‹ La FédorChapitre 8 sur 26 · C EST LA PLUS BELLE TOMBE DU PAYS · texte numérisé non relu

C EST LA PLUS BELLE TOMBE DU PAYS

qu'il essayait de rendre indifférent, vous la croyez si méchante que ça >...

Le vieux, les lèvres serrées :

— On ne l'a vue qu'une fois, mais ça suffît. Figurez-vous, monsieur, que cette année...

La voiture continuait à grimper péniblement contre le mur du cimetière d'où montait une voix blafarde, officielle, sonnant faux dans le silence imposant de la campagne. Le panégyrique superbe que cette voix proférait sans doute, les phrases qu'elle filait sur quelque ancien dévidoir ministériel, branlant et reluisant, du Bréau était trop loin pour les entendre; mais ce ronron funèbre le faisait penser aux déclamations de Desvarennes, son litre d'absinthe à la main, et les naïves confidences chuchotées à son Oreille achevaient de lui serrer le cœur en lui prouvant combien tout ce qu'avait dit l'ivrogne devait être vrai.

— ... Cette année donc, pour la fête du pays, nous donnions Ali-Baba et Geneviève de Brabant, au bénéfice de Mme Diego que voici. Le dimanche, dans l'après-midi, nous

sommes allés tous deux, comme on lait, offrir aux notables nos programmes et des billets, pour le soir. Chez le notaire, nous avons trouvé les dames sur la terrasse, au fond du jardin, et, dès le premier mot, j'ai compris que c'était inutile, qu'il n'y avait rien à espérer. Alors, du grand fauteuil de la malade — elle est morte trois jours après — on a vu sortir une petite tête pas plus grosse que le poing, bien creusée, bien changée depuis Perpignan, et qui s"est mise à dire : « Voyons, Maria... voyons, Maria... » Pas plus que cela, mais d'une bouche si bonne, d'une douceur de voix si entrante que la petite et moi nous n'avons pu nous retenir de pleurer... Ah! cette Fédor, elle a dû en tirer des larmes aux payants, avec une voix pareille... La lemme du notaire, elle, n'y a pas été prise. Elle s'est retournée, comme piquée d'une mauvaise mouche, et elle a jeté à sa sœur : « Dis donc, toi... ce n'est pas ton argent qui danse! > En même temps, son ombrelle nous faisait signe : « La sortie est par là... filez... »

— Et qu'elle aurait bien voulu filer aussi, la pauvre, s'en aller avec nous dans la bagnole des libres mendig-os!... » dit la grande rousse aux pieds poudreux, à la livrée de misère...

On arrivait en haut du raidillon; la voiture s'engageait dans un petit chemin à travers champs, où il y avait à peine la place de ses roues, et, après quelques minutes d'une course cahotée, elle s'arrêta au croisement de plusieurs routes dont la plus large et la plus droite était celle de Juvisy.

— Si vous allez toujours de ce pas, vous arriverez avant l'orage... cria le vieux bohème à du Bréau qui se hâtait, courait presque, afin d'être seul et loin, d'échapper à l'histoire de cette fin de vie, navrante et obsédante comme un remords.

Eh ! oui, maintenant il en avait la preuve... c'est pour lui que Louise était venue vivre chez sa sœur, pour lui qu'elle y souffrit mille morts, dans l'espoir qu'elle le reverrait; mais était-ce possible? tout n'était-il pas fini, brisé depuis longtemps et pour toujours? Il avait beau chercher, sa conscience ne lui reprochait rien.

Tout en song-eant et regardant devant lui, il fut brusquement saisi ;par les transformations du paysage depuis quelques heures. En route avec Veillon, c'était une immense plaine du Midi, éblouie et papillotante sous la lumière d'un grand ciel blond, tout vibrant de chaleur intense; à présent, sous ce même ciel mais assombri, comme descendu, les colzas en jaunes losanges, le vert cru des champs de betteraves, la rayure rose des sainfoins prenaient un éclat extraordinaire. Tout le décor semblait s'éclairer par en bas, comme dans un paysage du Nord, mais un Nord de plein été, orageux, étouffant, où rien ne bougeait, pas une plume d'oiseau, pas un épi d'avoine. Sou dain, loin, très loin, à l'extrémité d'un champ que des faucheurs invisibles se hâtaient de coucher avant l'averse, l'éclair d'un outil flamba sous un rais de soleil blanc venu de derrière lui, là-bas, péniblement filtré entre deux épais nuages, et juste au-dessus du cimetière dont la muraille de craie se profilait sur l'horizon.

Le temps d'un adieu suprême à celle qui

Page 1