L. Mariano
Nos lecteurs verront par les extraits, que nous publions ici, que les journaux les plus importants de Paris ont parlé, en termes enthousiastes, d'une réunion internationale qui eut lieu à Paris le 9 septembre 1890. Commençons par :
Le Temps :
Au café Riche
Les journalistes républicains espagnols, italiens et portugais résidant à Paris avaient convoqué hier soir, au café Riche, leurs confrè-
290 L\ FÉDÉRATION IBERIQUE
res des journaux républicains de Paris pour les remercier de l'appui qu'ils ont toujours prêté à la démocratie des pays latins. Ce sont MM. Ruiz Zorilla, Magalhûes Lima, directeur du Seculo, de Lisbonne, les députés italiens Diligenti et Andréa Costa qui se sont chargés d'exprimer ces remerciements. Après une allocution de M. Ladeveze, àw Libéral, président de la réunion, M. Magalhfies Lima a développé les idées qu'il exposait dans une lettre qu'il nous a récemment adressée au sujet du traité anglo-portugais. Il se demande si la France, l'Espagne et l'Italie vont, sans protester, assister aux funérailles du Portugal. Ce petit pays, si grand par son histoire, est maintenant délaissé. Lorsqu'on a discuté les bases du traité qui le dépouille de son empire africain, le ministre du roi dom Carlos a frappé à toutes les portes de l'Europe pour essayer de trouver un appui. Seules, la Russie et la Hollande ont répondu ; ces deux nations étaient disposées à intervenir par voie diplomatique en faveur du Poi'tugal si une autre nation avait pris l'initiative d'une démarche de cette nature.
M. Magalhàes Lima est convaincu qu'un gouvernement républicain pourra rendre au Portugal son indépendance et son honneur. « On n'a pas fait la république dans mon pays, dit-il, parce qu'on craignait une intei'vention armée de la monarchie espagnole et de l'Angleterre. Aujourd'hui que notre indépendance nationale est sacrifiée, ces craintes ont disparu. Le Portugal sait qu'il doit la perte de 640,000 kilomètres carrés de son territoire africain à la dynastie de Bragance. C'est par la dynastie de Bragance que nous avons perdu les Indes et le Brésil ; elle continue ses traditions. Aussi, supprimerons-nous le roi et la monarchie sous peu de temps. Si le Portugal ne peut pas faire cette réforme, il sera un pays indigne de la considération des peuples latins. »
L'orateur appelle de tous ses vœux la fédération de ces peuples qui ont tant d'aspirations, tant d'intérêts communs. Si l'Espagne se mettait en République demain, le Portugal en ferait autant aprèsdemain et formerait avec ses voisins une Fédération ibérique. Nous verrions alors, dit M. Magalhàes Lima, si l'Angleterre oserait nous traiter d'une façon aussi humiliante.
- A son tour, M. Ruiz Zorilla a développé des idées analogues en ce qui concerne la formation prochaine des républiques latines. « Pour l'Espagne, notamment, la République, dit-il, sera un bien. On fait, d'ailleurs, tous les efforts possibles pour en retarder l'avènement. On tente de créer contre la France républicaine un courant d'opinion analogue à celui ci-éé en Italie par la question de la Tripolitaine.
Mais ce qu'on vise en réalité, en essayant de faire croire que la
L\ PHESSE PARISIENNE 201
France veut nieltrc la niaiii sur le Maroc, c'est rinllupiici! des idées républicaines dont le foyer est en France. »
M. Ruiz Zorilla félicite les républicains français de ce qu'ils ont fait pour le relèvement de leur patrie. C'est un grand exemple qu'ils ont donné aux autres peuples. L'orateur déclare qu'il ne veut pas recourir aux moyens révolutionnaires pour fonder la République en Espagne ; il a la ferme confiance qu'elle sera l'expression du suffrage universel. « Pour moi, dit-il en terminant, la France est une seconde patrie. A mes yeux, les malheurs qui frapperaient la France frapperaient aussi l'Espagne, l'Italie et le Portugal. Mais l'avenir est aux peuples latins, et je suis convaincu que, dans leur prospérité, les républicains de ces trois pays se souviendront de ce qu'ont fait pour eux les républicains français. »
MM. Diligenti et Costa ont ensuite affirmé les sentiments sympathiques de la démocratie française.
M. Camille Pelletan, au nom des journalistes républicains parisiens, a célébré l'union des nations sœurs et exprimé la conviction que, malgré les efforts faits par leurs gouvei'nements pour brouiller des peuples unis par la communauté de race, d'idées et d'intérêts, ces peuples resteraient unis.
Enfin, M. Vacquerie, s'adressant aux journalistes étrangers, a dit : « Vous êtes en France chez vous, ici il n'y a pas d'étrangers, car on est aussi bien patriote par les idées que par les territoires. Nous avons une patrie commune; le progrès. Je salue en même temps que la patrie de chacun, la patrie de tous. »
La Lanterne :
Au Café Riche
Nous n'avons pu donner hier qu'un compte-rendu succinct de la fête internationale démocratique qui a eu lieu mardi soir au café Riche.
Cette réunion amicale avait été organisée par les représentants de la presse républicane espagnole, portugaise et italienne, qui offraient un punch à la presse parisienne.
Parmi les personnes présentes se trouvaient MM. Ruiz Zorilla, qui après avoir occupé une des plus hautes situations en Espagne, est exilé en France depuis quinze ans; Magalhàes Lima, directeur du Seculo de Lisbonne, le promoteur du grand mouvement d'indignation qui souleva le Portugal au moment du traité anglo-africain ; Andréa Costa, que la haine de Crispi a chassé d'Italie ; le socialiste italien Diligenti; le député français Camille Pelletan, et notre confrère, M. Auguste Vacquerie. M. Amilcare Cipriani, qui avait promis son concours, avait dû partir dans la journée pour Vierzon, où il allait tenir un meetino- socialiste.
