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II. — Le séparatisme des races péninsulaires

II suffisait à l'Espagne d'avoir deux climats, l'un doux et tempéré à l'occident de l'Europe, l'autre torride comme celui de l'Afrique, pour établir une diflerence profonde dans le tempérament de ses habitants. Mais les races qui ont occupé l'Espagne sont de provenances diverses : elles dérivent soit de l'Afrique, comme l'élément ibérique, cerbère et mauresque, soit de la INIéditerranée orientale, comme les Celtes, les Junius et les Ioniques, soit du nord de l'Europe comme le Celte blond et les tribus germaniques des Vandales, Visigoths, etc. Toutes ces races peuvent se réduire à trois types : V ibérique ^ \ aryen et le sémite., agissant différemment sur la constitution des nationalités; V ibérique va jusqu'à la confédération des villes ; Varyen., par la fusion des Celtes avec les Ibères produit l'aggrégation de la tribu; et \e sémite soutient cet esprit séparatiste qui fait de l'Espagnol un cosmopolite, un fanatique et un cantonaliste révolté.

Firmin Caballero, dans son Manuel géographique et administratif., détermine ainsi les difïerents types des

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races à travers les mœurs des provinces <Ie l'Espagne : « Tn Andalou passe des heures entières en chantant la v((ùa ou la vondeùd ^ excité par quelques verres de maiizanilla ; tandis qu'un habitant de la Navarre exerce sa force musculaire dans la pelota ou se repose en jouant le mus. Une Salamanquine ne peut plus contenir ses pietis en entendant les luihas vcrdes, tandis qu'elle déteste la muineva qui enchante les filles de Gallice. Chaque ])rovince se signale par des chants et des danses spéciales, par des mœurs et des tendances très différentes. Cette persistance ethnique est le résultat de l'invariabilité des éléments anthropologiques, conservés grâce au système territorial, qui leur assurait une certaine stabilité.

« Ces distinctions qui ne sont pas accidentelles mais essentielles — a dit le célèbre démocrate et jurisconsulte <:atalan M. Vallès y Ribot — se font remarquer dans ce qui constitue le fondement de tout droit et de tout système juridique; ces différences essentielles se font remarquer aussi dans les successions; dans la constitution et la dissolution de la société conjugale et dans les contrats qui règlent l'usage et l'aliénation de la propriété territoriale. ))

Chaque province s'inspire d'un principe différent en matière de législation, ce qui est tiès intéressant à étudier. Des différences aussi essentielles n'existent pas seulement dans la législation des anciens royaumes, principautés et comtés, qui constituent la nationalité espagnole, mais elles s'observent dans chacpie région et nous voyons que dans chaque province il existe de profondes et de remarquables différences du même genre.

De son côté, l'éminent économiste Firmin Caballero, dans son ouvrage sur la Population rurale de VEspagne, détermine les dillerents types de la population péninsu-

laire par les procédés du travail agricole : « La Navarre et la Rioga conservent le type de la population rurale primitive avec le système bénéficiaire des caserias ; les Asturies et la Gallice viennent ensuite avec leurs fuefos et subfueros; la Catalogne, l'Aragon et les Baléares constituent un troisième groupement; dans l'Andalousie il y a las encortijadas et l'accumulation de la propriété; la pointe extrême de l'Estremadure révèle un esprit différent dans son système des Encoinieudas, et les provinces de Castille et de Léon supportent encore les conséquences des dévastations de la conquête néo-gothique.

« En envisageant ces faits, on doit considérer comme une synthèse politique les paroles que D. Antonio Benevides, président de l'Académie de l'Histoire de Madrid, ancien ministre et ambassadeur, a prononcé au Sénat espagnol, le 17 juin 1876 : « Nous n avons ni unité de race, ni unité de territoire, ni unité de langue, ni unité de législation »

Tubino, dans ses Recherches d'antliropologie sociale^ se rapportant à ces mémorables paroles de l'ancien ministre, ambassadeur et académicien, présente ensuite le grand problème historique :

« Quelle est la raison d'un tel phénomène? C'est que la monarchie et la religion, unies dans l'entreprise commune, ont négligé d'unifier les peuples péninsulaires. »

Le fait positif des deux courants de la civilisation péninsulaire : Vunitarisme politique, sous l'action de la monarchie et du catholicisme, et le séparatisme des petits états, qui commence aujourd'hui à se discipliner sous forme de république fédérale, prouvent la nécessité de l'établissement d'une politique scientifique, d'où découlera dans l'avenir la solution des institutions des peuples péninsulaires.

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Les chefs répurligains et leurs idées

11 V a aujourd'hui, en Espagne, trois chefs reconnus et acceptés par les républicains : MM. D. Francisco Pi y Maro-alL D. Nicolas Salmeron et D. Manuel Zorilla. M. Emilio Castelar s'est écarté de la politique républicaine pour donner son appui et celui de ses amis à la politique de M. Sagasta.

A l'appui de ce que nous venons d'écrire, voici l'extrait du discours de M. Castelar, tiré d'un important ouvrage français :

« Avec le svstème de la centralisation, disait aux Cortès M. Castelar, le il mai 1870, un seul jour, le 24 février, décide du sort des rois; une seule nuit, la nuit du 2 décembre, décide du sort des peuples. Dans un pays ainsi constitué, la liberté n'est pas un soleil, elle est un éclair qui foudroie et s'éteint; le gouvernement n'est pas un régulateur pacifique de la vie sociale ; il agit comme une force aveugle et brutale, il opprime et il écrase.

« En haut, la bureaucratie; en bas, les conspirateurs. Une seule ville renferme la société tout entière; un seul chef militaire résume en lui tout un parti. Un court espace, celui qui s'étend de cette enceinte au ministère de l'intérieur et de ce ministère au palais du Sénat, est la moelle épinière de tout un peuple. Reconnaissez-vous là l'état normal d'un grand pays? Il n'y a qu'un moyen de l'améliorer. Distribuons l'autorité dans tout le corps social; émancipons comme le veut la raison, le municipe et la province, afin que le gouvernement, toujours porté à la tyrannie, ne soit plus libre d'obéir à son penchant (1). »

(1) Discours cité par M. V. Gherbuliez dans son ouvrage intitulé : VEsjmgne politique, 1874.

LA lEDEltATION lUlilUQLE

Les trois cliel's répu])licains, dont nous parlons plus haut, représentent trois nuances du parti républicain, ce qui ne les empêche pas d'avoir un programme commun ayant pour but la consécration de la République. M. Pi y Margall est fédéraliste; M. Salmeron est centialisatcur ; M. Zorilla est unitaire. Us travaillent en ce moment ensemble. La République une fois proclamée, chacun d'eux reprendra son programme et la direction de son parti.

11 y a des gens qui considèrent cela comme un danger pour la politique espagnole. Nous trouvons au contraire que c'est un bien. Il serait impossible de réunir trois degrés si différents dans un même groupement ; comme il serait impossible de réunir dans un seul groupement tous les républicains espagnols qui pensent si différemment les uns des autres. Il y a les unitaires, les fédéralistes; parmi les fédéralistes, il y a les fédéralistes organiques et les fédéralistes qui acceptent \c pacte syu alla gma tique de M. Pi y ^largall ; il y a les évolutionnistes, les révolutionnaires, les républicains catholiques et les républicains libres-penseurs, etc. Cette division n'est qu'une question de doctrine, de théorie. Au fond, tous les républicains veulent la République, et pour la faire ils sont tous d'ac(;ord.

La République une fois établie comme gouvernement du pays, il appartiendra au Parlement de se décider pour une république fédérale ou une république unitaire. Les partis s'établiront sur ces trois bases, — l'unitarisme, le centralisme et le fédéralisme. De la même façon que nous avons en Angleterre les tories et les ivhigs et aux Etats-Unis d'Amérique les républicains et les démocrates, nous aurons en Espagne les conservateurs, les modérés et les radicaux. Si cette distinction eût été faite, comme elle l'est aujourd'hui, la première république espagnole

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ne serait pas tombée dans cette déplorable anarchie qui l'a tuée.

La concurrence est nécessaire en économie domestique comme en politique. Elle établit entre les difl'érents groupements une juste et légitime émulation, cpti force au travail, à la discussion et à la perfection des organismes politiques. Il ne serait pas raisonnable que M. Salmeron abdiquât ses idées et ses principes en laveur de M. Pi y Margall ou celui-ci en faveur de M. Zorilla. Il faut que chacun ait son programme. Le pays en profitera, et l'institution républicaine s'y perfectionnera. Le pays sait ce que veut chacun des chefs républicains, et connaît leurs idées. C'est à lui de choisir.

Maintenant, supposons pour un moment qu'ils soient unis et n'aient qu'un seul programme. Le gouvernement n'offrirait pas les garanties qu'il offre, avec la distinction des programmes, et l'évolution des difl'érents partis ne serait pas assurée.

Ils feront donc une politique différente au point de vue intérieur, cela est nécessaire. ISIais ils seront d'accord — comme d'ailleurs ils le sont aujourd'hui — au point de vue dune fédération péninsulaire. Seulement il faut bien préciser les termes de cette fédération, et c'est pour cela que nous avons écrit ce livre.

Deux mots encore sur chacune de ces trois grandes personnalités de la politique espagnole.

D. Francisco Pi y Margall

Pi y Margall avec sa longue barbe blanche, ses lunettes de savant allemand et son flegme habituel, a l'air d'un patriarche ; un peu de ^Nlichelet comme historien et un

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peu de Proudhon comme dialecticien. Nous l'avons vu pour la première fois en 1875, puis en 1878 (1).

Tous ceux qui ont approché cet homme, qui est un savant de premier ordre, sont unanimes à lui reconnaître une grande bonté, une fermeté de conviction et une rare énergie. Malgré son âge avancé, Pi y Margall est au courant de tout le mouvement littéraire et politique moderne. 11 étudie et lit beaucoup et rien n'égale son amour pour les livres qui traitent des questions républicaines.

Lorsqu'il nous fut donné de pouvoir l'approcher, il était dans son cabinet de travail. Il nous parla de quelques-uns de nos compatriotes, parmi lesquels Theophilo Braga, Guerra Junqueiro, auteur d'un excellent ouvrage : A morte de D. Joào et de nombreux volumes de vers. La conversation roula naturellement sur la politique de nos deux pays : l'Espagne et le Portugal. Nous causâmes aussi des embellissements de Madrid, surtout dans ces dernières années, de ses nouveaux quartiers, ses larges avenues, ornées de belles rangées d'arbres, de la municipalité madrilène et surtout du splendide édifice où est installée la Banque d'Espagne, dont la construction a englouti un capital énorme. « Ah! nous dit le savant économiste, voilà une des causes de la future crise financière de l'Espagne. La Banque, avec son privilège d'émission.

(l) A cette époque, nous passâmes à Madrid en nous dirigeant sur Paris pour y visiter i'Kxposition. Cette visite nous rappelle un poignant souvenir.

M. Pi Y Margall habitait la même maison où, étant ministre de la justice, sous la Répui)li(|uo, quelqu'un, sous prétexte de lui parler, sintioduisit chez lui et tira un coup de revolver dans le corridor, où il croyait voir passer le ministre. Il se trompait; la balle alla se loger dans la porte du cabinet de travail de Pi y Margall. Ce lut un véritable hasard s'il ne fut pas assassiné ce jour-là.

Nous avons eu le plaisir de le surprendre donnant une leçon à sa jeune fille, qui est aujourd'hui une femme très remarquable. Pi y Margall a aussi deux lils : l'un ingénieur, l'autre avocat et écrivain distingué.

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inonde le pays de papier-monnaie sans avoir dans ses coil'res un fond équivalent en niélal qui garantisse l'émission. Ici, l'or devient de plus en plus rare, tandis qu'en France ce métal est très abondant. Les gouvernements monarchiques sont impuissants à combattre la crise économique. Il faut pour cela une politique nouvelle avec de nouvelles formes de gouvernement.

« Quant à moi, ce que je désire, écrivait Pi y Margall en 1874, c'est conserver mon honorabilité intacte; je ne me préoccupe guère de ma réhabilitation politique. La participation, que j'ai prise au gouvernement de mon pays, m'a causé tant d'amertume que je ne puis l'oublier. Avec le gouvernement j'ai perdu ma tranquillité, mon repos, mes illusions et la confiance que j'avais dans les hommes, ce qui était du reste le fond de mon caractère. Pour un homme loyal que îje rencontrais, je voyais à côté une dizaine de traîtres; pour un homme reconnaissant, cent ingrats; pour un homme désintéressé et patriote, mille qui ne se servent de la politique que pour satisfaire leurs grossiers appétits. »

Le caractère principal de l'éloquence de Pi y Margall est l'imperturbabilité. Il expose avec une grande facilité de parole des théories audacieuses et hardies sans changer d'attitude, sans qu'un muscle de sa physionomie imposante trahisse ses émotions intérieures.

M. Pi y Margall est un fédéraliste sincère et ardent. Nous trouvons sa profession de foi dans son brillant ouvragfe — Las Nacio nalidades :

« Mon opinion à ce sujet est connue, écrit-il. Je veux la reconstitution des anciennes provinces. Les provinces

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modernes ne sont, pour la plupart, que des divisions arbitraires, dont l'origine est due à des convenances administratives, mais sans aucun caractère historique. Presque toutes les anciennes provinces ont été de vraies nationalités ])endant des siècles. Elles conservent encore une physionomie toute spéciale, et il y en a qui se distinguent des autres par la particularité et l'unité de leur langue, de leurs mœurs et de leurs lois. Entraîné naturellement vers les idées fédérales, tant par la tradition que par la raison, je crois que c'est de la tradition et de la raison (ju'il faut partir pour arriver à la réorganisation de la patrie.

« Les provinces modernes ont déjà cinquante ans d'existence. Il faudrait donc les consulter, avant de les séparer de nouveau, car l'idée de iédération exclut toute idée de violence.

« Le point le plus important serait de proclamer l'affirmation de la nationalité espagnole, par le pacte des provinces, sans regarder si ce sont les anciennes ou les nouvelles provinces, ou bien une partie des unes ou une partie des autres, de façon que la fédération soit établie solidement.

« Quelle utilité y aurait-il à ce qu'en Espagne on proclamât de nouveau l'autonomie de la Catalogfne, de l'Aragon, de Valence et de Murcie, des deux Andalousies, de l'Estremadure, de la Gallicc; de Léon, des Asturies, des provinces Basques, de la Navarre, des deux Gastilles, des îles Canaries, des îles de Cuba et Porto-Rico, si alors, comme aujourd'hui, toutes ces parties devaient être unies par un pouvoir central, armé de la force nécessaire pour défendre contre nationaux et étrangers l'intégrité du territoire, et qu'on dût recourir à lui pour maintenir l'ordre?

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« La nation continuera à rtre la même. Quels bénéfices résulteraient-ils de ce changement ? Le pouvoir central, libre; de toute intervention dans la vie intérieure des provinces et des communes, pourrait suivre avec toute attention la politique des autres |)euples, et développer avec sécurité sa propre vie, en organisant avec plus d'économie les services publics et en protégeant les grands intérêts du C(jmmerce et de la navigation; à leur tour, les provinces, libres de la tutelle de l'Etat, trouveraient la prospérité et la richesse matérielle et morale dans leurs ressources naturelles, c'est-à-dire dans l'agriculture, l'industrie, l'échange, la propriété, le travail, l'enseignement, la moralité, la justice. Dans les nations constituées fédéralement, la ville est aussi libre dans la province, que la province l'est dans l'organisme général de la République. L'Espagne aurait donc un foyer propice d'existence jus(|ue dans la dernière de ses communes. C'est grâce à l'autonomie dont elles jouissaient que plusieurs de nos villes ont eu jadis de brillantes périodes de grandeur et de gloire! »

On accuse ^I. Pi y Margall d'être plutôt un philosophe qu'un homme d'Etat, d'être plutôt un penseur (|u'un homme d'action ; mais l'histoire est là j)our nous a|)j)rendre ([ue la régénération d'un pays n'est durable que lorsque cette régénération est précédée par un mouvenrent d'idées ou par un nrouvement philosophique.

. Les journaux espagnols de ces jours derniers (juin 1893) donnent des détails sur l'agitation des provinces basqties et navarraises. Ces provinces réclament, à juste raison, le maintien de leurs fueros.

Voici, à ce sujet, ce que M. Pi y Margall écrivait, déjà en 1882, à un journal républicain de Bilbao. Cette lettre lut publiée en français par la Fédération des peuples

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gi'eco-latins qui se publiait à Florence sous la direction de M. Groinier.

