‹ La federation iberiqueChapitre 2 sur 19 · L.V rÉDKRATION · texte numérisé non relu

L.V rÉDKRATION

madiire, Nouvelle Castille, Vieille Castille et Léon, alors seulement le Portugal pourra constituer avec elle une fédération ayant son indépendance assurée contre toute idée d'annexion ibérique; alors seulement on pourra constituer, sans entraves, le pacte fédéral des Etats libres péninsulaires ou ibériques,

« Le contraire est une absurdité, une violence, qui ne se fera pas sans verser le sang, et dont le résultat se verra détruit peu de temps après, comme cela arriva en 1640 (1).

« Si la France, en 1790, avait accepté la proposition des Girondins, en constituant les États-Unis de Gaule (Gallia), au lieu de constituer une république unitaire, elle aurait résisté à toutes les perturbations causées par la monarchie absolue; elle n'aurait pas été victime des ambitions aveugles de Napoléon, et jamais son drapeau ne se serait abaissé et humilié devant la réaction.

« Les peuples confédérés n'ont pas et ne veulent pas avoir de ces conquérants ni de ces soi-disant héros, les considérant avec raison comme les bourreaux de Thumanité,

(( Entre une fédération et un gouvernement unitaire, il existe la même diiïérence qu'entre Washington et Bonaparte : un citoyen illustre et un aventurier (2). »

Voici la définition claire et précise de Tautonomie et de l'indépendance des peuples que donne la Ligue internationale de la paix et de la liberté :

(1) Theophilo Braga : As modernas ideias da litteratura j)ortuguesa.

(2) ViscONDE DE OuGUELLA : 0 fedcralismo e a peninsula hispanica.

LA FEDKHATION IBKHIOUE

« Fondée à Genève en septembre 1867 sous les auspices de Yietor Hugo et la présidence d'honneur de Gari])aldi, la Ligne internationale de la paix et de la liberté est une association d'hommes libres et conscients, sans distinction de nationalité, qui, vulgarisant la doctrine du j)hilosophe de Kœnigsberg, Emmanuel Kant, affirme que \a politique doit être V application de la morale, que la vie humaine est inviolable. Du principe de Vautonomie de la personne humaine, la Ligue déduit la conséquence logique et nécessaire du respect de Vautonomie et de Vindépendance des peuples. Du principe de la liberté découle celui de V égalité qui, par une évolution progressive, conduit à la solidarité des intérêts, ■A\2i fraternité des Jiommes et des peuples vraiment civilisés.

« La nation, grande ou petite, n'est ni un eft'et du hasard, ni une poussière d'atomes semblables, mais un organisme créé par la nature, par la langue, par la tradition, par l'histoire et la volonté de ceux qui en font partie. Attenter à la liberté, à l'indépendance d'une nation, à l'intégrité territoriale d'un pays civilisé et qui n'en veut à personne, c'est commettre un acte semblable à celui qui consisterait à envahir la maison du voisin, à l'en chasser et à s'approprier ses biens en lui ôtant soit la vie, soit la liberté.

« La guerre entre peuples civilisés est donc un crime : Le prétendu droit de guerre n'existe pas, il se confond avec le droit de défense, — un droit sacré, celui-ci, en même temps qu'un devoir indéclinable pour tout homme qui aime sa famille, sa patrie, sa liberté.

« dévolution historique de Vhumanité en est arrivée à la phase où la loi règle les rapports des citoyens entre eux, sans qu'il soit permis à aucun de se faire justice lui-même. Il y a des tribunaux qui jugent et tranchent les

LA FÉDÉRATIOX 29

conflits crintéret et condamnent les violateurs des lois que le ])euple s'est données, comme dans chaque pays civilisé il y a une police pour faire respecter les biens des citoyens et leur personne, ainsi que les jugements rendus par les tribunaux.

« Ce qui est possible, utile et nécessaire pour la sécurité et le bonheur des citoyens de chaque Etat, doit identiquement être possible, utile et nécessaire pour la sécurité et la prospérité des dillcrents Etats.

« Les vingt-deux cantons de la Suisse ont reconnu, les premiers, cette utilité, cette nécessité; et, par la fédération, ils se sont constitués et vivent sous le régime du droit pur, comme plus tard Tout reconnu les peuples qui constituent la grande fédération des Etats-Unis de TAmérique.