La réunion était présidée par M. Ernest Garcia Ladeveze, du Libéral (Espagne), assisté de MM. Xavier de Carvalho, du Seculo (Portugal) et Emile Eandi, du Secolo (Italie).
En quelques mots, M. Ladeveze a d'abord souhaité la bienvenue à ses confrères parisiens :
<L Si les diplomates, a-t-il dit, sont les représentants des gouvernements, les journalistes sont les représentants des peuples; ils peuvent revendiquer ce titre, car ils sont en réalité l'avant-garde de la civilisation et du progrès; leur devoir et leur force consistent à savoir dire toute la vérité et à la dire. »
Les discours
M. Magalhàes Lima a pris ensuite la parole au nom du Portugal :
« Si nous étions plus près des Pyrénées, s'est-il écrié, nous
serions déjà en République; et si nous attendons encore pour le faire, c'est que nous attendons que l'Espagne nous en ait donné le
signal.
« Mais le moment solennel est arrivé. 11 faut savoir dès maintenant si la France est décidée à laisser passer sans un mot de sympathie et d'affection cette monstrueuse spoliation anglaise, qui va faire du Portugal une autre Pologne, et si à l'heure où l'Angleterre nous déshonore nous pouvons compter sur les peuples qui sont unis à nous par les affinités de race et de civilisation.
« Pendant qu'on discutait, il y a quelques mois, le traité angloportugais , le ministre du roi Carlos a frappé à la porte de toutes les nations, mais aucun gouvernement n'a voulu s'engager à soutenir le gouvernement portugais; seules la Hollande et la Russie ont promis leur concours si une autre puissance en prenait l'initiative.
« Lorsque la conscience nationale s'est éveillée à Lisbonne, l'écho en a été un appel à la fraternité des peuples latins, et surtout de la France dont on invoquait le nom, comme celui d'une même famille, en la suppliant de ne pas permettre les funérailles du Portugal comme elle avait assisté naguère aux funérailles de la Pologne.
« Il n'y a plus de politique nationale aujourd'hui, il n'y a qu'une politique internationale. Comme les océans, les sociétés ont leurs courants, et un peuple qui ne suit pas ces courants se suicide fatalement.
« Un pays doit être considéré non pas pour son extension, mais pour son caractère, Victor Hugo l'a dit : il n'y a pas de petites nations, il n'y a que de petits hommes. Eh bien, si nous sommes petits, c'est parce que nous sommes à genoux; il faut à tout prix nous lever pour rendre notre patrie libre et émancipée.
Pour arriver à ce but, notre programme, en définitive, doit être celui-ci : à l'intérieur, la République; à l'extérieur, l'alliance latine.
« Et quand nous serons ainsi unis entre nous, nous verrons si l'Angleterre osera nous traiter d'une façon aussi humiliante; elle nous laissera vivre dans notre indépendance, parce qu'au lieu d'être un peuple petit, pauvre et faible, nous serons, grâce à la Fédération Ibérique, une des plus grandes nations de l'Europe.
< Ce que le Portugal a été dans le passé, il peut l'être encore dans l'avenir; il a une capacité morale suffîsante pour suivre le progrès; sa sympathie pour la France est une affinité de race qui nous rendra grands par la liberté et nous n'aurons plus à craindre un attentat comme celui qui, en Afrique, nous place dans les mêmes conditions que l'Egypte et fait de nous un simple vassal de l'Angleterre.
« En tout cas, ce qu'il faut aujourd'hui même, e'cst affirmer ici cette union latine, pour qu'on sache bien qu'il y a eu dans le monde une protestation contre la honteuse spoliation que vient de commettre l'Angleterre et qui a été acceptée par un roi et un gouvernement traîtres à la patrie.
« On n'a pas fait la République dans mon pays, dit-il, parce qu'on craignait une intervention armée de la monarchie espagnole et de l'Angleterre. Aujourd'hui que notre indépendance nationale est sacrifiée, ces craintes ont disparu. Le Portugal sait qu'il doit la perte de 640,000 kilomètres carrés de son territoire africain à la dynastie de Bragance. C'est par la dynastie de Bragance que nous avons perdu les Indes et le Brésil : elle continue ses traditions. Aussi supprimerons-nous le roi et la monarchie sous peu de temps. Si le Portugal ne peut faire cette réforme, il sera un pays indigne de la considération des peuples latins. »
Discours de Ruiz Zorilla
Après avoir remercié la presse républicaine française, le célèbre exilé a abordé franchement la grande question de la Fédération latine et son discours n'a pas tardé à prendre les allures d'un véritable événement politique.
« Quand on est chassé de sa patrie depuis quinze ans, dit-il, et que, sans être un Rothschild ou un simple général , on conserve assez de prestige personnel, c'est que la cause que l'on sert est digne d'être servie sans faiblesse.
« La République est un besoin pour l'Espagne, où tout ce qui existe actuellement est artificiel. On me reproche de ne pas l'avoir établie, en faisant une révolution, et on me le reproche depuis quinze ans.
Mais les révolutions sont comme la vertu des femmes, elles n'existent pas jusqu'à ce qu'on les ait faites.
« Je veux surtout aujourd'hui appeler l'attention des Français sur un fait auquel on n'a pas attaché toute l'importance qu'il comporte.
« C'est la question de la Tripolitaine qui a séparé, dans un excès de chauvinisme, les deux peuples finançais et italien; c'est par là que le gouvernement de Grispi fait la guerre à la République.
« En Espagne, on commence une semblable campagne dans la presse monarchique, et l'on répand avec intention le bruit que la France songe à s'emparer du Maroc, afin de réveiller la jalousie des Espagnols.
« C'est par là qu'à IMadrid on cherche à désunir deux peuples si faits pour s'entendre, et c'est une manœuvre d'autant plus dangereuse qu'elle fait vibrer chez nous la fibre patriotique.
