‹ La Fédor; pages de la vie. Illus. de FabrèsChapitre 6 sur 32 · C EST LA PLUS BELLE TOMLE DU PAYS · texte numérisé non relu

C EST LA PLUS BELLE TOMLE DU PAYS

qu*il essayait de rendre indifférent, vous la croyez si méchante que ça >...

Le vieux, les lèvres serrées :

— On ne Ta vue qu'une fois, mais ça suffit. Figurez-vous, monsieur, que cette année...

La voiture continuait à grimper péniblement contre le mur du cimetière d"où montait une voix blafarde, officielle, sonnant faux dans le silence imposant de la campagne. Le panégyrique superbe que cette voix proférait sans doute, les phrases qu'elle filait sur quelque ancien dévidoir ministériel, branlant et reluisant, du Breau était trop loin pour les entendre; mais ce ronron funèbre le faisait penser aux déclamations de Desvarennes, son litre d"absinthe à la main, et les naïves confidences chuchotées à son oreille achevaient de lui serrer le cœur en lui prouvant combien tout ce qu'avait dit l'ivrogne devait être vrai.

— ... Cette année donc, pour la fête du pays, nous donnions Ali-Baba et Geneviève de Brabant. au bénéfice dejj.Mme Diego que voici. Le dimanche, dans l'après-midi, nous

sommes allés tous deux, comme on fait, offrir aux notables nos programmes et des billets, pour le soir. Chez le notaire, nous avons trouvé les dames sur la terrasse, au fond du jardin, et, dès le premier mot, j'ai compris que c'était inutile, qu'il n'y avait rien à espérer. Alors, du grand fauteuil de la malade — elle est morte trois jours après — on a vu sortir une petite tête pas plus grosse que le poing, bien creusée, bien changée depuis Perpignan, et qui s'est mise à dire : « Voyons, Maria... voyons, Maria... » Pas plus que cela, mais d'une bouche si bonne, d'une douceur de voix si entrante que la petite et moi nous n'avons pu nous retenir de pleurer... Ah! cette Fédor, elle a dû en tirer des larmes aux payants, avec une voix pareille... La femme du notaire, elle, n'y a pas été prise. Elle s'est retournée, comme piquée d'une mauvaise mouche, et elle a jeté à sa sœur : « Dis donc, toi... ce n'est pas ton argent qui danse! » En même temps, son ombrelle nous faisait signe : « La sortie est par là... liiez... »

— Et qu'elle aurait bien voulu filer aussi, la pauvre. s'en aller avec nous dans la bagnole des libres mendigos ! ...» dit la grande rousse aux pieds poudreux, à la livrée de misère...

On arrivait en haut du raidillon: la voiture s'engageait dans un petit chemin à travers champs, où il y avait à peine la place de ses roues, et, après quelques minutes d'une course cahotée, elle s'arrêta au croisement de plusieurs routes dont la plus large et la plus droite était celle de Juvisy.

— Si vous allez toujours de ce pas.

vous arriverez avant l'orage... cria le vieux bohème à du Bréau qui se hâtait, courait presque, afin d'être seul et loin, d'échapper à l'histoire de cette fin de vie. navrante et obsédante comme un remords.

Eh ! oui, maintenant il en avait la preuve... c'est pour lui que Louise était venue vivre chez sa sœur, pour lui qu'elle y souffrit mille morts, dans l'espoir qu'elle le reverrait; mais était-ce possible: tout n'était-il pas fini, brisé depuis longtemps et pour toujours? Il avait beau chercher, sa conscience ne lui reprochait rien.

Tout en songeant et regardant devant lui, il fut brusquement saisi ,'par les transformations du paysage depuis quelques heures. En route avec Yeillon, c'était une immense plaine du Midi, éblouie et papillotante sous la lumière d'un grand ciel blond, tout vibrant de chaleur intense: à présent, sous ce même ciel mais assombri, comme descendu, les colzas en jaunes losanges, le vert cru des champs de betteraves, la rayure rose des sainfoins prenaient un éclat extraordinaire. Tout le décor semblait s'éclairer par en bas, comme dans un paysage du Nord, mais un Nord de plein été, orageux, étouffant, où rien ne bougeait, pas une plume d'oiseau, pas un épi d'avoine. Soudain, loin, très loin, à l'extrémité d'un champ que des faucheurs invisibles se hâtaient de coucher avant l'averse, l'éclair d'un outil flamba sous un rais de soleil blanc venu de derrière lui, là-bas. péniblement filtré entre deux épais nuages, et juste au-dessus du cimetière dont la muraille de craie se profilait sur l'horizon. Le temps d'un adieu suprême à celle qui

ELLE VENAIT DE DIRE î LA FÊTE CHEZ THÉRÈSE.

dormait là, il se remit en route, et voilà que ce rayon perdu du couchant, comme il avait frappé l'acier d'une faux lointaine, allait chercher, évoquer au fond de sa mémoire, à neuf ou dix ans de distance, par une similitude de température, aussi par l'énervement de son étrange journée, le souvenir de sa première rencontre avec la Fédor, un après-midi d'été. C'était à un raout, une garden-party à l'ambassade d'Angleterre. Elle venait de dire la Fête chez Thérèse avec cette voix prenante, un peu voilée, ce délicat emportement de tout son être...

