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Los nationalités telles qu'elles existent aujourd'hui (exclusives et séparées les unes des autres comme des mondes à part), sont un mal; elles sont la cause du mal; elles sont la cause de la guerre. Une modification est donc nécessaire à ces groupements humains; il faut décentraliser les nations, établir dans chaque province, dans chaque ville, un centre d'activité spécial ; il faut décentraliser et fédéraliser les nations entre elles. Fédération dans la nation et fédération des nations; union fédérale et autonomie fédérale.
Joseph LiïROLX.
Coup d'œil rétrospectif sur la carte géographique de l'Europe. — La politique de sentiment et la politique d'intérêt. — La Fédération ibérique, sous plusieurs points de vue : historique, moral, commercial, économique agricole, industriel, ethnographique et ethnologique. — Républicains espagnols et républicains portugais. — Solutions diverses. — L'avenir.
Nous allons résumer ce que nous avons déjà expliqué plus haut, en jetant un dernier coup d'œil sur la carte géographique de l'Europe.
Sous les monarchies mérovingiennes, la France était divisée en quatre royaumes : Austrasie, Neustrie, Bourgogne et Aquitaine. Sous les Carlovingiens, elle avait quatre-vingt comtés qui, peu à peu, se sont émancipés du joug de la couronne; à l'arrivée des Capétiens, la France avait soixante-et-un Etats qui ne dépendaient du monarque que nominalement; sous le gouvernement de Louis VI, les Etats étaient divisés en États du domaine royal et en
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Etats autonomes. Les États du roi étaient réduits, lors de la chute des Carlovingiens, aux territoires de Laon, de Reims et de Compiègne; Hugues Capet les a réunis pendant l'année 987 au duché de France, et n'ayant été proclamé roi que par un petit nombre de seigneurs , il s'efforça de gagner l'appui de l'Eglise pour pouvoir s'imposer à tous.
Jusqu'à la fin du xviii^ siècle, la couronne n'avait réussi à attirer à elle aucun des Etats indépendants. La majeure partie fut annexée par la conquête .
La France, pendant le Moj^en-Age et les trois premiers siècles des temps modernes, n'a formé une seule nationalité que pendant deux périodes très courtes : les quatre dernières années du règne de Clovis, et sous Charlemagne, de 771 à 817.
« La Fédération est-elle un anachronisme ? » demande M. Pi y Margall dans son précieux livre Las Nacionalidades. Quelle est la nation aujourd'hui la plus unitaire? c'est la France, n'est-ce pas? Malgré cela un guerrier habile. Napoléon P% comprenant la force de la fédération, dissout la confédération allemande, mais la rétablit sous le nom de la Confédération du Rhin. Napoléon III, après la bataille de Solférino, a voulu confédérer les peuples d'Italie. On peut pourtant objecter que ceux-ci ne voulaient pas de ce régime pour leur patrie.
Mais il est bien établi que la nation était, sans le savoir, et peut-être même sans le vouloir, imprégnée de l'idée fédéraliste.
Dans son beau et grandiose mouvement de l'année 1789, elle célébrait ses triomphes révolutionnaires avec la brillante fête de la Fédération, la plus grande fête qui ait été jamais conçue par l'esprit d'un peuple. Dans la célèbre Convention il y avait un parti qui pouvait ne pas être
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fédéral, mais qui voulait organiser les provinces françaises, par un pacte commun, afin de résister à la tyrannie de l'Assemblée de Paris.
La superbe fête de la Fédération s'est célébrée au Champ-de-Mars, le 14 jmllet 1789. De tous les points de la France sont accourus plus de 60,000 hommes avec les drapeaux de leurs provinces respectives. Ces drapeaux ont été bénis par l'évéque d'Autun sur l'autel de la Patne. Lafayette parla aux 60,000 délégués en son nom et au nom de l'armée, il jura d'être fidèle à la nation, au roi et aux lois. Ni alors, ni plus tard, on n'a donné à ces représeiv tants de province d'autre titre que celui de confédérés. Ce qu'il faut considérer dans une grande époque, avant ■ de la juger, ce sont moins les petits événements dont il est souvent difficile de se rendre compte, que son aspect général, la lueur qu'elle laisse à l'horizon avant de disparaître, les résultats qu'elle a fait germer. C'est un fait acquis à l'histoire et M^ Roland le note aussi dans ses Mémoires. C'est par elle que nous avons connu les idées des Girondins sur les provinces et les raisons que Buzot invoquait pour défendre ce système de gouvernement. On ne soutenait l'unité et l'indivisibilité de la République, que parce qu'on les croyait nécessaires à ce moment-la, pour faire face à l'Europe.
Le caractère fédéral de la révolution de 1871 nous révèle des faits encore plus frappants. La Commune qu'on a proclamée à Paris, n'était plus un système administrait, mais un vrai pouvoir qui légiféra et décréta pour la ville, comme aurait pu faire pour la nation entière le gouvernement et l'Assemblée. La Commune se déclara autonome et se présenta aux yeux de la France, comme le modèle des autres communes et, pour qu'on ne puisse pas douter de ses intentions, elle a dit, par la bouche de Beslay, son
président : « Chacun des groupements sociaux aura aujourd'hui dans la République, sa complète liberté et son indépendance. Tout ce qui est local doit être discuté et administré par la ville ; tout ce qui est régional sera traité par la région; tout ce qui concerne la nation le sera par le gouvernement ». C'est la formule du fédéralisme, exprimée d'une manière précise et complète (l).
En 1871 on a vu cette même ville de Paris se lever les armes à la main, et, pleine d'enthousiasme pour son autonomie, proclamer la fédération et tomber pour son idéal. « La Commune expira dans le feu et dans le sang — dans le feu que projeta aux quatre coins de Paris son haleine d'agonisante terrible; dans le sang de ses trente mille soldats hachés par la mitraille de l'armée de Versailles (2) ».
A quelle époque a-t-on jamais vu une plus grande explosion du sentiment fédéraliste que celle qui eut lieu alors dans la capitale de la grande République française ?
La Commune voulait d'abord défendre la République parce qu'elle pensait « qu'elle était la seule forme de gouvernement qui convînt aux nations modernes civilisées, puisque c'est la seule qui garantisse à la fois l'ordre et le progrès, et qui assure à l'individu comme à la collectivité leur plus complet développement, la plus complète réalisation de leurs droits. Ce caractère, ces vertus de la forme républicaine, paraissaient à la population parisienne des vérités incontestables qui, faisant sortir la République du domaine des choses controversables, devraient la placer au-dessus de toute atteinte (3) ».
Voici, à ce sujet, les paroles que prononçait quelques
(1) Pi y Margall : Las Nacionalidoudes .
(2) Pierre de Lano : Journal d'un Vaincu, p. 13 et 14.
(3) P. Lanjalley et P. Corriez : Histoire de la Révolution du 18 Mars.
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jours avant sa mort, qui eut lieu tout dernièrement, François Jourde, délégué aux finances pendant la Commune :
« Le mouvement du 18 Mars est triple dans son programme. Il est républicain. Il revendique les franchises municipales. Il est socialiste.
« En France, il a imposé la République et fait reconnaître les libertés communales.
« Socialiste, il a provoqué le réveil des travailleurs dans le monde entier. Ses revendications agitent tous les peuples et s'imposent à tous les gouvernements.
« Peut-être doit-on regretter que le socialisme chez nous paraisse, depuis quelques, années, subir une impulsion venue du dehors, impulsion qui n'est pas dans notre génie de race latine, et qui ne paraît pas concorder avec notre situation politique.
« Quoiqu'il en soit, la question sociale, sans exception d'école, est mûre.
« M. Gladstone a dit que le xix*^ siècle serait le siècle des ouvriers. Il a vu juste. Le siècle qui va commencer verra l'émancipation des travailleurs.
« Il faut donc reconnaître que c'est au mouvement initial du 18 ;Mars que revient l'honneur d'avoir posé clairement les termes du problème : république, libertés municipales, solution d'un conflit entre le capital et le travail.
« Les peuples ne s'y sont point trompés, et, sur tous les points du globe, le 18 Mars est célébré comme point de départ d'une ère d'émancipation, d'égalité et de justice. »
La nation anglaise est ancienne, mais la partie du pays qu'on nomme actuellement Grande-Bretagne est presque
moderne. Jusqu'à Tannée 1603, l'Ecosse n'a pas été réunie définitivement à l'Angleterre. Elle a conservé encore pendant un siècle son parlement et ses lois, ne les perdant qu'en 1707. Jusqu'au xif siècle, Henri II n'avait pas la possession d'une partie de l'Irlande; les Irlandais ont résisté pendant longtemps à ses tentatives de domination, ils ont lutté jusque vers la moitié du xvii'' siècle. Vaincus, combien de fois n'ont-ils pas essayé de repousser le joug? La misère de l'Irlande est proverbiale. Attendonsnous à voir dans deux ou trois ans l'Irlande indépendante avec son home-j'ule, grâce à la persévérance et aux efforts de Gladstone, le grand vieillard^ et malgré les efforts combinés de Balfour, Salisbury et autres gros propriétaires tenanciers de cet infortuné pays.
Les trois royaumes de la Grande-Bretagne ont été divisés pendant les premiers siècles du moyen-âge. Les Saxons ont établi quatre royaumes, pendant la moitié du v*" siècle et trois au vi^ siècle. Il y avait deux royaumes en Ecosse depuis l'expulsion des Romains, et cinq au moins en Irlande. Les sept royaumes de l'Angleterre ne se sont fusionnés en un seul qu'à partir du xi*" siècle.
Les Italiens n'ont pas toujours combattu pour se grouper en une seule nation, mais au contraire pour se séparer chaque fois davantage. Les républiques italiennes, loin d'avoir vécu unies par des liens politiques, étaient au contraire des rivales et se faisaient la guerre fréquemment. Les villes de Gênes et Pise, Milan et Pavie, Corne et Milan, Milan et Lodi, Crema, Milan et Crémone ont souvent guerroyé entre elles. La guerre entre Côme et Milan a duré dix ans. Ces petits Etats se confédéraient souvent
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pour la défense, parfois aussi pour leur ruine. Dans la guerre de Côme, presque toutes les républiques de Lombardie se sont mises du côté de Milan. Sur les ruines des républiques de Gaëte, Naples et Amalfi, les Normands ont fondé le royaume de Sicile.
Vers la moitié du xii*^ siècle, les républiques de la Lombardie ont été anéanties. Venise, Gênes et Pise ont conservé le régime républicain quoique souvent détruites et souvent reconstituées.
Les villes d'Italie, d'un coté, et les barons de l'autre, ont maintenu ce pays divisé en une infinité de petits Etats , pendant tout le moyen-âge.
Naples et la Sicile sont restées, pendant huit siècles, indépendantes du reste de la Péninsule, c'est-à-dire jusqu'en 1861. Venise l'a été de 697 à 1797; Gènes, depuis le X® siècle, jusqu'en 1805. Ces périodes n'étaient-elles pas assez longues pour faire de ces États de vraies nations ?
Il y a actuellement en Italie un jeune parti fédéraliste dont Vltalia del Popolo de Milan défend brillamment les théories. Son directeur, M. Dario Papa, est un fédéraliste convaincu, épris de ce système par suite du long séjour qu'il a fait dans l'Amérique du Nord.
L'Allemagne aussi était divisée en petits États qui jouissaient d'une autonomie à part. Tous ces États avaient leurs dynasties, leurs institutions et leurs lois; rarement ils envahissaient le territoire de leurs voisins. Avant et après Othon il y avait en Allemagne six duchés : ceux de Saxe, de Bavière, de Souabe, de Franconie, de Lorraine et de Thuringe.
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La géographie politique du pays allemand a toujours été très mouvementée; il y eut des royaumes, des principautés, des duchés, des comtés, des landgraviats, des margraviats, des archevêchés, des villes impériales ou libres, etc. Dans ce siècle encore, la Confédération germanique était composée de quatre royaumes, cinq grands duchés, six petits duchés et dix-neuf principautés.
Où sont donc les derniers vestiges historiques de l'Allemagne? demande très judicieusement M. Pi y Margall. La tendance à la division est en ce cas aussi grande qu'en Italie; les guerres de peuple à peuple aussi fréquentes si ce n'est plus; les frontières de chaque Etat ne sont pas bien délimitées. Il est vrai que, pendant des siècles, il y a eu en Allemagne des empereurs, mais ils n'ont jamais pu dompter cet esprit de division, ni empêcher les guerres, ni bien délimiter leurs frontières. Ils n'ont jamais pu dicter des lois à tous les Etats, ni même régler l'exercice de leur pouvoir politique.
Le pouvoir législatif en Allemagne est exercé par deux assemblées, le Bundesrath et le Reichstag. Le Bundesrath ou conseil fédéral, est composé de plénipotentiaires représentant les Etats qui font partie de la confédération germanique. Il compte 58 membres pour 25 Etats, et la Prusse dispose à elle seule de 17 voix dans ce conseil. A vrai dire, le Bundesrath correspond bien moins au Sénat français, qu'à une sorte de conseil d'Etat, agissant au nom de l'unité allemande. Il étudie, il adopte ou repousse les lois votées par le Reichstag. L'empereur n'a pas le droit de déclarer la guerre sans avoir l'approbation du Bundesrath. On ne peut faire partie à la fois de ce conseil et du Reichstag.
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La Hollande a fait anciennement partie de rAllemagne. Elle n'a été unitaire que lorsqu'on l'a convertie en monarchie. Pour être indépendante, elle a dû devenir république fédérale. Elle a été unifiée par Napoléon, grâce au néfaste traité de Vienne, qui l'a annexée à la Beloique, sous le nom de royaume des Pays-Bas. Quelles étaient les vraies limites de la Hollande? la Belgique ou la France? La Hollande a compris probablement que ses limites devaient être celles de la France, et pour cela elle a fait payer cher son indépendance à la Belgique. En effet, ni par la nature, ni par la diversité des langues, ni par l'histoire, on ne peut expliquer la séparation de ces deux peuples. La capitale de la Belgique est dans le Brabant qui faisait partie de la Hollande.
