ELLE VENAIT DE DIRE 1 LA FÊTE CHEZ THÉRÈSE
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dormait là, il se remit en route, et voilà que ce rayon perdu du couchant, comme il avait frappé l'acier d'une faux lointaine, allait chercher, évoquer au fond de sa mémoire, à neuf ou dix ans de distance, par une similitude de température, aussi par l'énervement de son étrange journée, le souvenir de sa première rencontre avec la Fédor, un après-midi d'été. C'était à un raout, une garden-party à l'ambassade d'Angleterre.
Elle venait de dire la Fête chez Thérèse avec cette voix prenante, un peu voilée, ce délicat emportement de tout son être...
« Menez-moi à l'air je meurs... », dit-elle à du Bréau sans le regarder, et, traversant au milieu de la foule ces somptueux salons de l'hôtel Borghèse où flotte dans l'irisement des hautes glaces l'image voluptueuse de la belle Pauline, ils vinrent s'asseoir au bout du jardin, contre la grille qu'un épais rideau de glycines retombantes sépare de la perpétuelle féerie des Champs-Elysées.
Un coup de tonnerre formidable le rappela en quelques secondes à la réalité des choses. Des anneaux de poussière couraient sur la
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route, soulevés par une haleine chaude sentant le soufre, tandis que du fond de la vallée, en face, montait au galop de charge un nuage safran, veiné de feu, effrangé, effiloqué sur ses bords en grises déchirures de pluie; deux pigeons blancs, seuls oiseaux dans l'espace, se débattaient, tourbillonnaient en avant de la bourrasque, éperdus, les ailes ouvertes. Presque aussitôt, le chemin s'étoilait à ses pieds de larges gouttes, très espacées d'abord, puis serrées, précipitées ; enfin la nuée se débonda, et jusqu'à Juvisy, jusqu'à la nuit tombante, il marcha sous un ruissellement de flamme et d'eau, glissant, pataugeant dans les flaques, mais sans rien voir, sans rien sentir, tout au ressassement de sa vie avec la grande comédienne et de ce qu'ils appelaient leur amour. Oh! cette femme à tout le monde, que les acteurs tutoyaient, à qui le plus bas figurant, le plus sordide chef de claque soufflait des ordures dans le cou, cette femme dont les petits cercleux encore au biberon, venant chercher leur matérielle à la fin du spectacle, avaient le droit de dire : « Louise a été in-
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fecte, ce soir, » Viande de taltersall que, devant lui, n'importe quel maquignon pouvait vanter, détailler du sabot à la crinière, de la croupe jusqu'au garrot. « Où est madame> » Enfermée avec le directeur, ou en train d'écouter dans sa loge le rôle que lui mijotait l'auteur du jour. Ce qu'il avait ragé, rugi devant cette porte; et, sur le divan de l'entrée, dans le petit salon bleu où il l'attendait pendant qu'elle était en scène, quelles heures d'angoisse ! Des loges voisines, personne ne le savait là. Alors tous les cabots, hommes et femmes, en s'habillant la porte ouverte, en se passant le rouge ou le blanc gras, parlaient sans se gêner, comme lorsqu'ils sont entre eux. C'étaient le long du corridor des fusées de rires immondes, un argot de bagne, des potins de filles à soldats. Et Louise entendait cela, y répondait sans doute quand elle se trouvait seule, puisque c'était son monde, sa vie. Tout le cœur de l'amant se soulevait de dégoût à cette idée. Quelquefois, il descendait sur le théâtre, errait derrière les portants, risée des pompiers et des machinistes, blême et contrac
turé comme l'auteur un soir de première, car sa maîtresse en scène lui donnait toujours la même crispation. Il se sentait encombrant, ridicule. Mais où aller? Elle jouait tous les soirs, répétait toute la journée au théâtre; et la savoir sans lui dans ce bouge, livrée à tout son caprice, il en serait devenu fou. Elle aussi le voulait toujours là ; plus âgée que lui, elle n'en était que plus jalouse, et, comme ces ramiers qui passaient tout à l'heure en plein ciel d'orage, longtemps ils s'aimèrent dans les éclairs et l'ouragan. C'est encore ce que leur liaison avait eu de meilleur. Oui, ces scènes abominables, ces colères jusqu'au délire, jusqu'aux coups, tout valait mieux pour lui que l'aveulissement des dernières années, l'enlisement sinistre dans la boue du cabotinage, quand les comédiens l'appelaient « mon petit François », les contrôleurs « monsieur le marquis », et que tous le voyaient déjà mari de la Fédor, gros marchand de billets et commanditaire du théâtre. C'est vers cela qu'il allait, le malheureux, qu'il glissait tout doucement, sans passion, sans joie, par la force aveugle et lâche de
l'habitude, — le bercement mortel de la roulotte, — lorsqu'un jour, dans le salon de sa mère, lui était apparue celle qui allait lui apprendre les belles ivresses de la vie à deux, son divin petit Château-Frayé...
