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La federation iberique

Dernièrement, lorsque j'étais à Madrid^ délégué au Congrès des libres-penseurs^ vous m'ave:{ adressé la lettre suivante :

Pans, 14 octobre iSgz.

Mon cher MagalhÂes,

J'aurais été heureux de me rendre à l'invitation dont on

m'a honoré. Des occupations impérieuses me retiennent à Paris.

Je ne pourrai donc être que de cœur au Congrès de Madrid.

Voulez-vous m'y représenter et y représenter le Rappel ?

Nous ne pouvons avoir de meilleur représentant que vous.

Nous avons la même âme que vous, le même idéal, le même amour de la libre-pensée., la même aspiration d l'alliance des races latines. Vous présent, nous ne serons pas absents.

Veuille^ faire agréer au Congrès mes excuses et mes remerciements.

Votre dévoué compatriote,

Auguste Vacquerie.

Aujourd'hui, Je viens vous rémercier publiquement de cette marque d'estime et de sympathie.

Pour nous, latms^ vous nêtes pas seulement l'illustre ami de Victor Hugo^ le grand poète que la France honore pour son talent et son génie; vous êtes plus que cela.

Nous voyons en vous le chef du journalisme parisien et le maître de tous ceux qui ont des aspirations républicaines. Par vos articles^ par vos livres, par vos poésies et par vos chefsd'œuvre dramatiques ^ nous avons appris à aimer la liberté et la démocratie.

Votre nom est un drapeau ! c'est le drapeau de l'émancipation humaine, du bien, de la vérité et de la justice ! Vos écrits nous guident, comme un phare, à tî^avers les écueils que sèment la calomnie^ l'envie et la haine des passions humaines.

Comme Victor Hugo., Garibaldi et Ma^ini, vous ave^ été et vous êtes encore l'apôtre ardent de la Fédération latine. C'est à ce titre que ce livre, oii j'ai condensé ines aspirations et mes secrètes pensées, vous est dédié. Pour arriver à la fédération latine, il faut commencer par la Fédération ibérique.

Voilà ce que je préconise.

Républicain convaincu^ je concentre mes efforts

pour arriver à la République portugaise et e;2suite à une Fédération entre l'Espagne et le Portugal. La République, proclamée dans ces deux pays, aura comme conséquence la Fédératio7i ibérique.

Ce sera le premier pas vers la Fédération humaine, but vers lequel tendent tous les philosophes et les penseiu's co7itemporains.

Il y a aujourd'hui deux genres de politique : la politique des dynasties et la politique des peuples. Par cette dernière, nous arriverons à établir la Fédération, formule défi^iitive de la dé77iocratie modeime.

Ce livre, qui aurait bien gagné à être écrit par vous, est un résiuné de tout ce que f ai publié à ce sujet. Peut-être n'a-t-il d'autres mérites que la sincérité dont il est 'animé,

Accepte:[-le comine un témoignage ardent de ma reconnaissance et de mon admiration.

Agréei, cher maître, l'assurance de mes meilleurs sefttiments,

MagalhÂes Lima.

Lisbonne, 20 novembre 1802.

MAGALHAES LIMA

Paris, 3 0 novembre i8g2.

Mon chek Compatriote {car ttous sommes de la même patrie morale et intellectuelle), je vous félicite de votre Fédération Ibérique, et je m'associe énergiquement à vous pour souhaiter que la chose passe bientôt des idées dans les faits.

Que f Espagne et le Portugal soient deux Républiques-unies ! La Fédération ibérique sera le commencement de la Fédération latine, et, comme vous le dites très bien, c'est par la Fédération des races que nous arriverons à la Fédération des hommes.

C'est vers l'an i-jo que Marc- Aurèle écrivait :

— « Quand donc ne dira-t-onplus cité de Rome, cité d'A thènes, mais cité du monde ? »

Iljy a dix-sept siècles de cela, et la démocratie n'en est pas encore au point que rêvait un empereur ! L'humanité marche lentement.

Mais elle marche.

Cordialement à vous. '■

Auguste Vacquerie.

P<'iiscr pour agir!

Caractère international de la politique moderne. — L'intérêt dynastique et l'intérêt des peuples. — La situation de l'Europe. — Les races du Nord et la race Latine. —Du péril que courent actuellement les petites nations. — Affirmation du principe fédératif pour le maintien de la paix. — La Triple Alliance et la Fédération latine. — A la solidarité

" des rois et des empereurs il est indispensable d'opposer la solidarité des peuples. — Alliances.— La Fédération ibérique.

Nous sommes d'avis, comme nous l'avons toujours été, que la politique d'aujourd'hui a un caractère éminemment international; tout propagandiste doit être, peu ou prou, doublé d'un cosmopolite. Le télégraphe, en raccourcissant les distances, a rapproché les pensées; les chemins de fer, en perforant les montagnes et en traversant les fleuves, ont réuni les hommes et les nations dans une seule famille. De ce progrès matériel est né le progrès moral. Les sociétés humaines ont, comme l'Océan, leurs courants. Celui qui prétendrait entraver ou détourner ces courants, serait fatalement submergé par eux!

Au-dessus des intérêts dynastiques ou de caste il y a les intérêts des peuples. Plus les peuples s'entendent entre eux, plus les Césars tremblent sur leur trône doré. Le rapprochement des peuples engendre le désarmement des rois. Devant la collectivité qui représente un intérêt supérieur, l'individualisme est vite supprimé. Ce même

fait s'observe lorsque raiiloiité est entre les mains d'une famille ou d'un gouvernement oligarchique qui représente un privilège et une inégalité sociale.