« Mes Chers Correligionnaires,

« C'est avec une grande satisfaction que j"ai vu renaître le parti fédéral à Bilbao. J'étais profondément affligé de voir dans l'inaction et le silence ces provinces qui sont précisément les plus intéressées au triomphe de notre cause. Est-il possible, me disais-je, qu'elles ne comprennent pas leur situation et le néant de ce qu'elles peuvent espérer des autres partis ?

« Depuis le rétablissement des Bourbons, Alava, Biscaye, Guipuscoa et Navarre étaient les seules provinces d'Espagne qui conservaient leur autonomie et vivaient à l'ombre de leurs fueros anciens. Grâce à leur régime spécial, elles se distinguaient par l'originalité de leurs institutions, la simplicité de leur administration, l'économie de leurs finances, le bon état de leurs routes, le développement de leurs institutions de bienfaisance, la sage distribution de leurs biens et l'ancienneté de leurs costumes. Elles faisaient l'admiration de tous et, à juste titre, elles étaient jalouses de leurs libertés et de leurs lois.

« Elles les aimaient tant, qu'elles allumèrent à deux reprises la guerre civile, les croyant menacées par la révolution et garanties par Don Carlos. Elles virent enfin leurs craintes réalisées et perdirent ces libertés et ces lois, quoiqu'à la conclusion de la dernière campagne, les libéraux et les légitimistes joignirent leurs eflbrts pour les conserver.

« l'allés veulent les reconquérir aujourd'hui, et il semble qu'elles ne parviennent pas à comprendre que ce n'est que par la fédération qu'elles peuvent arriver à l'accomplissement de leurs vœux.

« L'absolutisme est impossible.

rt En Espagne, comme dans d'autres pays, l'homme a acquis la vraie notion de sa dignité et de ses droits, et il n'est pas disposé à les voir fouler aux pieds ni à se les laisser arracher par des rois qui songent toujours à opposer des obstacles aux manifestations de la pensée et de la conscience.

« Ce serait une grande folie que de vouloir reconquérir par ces lois les fueros disparus. Si cent fois ces provinces en faisaient la tentative, cent fois elles seraient vaincues, moins par les armes de leurs adversaires que par l'imptiissance de leurs principes.

« Les Basques et les Navari'ais peuvent moins espérer encore de la branche régnante, dont le premier titre de gloire est de leur avoir arraché Vautonomie qu'ils avaient conservée à travers les siècles.

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« Loin de songer à la leur rendre, elle ne prétend à rien moins qu'à supprimer les lois civiles par lesquelles ils se régissent. Elle regarde comme suprême but ce qu'on appelle l'unité de la patrie, et elle veut pour toute l'Espagne le même Dieu, la môme loi politique, la même administration et le même droit.

« C'est là ce que demandent, à peu près, les anciens partis révolutionnaires : une seule loi et un seul procédé ; la nation comme source de tout pouvoir, partant arbitre du sort des provinces. Ils haïssent les fueros de ces régions et applaudissent secrètement à l'u-uvre des conservateurs. Ils maintiendraient la situation actuelle s'ils arrivaient au pouvoir, même au risque d'une autre guerre. La logique l'exigerait d'eux.

a Nous autres, les fédéralistes, nous partons, comme vous n'ignorez pas, de principes tout autres.

« Tout être humain, individuel ou collectif, par le seul fait d'être doué de raison et libre, a, pour nous, le plein droit d'agir et de se gouverner par lui-même en tout ce qui n'alîecte pas la vie des autres êtres de notre espèce. Par conséquent, les provinces sont aussi autonomes que la nation même, et peuvent, pour leur régime intérieur, se donner la constitution et les lois qu'elles croiront les plus en rapport avec leur caractère spécial et leurs intérêts particuliers. Elles peuvent, si bon leur semble, rétablir leurs fueros perdus, ou les modifier, ou bien encore les remplacer par des institutions qui répondent mieux aux besoins de l'époque. C'est à elles, à elles seules, qu'incombe d'organiser, comme bon leur semble, leur gouvernement, leur administration, leurs finances, leurs lois, leurs tribunaux et leur force publique.

c D'après notre système, Navarrais et Basques recouvreraient leurs fueros, sans risque de les reperdre encore. L'Etat, au lieu de les menacer comme hier, les garantirait demain; et les autres provinces, au lieu de les regarder avec prévention et jalousie, les applaudiraient et les défendraient au besoin. Les fueros cesseraient de constituer un privilège et de se heurter contre le principe régulateur du gouvernement national.

« Toutes les provinces étant unies par la fédération, les régions basques-navarraises seraient soumises, comme les autres, au gouvernement fédéral, mais rien que dans leur vie de relation, c'est-à-dire : dans les intérêts vraiment nationaux.

« Pour le reste, elles seraient aussi libres que le sont aujourd'hui les États de la République de Washington et les cantons de la Suisse.

« On dit qu'elles craignent les impôts et surtout le service militaire;

mais nous, comme tout le monde le sait, nous sommes pour une armée réduite et volontaire; nous voulons faire grandir la patrie par le travail et non par la guerre: et grâce à la simplicité de notre système, nous pouvons diminuer considérablement le budget des dépenses.

* La fédération doit leur inspirer, à tous les points de vue, la confiance la plus absolue.

D. Nicolas Salmeron

Tout le monde connaît en Espagne l'ex-présideiit de la République espagnole, D. Nicolas Salmeron, qui a préféré quitter le pouvoir plutôt que de signer une condamnation à mort. Son nom est estimé par tous et nous conservons de lui un doux souvenir. Orateur disert, talent supérieur, tète exceptionnellement organisée, Salmeron est un de ces types d'hommes, aujourd'hui rares, qui vous attirent à première vue par l'aflabilité de leurs manières et la bonté de leur cœur.

Son ])remier maître lut son père, et, à huit ans, il obtenait la dispense d'âge pour pouvoir étudier la philosophie. A treize ans il était bachelier ès-sciences.

Un jour, son père lui dit :

— J'ai pensé à t'envoyer dans un séminaire afin que tu suives la carrière ecclésiastique. Qu'en dis-tu ?

— Que je préfère aller avec une bêche travailler la terre plutôt que de me faire prêtre.

Devant l'énergique réponse de l'enfant, le père changea d'avis.

Ce fut Salmeron qui, le 2 janvier 1874, soutint l'appel, devant le Tribunal suprême, contre l'attentat du général Pavie.

Le gouvernement portugais, cédant aux exigences et

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aux pressions du ministère Canovas, donna Tordre aux <itoyens espagnols qui avaient émigré de leur pays, à cause de la Restauration, de quitter le Portugal dans le délai de vingt-quatre heures. Salmeron s'était alors fixé à Lisbonne et, obligé de pourvoir aux besoins d'une nombreuse famille, il était dénué de toutes ressources. Devant cette persécution indigne, Salmeron n'eut pas une parole de vengeance ; il se contenta, étant à l'ambassade d'Espagne avec Fernandès de los Rios, de dire à ce dernier :

« Il est nécessaire, D. Angel, que lorsque nous établirons la République, nous pensions à alïirmer par une loi le droit qu'ont les émigrés de vivre tranquillement lors- <ju'ils sont à l'étranger. »

Salmeron étant gravement malade à Paris, les médecins lui firent comprendre que sa maladie pourrait avoir une issue fatale. Devant cette triste perspective il s'écria : « Mourir sans avoir rien fait pour ma patrie ! »

Un brillant journaliste espagnol, Miguel Moya, dans les portraits des hommes politic[ues de son pays, dit que Salmeron, avant 1873, était un républicain timide, qui vivait à l'écart et tout à ses réflexions. Depuis, il est devenu enthousiaste et ardent.

Un jour, lorsqu'il était ministre de la justice, l'huissier de service entra dans son cabinet et lui dit :

(( Le carrosse attend votre Excellence. »

— « Je n'ai pas de carrosse et je ne suis pas Excellence, lui répondit Salmeron. »

Ces divers traits, qui appartiennent à l'histoire contemporaine, montrent sous son vrai jour le caractère et l'esprit de l'ex-président de la République espagnole.

Lorsque Salmeron tomba du pouvoir^ nous étions étudiants à Coïmbre. Le nom de cette haute personnalité espagnole avait pour nous, étudiants portugais, un sin-

giilier attrait. Elle figurait au même rang que les Victor Hugo, les Mazzini, les Garibaldi, les Kossuth. C'est que, en Salmeron, nous voyions plus qu'un homme politique, nous voyions un rédempteur, car il réunissait toutes les qualités qui font d'un politicien un apôtre et un évangéliste. Nous avons eu des larmes amères quand il tomba. C'était la disparition d'un homme qui honorait la civilisation et la démocratie par son attitude ferme et désintéressée.

Salmeron a pour lui la jeunesse des écoles espagnoles. Professeur de droit à l'Université, ses camarades les professeurs le vénèrent et le suivent. C'est là la garantie qu'il offre d'un bon gouvernement. 11 a autour de lui les professeurs les plus remarquables des Universités, les grands avocats de province, les grands commerçants et les grands capitalistes. Son parti augmente tous les jours en importance. Il représente en Espagne une politique libérale, positive et humaine, une politique de tolérance sans hostilité ni intransigeances inutiles, sans violence, sans secousses, sans précipitation, sans acharnement ; une politique comme la veulent aujourd'hui les principaux chefs de la démocratie européenne. Il sait très bien ce que donnent les révolutions, quand elles ne sont pas basées sur l'opinion publique ; quand elles n'ont pas un idéal ou

un grand intérêt en perspective, il n'en veut pas

Comme Gambetta il réprouve l'insurrection, mais il voudra la Révolution le jour où il verra l'esprit public assez préparé pour la recevoir. Voilà la vraie politique et la vraie orientation moderne.

Nous trouvons les idées de M. Salmeron nettement exprimées dans un interview publié par Y Eclair àxx 7 octobre

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dernier. En parlant du parti républicain espagnol, M. Salmeron dit :

« Il se produit aelucllenient, dans notre pays, un véritable réveil de l'opinion en faveur des idées républicaines. Je n'en citerai pour preuve que le meeting républicain qui a eu lieu récemment à Saint-Sébastien. Ce meeting, auquel plus de trois mille personnes ont assisté, démontre que nos idées ont gagné beaucoup de terrain, môme dans cette région basque qui passe à juste titre pour être le dernier boulevard des cléricaux et des carlistes. Ce qui se passe dans le Guipuzcoa se reproduit également dans les autres provinces.

« Le parti monarchiste en Espagne n'est pas aussi puissant qu'on se l'imagine d'ordinaire à l'étranger. En réalité, il ne jouit que des apparences de la force. S'il cessait d'être soutenu par les actionnaires des compagnies de chemins de fer, les membres de la haute banque et les grands propriétaires fonciers, il ne tarderait pas à disparaître. Mais tous ces gens-là ont le plus grand intérêt au maintien de la monarchie, parce qu'ils en vivent et en retirent leur profit. Ils ont constitué une sorte d'étatmajor, qui a réussi à faire illusion aux électeurs et à les asservir à leurs propres idées.

« Mais la lassitude commence à se faire sentir. La pénible situation économique dans laquelle la monarchie a conduit le pays donne à réfléchir aux esprits les moins timorés. La bourgeoisie espagnole, dont les tendances sont malofré tout libérales, reo-arde d'un œil d'envie la prospérité que la République a su établir en France et elle arrive insensiblement à se convaincre que la forme de gouvernement républicain sera appelée tôt ou tard à réparer aussi en Espagne les fautes de la Monarchie.

« Quant aux paysans qui, jusque dans ces dernières

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années, étaient restés complètement inféodés au clergé, et par conséquent à la Monarchie, nous les voyons peu à peu s'affranchir de ce joug. L'action du prêtre tend de [)lus en plus à se restreindre dans le domaine purement religieux; elle n'empiète plus sur le domaine politique. Cette évolution, qui s'accomplit lentement, mais sûrement, est le gage le plus positif du succès prochain de nos idées.

« D'ailleurs, il est encore un argument qui, aux yeux de tous les Espagnols, pèse plus qu'aucun autre en faveur de la République. Il n'est pas, chez nous, un patriote qui ne désire ardemment voir se réaliser l'union politique intime du Portugal et de l'Espagne. Or, de l'aveu de tous, cette union des deux peuples qui occupent la péninsule ibérique ne peut se réaliser que sous l'égide de la République. 11 est impossible de supposer que le souverain de Portugal consentira jamais à effectuer cette union, parce que ce serait un amoindrissement de son autorité. C'est à la République qu'est réservé le soin de réaliser cette grande œuvre. Cette constatation ne contribue pas peu à nous attirer de nouveaux adhérents.

« Nous sommes donc solidaires des républicains portugais dans cette question de la fédération ibérique. C'est pourquoi nous suivons avec la plus grande attention la marche des événements dans le royaume voisin, convaincus qu'une révolution sur les bords du Tage aurait un profond retentissement en Espagne. Or il faut s'attendre à cette éventualité dans un délai assez rapproché. En effet le parti républicain portugais est très puissant. II a vu dans ces dernières années grossir le nombre de ses adhérents en raison môme des fautes de la Monarchie et de la triste situation économique et financière dans laquelle elle a conduit le pays. Nous restons donc les

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yeux tournés vers les rives du Tage en attendant les événements,

« Le parti républicain espagnol peut aussi mettre à son actif les socialistes qui sont très nombreux dans plusieurs grandes villes comme par exemple à Barcelone. Les socialistes ont, en eiret, consenti à marcher de concert avec nous. •'

« Malgré (ju'il jouisse d'une très grande influence dans le pays, le jiarti républicain compte à peine vingt-trois députés aux Cortès. Mais ces représentants sont toujours en éveil pour sauvegarder autant que possible les intérêts du pays. On Ta vu tout récemment encore à propos du renouvellement du privilège de la Banque d'Espagne et de la conclusion de l'emprunt. Ces deux projets qui servaient les intérêts de Tétat-major financier qui protège le gouvernement actuel allaient être adoptés sans opposition, lorsque les députés républicains jetèrent le cri d'alarme et firent si bien qu'ils amenèrent le rejet des mesures proposées. C'est en rendant de pareils services au pays que les députés républicains hâteront le triomphe définitif de leurs idées. »

Quant au rôle de l'Espagne dans la Triple-Alliance, M. Salmeron dit :

« Les Espagnols ne pardonneraient jamais à un gouvernement qui commettrait une pareille folie. L'état de nos finances nous commande de garder la neutralité la plus absolue. Ce serait mener sûrement le pays à la ruine complète que de le jeter dans un des deux camps qui, à l'heure actuelle, partagent l'Europe. Le cabinet qui se rendrait coupable d'une pareille faute, aurait signé du même coup l'arrêt de mort de la Monarchie.

« D'ailleurs, ajouta l'ancien président, permettez-moi d'espérer que nous ne verrons pas de sitôt éclater cette

lutte terrible atl(;iulue et redoutée depuis des années. Il Unira ])i('n pai- se trouver en Allemagne comme en France une majorité d'esprits assez sensés pour reconnaître que la possession d'un coin de terre, s'appelàt-il l'Alsace- Lorraine, ne vaut pas des milliers de vies humaines et les sommes folles qu'on dépense chaque jour. On finira bien par trouver un terrain de conciliation, et l'Europe sera ainsi délivrée du cauchemar qui la hante depuis tant d'années. »

Le 4 février dernier a eu lieu à Madrid, au théâtre Principe Alfonso, devant une loule immense, un grand meeting organisé par le parti républicain espagnol. Les princij)aux chefs du parti y ont prononcé des discours très applaudis. Citons celui de MM. Salmeron, Pi y Margall, Pallares, Esquerdo, etc. L'assemblée a ensuite acclamé la proposition, faite par M. Salmeron, d'envoyer un télégramme au comité directeur du parti républicain portugais, faisant des vœux pour l'établissement de la République en Espagne et en Portugal.

La République sera le seul drapeau des deux nations sœurs !

D. Maxoel Ruiz Zorilla

Un autre homme d'action dans le vrai sens du mot, est Ruiz Zorilla, qui conserve toute la hardiesse et la vigueur d'un jeune homme. Zorilla reconnaît que les moyens à employer pour transformer la société sont multiples, mais malgré cela et peut-être même à cause de cela, il a une foi ardente dans la Révolution.

« Nos amis d'Espagne se trompent, nous disait-il, lorsqu'ils croient que le pays entrera franchement dans le

chemin de la liberté et des garanties populaires, g-ràce au vote de la loi sur le sull'rage universel. Les gouvernements continueront à acheter les votes comme auparavant. Les candidatures officielles auront le dessus, grâce aux moyens de corruption dont disposent les autorités, surtout par l'emploi des Ibnds secrets et par d'autres moyens déshonorants.

