaldi.

(1) Lorsque ces lignes ont été écrites, les journaux n'avaient pas encore publié les détails de la bataille.

Le premier point de vue sous lequel il me paraît convenable de considérer aujourd'hui l'unité italienne, est la manière dont elle a tenté de s'introduire. Toute cause qui se produit devant un tribunal en violant les formes est inflexiblement écartée ; elle est, ipso facto, réputée injuste. Ici le litige est une hypothèse politique, le tribunal est l'opinion. L'histoire formulera le jugement.

Ai -je besoin de dire que je rends le plus sincère hommage au caractère de Garibaldi, h son dévouement chevaleresque, à sa haute probité? Voilà un homme qui ne marchande pas ses services et qui sait se sacrifier pour une idée. Défenseur de Rome en 1849, vainqueur à Marsala en 1859, conquérant du royaume des Deux-Siciles en 1860, donnant, par le prestige de son nom, une sorte de moralité à la défection de ceux-ci, à l'usurpation de ceux-là, d'une simplicité antique dans la vie privée, Garibaldi, de sa personne, est hors d'atteinte-, sa vertu défie la calomnie. Ceux qui le traitent de flibustier, de condottiere, se déshonorent eux-mêmes.

Mais s'il est juste de distinguer, dans un chef de parti, l'homme de l'idée-, si les vices du rôle ne doivent pas être confondus avec les faiblesses de l'acteur, nous avons d'autant plus le droit, en excusant l'homme, de reprocher, s'il y a lieu, et le parti, et l'idée, et l'action : sous ce triple rap port, on ne peut nier que la conduite récente de Garibaldi ne donne largement prise à la critique.

J'admire autant que personne en Garibaldi le patriote et le soldat : je ne le suis plus quand je le vois se faire chef de faction, que dis-je? l'instrument d'une faction dont un autre est l'âme-, s'embarquer dans une politique de conspirateur; se jeter, pour le service d'une cause au moins douteuse, dans une entreprise insurrectionnelle ; essayer, à la face de l'Europe, la seconde représentation d'une de ces aventures fabuleuses qui ne réussissent qu'une fois; se répandre en déclamations réchauffées de 93; donner à son pays le signal de la guerre civile (1); rendre ainsi l'espérance aux partisans des maisons de Habsbourg et de Bourbon, ses mortels ennemis -, outrager la Papauté et l'Église, et caresser prêtres et moines dès qu'ils se joignent à sa cause ; accuser le municipalisme de M. Rattazzi, comme les Jacobins accusaient le fédéralisme de la Gironde ; provoquer la Hongrie à l'insurrection, sans s'apercevoir que la question romaine est indifférente à la Hongrie, et qu'en multipliant ainsi ses ennemis il les rallie contre lui'; prodiguer l'insulte h l'Empereur des Françafs, dont la protection seule empêche le retour des Autrichiens ; introduire dans les affaires de l'Italie, par ses emprunts en Angleterre, une influence tout aussi dangereuse que celle de la France et de l'Allemagne, et couvrir lé tout par des cris de Vive Victor-Emmanuel! si vigoureux, si fervents, qu'on ne sait plus auquel croire, de la sincérité de Garibaldi ou de sa perfidie.

Qu'attendre d'une démonstration aussi écheveléc? Que

(1) Garibaldi a protesté qu'il avait voulu empêcher ses soldats de se servir de leurs armes, et ou doit l'en croire. Mais alors il avait compté sur la défection des troupes royales, et ce qu'il faisait était une tentative d'embauchage, ce qui ne rend pas sa cause meilleure ui sa tactique plus habile.

penser d'une cause qui tue moralement son homme, par les actes même qu'elle exige delui? Aussi, l'opinion déconcertée repousse Garibaldi-, toute la presse unitaire, en Angleterre et en France, l'abandonne; ses anciens compagnons de fortune se séparent de lui; le général Klapka lui répond, au nom des Hongrois, qu'ils ne reconnaissent pas en lui Va voix de V Italie, que sa place est aux côtés de Victor-Emmanuel, que du reste Garibaldi n'ayant pas répondu à l'appel des Serbes, des Grecs, des Monténégrins, le moment favorable est passé, et que la Hongrie ne répondra pas non plus il l'appel de Garibaldi. A la gravité de ces reproches, l'ironie vient joindre son poison, et c'est Kossuth, l'avocat, qui se chargera de mettre ainsi le comble aux douleurs de Garibaldi. Le langage de Klapka avait été franc, mais digne et encore sympathique; Kossuth, qui pour parler a attendu Je dernier moment, qui avant d'écrire a voulu s'assurer que l'aventure était désespérée, Kossuth tourne le plan de Garibaldi en ridicule ; il en fait des gorges chaudes : j'allais dire, c'est te coup de pied de l àne^ non, c'est le coup de dent de la fouine.

