V. — QUESTION ITALIENNE
Toute théorie se confirme par ses applications.
Je viens de montrer comment la critique que j'ai faite de la inarche suivie jusqu'à présent par la démocratie dans les affaires italiennes, par suite, mes conseils à la Belgique, se rattachent à un système de politique générale que je crois
être celui de la liberté et de l'avenir, et qui est l'opposé d'un autre système qui serait celui des grandes puissances, ce qui veut dire des absorptions unitaires, des tendances absolutistes et des extinctions de nationalités. Je dois dire à présent comment j'eusse compris l'application de ces principes dans les circonstances actuelles. Je le dois d'autant plus, que Ton a cru voir dans mes deux premières lettres, d'abord, une adhésion au système impérial, tandis que je ne faisais autre chose que reprendre, à mon point de vue, une pensée de l'Empereur ; puis je ne sais quelle prédilection secrète pour la Papauté, alors que je ne cesse de protester contre toute espèce de pontificat. Des doutes se sont élevés sur la pureté, de mes sentiments républicains, doutes que la malignité ne s'est fait faute d'exploiter. Que l'on daigne donc m'entendre sans prévention : je ferai de mon mieux pour être clair.
J'ai eu dans^ ma vie plus d'une occasion de le dire, et je prie mes lecteurs d'en prendre note une fois pour toutes : Ma règle de conduite, dans la politique comme dans la vie privée, ce sont des principes, c'est le droit, c'est la science. Qu'il m'arrive de rencontrer, sur ce terrain de la science et du droit, seul et unique terrain de la vraie politique, l'Empereur et le Pape, et, je le déclare, ni, l'Empereur ni le Pape ne me feront reculer. Je me réjouirai même de la rencontre, certain que je suis que l'Empire et la Papauté, les deux plus grandes puissances qui se soient produites parmi les hommes, ne sauraient faire de moi, homme à principes, leur vassal-, ce sont les principes qui subordonneront le Pape et l'Empereur.
Mais, hélas ! je suis loin en ce moment de pouvoir me
flatter que les idées, que la politique que je défends, soient celles de Rome et des Tuileries. Et quand je dis que Napoléon III, dans la situation où il est placé, ne peut pas retirer ses troupes de Rome; que l'Italie ne peut ni ne doit être rendue unitaire; que Rome n'a rien de ce qu'il faut, au point de vue des idées modernes, pour faire une capitale; que la démocratie, la franc-maçonnerie, le déisme et le doctrinarisme, avec leurs controverses sur le pouvoir tem porel et leurs attaques contre le clergé, parvinssent-ils à ébranler le Saint-Siège, ne feraient que donner plus de vigueur à l'Église et au catholicisme, ce n'est pas à coup sûr comme partisan des institutions impériales ou de la Papauté que je raisonne, ce n'est pas môme comme défenseur d'une idée déterminée qui me serait momentanément commune avec l'Empereur et le Pape, c'est toujours comme libre penseur critique de l'Église et de l'Empire, je n'oserais dire leur adversaire.
Examinons brièvement, Tune après l'autre, ces deux questions, la question italienne et la question papale, et cherchons quelle solution, selon moi, pourrait en être donnée :
Dès le commencement, j'ai refusé de me rallier à l'idée d'une intervention de la France en Italie, dans les conditions où elle s'allait faire, non pas, comme Mazzini, par méfiance des sentiments secrets de Napoléon III, parce que je ne croyais pas que la liberté pût venir aux Italiens d'une main impériale. Je ne fais aucun cas, je le répète, de cette politique de subjectivité ; et si je goûte peu le gouvernement personnel, je m'abstiens autant que je puis, en ju-» géant les puissances, de pratiquer à leur égard la person-
nalité. Je prévoyais, chose facile, puisqu'elle était avouée d'avance, que l'Empereur des Français, en entrant en Italie, n'avait rien à espérer pour lui-même, pour l'agrandissement de son empire ou pour le développement de Pinfluence française, du succès de l'expédition ; que dès lors la campagne, si elle ne se faisait pas pour lui, tournerait contre lui; que la pensée au bénéfice de laquelle nous aurions vaincu l'Autriche ne serait pas une pensée française, mais une pensée italienne ; que le premier acte de cette pensée serait de manifester son indépendance en se posant en antagoniste de son allié, et en cherchant des soutiens réputés moins dangereux. Ceci n'élait pas en moi l'effet d'une divination : c'est tout simplement de la logique, de la psychologie internationale.