Actuellement, la situation de l'Europe est agitée par l'incertitude et la crainte de la guerre. Il faut en finir avec cet état anormal qui déshonore le progrès et retarde la civilisation. Du moment que les rois et les empereurs s'arment et s'apprêtent pour la lutte, le peuple, ayant des intérêts opposés aux leurs, doit aussi se préparer et réclamer incessamment les bienfaits de la paix. Toutes les tendances de la royauté sont l'ambition, l'extermination, la conquête. Les aspirations des peuples sont une oeuvre de paix, d'amour, de fraternité, de concorde et de civilisation.

Examinons tout d'abord, la grande et éternelle question des principes :

Le cœur humain peut diriger tous ses élans passionnés vers une idée comme il les dirige vers la femme aimée. Est-ce que ce ne fut pas la recherche d'une idée supérieure qui guida, au xv" siècle, Gutemberg, lorsqu'il inventa l'imprimerie, de même que Christophe Colomb lorsqu'il découvrit l'Amérique?

Au XVI® siècle, nous voyons Luther proclamant la Réforme et Michel-Ange inaugurant cette période de rénovation artistique que l'histoire appelle la Renaissance, tous deux aussi, épris d'un idéal suprême.

En suivant la marche des siècles nous rencontrons, au XVII® siècle, les apôtres de l'idée : Cronnyell qui, en Angleterre, osa faire condamner un roi, inaugurant ainsi un acte révolutionnaire et politique.

Le xviii® siècle nous montre cette phalange d'hommes ardents et convaincus qui, avec l'Encyclopédie, nouveau Fiat lux., ouvrit une ère nouvelle à la Liberté et à l'Hu-

manité. L'histoire a enregistré en caractères de feu les hauts-faits accomplis par ces hommes qui, pour la plupart, furent martyrs de l'idée qui les dominait.

Ce fut un magnifique idéal qui enflamma Gamhetta et lui permit, grâce à son éloquence, de consolider la troisième République française! Ce même idéal inspire Mazzini et Garibaldi, leur faisant concentrer leurs efibrts pour fonder l'unité italienne.

Kossuth, le patriote hongrois, combat pour l'indépendance de son pays; Gladstone consacre sa vie à défendre l'indépendance de l'Irlande.

C'est aussi pour un idéal supérieur que nous avons lutté toute notre vie, et, aujourd'hui, si nous écrivons ce livre, ce n'est que pour proclamer et défendre, envers et contre tous, cette idée d'une Fédération, souvent mal comprise, calomniée, rapetissée, par les éternels exploiteurs de la bonne foi et de l'enthousiasme populaire.

Mais, la puissance de l'idée républicaine serait insuffisante, si elle n'était complétée par le principe de la justice appliqué à l'humanité. Ce principe est en môme temps pour elle un motif de progrès et de conservation. Les sociétés ne meurent pas, elles se transforment. Qu'adviendrait-il des hommes et des sociétés, s'ils n'obéissaient au principe de transformation universelle, qui est la règle du règne animal, minéral et végétal? La démocratie, élément de transformation, est essentiellement révolutionnaire, et, par cela même, communicative et expansive.

Examinons maintenant ce qui se passe en Europe : La race slave tend à absorber tout l'Orient; la race germanique a la prétention de dominer militairement

4 L\ FEDERATION IBERIQUE

l'Europe et donne le triste spectacle de la paix armée, contraste ironique qui domine la fin du xix« siècle; la race anerlo-saxonne, en étendant ses vues sur de nombreuses colonies, ambitionne la domination coloniale du monde entier. Seule, la race latine, qui a donné à l'Europe la liberté et les notions de droit, se laisse aller molle, décadente et sans prestige.

Les pays qui ont acquis depuis peu leur rang parmi les nations, comme l'Italie et l'Allemagne, ont de suite pensé à contracter une alliance extérieure, afin de garantir leur indépendance. Les nations, comme les individus, ne peuvent rester isolées, sous peine de rester stationnaires. Les hommes, grâce à l'association, multiplient leurs forces. La société, par l'échange des idées et des produits qui est un des principaux facteurs de l'économie sociale, attire à elle un élément de prospérité, de bien-être et de richesse. Les nations, et surtout les petites nations, n'ont d'autre moyen pour garantir leur indépendance, que de se procurer des alliances basées sur l'intérêt de leurs populations et sur les intimes et lég-itimes affinités de leurs membres.

La triple alliance fut faite par les rois et les empereurs, dans leur intérêt personnel. A la solidarité des têtes couronnées il est nécessaire d'opposer la solidarité des peuples. La Fédération latine est aujourd'hui le desideratum des démocrates du monde entier; c'est par 'cette fédération qu'on pourra contrebalancer la puissance de la triple alliance et assurer à l'Europe le bienfait de la paix avec le triomphe de la démocratie.

Qu'importe au peuple italien que son roi Humbert cherche à s'approcher de l'Allemagne? Le seul but qui guide ce monarque c'est la conservation de sa couronne. Les alliances sont comme les révolutions, elles ne

AOTliE PROPAGANDE

peuvent ni s'improviser ni se décMéter. Du reste, c'est un fait connu, que la puissance d'une idée est plus forte que le pouvoir des baïonnettes et que la volonté des peuples vaut plus que la volonté des rois.