N'est-ce pas, dites-moi, une fâcheuse présomption contre une cause, que de la voir ainsi se déconsidérer par ses actes, puis, au moment critique, être abandonnée, dénoncée par ses propres auxiliaires? Car il est évident, il ressort de toute la conduite de Garibaldi, que l'unité italienne, pour le parti dont il était le bras, était bien moins une question de principe qu'une affaire d'opposition, une machine contre le gouvernement du roi galant homme. En vain le ministre dit que l'unité de l'Italie ne peut être que l'effet du temps , on l'exige tout de suite. On prétend réaliser, en vingt-quatre

heures, pour l'Italie, ce que la France n'a accompli sur elle-même qu'en neuf cents ans; on accuse le gouvernement de municipalisme ; on crie vive le roi! mais on entend agir comme faction, former un état dans l'Etat, opposer armée à armée, tribune à tribune. Que Garibaldi soit vainqueur à Aspromonte, et voilà Victor-Emmanuel convaincu d'avoir fait assassiner les patriotes, de pactiser avec la France et l'Autriche, de s'entendre avec le Pape. A ces cris, l'Italie se soulève, Mazzini est fait dictateur, et Garibaldi généralissime de la république ! Garibaldi était, il y a un mois, là plus grande et la plus noble individualité de l'Italie; que rcstc-t-il de lui maintenant? que reste-t-il de son parti? Le combat d'Aspromonte en a dévoilé le secret. Le colonel Pallavicini a prouve, pour quiconque ne s'aveugle pas volontairement, que la force du parti d'action était toute dans ses gesticulations et ses cris, et que si Victor-Emmanuel 1$ voulait, il était le maître. De toute cette aventure, un seul homme est demeuré debout, Mazzini, le préparateur de l'affaire, qui n'a concouru en rien à l'exécution, et qui peut se plaindre encore que Garibaldi a été maladroit. Pauvre Garibaldi!

N'oublions pas, dans ce triste épisode entrepris au nom du principe des nationalités, de relever la brutalité avec laquelle se produit Tégoisme de parti, tranchons le mot, l'égoisme national. On conspire, on s'arme, au nom de la liberté et de la fraternité des nations; mais chacun entend bien exploiter l'alliance à son profit. Les Grecs, les Monténégrins et les Serbes commencent la danse ; mais Garibaldi, qui ne songe qu'à Rome, n'est pas prêt. Chacun chez soi, chacun pour soi. Puis il entre en scène & son tour,

et il appelle la Hongrie; mais la Hongrie déclare qu'il n'est plus temps, et que Garibaldi n'a qu'à pourvoir seul à son salut, Italie farada se. Ceci me rappelle que Mazzini, sollicité un jour par les Polonais, refusa de joindre sa cause à la leur, disant que l'aristocratie polonaise n'avait rien de commun avec la démocratie italienne. Fort bien, s'il ne s'agit que de réformes économiques et de l'émancipation du prolétariat. Mais nous venons de voir qu'en Italie la question était tout unitaire et nationaliste : pourquoi donc repousser les Polonais?

IH

Mais admettons que la question de l'unité italienne ne doive pas être rendue responsable de l'infortune de Garibaldi. — Il n'est pas démontré, m'écrit quelqu'un, que le gouvernement unitaire soit mauvais en soi et contraire au principe républicain. Un autre : Il n'est pas prouvé que la réduction de toute l'Italie sous un pouvoir centralisateur ne soit pas pour la nation italienne, pendant un laps de temps, une condition d'indépendance et de régénération.

Je n'aborderai point ici la question de principe. Elle esl trop sérieuse pour être traitée d'une manière incidente, el je demande la permission de la réserver. Je démontrerai ailleurs, puisque démonstration il y a, et que la démocratie contemporaine parait l'ignorer, que le principe fédéralil, de même que l'organisation municipale, est un corollaire du principe encore peu connu de la séparation des pouvoirs, hors duquel il n'y a point de république, pas même de monarchie constitutionnelle. Pour le moment, je me renfer-

— la —

merai dans la question pratique de. l'unité, considérée au point de vue de l'Italie, d'autant mieux que Mazzini, Garibaldi et les néo-jacobins de France qui leur font écho, ne sont républicains que du bout des lèvres et se soucient médiocrement de principes et de liberté.

Deux mots de géographie, et la cause est entendue.

L'Italie, par nature et configuration, est fédéraliste : elle le fut dans l'antiquité jusqu'à la conquête des Romains, dont la mission historique ne fut pas, comme Ton sait, de former l'unité italienne, mais de convertir le monde alors connu à un droit et à une religion uniques. Ce but atteint, et l'empire d'Occident renversé, l'Italie revint à sa nature, à ses attractions, à la loi de ses intérêts et de ses destinées. La raison de ce retour est visible, pour ainsi dire, à l'œil nu.

L'Italie se compose principalement : 1° d'une longue péninsule, en forme de botte, limitée au nord-ouest par la chaîne semi-circulaire des Alpes, et de tous les autres côtés par la mer ; 2° de trois grandes îles, la Sardaigne, la Corse et la Sicile. La superficie du pays est d'environ 18,000 lieues géographiques carrées, dont 14,600 pour la partie continentale - y 1,600 pour la Sardaigne ; 445 pour la Corse, et 1,360 pour la Sicile. La population totale est d'environ 25 millions d'âmes-, plus dense en Lombardie, plus rare en Sardaigne.

Et d'abord, en ce qui concerce les îles, faisant abstraction de la France qui s'est incorporé la Corse, je demande où est pour elles la raison dè l'unité? Quel argument de commodo et incommodo, quelle raison de voisinage, de défruitement, de connexité territoriale, de solidarité de culture, d'industrie, d'administration, peut-on invoquer?

Même observation pour la partie péninsulaire. On conçoit que le bassin du Pô et de ses affluents, le plus considérable et le plus riche de tous, forme un seul groupe politique. Mais qu'a de commun ce bassin avec celui du Tibre, qui coupe obliquement la Péninsule par le milieu; avec toute la partie sud-est, depuis les marais Pontins jusqu'à Reggio et Tarente? Toute cette péninsule, à partir du grand bassin du Pô, que l'on appelait autrefois Gaule cisalpine, et qui n'était pas même considéré comme faisant partie de l'Italie, forme une espèce de boyau, divisé dans sa longueur par la chaîne de l'Apennin, du sommet de laquelle partent, à droite et à gauche, comme des échelons, une suite de vallées indépendantes qui toutes finissent à la mer.