« 11 n'y a donc ici ni impossibilité, ni incompatibilité à ce qu'il se forme une ou plusieurs fédérations en Europe, sur les mêmes bases que celles qui existent déjà (f). »

« Le ])ut que nous poursuivons, a dit Fhonorable président de la Confédération suisse au congrès de Londres, jNL Ruchonnet, est entièrement conforme aux aspirations de l'humanité et trouve sa justification dans l'état actuel de l'Europe. Tel est le but que se proposent tous ceux qui cherchent le bonheur de leurs semblables.

« Quel que soit le résultat de nos efl'orts, cest notre devoir d'y persévérer. Mais nous sommes convaincus qu'un

iA\e\\\v prochain apportera le triomphe de nos principes

Bien des indices nous font croire que le temps futur est plus proche que le monde ne le suppose.

(1) A. U.MiLTA : L'Œuvre de la Ligue internationale de la paix et de la liberté et la section suisse.

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« Le jour viendra, ])ientot peut-être, où une manifestation de l'opinion ])ublique marquera la fin des préjugés barbares qui dominent encore aujourd'hui. Consacronsnous entièrement à l'œuvre pour hâter ce jour avec persévérance et sans découragement. »

Au Congrès de Berne, en 1868, tenu du 22 au 26 septembre, on a voté la résolution suivante :

« Considérant que la paix et la liberté sont incompatibles avec le système des Etats monarchiques et centralisateurs tels qu'ils sont actuellement constitués ;

(( Considérant que le système républicain fédératif, qui a pour])ase l'indépendance individuelle et qui garantit de bas en haut l'autonomie des communes et des provinces, est le seul qui assure le self-govenuneiit, en laissant aux populations la libre disposition d'elles-mêmes, en ce sens toutefois qu'aucun principe de liberté, ni aucun intérêt social ne doit être sacrifié à la forme fédérative;

« Considérant que ce système peut seul résoudre les questions européennes qui menacent aujourd'hui la paix du monde ;

« Considérant que la Confédération européenne devra être la conséquence naturelle de l'application du principe fédératif aux divers États de l'Europe ;

« Le Congrès exprime le désir que les peuples en situation de réaliser l'organisation qu'il regarde comme la condition naturelle de la liberté et de la paix, se fédèrent entre eux pour former un noyau auquel pourront s'adjoindre successivement les autres peuples, à mesure qu'ils s'aftVanchiront des liens qui les enchaînent ;

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« Quant à la Constitution qui devra régler les rapports des peuples conledérés, le Congrès ne peut proposer de meilleur exemple que les Confédérations Suisse et Américaine, dans lesquelles se trouvent les éléments organiques de eette Constitution. »

Résolution volée à Lausanne en 1871 :

« 1" Le droit des populations de disposer d'elles-mêmes est supérieur à leur nationalité ;

« 2° Il n'y a pas deux morales, l'une à l'usage des empereurs, rois, princes, diplomates, etc., l'autre à l'usage du commun des mortels. Il n'y a qu'une morale qui doit pénétrer partout à moins de disj)araitrc. »

Le président de la Ligue inlenialionale de la paix et de la liberté était notre honorable et regretté confrère, Charles Lemonnier, auteur d'un remarquable travail : Les États-Unis de VEurope^ que nous avons traduit en portugais, étant encore étudiant à l'Université de Coïmbre.

Charles Lemonnier était un apôtre ardent, sincère, enthousiaste et convaincu du principe fédératif. Il ne comprenait pas un républicain qui ne fut en même temps un fédéraliste et un socialiste. C'est dans ses œuvres et dans ses articles si pleins de bonté et de conviction que nous avons appris l'Évangile du fédéralisme.

Par ses écrits, d'une clarté et d'une précision étonnantes, l'idée d'une fédération latine, comme garantie de paix et d'équilibre en Europe, s'est développée et a pris consistance.

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Bénie soit sa mémoire ! Le Congrès de la paix et de la liberté, en 1891, a eu lieu chez lui, rue de Chaillot. Mais Lemonnier, déjà souffrant et absent de Paris, n'a pas pris part à cette assemblée.