Pour qu'il ne nous soit plus donné d'assister au triste spectacle du démembrement d'un petit pays, comme autrefois celui de la Pologne ; pour que nous ne voyions pas se renouveler ce qui s'est passé en France en 1870 — l'armée de ce pays vaincue devant la lâcheté et l'indifférence de l'Europe entière, il est indispensable et urgent de remplacer l'égoïsme, le privilège et l'inégalité sociale par le droit, la morale et la justice ; il est indispensable et urgent de rétablir l'équililjre en opposant aux égoïstes traités des rois et empereurs la sainte alliance des peuples. La fédération latine est le premier pas fait vers cette alliance, et les pays latins, comme la France, l'Italie, l'Espagne et le Portugal, sont des alliés naturels, ayant les mêmes traditions et les mêmes affinités de race.

L'avenir est dans la fédération des peuples, parce que ce fait représente le droit, la raison, la justice et le progrès.

Nous avons parcouru l'Italie, cueillant un fait par ci, une observation par là, et nous avons rencontré des divergences de vues très sensibles de province à province. Le Piémont conserve un caractère bien différent de la Lombardie ; Rome et Naples rivalisent et se regardent de travers.

En parcourant l'Angleterre, on rencontre aussi des tendances séparatistes, non pas seulement pour l'Irlande mais aussi pour l'Ecosse et les colonies. Le futur héritier de la couronne, le prince de Galles, a reconnu et déclaré

lui-même que la fédération s'impose à TEurope comme la solution unique et positive de la politique moderne.

La guerre de 1830 qui a produit la séparation de la Belgique et de la Hollande fut un désastre pour le développement social et économique de ces deux pays, et aujourd'hui les hommes politiques belges et hollandais déplorent la perte de la Confédération des Pays-Bas qui était un élément de puissance-pour ces deux nations devant le inonde.

L'unité de l'Allemagne est purement artificielle, et les Allemands même déclarent qu'il est impossible de maintenir unis pour longtemps encore des Etats qui ont un caractère si différent les uns des autres.

Comme exemple de pays unitaires, nous voyons la Russie et l'Autriche qui ont un régime centralisateur à outrance et en même temps tyrannique et absurde. Même dans ces deux pays des ferments de séparatisme éclatent de temps en temps entre Tchèques, Hongrois, Slavons et autres peuples de l'empire autrichien.

Prenons pour exemple de nations fédérées la Suisse et les États-Unis d'Amérique avec un gouvernement démocratique et progressiste : la Suisse, qui est un petit pays dont la population est de moitié moins grande que celle du Portugal, où il n'y a ni roi, ni religion officielle, point d'armée permanente, où, on parle trois langues et où vivent et se développent trois races différentes, est, on peut le dire sans crainte, le pays qui peut servir de modèle aux différentes nations du monde pour son administration sérieuse et le bon sens de son gouvernement.

La Confédération américaine réunit trente-six Etats (1).

(1) Charles Lemonnier: Les Etats-Unis d'Europe, traduction de Magalhâes Lima.

Chaque État forme une nation à part. Chacun a ses frontières, son gouvernement, ses magistrats, sa police, ses finances et son drapeau. Chaque Etat est régi par ses propres lois, et nous observons que ces différents États ont chacun leur milice, mais pas d'armée permanente. Quoique entre eux il y ait une différence de richesses, de forces, de population, de territoire, chaque État jouit d'une complète indépendance et d'une absolue autonomie ; chacun vit de son activité et s'administre à sa façon. New-York a quatre millions d'habitants, Rhodes-Island en a deux cent mille à peine.

Comment cela peut-il se faire sans susciter des entraves ? — observe Lemonnier. C'est que chaque Etat se trouve uni par le lien fédératif. Ces trente-six Etats sont trente-six nations constituées par un seul peu.ple, le peuple des Etats-Unis d'Amérique.

Les États-Unis garantissent aux divers Etats de l'Union

la forme du gouvernement républicain, protègent l'intégrité de leur territoire contre toute invasion ou violence et s'appuient pour cela sur le pouvoir législatif ou exécutif.

Au lieu des grouj)ements que forment les Etats-Unis d'Amérique, supposons que la France, l'Italie, l'Espagne et le Portugal établissent une fédération analogue à la Fédération américaine, tout en laissant à chaque nation sa propre autonomie, son gouvernement, son indépendance et son administration : nous aurons alors la Fédération latine.

Réaction et action sont deux termes équivalents en mécanique et aussi en politique. A la réaction des rois nous opposons l'action des peuples.

b LA FEDERATION IBERIQUE

Certains esprits à courte vue considèrent la fédération des races comme un acte de politique étroite, égoïste et mesquine. Mais comme, dans Tordre naturel, rien ne procède par soubresauts, nous disons avec une profonde conviction que le premier pas vers la fédération humaine est et doit être la fédération des races. C'est en nous basant sur ce principe que nous avons toujours combattu et défendu, partout où l'occasion s'en est présentée, la Fédération latine, et, comme première étape, la Fédération ibérique, qui s'établira malgré la haine entre Espagnols et Portugais fomentée par les dynasties. Les dynasties en Europe crouleront comme la vieille muraille de la Chine ; elles sont remplies de haines, de préjugés et d'hypocrisie. Cette vieille muraille tombera, non pas au bruit du canon et de la mitraille, mais simplement par la force de la justice et de la logique. Elle tombera car elle n'est soutenue que par l'égoïsme et l'igno-; rance, et par l'immense trouée apparaîtra une lumière qui illuminera le monde. Celte lumière sera la Fédération des peuples!

