VI. — QUESTION PAl»ALE
On vient d'entrevoir comment le principe fédératif, résolvant les difficultés de la situation, terminerait la question romaine. Entrons dans quelque développement.
J'écarte la controverse pour le spirituel et le temporel, controverse qui n'a rien à faire ici et sort de la pratique. La société chrétienne, exagérant la portée d'une parole de
Jésus-Christ, a essayé pendant tout le moyen âge de se constituer sur la séparation organique, effective, de ces deux principes, l'esprit et la matière, ou si l'on aime mieux, la foi et le droit : elle n'a pu en venir à bout. Les interprétations successivement données au pacte de Charlemagne, les transactions, pragmatiques-sanctions, concordats, entre le Saint-Siège et les princes, le démontrent. Que Ton argumente tant qu'on voudra des conciles, de l'Évangile et des Pères, pour établir que la distinction du spirituel et du temporel et leur séparation dans le gouvernement de la société sont un point de la doctrine chrétienne : il n'en reste pas moins vrai que cette opinion prise en elle-même est une erreur contre laquelle la Papauté a dû protester par ses actes, si elle n'a osé la condamner formellement par ses décrets. La théologie, en effet, comprenant dans son cadre le dogme et la morale, si l'on admettait que le gouvernement civil était indépendant du gouvernement ecclésiastique, il s'ensuivait que les principes de l'ordre civil étaient autres que ceux de Tordre religieux, et qu'en conséquence il y aurait eu dans la société deux spirituels, ce qui, à tous les points de vue, est impossible. Le conflit s'est donc élevé : il a duré depuis le temps des apôtres jusqu'à nos jours, et rien n'a pu le faire cesser. De guerre lasse on en est venu à un compromis dont toute la raison est dans son irrationalité même : le Pape gardant ses États, qu'il est incapable de défendre, mais dont il ne fait hommage à personne ; prononçant sur les questions de foi et de morale domestique, mais sans s'occuper ni du droit public, ni du droit international, ni du droit économique, qui pourtant constituent, en grande partie, le spirituel des sociétés et le moral des États;
— le clergé dépouillé de ses biens et recevant un traitement de l'autorité laïque, aux lois de laquelle il promet d'obéir ;
— l'Église, enfin, conservant le ministère des âmes, mais sans intervenir dans celui des intérêts, dont le jeu régulier ou la discordance sont, quoi qu'on fasse, les deux grandes causes du salut des hommes ou de leur damnation éternelle. Ainsi la chrétienté a vécu, elle subsiste encore, en grande partie, sur une hypothèse qui, concevable en métaphysique et servant de prélude à l'établissement ultérieur d'un principe vrai, ne peut pas être traitée d'absurde, mais qui, dans l'application qu'on a tenté d'en faire, conduit à l'absurde.
L'homme politique ne saurait entrer dans ces discussions de théologie. Peu lui importe que l'Église se soit trompée, et qu'en dépit de la doctrine authentique du Christ les Papes aient essayé de fonder sur une base positive leur suprématie religieuse. Ce qu'il faut, en politique, considérer avant tout, ce sont les choses de fait; or, quels sont ici les faits? C'est que la religion tient encore une grande place dans l'âme des peuples; que là où, sous une influence quelconque, la religion établie vient à faiblir, il se forme aussitôt des superstitions et des sectes mystiques de toute sorte; que la transformation de cet état religieux des âmes en un état purement juridique, moral, esthétique et philosophique, donnant pleine satisfaction aux consciences et aux aspirations de l'idéal, ne s'est encore accomplie nulle part ; qu'ainsi les gouvernements sont forcés de vivre, de manœuvrer et de marcher enveloppés soit de religions autorisées et de sacerdoces payés, soit de sectes indépendantes, antagoniques, et vis-àvis de lui scissionnaires et hostiles ; que dans cet état de choses toute atteinte aux religions, à la liberté des cultes,
et spécialement à l'Église catholique et aux droits qui lui » ont été reconnus, aurait le caractère d'une persécution dont le seul effet serait d'aviver la passion religieuse et de rendre le pouvoir civii odieux ; que le clergé, loin de redouter en ce moment une telle persécution, semble plutôt la provo- J quer ; — en ce qui concerne plus particulièrement la Papauté, qu'on ne la détruirait pas en la dépouillant du reste de ses
Etats, mais qu'on lui préparerait une restauration glorieuse ; qu'en effet, la dépossession du Pape aboutirait à rendre partout l'Église orthodoxe ennemie de l'État et à faire du catholicisme une vaste société secrète ; qu'il y a donc bien plus d'avantage pour des gouvernements, je ne dis pas de révolution, mais de transaction, à maintenir l'indépendance politique du Souverain-Pontife, afin de contenir d'autant mieux par lui l'esprit remuant de Tépiscopat. Quant à la ville de Rome, il n'est pas moins évident que son existence matérielle dépend en grande partie de sa suprématie spirituelle-, que, la Papauté absente, elle se réduirait à un musée et à des tombeaux ; que s'il est de toute justice d'accorder aux habitants une part dans le gouvernement et l'administration, on ne peut méconnaître que l'autorité papale ne possède de son fonds le principe de son existence et de son indépendance, chose qui ne se rencontre dans aucune autre.