« 11 est certain, conlinua-l-il, que dans le temps présent, il y a une tendance à prêcher la fraternité et la solidarité des peuples. La race latine a des peiudiants pour l'évolution bien jdus que les autres races; elle perd un temps précieux à organiser des comités, à iaire des banquets et à prononcer des discours. Mais la désillusion viendra bien vite parce que le pcniple est révolutionnaire dans son essence et il est d'instinct avec nous, lorsque nous combattons les usurpateurs de nos droits et de nos prérogatives.

« Les officiers supérieurs de l'armée espagnole sont peu ou prou avec le gouvernement, mais on ne peut pas en dire autant des soldats qui aspirent à l'émancipation tout autant que les prolétaires et les travailleurs des champs.

« La République a, en Espagne, un ennemi puissant qui est le haut clergé. Le fanatisme de la femme et l'ignorance de la population sont les plus grands obstacles qui s'opposent à la réalisation d'un nouveau régime.

« Les Espagnols, — c'est toujours Ruiz Zorilla qui parle — sont ou catholiques ou rationalistes. Les catholiques attendent tout d'un miracle ; les rationalistes attendent tout du hasard. »

Ruiz Zorilla est un des hommes politiques espagnols les plus populaires et les plus aimés. Nous avons eu l'occasion de le constater personnellement, lors de notre voyage en Espagne. Il est bon, honnête et cohérent dans ses idées.

Son attitude vaut encore mieux que ses paroles, car elle est celle d'un homme énergique, d'un apôtre inflexible, et d'un propagandiste sincère et désintéressé.

L'éloquence de Zorilla prend sa source dans son cœur et dans ses convictions. Sa parole est simple, claire, franche et entraînante. Son pouvoir sur les masses est si grand que beaucoup de ses partisans lui consacrent un vrdi culte, comme s'ils voyaient en lui un Dieu, un saint ou un rédempteur. Cela provient justement de cette attitude ferme, logique, irrépréhensible qu'il a conservée pendant plus de dix huit années qu'a duré son exil, malgré les sollicitations de ses parents, les intrigues et les calomnies de ses ennemis et de ses adversaires.

Peu d'Espagnols auraient pu supporter comme lui un exil de seize ans. loin de sa patrie et des siens, sans faiblesse et sans découragfement.

On accuse Zorilla de n'être qu'un chef de parti. Mais cela n'est-il pas, dans plusieurs cas, une qualité? Les portes de sa maison sont toujours ouvertes franchement à tous ses adhérents et amis.

Il y a surtout une chose qui le distingue et le fait estimer comme chef de parti : c'est d'être toujours conséquent avec lui-même et doué d'une foi ardente dans ses aspirations. Gomme un tribun de l'ancienne Rome, il marche droit son chemin sans se laisser décourager par les désillusions. C'est un chef de parti dans la plus vaste accej)tion du mot. A ce général stoïque il faut des soldats ardents, exaltés, enthousiastes, prêts à se sacrifier pour l'idéal et à mourir pour la patiie,

Ruiz Zorilla a été président du Conseil sous le gouvernement du roi italien Amédée. Il a émigré d'abord à cause de la République et ensuite à cause de la ^Monarchie. C'est donc bien un convaincu qui met les intérêts de la patrie

l'espagne 123

au-dessus de ses iutérèls et de ses convenances personnelles. Chef du parti progressiste et révolutionnaire, il doit tout son prestige à son caractère inébranlable.

Dans un banquet tenu à Paris par V Union méditerranéenne, M. Ruiz Zorilla a prononcé un brillant discours, dont nous nous plaisons à reproduire ici la conclusion :

. « Le droit de cha({ue peuple de disposer de son sort est le meilleur levier pour faire pencher les plateaux de la balance en faveur des Etats-Unis d'Europe.

« Dans cette direction, le grand but, c'est la grandeur de la patrie.

a Quand une nation a placé ses souvenirs et ses espérances dans une dynastie, c'est un devoir pour ses voisins de respecter le culte qu'elle lui garde.

« L'heure du triomphe de l'idée républicaine pourra sonner un jour pour l'Italie. Précipiter les événements, c'est s'exposer au péril de compromettre l'unité.

« C'est ce que les patriotes ne doivent jamais faire, car on ne sait jamais quand on retrouvera ce qu'on a compromis.

« C'est la oloire de o-rands révolutionnaires comme Garibaldi, comme Mazzini lui-même, de l'avoir compris.

« Devant des amis comme vous, je ne crains pas de vous dévoiler mes espérances et mes vœux sur l'avenir de ma patrie. Nous aussi, nous avons nos rêK'es.

« J'ai toujours souri à l'union économique et politique du Portugal et de l'Espagne, aboutissant enfin à la si désirable unité de la Péninsule ibérique.

« Je pousserai plus loin encore les confidences de ma sincérité.

« Je suis révolutionnaire devant la réaction; je suis conservateur devant r anarchie »

M. Zorilla croit que, la République une fois proclamée, dans Fun et l'autre pays de la péninsule, les deux gouvernements doivent travailler pour la confédération, sous la forme que les Portugais voudront et qui assurément sera acceptée par les Espagnols. La confédération établie, et M. Zorilla au pouvoir, on supprimera la douane à la frontière, on conférera les droits de citoyen aux habitants de Tun et de l'autre pays, les titres professionnels et les actes auront la même valeur réciproquement en Espagne et en Portugal; en somme on tâchera de resserrer, autant que possible, les liens que la nature a établis entre Portugais et Espagnols, en les considérant comme compatriotes de fait.

« On ne songe pas au Portugal — a-t-il dit dans son manifeste de Bruxelles, — si ce n'est pour lui jeter à la figure que c'est un tout petit j)euple qui n'a pas le droit de changer la forme de son gouvernement, ou de disposer de ses destinées selon son libre arbitre. On croit que la Restauration interviendrait dans sa politique si l'intérêt dynastique l'exigeait. Gomme s'il était possible que des soldats espagnols se prêtassent à une œuvre aussi fratricide ! Comme si ce n'était pas un devoir de conscience chez tous les Ijons patriotes espagnols de faire oublier au peuple portugais tous les griefs du temps passé, et comme s'il serait possible de détruire l'œuvre entreprise par tant de grands penseurs et d'illustres patriotes de la péninsule ibérique, qui ont fait comprendre au peuple portugais que c'est la Monarchie qui a tyrannisé le Portugal, en le considérant comme territoire conquis, en même temps qu'elle a tyrannisé l'Espagne.

(( Nous autres républicains, nous croyons au contraire indispensable l'union du Portugal avec l'Espagne, mais nous la considérons comme impossible tant que la Repu-

l'espâgne 125

bliqiio ne sera pas la forme de goiiveriienient des deux peuples. Celte union aura lieu en conservant à chacun son autonomie par une fédération que les Portugais indiqueront eux-mêmes, pour eftacer de la sorte les injustices des temps passés et dans le but d'agir comme l'ont pensé tant de fois ceux qui luttent d'un complet accord pour que les Bourbons et les Bragance ne régissent plus nos destinées. »

Les Journalistes

Au premier rang des journalistes espagnols qui défendent l'idée d'une confédération péninsulaire, il faut citer Fernando Lozano (Demofilo) et Ramon Chiés, les rédacteurs de Las Dominicales ciel libre peiisamiento : Mio-uel Moya et Joaquin Arimon, le directeur et le rédacteur du journal très répandu El Libéral ; D. Rafaël Ginard de la Rosa et Curros Enriquez, les deux rédacteurs du journal El Pais; Alfredo Galderon et Rafaël Altamira, rédacteurs à la Justicia ; Nackens, rédacteur auMotin ; Eduardo Soja. Gristobal Litran, Vera y Gonzalès, Emilio Garcia, à la Revancha ; Emilio Prieto, rédacteur à' El Idéal; Ernesto Garcia Ladevèse ; Ernest Bark, de Carthagène ; Carlos Franquelo; G. Reparaz; Salas Anton; Odon de Buen: et tant d'autres dont les noms nous échappent.

Fernando Lozano et Ramon Chiés ont été pour ainsi dire les précurseurs de cette idée généreuse qui a eu depuis tant d'imitateurs dans le journalisme. Ils constituent cette belle et puissante légion qui s'appelle Las Dominicales del libre pensamiento . C'est de ce journal qu'est partie l'initiative pour la célébration du congrès des libres penseurs, à Madrid, pendant les fêtes du centenaire de

Christophe-Colomb. Fernando Lozano et Ramoii Chiés sont pour nous plus encore que deux compatriotes, ils sont deux IVères (dos hermanos). Jamais ils n'ont manqué à notre appel; jamais nous ne manquerons au leur. Se comprendre c'est aimer, disait Victor Hugo. Se comprendre c'est être solidaires et marcher ensemble vers le môme but et le même idéal. Confrères Lozano et Chiés, nous nous compienons !

Détachons au hasard quelques passages de Las Dominicales. C'est toute une belle page inspirée du souffle puissant de la Révolution et de l'émancipation humaine. Voyons ce que Lozano et Chiés pensaient et publiaient déjà en 1884 :

u La base de la politique monarchique, même internalionale, étant l'intérêt égoïste, la politique républicaine, au contraire, soit nationale, soit internationale, est basée sur le principe de la justice. Les conséquences de la politi([ue monarchiste sont inscrites en caractères ineffaçables dans l'histoire de l'Espagne et du Portugal. Est-il possible de descendre plus bas ? Non ! Les personnes sensées doivent convenir que pour ces deux peuples il n'y a aucune autre voie à suivre que celle de la justice républicaine, source unique de bien-être durable.

« Que donnera ce régime, basé sur la justice ?

« 11 donnera à chacun les moyens de développer son existence avec une entière liberté et une large autonomie.

« Si l'Espagne peut prêter au Portugal des forces pour concourir à la création des moyens nécessaires à la liberté, FEspagne doit le faire. Si c'est le Portugal qui possède ces moyens, celui-ci doit les prêter à l'Espagne afin qu'elle puisse conquérir cette liberté. Il n'y a pas à sortir de là. Par ce système, si nous Espagnols, nous arrivons à

l'espagne 127

obtenir ces avantages matériels, les Portugais les obtiendront aussi.

« La (|uestion est de savoir si les lorees de ces deux pays, mai'clianl <'nsem])le, pourraient o])tenir des améliorations aux conditions de l'existence.

« Qui pourrait en douter? Si l'union fait la force des individus, à plus forte raison l'union entre les Etats peut augmentei' le bien-élre des citoyens de chaque^ pays.

« Etre unis, ne veut j)as dire être enlacés, ou (jue les forces d'un jjays absorbent celles d'un pavs voisin. Non ! Nous avons dit ({ue le régime de justice républicaine doit soutenir la liberté de la personnalité, et la |)ersonnalité, ce n'est pas l'individu comme souvent cela se confond dans le langage commun. Le Portugal est une personnalité sociale, comme l'Espagne en est une aussi. 11 a un caractère, des tendances, des affinités qui lui sont propres ; <!'est une agglomération de citoyens qui cherche, comme tous les peuples, à agrandir le rayon de sa liberté, Hon pas à l'aliéner au prolit d'une autre personnalité sociale.

« La science polititpie a trouvé un moyen pour concilier l'autonomie personnelle avec l'unité du but ; ce moyen, c'est la fédération, il ne s'agit pas ici, nous nous plaisons à le répéter, d'alliance entre le Portugal et l'Esjîagne. L'alliance rappellerait un passé odieux et une politique artificieuse et rusée. Nous ne devons nous occuper que de fonder une fédération qui n'est concevable qu'avec les idées de justice et de liberté.

« Ah ! si on pouvait élaborer d'ores et déjà un décret ainsi conçu : « S'inspirant des sentiments de justice, les « habitants de la péninsule ibérique déclarent ne vouloir « vivre désormais que dans un état uni par la fédé- « ration. »

« C'est du reste comme cela que devra commencer, non

pas le traité cralliaiice, mais la constitution derétat fédéral ibérique.

« Qui peut dire quel courant de sympathie viendra de l'Europe le jour de la proclamation de la Fédération ibérique? L'idée d'une Confédération européenne a déjà gagné tous les esprits élevés du monde entiei'. Bismarck même a avoué qu'il suffirait d'une circonstance favorable pour que ce grand idéal puisse se réaliser. L'idée de la Confédération est dans les tendances des hommes politiques des temps modernes. L'exemple des Etats-Unis oii, grâce à la forme des états confédérés on a pu obtenir en peu de temps d'immenses avantages matériels et moraux, ne pouvait passer inaperçu du vieux monde. Quand l'Espagne et le Portugal feront le premier pas pratique dans cette direction, nous entendrons retentir les applaudissements des hommes les plus savants et les plus sensés de l'Europe.

« Personne n'ignore l'importance que prend un événement lorsqu'il est appuyé par l'opinion publique de tous les pays. Les sympathies de l'Angleterre, surtout celle de ses hommes de lettres, ont beaucoup aidé le mouvement des patriotes de la Grèce moderne. La France a aidé par son armée la formation du royaume d'Italie. Lorsqu'un pays donne à sa politique une direction inspirée par la raison et la justice, son triomphe est certain. Nous vivons heureusement à une époque où les idées se font jour dans toutes les sphères de la société; le journal et le livre ont le pas sur l'épée.

(( La Confédération ibérique pourra donc compter sur cette nouvelle force : les sympathies de l'Europe. Une alliance nous rendrait hostile l'Angleterre et indifférente les autres nations. Si nous formons une Confédération, les hommes sensés de l'Angleterre, de la France, de l'Aile-

l'kspagne 129

magne et d'ailleurs ne manqueront pas de nous applaudir et de nous encourager. Par la voix puissante des savants de tous les pays, les eriailleries des égoïstes et des ignorants seront vite étouflees.

« Mais nous ne devons pas éparpiller nos forces. Nous devons combattre les idées d'alliance et préparer au contraire une constitution fédérale. Le meilleur moyen d'y réussir c'est de faire journellement une propagande active parmi la masse en lui expliquant les principes de domination sur lesquels sont fondés les états modernes dont la constitution, comme nous l'avons dit plus haut, ne repose pas sur les principes de justice et de liberté. Il faudra aussi expliquer les théories républicaines par des formules claires et précises, combattre les préjugés du peuj)le qui considère les Portugais comme imbus d'idées de barbarie féodale. 11 est vrai de dire que les masses des deux pays n'ont pas encore reçu de leurs monarchies respectives les bienfaits de l'instruction largement répandue. N'a-t-on pas vu des habitants de Bilbao et de Santander en venir aux mains pour le seul et ridicule fait d'être d'une région dillerentc; ?

« Elevons-nous donc à la hauteur de cette noble tâche qui est de former l'opinion publique et d'influer sur elle. Tournons nos regards vers l'avenir, non vers le passé.

« Soyons sincèrement républicains et servons-nous de nos droits non comme moyen de domination, mais comme moyen de développement de la vie humaine, en combattant les préjugés des temps passés.

(( Travaillons enfin pour que bientôt entre espagnols et portugais, se forme la Confédération ibérique, garantie par la justice que donne le régime républicain. «

130 L\ rÉDÉRÂTIOX IBÉRIQUE

Miguel Moya est un jeune dépulé, plein de talent et d'énergie, qui (comprend la mission du journalisme moderne, comme pourrait le comprendre un journaliste parisien, et qui s'est voué de tout cœur à resserrer les liens qui rattachent les deux peuples de la péninsule. Dans son journal collaborent, de temps en temps, quelquesuns des principaux publicistes portugais, mêlés aux publicistes espagnols. C'est là une bonne œuvre de rapprochement, car ce travail, au point de vue politique, littéraire et moral, portera ses frmts. El Libéral est un journal d'ailleurs intelligemment dirigé, républicain modéré, et un des plus répandus de l'Espagne. Ses services rendus à la démocratie sont nombreux.

D. Rafaël Ginard de la Rosa. Voilà un autre journaliste de talent, un vrai combattant révolutionnaire. Il a été, pendant son exil, le secrétaire de M. Zorilla. Il est aujourd'hui le directeur du Pais et a comme collaborateur un des premiers poètes de l'Espagne, poète d'une remarquable virilité et excellent vulgarisateur. — M. Curros Enriquez, sympathique autant par sa personne que par son caractère. Le Portugal littéraire et politique lui doit beaucoup. Nous profitons de l'occasion pour le remercier publiquement des services rendus par lui à la cause de la fédération péninsulaire.