L'intérêt dynastique est opposé par sa nature à l'entente et à la bonne intelligence qui doit régner entre les deux peuples ; mais bien que l'intérêt supérieur du pays l'y pousse naturellement, les dynasties l'empêchent toujours de se manifester librement.

La politique moderne n'est plus manipulée dans les antichambres royales. Cette politique d'antichambre ne tient aucun compte de l'opinion publique, de la critique, de la discussion ; c'est pour cela qu'elle est changeante, éphémère et sans dignité. Plus les idées d'équité et de justice pénètrent dans les masses populaires, plus cette politique tortueuse de la monarchie, qui se tripote dans les coulisses et les chancelleries mystérieuses, tend à

AOTUE PKOPAGAADIi: 9

disparaître. Il n'est pas rare de voir, par exemple, le gouvernement de Constantinople subir les intrigues qui s'agitent parmi les sultanes du harem. La politique doit agir au grand jour, sans détours, sans peur et sans hésitation. La raison et le droit font triom|)her de tous les obstacles. La victoire est plus ou moins j)roche, mais le succès est sûr ; ce n'est plus qu'une question de temps.

La fédération ibérique s'impose. Elle s'impose par sa situation géographique, ses traditions historiques, ses affinités de race et les conditions ethnologiques et ethnographiques du Portugal et de l'Espagne. Le Portugal fut le premier colonisateur de l'Alrique, comme l'Espagne fut celui de l'Amérique. Ces deux peuples ont des traditions communes puisées aux mêmes sources. La dynastie de Bragance et l'Angleterre sont les deux principaux obstacles à la réalisation de cette alliance hispano-portugaise, qui provoquerait certainement l'annihilement des dynasties espagnole et portugaise. Il est évident qu'un pays ne peut demeurer éternellement le jouet des caprices d'une famille qui veut nous imposer une alliance funeste pouvant nous amener des jours de deuil et de désolation.

Il y a quelque temps, le Portugal était entièrement isolé au milieu des nations de l'Europe. C'eût été le devoir des gouvernants, soucieux de maintenir la bonne renommée du pays, de nous procurer des alliances pouvant garantir dans l'avenir l'intégrité du territoire et l'indépendance nationale. Don Luiz de Bragance, qui par son père était allemand, essaya de se rapprocher de l'Allemagne, sans en obtenir, pour notre pays, aucune garantie en compensation. Le résultat fut que nous. Portugais, nous fûmes dépouillés et moralement déshonorés, sans obtenir aucun appui ou secours d'une nation étrangère.

L'Angleterre était \ alliée fidèle de la dynastie non

de la nation ! Le peuple portugais a beaucoup blâmé cette connivence hybride, monstrueuse, infamante. Les gouvernements monarchiques possèdent cette spécialité de se servir d'alliés antipathiques aux peuples plutôt que d'alliés naturels, et le gouvernement du Portugal a préféré servir d'instrument à une dynastie étrangère plutôt que d'être le défenseur des intérêts pidjlics.

Ce fut dans ces circonstances que l'Angleterre lança contre le Portugal le célèbre ultimatum du 11 janvier 1890. Déjà, prévoyant le danger, nous avions conseillé à plusieurs reprises une alliance sérieuse et efficace entre le Portugal et l'Espagne afin de paralyser l'audace de nos ennemis. En ce moment-là nous étions entre les mains de l'Angleterre, nos forces de terre et de mer étant insuffisantes pour réprimer les abus de son pouvoir et repousser les brutales agressions que, depuis l'inique traité de Lourenço Marques de 1881, cette puissance ne cessait de nous adresser. La population portugaise tout entière comprit alors la nécessité de chercher l'appui d'une nation étrangère pour défendre ses droits menacés.

Pour notre part, nous nous lançâmes dans la rude entreprise de parcourir les principales villes de l'Europe, comme l'ont fait en 1870 les hommes politiques de France, pour attirer les sympathies des nations sur notre infortuné pays.

Les républicains démocrates ne cherchent-ils pas à rapprocher l'Italie de la France en organisant des réunions, des banquets, où les hommes les plus illustres de ces deux pays se donnent rendez-vous, afin de dissiper les malentendus que la dynastie italienne entretient à plaisir entre les deux nations?

L'observateur impartial qui examine la situation de l'Italie s'aperçoit vite que l'unique ferment de discorde qui divise l'Italie et la France, malgré les tendances et les affinités de races qui unissent ces deux pays, c'est la monarchie. Oui, Humbert P'" se rapproche de l'Allemagne, parce qu'il craint que le développement des idées républicaines qui gouvernent la France puisse occasionner une révolte populaire et l'obliger à quitter le trône. Ses ministres, Crispi en tête, ne l'ont que suivre cette politique néfaste inspirée par lui.

La situation est identique en Portugal et en Espagne, et cette idée d'entente et de solidarité entre les deux peuples se manifeste dans toutes les circonstances avec l'éloquence des faits. Nous avons vu l'élan de sympathie qui s'est manifesté en Portugal lors du tremblement de terre de l'Andalousie, et en Espagne lors de l'incendie du théâtre Baquet, à Porto ; la visite faite par les étudiants espagnols aux étudiants portugais et l'élan de fraternité des étudiants de Salamanque et de INIadrid, qui voulaient courir à la frontière afin de défendre avec nous notre pays menacé, en sont encore une preuve.