« Le devoir de la presse est de protester contre ces insinuations et d'aifirmer que la France n'a pas plus l'intention de s'emparer du Maroc qu'elle n'a eu l'intention qu'on lui a prêtée également de mettre la main sur la Tripolitaine.
« La révolution espagnole est prête, dit-on. Les Polonais aussi croient à la révolution depuis bien des années; les Hongrois aussi croient à la République et les Juifs aussi attendent le Messie, — il est vrai que les Juifs l'attendent avec confortable.
« Mais on ne tue pas une dynastie en un jour pas plus qu'on ne fait une république en un moment. Je ne puis rien vous dire de plus, car je suis un témoin trop partial; mais vous pouvez avoir confiance.
« Je ne poursuivrai pas l'idée républicaine, par les moyens révolutionnaires, si la majorité n'était pas pour la République, parce qu'en agissant ainsi, j'aurais pu créer une République, mais je n'aurais jamais fait une démocratie.
« Je suis, comme aux premiers jours d'exil, convaincu que la République est nécessaire à l'Espagne et toujours aussi décidé à la faire réussir. Le moment viendra peut-être plus tôt qu'on ne le pense. Il faut savoir patienter.
« Ce qu'il faut, c'est nous associer pour faire de la Méditerranée notre lac central commun, et des côtes septentrionales africaines le grenier commun aux nations méditerranéennes.
« Concilions des intérêts similaires qui ne demandent qu'à s'entendre, et régularisons leur action au lieu de la contrecarrer. Associons-nous, syndiquons-nous pour assurer la réussite des œuvres de civilisation dont l'Italie, le Portugal, l'Espagne et la France auront également à bénéficier en Afrique.
« C'est le seul moyen d'échapper en Espagne à la prépondérance
anglaise, en Italie, à la prépondérance allemande, en France, à la prépondérance de la triple ou quadruple alliance.
« Si aujourd'hui nous ne pouvons faire autre chose que d'exprimer un vœu, le jour où nous pourrons agir, nous tiendrons parole et nous ferons ce que nous avons promis dans l'exil. »
Le discours de M. Ruiz Zorilla a produit une profonde impression. Il aura un écho de l'autre côté des Pyrénées.
Les Italiens
Deux députés italiens ont ensuite pris la parole. L'un d'eux, M.Diligenti, s'est borné, en faisant quelques réserves, à s'associer à l'entente cordiale et démocratique des peuples latins; le second, M. Andréa Costa, a llagellé comme elle le méritait, la politique de Crispi, puis s'est exprimé en ces termes :
« Les sentiments de sympathie pour la Finance ne sont pas le monopole des intransigeants et des socialistes italiens; ils existent dans toutes les classes de la société pour cette nation qui a proclamé les droits de l'homme et qui proclamera les droits du travail.
« Il n'y a pas de questions politiques sans questions économiques, il ne peut être question de liberté, s'il n'est question de travail et tous les républicains considèrent la République non pas comme le but, mais comme le moyen vers le grand effort de l'émancipation suprême.
« La nation française nous a précédés dans cette grande voie de l'avenir. Nous lui tendons les mains pour l'émancipation économique, politique, sociale et intellectuelle des peuples. »
MM. Pelletan et Vacquerieont enfin pris la parole au nom de la presse française et l'on s'est séparé vers minuit en emportant de cette réunion le meilleur souvenir.
Le Rappel du 11 septembre 1890 :
Le punch du café Riche
Les représentants de la presse républicaine espagnole, portugaise et italienne à Paris offraient hier, au café Riche, un punch fraternel à leurs amis de la presse républicaine parisienne pour les remercier personnellement de leur appui quotidien en faveur des aspirations démocratiques des peuples des deux péninsules.
Presque tous nos confrères de la presse républicaine avaient répondu à cette gracieuse invitation, et la plupart des personnalités marquantes des trois pays, actuellement en résidence à Paris, avaient tenu à honneur d'assister à cette soirée internationale et démocratique.
Nous citerons, entre autres, MM. Auguste Vacquerie, rédacteur en chef du Rappel; Camille Pelletan, rédacteur en chef de la Justice: Ruiz Zorilla, le noble proscrit espagnol; Diligentj, Costa, députés au Parlement italien; Garcia Ladeveze, correspondant à: El Libéral (de Madrid); Magalhâes Lima, Xavier de Carvalho, Gromier, président de l'Union méditerranéenne.
Etaient également présents : MM. Magnier, de V Evénement; Ch. Mayet, du Temps; Emile Gauthier (Raoul Lucet), du XIX^ Siècle et du Figaro; Dehodencq, de V Eclair; Etienne Carjat; Raqueni, de la Gasetta del Popolo de Turin; Caponi, du Fan f alla, de Rome; Louis Albin et Jean Rossi, de Y Union franco-russe: Crawford, du Daihj- News; Joûo Jacinto Fernandes, de Lisbonne; Biagini, du Capitan Fracassa, de Rome; Berri, d'JlDiritto: \e Baily Telegraph,\ix Gazetta di Torino, etc., etc.
M. Garcia Ladeveze, qui présidait cette réunion, a remercié d'abord les membres de la presse française qui avaient répondu à l'invitation des républicains espagnols, portugais et italiens.
Sur sa proposition, la réunion vote à l'unanimité et avec un vif enthousiasme, la double motion suivante de M. Magalhâes Lima, directeur du Seculo de Lisbonne :
« Les Portugais présents à Paris enverront à la presse de Lisbonne et de Porto une dépêche affirmant leur solidarité avec tout mouvement patriotique et toute protestation nationale contre la spoliation anglaise par un gouvernement traître à la patrie.
« L'assemblée enverra par dépêche à la nation patriotique, qui est actuellement sous la tyrannie de l'Angleterre, une déclaration sincère de sympathies effectives et de solidarité morale.