Calderon et Altamira, de la Justicia sont deux amis de Salmeron. On pourrait dire aussi qu'ils sont deux vaillants amis du Portugal. Jamais ils n'ont manqué une occasion de nous être agréables. Ils ont un talent vif, alerte, primesautier, mais, ce qui ne gâte rien, ils ont aussi du cœur, et c'est le cœur qui les a rendus si brillants et si sympathiques dans la défense de notre cause.

Nackens! Son crayon vaut bien une armée. Son arme de guerre, c'est El Motin., journal illustré où le dessin, la

L ESPAGNE l^l

caricature, le trait acéré, frappe, déchire et cloue au pilori, comme le font notre Rafaël Bordallo Pinheiro, avec son Antonio Maria et Eduardo Soja, un puissant caricaturiste qui manie la satire dans le Don Quijote. Le Don Quijote est aujourd'hui à la mode; ce journal n'a rien à envier à ce qui se fait à l'étranger dans ce genre.

Cristobal Litran, un fédéraliste et un littérateur hors ligne, a publié une œuvre remarquable sur Victor Hugo. Il est de Barcelone. Ses écrits sont très répandus dans la capitale de la Catalogne.

Professeurs et hommes de lettres.

D. Rafaël Marlv de Labra. — L'alliance morale

L'alliance morale conduit à l'alliance politique et réciproquement l'alliance politique attirera à elle l'alliance morale. Les esprits timides craignent que la pojitique, en précipitant les événements, ne produise un mouvement de recul. C'est une erreur. Ou les deux peuples, espagnols et portugais, manifestent librement leur volonté et proclament la fédération, et dans ce cas il n'y a rien à craindre, ou bien les deux peuples n'en comprennent pas l'importance et, dans ce cas encore, la solution reste la même. Il faudra alors continuer la propagande en faveur de la fédération. Affaire de temps.

Que le rapprochement moral soit indispensable et doive accompagner le rapprochement politique, c'est aussi notre opinion. Dans ce cas nous ne pouvons et nous ne devons pas nous refuser à rendre hommage à tous ceux qui, de quelque façon que ce soit, travaillent pour ce grand idéal.

Parmi les hommes éminents d'Espagne qui s'occupent

132 LA FÉDÉRATIO>^ IBERIQUE

des choses portugaises, nous devons citer D. Rafaël Maria de Labra, homme de lettres, avocat de talent, orateur très distingué et propagandiste plein d'ardeur et très convaincu.

Lors du centenaire de Christophe Colomb, D. Rafaël Maria de Labra a eu l'idée de célébrer à Madrid un congrès pédagogique péninsulaire. Le résultat de ce congrès a été un vrai triomphe pour notre cause.

Dans son brillant volume sur les orateurs politiques, l'écrivain Moya décrit finement la vie anecdotique de Labra en ces termes :

« Cet avocat a déjà publié plus de cinquante volumes, sans compter ses nombreux articles et ses discours. Il traite tous les sujets en connaissance de cause. Généralement il n'écrit pas, il dicte à son secrétaire ou à ses sténographes, tirant parti de tous ses instants pour travailler. Lorsqu'il s'habille il dicte un article; lorsqu'on lui sert à déjeuner, il esquisse un discours; pendant que le potage se refroidit, il corrige une brochure; en se couchant, il prend des notes.

On ne connaît guère d'hommes politiques en vue qui n'aient pas désiré être ministre, mais D. Rafaël Labra ne le fut pas, parce qu'il ne voulut pas l'être. Un jour, Salmeron, qui était alors président de la République espagnole, lui dit :

— Labra, choisissez dans les divers ministères, le portefeuille qui vous conviendra le mieux.

Et Labra de répondre :

— Je ne demande rien.

Pi y Margall qui était présent lui dit : - — Que désirez-vous être?

— Ce que je suis, ce que j'ai été, et ce que je lus toujours, répondit-il.

M. Labra a le cabinet d'avocat le plus important de Madrid. En 1873, il payait trois mille francs de contributions et il était avocat conseil de très importantes maisons françaises et anglaises.

Labra et Moret, sont les deux orateurs espagnols qui prodiguent le plus leur éloquence . Labra fait des conférences partout où on le demande. 11 pourrait parler devant des savants; il préfère aller où il y a des ouvriers. Les premiers l'applaudiraient, les seconds lui donnent toutes leurs sympathies.

A la Chambre, Labra est le leader et le chef indiscuté du groupe de l'autonomie coloniale. Il combat en môme temps les monstruosités de l'ancien régime colonial et les horreurs de l'esclavage. Il a rencontré sur son chemin, parmi les puissants du jour, des résistances qu'il a vaincues, grâce à sa persévérance, à son énergie et à ses profondes convictions. Nous l'avons entendu à Madrid et toujours il triomphait dans les causes qu'il plaidait avec une rare éloquence.

Lorsque M. Labra vint à Lisbonne, au mois de mars 1886, le parti républicain portugais lui offrit un banquet comme un hommage des services qu'il avait rendus au Portugal, dans la politique, les sciences et les lettres. Ses œuvres, du reste, sont très connues dans notre pays.

A l'occasion de V ultimatum anglais, Labra a fait, sur la question portugaise, une conférence qui a été très acclamée, dans les salons du Fomeiitode las Arles de Madrid.

Nous sommes heureux de pouvoir rendre ici un hommage sincère à l'illustre et ardent champion de la ligue entre l'Espagne et le Portugal.

Parmi les hommes ])olitiqiies qui veulent la Confédération péninsulaire, nous avons déjà cité MM. D. Francisco Pi y Margall, D. Nicolas Salmeron, D. Manoel Ruiz Zorilla; citons maintenant Gumersindo Azcarate, Juan Gualberto Ballesteros, Vicente Barbara, Eduardo Benot, Enrique Calvet, José Castilla, Antonio Catena, Rafaël Gervera, Antonio jNIaria Colly Puig, José Maria Esquerdo, Pablo Fernandez Izquierdo, Pablo Jiménez, Rafaël Ginard de la Rosa, José Fernando Gonzalez, Francisco Gonzalez Cherma, Ignacio Hidalgo Saavedra, Santos de la Hoz, Raphaël Maria de Labra, Manoel de Llano y Persi, Miguel Mayoral, José Melgarejo, Ambrosio Moya, José Muro, Francisco Brito Nebreda, Eduardo Palanca, Jeronimo Palanca, Manoel Pedregal, Calixto Rodriguez, Fernando Romero Gil Sanz, Eusebio Ruiz Chamorro, Juan Sol y Ortega, José Vallès y Ribot, Mariano Vêla et José Zuazo. Ce furent ces vaillants compatriotes qui signèrent, au nom des trois groupements, le manifeste qui vient d'être publié pour l'union des forces républicaines en Espagne.

Nous pourrions citer encore bon nombre d'autres amis de Madrid, de Burgos, de Valladolid, de Salamanque, de Badajoz, de Sarragosse, de Séville, etc., mais nous sommes limités. Nous nous bornerons donc à rappeler simplement ces noms, car ils sont, en ce moment, surtout après l'action éclatante qu'ils viennent d'accomplir à Madrid , les vrais représentants du parti républicain espagnol.

Occupons-nous cependant, en passant, de quelquesuns de nos amis :

De Azcarate, nous dirons qu'il suffit de voir sa physionomie ouverte et intelligente, pour deviner que c'est un homme de cœur, sincère et honnête, recommandable autant par ses convictions politiques que par son caractère

l'espâgne 135

franc et affable. La tète et la conscience marchent toujours d'accord chez lui. C'est lui qui, dans une réunion des électeurs de Léon, où il se présentait comme candidat, prononça cette phrase qui eut un grand retentissement :

« ]\Ies diplômes ne sont souillés ni par la vie des tavernes, ni par les influences ofïicielles. » Et répondant à ceux qui lui disaient qu'à la Chambre il serait condamné à une opposition éternelle, il dit : « Je préfère rester dans un parti vaincu, que dans un parti déshonoré. »

Azcarate, écrit avec raison Moya, passe sa vie à étudier. Son appartement à Madrid en hiver, et à Hendaye en été, n'est qu'une vaste bibliothèque. Il ne parle à la Chambre que lorsqu'il a bien étudié à fond son sujet. Aussi quand il intervient dans une discussion pour réfuter une théorie erronée ou détruire l'eflet produit par une citation fausse faite par ses adversaires, est-il très écouté, même par ceux-ci.

Son nom seul donne au parti républicain espagnol un caractère de supériorité sur les factions monarchiques.

Le docteur José Maria Esquerdo est un des plus loyaux et des plus sincères amis du Portugal. Médecin distingué, directeur d'un des premiers hôpitaux d'aliénés d'Espagne, le docteur Esquerdo allie à une vaste connaissance médicale de grandes qualités de cœur et d'esprit. C'est un partisan enthousiaste des idées républicaines.

Lorsque les étudiants portugais se rendirent à Madrid, le docteur Esquerdo leur offrit un banquet splendide. Bon, généreux, enthousiaste et honoré par tous, le docteur Esquerdo est un des hommes populaires les plus connus et aimés de Madrid.

Santos La Hoz est, comme notre portugais Joao Bonança, un prêtre qui a quitté la carrière ecclésiastique pour suivre la politique avec toute la constance et l'indépendance d'un

esprit supérieur. La Hoz est un caractère intègre, austère et honnête. Affilié au groupe zorilliste, il lui prête un concours très efficace.

Don José Muro est le véritable orateur moderne, sans grandes phrases, sans artifices de rhétorique, mais ayant toujours un langage élevé, correct et magistral, dans ses discours et ses appréciations.

Muro est un modèle du genre pour la lucidité avec laquelle il expose les théories républicaines et pour la clarté de ses démonstrations. Il fut ministre de la justice lors de la proclamation de la République en Espagne. Un de ses premiers actes politiques fut de rappeler l'ambassadeur espagnol qui était à Rome, près du Vatican. Aujourd'hui à la Chambre, il est le leader du groupe progressiste. Propagandiste ardent, D. José Muro est une des individualités les plus remarquables du parti républicain espagnol.

Nous serions bien ingrat, si nous ne donnions pas aux lecteurs français quelques renseignements sur nos amis de Barcelone qui ont fourni un grand contingent à la cause de la Fédération dans la Péninsule.

Depuis quelque temps déjà, nous avions l'intention de faire une tournée à Barcelone, et ici se place un épisode curieux. Le voici dans son intégrité avec son cachet particulier :

« En novembre 1889, j'écrivais une lettre à mon ami Salas Anton, dans laquelle j'affirmais la nécessité de maintenir de bonnes relations entre les républicains espagnols et les républicains portugais. Cette lettre fut lue à un meeting populaire et ensuite envoyée par télégramme au Libéral de Madrid.

l'espagne 137

« La presse monarchique s'empara de ce simple fait et m'accusa d'être un traître, un conspirateur et autre chose encore. Pour toute défense, je me suis limité à puhlier le texte intégral de la lettre en disant à mes amis : « Il viendra un jour où tous ces soi-disant patriotes qui m'accusent aujourd'hui de trahison, seront bien contents de pouvoir nouer « une alliance avec l'Espagne ».

« Je ne croyais pas être si bon prophète ! Deux mois après arriva Viillimatujn anglais. Les mêmes journaux qui avaient mené une campagne de diffamation contre moi furent les premiers à demander un rapprochement avec l'Espagne. A la Chambre des pairs, le marquis de Rio Maior et à la Chambre des députés, jNL Augusto Fuschini, tous deux proclamèrent la nécessité d'une alliance olfensive et défensive avec l'Espagne. Le temps s'est chargé de me justifier au-delà de mes espérances. »

Ainsi seront confondus ceux qui croient que la Fédération ibérique est un traquenard contre notre patrie. Il y a une chose au-dessus de toutes les déclamations des faiseurs et des spéculateurs : c'est la logique terrible des faits et des événements.

Au Cirque équestre de Barcelone eut lieu au mois de septembre 1890, un grand meeting de sympathie du peuple espagnol en faveur du peuple portugais. Les manifestants firent des vœux pour le triomphe de notre cause qui était la cause du droit. Le même jour on organisait à Madrid une autre réunion ayant le même but.

Invité à assister à ces deux réunions, nous avons préféré aller à celle de Barcelone, nous étant engagé auparavant à présider l'inauguration du Casino du Centre progressiste. Malheureusement le train que nous primes à Paris, subit un retard à cause des inondations du midi de la France et nous arrivâmes à Barcelone la nuit, après

douze heures de retard. Malgré ce contre-temps, des centaines de citoyens étaient venus nous attendre à la gare et nous accompagnèrent jusqu'à l'hôtel en poussant de chaleureux vivats en l'honneur du Portugal.

Parmi les nombreux républicains qui prirent part à cette brillante manifestation de fraternité républicaine, nous devons citer nos chers amis Juan Salas Anton et Odon de Buen, qui organisèrent aussi la réception dont nous avons parlé plus haut.

Salas Anton est pour nous plus qu'un ami; c'est un frère chéri. Nous l'avons connu à Paris, à l'époque de l'Exposition, et depuis nous n'avons jamais cessé de lui témoigner cette sincère et profonde estime qu'on n'accorde qu'aux hommes supérieurs pour leur honnêteté et leur dignité. C'est un ami bon et sincère. Nous ne parlerons pas de sa loyauté comme républicain. Il suffit de dire que c'est un de ceux qui ne manqueront pas à leur poste à l'heure du péril.

Par les entrevues que nous eûmes avec notre ami Salas, il s'établit peu à peu, entre nous, une intimité et une union de caractères comme s'il y avait de nombreuses années que nous nous connaissions. L'histoire de sa vie est celle d'un vrai patriote, d'une conscience pure et sans tache.

Salas Anton qui nourrissait, comme tous les hommes de cœur, une grande affection pour la France, quitta un jour Barcelone pour se rendre à Paris.

En cherchant dans cette ville un moyen honorable de gagner sa vie, il se rappela Salmeron, l'illustre émigré. Salas alla lui rendre visite et tout en lui manifestant son admiration et son dévouement, il lui exposa la situation dans laquelle il se trouvait.

A cette époque, Salmeron vivait de traductions qu'il

l'espagne 139

faisait pour un éditeur; cette occupation lui donnait à peine de quoi vivre lui et sa famille. Malgré cola, il offrit à Salas de partager son travail.

— Venez demain, lui dit-il, je vous procurerai des traductions, vous ne gagnerez pas avec cela grand'chose, deux ou trois francs par jour, mais en attendant... »

Salas accepta avec reconnaissance. Le lendemain, Salmeron le fît travailler et après avoir fini, il lui dit : « II vaut mieux que nous arrangions nos comptes tous les jours; voici 1 fr. 50 pour le travail d'aujourd'hui. Salas, qui était dénué de ressources, accepta avec reconnaissance cette petite somme qui lui permettait de prendre un modeste repas et de ne pas passer la nuit sur les bancs du boulevard ou sur une place publique.

Il est à remarquer qu'en général les caractères nobles et généreux sont dressés à l'école de l'adversité et que la lutte pour la vie apprend à être conciliant et à s'élever audessus des misères humaines!

L'ami de Salas Anton, Odon de Buen, est professeur à l'LIniversité. Homme de science et de travail, grand orateur et républicain enthousiaste, Odon est aussi un apôtre ardent et convaincu des idées fédérales. Salas et de Buen sont à la tête d'un noyau d'hommes actifs, voués à la propagande et à l'enseignement démocratique. Dernièrement ces vaillants propagandistes fondèrent à Barcelone un journal : La Bepiiblica^ dont un des principaux titres est de développer l'idée delà confédération ibérique. Ces deux apôtres nous ont souvent donné des preuves de sympathie et de solidarité. Lors de Yidtimatum, ils ont organisé une belle réunion de protestation, et à l'occasion du traité du 20 août où l'Angleterre essaya de nous déshonorer, Salas et de Buen organisèrent le meeting au Cirque Equestre où la nation portugaise fut acclamée.

Oclon de Biieii qui est le gendre de Fernando Lozano (Demofilo), est considéré en Europe, comme un des représentants les plus autorisés de la libre-pensée. Nous eûmes le plaisir de l'entendre pour la première fois à Paris, lors du Congrès de la Libre-Pensée où son talent et son activité extraordinaires, lui valurent une juste célébrité.

Gomme professeur, Odon de Buen a su acquérir une place importante dans le monde des lettres d'Espagne et ses nombreux voyages à travers le monde lui ont donné une variété de connaissances qu'il serait difficile de surpasser. Il était président du Casino du Centre républicain. Lors de l'inauguration, il rendit hommage aux républicains portugais dont nous étions l'humble représentant et il proclama la nécessité de faire suivre aux peuples de la Péninsule une politique nouvelle, toute de paix et de fraternité, en dotant l'Espagne et le Portugal d'une autre forme de gouvernement.

