DU DREAU S ETAIT LEVE TRES EMU
aux paupières meurtries et comme fardées par le plaisir: mais ce ne fut qu'une vision emportée presque aussitôt par les pitreries de Desvarennes debout à côté de lui, et, de sa voix de blague et d'alcool, dénombrant le cortège à mesure qu'il défilait :
— La famille, messieurs! Le notaire Restouble, .Mme .Marie Fédor, son épouse, premier prix de tragédie, et leurs invités... Tous des anciens de Loulou, ces invités... les célèbres seulement... L'Institut, le Conservatoire... mais pas un comédien, même avec la Légion d'honneur... pas de cabotines non plus; Mme Restouble a le théâtre en horreur... Nous avons cependant le directeur des Fantaisies... et deux vaudevillistes fameux, Laniboire et Ripault-Babin.de l'Académie française... Tas de vieux poseurs!... Je les entendais, en venant, dans le wagon, se vanter de la passion qui la brûlait pour chacun d'eux. Ah ! s'ils avaient su devant qui ils parlaient... Aimés de Loulou! Non, mes bibis, vous pouvez faire mousser vos jabots, pas un de vous qui ait eu cette veine... pas même ce gros emphysémateux de direc-
teur. à qui elle a fait croire qu'il était son premier amant. D'abord son premier amant, elle ne l'a jamais connu. A un bal d'étudiants, chez Marie Fédor, une nuit, un carabin, déguisé en singe, emporta Loulou dans la chambre de sa sœur; et pendant que la grande Fédor rigolait, la petite se laissait faire en pleurant, sans oser dire qu'elle était vierge, de peur d'avoir l'air d'une dinde. Le voilà, son premier tombeur, celui qu'on n'oublie jamais, ce fut ce gorille anonyme, oui, messieurs, parfaitement...
Il s'animait, clamait, levait son verre, si bien que du Bréau gêné dut s'écarter de la fenêtre et reprendre sa place sur le banc où le pochard vint le rejoindre, harcelant, intarissable :
- Que monsieur le marquis ne s'étonne pas de me voir si bien renseigné sur notre amie; c'est que je me suis trouvé près d'elle àdes heuresoù le besoin lui venait non plus de bâiller sa vie, comme disait l'autre, mais de la vomir. Ça la prenait le soir, entre chien et loup, dans ce petit entresol du boulevard Poissonnière qui l'a vue des
heures immobile sur un fauteuil très bas. avec le roulement continu des voitures sous
sa fenêtre. Alors, surtout quand elle avait dans la tête la chaleur d'une bonne verte, il lui montait de son ivresse et de toutes ces
lumières du boulevard, seul éclairage de sa chambre, qui papillotaient au fond de son verre, un tas de souvenirs, de confidences invoulues. J'en ai appris de drôles, ces soirslà. .Mais de plus drôles encore, quand la dèche, la grande dèche venue, la Fédor, ne pouvant plus paraître sur la scène, en fut réduite à écrire à ses anciens. C'est moi, ou, lorsque j'étais pris de boisson, ma grande fille qui portait les lettres. Ces lettres-là, voyez-vous, écrites toujours suivant les goûts du destinataire et dans le sens de sa vanité, étaient de purs chefs-d'œuvre. Bon sang de Dieu! les bosses de rire que nous nous donnions quelquefois, quand elle m'en lisait une, avant de la fermer. Par exemple, aux temps les plus durs de sa misère, jamais elle n'a voulu s'adresser à vous. Quelquefois, par jalousie, je la poussais à le faire, alors elle s'emportait : « Non, non, pas celui-là. je l'ai assez bassiné; et puis il y a de trop bonnes choses entre nous, je ne veux pas le mêler à-ces saletés. » Et, quand tout lui a manqué, plutôt que de vous tendre la main, elle a préféré venir s'enfermer ici,
chez cette sœur menteuse et méchante, qui l'a toujours détestée pour ses succès, pour son talent, et qui s'est payé en quelques mois tout un arriéré de haine et d'envie. Pauvre Louise! Un martyre, n'est-ce pas, un martyre abominable, ton existence dans cette maison à façade hypocrite et soignée ; ils ont dû te faire mourir à tout petit feu, te retourner sur un côté, puis sur l'autre. Et demain tous les journaux raconteront combien ta grande sœur a été généreuse pour toi. Ils rappelleront son prix de tragédie, bien près de reconnaître que c'était elle la vraie Fédor. Cela lui aura coûté si peu de chose. La peine d'inviter à ton convoi quelques-uns de tes couchers les plus illustres et, vu la rareté des trains, de garder ces vieux célèbres à dîner avec les messieurs du grand reportage. Il n'y a que nous deux qu'on n'a invités à rien du tout, qu'on a même expulsés, les deux précisément qua tu as eus le plus près de ton cœur. Oh ! pas seulement nous permettre de te suivre jusqu'au cimetière, c'est un peu dégoûtant tout de même, dis, Loulou; dis, ma petite louloute.
Comme si elle avait pu lui répondre du fond de son verre, il se penchait dessus, l'appelait de petits noms tendres. Et enfin, son absinthe vidée d'une lampée, il s'écroula sur la table, tout sanglotant et ronflant.