Les Belges, comme langue, comme religion, comme mœurs, n'avaient rien de commun avec les Hollandais. S'ils avaient souft'ert de la domination impériale, ils avaient conservé un grand souvenir de l'occupation française durant la Révolution. Par dessus tout, ils souhaitaient redevenir un peuple libre, vivant de sa vie propre, gérant lui-même ses destinées, selo n ses aspirations politiques, ses besoins économiques.
La langue hollandaise, ignorée par les belges fût exigée par les actes officiels ; la disproportion ridicule du nombre des représentants eu égard au chiftVe de la population, la contribution écrasante au règlement de la dette hollandaise, furent autant de vexations qui augmentèrent le mécontentement provoqué par l'annexion .
Aucun des procédés adoptés pour former une nationalité n'a jamais pu servir à la Belgique pour constituer un
seul peuple.
Jamais elle n'a été maîtresse d'elle-même.
C'est l'histoire qui nous le prouve. Sa langue est à demi
française et à demi flamande et sa population participe à ce contraste.
En Europe il y a d'autres nations qui offrent les mêmes difficultés. Prenons la Scandinavie, c'est-à-dire le Danemark, la Suède et la Norvège. Le Danemark est une péninsule entre la mer Baltique et la mer du Nord, dont la base est entre les bouches de la Trave et celles de l'Elbe ; la Suède et la Norvège forment une autre péninsule entre le golfe de Botnie, au nord de la mer Baltique, l'océan Atlantique et l'océan Glacial Arctique. Sa base n'est pas aussi bien définie que celle du Danemark, mais se trouve entre l'embouchure de la Tornéa et celle de la Tana. Ces péninsules étaient évidemment destinées à former un seul corps avec la Finlande. Nous les avons vues réunies dans l'histoire, de 1397 à 1523.
La Suède et la Norvège ne se sont constituées en une seule nationalité que j)endant la convention diplomatique qui réunit ces pays au Danemark en 1397, et, beaucoup plus tard, sous le sceptre de Bernadotte. La Norvège est restée annexée au Danemark, après la dissolution du pacte de Calmar et elle ne s'est affranchie que pour se réunir de nouveau à la Suède.
Les deux pays sont, du reste, faits par la nature pour être fédérés sous une république.
La guerre de Trente-Ans a été le commencement et la cause de la décadence du Danemark, qui a perdu en cette occasion les provinces suédoises. Il perdit plus tard également le Schleswig-Holstein et le Lauenburg, parties intégrantes de la péninsule et que l'Allemagne lui a arrachées en invoquant pourtant le principe des nationalités.
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La Russie, la nation immense, le plus <^rand empire du monde, a passé aussi par bien des vicissitudes. Elle s'est décomposée au xi*' siècle en de petites principautés dont les invasions successives de l'Orient ont contribué à augmenter le nombre. Au xiii'' siècle, les Mongols ont traversé le Volga et ont encore provoqué d'autres divisions. Les rois de la Russie du nord sont alors devenus vassaux des chefs mongoliques, et, seule, la principauté de ^Moscou est restée intacte avec son entière indépendance.
On peut dire que Moscou fut, deux siècles plus tard, l'origine et la base de lempire russe.
Une série de conquêtes a formé le formidable empire russe actuel. Conservera-t-il longtemps ses limites? Avant de penser à résoudre cette question, il faut tenir compte que la Russie, avant d'être vaincue par les Mongols, n'avait pas l'importance, comme territoire et comme organisation, qu'elle a aujourd'hui.
Si on voulait définir historiquement les limites de l'Autriche, on arriverait plutôt à la dissolution de l'empire qu'à autre chose. La réunion de ces peuples a-t-elle été spontanée et libre? La Bohême fut une nation indépendante pendant huit siècles; elle est au fond une nation slave.
Pour la Hongrie, il arrive la même chose. Duché depuis le ix^ siècle, elle a eu ses périodes d'indépendance et de grandeur.
Les petites provinces d'Autriche ont passé d'une nation à l'autre, sans se fixer dans aucune.
^lalgré la volonté royale et impériale, l'Autriche n'a-
t-elle donc pas adopté la méthode fédérative dans ses rapports et ses relations avec la Hongrie?
La Hongrie, comme nous l'avons déjà dit, a lutté pour son indépendance, en 1848; vaincue, elle n'a cessé d'être pour l'empire une cause de perturbation et de danger. L'Autriche a été forcée de lui rendre son autonomie en ne la rattachant au gouvernement de Vienne que par les liens fédéralistes. Elle se régit par ses lois, et elle a son parlement et son administration; à l'intérieur, elle est maîtresse d'elle-même. Il peut bien se faire que la Bohême suive son exemple, et cela prochainement (i).
La Turquie a été également le produit de la conquête, nous nous trouvons dans le même embarras pour fixer ses limites territoriales et pour expliquer sa constitution si artificielle et si exposée à des changements.
Que signifie tout cela?
La réponse est bien simple : c'est que l'idée fédéraliste s'est manifestée dans tous les pays de l'Europe et dans tous les temps; que cette tendance est inhérente aux nations européennes; et que Favenir sera pour la fédération, seul moyen de reconstituer les anciens Etats d'après leurs afiinités historiques et naturelles.
Si nous voulions encore parler de l'Amérique, nous pourrions citer le Mexique, le Venezuela, la Colombie et les républiques de la Plata, mais nous tenons à abréger.
M. C.-E. Vigoureux, consul général à Nice, qui a publié un livre remarquable et très intéressant, sous ce titre caractéristique : l'Avenir de VEurope, dont nous
(1) Pi y Mahgall : Las Nacioualidades.
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avons donné plus haut quelques extraits, envisage cet avenir au doujjle point de vue de la politique de sentiment et de la politique iV intérêt. Voici ce qu'il dit dans sa préface :
(( Au moment où l'Europe est dans l'enfantement laborieux de nouveaux groupements, dont les conséquences sont incalculables, ne convient-il pas de dire bien haut ce que beaucoup pensent tout bas, de préciser les positions prises par les diverses fractions qui sont en présence?
« L'intérêt et le sentiment, en matière de politique internationale, me paraissent résumer les arguments dont se servent les hommes d'Etat et les dij)l()mates en général. Lorsqu'ils représentent une nation forte, ils ne s'occupent que de l'intérêt, laissant dédaigneusement de côté le sentiment; lorsqu'ils représentent une nation faible, c'est tout le contraire, ils parlent avec émotion du « droit des gens », des choses du cœur; quant à l'intérêt, ils ont soin de l'oublier, certains d'avance qu'ils en seraient victimes.
« Dans toute discussion publique ou privée, sur les événements internationaux qui se sont accomplis, s'accomplissent ou s'accompliront, n'est-il pas d'usage d'em ployer absolument la même tactique que celle qu'emploient les hommes d'Etat? Parle-t-on d'une union des races latines, beaucoup répondent : c'est une faiblesse d'y songer; l'intérêt seul doit guider les relations des peuples. Parle-t-on de la spoliation de l'Alsace-Lorraine, les Allemands répondent qu'ils ont été guidés par le sentiment seul en réunissant à l'empire allemand une province d'origine allemande.
« N'est-ce pas au nom du sentiment que les deux grandes nationalités allemande et italienne se sont fondées?
« N'est-ce pas au nom du sentiment que les alliés monarchiques de 1815 démembraient la France ?
« N'est-ce pas au nom du sentiment que l'Allemagne détruisait la royauté du Hanovre pour que ce pays bénéficiât du joug prussien?
« Presque toutes les puissances invoquent la politique de sentiment pour couvrir leurs actes; on ne trouvera donc pas mauvais que je la prenne au sérieux et que j'admette qu'elle me semble appelée à faire triompher un jour la morale, la justice et le droit contre la force dans les luttes et les discussions des peuples.
« Le « droit des gens » s'impose chaque jour davantage; autrefois il faisait sourire, aujourd'hui il se dresse aussi calme que terrible devant les conquérants. »
Comme moyen d'exécution, M. Vigoureux classe dans la politique de sentiment l'union complète de la France, du Portugal, de l'Espagne, de l'Italie et de la Grèce, pour résister aux Anglo-Saxons et préparer le plus tôt possible les Etats-Unis de l'Europe, et dans la politique cV intérêt tout ce qui est basé sur l'égoïsme d'un roi, d'une dynastie, d'une domination quelconque, sans aucune préoccupation de droit, de justice ou d'humanité.
On ne peut pas accepter cette théorie a priori^ car il arrive parfois que le sentiment et l'intérêt se réunissent, ayant le même but.
Nous acceptons avec notre honorable ami M. Vigoureux, que l'alliance franco-russe est plutôt une alliance d'intérêt qu'une alliance de sentiment. C'est la nécessité politique, économique et financière, qui a rapproché les deux peuples.
Mais il n'en est pas de même pour la Fédération
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ibérique, qui sera, tout à la fois, une alliance de sentiment et une alliance d'intérêt.
Nous parlons de l'Espagne et nous pouvons nous servir à son égard des paroles mêmes dont se servait M. Vigoureux à l'égard de l'Italie :
« Combien les idées de la partie intelligente de cette nation-sœur sont identiques aux nôtres! Aussi avec quelle joie sont-elles accueillies par la jeunesse des écoles, par les jeunes gens de cœur, par les âmes généreuses, par l'élite de la nation espagnole !
« Le parti démocratique dans la péninsule prend tous les jours les plus vastes proportions. Ses chefs, malgré les tentatives de corruption, les menaces, les poursuites incessantes dont ils sont l'objet, continuent leur œuvre d'émancipation et de liberté, en vrais libérateurs de la nation espagnole. Les dernières élections aux Cortès donnent une éclatante affirmation à nos prévisions. Sous peu, il faut l'espérer, une énergique poussée de nos frères de la péninsule amènera le triomphe de la lumière et du progrès. Ce jour-là, la Fédération sera faite, l'Espagne et le Portugal auront une vie commune. Ces deux nationalités sœurs abandonneront à jamais les vieilles traditions du passé. Libres d'elles-mêmes, de leur avenir, elles entreront résolument dans la voie des réformes et des améliorations. Elles auront enfin l'autorité qui leur est due, parce qu'elles seront unies, et si elles sont attaquées, elles combattront jusqu'à leur dernier souffle pour leurs idées, pour l'intégrité de leur territoire et pour leur liberté.
« Qu'auraient-elles à craindre ? Qui oserait entraver leur marche en avant ?
« Que ne peuvent les peuples libres alors qu'ils luttent contre des armées mercenaires, conduites par des rois ?
Les phalanges héroïques de la [)reinièrc république IVançaise ne sont-elles pas là pour prouver surabondaninient qu'on est invincible quand on représente dans le monde l'idée d'avenir, quand on a devant les yeux la vision éblouissante de riiuinanité émancipée ? {i) »
C'est ici la politique du sentiment (jui rapproche les deux peuples péninsulaires.
Envisageons maintenant la politifjue d'intérêt.
« Louis XIV s'est trompé quand il a dit : Il n'y a plus de Pyrénées ! parce que Louis XIY était un conquérant; mais si le travail, si le commerce, si la liberté disent : Plus de Pyrénées! ils ne se trompent pas, |>arce que, pour la liberté, pour la fraternité, pour l'amour du peuple, il n'y a plus de Pyrénées dans le monde.
(( Nous vous donnerons nos minéraux, nos fruits, et même notre vin, quand le phylloxéra sera dans vos vignes, et vous nous donnerez les produits de votre intelligence, vos livres, vos chefs-d'œuvre artistiques, tous les produits enfin où ressortent la splendeur de votre art et l'aclivilé de votre industrie. »
Voilà ce que disait, il y a quelques années, M. D. Emilio Gastelar.
Revenons cependant à nos idées.
Il y a un ennemi pour l'Espagne et le Portugal ; il y a un ennemi pour l'Europe civilisée : c'est l'Angleterre, c'est l'Anglo-Saxon.
Le Portugal est un pays colonial et maritime. Dès le moment où il aurait perdu ses colonies, il aurait perdu
(Ij C.-i:. VinoLREix : L'Avenir de l'Europe.
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aussi son indépendance. Il n'a qu'un moyen de les conserver, c'est de proclamer la Fédération avec l'Espagne. II nous faut donc faire la République dans l'un et l'autre pays. Avec la monarchie, nous, Portugais, nous deviendrons toujours davantage les esclaves de l'Angleterre.
La Fédération ibérique est une nécessité coloniale, historique, morale, commerciale, économique, agricole, industrielle, ethnographique et ethnologique.
L'histoire, ainsi que la nature, a toujours rapproché les deux peuples. Comment accepter le joug des conquérants ? Est-ce que les hommes peuvent défaire ce que la nature a fait? Est-ce qu'un homme, parle seul motif qu'il est roi ou empereur, peut diviser avec son épée les rivières et les montagnes, en disant : Ces eaux appartiennent moitié à l'Espagne, moitié au Portugal ; cette terre appartient moitié à l'Espagne, moitié au Portugal ?
Oh ! non 1 Et voilà pourquoi nous préconisons la Fédération entre le Portugal et l'Espagne, parce que ces deux pays ont toutes les conditions pour se fondre ensemble, parce que les deux pays étant fédérés, la Fédération latine s'imposerait comme première étape pour arriver à la Fédération humaine.
Et quel superbe spectacle offrirait à l'Europe cette Fédération, qui serait pour l'humanité un des faits culminants du xix*' siècle !
Devant nous l'Afrique, ce merveilleux continent de l'avenir ! Le commerce, l'industrie, l'agriculture renaîtraient par l'expansion économique et financière par l'ouverture de nouveaux marchés, par l'exportation de nos produits et l'importation des produits africains, par le développement de notre richesse publique et par la conservation de nos populations, qui s'étiolent aujourd'hui dans une ruine et dans une misère affreuses.