« .Menez-moi à l'air, je meurs... », dit-elle à du Bréau sans le regarder, et, traversant au milieu de la foule ces somptueux salons de l'hôtel Borghèse où flotte dans l'irisement des hautes glaces l'image voluptueuse de la belle Pauline, ils vinrent s'asseoir au bout du jardin, contre la grille qu'un épais rideau de glycines retombantes sépare de la perpétuelle féerie des Champs-Elysées.

Un coup de tonnerre formidable le rappela en quelques secondes à la réalité des choses. Des anneaux de poussière couraient sur la

route, soulevés par une haleine chaude sentant le soufre, tandis que du fond de la vallée, en face, montait au galop de charge- un nuage safran, veiné de feu, effrangé, effiloqué sur ses bords en grises déchirures de pluie; deux pigeons blancs, seuls oiseaux dans l'espace, se débattaient, tourbillonnaient en avant de la bourrasque, éperdus, les ailes ouvertes. Presque aussitôt, le chemin s'étoilait à ses pieds de larges gouttes, très espacées d"abord, puis serrées, précipitées; enfin la nuée se débonda, et jusqu'à Juvisy, jusqu'à la nuit tombante, il marcha sous un ruissellement de flamme et d'eau, glissant, pataugeant dans les flaques, mais sans rien voir, sans rien sentir, tout an ressassement de sa vie avec la grande comédienne et de ce qu'ils appelaient leur amour. Oh! cette femme à tout le monde, que les acteurs tutoyaient, à qui le plus bas figurant, le plus sordide chef de claque soufflait des ordures dans le cou. cette femme dont les petits cercleux encore au biberon, venant chercher leur matérielle à la fin du spectacle, avaient le. droit de dire : « Louise a été in-

fecte, ce soir. » Viande de tattersall que, devant lui. n'importe quel maquignon pouvait vanter, détailler du sabot à la crinière. de la croupe jusqu'au garrot. « Où est madame: * Enfermée avec le directeur, ou en train d'écouter dans sa loge le rôle que lui mijotait l'auteur du jour. Ce qu'il avait ragé, rugi devant cette porte; et, sur le divan de l'entrée, dans le petit salon bleu où il l'attendait pendant qu'elle était en scène, quelles heures d'angoisse! Des loges voisines, personne ne le savait là. Alors tous les cabots, hommes et femmes, en s'habillant la porte ouverte, en se passant le rouge ou le blanc gras, parlaient sans se gêner, comme lorsqu'ils sont entre eux. C'étaient le long du corridor des fusées de rires immondes, un argi A de bagne, des potins de filles à soldats. Et Louise entendait cela, y répondait sans doute quand elle se trouvait seule, puisque c'était son monde, sa vie. Tout le cœur de l'amant se soulevait de dégoût à cette idée. Quelquefois, il descendait sur le théâtre, errait derrière les portants, risée des pompiers et des machinistes, blême et contrac-

turé comme l'auteur un soir de première, car sa maîtresse en scène lui donnait toujours la même crispation. Il se sentait encombrant, ridicule. Mais où aller? Elle jouait tous les soirs, répétait toute la journée au théâtre; et la savoir sans lui dans ce boug-e, livrée à tout son caprice, il en serait devenu fou. Elle aussi le voulait toujours là; plus âgée que lui, elle n'en était que plus jalouse, et, comme ce* ramiers qui passaient tout à l'heure en plein ciel d'orage, longtemps ils s'aimèrent dans les éclairs et l'ouragan. C'est encore ce que leur liaison avait eu de meilleur. Oui, ces scènes abominables, ces colères jusqu'au délire, jusqu'aux coups, tout valait mieux pour lui que l'aveulissement des dernières années, l'enlisement sinistre dans la boue du cabotinage, quand les comédiens l'appelaient « mon petit François », les contrôleurs « monsieur le marquis », et que tous le voyaient déjà mari de la Fédor, gros marchand de billets et commanditaire du théâtre. C'est vers cela qu'il allait, le malheureux, qu'il glissait tout doucement, sans passion. sans joie, par la force aveugle et lâche de

l'habitude, — le bercement mortel de la roulotte, — lorsqu'un jour, dans le salon de sa mère, lui était apparue celle qui allait lui apprendre les belles ivresses de la vie à deux, son divin petit Château-Frayé...