Toutes les nuances du parti républicain espagnol étaient représentées à cette importante réunion : centralistes, possibilistes, progressistes et fédéralistes, parmi lesquels nous avons remarqué Pedro Closas, un vaillant et généreux partisan de la Fédération et Baldomero Lostau, ancien député et ancien révolutionnaire.

Les vieux préjugés devant l'avenir.

Militarisme et Fédéralisme

Résumons : « En regardant la carte de la Péninsule hispanique, écrit M. Theophilo Braga, on remarque que la situation des provinces qui ont été primitivement des

LESPAGiNE l4l

Etats libres et qui conservent eneore aujourtriiiii les traces de leur individualité autonome dans les divisions administratives actuelles du centralisme monarchique, coïncident avec les reliefs orographiques, qui séparent et divisent naturellement ce territoire en un certain nombre d'oroanismes nationaux.

« C'est par la compréhension de ce lait physiologique, qui exerce une action j^ermanente sur Tesprit et l'institution des peuples, qu'on exj)lique la tendance séparatiste des peuples péninsulaires et les éj)ouvantables violences exercées par le centralisme de l'unihcation monarchique qui a tué cette merveilleuse civilisation occidentale.

« L'action physiologique et le courant historique s'expliquent réciproquement, en Taisant connaître la fausse organisation de l'unitarisme, qui, depuis Fernando et Isabel jusqu'aux récentes prétentions ibériques, n'ont produit autre chose que l'anéantissement des libertés locales, l'atrophie complète d'une race et les hostilités mutuelles soudoyées par l'Angleterre qui s'est faite la première puissance coloniale du monde, en exploitant les dissidences des peuples et en faisant croire que l'action d'un pouvoir central est nécessaire.

« En examinant le système orographique, on voit d'abord la chaîne des Pyrénées ; partie du nord vers l'ouest, qui, dans ses quatre ramifications, divise comme des organismes indépendants, la Catalogne, l'Aragon, la iVavarre, les provinces Basques, les Asturies et la Gallice. Nous avons ensuite la chaîne celti-ibérique, du nord au sud, dont les divisions, dans la partie orientale ou méditerranéenne, délimitent les frontières des trois premiers Etats sus-nommés.

« En isolant Valence, Murcie, Grenade, la partie occidentale ou atlantique, et en continuant par la vieille

142 L\ FÉDÉRATION IBERIQUE

Castille, Léon, la nouvelle Castille, Estremadure, les AndaloLisies, c'est-à-dire Jaen, Gordoue, Séville, on a pour ainsi dire le cadre complet.

« L'histoire ancienne de l'Espagne confirme ces divisions naturelles, dans les luttes pour l'indépendance locale; et il a fallu que l'intérêt des rois se servit de la force pour essayer d'amalgamer ces éléments si divers en traditions, en langage, en mœurs, en activité technologiques. Malgré la force, ces éléments se révoltent et prendront la forme désordonnée du cantonalisme à la première secousse sociale.

« L'évolution historique de la Péninsule prouve éloquemment la nécessité d'un système de fédération. »

L'écrivain Charrière dans son ouvrage sur la Politique de V Histoire dit à ce sujet des paroles d'une clairvoyance profonde :

« jNIalgré un respect apparent et courtois pour la royauté, cette institution a toujours été étrangère et antipathique à l'Espagne, qui n'est qu'un agrégé de petits peuples avec un esprit municipal accentué, et à qui répugne toute idée de centralisation. L'Espagne monarchique n'a jamais existé que confondue avec des éléments étrangers et des intérêts extérieurs. Aussitôt qu'elle est sortie des luttes extérieures, elle tombe comme une province dans la vaste monarchie de Charles V. Si Philippe II lui confère sous le même principe, la nationalité, c'est pour lui prouver l'inconvénient de cette forme. Créateur d'une capitale qui n'existait pas avant lui, Philippe II a choisi arbitrairement ce centre d'action, pour y installer son système, mais le plus clair résultat fut de produire, dans le sol de l'Espagne, le marasme et la décadence chronique de ses membres les plus vigoureux. Quel que soit le principe librement accepté par la nation espagnole^

l'espagne 143

il faut qu'il ait le même sens et qu'il conserve un lien nécessaire aux diflerents Etats de la Péninsule. Ce lien, d'une l'orme flexible, doit laisser à ces Etats leur personnalité et leur action, en permettant à chacun d'eux d'obéir à la nature, qui, au lieu de les appeler à l'intérieur, les appelle à l'extérieur. C'est cette tendance extérieure qui a rendu stérile et inhabitable le centre, pour développer toutes ses magnificences sur le littoral, comme pour convoquer l'Espagne à l'existence maritime et commerciale qui est dans sa destinée.

« En retournant à la possession libre et incontestée du régime municipal, toute sa vitalité naturelle s'éveille avec la riche variété d'expression qu'elle comporte; ici les provinces Basques et la Navarre, avec les formes de la liberté primitive et patriarcale; plus loin, l'Aragon et la Catalogne, avec la haute indépendance de ses communeros et l'activité industrielle et maritime ; plus loin encore Valence et l'Andalousie, avec le mouvement d'idées et le goût des beaux-arts qui naît de l'inactivité matérielle imposée par le climat aux populations méridionales; en somme, portugaise et gallicienne, avec les mêmes analogies, imposées par le voisinage de l'Océan, que celles qu'elle avait montrées auparavant sur la face méditerranéenne.

« Tout cela sous la tutelle d'une autorité intérieure, présidant, sans pression, aux mouvements naturels de leur indépendance (1). »

Ces paroles, ajoute M. Theophilo Braga, ont été écrites en 1841, et plus on retarde la solution du problème, plus on aggrave le malaise social. On en vient enfin à cette conclusion que « l'avenir et la destinée historiques de la

(1) Ernest Gharrière. La Politique de l'Histoire. Tome II, page 44;

Péninsule, dépendent de la reconnaissance de ses anciens Etats, maintenue par une Fédération. »

Dans ce chapitre sur l'Espagne nous avons résumé impartialement l'opinion des écrivains espagnols et étrangers sur la situation politique et géographique de ce pays. Au lecteur d'en tirer la conclusion.

De tous les États lihifs de la Péninsule, au Moyen-Age, c'est le Portugal qui, seul, conserve son autonomie ])riniitive. Si la Fédération de ces États était maintenue, le Portugal serait aujour- (l'iiui plus fort et l'Espagne ne serait i>as tombée, depuis le xvi" siècle, dans sa longue décadence.

Theophilo Braga.

Le foitdaleur du parti républicain portugais était un fédéraliste. — Les cliampions de cette idée et ses adversaires. — Antonio de Oliveira, Marreca, Souza Brandâo, Lalino Goeltio, Ttieophilo Braga. Teixeira Bastos, Visconde de Ouguella, etc. — L'idée fédéraliste dans l'armée portugaise. — La république portugaise ne pourra être que fédéraliste. — Hégémonie du Portugal dans la Péninsule ibérique. — Opinions diverses. — Notre conviction sincère et le devoir des républicains des deux pays voisins. — L'ennemi vaincu par le fédéralisme.

Le vrai fondateur des doctrines républicaines en Portugal, fut M. José Félix Henriques Nogaeira, né le 15 janvier 1825 et décédé le 23 du même mois en 1858, à Lisbonne. Sur son tombeau, ses amis ont inscrit ces mots significatifs : <( Apôtre ardent de la liberté, de légalité, de la fraternité, il fat le grand propagateur de la doctrine démocratique et de Vidée d'une fédération politique avec r Espagne. — L'avenir jugera ses opinions ainsi que celles de beaucoup d'autres qui lui ont survécu. »

Pour bien apprécier ses intentions, il faut faire un court

résumé de ses théories; nous extrayons quelques pages d'un de ses volumes, publié en 1851 : Études sur la réforme en Portugal. Ces écrits mettront le lecteur au courant de ses aspirations et des nôtres.

L'union est la mère de La force. C'était un axiome de l'antiquité. Notre grand poète et grand homme d'Etat, un de ceux qui remplissent l'histoire portugaise contemporaine de leur nom, Almeida Garrett, disait : Nous sommes Espagnols, et nous devons nous considérer comme tels; mais comme Castillans! Jamais!

« Basée sur des principes essentiellement justes d'égalité, de droits, de devoirs — écrivait Henriques Nogueira, en 1851 (1) — et de sacrifices proportionnés, la forme fédérative s'adapte à toutes les exigences. Elle n'offense en rien le sanctuaire des traditions, respecte la petitesse et la grandeur de chaque peuple, en nivelant les jouissances et les charges de tous les groupements sociaux, en laissant à chacun ses lois, ses usages et ses mœurs; elle attend de l'action du temps et du développement des intelligences une marche plus ou moins rapide vers l'unité. Généralisation puissante d'un grand principe, la Fédération est pour les peuples ce que l'association est pour les individus — une prodigieuse augmentation de forces, de richesses et de bien-être. Dernier espoir des peuples opprimés, qui ne pourront rencontrer que dans une alliance avec leurs égaux, une protection sincère et efficace, la forme fédérative est destinée à libérer les petites nations du joug des plus fortes. Diviser pour régner — axiome de Machiavel — a toujours été la politique des grands peuples. Recourir à l'union pour échapper à la tyrannie, doit être la politique des petits pays.

(1) Estudos sobre a Reforma em Portugal.

« Le Portugal et les autres pays péninsulaires, frères en croyances, en mœurs, en origine historique, en hauts laits, en o-randeur et en adversité, en intérêts, en inspiration littéraire et artistique, et presque en langage, ne peuvent <}ue constituer, dans Tavenir, une grande nationalité. La j)aix et le bonheur de tous les habitants de la Péninsule, ainsi que le dévelo[)pement des immenses richesses que le sol contient, et son élévation au rang de puissance de premier ordre, dépendent de ce fait transcendantal.

« La passion politique qui prédomine dans le caractère péninsulaire, est ctlle de Tindépendance. Si nous en avons hérité par le sang, ou si c'est un résultat, une conséquence de cette majestueuse nature, qui partout nous environne, nous enveloppe et nous soutient, c'est ce que personne ne pourra dire avec certitude. Pour les peuples qui aiment l'indépendance de la façon que nous la comprenons, et qui malheureusement, n'ont pas les forces nécessaires pour la conserver, il n'y a qu'une forme politique qui puisse les unir. Cette forme c'est la Fédération.

« Nous voulons la fédération, continue M. Henriques Nogueira, mais nous repoussons la fusion. La première conserve tous les bénéfices de l'indépendance. La seconde apporte, pour les peuples, la perte de leur individualité. La Fédération, alliance des peuples pour se protéger réciproquement en conservant cependant un gouvernement à eux, est toujours un contrat noble, équitable, avantageux. La fusion, c'est la soumission d'un peuple à un autre peupk, sans conditions, sans garanties, sans liberté de traiter d'égal à égal. C'est, en général, un acte indigne, peu honorable pour ceux qui l'imposent et pour ceux qui sont forcés de l'accepter.

« Chaque peuple péninsulaire qui a, ou qui a eu, dans les

anciens temps, une existence indépendante, doit la conserver on la conquérir à nouveau pour former un élément constitutif de la fédération future. La fédération, dans cette hypothèse, devrait se composer des Etats suivants : Portugal, Galice, Asturies, Biscaye, Navarre, Catalogne, Aragon, Valence, Murcie, Grenade, Andalousie, Estremadure, Nouvelle-Castille, Vieille-Castille, Léon.

« Le mémo procédé doit s'appliquer aux peuples qui sont aujourd'hui dans la catégorie des provinces. Nous adoptons donc, comme point de départ, pour l'organisation fédérale, la division historique et provinciale des divers Etats qui ont le mérite, en dehors de l'âge et de la tradition, de rapprocher en vitalité les divers éléments associés.

(( La fédération n'est pas seulement nécessaire, au point de vue de la Péninsule ibérique, mais elle l'est aussi au ])oint de vue des autres nationalités européennes, qui tendent chaque jour à se grouper en de grands et puissants Etats. A notre avis, c'est la marche que suivront j)robablemciit, dans leur difficile mouvement de régénération, les peuples italiens, allemands, slaves et magyars.

« La fédération n'est pas une invention moderne. Au contraire, c'est une formule ancienne. Une famille n'est qu'une fédération d'individus unis par un même sentiment d'intérêts ou d'affections. Il en est de même d'un peuple qui n'est autre chose qu'une réunion de familles ou une fédération de municipalités unies par l'identité de race et de langue, et qui vivent d'une même vie, avec les mêmes souvenirs et les mêmes intérêts. La nation, à son tour, est la réunion des peuples. L'humanité ne devrait être que la fédération des nationalités, de telle sorte qu'on puisse arriver au sublime desideratum de l'Evangile :

Omnes inuim suit, que tous forment ou constituent une seule personnalité.

« Le Portugal qui a été si riche, si grand et si puissant dans ses jours de gloire, pourrait encore se relever de sa pauvreté d'aujourd'hui et être respecté. Pour cela, il sufïirait qu'il j)uisse se débarrasser des anciens préjugés et connaître la vérité.

« Que depuis les Pyrénées jusqu'à l'Estrella, de l'Ebre jusqu'au Tage, il n'y ait qu'une seule patrie pour l'habitant de la Péninsule ; qu'il n'y ait qu'une alliance entre ces peuples frères, unis pour jouir des douceurs de la paix, unis pour supporter les duretés de la guerre, et prêts à défendre la patrie commune (1). »

« Henriques Nogueira, en désirant reconstituer le pouvoir sur ses bases naturelles et rendre le gouvernement de l'Etat au seul souverain légitime, le peuple, sous la forme d'une République démocratique fédérale, a vu dans la municipalité ou mieux encore dans la commune organisée sur de nouvelles bases, le moyen le plus puissant de relever l'esprit public de l'indifterence où il est tombé. C'est pour cela qu'il voyait comme premier résultat, celui d'exercer les classes populaires à user de leurs droits dans l'administration communale, et il attendait que par cette éducation locale, le peuple arrivât à prendre part à l'administration générale et à aimer la patrie.

« La commune, écrit-il, organisée sur des bases libérales, pourrait peut-être sauver notre pays de grandes et imminentes catastrophes, en détruisant par la guérison des maux, les causes qui les provoquent nécessairement. En développant les forces atrophiées de l'industrie, qui demeurent à l'état latent dans toute l'étendue du terri-

(1) Henriques Nogueira : Estudos sobre a Reforma em Portugal, 1851.

toire, elle créeraif d'énormes richesses qui augmenteraient son influence au dehors. En rendant accessible à tous les bienfaits du capital, elle soulagerait des milliers de producteurs qui sont écrasés par le poids de l'agiotage. Par l'instruction pratique, la commune doterait les nombreuses classes de la société des ressources propres à obtenir les moyens de vivre honnêtement. En protégeant les malheureux et en pensant à l'avenir des pauvres, on consoliderait la fraternité que l'égoïsme frappe à chaque instant. En récompensant les bonnes actions et en punissant les mauvaises, on rendrait un hommage mérité à la moralité publique. En s'interposant entre les exigences des citoyens et les difficultés d'exécution rencontrées par le gouvernement, on donnerait satisfaction aux premiers et on tirerait d'embarras le pouvoir central. En déférant à titre gratuit une grande partie des charges à des citoyens aisés, on réaliserait de grandes économies dans les services publics. En choisissant pour des charges rétribuées des hommes d'une honnêteté irréprochable, on réunirait tous les éléments pour servir utilement les intérêts des citoyens. La commune, percevant une partie des revenus de l'Etat, comme c'est de toute justice, car elle en fait partie, pourrait faire des dépenses sans s'endetter et sans avoir des charges au-dessus de ses moyens. En développant l'agriculture et l'industrie, elle augmenterait en même temps les revenus et la fortune privée (1). »

Voilà, en quelques pages, la doctrine du fondateur du parti républicain portugais, de celui qui le premier a posé la question du fédéralisme, comme elle devait l'être, c'està-dire avec l'enthousiasme et l'ardeur d'un patriote et la laro-eur de vues d'un véritable homme d'Etat. Aus^si les

(1) SiLVA LiSBOA : Municipio e federacào segundo Henriques Noffiieira.

républicains portugais ont-ils depuis longtemps adopté ses idées comme la partie fondamentale de leur programme. La Fédération ainsi conçue et acceptée, sera une solution non seulement pour la Péninsule, mais encore pour toute l'Europe.