Pour qu'un jour, que nous souhaitons proche, la Fédération ibérique puisse être proclamée, il est nécessaire d'instituer d'abord la République dans l'un et dans l'autre de ces deux pays. Le programme des républicains espagnols et portugais doit être :

A l'intérieur, proclamation de la République, seul moyen de rétablir le crédit ébranlé; à l'extérieur, la Fédération ibérique, comme moyen de garantir l'intégrité territoriale et l'indépendance nationale, et de respecter les droits acquis menacés par l'invasion anglaise.

Avec la monarchie, n'importe quelle alliance deviendrait un péril, car elle impliquerait bientôt une absorp-

tion du pays. Les monarques ne vivent que d'ambition et sacrifient presque toujours l'intérêt des peuples à leur cupidité et aux caprices de leurs conquêtes.

Avec la République, ce danger disparaît, parce que les républiques n'attaquent pas, elles ne font que se défendre lorsqu'elles sont attaquées. La guerre et l'invasion sont repoussées par les idées républicaines et les conquêtes deviennent impossibles. La Fédération serait garantie par la République, et, à son tour, la République aurait sa garantie dans la Fédération.

Cela est-il une utopie ? Non, répondent pour nous la Suisse et les Etats-Unis d'Amérique, dont le gouvernement fédéral constitue pour chacune de ces deux nationalités un élément de progrès et de prospérité !

Les hommes de mauvaise foi et les tripoteurs d'affaires seront contraires à notre propagande, mais nous puisons en notre conscience et dans notre énergie le droit de proclamer et de défendre une idée que nous croyons bonne et utile au pays. Nous n'imposons à personne nos principes, mais nous réclamons le droit de défendre notre opinion. Nous sommes Portugais avant tout, et nous combattons pour la prospérité et l'indépendance de notre pays. C'est en vertu de ce principe que nous soutenons la nécessité de la fédération entre l'Espagne et le Portugal. Le jour où nous verrons se réaliser cet idéal, notre satisfaction sera immense. Du reste, l'adoption d'une telle politique ne dépend pas de quelques individus, elle dépend de la volonté du peuple. Si le peuple l'exige et le manifeste dans ses suftVages, qui pourra l'empêcher ? Personne.

C'est pour cela que nous nous adressons particulièrement au peuple, afin qu'il puisse se convaincre de la vérité de nos paroles et de la pureté de nos intentions.

NOTIIE PHOPAGA]\DE 13

Lorsque les ministres ou leurs envoyés extraordinaires compromettent l'honneur de notre pays, en notre qualité de Portugais, nous essayons de réhabiliter devant l'étranger notre nation compromise, et cela sans autre compensation que la satisfaction du devoir accompli.

Au public donc, de juger en dernier ressort, notre œuvre de propagande et de justice.

Dilemme : Ou la fédération, ou les centres militaires despotiques: voilà l'Europe de l'avenir.

Que faut-il faire ? — L'État lil)re dans la Fédération libre.

Strada.

Signification de la politique moderne. — Fédéralistes, socialistes, librespenseurs. — Union ibérique et fédération ibérique. — Ibérisme. — L'unification de la péninsule dans les gouvernements unitaires. — Charles Lemonnier et la Ligue internationale de la pai.x et de la liberté. — Les obstacles (jui s'opposent à l'établissement d'une fédération. — La Suisse et les États-Unis de l'Amérique. — Les bases de la fédération. — Moyens de la réaliser.

En jetant un regard sur la situation politique de l'Europe, on voit que nous traversons aujourd'hui une période de transition. La politique moderne n'est basée que sur les faits positifs et matériels.

Les peuples ne se passionnent plus que pour les intérêts directs ou pour un grand idéal. L'intérêt, c'est l'intérêt économique ou l'amélioration des conditions de la vie ; l'idéal, c'est l'esprit du droit, de la justice, de la liberté et de la civilisation. L'insurrection frondeuse ou chevaleresque a fait son temps, car notre époque n'admet plus les principes vagues et abstraits. Ce qu'il faut aux hommes d'aujourd'hui, c'est de la politique positive, basée sur l'observation des faits et ayant pour but l'amé-

lioration de la situation économique. Si cela n'est pas possible, l'insurrection et la révolution n'auront pas les résultats qu'on attend d'elles.

La démocratie a cessé d'être un dogme jacobin pour devenir un dogme libéral; et il est constaté, que toute politique est stérile et éphémère, si elle n'est pas basée sur l'esprit et la conscience des peuples.

L'esprit jacobin est un esprit fanatique, sectaire, étroit, égoïste, qui révèle un état pathologique du cerveau, un esprit qui nous a apporté la politique personnelle et autoritaire des condottieri^ un esprit de coterie enfin, qui a conduit les tribuns à la guillotine.

Notre esprit, l'esprit de la démocratie moderne, est un esprit tolérant, sans intransigeance ni hostilité, qui conduit à la solidarité des classes et des peuples.

Les divisions, les intrigues, les dissidences des partis démocratiques sont le résultat de l'esprit jacobin qui, malheureusement , prédomine encore dans certaines classes de la société.

Il n'y a pas de révolution qui ne soit précédée d'un mouvement philosophique. La Révolution française l'a été par l'Encyclopédie, et celle du Brésil, dernièrement, l'a été par un mouvement positiviste.

Les conservateurs pourront défendre tout droit de réunion, tout droit de presse et tout droit d'association, ils pourront persécuter, arrêter et insulter les citoyens, ils pourront simuler une force qu'ils ne possèdent pas, mais, ce qu'ils ne pourront jamais, c'est empêcher le développement de l'opinion publique, de l'esprit national, qui est l'expression de la conscience de chaque pays.