Ici, l'unité est chose factice, arbitraire, pure invention de la politique, combinaison monarchique ou dictatoriale, qui n'a rien de commun avec la liberté. Avant ces dernières années, la critique des libéraux, hostiles à la maison de Naples, faisait remarquer que les Siciliens n'ont jamais pu souffrir les Napolitains : pourquoi veut-on aujourd'hui qu'ils souffrent les Piémontais?

Le fantai 4sme de cette unification ressort bien davantage quand on songe à la capitale qu'il est question de donner à l'Italie nouvelle, Rome.

Pas n'est besoin de longues recherches en histoire, politique, économie politique, pour découvrir la raison qui a déterminé la formation des capitales les plus célèbres, Ninive, Babylonej Memphis ou le Caire, Corinthe, Paris, Londres, Vienne, Moscou, Lisbonne, Pavie ou Milan. Il suffit de jeter les yeux sur la carte. Rome elle-même, je parle de la Rome ancienne, placée sur le bas Tibre, com-

mandant toute cette importante vallée, Rome eut, comme chef-lieu de la république latine, sa raison d'existence. Mais dès que Rome eut conquis le monde, elle tendit à dé-» choir : ses triomphes, ses jeux, ses monuments, son sénat, ne servirent de rien. Le gouvernement, obligé de suivre l'empereur, eut son siège partout, à Alexandrie, à Nicoraédie, à Constantinople, à Trêves, à Paris, à Ravenne; le titre de capitale ne fut pour Rome qu'un titre honorifique. Les siècles et les révolutions n'ont point changé la position. Qu'est-ce que Rome aujourd'hui? Un musée, une église, rien de plus. Comme centre d'affaires, de commerce, d'industrie, comme point stratégique, comme influence de population, néant. Rome vit de l'étranger, c'est-à-dire, comme le disait l'économiste Blanqui, des aumônes de la chrétienté. Otez-lui ses prêtres, c'est la cité la plus morne, la plus nulle de l'Italie et du globe, une nécropole.

Mais j'entends. On veut justement, pour l'Italie unitaire, Rome avec son prestige pontifical'; on veut la Papauté, mais accommodée à la mode constitutionnelle. L'Italie, quoi qu'on dise, est toujours papale . les sarcasmes de Garibaldi et de Mazzini contre le sacerdoce ne détruisent pas ce fait. On veut, en subordonnant la Papauté au nouvel ordre de choses, rendre à l'Italie la suprématie du monde catholique, supplanter la France et l'Autriche, désormais simples satellites de la grande planète romaine et chrétienne. Rome et l'Unité-, puis bientôt Venise, le Tessin, la Corse, Nice, l'Illyrie : pour consommer cette grande restauration, il n'y aurait plus à changer qu'un mot, au lieu d'appeler Victor- Emmanuel roi, il faudrait l'appeler empereur. Ainsi l'Italie, plus que jamais, pontificale et impériale, serait au comble

de ses rêves -, elle aurait ressaisi, comme dit Mazzini, l'apostolat de l'Europe, etGaribaldi tiendrait la promesse qu'il a faite aux démocrates français, ses amis, de délivrer la

rance de sa tyrannie et de la régénérer!...

Est-ce assez de folies? Quoi! vous croyez au réveil d'un peuple qui pour toute politique ne sait que ruminer son histoire d'autrefois, qui ne comprend rien au siècle nouveau, qui n'a plus même l'instinct que lui devrait suggérer sa position géographique -, qui ne demande l'expropriation du Saint-Père que pour refaire de l'Italie tout entière un État semi-impérial et semi-pontifical \ qui en est aux disputes guelfes et gibelines-, qui, la veille du combat d'Aspromonte, croyait à une comédie jouée entre Victor- Emmanuel et Garibaldi, oubliant que la royauté est jalouse, et que Garibaldi, recommençant le rôle de Wallenstein, finirait comme Wallenstein? Quoi! vous avez vu à la dernière levée de boucliers organisée par le général, députés, magistrats, officiers, •fonctionnaires publics, étudiants, bourgeois, ouvriers, à Gênes, à Milan, à Florence, à Naples, à Palerme, prêts .à déserter le drapeau de Victor-Emmanuel, comme ils avaient déserté ceux de leurs ducs et du roi François II, et vous croyez à la consistance de ce peuple, à sa nationalité!... Vous croyez au civisme intelligent des poignards sicilieus, des couteaux transteverins, des bombes orsiniennes, des baïonnettes garibaldiennes !

Eh bien, moi, je vous le répète : ce que veut l'Italie, ce qu'elle appelle et ce qu'elle aura, c'est une main de fer qui la flagelle, que celte main soit celle d'un Habsbourg, d'un Bonaparte, d'un prince de Savoie ou d'un Garibaldi. Sa destinée, cherchée en dehors de la révolution, est fixée;

combinaison du prétorién, de l'exploiteur et du prêtre; hors de là, l'Italie retombe par morceaux aux mains de l'étranger. Les races persistent, mais les nationalités ne revivent pas : je ne crois pas plus à la résurrection de l'Italie que n'y croyait feu Metternich, pas plus que je ne crois à la résurrection de la Hongrie et de la Pologne.

Plaçons-nous maintenant au point-de vue français, intimement lié au point de vue européen.