Raisonnant alors de la position où allait se trouver l'Empereur, comme j'ai fait à propos de Mazzini, je me disais que Napoléon III ne pourrait, ni comme chef d État, ni comme protecteur du monde catholique, consentir à l'unification de Utalie, à plus forte raison à la déchéance du Pape ; que plus il témoignerait de répugnance à cet égard, plus les Italiens se montreraient, par l'effet naturel des oppositions (antinomies), ardents pour l'unité; que si l'Empereur invoquait le principe fédératif, qui est celui de l'Italie, on y verrait de sa part une défection -, qu'alors le gouvernement impérial serait placé dans une position contradictoire, puisque d'un côté il ne pourrait accepter pour Utalie le principe de l'État unitaire, qui pourtant est le sien; et que de l'autre, il serait dans l'impuissance de faire passer son projet de fédération, contre lequel se soulèverait la méfiance italienue. Ainsi nous irions de difficulté en difficulté, de
déception en déception, à la grande joie de l'Angleterre et des autres puissances, qui, en reconnaissant le royaume d'Italie, agiraient directement contre l'influence française. De ramener par les voies de la force l'Italie à la fédération il n'y aurait pas d'apparence : c'eût été condamner l'expédition. Comment imposer un gouvernement à ceux dont on était venu sauver l'indépendance? Mieux eût valu ne pas intervenir et laisser l'Italie in statu quo.
Si, avant de descendre en Lombardie, l'Empereur avait stipulé avec le roi de Piémont, par traité authentique, que la guerre n'aurait d'autre but que de faire cesser l'influence autrichienne et de rendre aux Italiens leur autonomie -, qu'en conséquence, le roi de Piémont pourrait, sauf dédommagement envers la France, s'annexer, s'il y avait lieu, en vertu du droit de la guerre, la Lombardie et la Vénétie, mais que là s'arrêteraient ses prétentions ; s'il lui avait dit : Vous ne toucherez ni aux États de l'Église, ni à la Toscane, ni à Naples, peut-être n'y aurait-il eu rien à redire à l'entreprise. Je dis peut-être; car qui peut se flatter, en politique, que les événements s'arrêtent à la limite assignée par les traités ? Mais rien de semblable ne parait avoir été convenu : comme il arrive en toute alliance, on a agi d'entrain, et j'aime à le croire, du côté de la France au moins, en parfaite bonne foi. A présent où en sommes-nous?