Sous la monarchie, les gouvernements n'encouragent jamais le développement intellectuel des citoyens; voilà pourquoi on remarque partout l'antagonisme que nous

avons déjà signalé ailleurs entre les gouvernements et les pays qu'ils devraient représenter. Cet antagonisme est bien caractéristique, car il nous prouve que la démocratie avance.

La Fédération a eu jusqu'ici un grand ennemi : c'est l'intérêt dynastique. Eh bien! le jour où les pcu|)les se convaincront que pour perpétuer la paix il faut recourir à la fédération, (^e jour-là, nous aurons accompli la plus grande révolution politique du monde.

Disons maintenant ce que c'est que la Fédération.

Fédération (du latin fœclus) veut dire pacte, alliance, qui lie et oblige les deux parties contractantes.

Chacun des Etats-Unis du Brésil ainsi que chaque état de la grande République américaine et chaque canton de la vaillante République suisse, ont assuré leur autonomie, leur gouvernement, leurs magistrats, leur police, leurs frontières, leurs finances, leur administration, le tout bien garanti avec leur drapeau ; ces états constituent de vraies nations, liées les unes aux autres par le lien fédéral, prêtes ainsi à toutes les éventualités qui peuvent arriver.

Au Brésil, la République sera toujours une garantie pour la fédération, de même que la fédération sera toujours une garantie pour la République.

C'est bien ce qu'il arrivera entre l'Espagne et le Portugal, lorsque ces deux nations auront proclamé la République.

« Deux ordres d'idées ont agité dans ces derniers temps les esprits en Europe ; les idées d'unification des grandes races : le panslavisme, le pan-germanisme, le

pan-latinisme et les idées fédéralistes. Ces deux ordres d'idées, antagonistes en apparence, tendent vers le môme but (i), c'est-à-dire, à l'unification par la fédération; celleci maintient l'unité sans effacer la variété. De môme que dans les organismes animaux, le travail est divisé par des membres différents, de même la fédération développe la vie de tout le corps social, au lieu d'accumuler toutes les forces dans un seul centre et laisser mourir les extrémités par l'atrophie. Grand nombre de personnes,, parmi lesquelles figurent quelques publicistes distingués, se sont prononcées contre la fédération, parce que, selon leurs idées, elle conduit à l'isolement et à la division exagérée du territoire, ce qui est, disent-ils, nuisible aux nations. Ils ont tort de penser ainsi. La fédération, loin d'amener la division des états, amène, au contraire, leur union et la rend plus forte et plus durable qu'aucune autre forme de groupement. »

Proudhon a défini ainsi la fédération : « C'est un contrat ou une convention par laquelle un ou plusieurs chefs de famille, une ou plusieurs communes, un ou plusieurs groupes de communes ou d'états, s'obligent réciproquement et également les uns envers les autres, pour un ou plusieurs objets particuliers, dont la charge appartient exclusivement aux délégués de la fédération. En d'autres termes « le juste équilibre entre les deux pôles sur lesquels sont basés tous les systèmes gouvernementaux, l'autorité et la liberté (2). Par autorité, on doit comprendre « le gouvernement général » composé des délégués des états fédérés et par liberté, l'autonomie municipale. »

(1) Teixeira Bastos : Algumas pcdavras sobre o fcdera'isvio.

(2) Proudhon. Bu princijie fédêratif, p. 4G.

«Les deux diCficultcs, dit Biichner (1), peuvent se résoudre avec facilité j)ar l'union du principe unitaire, absolument nécessaire à une bonne administration, avec l'autonomie de la commune étendue le plus possible.

« Dans la liberté de l'administration communale, existe le plus solide appui, la base de la liberté individuelle du citoyen; c'est par elle que les tendances spéciales et légitimes de chaque race, de chaque région, rencontrent une exécution libre, sans gêner l'unité nécessaire à toute politique et à son administration. »

La forme fédérative est donc l'équation de deux facteurs : gouvernement général et liberté locale (2).

Nous sommes fédéralistes, socialistes et libres-penseurs par cette même raison que nous sommes républicains.

La liberté de conscience est la base de toutes les libertés, et la République consacre la liberté.

Le socialisme est l'expression de l'égalité, et la République consacre Végalité.

Fédéralisme, signifie fraternité, et la République consacre la Fraternité humaine. Sans liberté il n'y a pas de travail productif; sans égalité, il n'y a pas de droit au travail, ce grand idéal de la Révolution de 1848 poursuivi maintenant par la Suisse socialiste ; sans fraternité, pas de solidarité entre les citoyens.

Le grand Maître l'a dit : Le socialisme est une affirmation de la vie, il élève l'individu à la dignité de l'homme.

(1) BûCHNER. L'homme selon la science, p. 325.

(2) Teixeira Bastos.

20 LA FÉDÉRATION' IBÉIUQUE

La République élève l'homme à la dignité de citoyen : c'est l'affirmation du droit.

La démocratie, c'est l'abolition de tout patronat. Il serait incohérent de combattre le patron politique en laissant exister le ])atron social et le patron religieux. Politiquement le patron s'appelle: pouvoir royal, royauté. Socialement, le patron s'appelle : pouvoir capitaliste ou capitalisme. Religieusement, le patron s'appelle: pouvoir surnaturel, dogme de l'Eglise ou théocratie.

Voilà le programme commun à toute démocratie, c'està-dire à toute Révolution. Il ne nous suffit pas à nous, démocrates, d'être d'accord en pensée, en théorie, en esprit, il faut nous mettre d'accord sur la pratique, sur l'action et sur les moyens nécessaires à réaliser nos théories.