Je comprends à merveille l'insistance avec laquelle l'Angleterre poursuit la formation de l'unité italienne, et je ne lui en veux pas; je comprends également que Français, Belges, Autrichiens, Russes même, applaudissent à cette politique, et je ne les en blâme point. Chaque peuple a le droit de rechercher ce qui sert le mieux ses intérêts; et si la France, la piemière puissance militaire de l'Europe, la plus favorisée par sa position, inquiète ses voisins par le progrès de ses armes et l'influence de sa politique, pourquoi leur ferais-je un crime de chercher à l'amoindrir et de l'entourer d'un cercle de fer? Ce que je ne comprends pas, c'est l'attitude de la presse française, dominée par ses sympathies ultramontaines.

Il est manifeste que la constitution de l'Italie en puissance unitaire, avec une armée de 300,000 hommes, amoindrit l'empire de toutes les façons.

Politiquement, le conseil amphictyonique de l'Europe, jusqu'à présent composé des représentants de cinq puissances, va s'augmenter d'une sixième, dont la voix natu-

rellement nous sera contraire. Nous sommes trop voisins de l'Italie, nous avons trop de ressemblance avec elle, nous lui avons tendu de trop grands services, pour qu'elle noua aime. L'ingratitude, en politique, est le premier des droits et des devoirs.

Stratégiquement, tandis que l'Espagnol nous menace à dos-, l'Angleterre, la Belgique et la Hollande de front j l'Allemagne, l'Autriche et la Russie de flanc, l'Italie va nous tirer aux jambes et nous pousser la baïonnette dans le ventre, le seul côté par lequel nous pouvions nous croire à l'abri. La coalition contre la France compte désormais un membre de plus. La parenté n'y fait rien : souvenez-vous de Joachim Murât et de sa femme Caroline.

Socialement, au point de vue de la religion et des idées, notre influence diminue, d'une part, de tout ce qu'aura perdu notre puissance politique et militaire ; en second lieu, de tout l'avantage que nous assurait le titre de première puissance catholique, protectrice du Saint-Siège, soit que le Pape, dépouillé de ses Elats, se rallie à Victor-Emmanuel, soit qu'il s'exile de l'Italie. Protestants et anglicans le comprennent, et par avance s'en réjouissent : ce n'est pas pour la gloire d'une thèse de théologie qu'il» combattent le pouvoir temporel et demandent l'évacuation de Rome par les Français. Sans doute le mal ne serait rien, si lesdits protestants et anglicans renonçaient de leur côté à leur propagande; si, dans l'univers civilisé, les Étals étaient d'accord de supprimer le budget des cuites, d'abolir évèchés, séminaires, consistoires, églises et temples, jusqu'aux synagogues. Mais on ne l'entend pas ainsi : de même que l'Italie unitaire veut garder la Papauté, de même

les Églises dissidentes aspirent à remplacer l'Église orthodoxe : une clientèle de 130 à 150 millions d'âmes qui leur arriverait ! Or, les puissances n'étant nullement d'accord d'abolir les cultes, la civilisation chez les différents peuples étant fort inégale, la morale philosophique à l'usage d'une infime minorité, l'influence politique des nations en raison de la supériorité de leurs mœurs et de leur génie, le résultat de l'unité italique est clair pour nous : c'est que la France, ayant perdu la prépondérance que lui assurait sa ' force militaire, sacrifiant encore l'autorité de sa foi sans la remplacer par celle des idées, la France est une nation qui abdique, elle est finie.

Quoi! dites-vous, non content de combattre à outrance l'unité italienne, vous prenez le parti de la Papauté, vous z du côté des cléricaux ! . . .

ut-être : les mots ne m'effrayent pas, je vous en préviens ; ce à quoi je tiens avant tout, c'est de raisonner juste et de n'être pas dupe. Autre chose est de poursuivre, comme je le fais tous les jours, par la philosophie, l'économie politique et le droit, par la Révolution enfin, la régénération sociale, et autre chose de rechercher quelle peut être, à un moment donné, dans un gouvernement de conservation, la conduite à tenir par un homme d'Etat. La politique est Fart de diriger les forces des nations : or, dans l'hypothèse que je discute et dans l'opinion de toutes les puissances intéressées, la religion est une de ces forces. La religion, c'est encore, pour l'immense majorité des mortels, le fondement de la morale, la forteresse des consciences. Tout le monde le reconnaît ; Mazzini et Garibaldi le proclament eux-

mêmes. Je dis donc que ce serait trahison à un chef d'Etat

de livrer une des forces qui lui sont confiées avant d'avoir pourvu à son remplacement. Il ressemblerait au général qui, informé de l'invention du fusil à piston et du canon rayé, commencerait par faire briser tous ses vieux fusils à pierre, sans attendre qu'on lui en eût fabriqué d'autres. Oui, je suis, par position, catholique, clérical, si vous voulez, parce que la France, ma patrie, n'a pas encore cessé de l'être, et que les Auglais sont anglicans, les Prussiens protestants, les Suisses calvinistes, les Américains unitaires, les Russes grecs ; parce que, tandis que nos missionnaires se font martyriser en Cochinchine, ceux de l'Angleterre vendent des bibles et autres articles de commerce. .