A la veille de notre départ pour Lisbonne, en 1891, nous sommes allé le voir pour prendre congé de lui. Nous ne pouvions pas penser que ce serait la dernière fois que nous le verrions.

Lemonnier est mort peu de temps après, mais nous avons conservé sa mémoire, et l'esprit sacré qui le guidait dans toutes ses actions revit en nous et ne mourra qu'avec nous.

Cherchons à honorer sa mémoire et son œuvre en luttant sans trêve ni repos pour la paix et la liberté^ c'est-à-dire pour le droit et pour la justice, contre* les privilèges du monde et l'inégalité sociale.

Nous aurons ainsi accompli notre devoir et honoré la civilisation au nom de l'Humanité (1).

Voici une des dernières lettres que nous avons reçues de cet ardent apôtre de la liberté :

« Milly(Oise), 3 août 1891.

c Mon cher confrère et collègue,

« Je suis IdIcu en retard pour répondre à vos deux excellentes lettres des 16 et 24 juillet.

« La blessure à la jambe qui me retient non seulement à la campagne, mais dans la chambre, ne sera certainement pas fermée le 30 août courant, et je ne puis avoir l'espérance de vous aller voir à Paris.

C Peut-être, soit en allant à Bruxelles, soit en revenant, soit même en venant expressément de Paris, pourrez-vous me faire l'extrême plaisir de me serrer la main. Milly est sur la ligne de Paris au Tréport, à cinq

(1) O Socialisvio na Euroj^a.

L\ rÉL)KH\TION 33

quarts d'heure de Crcil, ù trois heures de Paris, et je puis vous offrir une très modeste mais très cordiale hospitalilé.

« J'ai un très grand désir de vous serrer hi main et je crois qu'une entrevue entre nous peut faire beaucoup de bien à l'œuvre de la paix, car vous avez pu le remarquer déjà, notre Ligue est à peu près, et l'a peu près même est de trop, la seule société de la paix républicaine qui existe en Europe.

« Castelar a fait partie de la Ligue, en 1888, mais il ne nous a plus donné signe de vie. Vous connaissez sans doule Salmeron et Pi y Margall, nous avons eu longtemps tles cori-espoudances suivies avec Barcelone.

« Si vous me faites l'honneur et le plaisir de venir me voir, ayez la bonté de m'averlir, si cela se peut, deux ou trois jours à l'avance. Vous êtes dans tous les cas certain de me trouver, puisque je ne puis bouger.

« Fraternelles salutations.

« Cil. Lemonmer. »

Les principaux obstacles qui s'opposent à rétablissement de la Fédération ibérique sont :

1" L'intérêt dynastique ;

2° L'ignorance populaire ;

3° L'orgueil national.

Mais, voyons d'abord quelles sont les conditions indispensables à la formation, à la solidité et à la durée d'une fédération.

La première condition est que la fédération soit bien comprise par tous et acceptée par la grande majorité des citoyens. La Sainte-Alliance des rois s'est maintenue par la force et par la ruse. Il ne se produit pas la même chose avec le principe de la fédération qui est fondé sur la libre adhésion et la volonté absolue de chacun. L'adhésion des gouvernements ne suffit pas. Il faut que le vote des citoyens soit explicite et formel.

La deuxième condition repose sur l'homogénéité des constitutions particulières de chaque nation. Cela ne

signifie pas que les conditions internes de chaque pays soient égales. Les cantons suisses sont une preuve du contraire. Ce que nous voulons dire, c'est qu'il ne doit pas exister une contradiction de principe entre la constitution fédérale et les constitutions particulières de chaque état. La j)reinière ne peut pas, par exemple, s'appuyer sur la souveraineté de la personnalité humaine et les autres sur le droit divin. Une telle contradiction, quand elle ne serait pas un obstacle immédiat à la formation du lien fédéral, serait au moins un germe de lutte et de dissolution.

Plus les relations entre la constitution fédérale et les constitutions particulières seront étroites, et plus heureuse et facile sera l'action entre les divers membres de la nation. L'union américaine et l'union helvétique peuvent bien servir d'exemple.