« Le fédéralisme, selon Pi y Margall, est le seul système de gouvernement qui peut concilier les éléments si variés qu'on rencontre au milieu de chaque société : races, religions, idées, mœurs, langues, etc., et le seul svstème capable de réaliser les aspirations du progrès, dont l'équilibre produit l'évolution continuelle et pacifique de l'humanité. » (1).

La fédération, loin d'être une idée ancienne, surannée, est, au contraire, une idée très moderne. Montesquieu qui n'appartenait certainement ni à l'antiquité, ni même au moyen-àge, la regardait comme le seul système capable d'éviter les inconvénients des grandes et petites nationalités, en conciliant les bénéfices de la République avec la grandeur de la monarchie, et en étant à la fois l'appui de la liberté et la garantie de l'ordre (2).

(1) Pi y Margall : Las Nacionalidades.

(2) Montesquieu : Esprit des lois, liv. IX, cli. I.

Proiidhon a fini parfaire du fédéralisme son programme de gouvernement. Il le conseillait comme une solution à toutes les antinomies politiques, comme le meilleur remède contre les usurpations de l'Etat et l'idolâtrie des foules, comme la plus solennelle expression de la dignité de l'homme; il considérait la Fédération des races comme le seul système où reposent dans un équilibre indestructible la paix et la justice (1).

Gervinus, un des premiers historiens du siècle, est d'avis que c'est seulement par la réalisation du principe fédératif, que l'on pourra assurer la liberté et la paix à l'Europe. Déjà, en 1852, il annonçait l'agrandissement actuel de l'Allemagne, et, il prédisait, quand cela se serait accompli, la fin politique des grands Etats par leur transformation en fédérations dont l'unité est si exposée à tous les dangers (2).

La fédération est l'idée la plus vivante de notre siècle (3), et elle deviendra une réalité pour tous les peuples, que l'Allemagne suive, ou non, le conseil de Gervinus. Qu'importe la différence du principe sur lequel se sont constituées et sur lequel reposent certaines nationalités? Nous l'avons vu déjà : elles se sont composées et décomposées vingt fois dans la longue période de l'Histoire.

Les planètes, quoique tournant autour du soleil et recevant de lui la lumière et la chaleur, n'ont pas toutes les mêmes mouvements ni la môme vie. Chaque planète est une variété dans l'unité du système. Cette variété dans l'unité, ou ce qui est la même chose, cette unité dans la

(1) Prouduon : i)it jjri/ici'jje fèdèralif.

(2) Gervinus -.Introduction à l'Histoire du dix-neuviéme siècle.

(3) Pi y MargalL : Las Nacionalidades.

22 LA. FÉDÉRATION lIîÉRIQUE

variété est générale dans la nature. Tous les êtres obéissent à la loi de la nécessité, excepté l'esprit de l'homme.

h'uui/icatioii des peuples se fait par la force brutale des rois, qui cherchent l'agrandissement de leur royaume dans la violence et la soumission à une même épée; la fédération des nationalités, contractants libres et conscients, est faite par un contrat de droit, qui repose sur l'alliance, sur la bonne foi, sur un accord mutuel entre l'autonomie individuelle et l'intérêt général. C'est un contrat dont l'origine est basée plutôt sur des conditions spéciales de territoire, de race, de tradition et de solidarité historique, que sur un principe théorique.

On peut bien dire que unification et fédération sont deux degrés profondément séparés de la sociabilité humaine : le premier vient d'un empirisme aveugle, de l'intervention irrationnelle d'une puissante individualité, tandis que le second est l'œuvre consciente d'une collectivité qui cherche dans les conditions de sa propre existence la garantie perpétuelle de son indépendance (1).

Union ou annexion, sont choses bien difïerentes de fédération. L'annexion indique toujours une idée de force et de violence. La fédération, au contraire, repose sur l'idée d'un accord réciproque, d'une mutualité, d'une idée basée sur le droit et la garantie mutuelles.

Il faut bien avouer, dit Charles Grad (2), que l'annexion se fait toujours brutalement. La réunion de la France du nord à la France du midi a été le résultat d'une

(1) Theophilo Braga : As modernas icleias da litteratu'i'a 'portiiguesa.

(2) Charles Grad : Le jjeujjlc allemand, ses forces et ses ressources.

extermination. L'unité nationale allemande, si longtemps demeurée dans le domaine des idées abstraites, doit sa consécration définitive à un acte de violence. Ces questions-là se ]-ésolveul seulement par le fer et par le feu! C'était la j)hrase du prince de Bismarck, jetée à la lace des Etats de l'ancienne Confédération germanique, dix ans avant l'apogée de la force brutale représentée par l'empereur Guillaume à Versailles, et la conquête de l'Alsace-Lorraine !

En Portugal, ce qu'on appelle ibérisnie^ est un mensonge patriotique des partis monarchiques, qu'ils ne savent même pas définir. Dans le sens restreint, c'est la forme d'' unification monarcJiique des Etats péninsulaires qui peut seulement intéresser un roi ou une dynastie. La pensée d'unir le Portugal à l'Espagne, en faisant de ces deux pays une seule nationalité, est ce qu'on appelle ihérisme^ dans la politique des monarchistes péninsulaires (1).

Nous combattons cette union, parce qu'elle serait une absorption du Portugal par l'Espagne.