Tels sont les faits, fâcheux pour le rationalisme, je l'accorde, irritants même, c'est possible, mais incontestables, et qu'on n'amoindrira pas par des sévices et des pamphlets.
La conclusion, la seule pratique, à tirer de ces faits, c'est que, l'Italie étant rendue au système de ses fédérations, Rome et ses dépendances considérées, 1° comme formant un État à part, seul/d<?^ii espèce sur le globe, 2° comme
État confédéré, la Papauté et le peuple romain devront s'entendre à l'amiable aux fins d'organiser, sous la garantie fédérale et au mieux de tous les intérêts, leur gouvernement. Dans cette situation, voici, ce me semble, ce qui ne peut manquer d'arriver :
Le Pape n'est pas le chef de la Confédération -, il en est membre. De ce côté, déjà, l'Église et l'État marchent au moins de pair, la foi s'humanise, la religion devient du droit et de la politique.
En ce qui touche l'administration de l'État pontifical, il est tout aussi certain pour moi que Rome et l'Église, la nation et la Papauté, laissées à elles-mêmes, ne peuvent pas plus s'opprimer que s'éliminer. Le peuple romain se gardera d'abolir la Papauté, qui fait toute son importance aux yeux de l'univers catholique, et le Pape, de son côté, devra déférer aux vœux du peuple, devenu son collègue dans le gouvernement, comme l'était autrefois l'empereur germanique. Une transaction s'ensuivrait donc, en vertu de lar quelle le Souverain-Pontife deviendrait une sorte de roi constitutionnel, tout-puissant, absolu, indiscutable dans son \ ministère religieux et son vicariat divin, pour le surplus \ exerçant le pouvoir collectivement avec les délégués de la nation.
j Si le Pape se refusait à cette transaction nécessaire, je ine vois pas ce qui le sauverait du blâme universel. Lui seul deviendrait responsable alors de l'affliction de l'Église; exilé volontaire, il n'aurait pas à espérer de trouver un autre Charlemagne pour lui constituer un autre patrimoine, et la déchéance de la Papauté amènerait bientôt la dissolution du catholicisme. Si le Pape, au contraire, donnait son
acquiescement, eh bien ! l'Église se trouverait, à un titre de plus, en demeure de marcher avec le siècle, de se soutenir par la vertu de son principe contre la compétition de la philosophie -, elle vivrait de sa vie propre, sans le secours des puissances de la terre, ou mourrait de sa mort naturelle, sans qu'on pût en accuser personne.
Dans tous les cas, cette solution aurait pour avantage de mettre la Papauté, et l'Église avec elle, aux prises, non plus avec la politique des princes et des démagogues, politique d'ambition et d'arbitraire, mais avec la nécessité des choses, avec le progrès de la raison humaine, avec la Révolution. L'odieux de ia solution actuellement proposée serait évité. Sous prétexte d'unité, en effet, on sacrifie le pontificat chrétien à qui et à quoi? A la Révolution, que Ton a le dessein de servir sans doute? non-, à la philosophie, à la justice humanitaire, au progrès? non-, à la liberté, à la nationalité, à la république? non, non, non. On sacrifie le Pape à Victor-Emn anuel de Savoie, roi, étranger, conquérant, fatalement despote, et déjà réactionnaire.