La Fédération ibérique, une fois proclamée, serait prolongée peu de temps après jusqu'aux États-Unis du Brésil et jusqu'aux dix-huit républiques de l'Amérique du Sud, qui ont la même tradition, la même race, la même histoire, la môme langue et les mêmes aspirations. Ce serait Gibraltar rendu aux Espagnols, l'Afrique aux Portugais, le Maroc neutralisé; cela serait l'agrandissement de notre race et de notre civilisation ; cela serait la transformation de deux nations faibles et ruinées en une grande puissance européenne.
« Modernes Lycurgues, disait Volney, vous parlez de pain et de fer ; le fer des piques ne produit que du sang, c'est le fer des charrues qui produit du pain, w
M. Ernest Bark, qui est un apôtre enthousiaste et convaincu de la Fédération iljérique, a puljlié tout récemment une précieuse Ijrochure, sous le titre de : Programme commun du républicanisme ibérique^ où il analyse et traite le problème qui nous occupe aux points de vue militaire, religieux, etc. Nous détachons de cette magnifique œuvre de propagande le chapitre qui nous regarde plus particulièrement sur VUnion ibérique et Vunitarisme :
« La décadence de la monarchie portugaise est de plus en plus manifeste et la domination financière de l'Angleterre pèse chaque jour davantage sur le Portugal. D'autre part, nous assistons à la décomposition croissante de l'empire du Maroc. Tout cela fait prévoir que le moment est proche où le parti républicain de Portugal fera appel aux républicains d'Espagne. Nos deux pays unis pourront ainsi défendre l'indépendance ibérique menacée et recon-
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quérir leur puissance séculaire sur les côtes de l'Afrique. « L'exemple de l'Allemagne et de l'Italie doit nous apprendre l'orientation de la politique moderne. Ces deux pays ont obtenu du même coup la liberté politique et l'unité nationale. C'est ainsi que l'on proclamera probablement au même moment la République en Espagne et en Portugal ; cet événement aura comme corollaire l'Union ibérique ; celle-ci ne pourra se réaliser que si les Portugais rencontrent des garanties sérieuses pour leur autonomie de la part de l'Espagne.
« Aucun de nous ne se fait illusion sur la nature de ces garanties indispensables que réclame le Portugal ; cela pourtant ne signifie pas qu'il faille attendre que tout le pays soit constitué fédérativement. Les Polonais de la Russie ont contracté un pacte avec l'Autriche pour rétablir sur le trône les princes lithuaniens dont plusieurs furent rois de Pologne, parce que, à l'exemple de la Hongrie, l'empire des Habsbourg leur donnait des garanties et respectait leur autonomie, comme est respectée l'autonomie hongroise. Pour obtenir la confiance des Portugais, il faudra que la République espagnole accorde l'autonomie à une ou plusieurs régions, tout en continuant le système de gouvernement unitaire.
« L'Angleterre, l'Autriche et la Russie sont la preuve qu'il n'y a aucun inconvénient à adopter ces systèmes d'administration mixte.
« En Espagne même, n'y a-t-il pas encore quelques vestiges des anciennes autonomies dans les relations du gouvernement central avec la Catalogne et les provinces basques, sans parler de la différence qui existe entre l'administration des colonies et celle d'autres provinces de la péninsule ?
« Pour toutes ces raisons qu'il serait trop long d'énu-
mérer en entier dans cet ouvrage, le système fédéral paraît tout indiqué pour l'Espagne et il serait utile de commencer à accorder l'autonomie aux régions de Valencia, à celles situées à l'est de la Péninsule, afin que le Portugal puisse rencontrer des garanties plus complètes contre les tendances unitaires qui pourraient menacer sa liberté et le maintien de sa nationalité.
« Les républicains fédéralistes d'Espagne ne devront pas repousser cet arrangement, qui sera le premier pas vers la fédération ibérique définitive. D'autre part, à l'heure actuelle, l'adoption du fédéralisme complet présenterait en Espagne même de grandes difficultés, car ce sj'stème de gouvernement demande des mœurs politiques bien enracinées qui n'existent pas encore chez eux et qu'il serait peut-être prématuré d'adopter dans toutes les provinces du pays. Il serait au contraire plus facile d'appliquer le fédéralisme dans les régions sus-indiquées, malgré l'opinion des partisans de l'unitarisme, qui croient que nous n'y sommes pas préparés par une éducation politique convenable comme le sont les peuples de la Suisse et de l'Amérique du Nord, où ce système fonctionne admirablement au grand avantage de tous.
« La solution que nous indiquons serait aussi une garantie pour les partisans du système unitaire contre les intentions extravagantes des cantonalistes, parce que les fédéralistes prudents repousseraient avec indignation toute tentative faite en ce sens, du moment que ce système serait mis à l'essai dans une partie considérable du territoire espagnol. «
Les fédéralistes, même les plus enthousiastes, donnent fréquemment des conseils de prudence. Ainsi le rédacteur de La Avanzada (L'avant-Poste) de Barcelone, D. José Lluhi-Rissech, fédéraliste distingué, dans sa brillante
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étude sur « Le Catalanisme », dit que la forme de l'idéal régional n'est même pas connue de la plupart des partisans du fédéralisme.
« La division du territoire espagnol en quatorze régions n'est une solution ni pratique ni admissible. Pourquoi, se demande M. Rissech? Tout d'abord, parce que ces régions n'existent pas en réalité, et il est de toute logique qu'on ne peut pas organiser ce qui n'existe pas. Ensuite, sur ces quatorze régions, il y en a à peine trois ou quatre bien définies, savoir : la Catalogne, la Galice et les provinces basques.
« Ces régions n'ont |)as (toujours selon l'avis de M. Rissech) une existence spéciale, avec un caractère bien déterminé. L'ancien royaume de Valencia n'est pas une région et dans l'Andalousie il y a des mœurs et des coutumes locales qui différent totalement de celles de l'Aragon, de la Catalogne, de Murcie et de Valencia.
« La liffue de démarcation entre les deux Castilles est arbitraire, car une partie de la vieille Castille est tout à fait distincte de l'autre, baignée par la mer Cantabrique. La province actuelle de Léon peut se constituer en état autonome ou s'allier pour ce but avec une autre province limitrophe, imitant en cela la ligne de conduite suivie par les fédéralistes qui, au 17 mai 1883, ont signé une constitution régionale formée par les provinces de Léon, Valladolid et Zamora avec l'intention d'englober plus tard la région de la vieille Castille.
« Nous ne nous arrêterions plus si nous voulions examiner minutieusement les bases que veulent établir les fédéralistes modernes. Disons seulement que les quatorze régions n'existent pas. Si la Fédération veut adopter ce système, elle disparaîtra infailliblement. »
Nous avons reproduit en entier l'opinion de M. Lluhi
Rissech, quoique la nôtre diffère de la sienne sur certains points. Mais continuons la démonstration de M. Ernest Bark :
« Aux fédéralistes espagnols, qui voient dans la Fédération ibérique le dernier mot de la démocratie, notre idéal ne doit pas paraître efficace. Néanmoins nous persistons à croire que si l'autonomie était appliquée à certaines régions, comme nous l'avons dit plus haut, cela amènerait indubitablement d'heureux résultats, et, en voyant les bienfaits acquis par ce système, les provinces les plus réfractaires au fédéralisme l'accepteraient bientôt.
« De telle manière qu'en passant de la théorie à l'application, beaucoup d'illusions s'évanouiraient, l'on abandonnerait certaines exagérations théoriques du principe fédératif et nous n'assisterions pas à ces luttes fratricides qui ont ensanglanté la Ré])ublique argentine et rendu tristement célèbre le nom du dictateur Rosas. Si nous n'adoptions pas une solution évolutive capable de rapprocher les tendances fédérales et les tendances unitaires qui divisent profondément le républicanisme ibérique, nous ne pourrions pas considérer comme consolidée l'institution républicaine, parce que le pays serait exposé à de terribles conflits comme il s'en produisit dans la République américaine entre les fédéralistes et les unitaires. Et à qui ces conflits profiteraient-ils, sinon aux carlistes et aux monarchistes espagnols, qui ne manqueraient certes pas de prendre ces désordres pour prétexte de renverser le gouvernement populaire comme ils le firent en 1873.
« Le parti unitaire ne devrait pas oublier non plus que nous traversons précisément en ce moment une période caractéristique pour ses tendances centralistes, tendances
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qui se manifestent dans les pays régis fédéralivement comme l'Allemagne, la Suisse et môme l'Autriche et l'Amérique du Nord, quoique pour ces pays les craintes ne soient pas fondées.
« Les avantages du système autonomique que nous proposons seraient immenses et ils déracineraient à jamais les restes du carlisme qui trouve justement sa force principale dans les provinces du nord avec leurs coutumes et leurs mœurs spéciales. Tous les démocrates, tous les monarchistes, y compris Canovas del Castillo et ses partisans qui acceptent le suffrage universel, avec les fédéralistes et leur extrême gauche, les démocrates socialistes, peuvent accepter nos propositions qui, dans notre système politique, ne causent aucune commotion violente. Tous y verraient le chemin libre pour arriver pacifiquement au but de leur idéal. »
Quant à nous, que l'on accepte ou non la proposition de M. Ernest Bark, le plus important est qu'il faut apporter une solution à cet état de choses néfaste, qui n'a déjà que trop duré. Du reste, toutes les idées qui naissent à ce sujet dans le monde politique et littéraire doivent mériter notre accueil et attirer notre attention.
Nous y reviendrons.
Les solutions sont diverses. Examinons-les.
Nous avons d'abord les fédéralistes organiques. Leur but est la réunion des organismes actuels, purement et simplement.
Il y a ensuite ceux qui laissent au Portugal la solution de la question.
204 LA FÉDÉRATION" IBÉHIQUE
Puis le grand parti fédéral espagnol, très nombreux d'ailleurs, qui a sa constitution toute faite, basée sur le pacte synallagmatique de M. Pi y Margall. Il n'accepterait pas, selon toute probabilité, les deux premières solutions.
Il y a enfin ceux qui veulent la reconstitution des anciens Etats du moyen-âge, en laissant à une constituante l'élaboration de la constitution fédérale.
La République une fois proclamée en Espagne et en Portugal, il ne serait pas difficile d'arriver à la réalisation de notre idéal. Les deux gouvernements, espagnol et portugais, entreraient immédiatement en négociations. Ils stipuleraient entre eux les bases de la fédération, en prenant pour point de départ les constitutions de la Suisse et celles des États-Unis d'Amérique. C'est le procédé adopté pour tous les traités entre les différentes nations du monde, traités de commerce, traités diplomatiques, etc. Les bases acceptées par les deux gouvernements, on les soumettrait à l'approbation des Chambres de l'un et de l'autre pays.
De l'abolition des frontières il résulterait pour l'un et l'autre peuple une énorme économie. Il est vrai que le Portugal souffrirait, dans les premiers temps, de la concurrence espagnole, mais il aurait dans Texpansion économique, commerciale, industrielle et agricole de ses produits et de ses exportations une économie immédiate.
Nous pourrions soumettre à la critique de nos lecteurs, un projet de constitution fédérale ibérique. Mais nous ne trouvons pas cela nécessaire pour le moment, car cette constitution doit être le résultat d'un accord politique, fait entre les deux gouvernements de la Péninsule, en tenant compte des circonstances spéciales où se trouvent les deux pays, de leurs sentiments et de leurs aspirations.
corp d'œil u'ensemiîlk 205
Nos lecteurs trouveront plus loin dans le coiiiptorendu du Congrès de Badajoz, des extraits d'uw projet de convention présenté à ce Congrès j)ar M. J^inygdio Garcia.
11 nous sulfit de savoir que, pour la déi'ense de riin el de l'autre peuple, l'armée et la marine espagnoles cl portugaises ne seraient (|u'une seule armée et qu'une seule marine. 11 nous sufïit de savoir que le commerce ainsi que l'industrie et l'agriculture auraient un développement naturel, j^rovoqué par l'établissement de nouvelles relations et l'ouverture de nouveaux marchés. Il nous sullit de savoir que la Fédération ne s'arrêtera pas à la Péninsule, mais qu'elle se prolongera jusqu'au Brésil et jusqu'aux républiques espagnoles de l'Amérique du Sud. Il nous sufilt de savoir que ce rapprochement entre les deux j)euples ne sera pas seulement un i'aj)prochemeut politique, mais surtout un rapprochement économique, financier et humanitaire. Il nous sullit de savoir qu<* cette Fédération, en dehors des alliances américaines, nous apportera aussi l'alliance économique et commerciale de l'Afrique. Il nous suffit de savoir que la proclamation de cette politi([ue sera la fin du régime monarchique, industriel et capitaliste dans la Péninsule. Il nous sufiil de savoir que Fédération est synonyme d'émancipation et que cette émancipation sera en môme temps morale, politique, économique et sociale. Il nous sufïit de savoiique l'adoption de ce système sera l'inauguration d'une nouvelle ère pour la politique européenne. Il nous snlHl de savoir, enfin, que la proclamation de la Fédération ibériqile sera le triomphe de la démocratie et de l'hu inanité !
Nous ne voulons pas discuter si la Péninsule aui'a une s<ude di])lomatie ou deux coi"j)s diplomaticpies distincts.
L\ FEDERATION lUERlQUE
Ce que nous voulons qu'il y ait, c'est un parfait accord entre les aspirations nationales de chaque pays et les intérêts de la Fédération. Ce que nous voulons affirmer, c'est que la liberté et l'autonomie communales et provinciales seront la base du gouvernement fédéral. Ou la Fédération sera organique ou elle sera inorganique; ou elle reposera sur le pacte synallagmatique, ou elle sera faite sur la reconstitution des anciens Etats du moyenàge. Quoiqu'il en soit, la base sera toujours l'autonomie locale, c'est-à-dire la commune libre dans la province libre. Le Portugal conservera son autonomie primitive ainsi que les différents Etats espagnols.