Voilà, sans doute, pourquoi la Ligue internationale de la paix et de la liberté^ en esquissant la théorie des Etats- Unis de l'Europe, a établi catégoriquement comme condition préalable, l'existence du gouvernement républicain pour chacune des nations qui désirerait se fédérer. Le signal caractéristique est non-seulement la libre possession que chaque nation doit avoir d'elle-même, mais aussi le libre exercice du suffrage universel, comme moyen d'exercer l'autonomie.

La preuve la plus convaincante de la nécessité d'une homogénéité entre les différentes parties de la fédération est dans la faiblesse de la constitution germanique, qui, composée et recomposée par Napoléon I" et la Sainte-Alliance, au commencement de ce siècle, n'a pas résisté trois mois à l'action dissolvante de la Prusse.

Une autre condition, c'est la force du lien fédératif. Seeley qui a prononcé un éloquent discours sur les Etats-

Unis de l'Europe, observe avec raison, que l'union américaine qui était si médiocrement prospère au commencement, a pris une grande vigueur dès qu'elle eut réformé sa première constitution en 1787.

La dernière condition indispensable, qui ressort ainsi des deux constitutions américaine et helvétique, est la perfectibilité de l'institution. Les peuples constituent un organisme vivant. Le progrès est une condition de vie. Les générations ne doivent recevoir les traditions qu'en les modifiant et en les développant. L'élasticité des institutions politiques est donc une garantie de paix. La perfectibilité de la constitution n'est autre <'hose que l'application du principe de l'autonomie (1).

Gela établi, ayant reconnu les quatre éléments indispensables à une confédération européenne, voyons maintenant les obstacles qui s'y opposent :

1°. Vintérêt dynastique. — L'intérêt dynastique c'est l'intérêt d'une famille. L'intérêt du peuple, c'est l'intérêt d'une nation. L'intérêt dynastique est basé sur le droit divin. L'intérêt du peuple est basé sur le suflVage universel.

Les rois, les empereurs, les princes veulent la guerre; la conquête, c'est leur gloire. Les peuples veulent la paix; c'est par la science et par le travail qu'ils triomphent.

La contradiction entre l'intérêt dynastique et l'intérêt des peuples est donc évidente. Le droit moderne exclut le droit antique. L'un est la négation de l'autre. Les peuples ont donc intérêt à donner la forme républicaine à leurs gouvernements, parce que la République seule peut développer et satisfaire les justes aspirations de ses sujets.

La politique a aujourd'hui deux significations bien différentes : elle peut être envisagée dans un sens étroit,

(1) Chaules Lemonnier : Les États-Unis de l'Europe.

égoïste, insignifiant, ou bien dans un sens élevé, scientifique, ayant une Ijase morale.

Pour nous, il n'y a pas de politique sans morale; la vraie ])olitique doit en être l'expression.

Pourquoi voyons-nous les partis politiques discrédités, déshonorés partout? Parce qu'ils n'ont pas été honnêtes au pouvoir; j)arce qu'ils ont plutôt défendu les intérêts de leurs membres que l'intérêt des pays qu'ils devaient représenter; parce qu'ils n'ont pas pensé à autre chose qu'à s'enrichir et à jouir, abusant du pouvoir; parce qu'ils n'ont pas eu conscience de la mission qu'ils étaient appelés à accomplir.

La notion de parti s'efface et disparait partout: c'est l'intérêt dynastique, l'intérêt de la bourgeoisie qui les tue.

Et même en Angleterre où les partis — tories et whigs — avaient une tradition aristocratique, nous avons vu dernièrement ce qui est arrivé avec l'élévation des libéraux au pouvoir.

L'avenir sera aux plus sages, aux plus honnêtes. Les chefs politiques ne dépendront plus d'une élection, ils dépendront de la consécration du pays, ils s'imposeront par le prestige de leurs œuvres et de leur caractère.

Ce ne sont pas les pays qui sont pourris, ce sont les politiciens, à commencer par les chefs; qu'ils s'appellent rois, empereurs, princes, ou seulement bourgeois titrés, députés ou ministres.

Ce qu'il faut donc, c'est faire de la politique des peuples, qui n'est plus et ne peut plus être la politique des dynasties, la politique des capitalistes, la politique des cléricaux.