De toutes ces considérations il résulte, selon moi, que, par suite de l'imbroglio italien et de la campagne de 1859, à laquelle je n'ai pas le regret d'avoir applaudi, la nalion française est en présence d'un immense échec, acculée, pour ainsi dire, à sa propre déchéance. Et si je comprends à merveille les raisons qui font désirer cet échec aux puissances rivales, ce que je ne comprends pas, c'est l'adhésion donnée à cette irréparable dégradation par la presse libérale française; c'est la stupidité italienne qui la sollicite; c'est l'imprévoyance de certains États, dont la sûreté n'est rien moins que garantie, et qui y applaudissent.

L'armée française sortira de Rome, soit; l'Autriche finira, moitié de gré, moitié de force, par céder Venise, soit encore : l'unité italienne sera consommée, je suppose la chose faite. Croyez-vous donc que la France, que l'Autriche, que toutes deux, dans ce cas unies d'intérêts, se désistent sans compensation ? Idiot qui le penserait.

Mon patriotisme n'a rien d'absorbant ni d'exclusif; mon

dévouement à mon pays n'ira jamais jusqu'à lui sacrifier les droits de l'humanité. Que le gouvernement de la France commette une iniquité envers un peuple, je m'en afflige et je proteste autant qu'il est en mon pouvoir de le faire; qu'elle soit punie du méfait de ses chefs, je baisse la tête et je dis du fond de mon âme, JUerità hœc patimur. Brutus, sans une absolue nécessité peut-être, immola ses fils à sa patrie ; je serais homme à immoler ma patrie à la justice, si j'étais forcé de choisir entre Tune et l'autre.

Cette déclaration faite, pour l'acquit de ma conscience, je demande en quoi et comment, dans la circonstance actuelle, la France aurait mérité l'humiliation qui la menace. Est-ce un crime à elle d'avoir détruit en Italie l'influence autrichienne et changé le régime de despotisme établi dans la Péninsule depuis quatre cents ans? Pourquoi, alors, l'Europe a-t-elle laissé faire? Pourquoi l'opinion, hostile à l'Autriche, non-seulement en Italie et en France, mais en Angleterre et en Allemagne, a-t-elle applaudi? Pourquoi l'Autriche, après sa défaite, a-t-elle sanctionné notre œuvre, en adoptant pour elle-même les institutions qu'auparavant elle repoussait?... Mais que fais-je! Tout ce débat est superflu : personne en Europe n'oserait imputer à crime à la France sa conduite avec le peuple italien. Je retourne donc ma question : Pourquoi la France serait-elle dupe, victime de son propre bienfait?

« Tant pis pour la France, dit-on, si l'Italie émancipée, unifiée, lai devient une gène! Les Italiens ont le droit de s'organiser chez eux comme bon leur semble, et Rome et Venise leur appartiennent... » Ah! tant pis pour la France! A la bonne heure : charbonnier est maître dans sa chau-

raière, je reconnais ce principe. Mais la France a le droit de mettre des conditions à ses services : ceci est l'a b c de la politique comme du commerce. Je vais plus loin, je dis que si le service rendu a obtenu l'agrément de l'Europe, et que le débiteur soit insolvable, l'Europe devient garante de la dette et solidaire. Eh bien! celte Italie émancipée d'hier n'est pas tellement forte qu'elle puisse se protéger toute seule. On veut que l'armée française évacue Rome plutôt aujourd'hui que demain. D'accord : seulement il est bien entendu que s'il prend fantaisie aux Autrichiens d'y rentrer, la France ne les cmj)échera pas : Italia farh da se. Il serait par trop fort qu'après avoir créé l'Italie et l'avoir armée contre nous, nous dussions encore monter la garde pour la défendre. Je consens à ce que la France n'exige rien pour ses morts de Solferino et de Magenta : mais combien pour cette garde?...

Les Italiens sentent si bien cela qu'ils vont d'eux-mêmes au devant de la réponse. — La nationalité de l'un, se disent-ils, se fait aux dépens de la nationalité de l'autre; l'unité se paye par l'annexion. Que l'Empereur des Français se saisisse de la rive gauche du Rhin, depuis Bâle jusqu'à la mer ; que la France rentre dans ses frontières naturelles : nous l'y aiderons nous-mêmes. Avec ce supplément de huit millions d'âmes et de six mille lieues carrées de territoire, elle aura retrouvé sa balance.

Je voudrais savoir ce que pense de ce système de compensations la démocratie belge, si favorable à l'idée garibaldienne. C'est ainsi que j'ai entendu proposer, tantôt au nom de l'Italie, tantôt au nom de la Pologne, de livrer à l'Autriche, en échange de la Vénétie ou de la Galicie, la Serbie et Je Monténégro, au besoin la Moldo-Valachie, Qui

— oo —

sait si une semblable éventualité n'entrait pas dans les prévisions de Garibaldi? Rien n'est égoïste comme la nationalité, rien de moins scrupuleux que la passion unitaire. On a beaucoup déclamé dans ces dernières années contre l'insolence des partages de Vienne ; mais laissez faire l'unité et les nationalités, et vous en verrez bien d'autres. Laissez s'achever l'empire italien, et bientôt vous verrez la presse libérale et démocratique do- France faire volte-face et mettre à V étude l'annexion de la Belgique. Querépondrez-vous, braves journalistes belges qui ne savez qu'emplir vos colonnes de tartines parisiennes, écrites entre deux choppes, quand, vous prenant par vos propres raisonnements, on vous sommera d'accorder à l'unité française ce que vous avez su si bien réclamer pour l'unité italienne? Vous avez reconnu le royaume d'Italie, vous dira-t-on; vous vous êtes conséquemment, dans une certaine mesure, engagés pour lui. Vous avez contribué à l'unité italienne par vos suffrages, et forcé, autant qu'il était en vous, la main au cabinet des Tuileries. Or, l'unité italienne a pour conséquence obligée la consommation de l'unité française-, et,, déployant sous vos yeux la carte de l'Europe, posant le doigt sur la ligne noire qui de Bâle va à Rotterdam, on ajoutera : Cette unité, la voilà !...