Gomme champions de cette idée, nous pouvons aussi citer Antonio de Oliveira Marreca, le savant économiste, celui qui, en 1848, avait fait partie du premier triumvirat républicain avec le grand orateur portugais, José Estevâo Goelho de Magalhàes et Antonio Rodrigues Sampaio. A ces hommes éminents, il faut ajouter : Souza Brandao, ingénieur et vaillant apôtre de la coopération en Portugal, Latino Goelho, professeur émérite, grand publiciste et le premier qui ait proclamé à la Chambre des pairs du royaume les principes républicains. Tous .les trois sont décédés maintenant.

Notre honorable ami, M. le vicomte de Ouguella, vient de nous adresser une charmante lettre, où il fait la biographie morale de Marreca, biographie qui est très instructive, à plusieurs points de vue.

« J'ai eu l'honneur d'être un de ses intimes, nous écrit-il, et souvent il venait chez moi : j'éprouvais alors l'ineffable plaisir de l'écouter pendant de longues heures. Apôtre sincère de la démocratie, il restait toujours correct et austère envers lui-même, soit dans sa vie privée, soit dans sa vie publique. Il ne tâtonnait pas, marchant toujours droit et ferme selon ses convictions, sans succomber jamais; calme, impassible, le sourire aux lèvres, il était incapable d'une colère ou d'un geste d'irritation.

« Marreca était un fort. Il a toujours été un vaillant

152 LA FÉDÉRATIOÎSf IBERIQUE

champion. Incapable de se laisser dominer par des passions ou des haines grossières, il s'est montré toujours le front haut, émerveillant tout le monde par la pureté de ses intentions, par la sagacité de ses conseils, par la correction et l'énergie de sa parole et par l'intransigeance de ses procédés.

« Marreca avait un splendide idéal, pour la réalisation duquel il employait toute l'énergie de son grand esprit: c'était la Fédération de la Péninsule hispanique. La division de l'Ibérie en Etats autonomes et confédérés, était pour l'illustre démocrate la rédemption des peuples péninsulaires, si héroïques et si dignes d'occuper la place qui leur appartient en Europe à la fin de ce siècle. Cela lui semblait, en même temps, le complément de la mission historique que les lois de l'évolution leur ont réservée. »

Le vicomte de Ouguella finissait sa lettre en nous disant que non seulement Marreca, mais aussi Latino Coelho étaient pour lui des maîtres, des exemples vivants de tout ce qu'il y avait au monde de plus grand et de plus noble.

Et c'est bien la vérité ! Latino Coelho était le vrai chef spirituel de la démocratie portugaise. Son nom, si connu et si respecté à l'étranger, était une garantie non seulement pour le Portugal, mais aussi pour l'Espagne et pour le Brésil, où ses articles et ses ouvrages politiques et littéraires avaient toujours un énorme retentissement, bien justifié d'ailleurs.

Etant ministre des colonies, sous la monarchie, il avait été accusé par ses adversaires d'être ibériste. A la Chambre des pairs du royaume, il se défendit contre cette calomnie avec une énergie et une dignité qui ont

fait de lui, un peu plus tard, le grand chef républicain dont la mort est encore aujourd'hui et sera toujours regrettée par tous ceux qui aiment leur patrie et ont des aspirations sincères et loyalement républicaines.

Voici comment, peu de jours avant sa mort, il affirmait et défendait les idées fédéralistes :

« Les mêmes lois générales qui président aux phénomènes de Tunivers physique, régissent également le monde social. L'humanité et le « Cosmos » sont deux manifestations issues de la même idée fondamentale.

« De même que l'on voit dans le merveilleux mécanisme du monde, les corps célestes s'assembler par la force d'attraction, sans cesser de conserver leurs qualités propres, tout en faisant partie de l'ensemble harmonique de la nature, de même les sociétés humaines se réunissent aussi par la force de l'attraction morale; si les individus perdent leur liberté primitive, les associations primordiales se complètent et forment des associations supérieures avec leur indépendance et leur autonomie.

« La terre et les autres planètes parcourent les espaces infinis en suivant les courbes que leur a tracées l'attraction universelle. Mais aucune d'elles ne se confond et ne s'unifie totalement au point de constituer un système individuel.

« Cette juste combinaison du principe d'indépendance et du principe de l'association déterminant l'unité et l'harmonie du « Cosmos » doit également produire dans l'humanité, l'ordre, la paix, la sécurité, la liberté et l'harmonie sociale.

« La nature donne aux hommes de grands enseignements. Suivre ses préceptes et imiter ses procédés, voilà la condition première du progrès humain. Sa loi suprême est la transformation continuelle qui sert de guide à l'humanité.

« Ceux qui estiment que les sociétés politiques sont inexorablement condamnées à l'immobilité, outragent du même coup les hommes et la nature, et méconnaissent les lois qui régissent l'univers.

« Supposons que, grâce à un miracle cosmique, la terre se détache de son système planétaire et, dédaignant son alliance bienfaisante avec le soleil vivificateur, elle veuille parcourir à sa fantaisie les espaces éthérés. Au lieu d'obtenir ainsi son indépendance complète et de conquérir sa propre individualité, elle courrait au contraire audevant de sa destruction définitive. Privée des effluves bienfaisantes du soleil, source et origine de lumière et de chaleur, la vie serait à peine une tradition douloureuse, n'étantpas fécondée dans ses entrailles parles nombreuses productions des plantes et des animaux.

« La terre aurait satisfait sa volonté, en exerçant librement sa pleine souveraineté. Mais une désolante stérilité viendrait bientôt la punir d'avoir enfreint les lois éternelles. En vagabondant à travers l'espace, sans règle ni principe, elle courrait encore le risque de rencontrer tout à coup un corps céleste d'énorme dimension qui la briserait en mille morceaux et lui ferait perdre complètement son caractère individuel.

« Ces considérations s'adaptent précisément aux petites nations qui prétendent s'isoler sur tous les points et se renfermer orgueilleusement dans leurs traditions. Autour d'elles gravitent des nations puissantes, colossales, qui ne sont guidées que par un amour insatiable d'amplification, sans limite, de leurs frontières et qui ne cherchent qu'à étendre par la ruse ou par la force, leur domination.

« Combien triste sera la condition de ce petit pays qui végète au milieu de ces Etats puissants ! Il fera bien appel à la justice et à la raison ; il essayera de défendre son

droit international, mais son appel et ses essais de défense ne seront pas écoutés. La justice avec ses tribunaux et ses juges, son austère et impartiale administration, n'a aucune puissance, si la force ne rend pas exécutoires ses décisions judiciaires.

« Où est-il, en Europe, C(! code des lois qui oblige les nations puissantes à respecter les droits des petits pays? Où est-il le tribunal suprême qui peut appliquer ces lois? Où est-il le bras puissant qui peut forcer les nations ambitieuses à se soumettre à ces lois de justice?

« Malgré toutes les merveilleuses inventions avec lesquelles la science contribue à resserrer les liens de la fraternité humaine, en dépit de toutes les institutions internationales qui rendent moins douloureux les événements sinistres par lesquels on remanie les frontières des Etats, nous avons encore la guerre à l'état latent, couverte par. cette, ruineuse hypocrisie 'qu'on appelle « la paix armée. » Telles sont les relations habituelles qu'entretiennent les différentes puissances européennes.

« Chaque pays, pour être assuré de son indépendance et être à l'abri de l'insolence d'une nation puissante, doit engloutir des sommes énormes en armements colossaux. Là passe le meilleur de sa richesse et le fruit de son travail industriel. Chaque pays a cette plaie, qui lui ronge les chairs et qu'on appelle « l'armée permanente ». Avec la paix armée, les grandes nations étalent leur vanité et se gonflent avec les mots de gloire et de conquête. Les petites nations se ruinent sans autre espoir que celui de recourir à un arbitrage lorsque leurs droits sont foulés aux pieds par les puissants.

(( Examinons ce qui arrive en Portugal : Nous sommes un Etat autonome, indépendant, justement fiers de nos gloires anciennes, de nos expéditions maritimes, qui

ont tant contribué à porter la civilisation dans le monde entier. Fort bien! Mais tout à coup, mue par une insatiable cupidité, notre «alliée » de temps immémorial, l'Angleterre, se met en face du petit Portugal et lui jette à la figure une brutale et couarde provocation. Quel recours reste-t-il à ce petit peuple, pauvre, déchu de son ancienne gloire, pour venger cet affront et réprimer Faudace du puissant flibustier? Invoquera-t-il le sabre de Joào P', la hache de guerre du connétable Vasco de Gama, Fépée d'Alphonse de Albuquerque, ou la muse de Camoëns, pour qu'ils viennent comme des génies tutélairesprotégerleurs nationaux? Maisceshéros dorment dans leurs cryptes et se reposent comme des guerriers qui jadis firent tout leur devoir en toute occasion.

« Ce petit peuple fcra-t-il appel aux grandes puissances en demandant aide et protection? Bah! Ces grandes puissances, drapées dans leur égoïsme, se limiteront à déclarer que telle est la destinée des nations désarmées, ou tout au plus, feront un faible appel à la générosité de l'arrogant provocateur.

« Quel remède apportera cet abandon? 11 n'y en a pas d'autre pour ce petit peuple qu'une alliance intime avec les peuples de même origine, de môme caractère, de même tempérament national, dont les affinités et les intérêts sont identiques aux siens.

« Les nations vivent aujourd'hui à Fétat naturel comme les hommes avant de se constituer en sociétés civilisées. Le droit du plus fort est, en dernière analyse, l'arbitre suprême des litiges internationaux. Les tribunaux qui tranchent les différends entre les nations, sont les cuirassés; les juges sont les canons. Les petites nations ne possédant ni canons, ni cuirassés, leur sort est donc à la merci du puissant. C'est humiliant, mais c'est ainsi.

LE POHTUGAL 157

« L'Association ou la Fédération entre les peuples, c'est le remède le plus efBcace qu'on a pour venger son honneur et maintenir l'intégrité de son territoire. Il n'est plus permis aux nations d'êtres petites et isolées. L'attraction incontestable de ce siècle va vers les grandes nations. Croître et multiplier est un besoin instinctif aussi bien pour les individus que pour les peuples. L'histoire, de[ïuis les temps les plus reculés, a observé cette loi. Ainsi nous la trouvons dans les monarchies despotiques de l'Orient, dans la Grèce avec ses républiques englobées par les conquêtes macédoniennes. La république romaine désignait Rome comme synonyme du monde entier connu à cette époque. On peut en dire autant de l'empire de Charlemagne, des essais de relèvement sous Charles V et du glaive des Napoléon.

« A cette époque, les frontières des Etats s'élargissaient par la force, l'oppression et la conquête. La liberté fuyait remplie d'horreur de tous ces royaumes ou ces empires dont la fondation était cimentée par les larmes et le sang des populations réduites à l'esclavage. Aujourd'hui, il faut créer les grandes associations internationales basées sur l'accord sincère et la stipulation volontaire de la défense des droits et des devoirs.

« Les grandes nations obéissent à la voix d'un monarque ambitieux et conquérant. Cela doit cesser. Elles ne doivent plus s'inspirer que de la liberté et de la justice. Elles doivent s'organiser comme l'Union américaine par la fédération naturelle des républiques autonomes, liées ensemble pour la solidarité commune et pour la défense des intérêts de leurs nationaux.

« La confédération des peuples latins, lorsqu'elle s'accomplira, ouvrira une ère nouvelle à l'histoire de l'humanité.

« La paix armée cédera le pas aux relations pacifiques basées sur le droit et sur la raison. »

Nous rencontrâmes il y a quelques années, à Madrid, le vieux général Souza Brandao. Il nous dit qu'il se trouvait dans cette ville, à cause du chemin de fer de la Malpartida, et qu'il avait accepté cette mission du gouvernement, en croyant parla servir son pays et ses idées.

Dans ce simple fait est la révélation de son noble caractère.

Des champions morts passons aux vivants!

Nous commencerons par jNI. Théophile Braga; c'est notre maître à tous. Son nom comme travailleur, comme vulgarisateur, comme probité politique et littéraire, vaut bien le parti républicain tout entier. C'est lui qui a été en Portugal le chef du mouvement philosophique moderne. Pendant trois années consécutives, il a fait de la propagande pour la célébration du tri-centenaire de Gamoëns qui a eu lieu à Lisbonne, le 10 juin 1880. Depuis ce jour la démocratie a pris un développement extraordinaire dans notre pays. Professeur éminent, poète, philosophe et historien, M. Theophilo Braga est plus qu'une gloire nationale; il est une gloire péninsulaire, ou plutôt une gloire européenne.

M. Theophilo Braga, qui est un fédéraliste convaincu, repousse comme nous l'absurde dénomination d'ibérique, c'est-à-dire l'union entre les deux pays, sous la forme monarchique, dans l'intérêt des Bourbon ou des Bragance.

« Ceux qui regardent la carte géographique de la péninsule, et rencontrent dans le territoire hispanique des éléments pour la constitution d'une seule nationalité,

écrivait M. Théophile Braga, en 1881, mépiisent le principal élément de toute considération sociologique : la vie traditionnelle et historique des peuples, et construisent, par conséquent, une théorie politique de pure fantaisie. La métaphysique politique seule peut spéculer avec l'union ibérique, en ayant toujours pour objectif un intérêt dynastique quelconque. C'est ce qui est arrivé plusieurs fois en Portugal.

« La fédération, qui est la conscience de l'autonomie nationale, se fortifie par l'alliance, aide les autres états dans un intérêt commun pour garantir la liberté. Cette alliance, dont le but poIiti(iue dérive d'une base morale, est fondée sur les analogies ethniques qui se révèlent dans les formes de la civilisation. Les peuples de l'Occident de TEurope qu'on appelle néo-latins, et qui constituent une unité ethnique caractérisée par le type de la civilisation romanique, présentent à travers leur longue évolution historique. dei)uis la conquête romaine jusqu'à la fin du moyen-àge, toutes les conditions nécessaires pour constituer une grande confédération. La période de paix des temps modernes, jointe à l'activité industrielle, est prépondérante. De plus elle est stable, car les peuples commencent à comprendre que la guerre ne profite qu'aux rois et empereurs.

« La première condition pour le développement du travail et de la richesse, c'est la paix. Voilà le but que doivent réaliser toutes les fédérations. »

« L'histoire des Bragance nous prouve qu'ils ont toujours pensé à s'agrandir, en se proclamant rois d'une o-rande nation, c'est-à-dire en unifiant le Portugal avec l'Espagne; D. Joào IV était disposé à livrer le Portugal à l'Espagne, à la condition de marier son fils, le prince

Theodosio avec Marie-Thérèse, fille de D. Carlos II. D. Joào VI, quand Fernando VII a abandonné l'Espagne aux Français, en invoquant les droits de Carlota Joaquina, sa femme, a voulu aussi unifier les deux couronnes. D. Pedro IV est arrivé à une entente avec le parti constitutionnel espagnol pour se faire proclamer empereur de ITbérie ; les absolutistes espagnols voulaient rendre populaire D. INIiguel avec la môme intention. D. jNIaria II a eu des aspir.ations ibériques, comme on le sait par les projets du général Cordova, d'accord avec Estebanez Calderon, Mendizabal et le prince de Leuchtemberg. D. Pedro V parlait de réunir dans une; même prospérité les deux peuples frères, et cela quand les Espagnols ne pouvaient plus supporter les Bourbons! Enfin D. Luiz I avait entamé des pourparlers avec Napoléon III pour pouvoir, avec son aide, monter sur le trône d'Espagne avant que celui-ci ne fût occupé par le roi Amédée. C'était dans ce but que le frère du ministre Emile Olivier était venu en Portugal (1). »

Nous pourrions encore continuer nos citations, mais c'est assez. Theopliilo Braga, comme les autres républicains portugais, ne veut pas la réunion des deux j)ays, ni sous la forme monarchique, ni sous la forme républicaine. La réunion serait la violence. Ce qu'il veut, ce que nous voulons, c'est donner aux iencUinces séparalistes de Ut péninsule^ la forme consciente et disciplinée d'un pacte fédéra tif, en reconstitua tit V autonomie des petits Etats du moyen-âge. Nous avons déjà exposé ailleurs sa théorie. Ce ne sera jamais trop de revenir sur ses idées, car il faut qu'on sache bien ce que nous voulons, et où nous voulons aller, afin d'éviter des

(1) TnEOPiiiLO Br\ga ; As modernas ideias da litt e ratura XJortugucsa.