Dans son livre: Conservation, Révolution et Positivisme, Littré formelle clairement le principe de la politique démocratique moderne :

« Chacun, dit-il, comprend que tous les ellorts de la démocratie doivent avoir pour but la constitution d'une grande Fédération occidentale^ qui ne pourra être que républicaine; elle consolidera définitivement l'ordre et la paix dans l'humanité. »

Or, la Fédération occidentale ne sera jamais une réalité, si la République n'est pas proclamée en Espagne et en Portugal, proclamation dont la première conséquence sera la fédération entre les deux pays, c'est-à-dire la Fédération ibérique.

L'intérêt de la dynastie de Bragance a toujours été un obstacle à la fédération. Pourquoi ?

D'abord, parce que cette dynastie tomberait forcément, n'ayant pas une base populaire, et ensuite parce qu'elle est l'ancienne alliée de l'Angleterre.

L'Angleterre veut conserver les deux dynasties dans la péninsule. Cela lui convient pour sa politique. En se disant l'alliée du Portugal, elle lui enlève peu à peu toutes ses colonies. Le pays est volé, mais la dynastie ne peut pas se passer de cette alliée qui lui tendrait la main au moment du danger.

L'Angleterre est l'ennemie de ces deux peuples : l'Espagne et le Portugal. La péninsule sera divisée tant que Gibraltar appartiendra aux Anglais.

L'Angleterre sait fort bien d'ailleurs que, du moment que la fédération serait faite entre le Portugal et l'Espagne, les deux vastes continents, l'Afrique et l'Amérique, avec les petites républiques du Centre et la grande république brésilienne, seraient naturellement avec nous. Par la langue et par la race, par les intérêts et par les tendances, ces pays sont nos alliés naturels.

Voilà ce qui ne convient pas à l'Angleterre; voilà ce qui ne convient pas à la Triple-Alliance; voilà ce qui ne

convient pas aux rois et aux empereurs; voilà ce qui ne convient pas à l'intérêt dynastique qui domine encore une partie de l'Europe!

Pour le Portugal, la fédération n'est pas seulementun moyen de conserver son indépendance, c'est aussi un moyen de conserver ses colonies.

Quels avantages le peuple portugais a-t-il tirés de la dynastie de Bragance?

Aucun. Bien au contraire, il lui doit la perte de ses territoires, la ruine du pays à l'intérieur et son discrédit à l'étranger.

Les monarchies de l'Espagne et du Portugal sont des monarchies étrangères. Il faut au contraire que la politique de ces deux pays soit une politique nationale,' c'est-à-dire l'expression des aspirations intimes de ces deux peuples.

C'est au nom de l'intérêt populaire que la fédération s'imposera; c'est au nom de l'avenir qu'elle sera faite.

Le jour où le Portugal se verra enlever ses colonies par l'alliance anglaise, ce jour-là, le Portugal sera un pays perdu ! Le jour où le Portugal républicain formera un pacte fédératif avec l'Espagne républicaine, ce jour-là la péninsule sera sauvée, la race latine sera agrandie, et la démocratie comptera le premier et le plus grand triomphe de ce siècle.

2". L'ignorance populaire. — C'est surtout par l'ignorance et par la misère des deux peuples que la monarchie dans la péninsule a pu vivre et se conserver jusqu'à présent. Les premiers ennemis sont donc l'ignorance et la misère. Notre programme peut bien se résumer dans cette phrase : La paix par la liberté^ la liberté par V instruction. La force ne vaut rien. La violence appartient aux réactionnaires. La démocratie c'est la tolérance. Seulement pour être tolérant, il faut être instruit. Là où

rinstruction ne se propage pas, l'homme n'a pas conscience de sa condition de citoyen; il n'est qu'esclave.

Gomment pouvons-nous exiger le vote libre si l'électeur n'est pas instruit ? Pour être électeur, il faut savoir voter et avoir conscience de l'acte que l'on accomplit. Le vote est un devoir civique.

Notre société manque d'idéal; les peuples ne peuvent pas vivre politiquement sans en avoir un. La faiblesse de la démocratie moderne est une conséquence de cette absence d'idéal. A la foi religieuse basée sur l'absurde succédera la foi scientifique basée sur les faits positifs. Nous marchons évidemment à la conquête de cette foi, mais elle ne s'est pas encore établie dans la conscience des peuples.