Les rois Philippe nous l'ont déjà bien démontré. Il y a peu de nationalités en Europe ayant un droit aussi réel à leur indépendance que le Portugal qui, autrefois, remplit le monde de sa puissance.

h'ibe'/'isme est une politique irrationnelle, qui a pris naissance dans les conspirations diplomatiques et dans la guerre et la jalousie des partis. Comme c'est une idée impopulaire et qui froisse l'amour-propre national par le souvenir de la domination étrangère que nous avons

(1) TiiEOPiiiLO Braga.

24 LA i-édération ibérique

souffert, les journalistes à la remorque du pouvoir s'en servent comme d'une arme de combat contre leurs adversaires.

h'iniion fait le jeu des rois et des dynasties. La fédération est le but du peuple et de la démocratie.

« Le fédéralisme, écrit M. le vicomte de Ouguella (1), est le système de gouvernement, qui consiste à réunir différents états en une seule nation, tout eu conservant à cJiaciincVeiix son autonomie^ surtout en ce qui ne concerne pas les intérêts communs. «

Les fédéralistes sont donc les ennemis irréconciliables et les adversaires les plus intransigeants de ce qu'on appelle Vunion ibérique^ qu'elle soi^ présentée sous la forme monarchique ou sous la forme républicaine.

« Le fédéralisme, continue M. le vicomte de Ouguella, c'est l'évolution sociale, c'est la tradition historique, c'est la loi du progrès, c'est l'action incessante de la civilisation péninsulaire, c'est la monarchie de Charles V, transformée en une République puissante et indestructible, divisée en Etats confédérés; c'est, enfin, l'alliance des peuples ibériques, s'élevant à la hauteur de la mission qu'ils ont à accomplir dans la vie européenne. »

La fédération hispanique, c'est l'idéal généreux et immortel de tous les esprits fiers et indépendants qui ne se laissent pas corrompre par des intérêts mesquins ni par les petites ambitions de la politique méprisable des courtisans et des flatteurs. L'union ibérique est, sous tous les aspects, illogique, irrationnelle, anti-scientifique, contraire à l'évolution; elle est une trahison envers la patrie. Elle heurte profondément nos traditions et peut

(1) VISC0^'DE DE Ouguella : 0 federalîsmo e a peninsula hispanica.

LA lÉDKHATION 25

détruire noire autonomie en anéantissant notre existence comme nation.

La politique sentimentaliste d'aventures est absurde. La politique moderne est une science d'observation et d'application. Pour agir il faut penser, c'était la phrase d'Auguste Comte. Aucun progrès ou évolution des forces dynamiques de la société ne peut être ac(-ompli, si on ne tient pas compte des ibrces statiques. C'est en méconnaissant ces éléments primordiaux qu'on est souvent poussé à croire cette théorie sociologique : « qu'il faut la répression pour maintenir l'ordre et qu'il faut les agitations révolutionnaires pour accélérer le progrès. »

« Pour nous, ce qu'il faut, en effet, pour arriver à l'établissement d'une politique normale, positive, c'est connaître les conditions statiques de la nation portugaise, et ces conditions on ne peut les déduire qu'en examinant sa place dans le territoire de la péninsule hispanique, les tendances de sa race, son histoire, les nations qui l'avoisinent. Il faut étudier quelle doit être la forme constitutionnelle par laquelle le pays se gouvernera et quelle sera l'organisation politique capable de nous assurer une autonomie et un progrès qui nous rendent solidaires de la civilisation européenne (1). »

« L'unification de la péninsule, sous les différents gouvernements unitaires, a toujours produit de grandes catastrophes.

La conquête romaine a effacé, chez les peuples péninsulaires, les deux qualités les plus remarquables de

(1) Theophilo Braga : As modernas ideias da litteratura portuguesa.

leur organisme social : V individualisme et le séparatisme.

« Après la chute de l'empire romain sont venus les Visigoths, qui , sous Léovigilde , ont restauré l'unité impériale. Les Arabes, qui ont suivi, obtinrent aussi sous le gouvernement du calife de Cordoue, l'unité politique qui les a détruits. Puis la reconquête néo-gothique tâcha de restaurer l'unité des temps de Léovigilde, d'abord sous le sceptre lionais d'Alphonse III, ensuite sous Sancho, par l'absorption de la Navarre et après, par l'unification castillane sous Ferdinand-le-Grand, après la mort duquel le Portugal brisa ses chaînes et se constitua en état et en nationalité indépendante. ]Mais ce n'est pas tout! Les efforts pour l'unifu^ation politique des états péninsulaires continuent. La monarchie de Ferdinand et d'Isabelle donne le coup mortel à ces nationalités si fécondes, et Philippe II, en 1580, annexe le Portugal comme province du territoire espagnol.

« Quand la monarchie ne pouvait pas annexer par les armes, elle se servait des mariages royaux, comme par exemple le mariage de Ferdinand et d'Isabelle, celui d'Alphonse V de Portugal et de la Beltraneja, celui du prince Don Alphonse et d'Isabelle. Les mariages des rois Don ■Nlanoel et Don Joào III, et ceux de Charles V et de Philippe, avaient également pour but l'unification des deux nations.

« Si la République dans la péninsule hispanique veut avoir une destinée sérieuse et progressive, elle n'a qu'à suivre les tendances séparatistes^ qui sont immortelles, avec la forme disciplinée d'un pacte fédératif, en reconstituant l'autonomie de ces petits Etats du moyen-àge. Quand la République aura divisé l'Espagne en états autonomes de Galicie, Asturies, Biscaye, Navarre, Catalogne, Aragon, Valence, Murcie, Grenade, Andalousie, Estra-

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