Pour faire une bonne constitution fédérale, il faut tenir compte des conditions où se trouvent les deux peuples au moment de proclamer ce nouveau régime. Voilà pourquoi tout projet fait à l'avance serait superflu. L'histoire et la nature nous fournissent des éléments suffisants pour arriver à la réalisation de notre œuvre. Faisons des vœux pour que les deux républiques soient d'abord bien établies. Le reste sera une conséquence logique et rationnelle des événements.
A ce sujet, fixons encore la méthode à suivre :
La liberté, réalisée par les civilisations historiques, consiste dans l'indépendance et l'existence harmoniques, de Vlndividu et de YEtat (1).
Nous voulons donc :
1° La fédération des communes;
2° La fédération des provinces légiférant dans une
(1) TlIEOPHILO BraGA.
COUP d'œil d'ensemble 207
grande asscmljlée nationale. Celle-ci sanctionnerait, au point de vue de l'intérêt général, les déterminations des assemblées provinciales, en veillant sur Taiitonomie et l'intégrité de la nation.
Lamennais, qui ne doit pas être suspect, disait :
« Lorsqu'un arbre est seul, il est battu des vents et dépouillé de ses feuilles; et ses branches, au lieu de s'élever, s'abaissent comme si elles cherchaient la terre.
« Lorsqu'une plante est seule, ne trouvant point d'abri contre l'ardeur du soleil, elle languit, se dessèche et meurt.
« Lorsqu'un homme est seid, le vent de la puissance le courbe vers la terre, et l'ardeur de la convoitise des grands de ce monde absorjje la sève qui le nourrit.
« Ne soyez donc point comme la plante et comme rar])re qui sont seuls : mais unissez-vous les uns aux ;uitres, appuyez-vous et abritez-vous mutuellement!
« Tant que vous serez désunis et que chacun de vous ne songera qu'à lui-même, vous n'avez rien à espérer que souffrance, malheur et oppression.
« Qu'y a-t-il de plus faible que le passereau et de plus désarmé que l'hirondelle? Cependant quand l'oiseau de proie parait, les hirondelles et les passereaux parviennent à le chasser, en se rassemblant autour de lui, et le poursuivent tous emsemble.
<c Prenez exemple sur le passereau et sur l'hirondelle.
« Celui qui se sépare de ses frères, la crainte le suit <|uand il marche, cette crainte s'assied près de lui quand il repose et ne le quitte même pas pendant le sommeil.
« Donc, si l'on vous demande : Combien êtes-vous? répondez : « Nous sommes un, car nos frères c'est nous, et nous, c'est nos frères. »
Les petites nations ne peuvent pas s'isoler, sous peine
208 LA FÉDÉRATION IBÉIUQUE
d'être réduites par les grandes puissances à de simples expressions géographiques, comme le disait Metternich en parlant de l'Italie.
L'Espagne n'arrivera jamais à une fédération complète, si elle n'est pas d'accord avec le Portugal, car la Fédération ne ])Ourra être ni espagnole, ni portugaise, mais péninsulaire et ibérique. Pour y arriver, il faut le concours et l'adhésion des deux peuples.
Voilà pourquoi les républicains espagnols et les républicains portugais sont absolument d'accord sur ce point. A Valladolid comme à Madrid, à Madrid comme à Barcelone, à Barcelone comme à Carthagène, à Garthagène comme à Valence, à Valence comme à Séville, à Séville comme à Badajoz, à Badajoz comme à la Corogne, à la Corogne comme à Porto, à Porto comme à Coimbre, à Coïmbre comme à Lisbonne, partout l'idée d'une Fédération ibérique gagne les esprits.
La Bépublique sera pour la Péninsule la fin de l'alliance anglaise, et l'alliance anglaise finie, c'est la fédération avec l'Espagne qui commencera.
En Espagne, est-il nécessaire de le dire? tout le monde souhaite la fédération. Il nous est impossible de citer ici tous les noms de ces travailleurs audacieux, de cette phalange hardie et fière qui augmente tous les jours. Nous avons encore à l'esprit ce noble enthousiasme de nos frères espagnols, nous nous souvenons des ardentes et généreuses paroles prononcées par cette jeunesse pleine d'espérance et de foi, et dont le cœur vibre et palpite violemment pour une cause de justice et d'humanité. En ce moment nous enregistrons les adhésions à notre cause qui nous sont arrivées de tous les points de l'Espagne : à Saragosse, c'est Marceliano Ysabal et INIontestruc; à Salamanque, c'est l'illustre professeur Soms y Castelin;
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à Badajoz. c'est Ruben LaiiJa, Luis de ]Monlall)an ; à la Corogne, c'est Feinandez Latorre ; à Barcelone, c'est Salas Anton, Odon de Buen, Pedro Glosas, Baldomero Lostau, Christobal Litrân, Valentins Almirall Limas ; à Segovia, c'est Luis Calderon; à Bilbao, c'est Yerdes Monténégro; à Valladolid, c'est Emilio Garcia, Manoel et Rafaël Ortiz,Taladriz, Lucas Guerra, Martinez, Cantalapiedra, etc.; à Burgos, c'est Brioso; à Vigo, c'est Pedro Molins; à Madrid, ce sont tous les amis dont nous avons déjà parlé, et d'autres encore dont les noms nous échappent.
A l'heure cpi'il est, le mouvement fédéraliste se signale dans tout le Portugal. Les journaux républicains de ce pays défendent cette idée avec chaleur et enthousiasme.
« Le fédéralisme, vient d'écrire notre sympathique ami Teixeira Bastos, est la phase la plus parfaite du progrès social. La preuve de la supériorité des institutions fédérales sur toutes les autres se rencontre dans le fait historique de l'Egypte qui maintient, grâce à un système fédératif, son équilibre politique depuis quatre mille ans, malgré que la fédéiation des villes du Delta (qui a succédé aux dynasties aristocratiques) soit imparfaite puisqu'elle ne s'appuie ])as sur la démocratie.
(( Aujourd'hui, l'Europe marche à grands pas vers le fédéralisme, qui est la phase normale de l'humanité. Cette phase sera garantie par les mœurs démocratiques, coordonnées par une organisation sociale nouvelle. En attendant qu'on puisse atteindre cette perfection sociale, l'équilibre des futurs Etats-Unis d'Europe se maintiendra o-ràce à la fédération et durera au moins autant que la vieille civilisation égyptienne. »
Les conférences se succèdent. A V Académie de Vinstriictioii populaire^ centre ouvrier de Lisbonne, M. Gomes da Silva, orateur de grand talent et un des journalistes les
plus distingués du parti républicain portugais, vient aussi de faire, sur la Fédération péninsulaire, une brillante dissertation qui a été très acclamée par un nombreux auditoire.
Afin que nos lecteurs soient bien pénétrés des sentiments qui animent les membres du parti républicain portugais, nous allons donner le résumé de cette brillante conférence parue dans l'organe républicain 0 Dia^ dont ]M. Gomes da Silva est le directeur politique.
Après avoir remercié l'assemblée de l'honneur qu'elle lui faisait en l'appelant à parler après deux illustres conférenciers, M. Gomes da Silva s'exprime ainsi :
(( Je ne saurais mieux débuter dans cette tâche qu'en choisissant comme argument de cette causerie les derniers événements qui se sont succédés en Espagne. Ces événements ne peuvent pas être rigoureusement appréciés si on méconnaît l'histoire de la politique espagnole dans ce siècle qui est à sa fin.
« Tout en passant rapidement sur les phases politiques de l'Espagne actuelle, nul ne peut estimer la juste portée des dernières élections qui eurent lieu dans ce pays et faire une véritable prophétie sur les destinées de cette illustre nation.
« Il n'entre pas dans nos idées de donner des leçons à cette assemblée, mais simplement de rappeler devant elle une page d'histoire que le peuple portugais devrait toujours avoir sous les yeux lorsqu'il s'agit d'étudier les faits actuels et d'en donner l'explication. Le meilleur moyen pour un peuple de démontrer sa sympathie à un autre peuple avec lequel il identifie ses aspirations, c'est d'étudier la vie, les mœurs et les hommes du pays, dont il entend pénétrer les sentiments. Beaucoup d'écrivains illustres se sont occupés de notre vie nationale. Il est
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donc indispensable qiTen en faisant autant nous payions cette dette de reconnaissance.
« Le moment nous paraît opportun, surtout aujourd'hui qu'on commence à désavouer les vieilles alliances portugaises et que notre sensibilité patriotique s'irrite fort de voir l'intervention étrangfère se mêler de notre administration intérieure et de la direction de notre politique. Le peu d'étendue et la faiblesse de notre pays imposent au gouvernement de Portugal une nouvelle orientation relativement aux alliances internationales. L'isolement ne convient à aucune nation, si puissante et si forte qu'elle soit, et les alliances doivent avoir surtout pour base des intérêts identiques.
« Le peuple devrait pourtant être fixé sur le choix de ses alliés, ne j)lus obéir à des attraits éphémères et subordonner ses attractions au sentiment de la raison, d'accord avec la conformité des races. Pour cela il faut se convaincre que depuis un siècle, la politique et les intérêts de l'Espagne s'identifient avec ceux du Portugal.
« En notre qualité de républicain, nous nous sommes souvent occupés des arguments choisis pour amener l'entente entre ces deux peuples et c'est surtout en laison de notre amour profond pour notre pays que nous avons suivi et partagé les développements du parti démocratique. Le centenaire de Camoëns, véritable synthèse des aspirations patriotiques de notre pays, a donné à la démocratie un des élans les plus ardents. La triste date du 11 janvier 1890 a enrichi ce parti d'adhésions précieuses. Aussi, soit pour critiquer la politique espagnole, soit pour défendre notre alliance future avec cette nation, nous ne devons jamais oublier un instant l'amour qui nous lie, dès le berceau, à cette terre.
« Nous désirerions pouvoir non-seulement dire cela
devant cette assemblée, mais encore le crier bien haut, de façon que tous nos compatriotes puissent l'entendre.
« Nous pourrions citer plusieurs faits qui prouveraient qu'en Portugal le patriotisme a toujours été allié avec le progrès de la démocratie et, pour mériter l'estime des Espagnols qui sont les meilleurs patiiotes du monde, il est surtout nécessaire de mettre en évidence qu'il n'y aurait ni gloire, ni force, ni richesses, qui compenseraient le sacrifice de notre autonomie.
« L'histoire de l'Espagne est féconde en épisodes brillants.et il nous est facile d'en détacher quelques-uns pour attirer l'attention de nos auditeurs; mais nous ne choisirons que ceux qui appartiennent au xix^ siècle, soit parce que nous les jugeons plus appropriés à notre sujet, soit parce qu'ils sont plus en rapport avec nos aspirations et avec le caractère de nos voisins, caractère qui fut toujours chevaleresque. N'oublions pas que nous avons lutté avec cette nation et que nous avons de commun avec elle les martyrs et les conquêtes.
« Décrire, même à larges traits, le chemin parcouru par rEs])agne dans l'œuvre de la civilisation serait un travail de longue haleine, ainsi que décrire le caractère de ce peuple, la pureté de sa race, la vivacité de son esprit chevaleresque et aventurier. Nous nous bornerons à citer les périodes les plus saillantes de son histoire. »
Nous sommes obligés de résumer seulement les points principaux de la belle conférence de M. Gomes da Silva, car si nous suivions pas à pas le brillant orateur dans ses savantes pérégrinations à travers, l'histoire, cela nous éloignerait beaucoup trop du sujet qui nous préoccupe.
L'orateur énumère, par ordre chronologique, les faits les plus importants de l'histoire du Portugal au xix'^ siècle ; et, faisant un parallèle avec l'histoire de l'Espagne à la
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même époque et parcourant rapidement les origines de la Révolution française, son influence dans la Péninsule, il compare la conduite de Joseph I"' et du marquis de Pombal, son ministre, avec celle de Charles III et du comte de Florida Blanca.
Il entre ensuite dans la période révolutionnaire où le xix" siècle prit naissance, montre les eflorts faits pour résister à l'invasion des armées napoléoniennes, le rôle de Joseph VI, Charles VI, Ferdinand XII, et, au milieu du frémissement de l'assemblée entière, l'orateur portugais fait un saisissant tableau des luttes pour l'indépendance : les conquêtes libérales, la constitution de Cadix, la constitution portugaise de 1820 qui, après la réaction, aboutirent à la restauration des anciens pouvoirs dans les deux pays. Lorsque le Portugal, grâce à l'ardente propagande de Fernandes Thomaz, se révolta et chassa les Anglais, l'Espagne eut aussi son valeureux général Riego qui combattit et sut mourir pour la liberté de son pays. A ce glorieux souvenir évoqué d'une voix vibrante, l'assemblée, vivement émue, éclate en applaudissements retentissants.
Le calme rétabli, M. Gomesda Silva trace avec une rare finesse d'esprit les épisodes brillants de la révolution de 1868 d'où malheureusement est sortie la division qui pèse aujourd'hui sur la politique espagnole .
Depuis ce temps les faits s'embrouillent de telle façon que les différentes nuances libérales n'ont pas pu encore prendre une ligne de conduite bien déterminée ; mais cet état de choses ne peut pas durer plus longtemps. Le désir de l'union et de l'entente s'est manifesté déjà à plusieurs reprises.
M. Gomes da Silva trace ensuite le portrait des tyrans de l'Espagne, dévoilant la ruse du roi Ferdinand, l'insou-
ciance des reines Christine et Isabelle; et dépeint, avec de vives couleurs, le profil sanguinaire de Narvaez, depuis la réaction de 1848 jusqu'à la victoire d'Alcolea. Ce n'est qu'en 1868 que le peuple espagnol rentre en possession de ses droits et que dans un moment de juste colère il écrase la tyrannie royale et l'oligarchie des généraux.