Et si, m'allez-vous dire, les Romains confédérés ne veulent pas entèndre parler du Pape?... Je réponds que je ne crois pas à un pareil divorce, parce que les Romains sont catholiques, pontificalistes, et qu'ils ont un très-grand intérêt à garder le Pape. Mais, le cas échéant, je répondrais qu'alors, en vertu du principe de la liberté des consciences, les Romains étant, quant au temporel, maîtres chez eux, ce serait au Pape de se retirer et à la catholicité de pourvoir à son établissement. Il n'y aurait rien à dire : l'Église romaine aurait fini, si sa nature , comme celle de toute chose en ce monde, est de finir.
On ne détruit pas une religion, une Église, un sacerdoce, par des persécutions et des diatribes. Ils se détruisent d'eux-mêmes, par leur propre déraison, par l'abandon des peuples, surtout par l'accroissement du principe appelé à les remplacer. En 4795, nous essayâmes d'abolir le catholicisme par la proscription et la guillotine : la tempête révolutionnaire ne servit, en épurant le clergé, qu'à donner à l'Église plus de force. Jamais elle ne s'était relevée plus florissante qu'on ne la vit sous le Consulat. Trente ans auparavant, Voltaire avait entrepris de la rendre infâme : ce fut Voltaire lui-même et son école qui furent déclarés libertins. Grâce aux licences de ses adversaires, l'Eglise se saisit du drapeau de la morale, que personne depuis lors, ni la démocratie, ni la philosophie, ni la franc-maçonnerie, ni les économistes, ni les saint-simoniens et phalansté-
r riens, n'ont su lui ravir. En 1848, nous lui avons rendu tous hommage et tendu la main. Tout ce que nous pouvons aujourd'hui, c'est de reconquérir, par le développement de nos principes, par la pratique de la liberté et de la morale,
\ le terrain que nous ont fait perdre Voltaire, la Terreur et nos innombrables avortements. Toute autre conduite nous placerait nous-mè.nes hors le droit, hors la science, conséquemment hors la politique.
Ce que je propose n'est pas, qu'on daigne m'entendre, un pacte entre la Révolution et l'Église, en ce sens qu'elles reconnaîtraient réciproquement leurs principes ou qu'elles conviendraient d'un commun formulaire, comme lorsque Bossuet et Leibnitz essayèrent de ramener le protestantisme à l'orthodoxie, en dressant une profession de foi qui pût convenir également aux protestants et aux catholiques.
IT s'agit d'un simple acte de tolérance, tel que la liberté des opinions en nécessitera éternellement parmi les hommes. La Révolution, en offrant à un Pontife la royauté constitutionnelle, en assimilant le culte dont ce Pontife est le chef à un intérêt d'Etat; l'Eglise, en acceptant cette royauté à des conditions purement humaines, donneraient le plus grand exemple de tolérance qui se puisse concevoir. Ce ne serait plus comme dans les anciens démêlés de l'Empire et du Saint-Siège, où chacun combattait pour F autorité, idée essentielle à tous deux, mais qui, dans nos principes, se réduit à une fiction. Lorsque Victor-Emmanuel, par exemple, ou l'empereur Napoléon, s'appuient d'abord sur le dogme théologique de la séparation du temporel et du spirituel, puis sur l'hypothèse métaphysique d'une unité italienne, pour disputer au Pape ses États, n'est-il pas vrai qu'ils font tout à la fois acte de religion et d'autorité? Peuvent-ils se dire représentants de la science et du droit? Sont-ils réellement dans la politique?... Gardons-nous, hommes de la révolution, de prendre parti dans ce démêlé : ce serait nous tromper grossièrement que d'en espérer quelque avantage. Jamais prince ne se montra plus rude à la Papauté que Louis XIV : on sait comment il traita les quiétistes, les jansénistes et les protestants. Au moyen âge, papes et empereurs en usaient de même : c'était en brûlant les hérétiques qu'ils se réconciliaient. Pour moi, après l'amnistie particulière qui, sur la fin de 1860, m'est venue trouver à Bruxelles, je me suis abstenu, bien que la tentation fût grande, de m'enrôler dans la petite guerre que le gouvernement impérial soutenait contre l'épiscopit : je m'en félicite. Je sers mes principes,
qui sont ma conscience; je ne les mets au service de personne, pas même du gouvernement de mon pays.