Nous disons que l'ignorance a toujours été un obstacle à l'établissement d'une fédération et nous allons le prouver :

C'est par l'ignorance qu'on maintient les préjugés des nations. Or, la haine des Portugais envers les Espagnols est un ancien préjugé qui n'a plus sa raison d'être. Si le peuple savait bien l'histoire, il verrait et il serait vite convaincu que ce préjugé ne profite qu'à l'élément dynastique. Mais les despotes n'ont jamais eu de meilleur appui pour leur ambition que l'ignorance des peuples.

Voilà pourquoi dans les pays monarchiques l'instruction publique est si arriérée et si méprisée. C'est grâce à ce retard que la royauté se maintient entourée de lâches courtisans et c'est par elle que les préjugés se conservent.

Au Portugal, on a effrayé la population avec ce fantôme de l'union ibérique, en disant que cette union amènerait l'absorption du Portugal par l'Espagne, et on rappelle à ce propos les soixante années de domination sous les Philippe. Seulement on passe sous silence la manière

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dont cette annexion a été faite et la politique des rois qui n'a d'autre but que la guerre et la conquête, c'està-dire le vol et l'assassinat. Mais ce qui est possible sous une monarchie ne peut s'accomplir sous une république, et ce qui se fait violemment par les rois, les peuples le font spontanément par la manifestation de la volonté nationale.

Quand le peuple portugais aura l'instruction suffisante pour avoir un idéal et le défendre, alors, avec la proclamation de la République, il arrivera à la fédération, unique garantie de ses intérêts et de son indépendance dans l'avenir.

3° L'orgueil national. — On enseigne généralement au peuple que la fédération serait la perte de la nationalité et qu'alors il n'y aurait plus de portugais, que la langue portugaise disparaîtrait et que, seule, l'Espagne dominerait dans la péninsule.

Rien n'est plus absurde et plus extravagant! D'abord on sait très bien que notre nation qui compte déjà bien des siècles d'existence, ne pourrait disparaître de la carte d'Europe et que, bien au contraire, la nation s'agrandirait par la fédération.

Pour certains publicistes se disant très avancés, les idées de patrie, de race, de parti, sont des idées étroites et égoïstes : il n'y a pour ces messieurs que l'humanité, dans son évolution de progrès et de civilisation.

Certainement la notion de patrie est une notion étroite, si l'on considère seulement la patrie comme le lieu, le morceau de terre où nous sommes nés.

Mais la patrie est plus que cela : c'est le pays où nous travaillons, où nous exerçons notre activité, où nous gagnons notre pain quotidien et celui de nos enfants, c'est notre foyer et le coin de terre où reposent nos

morts. Le patriotisme, si on le considère au point de vue du sentiment, est indestructible dans la nature humaine; mais, si on le considère au point de vue de la raison et du progrès dans l'idée du travailleur et du philanthrope, il doit tendre à n'avoir pour limite que l'humanité.

Mais, avec la fédération, le Portugal serait toujours la patrie des Portugais et l'Espagne la patrie des Espagnols. L'orgueil national n'aurait plus sa raison d'être, car rien ne serait changé au point de vue du patriotisme. On pourrait ajouter au contraire, qu'avec le rétablissement des anciens Etats de la péninsule, l'hégémonie appartiendrait au Portugal et ])ar son extension et par l'excellent port de mer de sa capitale.

L'orgueil national, s'il n'était pas une triste conséquence de l'ignorance populaire et des préjugés dynastiques, devrait au contraire se trouver flatté de de cette politique, qui, pour le Portugal serait un relèvement salutaire et un rajeunissement fécond en résultats et en progrès.

Quand le droit divin aura disparu, pour laisser place au droit populaire, quand la souveraineté des peuples aura remplacé la souveraineté des rois et des empereurs, alors on peut être sur que tous ces obstacles et ces préjugés disparaîtront devant le bonheur des grandes collectivités sociales qu'on appelle nations, régies par les lois infaillibles de la science ; ce sera la révolution dans l'histoire, car le droit de la force sera remplacé par la force du droit!