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En quittant le train de la Grande Ceinture pour taire à pied, car on ne l'attendait pas, les deux ou trois kilomètres qui le séparaient de chez lui, du Bréau se trouva devant des chemins obscurs et un ciel sans nuages où le jour s'éteignait, tandis qu'à de longs intervalles des éclairs livides, déchirant l'horizon silencieux, signalaient la fin de l'orage. Dans sa hâte d'arriver, il avait pris la route morte, pleine d'ornières boueuses et d'herbes folles, encore ruisselantes. Ensuite il coupa court à travers des champs saccagés, ravinés, dont l'orage avait fait des paquets de goémon, mouillés et glissants. Soudain, au bout d'une terre de labour fraîchement moissonnée et pleine d'eau, où ses bottes flaquaient, s'embourbaient comme dans une mare, la longue cheminée de la raffinerie se dressa sur le crépuscule et, un moment
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après, François du Bréau, cherchant à tâtons dans l'angle du portail la chaîne de la cloche, la secoua joyeusement.
Ohi Todeur des citronniers après l'averse, la cour sablée à neuf, étincelante et nette, devant le vieux logis Louis XV tout en longueur, où couraient des lumières. Après le noir du dehors, ce fut d'une intimité subite et délicieuse. Comme il franchissait le perron, une persienne s'entr'ouvrit doucement à l'étage :
— Monte vite... Je suis près de l'enfant.
— Est-ce qu'elle est malade?
— Non..., rien.
Dans le mezza voce de la mère, il y a un velouté, un accent de bonheur qui le rassure tout de suite.
En s'arrêtant au vestibule pour quitter ses vêtements trempés, ses chaussures lourdes de vase, il a vu un coin de salle à manger tout allumée, deux couverts qui attendent en face l'un de l'autre sur la nappe éclatante et fleurie. Maintenant, vite l'escalier; une grande chambre, une autre plus petite que baigne la vague lumière bleue d'une lampe
CE qu'il met d'éla.n passionné.
de nuit. Et, dans cette flottante poussière sidérale dont tout s'imprègne à Tentour, il s'avance vers le petit lit de claire mousseline près duquel sa chère femme est debout, l'appelle d'un geste tendre...
Ce qu'il met d'élan passionné, de fen^eur reconnaissante dans cette première étreinte, ce qu'il étouffe de sanglots, d'aveux inexprimés, il semble qu'elle l'ait compris au ton apitoyé dont tout bas elle le console... La mauvaise journée qu'il a dû passer, le pauvre ami ! C'est si triste de voir partir ce qu'on a connu... on dirait que cela vous emporte un peu de vous-même... Pour elle non plus, l'après-midi n'a pas été gaie. La petite se plaignait, avait la peau brûlante... puis, vers le soir, la fièvre est tombée; les joues sont redevenues bonnes, et, maintenant, elle dort, si calme, si fraîche...
— Tiens, regarde.