équivoques (lui pourraient dans l'avenir èlre funestes. Revenons donc sur sa pensée : Quand la république aura divisé VEspagne en États autonomes : Galice, Asturies, Biscaije, Navarre, Catalogne, Aragon, Valence, Murcie, Grenade, Andalousie, Estremadure, Nouvelle- Castille, Vieille-Caslille et Léon, cest alors que le Portugal, ayant son autonomie garantie, pourra entrer librement dans la constitution du pacte fédéral des États libres péninsulaires ibériques.

C'est à peu près ce que pensait Henriques Nogueira; c'est ce que pensent aujourd'hui Teixeira Bastos, le vicomte de Ouguella et d'autres partisans de cette idée émancipatrice. Nous sommes persuadés que la question étant établie sur cette base, tous les chefs républicains portugais l'accepteraient volontiers : M. Rodrigues de Freita^'s, comme M. Manoel d'Arriaga, M. Teixeira de Queiroz, comme M. Eduardo de Abreu, M. Silva Graça, comme M. Gomes da Silva et M. Jacintho Nunes. Celui-ci qui est le représentant de la démocratie du sud, a même publié plusieurs articles d'accord avec les idées exposées par Henriques Nogueira, Latino Coelho et Theophilo Braga. La chose étantainsi comprise, il est facile de s'expliquer les raisons pour lesquelles les monarchistes attaquent les républicains, en les appelant des traîtres et des lâches. Ce sont les républicains qui ont évité jusqu'ici Tabsorption du Portugal par l'Espagne, en s'opposant à Vunion ibérique; ce sont les républicains qui ont toujours combattu Talliance anglaise, comme néfaste aux intérêts du pays. Mais, achevons notre tâche.

AI. Elias Garcia, ingénieur, colonel, homme d'État et homme politique, doué d'un réel prestige, et que la mort

a prématurément arraché à ses amis et à son pays, était, lui aussi, un ennemi acharné de l'union ibérique, comme le sont tous les républicains portugais. Il acceptait, du reste, la fédération sur les bases sus-énoncées. Il avait pour Henriques Nogueira une grande admiration et il défendait chaleureusement sa personne et ses doctrines.

Mais nous avons encore chez nous deux apôtres enthousiastes du fédéralisme. Ce sont MM. le vicomte de Ouguella et Teixeira Bastos.

Le vicomte de Ouguella est un publiciste très remarquable, avocat de grand talent, et chef respecté de la franc-maçonnerie portugaise. Son discours, lors de son entrée dans la franc-maçonnerie, a été un véritable événement; on ne sait pas ce qu'il faut le plus admirer, de la beauté de la forme ou de l'élévation des idées.

« Tout le monde prévoit, écrit-il, que le siècle futur débutera par une révolution sociale, soit comme conséquence de la guerre que l'on prépare, soit comme revanche des revendications sociales méprisées et de la misère des classes populaires.

« Si, au milieu de l'instabilité de l'action gouvernementale, de la lassitude et de l'indifférence qu'affectent les diverses parties de l'organisme politique de ces deux pays, une transformation sociale s'organise, il sera trop tard alors pour arracher la belle péninsule hispanique des bords de l'abîme, où pourront la pousser ces deux courants.

« Vultimatiun de l'Angleterre n'a pas été seulement un acte brutal de la moderne Garthage. V ultimatum de la vieille Albion fut aussi un acte énergique et violent fait en prévision de l'avenir.

« Si un jour, prochain peut-être, l'Espagne et le Portugal arrivent à constituer les États-Unis de la péninsule,

en réunissant sous un môme régime, les colonies des deux peuples, l'Angleterre n'osera plus alors menacer r Afrique. Une grande nation s y opposera : la république fédérale de Tlbérie ! »

M. Teixeira Bastos est conseiller municipal. Positiviste et journaliste très distingué, il a toujours su s'imposer et par son talent, et par son caractère, à tous ceux qui aiment respectent et admirent Thonnêteté privée, la conscience et la probité politique. Nous l'aimons, et nous sommes fiers de son amitié, car il est, ainsi que Tlieophilo Braga, une des plus remarquables personnifications de l'idée républicaine en Portugal.

Dans son étude sur le fédéralisme, Teixeira Bastos est convaincu que la seule solution possible pour la crise sociale et politique que nous traversons, depuis la fin du siècle dernier, est la forme fédérative, appliquée aux différents pays.

On a beaucoup écrit à ce sujet dernièrement. En général, tous les positivistes considèrent le fédéralisme comme la formule des sociétés futures. L'idée fédérative a des adeptes en Portugal depuis plus de quarante ans.

Nos lecteurs liront avec intérêt une remarquable lettre de M. Teixeira Bastos sur la Fédération portugaise. Quoique datée de 1882, cette lettre, que nous sommes heureux de publier ici, renferme des considérations d'un caractère général, dont la place est toute marquée dans cet ouvrage qui a pour but le développement de la Confédération ibérique.

Lisbonne, 14 septembre 1883.

Mon cher Coreligionnaire, J'ai reçu et lu tous les premiers numéros de votre magnifique publication : La Fédération des Peuples Gréco-Latins et je m'empresse de vous envoyer mes félicitations clialeureuses.

J'adhère, en effet, avec joie, à votre magnifique entreprise.

Vous voulez unir tous les penseurs, tous les philosophes, tous les hommes de lettres des pays gréco-latins, afin qu'ils travaillent ensemble à la salutaire et indispensable réalisation des idées fédératives méditerranéennes, préface nécessaire de la plus ou moins prochaine co nstitution des États-Unis d'Europe. Je ne puis qu'applaudir de tout cœur à vos beaux efforts humanitaires.

Il y a déjà longtemps qu'ici, en Portugal, l'on a commencé une active et incessante propagande en faveur des idées fédéralistes. Je puis même vous affirmer qu'aujourd'hui nous avons beaucoup de centres politiques, suffisamment bien organisés, dont le drapeau n'est autre que celui de la Fédération pour laquelle vous combattez et dont les s entiments prennent insensiblement leur place dans l'opinion publique.

L' illustre démocrate portugais Henriques Nogueira fut le premier apôtre de ces idées libératrices. Sa mort dispersa les disciples qu'il avait réussi à former, et qui maintenant occupent pour la plus grande part, d'éminentes situations gouvernementales.

En 1878 l'idée fédérative ressuscita. Le savant professeur Théophilo Braga, aidé par d'autres démocrates sincères, fut l'évangéliste heureux de cette foi vivifiante qui, depuis quatre ans, est devenue pour ainsi dire et sans exagération, la foi générale des portugais progressistes.

Je voudrais pouvoir vous narrer par le menu nos travaux, nos craintes, nos espérances. Il me serait même aussi agréable qu'utile de vous édifier sur la situation réelle du parti républicain portugais. Malheureusement le temps me manque; puis, j'ignore si l'espace ne vous manquerait pas.

Qu'il vous suffise, pour cette fois, de savoir que votre œuvre a trouvé chez nous des adhérents enthousiastes et de zélés propagateurs. Je vous l'airirme au nom de VA Yanguarda, au nom de tous mes compagnons politiques et en mon nom personnel... ... Croyez à notre dévouement confraternel.

Teixeira Bastos.

Si nous étudions attentivement Tétat de TEspagne, nous trouverons qu'un des faits les plus caractéristiques de la crise qu'elle traverse a été la renaissance de la littérature catalane, après un siècle de silence, et celui de la littérature gallicienne qui possède aujourd'hui des écrivains et des représentants très distingués.

En Portugal, il se passe en ce moment les mêmes phénomènes qu'en Espagne. Chez nous, la transformation n'a pas été aussi violente à cause de notre milieu, de notre caractère et de notre tempérament. La transformation en Portugal est plutôt une conséquence de l'évolution. En Espagne la transformation est plus révolutionnaire.

La dissolution, chez nous, est progressive. La crise est générale; elle est en même temps religieuse, morale, politique et sociale. Mais, à travers cette décomposition, on est heureux de reconnaître les symptômes d'une nouvelle vie d'action, dans un sens de progrès et de civilisation.

Du reste, TeixeiraBastos, comme le vicomte de Ouguella, comme les autres républicains, est d'accord avec les principes exposés par Henriques Nogueira et développés par Theophilo Braga.

C'est que l'évidence s'impose à tous. On ne peut pas nier facilement ce que l'on voit et c'est là une des supériorités de la Fédération ibérique. Elle se voit : elle constitue une tradition, elle est la conséquence d'une affinité de race; elle est aussi une expression de la nature, c'est-à-dire un fait géographique, un fait ethnologique et ethnographique .

Nous avons voulu connaître l'opinion de plusieurs personnes appartenant à différentes classes de la société portugaise sur la Fédération ibérique. Voilà ce que pense à ce sujet un représentant autorisé de l'armée portugaise. Nous donnons la parole à un des officiers les plus distingués de cette armée, M. Xavier Machado :

« Je ne nie point, et cela est écrit dans la Sagesse des

Nations, que les alliances inégales peuvent sacrifier la nationalité du plus faible. Après avoir examiné avec attention l'idée séparatiste qui domine dans quelques provinces comme la Catalogne, et l'oubli dans lequel se trouvent les peuples du nord de l'Espagne [la Galice abandonnée salue son roi, c'était la légende inscrite aux arcs de triomphe à l'occasion de la visite d'Alphonse XII), je dois avouer que le plus rationnel serait de pouvoir arriver à la constitution de l'empire ibérique en divisant l'Espagne en Etats. Chaque Etat puiserait ses ressources dans son activité et dans son travail. Tous les Etats confédérés seraient également forcés de contribuer à la défense commune soit par l'armée de terre, soit par l'armée de mer.

(( A mon avis, cette aspiration aurait un point de vue politique et patriotique très important.

« Mais que cela soit ou ne soit pas, que l'Espagne veuille se diviser ou non, l'alliance des peuples de la péninsule sera, à bref délai, une réalité, car c'est la seule mesure possible et qui puisse amener de grands perfectionnements. Elle n'est pas seulement possible, mais elle est aussi indispensable, parce qu'elle est fondée sur l'identité d'intérêts et sur la communauté de son caractère et de son histoire. En continuant à être isolée comme elle l'est aujourd'hui, en ayant à ses flancs Gibraltar et en étant ouverte par la frontière portugaise, l'Espagne ne sera jamais qu'une puissance de second ordre, incapable d'avoir une place prépondérante dans le concert européen. Le Portugal, à son tour, entouré sur toutes ses frontières terrestres, végétera dans les tristes dépendances où il s'est débattu pendant le xviii^ et le xix^ siècle.

« On peut bien le dire, dès que les forces de deux ou

plusieurs nations se l'édèrent, en ayant un but commun et supérieur, la valeur ou la consistance du lien politique écarte toute idée d'absorption. Il est presque puéril d'en parler. L'Espagne n'a aucun intérêt à nous avoir pour ennemis.

« Le Portugal est pour TEspagne un allié nécessaire. Quoique petit, en effet, il est cependant fort par sa situation géographique, sa topographie, les reliefs et les dépressions du sol et par ses ressources organiques qui peuvent augmenter encore sous l'influence d'une politique bien organisée et réfléchie.

« L'amitié du Portugal permet à l'Espagne de conserver intacte son indépendance ^territoriale et la liberté de ses opérations offensives et défensives; ce voisinage lui garantit en outre ses communications ordinaires et accélérées, lui double ses ressources et la valeur de ses forces; lui défend sa frontière terrestre, en augmentant l'intensité de la défense et en préservant le Tage de l'invasion étrangère

« Pour le Portugal, cette amitié a aussi l'avantage de préserver son territoire d'une invasion et de défendre sa frontière terrestre ; elle n'offre pas seulement l'avantage d'une concentration défensive, mais aussi le bénéfice d'une protection morale et matérielle, qui peut tout faire en faveur de son autonomie et de son droit offensé.

« Alliés plus intimement et ne formant qu'un seul peuple, les convenances politiques et militaires s'accentueront davantage pour une destinée présente et future. L'Ibérie serait alors une puissance de premier ordre ayant à remplir un rôle remarquable sur le continent noir, en dominant aussi les mers. Tout cela serait le résultat d'une alliance offensive et défensive, c'est-à-dire

cFune alliance j)olitique avec des intérêts, des garanties et des devoirs équivalents, avec l'égalité des droits et des responsabilités, et un partage égal dans les sacrifices comme dans les gloires.

« Partisan d'une Ligue douanière avec VEspagne et de l'abolition de la douane, j'ai toujours pensé et je pense encore aujourd'hui que la situation de Lisbonne et de Porto, au double point de vue commercial et géographique, donnera une compensation suffisante malgré le préjudice que cette situation pourrait nous causer tout d'abord.

« Il est certain que l'industrie portugaise devra souffrir un peu de la concurrence de quelques produits espagnols, bien plus perfectionnés et meilleur marché que les nôtres. Un tel préjudice ne pourra pas durer longtemps. La contrebande finirait et la main-d'œuvre se perfectionnerait en réduisant l'importation étrangère et en évitant l'exportation de l'or. On arriverait aussi à avoir la même monnaie dans toute la péninsule et le commerce de Madrid aurait son siège principal à Lisbonne, qui deviendrait le centre de l'occident.

« L'exportation actuelle de l'Espagne est bien la même que celle du Portugal, comme classification des produits. Les deux pays exportent des vins, des huiles, du bétail, etc. L'importance des marchés augmentera d'autant plus que le développement donné aux marchés des colonies sera plus grand, car on peut bien avouer que les peuples de la Péninsule ibérique n'ont pas su entretenir le commerce avec leurs colonies, en les développant dans les limites de leur richesse.

« Les pays de l'Amérique sont aussi de nouveaux marchés à acquérir p |ur la péninsule. Les revenus résultant de l'économie réalisée par les impôts de douane

de la frontière produiront un grand capital, de telle sorte qu'au point de vue commercial, industriel et agricole, la Fédération ne sera qu'une source de richesses pour les deux pays

Examinons maintenant la question au point de vue militaire :

« Le Portugal peut mettre sous les armes 200.000 soldats bien disciplinés. Ce n'est pas trop. Mais pour que l'épée d'un nouveau duc d'Albe puisse renouveler la tuerie de 1580, il lui faudrait l'appui d'une armée de 400.000 hommes, chiffre qui n'est pas exagéré pour un pays de 16 millions d'habitants, mais qui excède ses ressources militaires et financières...

« Un pays civilisé de cinq millions d'habitants peut commencer par être vaincu. Mais bientôt, comme en 1640, il ressaisira son indépendance, et fera, en la reprenant, un grand tort à celui qui a été son usurpateur. Mais il est nécessaire de penser sérieusement aux dépenses, aux malheurs, aux déceptions et aux luttes auxquels s'expose aujourd'hui un conquérant quelconque.

« Le Portugal bien organisé pourra, sans grand effort, mobiliser et armer trois corps d'armée, trois divisions d'infanterie, six brigades de cavalerie et trois d'artillerie avec trois cents canons. Il pourrait encore organiser des troupes de seconde ligne et se préparer à la guerre suivant toutes les règles de la stratégie moderne. L'Espagne peut aussi, dans des circonstances identiques, mobiliser et armer le triple des forces ci-dessus. Quand une contrée ou une fédération peut mettre en première ligne trente-six divisions d'infanterie, vingt-quatre brigades de cavalerie et douze cents canons de campagne, ou douze corps d'armée du type normal le plus fort, et

quand cette contrée a une superbe orographie comme celle de la péninsule ibérique, et des soldats aussi fiers et aussi vaillants que les siens, elle est, par sa nature, inexpugnable, et ne peut passer inaperçue dans l'histoire, elle doit associer son nom aux grandes conquêtes sociales.

« C'est pour cette apothéose de la civilisation et du travail, aussi bien que pour résoudre ces deux questions importantes : la question coloniale et la question nationale, que j'aime et que je bénis tout effort fait en faveur d'un rapprochement entre les deux nations de la péninsule ibérique (1). »

Ce n'est donc pas seulement au point de vue politique, moral, commercial, industriel, agricole, géograj)hique, historique, ethnographique et ethnologique, que la Fédération ibérique s'impose, mais aussi au point de vue militaire. M. Xavier Machado, un des ornements de notre armée, vient de nous le prouver, par ses paroles si remplies de patriotisme, de savoir et d'honnêteté.

Au point de vue commercial, industriel et agricole, ce ne serait pas seulement le développement des intérêts de la péninsule, mais aussi le développement de ses intérêts en Amérique et en Afrique. Ce serait, pour la péninsule, l'ouverture de nouveaux marchés américains et africains, c'est-à-dire de nouvelles sources de richesse nationale. Ce serait transformer deux pays faibles en une puissance européenne. Ce serait l'intérêt de sa race, l'intérêt de la civilisation et du progrès.