Et soyez tranquilles, on vous prouvera que cette unité \ est dans les destinées comme dans les traditions du peuple belge; que tel est le vœu de son cœur; qu'il y va de ses plus précieux intérêts ; que vous êtes Français de religion, ] de langue, de mœurs, Français dans l'âme; que vous appartenez depuis César, et dès avant César, à la grande nation ; . <|ue le royaume de Belgique n'a été fondé que comme une

pierre d'attente; et pour vous convaincre, on vous offrira d'en appeler à vous-mêmes, réunis en scrutin national, sous la loi du suffrage universel. Vous savez que la multitude vote toujours pour celui qui la consulte. Vous verrez alors avec quelle avidité le peuple français, qui n'entend pas se laisser amoindrir, et qui au fond aime la justice, saisira cette nouvelle amorce; avec quel entrain, avec quelle furie vos joyeux et chevaleresques voisins, qui déjà vous aiment comme leurs yeux, accueilleront la pensée de cette annexion, juste indemnité des sacrifices qu'ils auront faits pour l'Italie; avec quel bonheur notre brave armée s'offrira pour exécuter le décret d'annexion. Sans doute la chose ne se fera pas sans résistance : il y aura de droile et de gauche, du Nord, du Sud et de l'Est, des protestations et des ultimatums ; la guerre deviendra générale, d'autant mieux que l'Autriche voudra profiter de la circonstance pour rentrer en Italie ; et vous serez au plus épais du tourbillon. Mais rien ne s'épuise plus vite que la guerre" : on s'arrangera à la fin ; comme d'habitude, les forts s'entendront aux dépens des faibles ; et vous apprendrez, mais un peu tard, que la logique est inflexible, et que si les constitutions écrites ne sont pas toujours des vérités, si les traités internationaux sont susceptibles, par la folie démocratique, d'être quelquefois déchirés, la loi des compensations est un décret du Destin.

Parlons sans figure : est-il d'une saine et prévoyante politique de faire échec à une puissance comme la France? L'Angleterre peut jouer ce jeu, qui ne convient point à la Belgique pas plus qu'à l'Allemagne. On dit : Rome est aux Italiens. Je réplique que Rome est aux Romains, comme Naples aux Napolitains et Paris aux Parisiens-, que les lta-

liens, comme les Français, sont une abstraction ; que cfe qui est vrai, c'est qu'il existe à cette heure une grande ag- \ glomération politique qui a nom la France, mais que ce n'est pas du tout une raison pour lui donner un pendant de \ l'autre côté d,es Alpes; au contraire.

Quelques mots encore sur le tort fait à la démocratie par l'essor donné depuis dix ans à la politique jacobinique et mazzinienne, et mon sujet est épuisé.

En 1848, les différentes écoles socialistes, bien que ne s'accordant pas entre elles, avaient posé la question, nonseulement pour la France, mais pour l'Europe entière, sur son vrai terrain : Réformes économiques et sociales, garantie du travail, discipline des intérêts, répartition meilleure de la richesse, éducation populaire, organisation communale , en autres termes, décentralisation administrative , régénération des mœurs.

Les problèmes étant nouveaux, aucune solution ne pouvait immédiatement se produire : mais du moins la démocratie socialiste avait forcé l'attention générale; la vieille politique était reléguée sur le second plan : et cela même était un immense progrès.

Il était prouvé, selon nous, et ce qui s'est accompli depuis dix ans n'a fait que rendre plus éclatante cette vérité, que l'essor politique de 89 était épuisé; que la société française, à peine de s'affaisser sur elle-même et d'entrer dans une période de décadence, devait sortir de l'ornière qu'elle avait jusqu'alors suivie ; que toute agitation, en dehors de la ligne

indiquée par le socialisme, était stérile et rétrograde ; que désormais les questions de dynastie, de forme gouvernementale, de nationalité, de frontières, de prépondérance, étaient secondaires -, que la diplomatie et le militarisme avaient fait leur temps, et que la religion elle-même, succombant sous le fardeau, appelait, sinon la substitution d'un nouveau principe, au moins une transformation totale.

Telles étaient nos pensées en 1848 : on sait comment elles furent accueillies. Les plus acharnés de nos adversaires furent ces Epiménides de 95, dont l'influence, après avoir fait divaguer le gouvernement provisoire, troublé l'Allemagne, désolé la Hongrie, fanatise l'Italie, provoqué sur tous les points de l'Europe une réaction terrible, vient d'éprouver un dernier échec en la personne de Garibaldi. Le coup d'État du 2 Décembre a étouffe la voix du socialisme : il a laissé la parole, d'un côté aux organes de la conservation, de l'autre, aux soi-disant républicains du jacobinisme. Grâce surtout à ces derniers, le gouvernement impérial a pu donner cours à ses entreprises : toute opposition, émanée de * source orléaniste, légitimiste ou cléricale, était déclarée impopulaire, par conséquent suspecte. Seuls les journaux démocrates, censés indépendants, eussent pu faire une opposition utile; seuls ils pouvaient donner des conseils écoutés : il est juste de leur imputer la moitié de la responsabilité de tous les actes du pouvoir. Ces actes, je n'en veux pas pour le moment entreprendre la critique; je n'en ferai pas même l'énumération. Je ne dirai qu'un mot : Est-il vrai, oui ou non, que la situation de la France, à l'intérieur et au dehors, est aujourd'hui moins bonne qu'en 1848? Le gouvernement impérial a fait de grandes choses, je puis bien

me servir de cette expression après le Siècle, la Presse, Y Opinion nationale, les Débats, etc. Qu en reste-Wl à cette heure?