Historien impartial, M. Gomes da Silva critique la révolution de 1868, disant qu'on dut sa défaite aux indécisions et aux iiu ertitudes des monarchistes libéraux et même des républicains. La conspiration de Cadix faite pour détruire le passé ne sait pas préparer et consolider l'œuvre future. L'orateur suit pas à pas cette période historique où l'Espagne, délivrée des Bourbons, parcourt l'Europe en quête d'un roi qu'elle trouva dans la personne d'Amédée, fils du roi d'Italie. L'histoire enremstrera ce fait comme une punition des partis libéraux de l'Espagne. Amédée donna un bel exemple de sagesse en se retirant et en renonçant au trône.
C'est alors que commencèrent les difficultés. Le refus d'Amédée amena la proclamation de la République, mais la faiblesse du gouvernement d'alors ne put donner la vigueur nécessaire au bon fonctionnement du nouveau régime. Nul n'ignore les moyens employés par le général Pavie pour vaincre la République et les républicains espagnols.
Le conférencier passe en revue les phases principales de la vie politique de Salineron, Castelar, Zorilla et des autres membres du gouvernement espagnol.
Parlant du règne d'Alphonse XII, l'orateur montre le rôle joué par deux hommes d'Etal : Canovas et Sagasta, qui furent toujours ses conseillers intimes , quoique d'opinions différentes, malgré leur réel talent comme hommes d'Etat. La politique de Canovas est aujourd'hui
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écartée, grâce surtout aux dernières élections, résultat de deux phénomènes : l'entente et l'union des répujjlicains et les concessions faites par Sagasta.
La conclusion de ces différents faits politiques qui se succèdent en Espagne est que la République s'impose, non pour tomber comme en 1873, mais pour devenir le régime définitif du gouvernement espagnol. Ce régime sera stable et donnera d'excellents résultats si les républicains au pouvoir mettent à l'étude les réformes économiques et sociales, seules capables de régénc'rer la nation espagnole.
La fin de cette brillante conférence, que nous avons dû résumer dans ses points principaux, fut saluée par les applaudissements prolongés de toute l'assemblée et les félicitations ne furent pas ménagées au sympathique orateur.
Cela nous prouve une fois de plus qu'une môme âme vibre et palpité dans l'un et l'autre peuple de la péninsule.
Donc, si cette aspiration existe dans les esprits, il n'y a qu'à la traduire en faits.
Pour cela, un moyen s'impose à l'Espagne et au Portugal, c'est la proclamation de la République.
Tâchons de la faire !
Le députéde Lisbonne, ]M.EduardodeAbreu,aprononcé dernièrement à la Chambre des députés un discours sur les scandales de la monarchie. Ce discours a provoqué la chute du ministère Dias Ferreira. Le retentissement de sa parole énergique, éloquente et incisive, a été énorme dans la Péninsule. M. Eduardo de Abreu est un orateur
de grand talent, qui joint à une parole facile et élégante une rare audace. Il fut élu député de Lisbonne à une grande majorité. Jeune, riche et indépendant, M. de Abreu a un brillant avenir devant lui. Cet ardent républicain comprend comme nous la nécessité d'une fédération ibérique. « Je deviens de plus en plus fédéraliste, » nous disait-il il y a quelque temps.
Remarquons aussi que M. de Abreu, doué d'une activité prodigieuse, rendra de réels services à la cause de la fédération ibérique et nous sommes certains que la lecture de notre ouvrage augmentera en lui le désir de consacrer ses belles facultés à cette noble cause.
Nous avons donné plus haut le résumé d'une conférence d'un des militants du parti républicain portugais. Voici maintenant la traduction textuelle d'un intéressant article publié par Las Dominicales, de Madrid :
C'EST LE MOMEiNT !
« Oui, c'est le moment de faire le premier pas qui doit réaliser les aspirations des républicains portugais et espagnols et préparer la base de cette entente qui doit consolider la liberté et l'indépendance de ces deux pays.
« Le résultat obtenu par le peuple de Madrid aux dernières élections a eu un grand retentissement en Portugal. Les penseurs de ce pays sont convaincus que la question qui leur tient le plus à cœur est une question internationale ; Vunion fo/'cée avec l'Angleterre conduit le Portugal à la ruine, l'union libre avec l'Espagne le sauvera.
« C'est pour cela que les républicains portugais se sont
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réjouis (lu triomphe des républicains espagnols et ils annoncent cette victoire dans leurs journaux, avec des expressions de joie, comme un heureux présage de leur émancipation.
« Les hommes les plus éminents du parli républicain portugais se sont empressés d'adresser des félicitations aux chefs républicains espagnols.
« Outre les félicitations personnelles, ils ont envoyé un téléoframme collectif dont voici le texte :
« Lisbonne, 8 mars 1893.
« Les soussignés saluent la noble nation espagnole et félicitent avec enthousiasme les députés républicains élus, souhaitant que les sentiments communs d'idées et d'aspirations puissent resserrer les liens qui unissent les deux nations amies.
« Ont signé :
« Jacintho Nunes. — Eduardo de Abreu. — Teixeira DE QuEiRoz. — Alves Gorrèa. — Gecilio de Souza. — MagaluÀes Lima. — Gomes da Silva. »
« La signature des députés et des hommes les plus en vue de la démocratie portugaise au bas de ce document a une importance caractéristique.
« Au milieu du xvii" siècle, les Portugais criaient : Mort à Madrid !
« A la fin du xix^ siècle, ils crient : Vive Madrid!
« Pourquoi ce changement?
« Parce qu'au xvii*^ siècle, il y avait en Espagne des rois autrichiens, hôtes misanthropes de l'Escurial, qui tramaient dans l'ombre la domination et l'esclavage du Portugal; au xix« siècle, il y a un peuple ami, ardent républicain, disposé à travailler non-seulement pour la liberté de ses voisins, mais pour la liberté du monde entier.
« Aiijoiircriiiii, la monarchie a perdu le Portugal. Avec elle, ce pays tombe en ruines. Voici ce qui arrive : Malgré une Chambre bien dressée comme la nôtre, malgré une majorité exagérée comme elle l'est chez nous, Dias Ferreira tombe du pouvoir comme est tombé Sagasta à la Chambre espagnole.
« Le pouvoir monarchique est entré dans cet état pathologique que la médecine appelle la décomposition. Ses fibres, ses tissus, ses nerfs se détendent. Ce fait arrive simultanément en Espagne et en Portugal. Pour ces deux pays, il y a une heure que les catholiques appellent providentielle. Un pouvoir occulte pousse ces deux peuples à faire des efforts communs pour précipiter en même temps dans l'abîme les pouvoirs privilégiés qui les gouvernent.
« Nous ne dirons pas que ce pouvoir occulte c'est la providence. Non ! Ce pouvoir c'est vous, o vaillants républicains de Lisbonne, qui avez envoyé vos députés à la Chambre ; c'est vous, vaillants républicains de Porto, qui avez envoyé siéger les vôtres, et qui auparavant avez lancé dans les rues le cri retentissant de : Vive la République ! C'est vous aussi , prudents et courageux républicains espagnols qui, en concentrant vos efforts tenaces et gigantesques, avez livré une bataille meurtrière à la monarchie, aux portes mêmes de son palais.
« Pour en finir avec cette miraculeuse providence, nous déclarons une fois pour toutes que ce sont seulement les efforts patients, modestes et laborieux d'un groupe de militants qui ont pu réaliser ce grand événement social qui change le gouvernement et le sort d'un pays, et nous croyons que cette heure providentielle est pour le Portugal et l'Espagne une heure critique et solennelle.
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« Il est donc urgent que tous ceux qui sont animés des mêmes sentiments réfléchissent sur les graves devoirs que leur imposent la situation et les temps présents. Ceux qui n'agissent pas ainsi ne sont dignes ni de leur siècle ni de leur patrie.
« En France, les hommes politiques qui ne s'occupent pas du prestige de la patrie sont méprisés ; les patriotes disposés à donner leur sang pour la revanche sont, au contraire, portés en triomphe.
« Pourtant, TAlsace-Lorraine n'a pas pour la France la même importance que le Portugal a pour FEspagne. Elle n'a pas, comme le Portugal, près de cinq millions d'habitants et un restant de pouvoir colonial en Afrique et en Asie, pour la possession duquel n'importe quelle nation donnerait ses meilleures troupes et ses plus grandes richesses. Pour les Espagnols, le Portugal représente une valeur bien plus importante que l'Alsace ne l'est pour la France,
« De son coté, l'Alsace-Lorraine n'a pas, comme l'Espagne, dix-sept millions d'habitants et ne possède pas un joyau comme les îles Philippines ou une perle précieuse comme l'île de Cuba. Mais l'extension et la beauté du territoire n'est rien en comparaison des sentiments qui unissent les pays de la péninsule ibérique. Quelle place tient l'Alsace-Lorraine dans l'histoire ? Celle d'une province qui passe d'une nation à l'autre selon les conditions imposées par la force brutale.
« Qu'est-ce que le Portugal ? La nation qui a rempli de son nom le monde à la fin du xv* siècle. Qu'est-ce que l'Espagne? La nation qui, elle aussi, a rempli le monde du bruit de ses exploits à la fin du xvi'' siècle. Il n'y a donc pas de comparaison' au point de vue de la valeur historique entre l'union de la France à l'Alsace-Lorraine
220 LA rÉDKHATION IBERIQUE
et runioii du Portugal à l'Espagne. Partant, si les Français et les Alsaciens sont disposés à prendre les armes pour réaliser cette union, que devront faire les Portugais et les Espagnols pour réaliser la leur ?
« Il est bien entendu, et point ne serait besoin de le répéter, qu'il ne s'agit pas ici d'une luiion comme celle de l'Alsace avec la France, il ne s'agit pas de faire du Portugal une province de l'Espagne ou vice-versa. Il s'agit d'unir les pouvoirs des deux pays ; il s'agit d'une Fédération. Et cette union fédérative ne serait-elle pas meilleure que la confusion centralisatrice de la monarchie qui, pour donner de la vigueur à l'ensemble de la péninsule, commence par en arracher les parties vitales ?
« Ce sera justement cette forme de lien qid, rapprochant l'Espagne et le Portugal, fortifiera la vitalité intérieure des deux pays et ce rapprochement aura un retentissement bien plus important dans le monde entier que l'union de l'Alsace avec la France.
« L'union péninsulaire n'inspirera de craintes à personne parce qu'elle ne sera pas réalisée par la guerre ; au contraire, elle sera saluée avec enthousiasme par l'humanité civilisée, parce qu'elle représente l'amour, la liberté et la paix,
« Les financiers de l'Europe, qui ne s'occupent qu'à thésauriser et qui crient à tue-téte que le Portugal est déclaré en faillite, ne devraient-ils pas, même au nom de leurs intérêts, appuyer la Fédération ibérique? Le premier acte du gouvernement péninsulaire ne serait-il pas la déclaration de solidarité pour les dettes des deux pays unis ? Voilà comment serait résolue la question de la Dette portugaise, qui intéresse si vivement ces messieurs. La solution que nous proposons n'est-elle pas logique et utile à tous ? Si la Fédération ibérique représente et
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garantit tant crintérèts, il est nécessaire que tout le monde se mette à l'œuvre pour ol)tenir ce résultat.
« Les démocraties espagiujle et {portugaise travaillent ardemment à ce but, mais il faut (jue les républicains et les démocrates de tous les |)ays, hommes d'Etat, journalistes, écrivains, penseurs, etc., s'intéressent à cette œuvre de régrénération humaine.
« Lorsqu'on doit réaliser une œuvre nationale, tous les efForts doivent se concentrer vers l'univre commune. C'est ainsi que nos pères ont l'ait au commencement du siècle lorsqu'il s'est agi de défendre leur indépendance. A l'heure actuelle, le Portugal et l'Espagne sont-ils libres? Le ministère portugais Dias Ferreira, qui est tombé du pouvoir j)ar suite d'un froncement de sourcils que lui a fait l'empereur allemand, peut nous répondre.
« Nous ne demandons pas que les hommes suivent l'exemple de nos pères, qu'ils laissent le fer des charrues pour prendre l'épée, non. Ce que nous demandons, c'est un appui moral ; ce (|ue nous demandons aux peuples du monde entier, c'est une pensée, une att(;ntion, un mot en faveui" de notre cause; nous vous demandons cette force qui attire l'opinion publique et décide les grandes batailles de la vie. Nous demandons surtout à ce peuple espagnol, qui sait toujours se montrer grand et magnanime, qu'il nous d(j)nne son appui afin que, d'un robuste coup d'épaule, nous puissions jeter à terre le vieil édifice monarchique.
« Vous, jeunesse intelligenfe, qui bataillez dans la presse de toute nuance, élevez vos âmes dans les régions supérieures, ne vous laissez pas traîner dans cette littérature abjecte qui vous ronge; apprenez à réfléchir et à comprendre que votre devoir est d'appliquer l'intelligence et le talent que la nature vous a donnés à nous aider dans la
réalisation d'une œuvre grande, sérieuse et digne de notre nation. Que votre plume ne serve pas à la basse flagornerie des puissants, mais qu'elle raconte au public les hauts faits de notre pays, afin qu'il apprenne à reconquérir la place qui lui est due au milieu des nations civilisées. N'occupez pas votre talent d'écrivain à raconter des crimes épouvantables ou des contes d'enfant. Tout est petit et insignifiant à côté de cette question de la Fédération qui doit unir l'Espagne et le Portugal. Celui qui après avoir reconnu le bien que peut faire à notre pays l'union que nous préconisons, et qui ne s'applique pas à organiser une active propagande dans sa sphère sociale, est indigne du nom de citoyen et de patriote.