En quittant le train de la Grande Ceinture pour faire à pied, car on ne l'attendait pas, les deux ou trois kilomètres qui le séparaient de chez lui, du Bréau se trouva devant des chemins obscurs et un ciel sans nuages où le jour s'éteignait, tandis qu a de longs intervalles des éclairs livides, déchirant l'horizon silencieux, signalaient la fin de l'orage. Dans sa hâte d'arriver, il avait pris la route morte, pleine d'ornières boueuses et d'herbes folles, encore ruisselantes. Ensuite il coupa court à travers des champs saccagés, ravinés, dont l'orage avait fait des paquets de goémon, mouillés et glissants. Soudain, au bout d'une terre de labour fraîchement moissonnée et pleine d'eau, où ses bottes flaquaient, s'embourbaient comme dans une mare, la longue cheminée de la raffinerie se dressa sur le crépuscule et, un moment

après, François du Bréau. cherchant à tâtons dans l'angle du portail la chaîne de. la cloche, la secoua joyeusement.

Oh! l'odeur des citronniers après l'averse, la cour sablée à neuf, étineelante et nette, devant le vieux logis Louis XV tout en longueur, où couraient des lumières. Après le noir du dehors, ce fut d'une intimité subite et délicieuse. Comme il franchissait le perron, une persienne s'entr'ouvrit doucement à l'étage :

- Monte vite... Je suis près de l'enfant.

- Est-ce qu'elle est malade } — Non.... rien.

Dans le mezza voce de la mère, il y a un velouté, un accent de bonheur qui le rassure tout de suite.

En s'arrétant au vestibule pour quitter ses vêtements trempés, ses chaussures lourdes de vase, il a vu un coin de salle à manger tout allumée, deux couverts qui attendent en face l'un de l'autre sur la nappe éclatante et fleurie. Maintenant, vite l'escalier: une grande chambre, une autre plus petite que baigne la vague lumière bleue d'une lampe

fe

ce qu'il met d'élan passionné...

de nuit. Et, dans cette flottante poussière sidérale dont tout s'imprègne à l'entour, il s'avance vers le petit lit de claire mousseline près duquel sa chère femme est debout, l'appelle d'un geste tendre...

Ce qu'il met d'élan passionné, de ferveur reconnaissante dans cette première étreinte, ce qu'il étouffe de sanglots, d'aveux inexprimés, il semble qu'elle l'ait compris au ton apitoyé dont tout bas elle le console... La mauvaise journée qu'il a dû passer, le pauvre ami! C'est si triste de voir partir ce qu'on a connu... on dirait que cela vous emporte un peu de vous-même... Pour elle non plus, l'après-midi n'a pas été gaie. La petite se plaignait, avait la peau brûlante... puis, vers le soir, la fièvre est tombée; les joues sont redevenues bonnes, et, maintenant, elle dort, si calme, si fraîche...

— Tiens, regarde.

La mère écarte le rideau, et pendant qu'ils sont là, tous deux penchés sur cette chair d'enfant, nacrée, veloutée, à la pulpe plus tendre que le plus beau fruit, pendant que leur souffle se mêle au léger friselis de cette

petite bouche entrouverte, doucement la mousseline se referme, les enveloppe tous les trois du retombement de ses plis légers. Qu'on est bien, que tout le reste est loin; quel repos clans l'oubli du monde !

Au Fort Montrouge

Souvenir d'un Trente-Sous

Au Fort Montrouge

Le Paris du siège, au matin du 3i octobre. Dans le brouillard froid, Saint-Pierre de Montrouge achève de sonner un mélancolique Angélus. Le long de l'avenue d'Orléans, où de rares lumières clignotent, un fiacre à deux chevaux et à galerie, réquisitionné par le ministère de la marine, et l'un des derniers locatis en circulation, nous emmène, Le Myre de Vilers et moi, dans une tournée des forts du Sud. Comme aide de camp de l'amiral La Roncière, de Vilers, presque tous les matins, est astreint à cette visite, et je l'accompagne volontiers quand je ne suis pas de garde, afin de m'approvisionner d'une foule de remontants très précieux dont les forts de Paris surabondent.

ç6 Au Fort Mont rouge

comme d'énergie, d'ordre, d'endurance et de belle humeur.

— Halte là... Qui vive?

— Service de la marine.

La porte de Montrouge , tout embastionnée, engabionnée, hérissée de baïonnettes, s'entre-bâille pour le fiacre ministériel. Pendant qu'un falot minutieux examine à la portière nos deux laissez-passer, mon compagnon — si philosophe et maître de lui d'ordinaire — s'énerve, s'irrite. Sous la casquette plate à galons d'or, sa figure me frappe par une expression de dureté que je ne lui ai jamais vue, qui lui mincit les lèvres. creuse ses yeux plus profonds et plus noirs. Qu'y a-t-il? Qu'est-ce qu'il me cache? Ce causeur étincelant, adroit lanceur de paume et de repaume, pourquoi, depuis que nous sommes en route, m'a-t-il laissé parler tout seul? Je vais le savoir sans doute...

Franchie la zone militaire, ces grandes plaines de boue et de gravats où déjà le matin blafard éclaire des larves en maraude. nous traversons (ientillv, désert, effondré... Un coq chante au lointain, vers Bicêtre.

Bifc.Sc

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