L'expédition de Crimée a profité à la Russie, qu'elle a ré* générée-, l'expédition de Lombardie a reconstitué sur des bases meilleures l'empire d'Autriche . l'unité italique n'a été jusqu'à présent, pour les Italiens, qu'une cause d'anarchie, de pillages et de massacres, pour nous-mêmes, de dé-^ boires. Et de quels ennuis, de quels périls ne nous menacet-elte pas encore ! Entre temps la nation française s'abêtit dans son industrialisme; cette politique de démagogie la démoralise Notre décadence

est manifeste; et ce qui épouvante, c'est que le chancre qui nous dévore se répand partout, il infecte l'Europe. Si la France, de toutes les nations certainement la plus avancée en 1848, porte-oriflamme du progrès, est devenue, par l'esprit de réaction qui s'est emparé d'elle, un foyer de dissolution, les autres nations la suivent, dans la proportion du développement que chacune d'elles a acquis. Or, à qui la responsabilité de tout ce mal? Je le dis hardiment ; A ceux qui pouvaient parler et qui n'ont pas su parler-, qui, ayant la faculté de combattre, et par là d'entretenir la vie collective, ont trahi leur cause et cédé le terrain à l'ennemi; à ceux qui, pouvant donner des conseils écoutés, n'ont su que caresser les mauvais instincts du pays, flatter le pouvoir et le perdre.

Maintenant il faut conclure. Toute la presse soi-disant libérale et démocratique de France demande à cor et à cri l'évacuation de Rome. Garibaldi n'aura été vaincu que pour qu'il soit plus promptement fait droit à ses exigences. En

ceci, la presse française ne fait que reproduire le vœu universellement exprimé par la presse de Belgique, d'Allemagne et d'Angleterre. Amie de l'Empereur, elle va jusqu'à faire entendre à l'Empereur qu'il y va de sa sûreté.

J'ignore, comme tout le monde, quel parti prendra l'Empereur des Français. Mais voici comment je raisonne . je pose dilemme sur dilemme.

Ou bien Napoléon III, fidèle au principe de son institution, à l'esprit militaire de son gouvernement, à ses antécédents de 1849 et de 1852, répondra par un refus énergique, nettement articulé, à des sollicitations qui tournent à la menace. Il signifiera, une fois pour toutes, à Victor- Emmanuel, à qui il n'a déjà que trop fait de concessions, son intention de rester à Rome, de faire respecter le domaine papal, et même, au premier déaordre, d'occuper le royaume de Naples, pour en disposer en faveur de qui de droit. Dans ce cas, la démocratie socialiste sait à quoi s'en tenir. Comme auparavant, elle reste en dehors de ce système de conservation bourgeoise et cléricale, éloignée du militarisme, son antipode. Du moins elle saura gré au gouvernement impérial d'être enfin sorti de l'équivoque, et, pour cet acte de vigoureuse franchise, ne lui refusera pas son estime.

Ou bien, cédant à la pression des partis et de l'étranger,

oubliant que dans un temps

comme le nôtre, la balle et le poignard sont le pain quotidien du chef d'État, aussi bien que du soldat, Napoléon retirera ses troupes; il laissera la Papauté devenir ce qu elle pourra, et l'Italie à elle-même. Dans ce cas,' voici le discours que j'ai l'honneur d'adresser à Sa Majesté :

Assez comme cela nous avons -combattu pour Vidée; il est tegnpsque nous songions à notre fortune. Vous avez donné la Savoie à la France : autant dire que c'est la France que vous avez donnée à la Savoie. Tout à l'heure nous serons à Mexico : ce sera peut-être quelque chose, pourvu toutefois que vous ne fassiez pas cadeau de ce vaste empire à quelque archiduc ou cousin; pourvu que le Mexique, réuni à la France, ne devienne pas pour elle une seconde Algérie, coûtant, bon an mal an, vingt mille hommes et cent mil-

(l) Dans ce passage, l'auteur, s'adressant à l'Empereur lui-même, prétend que les institutions de l'empire ayant remplacé celles de 1848 et 1830, Napoléon III aurait en quelque sorte> ipso facto, pris l'engagement envers la France de lui rendre en gloire et en richesse ce qu'elle a de moins en liberté politique; mais que, jusqu'à présent, grâce surtout aux événements à la Teille de s'accomplir en Italie, l'effet n'aurait pas répondu & l'espérance. Tout cela se pouvait dire : malheureusement la hardiesse de la forme nous a fait craindre que la malice française ne tombât dans quelque méprise pareille à celle où s'est jetée la naïveté belge. (Note dé FBditeur.)