La Fédération ne représente pas seulement un idéal

(1) Xavier Machado : La Péninsule ibérique.

de justice; elle représente aussi un grand intérêt matériel pour les deux peuples. Voilà pourquoi nous pensons que la République portugaise ne peut être que fédéraliste, au nom des idées et des intérêts du pays, au nom des idées et des intérêts de la démocratie.

En imitant Proudhon nous pourrions encore ajouter : Nous ne voulons pas l'Union ibérique parce que cette union ne ferait à nos yeux que consolider le trône des Bourbons et celui des Bragance ; parce qu'elle serait contraire aux principes politiques, aux tendances de la civilisation, au droit des divers Etats de la péninsule ; parce qu'elle ne pourrait s'établir qu'au moyen d'une dictature armée, au mépris des conditions géographiques et des traditions historiques ; parce qu'en ajournant indéfiniment les aspirations démocratiques de la péninsule, elle porterait une grave atteinte au développement de la liberté en Europe; parce qu'enfin cette union, obligée de créer une force militaire redoutable, romprait au dehors l'équilibre établi et provoquerait dans les Etats qui nous entourent une agitation qui se terminerait par le remaniement de la carte de l'Europe. C'est alors que, précisant notre pensée, nous avons indiqué la Fédération ibérique pour éviter ce remaniement et rétablir ainsi l'équilibre moral et politique en Europe.

Une république proclamée en Portugal ou en Espagne, qui n'ait pas la fédération pour idéal et pour objectif serait une république étroite, sans portée révolutionnaire, et destinée à disparaître dans un temps plus ou moins éloigné.

La république étant proclamée tout à la fois en Espagne et en Portugal, nous arriverions à la reconstitution des

anciens Etats du moyen-àge, comme le chemin le plus naturel pour arriver à la Fédération péninsulaire. C'est alors que l'hégémonie du Portugal ressortirait de ce fait, non seulement parce que notre pays a été le seul qui ait conservé son autonomie primitive dans la Péninsule, mais encore parce que Lisbonne s'imposerait, par son excellent port de mer. comme la première ville de l'occident.

« L'hégémonie du Portugal, écrit très sagement notre honorable ami M. Horacio Ferrari (1), loin de compromettre son autonomie, correspondrait, au contraire, à une des périodes les plus brillantes de sa vie, comme nation libre.

« L'unité de la Péninsule serait le dernier terme de notre activité, consciemment dirigée dans ce sens; mais chaque Portugais éprouverait comme les Espagnols un

orgueil justifié Cette unité, qu'on craint tant, serait

le terme final du développement de notre race.

« Si l'hégémonie ne s'impose pas encore à toutes les intelligences par son évidence, elle est au moins déjà, à l'heure actuelle, une conception qui a en sa faveur un grand nombre de probabilités. »

M. Horacio Ferrari publiait sa brochure en 1877. Dans ce temps-là l'idée d'une Fédération péninsulaire était peu connue. Mais aujourd'hui l'hégémonie du Portugal n'est plus admissible que comme un résultat de la fédération et non comme un fait isolé.

« Un des obstacles les plus sérieux en matière de politique internationale (2) est le préjugé patriotique; il sert

(1) Horacio Esk Ferrari : A hegemonia de Portugal na Peninsula iberica.

(2) C. E. Vigoureux : L'Ave7iir de l'Europe.

OU embarrasse tour à tour les hommes d'Etat les plus considérables, il est donc un des arguments qui pourraient m'être opposés, aussi suis-je forcé de le discuter et même de le combattre.

« Qu'est-ce que le préjugé patriotique? Personne mieux que Spencer ne Fa défini par les quelques mots qui suivent (1) :

« Le citoyen d'une nation, imbu véritablement des préjugés de patriotisme, se tient à lui-même et sérieusement cet argument : « Tel acte accompli par mon pays est certainement blâmable, mais f approuve quand même mon pays, quHl ait tort ou iriison. »

« Ce préjugé est aussi regrettable que le préjugé de caste ou que l'égoïsme personnel; il renferme les individus dans un cercle étroit, il les anime d'une solidarité mesquine qui leur fait accepter toutes sortes d'horreurs contre les autres groupes de i'humanité, horreurs qu'ils n'oseraient jamais accomplir, ni même songer à accomplir contre un seul membre de ce groupe. Les meilleurs esprits deviennent mauvais dès qu'ils raisonnent ou agissent avec leurs préjugés patriotiques.

« Ce ])réjugé a été et est encore un des plus puissants moyens de domination employés par les chefs de dvnastie. C'est avec lui qu'ils conduisent souvent leurs peiqjles à la ruine en préparant les guerres nationales, aussi Volne}' a-t-il pu dire, lors des débats relatifs à la proposition d'accorder au roi l'exercice du droit de paix et de guerre :

« Jusqu'à ce jour l'Europe a présenté un spectacle affligeant de grandeur apparente et de misère réelle : on n'y comptait que des maisons de princes et des intérêts

(1) Spencer : Introduction à la Science sociale.

de familles; les nations n'y avaient qu'une existence accessoire et précaire. On possédait un empire comme un troupeau; pour les menus plaisirs d'une fête on ruinait une contrée; pour satisfaire les caprices de quelques individus on privait un pays de ses avantages naturels. La paix du monde dépendait d'une pleurésie, d'une chute de cheval ; l'Inde et l'Amérique étaient plongées dans les calamités de la guerre par la mort d'un enfant, et les rois se disputant son héritage vidaient leurs querelles par le duel des nations. »

M. le comte de Fiequelmont, célèbre homme d'Etat autrichien (1), résumait bien ce nouveau sentiment patriotique par les paroles suivantes :

(( Je n'ai pas le patriotisme étroit d'une frontière politique, mais j'ai celui d'un Européen. J'aime l'Europe comme le berceau qui nous est commun à tous, comme le centre de notre civilisation, comme le foyer qui pénètre toutes les régions du globe (2). »

Le préjugé patriotique conduit presque à l'aberration. En Portugal, la raison principale de ce préjugé, il faut bien le dire, c'est le maintien de la dynastie de Bragance et la conservation de tous ceux qui vivent à l'ombre de l'institution monarchique. On sait très bien que la Fédération serait l'anéantissement de l'état de choses actuel. Le vrai patriotisme consiste pour nous, non pas à nous imposer, à maintenir et soutenir le privilège d'une famille ou d'une oligarchie, mais à nous défendre et à développer les intérêts communs aux membres de la nation.

Les opinions à ce sujet ne sont divergentes qu'en apparence. Au fond, tout le monde veut la Fédération,

(1) Voir ROTHAN : La Prusse et son roi.

(2) G. E. Vigoureux : L'Avenir de l'Europe.

excepté ceux qui ignorent ce qu'elle est ou bien ceux qui, doués d'une mauvaise foi visible, l'attaquent parce qu'elle met en péril leurs intérêts et leurs convenances.

Le parti républicain portugais ne peut être que fédéraliste. D'abord, c'est la tradition que nous ont léguée nos chefs, et puis c'est un besoin pour tous ceux qui aspirent à vivre indépendants et heureux.

Le parti fédéraliste est déjà très fort chez nous, et lorsqu'on aura proclamé la République, ce parti s'accroîtra encore plus. S'il n y avait pas d'hommes assez énergiques pour faire la Fédération, elle s'imposerait quand même, au nom des circonstances et des besoins des deux pays. C'est là notre profonde et intime conviction. C'était aussi la conviction du grand philosophe portugais M. Anthero de Quental, très apprécié dans toute la péninsule.

Le devoir du parti républicain est de s'émanciper des préjugés grossiers, en faisant une active propagande en faveur des principes qui forment le programme de la démocratie péninsulaire. La Fédération ne constitue pas seulement un droit, une aspiration de progrès et de solidarité humaine; elle est plus que cela, elle représente un devoir de patriotisme, car sans Findépendance morale et sans l'intégrité territoriale, la patrie n'est qu'une dérision. Voilà pourquoi M. Henriques Nogueira était un fédéraliste; voilà pourquoi MM. Latino Goelho et Souza Brandào étaient fédéralistes aussi et voilà pourquoi M. Theophilo Brao-a défend aven tout son cœur et avec unç juvénile ardeur la Fédération péninsulaire. Ces bons amis et savants illustres n'ont pas été seulement les fondateurs du parti, comme nous l'avons dit plus haut, ils sont encore

par leur prestige, Tàme de la démocratie portugaise. Les trois premiers sont morts, il est vrai, mais leur esprit se perpétuera entre nous. Et Theophilo Braga vivant, c'est la tradition républicaine vivante aussi.

Le dilemme est fatal : « Ou esclaves de V Angleterre ou fédérés avec V Espagne! » Portugais qui aimez votre pays, choisissez!

La Fédération est le seul moyen de vaincre l'ennemi et de triompher de ses ruses.

« D'abord quelle sera, à coté du grand empire britannique, la condition des colonies des Etats européens? (l)

« Un des plus célèbres journalistes de l'Angleterre me disait un jour que partout où un Anglais trouve un lac ou une mer, il se croit chez lui : Britania rides the waves. Maîtresse par ses flottes puissantes des mers extérieures qui entourent l'Afrique, l'Angleterre possédera, d'après le plan que nous allons étudier, tous les grands lacs du continent. En s'appuyant sur les mers intérieures, l'Angleterre peut attaquer, en Afrique, par derrière, à un moment donné, toutes les colonies européennes. Dans l'avenir — dans un avenir très rapproché — les forces ano-laises pourront se concentrer, se masser à volonté, sur un point quelconque de l'Afrique, toutes les possessions de l'Angleterre étant, à l'intérieur du continent, en communication entre elles. Des renforts, des provisions pourront de même leur arriver de l'extérieur, l'accès de toutes les mers leur étant assuré.

(1) Nous empruntons ces considérations à un remarquable article publié en avril 1891, clans la Nouvelle Revue, par M. Jayme Batallia Reis, notre eonsul à Newcastle.

« Economiquement, en occupant la longue zone qu'elle convoite dans l'Afrique centrale, l'Angleterre possédera donc non-seulement toutes les terres où il y a de l'or, mais aussi la grande route qui traverse les seuls pays qui aient encore, en abondance, de l'ivoire et du caoutchouc; cette route drainera, en tout temps, le commerce de l'Afrique et le conduira jusqu'au Nil, jusqu'au Niger, jusqu'au Zambèze, sans jamais lui permettre d'aller enrichir les ports français ou allemands.

« La constitution d'un grand empire africain dominé par l'Angleterre aura des conséquences graves pour l'hégémonie de l'Europe.

« D'abord, la nation qui pourra conserver, sur le delta du Nil, toutes les forces d'un empire qui va de l'Egypte au cap de Bonne-Espérance et du Niger au Zanzibar, sera la maîtresse définitive de la Méditerranée. La possession de Chypre, de Malte, de Gibraltar et des iles Britanniques à l'Occident; de la mer Rouge, d'Aden, de Socotora, de Ceylan, de l'Hindoustan, de la Birmanie et de Malacca, à l'Orient, — la possession de ces deux longs bras qui semblent sortir du gros corps africain, — • donnera à l'Angleterre le pouvoir d'étreindre le vieux monde dans un embrassement mortel.

« Le commerce de l'Extrême-Orient, déplacé de la Méditerranée à la fin du xv^ siècle, par les découvertes des Portugais, y est retourné avec le percement du canal de Suez. Ce commerce, ainsi que les communications militaires avec les pays indiens, chinois, japonais, malais, sera à la merci de la nation qui aura l'Egypte comme tête d'un grand empire dont le cap de Bonne-Espérance fera partie. La route qui a fait Venise et Marseille, et la route qui a fait Lisbonne et Amsterdam, seront toutes les deux

soumises à la puissance qui a fait Londres. La France sera, à volonté, coupée de la Cochinchine, du Tonkin, de l'hide ; l'Espagne, des Philippines; le Portugal, de Goa et de Macao; la Hollande, de Java, de Sumatra, de Bornéo.

« La domination de la Méditerranée, telle qu'elle vient d'être décrite, surtout en face de la Grèce et de l'entrée des Dardanelles, avec Chypre, comme poste d'observation sur l'Asie-Mineure, rendra l'Angleterre arbitre suprême de cette éternelle question d'Orient, qui reste encore un des grands problèmes pour l'Europe et un des grands dangers pour l'équilibre et la paix.

« On peut, du reste, facilement se figurer quelles seront les facultés discrétionnaires des flottes anglaises, lorsqu'elles pourront opérer dans la Méditerranée et la mer Rouge, sur une base telle que l'empire africain uni.

« A la réalisation du plan qui, un jour, mettra l'Europe entière à la merci de l'Angleterre, il n'y a qu'un obstacle : les droits du Portugal aux vastes territoires pour lesquels, dans l'Afrique australe, notre petit pays navigateur lutte encore.

« Si les nations de l'Europe, (regardant un peu plus loin que les intérêts politiques de leurs hommes d'Etat actuels), soutenaient, à l'heure qu'il est, les droits du Portugal et ne permettaient pas son écrasement héroïque mais inutile, l'avenir serait encore sauvé.

(( Par la réunion des deux colonies portugaises de l'Angola et du Mozambique, l'Angleterre aurait ses établissements pratiquement coupés, du nord au sud, en deux tronçons lointains, séparés l'un de l'autre par vingt degrés de latitude. Son action dangereuse, écrasante

peut-être dans l'avenir, sur TEurope et sur l'Asie- Mineure, sa dictature sur la route de Indes, avec le pouvoir de concentrer toutes ses forces pour envelopper et détruire les autres colonies en Afrique, toute force absolue comme toute faculté d'action criminelle, n'appartiendrait plus à l'Angleterre. La prépondérance directe ou indirecte en Abyssinie ne lui serait plus indispensable; Tamoindrissement de l'état du Congo, l'annulation de l'héritage de la France ne lui serait plus nécessaire; la possession de l'Egypte ne lui serait plus si précieuse, et la France aurait encore une chance de se relever de la piteuse figure qu'elle y fait, depuis si longtemps déjà, avec plus de fâcheuses conséquences qu'on ne le croit pour son rôle historique en Orient.

« La France, qui a laissé, de gaité de cœur, se former sur deux de ses frontières, l'Italie [et l'Allemagne, unies contre elle aujourd'hui, est à la veille de permettre, sans protestation, la formation de l'autre coté de la Méditerranée, d'une Afrique anglaise qui fera la conquête du monde.

« Or, l'on peut dire en se résumant, que, si la France et l'Europe ne prennent pas en main, à cette heure décisive, les droits du Portugal, la France deviendra, dans un siècle, l'esclave de son ennemie historique, comme elle en est déjà le jouet, et l'Europe sera dominée au dehors par un tyran qui pourra se dire le maître du monde. »

Telles étaient les éloquentes paroles de notre honorable ami M. Batalha Reis, en avril 1891. La situation et les dangers sont toujours les mêmes. M. Edouard Lockroy écrivait dans le journal V Éclair à la date du 16 Mai 1893, un article intitulé : La Méditerranée dont nous extrayons les quelques lignes qui suivent :

« La Méditerranée, aujourd'hui comme aux temps anciens, est encore le champ de bataille où combattront les flottes du monde entier. Les nations européennes s'y disputeront la suprématie navale, dans des combats plus meurtriers sans doute que ceux d'autrefois, où la science viendra en aide à la tactique et où l'industrie moderne montrera toute sa puissance. Combats terribles dont on n'ose entrevoir les résultats sans frémir et qu'on pressent tout pleins de surprises et d'effroyables catastrophes.

L'Angleterre, qui ne cesse de fortifier Malte, a mis la main sur l'entrée et sur la sortie de la mer intérieure. Elle tient toujours Gibraltar et elle cherche à s'établir sur la côte du Maroc, à Tanger, De l'autre côté, elle est devenue, en fait, maîtresse de Port-Saïd et du canal de Suez. La clef de l'Asie est entre ses mains. Chypre, d'où elle rayonne sur toute la côte syrienne, lui appartient depuis quelques années. Ses escadres battent perpétuellement la mer de Grèce ou s'essayent à des opérations militaires sur le littoral ottoman. »

La Fédération ibérique n'est donc pas une question exclusivement péninsulaire. Elle est plus que cela, elle est une question européenne.

Ou esclaves avec V Angleterre^ ou fédérés avec VEspagiie! nous ne cesserons jamais de le répéter.

Le Portugal n'a qu'un moyen pour conserver ses colonies, c'est la fédération avec l'Espagne.

En défendant la cause de la Fédération ibérique, l'Europe défendrait sa propre cause ; en nous aidant dans notre entreprise, l'Europe aiderait aussi le grand œuvre de l'humanité et de la civilisation moderne.

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