Dix fois depuis sa rencontre avec ce triste personnage, du Bréau avait eu l'envie de fuir, écœuré de ses révélations, mais retenu quand même par une curiosité mauvaise, le besoin de savoir si cette malheureuse fille avait vraiment souffert à cause de lui. Voyant l'homme endormi, il se levait pour partir, quand un coup d'œil dehors l'obligea d'attendre. Le convoi sortait de l'église, escorté de cloches et de chants; et tandis qu'il se reformait sur la place, ceux des Parisiens qui, pressés par l'heure du train, ne pouvaient suivre jusqu'au cimetière, venaient saluer la famille ou se faisaient inviter au dernier moment, car Desvarennes ne s'était pas trompe, il y avait un repas des funérailles. Les non privilégiés prenaient la route Je la gare avec des airs faussement pressés et des dos de mauvaise humeur.
Au milieu d'un groupe de vieux célèbres.
l'ancien prix de tragédie agitait ses voiles de deuil. .Maître Restouble, parlant à l'ami Yeillon. s'épongeait le front dans l'air brûlant: et, sous les lauriers-roses en caisses du petit café, les reporters buvaient des grenadines, en échangeant à haute voix leurs renseignements sur l'étoile qu'on enterrait. Tous très jeunes, ces messieurs n'avaient pas la moindre notion du talent de la Fédor: mais ses aventures galantes, ses frasques de tête et de cœur, ils les savaient sur le bout du doigt, les racontaient ainsi qu'une immonde légende dont l'ancien amant, assis près de la fenêtre ouverte, ne perdait pas un mot, pas une éclaboussure. Il en éprouvait un sentiment de gêne, de dégoût, qui, venant après les récits de Desvarennes, faisait du martyre de Louise et des férocités de sa sœur les inventions d'un pochard sentimental, l'amenait à conclure :
— Pourquoi suis-je venu ici?... Je n'avais rien à y faire.
L'entrée de la petite Mélie, traînant toujours ses frères par la main, le tira de sa
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song-erie. En l'absence des enfants, les guêpes s'étaient emparées du pain et du fromage, du fromage surtout. L'assiette bourdonnait, toute noire. Les petits se ruèrent dessus, aidés de la grande sœur, et ce fut une bataille atroce. Enfin quand l'essaim eut pris la fuite, que les enfants furent bien installés, chacun devant une belle tartine de miche tendre, la fillette s'approcha de son père qui ronflait toujours, ramassa le chapeau roulé par terre et.
l'ayant essuyé avec soin, le posa sur la table à côté de lui, à la place de la bouteille d'absinthe magiquement disparue, rapportée sur le comptoir. Les regards du monsieur qui se trouvait là, croisant les siens à plusieurs reprises, la gênaient bien un peu pendant son manège de petite maman; mais elle en eut vite pris son parti. Comme elle passait près de lui en retournant vers ses frères, du Bréau saisit son poignet, si mince, si fragile, oh! fragile à faire pleurer, et froissant un billet bleu dans la moiteur de la petite main :
- P( un- vi >s enfants.. . lui dit-il à voix basse.
Tout de suite, dans la pâleur bouffie et
Qf. •
maladive de cette figure de fillette grandie trop vite, un sourire d'une douceur et d'une
compréhension adorables jaillit comme un arc-en-ciel qui allait du père endormi, le plus terrible de ses enfants, à Tassiette gloutonne des deux autres ; ses veux rongés,, sans cils, roulaient de grosses larmes, et elle s'inclina en murmurant :
— .Merci... merci....
Quand il sortit, la place de l'église était déserte. Une roulotte attelée y restait seule, prête à partir, et dont la rosse efflanquée essayait d'atteindre les branches basses du quinconce. Sur le pays silencieux, en notes lentes et mourantes, le clocher secouait la fin de son glas, les dernières gouttes restées au fond du bénitier. De loin en loin y repondaient de sourds roulements de tonnerre. Sans doute il aurait mieux valu pour du Bréau laisser passer l'orage qu'il sentait tout proche, à l'embrasement de l'atmosphère, à l'attente, à l'immobilité du tout. .Mais rester seulement une minute de plus dans cet affreux Wissous, s'exposer à entendre quelque nouvelle infamie, lui semblait intolérable. Il prit droit devant lui et se trouva presque aussitôt en pleins champs, très étonné de ne pas reconnaître la plaine immense par laquelle Yeillon
l'avait amené. Ici des chemins creux, des vallonnements ombragés d*arbres... Un bruit d'essieux et de roues fatigués venait derrière lui ; la dernière roulotte de la fête qui s'en allait. Il s'arrêta pour demander la route de Juvisy.
— Mais vous y tournez le dos, à Juvisy, dit le vieux roulottier assoupi sous l'auvent de sa lourde voiture.
C'était le même qui, devant le comptoir, donnait à son copain de si judicieux conseils sur l'emploi des épaulettes.
Une grande fille rousse, à la voix rauque, aux traits corrects et durs, vêtue d'une jupe et d'une camisole, les pieds nus, poussiéreux, comme chaussés de cendre chaude, était assise à côté de lui et se pencha toute pour voir à qui parlait son père ou son homme, peut-être les deux.
— Si ce monsieur veut monter près de nous, dit-elle sur un ton de commandement pendant que des figures curieuses se montraient aux petites fenêtres de la voiture, nous détournerons par le Mesnil et nous le mettrons sur sa route... Ce sera plus court