« Du reste, tout est prêt pour commencer cette œuvre fédérative. A la tête des républicains portugais il y a un groupe d'hommes actifs, intègres et vertueux. De ce groupe émane la foi sincère, l'enthousiasme, l'énergie et l'avenir. Que peut espérer le Portugal de Nunes, de Abreu, de tous les chefs républicains, sinon de la dignité, de la sagesse et de l'honneur?
« En Espagne, il en est de même. Avec Salmeron, Zorîlla, Pi y Margall et le nombreux état-major qui les entoure, ne possède-t-on pas l'intégrité, la sagesse et l'honorabilité?
« Ces centres de force morale accumulée pendant vingt ans de lutte contre tous les obstacles qui se sont présentés et une existence entière, consacrée à l'étude et au travail, présentent, dans les deux pays, des garanties pour la solidité du gouvernement républicain que nous allons fonder. Ces groupes de chefs républicains représentent la lumière nouvelle, destinée à purifier l'air corrompu par les monarchies des deux pays.
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(( Le moment est propice pour réaliser une action commune qui représente la volonté du peuple, et cela à la face du monde entier. Que les deux groupes de chefs républicains s'unissent, qu'ils se serrent la main et qu'ils proclament l'union des deux nouveaux régimes qu'ils vont fonder.
« Députés et journalistes espagnols; députés et journalistes portugais, allons tous à Badajoz. Là, nous célébrerons un pacte solennel par lequel nous apprendrons au monde entier qu'il y a un problème bien plus important à résoudre que l'union italienne ou allemande; bien plus important aussi que la réintégration de l'Alsace-Lorraine à la France. Ce problème à résoudre, c'est la Fédération ibérique.
« Nous entendrons alors un retentissement immense. Et ce ne sera pas seulement l'Europe qui se réjouira de cet acte; ce sera toute l'humanité.
« L'Amérique qui demeure froide devant le problème du retour de l'Alsace à la France, l'Amérique tressaillera d'allégresse en voyant les deux fractions de sa mèrepatrie s'embrasser et se jurer une amitié éternelle. Le Brésil et toutes les Républiques hispano-américaines, joindront leurs voix aux nôtres, et du fond des mers les restes de nos ancêtres tressailleront d'aise devant la nouvelle alliance de la démocratie ibérique.
« Républicains portugais et espagnols, pour compléter cette victoire, allons tous à Badajoz. C'est le moment! »
Nos lecteurs peuvent donc se rendre compte de la situation. L'intéressant article de Las Dominicales résume avec une netteté parfaite l'état des esprits.
Que conclure de tout cela ? Que nous sommes en nombre et que la partie intellectuelle du pays est avec
nous. Donc, Favenir nous appartient. Les républicains portugais aiment leur pays et ne sacrifieront jamais son indépendance à une aventure quelconque. C'est le raisonnement et la logique qui nous poussent à la fédération; c'est l'amour de notre patrie qui nous guide. « Dans cette question capitale, écrivait, il y a peu de jours encore, un des apôtres les plus ardents de la paix, notre honorable contrère, E. Arnaud (1), dans cette question capitale plus que dans toute autre, la volonté de tous est souveraine : il n'existe pas, quoiqu'on en ait pu dire, de loi naturelle, de loi matérielle ou de loi surnaturelle qui puisse y mettre obstacle. »
Le droit qu'ont les populations de disposer librement d'elles-mêmes, est aujourd'hui indiscutable. Que le peuple espagnol et le peuple portugais se préparent donc à disposer librement de leur volonté, et la Fédération ibérique sera bientôt un fait dont les conséquences exceptionnelles et multiples se feront sentir dans tout le monde, par le triomphe de la démocratie et de la République !
(1; Les Etats-Unis d'Europe.
Le fédéralisme est un groupement qui consliUuune véritable unité parce cpi'elle est moralr avant d'être matérielle.
E. LlîVKRDAVS.
Les origines du Fédéralisme. — Les hommes d'État français et le Comité fédéraliste de Nancy. — Internationalisme et militarisme. — L'esprit fédéral en Espagne. — La défense de la patrie et l'organisation fédérale. — Déshonorons la guerre! — A Paris. — Les provinces portugaises. — Notre idéal. — Conclusion.
Si quelque chose démontre la maturité d'un principe, c'est l'explosion presque simultanée des sentiments qu'il évoque dans plusieurs pays à la fois. Le principe fédératif se présente donc comme la meilleure base d'organisation et il est également considéré par des peuples longtemps opprimés comme le meilleur système de régénération. Partout où les populations se réveillent, partout où l'espérance d'un avenir se fait jour, on s'attache à l'idée de fédération, qui doit assurer l'avenir de chacun par l'accord de plusieurs, constituer l'unité dans la diversité, et concilier l'autorité d'un droit commun avec la liberté des droits particuliers (1).
Mais pour obtenir ces droits, les peuples sont-ils forcés
(1) E. Regnault : La Province.
de recourir à la Révolution? On serait tenté de le croire, car si on examine l'histoire des peuples, on voit que tout à coup la révolution se réveille et renverse ce qui marche hors de sa voie, sans même qu'on l'entende venir. Elle est aujourd'hui partout, môme alors que les monarques ne la voient nulle part.
Remarquons de plus qu'à chaque fois qu'elle apparaît, son œuvre s'accomplit avec plus de facilité, tant les vieilles idées qui lui faisaient obstacle s'effacent et se perdent. Son action extérieure n'est pas toujours la môme; mais elle se fortifie progressivement sous des formes diverses; et c'est peut-ôtre dans les plus mauvais temps qu'elle gagne le plus de terrain. L'histoire de la Révolution française ne s'est donc terminée ni en 1789, ni en 1814, ni en 1830, ni en 1852, ni en 1870; elle marche encore et elle marchera toujours jusqu'à ce qu'on lui accorde entière satisfaction. La vérité est la seule dynastie qui soit impérissable.
Malgré les solennelles déclamations répétées contre le fédéralisme, nous soutenons que la véritable solution, pour arriver à l'affranchissement d'un peuple, est dans le système fédératif.
Les états, fédéraux qui ont existé jusqu'ici, soit dans l'antiquité, comme les amphictyonies grecques, soit de nos jours, comme les cantons suisses et les Etats-Unis d'Amérique, peuvent nous servir de modèles, quoique leur constitution première ait une toute autre origine que la Confédération Ibérique que nous préconisons.
En effet, les confédérations suisse ou américaine sont nées d'un contrat d'alliance. L'alliance s'est faite entre des Etats indépendants et souverains. Dans ces conditions, chaque Etat se dessaisit d'une portion de sa souveraineté particulière au profit de la souveraineté collective ;
d'où il suit que l'autorité fédérale se compose de l'ensemble de toutes les concessions faites par les autorités cantonales. C'est une centralisation de forces et d'attributions jusque-là séparées. Mais c'est une centralisation limitée dans ses droits et dans son action, car chaque Etat réservant la plénitude de sa souveraineté pour tout ce qui ne fait pas l'objet spécial d'une concession, chacun sait ce qu'il donne, chacun sait ce qu'il garde. La souveraineté particulière s'étant limitée par les concessions faites à la souveraineté collective, demeure illimitée pour tout ce qui est en dehors de ces concessions, tandis (jue la souveraineté collective est, au contraire, renfermée dans le cercle des concessions et ne saurait aller au-delà.
Mais qu'on ne croie pas que les hommes qu'on appelle révolutionnaires soient amis des révolutions : ils ne demanderaient pas mieux que de pouvoir les éviter. Or, pour les éviter, il faut (\ue les lumières du droit et de la liberté pénètrent dans toutes les parties d'un pays.
L'apprentissage de la vie politique se fait dans la liberté du régime fédératif. La commune libre est l'école primaire de la science politi({ue; c'est là ((ue doivent se rencontrer les premières règles de conduite, les premières notions de discipline, les premiers rudiments de la science des affaires publiques. Ce n'est pas la loi qui donne l'esprit d'ordre, c'est l'éducation, et l'on ne saurait demander un sage exercice de la liberté à ceux dont les premiers pas sont enchaînés. Aussi, des écrivains dont l'autorité n'est pas contestée, ont-ils avancé que la forme fédérale est la plus logique parmi celles que l'avenir réserve aux nations européennes.
L'un d'eux, M. Vivien, a dit que le fractionnement opéré en France en 1789, cette division par départements arrangée par Sieyès, reposait sur le caprice; que son
principal but avait été de détruire les choses et les dénominations d'un régime vieux et mauvais, mais que la division provinciale était la véritable et qu'il n'y avait plus d'inconvénient à y rentrer.
11 est certain que la division par province, par race, s'est maintenue et se maintient encore malgré tous les efforts du niveau administratif. La Normandie, la Bourgogne, la Bretagne, la Gascogne, l'Auvergne, gardent presque involontairement leurs noms et leurs vieilles limites, comme elles ont encore conservé avec le code, avec l'unité de mesures, avec Tunité de monnaies et malgré la fusion provoquée par la facilité des communications, leurs mœurs propres, leurs coutumes plus fortes que des lois, leurs idiomes, leurs traditions dans le travail, et les nuances de leur religion. Il y a là une question d'ethnologie, et la loi des climats est plus puissante que les volontés de la politique.
Ce n'est certainement pas au profit de l'absolutisme et des vieilles monarchies que se manifeste cette tendance vers la reconstitution de la province; ce n'est pas non plus au seul profit de la décentralisation, c'est pour le bénéfice de l'histoire, de l'individualité des races; c'est parce qu'il y a nous ne savons quelle révolte de la nature contre cette fusion systématique et arbitraire des sangs et des caractères.
Cette tendance est devenue encore plus logique depuis que les chemins de fer et la télégraphie électrique ont rendu l'action et la surveillance administratives aussi faciles.
Nous croyons intéressant de donner ici l'opinion de M. Ferry sur l'idée de la Fédération eiiFrance. Ces extraits sont tirés d'une lettre que cet homme d'Etat adressait au (jomité décentralisateur de Nancy.
Ce Comité publia un projet de décentralisation au bas duquel on trouvait les signatures de MM. Carnot, Garnier-Pagès, Jules Simon, Vacherot, Pelletan, Guizot, de Montalembert, Berryer, etc.
Voici en quels termes M. Ferry s'cxpriqiait à ce sujet :
« Il n'y a qu'une manière d'être libre, c'est de le vouloir. La liberté se prend, ne se mendie pas. Quand la province voudra, quand l'idée réformatrice aura rallié toutes les forces dispersées ou endormies, toutes les intelligences comprimées, toutes les activités sans emploi que la centralisation déclasse et sacrifie, il n'y aura ni pouvoir ni partis qui tiennent ; le municipalisme sera le maître.
« Est-ce trop attendre de la force expansive des idées justes? Mesurez le chemin parcouru depuis dix ans. A la lumière de nos malheurs, la plupart des libérauxont aperçu que la centralisation et la liberté sont incompatibles. Entre les deux, il faut choisir. L'unité monstrueuse qui nous appauvrit et nous accable, est admirablement adaptée à-certaines entreprises dont on ne peut nier ni l'éclat ni la grandeur; voulez-vous être la nation la plus compacte la plus belliqueuse, la plus dangereuse pour la paix du monde ? Soyez la plus centralisée, c'est-à-dire la plus gouvernée, la plus façonnée à l'obéissance, la plus facile à mettre en mouvement, mais aussi la plus incapable de se conduire elle-même, et la moins propre à la liberté que l'histoire aura connue. Mais si vous voulez être un peuple laborieux, pacifique et libre, vous n'avez que faire d'un pouvoir fort.
« Fractionnez-le donc pour l'affaiblir. Cela semble si banal qu'on ose à peine Fécrire, et pourtant nous avons vu, nous voyons encore, des esprits distingués qui
s'acharnent à la poursuite de cet insoluble problème de donner pour base aux institutions constitutionnelles et aux garanties parlementaires le régime administratif du premier Empire, revu et non amélioré par le second.
« Si la commune n'est pas maîtresse d'elle-même, elle s'énerve et s'atrophie. Elle perd son individualité, elle devient une circonscription administrative, le dernier degré de la hiérarchie, quelque chose de moins qu'un sous-préfet. C'est l'état présent des choses. L'impulsion, la vie arrivent à la commune, non du dedans, mais du dehors. Aussi vit-elle peu, et d'une vie molle et asservie. C'est à la tutelle qu'il faut s'en prendre. »
Notre génération voit s'affirmer les premiers signes avant-coureurs d'un grand renouvellement européen. Sous l'empire des nécessités récemment développées tout est en passe de devenir international. Expositions internationales de l'industrie; — traités de commerce ; — conventions postales et télégraphiques internationales; — associations internationales de spéculateurs pour les entreprises de toutes sortes, soit qu'il s'agisse de percement d'isthmes et de montagnes ou de la construction et de l'exploitation de voies ferrées, ou de l'extraction minière, ou des transports maritimes, etc. ; — coalitions internationales des capitalistes en vue d'écumer sur toute l'étendue des pays civilisés la richesse que le travail produit, et d'absorber, d'un commun accord, la subsistance des
peuples Qu'est-ce qui n'est pas international? Quand
les souverains ne suffisent plus par eux-mêmes à réprimer dans leurs états les rebellions de leurs sujets, ils font appel aux armes d'une puissance voisine pour plier à leurs volontés les travailleurs indigènes, les princes de l'industrie en font venir d'autres de l'étranger. Les capitalistes de tous les pays s'unissent dans l'exploitation des
peuples comme les peuples se donnent la main pour la revendication de leurs droits.
Dans le précédent chapitre nous avons démontré que la Commune de Paris en 1871 fut un mouvement fédéraliste. Ce mouvement eut surtout un caractère international en faveur de la paix et de l'union des peuples.