Ou républicaine ou cosaque ! Les deux drapeaux sont là. Qui veut la liberté? Qui veut le despotisme? Peuples, rois et hommes, choisissez (1).

(1) Strada : L'Euro2^e sauvée et la Fédération.

Pourquoi l'Europe ne suivrait-elle pas l'exemple de la Suisse, des Etats-Unis d'Amérique et des Etats-Unis du Brésil?

Est-ce que nous sommes condamnés à parler toujours de droit, de justice, de progrès, de civilisation, sans jamais arriver à la réalisation de notre idéal?

Voici l'opinion d'un homme politique français sur la constitution fédérale :

(( Dans l'organisation constitutionnelle de la Suisse (1), il y a deux branches qu'il est indispensable d'étudier séparément : la Constitution fédérale et les Constitutions cantonales.

« La Constitution fédérale est une merveille. Je l'admire sans réserve. Vous avez, il est vrai, deux Chambres; en France, je ne suis pas partisan de deux Chambres, ce dédoublement parlementaire n'a aucune raison d'être. Mais en Suisse cela est logique.

« Vos différents Etats, d'importance très différente entre eux, sont absolument égaux comme signataires du Pacte fédéral, de telle sorte que si la représentation est proportionnelle dans l'une des assemblées, elle se trouve égale dans l'autre.

« En outre, le pouvoir exécutif est exercé par un Conseil formé en dehors des Chambres et indépendant d'elles, pourvu qu'il se conforme aux lois.

<( Voilà un mode de goiivernement que nous avons eu la « sottise » de ne pas adopter en France. De cette manière, nous aurions un pouvoir stable, maitre de ses actions, mieux appuyé sur le peuple et qui ne serait pas réduit, par la force même des choses, à d'incessantes intrigues pour se maintenir ou pour arracher un vote de confiance.

(1) Alfred Naqiet : La Croix fédérale.

« De plus, le pouvoir exécutif que nous avons déposé entre les mains d'un homme se trouve réparti chez vous dans un conseil qui, étant appelé à délibérer, sera pour cette raison moins sujet à des coups de tête ou à des tendances personnelles.

« Mais ce que vous avez surtout d'admirable, ce qui constitue la garantie éminente et inviolable de la souveraineté populaire, c'est le droit au Référendum^ une institution qui vous appartient et qui n'a jamais fonctionné ailleurs. Il est vrai que la Révolution avait accepté ce principe; mais elle se l'est laissé escamoter et son application, chez nous, n'a jamais été qu'une chimère. »

La Suisse (1) se compose de vingt-deux cantons ou, pour être encore plus exact, de dix-neuf cantons et six demi cantons; ces cantons ont entre eux des différences très considérables en étendue, population et richesse, mais ils jouissent tous des mêmes droits. Chaque canton est un véritable Etat ayant des lois et des codes spéciaux et se gouvernant soit par des parlements spéciaux, soit par des assemblées populaires, selon leur constitution interne.

Dans une visite que nous avons faite en Suisse, ce qui nous a le plus impressionné au milieu de ces grandioses montagnes et de ces lacs limpides, c'est de n'avoir rencontré sur notre parcours ni un oisif, ni un mendiant, ni un homme ne sachant ni lire ni écrire.

Lorsque Louis XIV demanda à Golbert comment il se faisait qu'étant chef d'un pays grand et peuplé comme la France, il ne pouvait venir à bout d'une petite nation comme la Hollande, ce ministre répondit : « Majesté, la cause est que l'importance d'un pays ne dépend pas de l'extension de son territoire, mais du caractère de son peuple. »

(1) Hepworth Dixon : La Suisse contemporaine.

Enclavée au milieu de l'Europe, la Suisse a su s'imposer au respect et à la considération des autres nations par une administration modèle et par la supériorité de sa constitution fédérale, laquelle dans son article 2 dit :

« La Confédération a pour but d'assurer l'indépen- « dance de la patrie contre l'étranger, de protéger la « liberté et les droits des confédérés, et d'accroître leur « prospérité commune. »

Une nuit du mois d'août, en traversant le lac de Zurich avec notre infortuné ami Trigueiros de Martel, nous vîmes venir de loin, une grande quantité de personnes qui, en chantant, faisaient une retraite aux flambeaux.

