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pour frapper, en donnant un geste de caresse à la main droite. Toute la figure alors grimace dans une double signification furieuse et tendre, un masque enfantin qui rit en pleurant. Et toujours l'Allemand promène son diapason, son spéculum auriculaire, sondant l'oreille d'une longue aiguille.
— Il ne faut pas la fatiguer, dit le Maître, allez chercher Balmann.
.Mais l'interne revient seul, très vexé; Balmann n'a pas voulu venir, furieuse qu'on ait appelé Daret avant elle. Entre ces deux cataleptiques, premiers sujets à la Salpêtrière, subsiste une jalousie d'étoiles, de vedettes; et parfois des disputes, des engueulades de lavoir, relevées de mots techniques, mettent tout le dortoir en folie.
A défaut de Balmann, on amène Fifine, un trottin de boutique, en grand manteau, le teint rose, un petit nez en l'air, la bouche bougonne, des doigts de couturière, tatoués par l'aiguille. Elle entre en rechignant; elle est du parti de Balmann et se refuse à travailler. En vain l'interne essaye de l'endormir; elle pleure et résiste. « Ne la con-
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trariez pas ». dit Charcot, qui retourne ci Daret, reposée, très fière de reprendre la séance en reniflant. .Mystère du sommeil cataleptique, entretenant autour de la malade une atmosphère légère, illusionnée, de rêve vécu ! On lui montre un oiseau imaginaire, vers les rideaux de la croisée. Ses yeux fermés le perçoivent dans son aspect et ses mouvements ailés: son vague sourire murmure : « Oh! qu'il est joli... » Et. croyant. le tenir, elle caresse et lisse sa main qui s'arrondit. .Mais l'interne, d'une voix terrible : c Daret, regarde à terre, là, devant toi, un rat... un serpent... » A travers ses lourdes paupières tombées, elle voit ce qu'on lui montre. Commence alors une mimique de terreur et d'horreur comme jamais Rachel. jamais la Ristori ni Sarah n'en ont figuré de plus sublime ; et classique, le vieux cliché humain de la peur, partout identique à lui-même, resserrant les bras, les jambes, l'être entier dans un recul d'effarement, pétrifiant cette mince face pâle où n'est plus vivante que la bouche pour un long- soupir d'épouvante.
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Ah! de grâce, réveillez-la. On se contente de déplacer sa vision en lui montrant des fleurs sur le tapis et lui demandant de nous faire un bouquet. Elle s'agenouille, et toujours dans cette atmosphère de cristal que briserait immédiatement l'ordre d'un interne ou du professeur, elle noue délicatement ses doigts d'un fil supposé qu'elle casse entre ses dents. Pendant que nous observons cette pantomime inconsciente, quelque chose râle tout à coup, aboie d'une toux rauque dans le vestibule à côté. « Filine qui a une attaque! » Nous courons.
La pauvre enfant, renversée sur les dalles froides, écume, se tord;, les bras en croix, les reins en arc, tendue, contracturée, presque en l'air. « Vite, des surveillantes ! emportezla, couchez-la... » Arrivent quatre fortes filles très saines, très nettes dans leurs grands tabliers blancs, une qui dit avec un accent ingénu de campagne : « Je sais comprimer, monsieur le docteur... » Et on presse, on comprime, en l'emportant à travers les cours, ce paquet de nerfs en folie, hurlant, roulant, la tête renversée; une pos-
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sédée à l'exorcisme, comme sur ce vieux ta-
hleau de sainteté que je regarde, rentré dans le cabinet de Charcot.
Et Daret que nous avions oubliée. La
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grande fille, toujours endormie, continue imaginairement à cueillir des fleurs sur le tapis, à grouper, cordeler ses petits bouquets...
Déjeuné avec les internes dans la salle de garde surchauffée. En mangeant le rata du « chaloupier s, plat de résistance traditionnel de la table, en buvant le vin des hôpitaux que nous verse à la ronde une vieille servante épileptique, nous causons magnétisme, suggestion, folie, et je m'amuse à raconter devant cette jeunesse fortement matérialiste un épisode étrange de ma vie, l'histoire de trois chapeaux verts achetés par moi à Munich, pendant la guerre de 1866. < es chapeaux de feutre dur, couleur de vieille mousse des bois, avec un petit oiseaupiqué dans la ganse, l'aile ouverte et des yeux d'émail, je les avais donnés en rentrant a l'aris à trois de mes camarades, bons et braves garçons que j'aimais tendrement, Charles Bataille, Jean Dubovs, André Gill. Tous les trois sont morts fous, et j'ai vu, j'ai entendu à des dates différentes délirer
ELLE EMBRASSE A PLEINES JCl'ES...
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leurs trois folies sous mes chapeaux: tyroliens avec le petit oiseau pique dessus.
.Mon histoire est écoutée poliment, mais comme une invention de romancier, parmi les sourires de la table. Le café pris, les pipes éteintes, le chef de clinique de Charcot me propose une promenade au quartier des folles. Dans la grande cour où pique un beau temps d'hiver, clair et froid, le soleil chauffe de pauvres démentes en Avaterproof, accroupies sur le pas des portes, isolées. silencieuses, sans aucune vie de relation: chacune cloîtrée dans son idée fixe, invisible prison dont ces têtes malades heurtent les parois choquées à tout coup. A part cela, aucun signe extérieur de malaise, un masque paisible, des mouATements rationnels. Par la croisée entr'ouverte d'une salle basse, je vois une belle fille, les bras nus, la jupe relevée en tablier, frottant le carreau avec vigueur ; c'est une folle.
La cour suivante que nous traversons, plantée d'arbres, est plus tumultueuse. Sur le bitume qui longe les cellales sont assises deux filles en sarrau bleu, les cheveux ré-
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pandus, jolies, toutes jeunes. L'une rit aux éclats, se renverse, embrasse à pleines joues l'idiote morne, sans regard, affaissée à côté d'elle. Une autre, très grande, très agitée, se promène à pas furieux, s'approche de nous, interpelle l'interne : « Qu'est-ce que je fais ici, monsieur? Vous le savez peut-être, moi, je ne le sais pas... » puis nous tourne le dos et continue sa course enragée. Bientôt une foule curieuse et bavarde nous entoure et nous presse. Une jeune femme en robe courte de pensionnaire, bonnet de linge éclatant de blancheur, nous raconte avec des gestes arrondis une histoire incompréhensible; elle a un air de bonheur, de prospérité qui fait envie. La sœur de Louis XVI, c'est elle qui l'assure, une vieille à nez et à menton crochus, dit des gaillardises à l'interne, tandis qu'à une porte ouverte du rez-de-chaussée, une longue figure terreuse, crevassée, nous appelle d'un sourire aimable : « Messieurs, je fais de la peinture, voulez-vous voir de mes œuvres? Mais, attendez que je mette d'abord mon chapeau tyrolien, je ne peins jamais qu'en