Voici quelques documents historiques à ce sujet, car si c'est désormais un point acquis à l'histoire que le mouvement communaliste de 1871 eut un caractère fédératif et international il est certain que depuis cette époque, l'idée a fait un grand pas. Nous croyons utile à la propagande que nous avons entreprise en faveur de la Fédération ibérique de grouper tous les principaux faits qui se rattachent à cette idée.
Les sections françaises de l'Association Internationale adressèrent à cette époque aux ouvriers de tous les pays la protestation suivante :
Travailleurs,
« Une fois encore, sous prétexte d'équilibre européen, d'honneur national, des ambitieux politiques menacent la paix du monde. »
Travailleurs français, allemands, espagnols,
« Que nos voix s'unissent dans un cri de réprobation contre la guerre !
« Aujourd'hui, les sociétés ne peuvent avoir d'autre base légitime que la production et sa répartition équitable.
a La division du travail, en augmentant chaque jour les nécessités de l'échange, a rendu les nations solidaires. »
Nous protestons :
« Contre la destruction systématique de la race humaine; contre la dilapidation de l'or du peuple, qui ne doit servir qu'à féconder le sol et l'industrie ;
« Contre le sang répandu pour la satisfaction odieuse de vanités, d'amour-propre, d'ambitions monarchiques froissées ou inassouvies.
« Oui, de toute notre énergie, nous protestons contre la guerre, comme hommes, comme citoyens, comme travailleurs.
€ La guerre, c'est le réveil des instincts sauvages et des haines nationales.
« La guerre, c'est le moyen détourné des gouvernements pour étouffer les libertés publiques.
« La guerre, c'est l'anéantissement de la richesse générale, œuvre de nos labeurs quotidiens. »
Frères d'Allemagne,
« Au nom de la paix-, n'écoutez pas les voix stipendiées ou serviles, qui chercheraient à vous tromper sur le véritable esprit de la Fraiice;
« Restez sourds à des provocations insensées, car la guerre entre nous serait une guerre fratricide;
« Restez calmes, comme peut le faire, sans compromettre sa dignité, un grand peuple fort et courageux;
« Nos divisions n'amèneraient, des deux côtés du Rhin, que le triomphe complet du despotisme. »
Frères d'Espagne,
« Nous aussi, il y a vingt ans, nous crûmes voir poindre l'aube de la liberté. Que l'histoire de nos fautes vous serve au moins d'exemple. Maîtres aujourd'hui de vos destinées, ne vous courbez pas, comme nous, sous une nouvelle tutelle.
« L'indépendance que .vous avez conquise, déjà scellée de votre sang, est le souverain bien. Sa perte, croyez-nous, est, pour les peuples majeurs, la cause des regrets et des remords les plus amers et les plus poignants.
« Travailleurs de tous pays, quoiqu'il arrive de nos efforts communs, nous, membres de V Association internationale, qui ne connaissons plus de frontières , nous vous adressons, comme un gage de solidarité indissoluble, les vœux et le salut des travailleurs de France. >
La section de Vlnteruatioiiale de Neuilly-sur-Seine, adhéra en ces termes :
« La guerre est-elle juste? Non. La guerre est-elle nationale? Non. — Elle est purement dynastique. — Au nom de l'humanité, de la démocratie, des véritables intérêts de la France, nous donnons notre adhésion complète à la protestation de Y Inter)iationale contre la guerre. »
Aussitôt, d'unljoiit de l'Allemagne à l'autre, — à Brunswick, à Chemnitz, à Berlin, de l'Angleterre, de la Suisse, s'élèvent de pareilles protestations.
« Nous sommes heureux, disaient des milliers de travailleurs, de serrer la main fraternelle qui nous est tendue par des ouvriers de France.
« Nous souvenant du mot d'ordre de notre Association, — Prolétaires de tous jiays, unissez-vous, — nous n'oublierons jamais que les travailleurs de tous les pays sont nos amis et les despotes de toutes les nations nos ennemis.
« Sur les ruines de la vieille société avec ses misères économiques et son délire politique, doit s'élever une société nouvelle dont la règle internationale sera : La paix, parce que la règle nationale sera partout la même : Le travail. »
Et les internationaux de Berlin répondirent :
Travailleurs de France,
a Nous aussi nous voulons la paix, le travail et la liberté! C'est pourquoi nous nous associons de tout notre cœur à votre protestation inspirée d'un ardent enthousiasme contre tous les obstacles mis à notre développement pacifique et principalement par la guerre sauvage. Animés de sentiments fraternels, nous •unissons nos mains aux vôtres, et nous affirmons comme des hommes d'honneur, qui ne savent pas mentir, qu'il ne se trouve pas dans nos cœurs la moindre haine nationale, que nous subissons la force et n'entrons que contraints et forcés dans les bandes guerrières qui vont répandre la misère et la ruine dans les champs paisibles de vos pays.
« Nous aussi, nous sommes hommes du combat. Mais nous voulons combattre en travaillant pacifiquement et de toutes nos forces pour le bien des nôtres et de l'humanité; nous voulons combattre pour lo liberté, l'égalité et la fraternité, combattre contre le despotisme des tyrans qui oppriment la sainte liberté, contre le mensonge et la perfidie de quelque part qu'ils viennent. Solennellement nous nous promettons que ni le bruit des tambours, ni le tonnerre des canons, ni victoire, ni défaite ne nous détourneiont de notre travail pour l'union des prolétaires de tous les pays. Nous aussi, nous ne connaissons plus de frontières, parce que nous savons que des deux côtés du Rhin, dans la vieille Europe comme dans la jeune Amérique, vivent
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nos frères avec lesquels nous sommes prêts à aller à la mort pour le but de nos elTorts : La République sociale. « Vivent la paix, le travail et la liberté !
Aux noms des membres de VAssociatiou internationale des travailleurs de Berlin,
Gustave Kwasniewski.
Ces appels étaient l'expression de la justice et de Thumanité en même temps que du véritable patriotisme. Il est vrai que le prolétariat parisien n'avait pas la force dont il disposera un jour pour mettre à la raison les fantaisies des classes dirigeantes.
Nous avons résumé les écrits et les opinions des publicistes et hommes d'Etat français qui ont développé l'idée de la Fédération en France, mais nous devons dire que c'est surtout en Espagne que cette forme de gouvernement a été particulièrement étudiée. Voici ce que publiait il y a quelques années un écrivain français (1) sur la Fédération en Espagne :
« De tous les pays de l'Europe, l'Espagne, par sa position géographique, est celui qui a le moins à craindre de ses voisins, qui a le moins besoin d'une force permanente. L'Espagne a montré comment elle remplace les armées, lorsque son indépendance est menacée
« Si l'Espagne voulait, quel exemple elle pourrait donner! quelle grande leçon pour les gouvernants et pour les peuples!
(1) Revue c.o)di'.mporaine : L'esprit fédéral en Espagne par A. Germond de Lavigne.
« Déjà, à l'époque du féodalisme, les petits royaumes arabes établis à Grenade, à Séville, à Tolède, à Saragosse, à Léon, n'étaient que des fractions de la nation maure, relevant tous de l'un d'eux, qui avait pour chef un lieutenant du califat de l'Islam. Ils étaient d'origines différentes, selon les époques où ils avaient été fondés, selon les invasions qui leur avaient fourni leur contingent : Arabes de l'Yémen, Maures du Maroc, Kabyles du Djurjura, ou Berbères du Riff ; mais ils agissaient évidemment dans un but et d'après un accord commun. Ils formaient la fédération sarrasine, comme plus tard, sous une apparence monarchique, arbitraire plutôt que régulière, lesdiflérents royaumes espagnols restés royaumes, formaient une union des Espagnes. Si éloignée que soit cette époque, la fédération n'en est pas moins restée, dans les traditions des différents peuples, comme la forme la plus naturelle pour l'administration de la Péninsule, et bien qu'ils se soient un peu fondus entre eux, sous les efforts des monarchies modernes, des systèmes à constitution, les Etats espagnols ont encore conservé tout leur caractère bien particulier, je dirais presque une certaine autonomie.
« Dans les temps modernes, les Basques, malgré toutes les ambitions qui se sont agitées autour d'eux, restent Basques et Gantabres. En vain l'invasion napoléonienne divisa leur sol en départements; en vain la restauration des Bourbons fit trois provinces de leur république; ils se firent un emblème : trois mains réunies, avec la devise : Irurac Bat, « trois en une », et défendent toujours avec ardeur les libertés consacrées par leurs /we/05.
« On ne toucha pas aux Asturies; c'était le berceau des restaurations chrétiennes, et les Asturiensse disent qu'ils sont à eux seuls l'Espagne, de par Pelage et Govadonga.
« L'Aragon est resté indépendant avec des ftieros intacts,
foyer d'indépendance et d'insurrection. Saragosse n'oublie pas que c'est sur le seuil de son palais que le roi courbait la tête devant le juslicia-mayor; elle se rappelle aussi que ce fut violemment que Philippe II fit disparaître cette indépendance, de tout temps regrettée de la nation aragonaise.
« Les Catalans, toujours en révolte, toujours passionnés pour la République, conservent le souvenir du temps où, lorsque leur province était sous la même loi que le royaume d'Aragon, ils partageaient alors le pouvoir législatif avec le souverain ; ils ne reconnaissaient l'autorité de celui-ci qu'en qualité de comte de Barcelone; ils ne payaient d'impôts que ceux auxquels ils consentaient librement; ils ne fournissaient de soldats que ceux qu'il leur plaisait d'accorder.
« La Navarre aussi est encore maîtresse de son administration intérieure. Elle est régie à cet égard par une députation provinciale qui ne relève que d'elle-même; elle a conservé le caractère démocratique de ses vieilles institutions municipales, et ses montagnards des vallées de Bazlan, de Lerin et de Roncevaux sont aussi Basques et aussi jaloux d'indépendance que les Guipuzcoans.
« La Galice est au bout du monde. Ce fut la première province que Pelage appela à seconder son insurrection contre la puissance arabe ; mais les Galiciens n'en restèrent pas moins indépendants. Retranchés derrière leurs torrents, renfermés dans leurs montagnes, ils eurent peu de souci de l'autorité royale, et considérèrent fort peu les comtes que celle-ci chargea de la représenter parmi eux. Les seigneurs étaient maîtres, les vassaux étaient libres. Les Galiciens sont aujourd'hui fort pacifiques et fort insouciants.
« Léon fut au contraire, à la suite d'Oviedo, le véritable
PASSÉ li'T A V KM 11 237
noyau de la monarchie espagnole, et fut la capitale des vingt premiers rois. Léon vit le Cid et les rois du Gid, don Sanclio et don Alfonso. Puis les conquêtes des chrétiens s'étendirent ; la Gastille l'emporta sur Léon ; la royauté alla s'installer à Burgos, emmenant avec elle tout ce qui faisait de Léon une capitale.
« Les Léonais vivent tous de la culture du sol ; ils élèvent dans leurs pâturages si estimés, ces troupeaux nombreux que leurs bergers font émigrer l'hiver vers les grandes landes de l'Estremadure. Mais cependant, ils se sont montrés quelquefois jaloux des libertés publiques, et ils s'unirent aux Castillans lorsque ceux-ci se soulevèrent pour défendre leurs privilèges contre les empiétements de Charles-Quint, alors que les Aragonais, les Catalans et les Valenciens, si fiers cependant de leurs libertés, assistaient insouciants à la lutte.
« Il en est de même de l'Estremadure. L'indifférence, c'est le grand mot en Espagne. Et comment les Estrémenos ne seraient-ils pas indifférents? Ils ne sont pas soixante par lieue carrée, ils ont peu de routes, peu d'industrie et participent peu au mouvement des autres parties du royaume; leur pays appartient à de grands propriétaires, à des communautés; ils ne cultivent pas la terre, ils vivent de la location de leurs pâturages. C'est le pays le plus triste, le plus désolé de l'Espagne et le plus décidé peutêtre à vivre chez lui sans s'inquiéter des autres. Que lui importe la royauté, qui ne s'est jamais occupée de lui? Il aurait plus de chances de devenir quelque chose et de naître à la vie politique s'il avait sa place à garder et son avis à faire prévaloir dans le congrès des provinces espagnoles.
« Les Castilles furent le théâtre des grandes agitations libérales des communeros. Ce n'était pas une faction,
c'était la Castille tout entière qui se souleva contre le despotisme de Gharles-Quint.
« Ce furent les Castillans, qui, parmi leurs vieux privilèges, invoquaient le droit de composer les Cortès de députés élus à la l'ois par le clergé, par la noblesse, par les communes, Tinterdiction à la couronne d'influencer la nomination de ces députés; l'interdiction à aucun membre des Cortès de recevoir, sous peine de mort, une pension ou une place pour lui ou pour quelqu'un des siens; le droit pour les Cortès de se réunir aux époques régulières, lors même qu'elles ne seraient pas convoquées par le roi. Voilà ce qu'étaient les Castilles, les provinces en apparence les plus monarchiques du royaume, mais en même temps les plus convaincues de la puissance et des droits des nationalités. A bien examiner l'organisation du pouvoir en ces temps de gloire pour l'Espagne, la royauté n'était que le premier emploi de la république volontairement conféré par la nation, et bénévolement laissé par elle aux mains des héritiers des premiers élus. La République, ai-je dit? Cervantes, dans son immortel roman, ne met pas d'autre expression dans la bouche de son héros lorsqu'il parle de l'Etat, et c'est une chose remarquable que de voir combien, dans ce livre qui est un modèle à tous les points de vue, ridée de la nation, de la puissance et de la suprématie de la nation prédomine dans toutes les questions de philosophie et de politique développées par ce maniaque sublime qui est le tjpe du citoyen libéral.