La mère écarte le rideau, et pendant qu'ils sont là, tous deux penchés sur cette chair d'enfant, nacrée, veloutée, à la pulpe plus tendre que le plus beau fruit, pendant que leur souffle se mêle au léger friselis de cette
petite bouche entrouverte, doucement la mousseline se referme, les enveloppe tous les trois du retombement de ses plis légers. Qu'on est bien, que tout le reste est loin; quel repos dans l'oubli du monde !
Au Fort Montrouge
Souvenir d'un Trente Sous
Au Fort Montrouere
Le Paris du siège, au matin du 3i octobre. Dans le brouillard froid, Saint-Pierre de Montroug-e achève de sonner un mélancolique Angélus. Le long de l'avenue d'Orléans, où de rares lumières clignotent, un fiacre à deux chevaux et à galerie, réquisitionné par le ministère de la marine, et l'un des derniers locatis en circulation, nous emmène, Le Myre de Vilers et moi, dans une tournée des forts du Sud. Comme aide de camp de l'amiral La Roncière, de Vilers, presque tous les matins, est astreint à cette visite, et je l'accompagne volontiers quand je ne suis pas de garde, afin de m'approvisionner d'une foule de remontants très précieux dont les forts de Paris surabondent,
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comme d'énergie, d'ordre, d'endurance et de belle humeur.
— Halte là... Qui vive>
— Ser\ice de la marine.
La porte de Montrouge , tout embastionnée, engabionnée, hérissée de baïonnettes, s'entre-bâille pour le fiacre ministériel. Pendant qu'un falot minutieux examine à la portière nos deux laissez-passer, mon compagnon — si philosophe et maître de lui d'ordinaire — s'énerve, s'irrite. Sous la casquette plate à galons d'or^ sa figure me frappe par une expression de dureté que je ne lui ai jamais vue, qui lui mincit les lèvres, creuse ses yeux plus profonds et plus noirs. Qu'y a-t-il? Qu'est-ce qu'il me cache? Ce causeur étincelant, adroit lanceur de paume et de repaume, pourquoi, depuis que nous sommes en route, m'a-t-il laissé parler tout seul? Je vais le savoir sans doute...
Franchie la zone militaire, ces grandes plaines de boue et de gravats où déjà le matin blafard éclaire des larves en maraude, nous traversons Gentilly, désert, effondré... Un coq chante au lointain, vers Hicctre,
LE LONG DE L'aVENUE D'ORLÉANS.
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D'une ruelle en pente, un chien affamé, furieux, s'élance en aboyant, s'acharne à nos chevaux, bondit jusqu'à la portière, nous crache en râlant la bave de ses crocs. Le temps de dire : « sale bête ! » une détonation brutale éclate à mon côté, et, parmi l'acre fumée dont notre voiture est remplie, je vois le chien rouler les pattes en l'air et mon compagnon qui remet son revolver à l'étui.
— Vous êtes un peu nen'eux ce matin, mon camarade... il doit y avoir du nouveau dans les affaires?
Lui, très grave :
— Il y a du nouveau, en effet.
On reste encore quelques minutes sans rien se dire; et seulement vers l'avancée du fort de Montrouge, répondant à toute l'anxiété, à toutes les interrogations de mon silence, de Vilers m'annonce brusquement :
— C'est fini... Metz a capitulé. Bazaine a tout perdu, tout vendu, même l'honneur.
Ceux qui n'ont pas subi les affres du grand naufrage de 70 ne sauraient comprendre ce que nous représentait le nom de Bazaine, l'héroïque Bazaine, comme Gambetta l'appe-
"vînîversîtiiàr
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lait, l'espoir dont il fouettait notre courage, la nuit abominable où sa désertion nous plongea. Imaginez tous les cris possibles de délivrance et de joie : «Terre!... terre!... Une voile ! . . . Sauvés ! . . . Embrassons-nous ! . . . Vive la France ! > Il y avait de tout cela dans ce beau nom de troupier versaillais, et tout à coup voilà qu'il signifiait le contraire. C'était à donner le vertige.