« Elle fait des vœux pour que la France, l'Espagne et l'Italie s'opposent à ce que l'on fasse du Portugal une nouvelle Pologne, b
Après lui, M. Magalhâes Lima, directeur du journal 0 Seculo, de Lisbonne, fait entendre une éloquente protestation contre la spoliation que le Portugal a dû supporter de la part de l'Angleterre. Puis il a ajouté : Victor Hugo a dit : « Il n'y a pas de petit peuple, il n'y a que de petits hommes. » Nous sommes petits parce que nous sommes à genoux; mais le temps est proche où nous nous relèverons en supprimant la monarchie et le roi. Notre programme, à nous autres républicains portugais, est bien simple : Nous voulons rétablir la République, parce qu'elle seule nous redonnera le prestige et le crédit que nous avons perdu avec la royauté.
« N'est-ce pas humiliant pour nous autres Portugais, de voir, chaque jour, sur les murs, des affiches gigantesques disant : Ne prêtez pas d'argent au Portugal. Il est vrai que ces affiches s'adressent au gouvernement et non au peuple. »
M. Magalhâes Lima termine en préconisant la fédération de l'Espagne et du Portugal : « Alors on n'aura plus à redouter de traité humiliant, de spoliation inique, car l'ofTense faite à l'une des deux nations atteindra kl fédération ibérique tout entière et l'on se trouvera en présence d'une nation assez forte pour se faire respecter. Mais il ne faut pas se borner à des discours, la protestation doit être d'autant plus grande qu'il s'agit d'une petite nation. Toutes les démocraties sont sœurs par le cœur; nous devons le prouver aujourd'hui plus que jamais à la démocratie portugaise. » (Vifs applaudissements.)
M. Manuel Ruiz Zorilla qui se lève alors est accueilli par de longs bravos. L'éminent proscrit espagnol joint à la sincérité des convictions républicaines un grand talent de parole. Aussi son discours a-t-il été souvent interrompu par des bravos chaleureux.
Il remercie d'abord la presse française qui, sans distinction de nuance, protesta en 1877 contre le traitement que lui fit subir le gouvernement de l'ordre moral, alors qu'exilé de son pays pour cause politique, il venait demander un asile à la France.
Puis, entrant dans le vif de la question, M. Zorilla déclare que le moment est proche où les protestataires d'aujourd'hui triompheront de l'injustice et où le droit sera d'accord avec la force. (Applaudissements.)
« Nous autres Espagnols, nous avons ressenti aussi vivement que vous, Portugais, l'injure qui vous était faite. Car un peuple qui se respecte souffre autant que ses amis eux-mêmes de l'affront qui leur est fait. Des années, peut-être, passeront encore avant le triomphe de ces idées de justice, mais nous ne cesserons de combattre en leur faveur.
« C'est en vain qu'on cherche à faire naître entre les peuples des sujets de discorde. On a désuni la France et l'Italie avec la question de la Tripolitaine, de même on a cherché à désunir la France et l'Espagne avec la question du Maroc. Et lorsque dans nos journaux nous avons protesté, quand nous avons combattu cet antagonisme qu'on cherchait à créer, on nous a traités d'anti-patriotes; quand nous proclamons chaque jour que tous les peuples d'origine latine doivent demeurer unis, lorsque nous recommandons surtout l'union ibérique, on nous considère comme des révolutionnaires. >
M. Zorilla se justifie ensuite éloquemment du reproche d'antipatriote que lui adresse la presse conservatrice de son pays parce qu'il professe une vive admiration pour la France et ses hommes politiques républicains, qui ont depuis vingt ans assuré à ce pays un régime de liberté. Il est de ceux qui, tout en s'inclinant devant l'opinion de la majorité, n'abandonnent jamais leur conviction. Républicain, il continuera par le livre et par le journal sa propagande républicaine. Mais
alors même qu'il jugerait la République impossible en Espagne, du moins quant à présent, il ne pactiserait pas avec la monarchie.
Il termine en aflirmant que tous les républicains espagnols, portugais et italiens désirent la consolidation de la République française. Il conclut : Quand nous aurons fait triompher nos idées, nous nous souviendrons dans la victoire des promesses de sympathie et d'affection que nous vous faisons aujourd'hui dans l'exil (Longs applaudissements.)
M. Diligenti, député italien, expose, dans une courte allocution, la situation respective des deux nations sœurs. La démocratie italienne, qu'il a l'honneur de représenter au Parlement italien, ne saurait oublier que la France marche à l'avant-garde de la civilisation et elle n'a laissé passer aucune occasion de protester contre la politique gallophobe.
Avec moins de réserve et beaucoup plus de chaleur, M. Costa, député italien, a élargi considérablement la question. Pour lui, le fait dominant, c'est le sentiment commun aux ouvriers des Trades-Unions et aux ouvriers français, portugais, espagnols et italiens. Partout commence un grand mouvement d'émancipation sociale, ce qui prouve que la question politique et la question économique sont intimement liées. Il conclut en exprimant : l'espoir de voir à un siècle de distance après la proclamation des droits de l'homme, celles des droits des travailleurs. (Applaudissements.)
M. Camille Pelletan répond à ces divers discours, au nom des invités français.
« Il y a ici, dit-il, quelqu'un, Auguste Vacquerie, qui aurait plus d'autorité que moi pour prendre la parole au nom de la presse française; il veut que ce soit moi qui parle; je m'exécute. »
L'orateur ajoute qu'il entend parler au nom de toute la presse sans distinction de nuance, car vis-à-vis des étrangers, il ne saurait être question de politique intérieure : ils sont tous au même titre nos hôtes et nos amis.
Cependant, par un sentiment qu'ils comprennent eux-mêmes, nous ne saurions intervenir dans leur situation intérieure. C'est, avant tout, une question de dignité pour un peuple que d'avoir le gouvernement qu'il se donne et de ne recevoir à cet égard aucune injonction du dehors. Mais si olficiellement nous devons rester neutres, rien ne nous empêche comme hommes et comme citoyens d'exprimer nos sympathies aux peuples frères.