« L'esprit indépendant du conquérant arabe est resté l'esprit des populations andalouses, toujours indociles, souvent révolutionnées. Ce qui est particulier à la race andalouse, c'est ce niveau parfait entre les hommes, dans quelque classe qu'ils aient été rangés par les chances sociales. Le grand seigneur et l'homme du peuple se ren-
contrent sur la voie publique et s'abordent ianiilièrement. Chez le premier, ce n'est pas un effort de bienveillance; chez le second, ce n'est pas y\n acte de familiarité inconvenante. Le grand seigneur ne sera jamais impertinemment protecteur; l'homme du peuple n'oublie pas la réserve que lui dictent les usages de la vie sociale. »
Dans cette étude brève, mais pittoresque, M. Germond de Lavigne conclut que le système fédératii" doit être pour cette nation la base de sa réorganisation. Du reste quel serait l'effet de cette réorganisation de l'Espagne sur ces bases historiques ? Ce serait la suppression de l'armée, le retour de cent mille bras à la terre qui les réclame, la fin de ces révolutions de l'épée, les pires de toutes.
Le fédéralisme n'est pas seulement accusé au point de vue de l'ordre politique. On le condamne encore et surtout, sans plus s'être donné la peine d'instruire la cause, pour les conséquences militaires qu'il entraînerait, à ce qu'on assure. On croit qu'un peuple qui adopterait aujourd'hui l'organisation fédérale deviendrait d'abord impuissant à garder son indépendance.
Pour ce qui concerne l'Espagne et le Portugal, dont nous nous occupons spécialement dans cet ouvrage, nos lecteurs n'ont qu'à méditer les magistrales observations développées par M. Machado, le brillant officier de l'armée portugaise, dans le chapitre précédent.
En France, les patriotes disent: « Jusqu'à ce que nous ayons retrouvé notre influence nationale, votre fédéralisme est inopportun : il achèverait la désorganisation de notre force militaire ; il rendrait la nation impuissante à se défendre contre les prétentions hostiles. »
240 LA. FÉDÉRATION IBÉlUQUE
On pourrait demander avant tout, étant donné l'état de désorganisation où le système opposé a conduit tous les pays non-régis par un principe fédératif, jusqu'à quel point il est possible que les nations perdent au change en adoptant le Fédéralisme.
Où a-t-on pris que les peuples en état de Fédération soient les moins aptes à se défendre ? Nous voyons dans l'antiquité la colossale monarchie des Perses, état unitaire, se briser dans son choc contre ce groupe de petits Etats confédérés qui s'appelait la Grèce. Le peuple le plus vaillant, sinon le plus héroïque, qui peut-être exista jamais, celui qui opposa à l'absorption de sa nationalité la résistance la plus étonnante et la plus longue, les Israélites, n'étaient qu'une confédération de tribus. Les Germains à l'époque romaine, confédérés, les Suisses au moyen-âge, également confédérés, surent-ils mal sauvegarder leur indépendance ? Si nous passons aux temps modernes, mal en prit, comme on sait, au grand roi Louis XIV d'attaquer les Provinces-Unies. A une époque plus rapprochée, l'Espagne dévora les armées de Napoléon I"', grâce à l'énergique vitalité de ses traditions communales et fédérales.
C'est en efl'et chez les peuples où s'est conservée la fierté de l'initiative locale que se trouvent les Saragosses qui s'ensevelissent avec létranger sous leurs décombres.
Un écrivain français, dont nous avons eu l'occasion de citer déjà les écrits sur la Fédération, a surtout tracé d'une manière claire et précise le rôle de l'organisation militair-e au j)oint de vue fédéraliste, ^'oici un intéressant passage sur ce sujet.
« L'aj)pareil militaire s'adapte à la forme sociale, d'un peuple ainsi que l'armure se moule sur le corps d'un individu. La force armée d'une nation constituée sur la base
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du Fédéralisme est régionale et fédérale. Nous devons môme dire que c'est seulement chez un peuple ainsi constitué qu'on pourra obtenir, mettant en œuvre toutes les ressources de la nation, une armée vraiment nationale, c'est-à-dire la nation armée, tout entière en armes et sur place.
« Avec celte organisation tout homme de guerre est citoyen, tout citoyen est homme de guerre pour défendre la patrie attaquée ; le pays devient un vaste camp où chacun a son poste marqué à l'avance, son quartier désigné au plus près de sa demeure. La Patrie ne s'offre plus seulement aux yeux du soldat comme un emblème, une formule abstraite, six lettres imprimées sur un morceau d'étoffe. Il n'a cessé d'être avec elle en communion visible ; elle l'enveloppe et le pénètre de sa présence réelle. Les régiments sont des cantons et les corps d'armées des provinces. La guerre venant à éclater, les cantons s'arment, les provinces marchent. On pourra dire littéralement que le pays est debout.
« La milice révolutionnaire qui sauva la France à la fin du siècle dernier fut, ne l'oublions pas, une armée de ce genre. Quelle différence entre ces phalanges civiques, tous les historiens en ont fait la remarque, et les légions prétoriennes qui leur succédèrent ! (1) »
Les milices nationales remplaceront certainement dans la Fédération future des nations les armées permanentes. Cette idée est aussi partagée par les socialistes comme il appert du document important que le parti ouvrier français adressait aux socialistes allemands lors des dernières élections :
(1) Nouvelle organisation de la République, œuvre postliume de E. Leverdays. — 1892.
Vous qui formez le corps d'armée du socialisme international le plus nombi-eux et le mieux discipliné, vous livre/ une bataille rangée contre le militarisme qui écrase l'Europe et menace la paix.
Nous suivons anxieusement les péripéties de votre combat électoral, car de votre victoire nous attendons de grandes choses, nous français socialistes internationaux.
Votre victoire blessera mortellement le parti militaire qui, en commettant « le crime et la faute politique » de l'annexion de l'Alsace- Lorraine, a foulé aux pieds « l'intérêt de l'Allemagne, aussi bien que celui de la France, l'intérêt de la paix, de la liberté européenne et l'intérêt de la civilisation occidentale au profit de la barbarie cosaque. »
Votre victoire sera pour les socialistes internationaux le gage de la prochaine abolition de ces gigantesques armées permanentes qui font dépendre le sort des peuples du caprice d'un despote et des spéculations de financiers cosmopolites ; — de ces armées qui dépouillent, ainsi que des criminels, les soldats de leurs droits politiques, qui les courbent sous l'abrutissante et dégradante discipline de l'obéissance passive, qui, entre les mains des ambitieux, les transforment en instruments de coups d'Etat et entre les mains des capitalistes en instruments d'oppression de la classe ouvrière.
Votre victoire signifiera que le peuple allemand veut que les armées permanentes soient remplacées par des milices nationales qui, si elles sont invincibles lorsqu'il s'agit de défendre la patrie contre l'invasion, ne se prêtent pas aux expéditions coloniales et aux guerres de conquête.
L'établissement des milices nationales sera le fait décisif pour la constitution des Etats-Unis de l'Europe que, unis à vos quatre-vingttrois délégués, nous avons réclamée en 1887, dans ce mémorable Congrès international de Paris qui, en donnant au prolétariat le mot d'ordre du 1" mai, a fait éclater aux yeux de la classe capitaliste la communauté d'idée et d'action de la classe ouvrière des deux mondes.
Et le 1" mai est le sûr garant de l'entente des nations émancipées du joug capitaliste.
Vive la démocratie allemande !
Imagine-t-oii la résistance qu'opposerait à une invasion, stratégiquement parlant, un territoire peuplé de trente-six millions d'habitants, où tout homme valide serait soldat, où chaque localité, ayant ses armes, ses ressources, et aguerrie de longue date, serait en mesure de se défendre avec une énergie tenace ?
Un peuple dont la force militaire serait instituée sur le pied de la résistance fédérale, pourrait prendre pour emblème le hérisson d'un des rois de France : « Qui s'y frotte, s'y pique. »
On se méprendrait beaucoup sur le fond de notre pensée si on s'imaginait qu'en proposant l'organisation fédérale des forces d'un pays, nous avons eu en vue d'appuyer le parti de la guerre. Au contraire, il faut, comme dit Victor Hugo, déshonorer la guerre et reconnaître dans le principe fédératif le seul Irein possible et efficace des temps modernes.
Au point où nous sommes, il faut en arriver à la fédération, si nous ne voulons j)as reculer vers la bar])arie !
Le principe fédératif est le seul qui résiste à l'examen, et qui, appliqué avec prudence, puisse assurer une paix complète, tant à l'intérieur qu'à l'extérieur, entre les classes et entre les nations.
Le programme de la science tend à la fédération appliquée proj)ortionnellement aux circonstances de temps et de lieu.
« Il est indiscutable qu'il convient de trouver une parole d'ordre nous unissant dans une pensée et dans une action; et la parole d'oidre que nous proposons est Fédération.
« La démocratie a souvent invoqué l'abolition des armées permanentes et le désarmement.
« Les raisons de la démocratie sont au nombre de deux : la première, c'est que les armées permanentes alimentent la guerre ofPensive et la provoquent souvent. La seconde, c'est que les armées permanentes coûtent très cher et que, pour assurer la défense de l'Etat, la nation armée suffit, ce qui permet de réaliser de grandes économies.
« La démocratie ne croit donc pas manquer de patriotisme en demandant le désarmement, parce qu'elle pense que désarmer ne veut pas dire réduire le pays à l'impossibilité de se défendre, mais signifie au contraire, ôter tout prétexte et toute cause à la guerre offensive et obtenir avec la nation armée un résultat plus grand de force défensive avec une dépense relativement insignifiante (1). »
Dans la séance du 10 juin 1893, M. Pandolfi a adressé une question au ministre des affaires étrangères sur l'attitude que comptait prendre le gouvernement, à l'égard des comités internationaux de la paix. Le 16 juin 1893, M. Gladstone a prononcé aussi un im.portant discours à la Chambre des communes. Il a déclaré qu'il était heureux de saisir l'occasion qui lui était offerte de combattre en faveur de l'humanité.
« Le militarisme, dit l'orateur, est un fléau et une malédiction pour la civilisation, et la question n'a pas encore été résolue de savoir si le militarisme empêche la guerre ou la provoque. »
La décentralisation administrative et politique s'accentue toujours davantage quand le besoin des grandes armées cesse et l'union sociale se transforme lentement en une vraie et réelle fédération.
Le désarmement, nous, amis de la paix, nous le voulons sérieusement et c'est pour cela que nous voulons avant tout la fédération des peuples, qui en est la garantie la plus sûre. Avant tout, la paix, puis, la réduction de la nation armée.
La vraie décentralisation administrative et politique.
{\) La Fédération et la Paix. Rapport de la quatrième conférence à Berne, août 1892, par le marquis Benjamin Pandolfi, député au Parlement italien.
non-seulement ne brise pas l'union des peuples, mais la raffermit; elle répond à la plus parfaite division du travail : il en résulte par conséquent, dans l'ordre moral, une plus grande liberté et dans l'ordre industriel une plus grande richesse.
« Tous les penseurs progressistes sont d'accord pour reconnaître que les Etats socialistes d'un avenir prochain seront des républiques fédérées et que chacune d'elles ne sera qu'une étroite fédération de communes agrandies et transformées politiquement et socialement.
« La République étant la forme politique de la dignité humaine, les Etats que fonderont les peuples émancipés ne sauraient être que républicains, voire même républicains fédéralistes, car le fédéralisme seul permet de combiner le respect des besoins régionaux particuliers et de l'autonomie relative d'agglomérations secondaires (communales et autres) avec les grands intérêts des nations librement constituées et ceux de la suprême Confédération internationale qui reliera et solidarisera tous les peuples (1). »
En attendant la suprême Confédération internationale, voici l'ordre du jour de la quatrième conférence interparlementaire voté à Berne en 1892 :
Considérant :
Que la paix en Europe est une condition indispensable de civilisation et qu'elle n'est pas possible sans la justice et par conséquent sans l'union,
Fait des vœux :
Pour que l'idée d'une confédération d'Etats, tendant à définir le droit international et à favoriser la fraternité des peuples, puisse recueillir le plus grand nombre de sympathies et d'adhésions.
(1) MaloN : Socialixtne intégral.
Dans cette remarqual)le réunion furent lus aussi les extraits des rapports oiliciels des Comités d'or<yanisation de Paris et de Londres.
Voici une proposition sur la IV'dération européenne, présentée par MM. T. Moneta, directeur du Sccolo de Milan, S. J. Copper et M'"^- la baronne de Suttner.
« Considérant que les dommages causés par la paix armée et le danger toujours suspendu sur l'Europe d'une grande guerre dépendent de l'état d'anarchie dans lequel se trouvent les dillerentes nations européennes vis-à-vis les unes des autres;
« Considérant que l'union t('dérale de l'Europe — qui est aussi réclamée par les intérêts commerciaux de tous les pays — mettrait un terme à cet état d'anarchie en constituant un Etat juridique européen ;
« Considérant ((ue l'union fédérale pour les intérêts communs ne léserait en rien l'indépendance de chaque nation dans ses affaires intérieures, ni par conséquent dans sa forme de gouvernement;
« Le Congrès invite les Sociétés européennes de la Paix et leurs adhérents à faire d'une union des Etats, basée sur le droit des gens, le but suprême de leur propagande et invite toutes les Sociétés du monde à insister, surtout dans les périodes d'élections politiques, sur la nécessité d'établir un Congrès permanent des nations, auquel on devrait soumettre la solution de toute question internationale, afin que tout conflit soit résolu par la loi et non par la violence. »
Celte ])roposition, présentée par le vaillant journaliste italien, jNI, Moneta, nous amène à donner à nos lecteurs la traduction d'un brillant article de Demofilo, publié par Las Dominicales de Madrid. Avec sa verve habituelle, Demofilo trace les grandes lignes d'une réunion des républicains espagnols et portugais à Paris, pour discuter et s'entendre sur les moyens pratiques propres à réaliser notre vœu le plus cher qui est la Confédération ibérique. L'article porte le titre significatif de :