L'Angleterre, à qui ses mœurs politiques permettent d'agir comme association de particuliers là où elle ne se soucie pas de paraître comme gouvernement, a soutenu la dernière entreprise de Garibaldi. Cette tentative repoussée, avec l'approbation de la presse anglaise elle-même, unanime à reconnaître que l'Empereur des Français ne pouvait
dignement se retirer devant une émeute, on peut prévoir que Victor-Emmanuel, toujours sur les instances de l'Angleterre, saisissant une occasion favorable, essayera de reprendre pour son compte, avec le concours t de l'Italie et des puissances, l'œuvre de Garibaldi ; qu'il sollicitera, comme chef d'une nation indépendante, la retraite des troupes.françaises et indiquera un délai pour l'évacuation. Que ferons-nous alors? Les journaux français, qui n'ont pas cru que l'Empereur pût céder aux injonctions de Garibaldi; qui naguère, après l'affaire d'Orizaba, protestaient contre les paroles de Jules Favre et soutenaient que l'armée française ne pouvait s'en revenir après un échec, qu'elle devait aller traiter à Mexico, ces mêmes journaux conseilleront-ils d'obéir à la sommation de Victor-Emmanuel et de l'Angleterre? C'est alors que la honte serait grande... Du moins,
pour couvrir cette honte, se flattent-ils, médiateurs officieux, d'obtenir de l'Europe constitutionnelle, démocratique, protestante, nationaliste, une compensation? Mais on n'accorde pas de compensation à une puissance qu'on déloge ; on ne donne qu'à ceux qui ont la force de prendre. Et puis à quel titre, dans le système jusqu'à présent suivi par lesdits journaux, la France prétendrait-elle à une indemnité? Toute leur politique témoignerait ici contre nous, appuyée en outre par les baïonnettes de l'Europe. Accepterons-nous le défi, et sans plus d'explications entrerons-nous en Belgique? Mais une pareille conduite serait odieuse autant que ridicule. La cause du Saint-Siège, qu'il s'agissait simplement en 1859 de laisser se débrouiller elle-même au sein de l'Italie confédérée, s'identifierait avec la nôtre-, nousmêmes, après avoir tant parlé de démocratie, nous devien-
drions fauteurs d'absolutisme, nous nous poserions en nation conquérante-, les peuples indignés se soulèveraient, le Tugendbund renaîtrait, et pour la seconde fois la France de 89, égarée par un sophisme politique, devrait faire les campagnes de Leipsig, de Paris et de Waterloo !
Pour moi, à une situation inextricable, et qui menace de devenir périlleuse, je ne découvre qu'un remède, également indiqué par les circonstances et par les principes posés plus haut : c'est que le parti fédéraliste, dont les éléments sont si nombreux en Italie, et qui seul représente véritablement la liberté, la république, le droit, le progrès, rompant hardiment avec l'utopie de Cavour, de Mazzini et de Garibaldi, reprenne l'œuvre de la Confédération italienne, en s'appuyant, non plus sur la vieille idée pontificale et impériale, mais sur les fédérations de l'Europe, directement intéressées au succès de cette évolution nouvelle, et auxquelles ne peut manquer de se joindre, tôt ou tard, tout ce qui existe dans les grands États de libéraux, de républcains, de démocrates, de socialistes même, dont les tendances sont manifestement dans le sens fédératif. C'est que l'Empereur des Français, considérant son rôle de sauveur de la société comme fini , achève son mouvement de conversion du 24 novembre ; qu'il rende à la nation les garanties et libertés suspendues depuis dix ans -, qu'il prépare lui-même la réorganisation communale et provinciale, dans laquelle nous sommes distancés par les Russes eux-mêmes; qu'il laisse l'Église à son autel, avec le soin de se défendre elle-même contre la philosophie; cela fait, ces gages donnés, qu'il se présente aux fédérations de l'Europe comme ami et allié, et qu'en conséquence il offre aux Italiens d'abandonner
Rome le jour où ils auront proclamé leur pacte fédéral.
Cette solution et l'initiative que je place sous le nom de l'Empereur afin d'en mieux faire ressortir la pensée conciliatrice, est conforme aux. idées, au droit, aux aspirations les plus intimes de la Révolution -, elle est pacifique, légale, parlementaire -, elle ne peut soulever l'animadversion d'aucun intérêt légitime.. La" repousser, quel que fût le prétexte du refus et de quelque parti qu'il vînt, serait avouer son impuissance, s'enfermer volontairement dans un labyrinthe sans issue, se placer hors la raison, hors le droit, hors la politique. Eh suivant la voie que j'indique, le parti de la Révolution devient, sans coup férir, sans attaque aux gouvernements, par la seule vertu de l'idée, arbitre de la politique européenne; alors même que le gouvernement impérial écarterait sa proposition, il aurait fait acte de vie et de force, il se serait fait reconnaître. Hors de là, les hommes de la Révolution se poseraient en parti de subversion, inacceptable, incapable.