Abordant ensuite la question de nos relations extérieures, M. Camille Pelletan résume à grands traits l'histoire de nos relations avec l'Espagne et le Portugal, qui malgré tout, sont restés nos amis.
« Chose monstrueuse, ajoute-t-il, ce sont les deux pays qui devraient éti'e les plus unis, qui sont à l'heure actuelle le plus divisés. »
M. Pollelan ne prétend pas, comme on le répète couramment, et avec quelque inexactitude, que l'Italie sans la France n'existerait pas. Certes, nous avons contribué à la formation politique de l'Italie actuelle. Mais il existait déjà bien avant l'intervention de la France une patrie italieinie. Il sullit pour s'en convaincre de rappeler le grand mouvement démocratique de 1848, et les noms de Gavour, Garibaldi, Mazzini, etc.
« Il n'en est pas moins vrai que la France a aidé puissamment à la reconstitution de l'Italie telle qu'elle existe, et si un jour la liberté de la péninsule a été un moment menacée, les Italiens savent bien que le gouvernement n'avait alors rien de commun avec la France. »
M. Gamille Pelletan estime que c'est à la presse des deux pays de faire cesser cet antagonisme. « Les peuples, dit-il, sont toujours demeurés unis, ce sont les gouvernements qui les ont divisés. Préparons donc l'union des races latines par la réconciliation des deux pays, la France et l'Italie. »
Le discours de M. Pelletan, très enlevant, après avoir provoqué de fréquentes acclamations, a été salué à la fin de bravos répétés.
Alors l'assistance se tourne vers M. Auguste Vacquerie et réclame sa présence à la tribune.
Le président : — « Messieurs, vous avez entendu que nous avons l'honneur d'avoir parmi nous l'un des représentants les plus autorisés de la presse française; ce serait, je n'hésite pas à le dire, un véritable malheur pour nous, si nous devions nous séparer sans l'entendre. »
De vifs applaudissements confirment ces paroles et tous les assistants debout réclament M. Auguste Vacquerie, qui en présence d'aussi chaleureuses marques de sympathies, prend alors la parole en ces termes :
« Il est difficile de rien ajouter aux paroles si éloquentes que vient de dire un des plus éclatants représentants de la presse française; mais puisque vous le voulez, j'ajoute un mot.
« Vous n'aviez pas à nous remercier de l'hospitalité que vous trouvez en France, vous y êtes chez vous. Il n'y a pas ici d'étrangers, il n'y a que des compatriotes.
« Car on est compatriotes autant par les idées que par les terintoires. Certes, chacun de nous a sa patrie; ce n'est pas nous Français, qui renieront la nôtre au lendemain de son désastre et de son démembrement momentané !
« Mais en même temps que nous avons chacun notre patrie, nous avons tous une patrie commune : le progrès, l'ensemble des aspirations et des revendications des peuples , l'Europe de demain.
« Là, nous tous qui sommes ici, nous sommes compatriotes, nous sommes concitoyens, nous sommes frères.
300 L.V FÉDÉRATION IBERIQUE
« Je salue les patries de chacun et la patrie de tous. »
Les applaudissements ont éclaté, on s'est levé et toutes les mains se sont tendues vers notre rédacteur en chef.
Avant de lever la séance, le président a lu une lettre de M. Amilcare Cipi'iani s'excusant d'avoir été empêché.
On s'est quitté le cœur réconforté par cette belle soirée qui resserrera les liens entre trois peuples que les gouvernements ne réussiront pas à séparer.
Charles Vaudet.
L'Éclair :
La presse latine au café Riche
Les représentants de la presse républicaine espagnole, portugaise et italienne à Paris ont invité hier les journalistes parisiens à un punch qu'ils leur ont ofTert pour les remercier personnellement des services que la presse française a rendus aux aspirations démocratiques de ces trois pays latins. -.
La réunion a eu lieu au Café Riche, dans le môme cabinet qui vit, il y a quelques jours, l'assemblée du Comité national; mais elle a été singulièrement plus intéressante que celle-ci, sinon par le nombre assez restreint des assistants, du moins par la personnalité des orateurs qui y ont pris la parole et par l'importance des déclarations qui y ont été faites.
Ceux qui ont organisé cette réunion toute amicale, sans aucun apparat, où d'éloquentes paroles ont été mises au service de cette grande idée, l'alliance économique et politique des peuples latins, portent des noms illustres dans l'histoire des luttes de leurs patries.
Le but de la réunion
La réunion était présidée par M. Ernest Garcia Ladeveze du Libéral, assisté de MM. Xavier de Carvalho du Seculo et Emile Eandi, du Secolo.
En quelques mots, M. Ladeveze a d'abord souhaité la bienvenue à ses confrères parisiens.
— « Si les diplomates, a-t-il dit, sont les représentants des gouvernements, les journalistes sont les représentants des peuples; ils peuvent revendiquer ce titre, car ils sont en réalité l'avant-garde de la civilisation et du progrès; leur devoir et leur foi'ce consistent à savoir dire toute la vérité et à la dire. »
Les orateurs se sont alors succédé pour développer cette même idée que l'avenir des peuples libres est dans une étroite et forte confédé-
ration de leurs intérêts, et que pour atteindre à cette union, il n'est qu'un moyen, l'établissement de la République et du régime démocratique dans les trois nations sœurs, le Portugal, l'Espagne et l'Italie.
Le Portugal
M. Magalhûes Lima, le premier, a salué, au nom du peuple portugais, la Finance, « cette glorieuse directrice du monde. »
« — Si nous étions plus près des Pyrénées, nous serions déjà en République , et si nous attendons encore pour le faire, c'est que nous attendons que l'Espagne nous en ait donné le signal.