lions. Mais, Sire, à quoi bon ces conquêtes, aussi stériles qu'onéreuses, dans l'autre hémisphère? Ne sauriez-vous trouver en Europe un pouce de terre qui nous rende quelque chose? En fait de conquêtes, nous aimerions un pays à notre portée, abondant en hommes et en produits, dont la richesse longuement accumulée vint en aide à notre indigence, dont les conscrits pussent relayer les nôtres... Osez, Sire, comme disait Mazzini à Victor-Emmanuel; osez, et le Rhin, le Luxembourg, la Belgique, la Hollande, toute celte France teutonique, antique patrimoine de Charlemagne, est à vous. Elle vous est due par titre impérial, et comme indemnité de ce que vous venez de faire, à la requête de l'Europe, pour Tltalie. Qui vous résisterait? Le Rhin, depuis Boileau, n'est plus ennemi du nom français ; le Rhin allemand ne comprend goutte à la politique du roi de Prusse, pas plus qu'aux discussions de la Confédération germanique. La Belgique vous attend, il faut le croire : là, comme chez nous, et plus encore que chez nous, le peuple jeûne et rêve, la bourgeoisie digère et ronfle, la jeunesse fume et fait l'amour, le militaire s'ennuie, l'opinion reste vide et la vie politique s'éteint. Déjà le commerçant et l'industriel ont supputé ce qu'ils gagneraient à l'annexion; l'ouvrier croira facilement à une augmentation de salaire: le clergé ne sera pas fâché que vous le délivriez de la criaillerie des libéraux -, les représentants... quelle résolution énergique pouvez-vous redouter d'hommes qui passent six semaines à disputer sur un incrédule inhumé en terre sainte? Les murailles d'Anvers tomberont au son de vos trompettes-, la Flandre orangiste sera charmée de cette niche faite au gouvernement. Craindriez-vous l'Angleterre? Àh! craignez plutôt le paupé-

risme qui nous ronge, . . . .

craignez la Révolution. Peut-être serait-il préférable, plus utile, plus moral, plus conforme à l'esprit du siècle, plus digne de vous et de la France, après avoir montré envers l'Italie tant de désintéressement, de mettre le comble à

votre générosité en donnant à l'Europe le signal du désarmement, et en cherchant à reconquérir, par une politique de travail, de justice et de régénération sociale, cette suprématie qui nous échappe. Ce serait une gloire comme une autre ; à vous, Empereur, d'aviser. Mais vous n'échapperez pas à l'alternative : La Gloire, Sire, ou la Liberté! (1)

Je reviendrai, dans l'article suivant, sur quelques points essentiels, que je n'ai fait que toucher dans celui-ci.

L'émotion causée en Belgique par ce second article fut

extraordinaire : bientôt, la malveillance s'en mêlant, et je

ne sais quelle influence secrète poussant les esprits, cette

émotion devint un véritable soulèvement. D'abord, je venais

de briser une idole vénérée. Les Belges, qui se connaissent

trop entre eux pour s'adorer, sont sujets à s'incliner devant

les dieux étrangers. Garibaldi est pour le moment un de ces dieux-là. Puis, à travers mon argumentation anti-garibal-

dienne, était venue se mêler l'hypothèse d'une annexion de

(1) Voir à la Ad, note (A).

la Belgique à la France, conséquence à prévoir de l'unifica3 tion de l'Italie. Or, cette idée d'annexion, qui en 1830 et 1832 n'effrayait personne, est devenue pour les Belges, dans ces dernières années, une sorte de Méduse, dont le nom seul les met hors d'eux-mêmes. En m" entendant parler d'annexion, on ne suivit plus le raisonnement, on ne vit que la chose -, et ce que j'avais présenté sous une forme prosopopique, comme le résultat possible, probable même, de la dévotion des Belges à l'idée de Garibaldi, conséquemment comme la réduction à l'absurde du projet d'Italie unitaire, fut pris au pied de la lettre et considéré comme une invitation formelle à l'Empereur. Jamais les brigands de 89, envoyés dans les provinces pour scier les blés, ne causèrent unç pareille terreur. Enfin, j'avais mêlé à ma harangue prétendue annexionniste quelques traits de critique empruntés à la presse du pays et qui s'adressaient aux Belges eux-mêmes. Sous le voile d'une raillerie assurément fort anodine", c'était un avertissement d'une autre sorte que je leur donnais, et dont tous m'auraient su gré, si dans la circonstance l'imagination ne l'avait emporté sur le jugement. La justesse des critiques fit croire à la sincérité du reste -, et c'est ainsi que je fus dénoncé à la Belgique par quarante journaux, comme agent secret de l'Empereur, entretenu à Bruxelles pour préparer l'annexion. Disons cependant que les hommes d'intelligence, en aussi

grand nombre en Belgique que partout ailleurs, ne se laissèrent pas prendre à cette étrange hallucination, et que les témoignages de sympathie, les offres de service, ne me manquèrent pas. J'étais entre les rires et les grincements de dents (1). Tandis que la presse libérale qui, à fort peu d'exceptions près, semble s'être donné pour mission de chloroformiser les masses, se montrait envers moi aussi sotte qu'outrageuse, la presse catholique, avec laquelle je n'ai ni ne puis avoir de commun que le terrain des idées morales, auxquelles nous tendons de pôles opposés, dénonçait la mystification. ........

Bref, je n'aurais rien de plus à dire de ce ridicule incident, si les soi-disant libéraux, auxquels j'ai promis de répondre, n'avaient jugé à propos, depuis mon départ de Bruxelles, de redoubler leurs invectives, et si, en rassemblant tous les faits parvenus à ma connaissance, je n'avais aperçu, dans cette agitation moitié sincère, moitié provoquée et factice, et dans les tendances irréfléchies de la nation, certaine disposition fâcheuse que, dans l'intérêt de la Belgique comme dans celui delà France, je crois de mon devoir de signaler. Il faut que la Belgique sache où ses soidisant libéraux la poussent : ce sera pour moi le texte ou le prétexte d'un troisième article sur l'unité italienne.

(1) Voir à la fin, note (B).

Page 1