Je n'ai pas la prétention de ramener en un instant, par Ki puissance d'une brochure, l'opinion de longue main fourvoyée. Les mouvements de la réflexion ne sont pas ceux de l'enthousiasme. Je me tiendrais pour très-heureux et trèshonoré si je parvenais à faire comprendre à un certain nombre d'esprits sincères, amis de la liberté et de la justice, par quelle série de sophismes on a surpris leur religion sur • la question italienne.
Au nom de la nationalité, on a commencé par conclure à l'unité. Mais on n'a pas dit ce que c'était qu'une nation ; on s'est servi de la carte comme d'un trompe- l'œil -, on a englobé dans un même cercle des populattons dislinctes et incompatibles, et, sous le nom d'unité, on a organisé l'extinction des nationalités.
Puis, en vertu de l'unité, on a demandé l'évacuation de Rome et la remise de la Ville-Éternelle à Victor-Emmanuel; et personne, parmi les adversaires du pouvoir temporel, ne s'est aperçu que la guerre faite au Pape n'avait d'autre but que d'achever la formation de ce royaume unitaire, aussi étranger aux vrais principes de la liberté européenne que contraire aux intérêts, je ne dis pas du gouvernement impérial que je n'ai point à défendre, mais de la France démocratique elle-même. Comment, alors que notre propre décentralisation politique est devenue Tune des conditions de notre progrès, a t-on pu nous mettre dans l'esprit de l'encourager, de la pationer chez nos voisins les Italiens ?
On a séduit, en faveur de l'unité italienne, les adversaires du catholicisme, en leur montrant la dépossession du Pape comme le gage assuré de la chute prochaine de l'Eglise tout entière. Mais on ne s'aperçoit pas encore que l'occupation des États du Saint-Père ne touche point à son autorité pontificale; que le parti catholique désire secrètement cette occupation; que la guerre faite à l'Église, en prenant une apparence de persécution, ne sert qu'à multiplier ses forces, et que l'unité italienne reposant sur le sable, la restauration, très-probable, de la Papauté dan£ son temporel, aura rendu la puissance de l'Église plus grande et ses ennemis plus chétifs qu'auparavant.
Quelques-uns ont embrassé la cause de l'Italie unitaire par esprit d'opposition au gouvernement impérial. Mais, sans compter qu'ils se mettaient par là au service d'une coalition parfaitement accusée contre la France, ils ont trahi leur propre cause en substituant aux principes les combinaisons du machiavélisme, et se sont placés eux-mêmes, par cette misérable tactique, hors le droit, hors la poli* tique.
Il en est enfin qui ont pensé de bonne foi que l'unité pouvait être nécessaire à l'Italie pour opérer sa régénération. On a trouvé admirable défaire servir Victor-Emmanuel d'instrument à la Révolution, assuré que l'on croyait être de se débarrasser de lui, dès qu'on n'en aurait plus besoin. Mais on n'a pas réfléchi que, dans le mouvement des sociétés et la marche de la civilisation, l'expérience d'une nation doit servir au progrès de l'autre; que si la France, par exemple, sous la pression des événements, a été emportée dans son essor centralisateur bien au delà des bornes ra-
tionnelles, ce n'est pas une raison pour que l'Italie, T Allemagne, suivent son extmple ; que c'est justement cet exemple qui a fait prendre au contraire, de l'autre côté du Rhin, l'unité en horreur ; que, du reste, le lien fédératif suffisait à l'œuvre de la régénération commune; et que Victor-Emmanuel, roi d'Italie par la volonté des peuples, auteur de l'indépendance nationale, reconnu par les puissances unitaires, assuré de leur secours si la Révolution le menaçait, serait plus difficile à renverser que le roi de Naples, le Pape, les ducs de Modènc, de Parme et de Toscane.
L'ère des gouvernements de concentration et des grandes agglomérations de peuples est terminée. La civilisation n'en a plus que faire; l'Italie accuserait son imbécillité ou son mauvais dessein, si elle s'y obstinait. La déchéance de ce vieux système sera, je crois, le progrès le plus décisif de notre époque.