« Mais le moment solennel est arrivé. Il faut savoir dès maintenant si la France est décidée à laisser passer sans un mot de sympathie et d'affection cette monstrueuse spoliation anglaise, qui va faire du Portugal une autre Pologne, et si à l'heure où l'Angleterre nous déshonore, nous pouvons compter sur les peuples qui sont unis à nous par les affinités de race et de civilisation.
« Penda^it qu'on discutait, il y a quelques mois, le traité angloportugais, le ministre du roi Carlos a frappé à la porte de toutes les nations, mais aucun gouvernement n'a voulu s'engager à soutenir le gouvernement portugais; seules la Hollande et la Russie ont promis leur concours, si une autre puissance en prenait l'initiative.
« Lorsque la conscience nationale s'est éveillée à Lisbonne, l'écho en a été un appel à la fraternité des peuples latins, et surtout de la France dont on invoquait le nom comme celui d'une même famille, en la suppliant de ne pas permettre les funérailles du Portugal comme elle avait assisté naguère aux funérailles de la Pologne.
« 11^ n'y a plus de politique nationale aujourd'hui, il n'y a qu'une politique internationale. Comme les Océans, les sociétés ont leurs courants, et un peuple qui ne suit pas ces courants se suicide fatalement.
« Un pays doit être considéré non pas pour son extension, mais pour son caractère; Victor Hugo l'a dit, il n y a pas de petites nations, il n'y a que de petits hommes. Eh bien, si nous sommes petits, c'est parce que nous sommes à genoux; il faut à tout prix nous lever pour faire notre patrie libre et émancipée.
« Pour arriver à ce but, notre programme, en définitive, doit être celui-ci : à l'intérieur, la République; à l'extérieur, l'alliance latine.
« Et quand nous serons ainsi unis entre nous, nous verrons si l'Angleterre osera nous traiter d'une façon aussi humiliante ; elle nous laissera vivre dans notre indépendance, parce qu'au lieu d'être un petit peuple, pauvre et faible, nous serons, grâce à la Fédération ibérique, une des plus grandes nations de l'Europe.
« Ce quo le Portug-al a été dans le passé, il peut l'être encore dans l'avenir ; il a une capacité morale suilisante pour suivre le progrès; sa sympathie pour la France est une afïinité de race qui nous rendra grands par la liberté et nous n'aurons plus à craindre un attentat comme celui qui, en Afrique, nous place dans les mêmes conditions que l'Egypte et fait de nous un simple vassal de l'Angleterre.
« En tous cas, ce qu'il faut aujourd'hui môme, c'est aflirmer ici cette union latine, pour qu'on sache bien qu'il y a eu dans le monde une protestation contre la honteuse spoliation que vient de commettre l'Angleterre; ce faisant, nous accomplirons un devoir de solidarité qu'enregistrera l'histoire. »
L'Espagne
Lorsque l'émotion causée par l'éloquence patriotique du directeur du Seculo a été calmée, M. Ruiz Zorilla a pris à son tour la parole au nom des démocrates espagnols.
L'exilé a abordé franchement, ex-a1)rupto, la grande question de la fédération latine et son discours n'a pas tardé à prendre les allures d'Un véritable événement politique.
« — Quand on est chassé de sa patrie depuis quinze ans et que, sans être un Rothschild ou un simple général, on conserve assez de prestige personnel, c'est que la cause que l'on sert est digne d'être servie sans faiblesse.
« La République est un besoin pour l'Espagne, où tout ce qui existe actuellement est artiliciel. On me reproche de ne pas l'avoir établie, en faisant une révolution, et on me le reproche depuis quinze ans. Mais les révolutions sont comme la vertu des femmes, elles n'existent pas jusqu'à ce qu'on les ait faites. *
« Je veux surtout aujourd'hui appeler l'attention des Français sur un fait auquel on n'a pas attaché toute l'importance qu'il comporte.
« C'est la question de la Tripolitaine, qui a séparé, dans un excès de chauvinisme, les deux peuples français et italien; c'est par là que le gouvernement de Crispi fait la g'uerre à la République.
« En Espagne, on fait une semblable campagne dans la presse monarchique, et l'on répand avec intention le bruit que la France songe à s'emparer du Maroc, afin de réveiller la jalousie des Espagnols.
« C'est par là qu'à Madrid on cherche à désunir deux peuples si faits pour s'entendre, et c'est une manœuvre d'autant plus dangereuse qu'elle fait vibrer chez nous la fibre patriotique.
« Le devoir de la presse est de protester contre ces insinuations et d'affirmer que la France n'a pas plus l'intention de s'emparer du
Maroc, qu'elle n'a eu l'intention qu'on lui a prêtée ég-aleineut de mettre la main sur la Tripolitaiue.
« La révolution espagnole est prête, dit-on. Les Polonais aussi croient à la révolution depuis bien des années; les hongrois aussi croient à la République, et les Juifs aussi attendent le Messie, — il est vrai que les Juifs l'attendent avec confortable.
« Mais on ne tue pas une dynastie en un jour pas plus qu'on ne fait une République en un moment. Je ne puis rien vous dire de plus car je suis un témoin trop partial; mais vous pouvez avoir confiance.
« Je ne poursuivrai pas l'idée républicaine, par les moyens révolutionnaires , parce qu'en agissant ainsi j'aurais pu créer une République, mais je n'aurais jamais fait une démocratie.
« Ce qu'il faut, c'est nous associer pour faire de la Méditerranée, notre lac central commun, et des côtes septentrionales africaines le grenier commun aux nations méditerranéennes.
« Concilions des intérêts similaires qui ne demandent qu'à s'entendre; et régularisons leur action au lieu de la contrecarrer. Associons-nous, syndiquons-nous pour assurer la réussite des œuvres de civilisation dont l'Italie, le Portugal, l'Espagne et la France auront également à bénéficier en Afrique.
c C'est le seul moyen d'échapper en Espagne à la prépondérance anglaise, en Ualie à la prépondérance allemande, en France à la prépondérance de la triple ou quadruple alliance.