Aussi mon arrivée au fort me reste-t-elle un peu confuse. Je me souviens vaguement d'un capitaine de frégate en sabots qui nous guide par de longs corridors de caserne: d'une pluie fine, une pluie de côte, rayant la grande cour où des matelots, en bérets bleus et vareuses, jouent au bâtonnet, avec des bonds, des cris d'écoliers en récréation; enfin d'une marche interminable sur un chemin de ronde, gluant, luisant, où les semelles patinent, le long des gabions, des épaulements, des pièces de marine en batterie et des hauts talus que dépasse la silhouette d'un marin de vigie, son cornet à bouquin à la ceinture, prêt à signaler la bombe et l'obus allemands. Ce que ma mémoire a gardé de
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très précis, par exemple, c'est le rouf de toile goudronnée, dégoulinant de pluie, sous lequel les officiers de garde sont attablés devant des bols de café noir; je vois ces visages rayonnants, tous ces bons sourires qui se lèvent vers nous : « Eh bien ! messieurs les terriens? » Et debout, à rentrée, sanglé dans sa longue tunique, de Vilers leur jetant l'atroce nouvelle :
« Bazaine s'est rendu... »
Il n'y eut pas un mot, pas un cri pour lui répondre; mais un éclair jaillit, dont la tente fut illuminée, un éclair fait de tous ces regards confondus, de tous ces yeux noirs, bleus, viocos, ponantais, celui-là aigu comme un coup de stylet, l'autre fervent comme un cantique de Bretagne, et l'on put lire à la clarté de cette flamme l'héroïque résolution que vous veniez de prendre, vous tous, Desprez, Kiesel, Carvès, Saisset, tombés depuis sur ce bastion n° 3, ce bastion d'honneur où vous m'êtes apparus, le matin du 3i octobre.
Ah! ce bastion n° 3, c'est aux premiers
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jours de janvier, deux mois après notre visite, qu'il fallait le voir, avec ses embrasures démolies, les abris des hommes effondrés, à son mur une large brèche, et cette trombe de fer et de feu qui l'enveloppait du matin jusqu'à la nuit. Pareil au cri des paons les jours d'orag-e, le cornet de la vigie sonnait sans relâche. « On n'a pas le temps de se garer ! » disaient les ser%'ants de pièce en tombant. Et les autres quartiers n'étaient guère mieux abrités. Pour traverser les cours désertes, jonchées d'éclats dobus, de bris de vitres, dans une odeur de poudre et d'incendie, les matelots rasaient les murs de leurs casernes défoncées, à l'abandon. Plus une pierre debout aux deux corps de logis de l'entrée; les hommes de garde, comme tout l'équipage du reste, obligés de se blottir sous les blindages faits de mauvaise terre, de la terre hachée depuis deux mois par les obus, friable, sans consistance, et où les coups de casemate étaient fréquents.
Un soir, dans le réduit blindé qui lui servait de cabine, le commandant du fort voyait
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entrer le capitaine de frég-ate de L..., nouvellement arrivé à bord — comme on disait — pour remplacer le chet d'une compagnie de canonniers, qui avait eu l'épaule emportée par un éclat.
— Mon commandant, dit l'officier avec une pauvre bouche blémie, contracturée, qui mâchait les mots rageusement au passage, je suis un homme déshonoré, perdu... Je n'ai plus qu'à me faire sauter.
— De L..., mon ami, qu'y a-t-il?
La main du commandant écartait la petite lampe suspendue, éclairant les murs de l'étroit réduit, mais l'empêchant de bien voir le vigoureux soldat à la longue tête exaltée debout en face de lui.
— Il y a... — oh! le malheureux, que c'était donc pénible à dire!... — il y a qu'en arrivant sur le bastion, le feu... eh bien ! le feu m'a surpris. J'ai eu peur, là... Qu'est-ce que vous voulez? Je n'avais jamais fait la guerre; seulement une fois, au Mexique, mais rien de sérieux... Alors, sous cette grêle de mitraille, à deux ou trois reprises j'ai été lâche, j'ai salué l'obus, comme ils