?sous demandâmes au batelier ce que signifiait cela : — Ce sont les étudiants de l'Université qui fêtent la guérison d'un de leurs professeurs, qui était gravement malade, nous répond cet homme. Et vraiment c'était alors le cas de répéter la phrase significative de Colbert : « L'importance d'un pays ne dépend pas de l'extension de son territoire, mais du caractère de son peuple. »

Pour bien faire comprendre à nos lecteurs la Constitution fédérale qui régit la Suisse, nous allons en citer quelques articles :

« 11 n'y a en Suisse ni sujets, ni privilèges de lieu, de naissance, de personnes ou de familles (Art. 4).

« La Confédération n'a pas le droit d'entretenir des troupes permanentes (Art. 13).

« Tout Suisse est tenu au service militaire. Les militaires qui, par le fait du service fédéral, perdent la vie ou voient leur santé altérée d'une manière permanente, ont droit à des secours de la Confédération, pour eux ou pour leur famille, s'ils sont dans le besoin (Art. 18).

« Il est interdit d'ouvrir des maisons de jeu (Art. 35).

LA FKDÉRATrON 45

« La liberté de conscience et de croyance est inviolable (Art. 49).

« Le libre exercice des cultes est garanti dans les limites compatibles avec l'ordre public et les bonnes mœurs (Art. 50).

« L'ordre des Jésuites et les sociétés qui lui sont afliliées ne peuvent être reçus dans aucune partie de la Suisse, et toute action dans l'église et dans l'école est interdite à leurs membres (Art. 51).

Par ces divers extraits on voit que la supériorité de la Suisse réside surtout dans le caractère de son peuple. Si la guerre était déclarée à la Suisse il n'y aurait pas un citoyen valide de ce pays qui n'accourrait pour défendre sa patrie. Le vrai patriotisme n'est autre que l'accomplissement de son devoir en cas d'attaque.

Les Suisses ont un vrai culte pour l'école et l'instruction en général, parce que c'est à elle qu'ils doivent ce qu'ils sont. Aussi leurs écoles professionnelles et communales sont elles de vrais temples où on donne l'enseignement élémentaire et professionnel. L'instruction est répartie de manière que chaque citoyen suisse sort de l'école, capable de gagner sa vie avec honnêteté et indépendance. Les articles de la constitution suisse que nous avons cités plus haut sont une preuve suffisante de la moralité et de la justice dont sont animés les gouvernements liés par le pacte fédératif.

Et qu'on ne vienne pas nous dire qu'un petit pays ne peut pas se défendre !

La Suisse n'a que 2.500.000 habitants; elle n'a pas de marine, pas d'armée permanente, et malgré cela il n'y a pas longtemps, elle a fait reculer l'Allemagne et ferait reculer toute autre nation qui voudrait violer l'indépendance de son territoire!

Le Portugal a une population de 4.500.000 habitants; notre pays dépense annuellement plus de 25 millions pour sa marine et son armée permanente. Malgré ces sacrifices, il a fallu dernièrement ouvrir une souscription nationale pour subvenir aux frais occasionnés par la défense du pays.

Le parallèle entre la monarchie et la République ne pourrait être plus frappant ni plus éloquent.

Dans les Etats-Unis d'Amérique qui se composent aujourd'hui de trente-six états, on remarque une variété encore plus grande de langues, de races et de religions qu'en Suisse. Chez eux aussi les pouvoirs de la fédération ne s'occupent que des questions qui intéressent les Etats en général, chaque état se chargeant de son gouvernement intérieur, de ses lois, etc.

Pourarriver à une fédération ibérique, nous le répétons, il faut d'abord proclamer la République en Espagne et en Portugal, car nous ne comprenons une fédération qu'avec le système républicain; ensuite, il est indispensable de rétablir les anciens Etats péninsulaires. Alors seulement, nous pourrions réaliser notre desideratum.

Voilà, selon nous, les bases et les moyens propres à réaliser la fédération dans la péninsule!

L'EUROPE

L'Europe, dont les divcrsos |);irlios, (iiioiqiic rivales , auront ù dcicndre les mômes intérêts, sera latalement réduite à s'organiser pour la défense, par une lédération.

■ A. Naquet.

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