« Si aujourd'hui nous ne pouvons faire autre chose que d'exprimer un vœu, le jour où nous pourrons agir, nous tiendrons parole, et nous ferons ce que nous avons promis dans l'exil. »
L'Italie
Les déclarations de Magalhâes Lima et de Ruiz Zorilla sont les deux manifestations importantes qui se soient produites dans la soirée. Celles qui ont suivi, malgré la chaude éloquence de ceux qui les ont exprimées, ne sauraient avoir la même portée.
Deux députés au Parlement italien ont pris la parole au nom des démocrates d'au-delà les Alpes.
L'un, M. Diligenti, a déclaré n'accepter qu'avec certaines réserves les déclarations précédentes.
— « Dans les questions de politique étrangère, desquelles dépend la vie et l'avenir des nations, il faut avant tout respecter toute susceptibilité légitime.
« Mais je n'hésite pas à affirmer que la démocratie italienne n'a eu qu'une pensée, se rapprocher des nations sœurs et protester toujours
contre ce qui les sépare; quoi qu'il arrive, elle persistera dans cette tâche patriotique.
« La vérité est que nous travaillons sans faiblesse à une entente cordiale entre tous les peuples latins, condition nécessaire de leur indépendance et de leur liberté. »
De son côté, M. Andréa Costa, le député d'Imola, réfugié en France, a prononcé conti'e M. Crispi une philippique retentissante.
— « Les sentiments de sympathie pour la France ne sont pas le monopole des intransigeants et des socialistes italiens; ils existent dans toutes les classes de la société pour cette nation qui a proclamé les droits de l'homme et qui proclamera les droits du travail.
« Il n'y a pas de questions politiques sans questions économiques, il ne peut être question de liberté s'il n'est question de travail et tous les républicains considèrent la République non pas comme le but, mais comme le moyen vers le grand effort de l'émancipation suprême.
« La nation française nous a précédés dans cette grande voie de l'avenir. Nous lui tendons les mains pour l'émancipation économique, politique, sociale et intellectuelle des peuples. »
La France
Dans ce concert unanime d'aspirations démocratiques, la France était représentée par M. Camille Pelletan, député d'Aix, et par M. Auguste Vacquerie, directeur du Rappel.
L'un et l'autre ont dit quelques paroles éloquentes que les représentants étrangers de l'alliance latine ont chaleureusement applaudies.
M. Pelletan. — « Nous sommes des nations sœurs et cependant il est nécessaire que nous restions chacun chez nous, car nous ne pouvons intervenir chez nos voisins, par respect même pour ces nations qui devant avoir le gouvernement qu'elles se sont donné et ne doivent point admettre de pareilles importations.
« On a fait à la France cet honneur de dire que sa cause est celle de la liberté et du peuple. Cela est vrai ; mais elle n'oublie pas que nous formons comme les membres d'une même famillle ayant reçu de nos ancêtres le môme génie généreux. Et à travers tout ce qu'on a fait et tout ce qu'on fait pour nous brouiller, nous resterons unis. »
M. Vacquerie. — « Il n'y a ici que des compatriotes, sinon par les territoires, du moins par les idées. Nous avons chacun notre patrie particulière, mais nous avons tous une grande patrie commune, l'Europe de demain, dans laquelle nous serons tous concitoyens, et je salue ici en même temps que la patrie de chacun, la patrie de tous. »
La PRESSE PARISIENNE 305
La Justice :
Un certain nombre d'hommes politiques espagnols, italiens et portugais avaient convoqué, avant-hier, la presse parisienne au café Riche. Il faut espérer que cette réunion, qui a été très cordiale, ne sera pas inutile.
L'illustre proscrit, Ruiz Zorilla, a pris la parole au nom du peuple espagnol. Nous n'avons pas à rappeler à quel point l'Espagne était dignement représentée par l'homme d'Etat qui y a si vaillamment servi la cause de la liberté, et qui y a conservé, de l'exil, une si puissante influence. Du très beau discours qu'il a prononcé, de celui qu'a prononcé notre éminent confrère portugais, M. Magalhâes Lima et des éloquentes paroles qu'ont fait entendre deux députés italiens, MM. Costa et Diligenti, la même conclusion se dégage: c'est qu'une profonde sympathie de famille peut et doit rapprocher les nations latines ; non point pour les séparer des autres, mais pour préparer une union plus vaste ; que pour nous. Français, en ce qui concerne l'Espagne et le Portugal, cette union est toute faite; que si elle a été troublée du côté de l'Italie, tous les démocrates italiens travaillent à la rétablir. Et nous pourrions aussi conclure avec un légitime orgueil, que depuis l'Océan jusqu'à l'Adriatique, tous ceux qui défendent la liberté n'ont pas cesgé de diriger leurs regards du côté de la France.
Des paroles qui ont été prononcées là, il y a encore une idée à retenir. Partout les réactions cherchent à surexciter, contre le pays de 89, les susceptibilités nationales. Et de quoi se servent-elles pour ôter à la France son influence morale ? De la politique coloniale ; des projets de conquêtes lointaines soupçonnés ou réalisés. .
C'est avec l'expédition de Tunis que l'on a jeté l'Italie dans la triple alliance. M. Zorilla nous disait hier qu'on excitait l'Espagne contre la France, en attribuant à celle-ci des idées de conquête sur le Maroc. Do tous les profits de nos expéditions lointaines, celui-là est le plus clair. C'est avec les craintes qu'éveille la politique coloniale, qu'on détruit l'influence de la France en Europe.
Voilà ce qui brouille les peuples. Le Portugal est indigné du traité que lui impose l'Angleterre ; cette indignation était exprimée avec une grande éloquence. L'Allemagne a perdu une bonne part de son action sur la monarchie espagnole pour des projets coloniaux qu'elle a fini par retirer. Il faut espérer que la France ne tombera plus dans le piège.
Camille Pelletan.
306 LA FÉDÉRATIOlNf IBERIQUE
Le Siècle :
Une fête internationale
Les représentants de la presse républicaine espagnole, portugaise et italienne à Paris avaient invité hier soir la presse républicaine parisienne à un punch fraternel dans les salons du café Riche pour Jes remercier des services qu'elle a rendus aux aspirations démocratiques de ces pays.
Etaient présents : MM. Manuel Ruiz Zorilla, Magalhâes Lima; Andréa Costa et Diligenti, députés italiens ; Ernesto Garcia Ladevese, avocat républicain et publiciste, représentant la presse espagnole; Xavier de Carvalho, représentant la presse portugaise; Eandi, représentant la presse italienne; H. Gromier, président de l'Union économique méditerranéenne ; Auguste Vacquerie, Camille Pelletan, Edmond Magnier, etc., ainsi que tous les représentants de la presse républicaine parisienne.
M. Ladevese le premier prend la parole et remercie tout d'abord !a presse parisienne d'avoir répondu avec autant d'empi'essement à leur invitation.
L'orateur exprime ses remerciements au nom de la presse républicaine espagnole, portugaise et italienne pour les services qui lui ont été rendus par les journaux républicains de Paris.
Il présente d'abord à l'assemblée M. Ruiz Zorilla, et rend hommage au patriote espagnol d'avoir si héroïquement persisté dans ses opinions démocratiques, depuis quinze années qu'il est exilé de son pays, et malgré les hautes fonctions qui lui ont été offertes par la monarchie espagnole.
M. Ladevese présente ensuite les députés italiens Costa et Diligenti.
L'orateur termine en portant un toast à la France républicaine et à la presse parisienne, au nom de la solidarité latine.
La parole est à M. Magalhâes Lima, directeur politique d'O Seculo, de Lisbonne, qui discute les articles du traité anglo-portugais fait, dit-il, tout à l'avantage de l'Angleterre qui veut faire du Portugal une petite Pologne.
Il lit ensuite quelques passages d'un article du Siècle résumant un interview qu'un de nos collaborateurs a eu avec lui.
L'orateur s'échauffe peu à peu et les mots qu'il avait peine à prononcer au début sortent plus facilement.
Il s'indigne contre l'acte de spoliation commis par l'Angleterre qui leur a pris 640,000 kilomètres carrés de leurs possessions africaines.
Nous avons besoin de liberté, dit-il, nous en avons assez du joug monarchique. Il nous faut réagir contre cette oppression.
— Victor Hugo a dit : « Il n'y a pas de petite nation, il n'y a que de petits hommes ». Nous sommes à genoux, levons-nous.
Les hommes qui sont au pouvoir aujourd'hui forment une oligarchie qu'il nous faut supprimer. Le pouvoir royal domine tout. Le roi, avec son veto, impose son droit partout. Gela ne peut plus durer.
M. Lima termine en exprimant tous ses vœux de voir un jour qui n'est peut-être pas éloigné, les quatre grandes nations : la France, l'Espagne, l'Italie et le Portugal former une grande Fédération latine sans frontières.
M. Ruiz Zorilla prend ensuite la parole. Il adresse tous ses remerciements à la presse parisienne.
II dit que la presse doit être indépendante sur la politique extérieure. Elle a le droit d'exprimer son opinion. Elle dit ce qu'elle pense.
La presse parisienne l'a toujours prouvé ; dans le récent conflit entre le Portugal et la France, par exemple, où elle a fait preuve absolue d'indépendance et où elle a soutenu l'opprimé contre l'oppresseur.
M. Ruiz Zorilla retrace les quelques années qu'il vient de passer en France, proscrit du gouvernement monarchique espagnol.
Il aspire au jour bienheureux d'une révolution qui rétablira la République dans son pays et qui rendra à l'Espagne la liberté et le repos.
M. Diligenti a la parole.
Le député italien s'exprime avec quelque difficulté et s'excuse de n'avoir pas préparé un discours.
Il remercie la presse parisienne de son concours aux idées démocratiques des peuples latins.
L'Italie, dit-il, n'a jamais eu qu'une pensée : se. rapprocher de ses nations sœurs, et a toujours cherché à aplanir toutes les difficultés qui se sont élevées entre elles. Mais la presse démocratique italienne a besoin d'être aidée par les autres peuples pour accentuer et effectuer ce rapprochement.
La démocratie, ajoute l'orateur, consiste dans l'œuvre intelligente, active des représentants de la presse, ces grands pionniers du progrès et de l'avenir. Il paraît impossible que dans un siècle de lumière comme celui où nous vivons, on fasse surgir des conilits absurdes semblables à ceux qui ont surgi dernièrement entre la France et l'Italie. La presse démocratique tout entière fera tout son possible pour travailler à l'indépendance et à la prospérité de l'Italie.
La parole est ensuite donnée à M. Andréa Costa qui demande aux nations sœurs de se tendre la main pour l'émancipation intellectuelle, indépendante et démocratique.
M. Ladevese, en termes fort courtois, demande à M. Camille Pelletan s'il ne veut pas dire quelques mots.
Le rédacteur en chef de la Justice dit que, tout en travaillant à l'émancipation des nations kitines, il est très difficile d'intervenir dans le gouvernement politique d'un pays voisin. Il rappelle les grands hommes de l'Italie : Garibaldi, Cavour, Boerio et Mazzini.
L'orateur dit que les peuples étaient unis, ce sont les gouvernements qui les ont désunis.
M. Auguste Vacquerie vient après M. Pelletan dire quelques paroles.
M. Ladevese lit ensuite une lettre de M. Amilcare Cipriani qui a dû s'absenter de Paris en compagnie de M. Baudin, pour aller présider une réunion en province.
A onze heures et demie, l'assemblée se sépare après avoir bu une fois encore à l'émancipation des nations opprimées et à l'alliance de la Fédération latine.