‹ La Fédor; pages de la vie. Illus. de FabrèsChapitre 7 sur 32 · LE LONG DE L'AVENUE D'ORLÉANS · texte numérisé non relu

LE LONG DE L'AVENUE D'ORLÉANS

Au Fort Montrouge 99

I)*une ruelle en pente, un chien affamé, furieux, s'élance en aboyant, s'acharne à nos chevaux, bondit jusqu'à la portière, nous crache en râlant la bave de ses crocs. Le temps de dire : « sale bête! » une détonation brutale éclate à mon côté, et, parmi l'acre fumée dont notre voiture est remplie, je vois le chien rouler les pattes en l*air et mon compagnon qui remet son revolver à l'étui.

— Vous êtes un peu nerveux ce matin, mon camarade... il doit y avoir du nouveau dans les affaires :

Lui. très grave :

— Il y a du nouveau, en effet.

On reste encore quelques minutes sans rien se dire : et seulement vers l'avancée du fort de .Montrouge, répondant à toute l'anxiété, à toutes les interrogations de mon silence, de Yilers m'annonce brusquement :

— C'est fini... Metz a capitulé. Bazaine a tout perdu, tout vendu, même l'honneur.

Ceux qui n'ont pas subi les affres du grand naufrage de 70 ne sauraient comprendre ce que nous représentait le nom de Bazaine. l'héroïque Bazaine, comme Gambetta l'appe-

Au Fort Montrouge

lait, l'espoir dont il fouettait notre courage, la nuit abominable où sa désertion nous plongea. Imaginez tous les cris possibles de délivrance et de joie : «Terre!... terre!... Une voile ! . . . Sauvés ! . . . Embrassons-nous ! . . . Vive la France ! » Il y avait de tout cela dans ce beau nom de troupier versaillais. et tout à coup voilà qu'il signifiait le contraire. C'était à donner le vertige.

Aussi mon arrivée au fort me reste-t-elle un peu confuse. Je me souviens vaguement d'un capitaine de frégate en sabots qui nous guide par de longs corridors de caserne: d'une pluie fine, une pluie de côte, rayant la grande cour où des matelots, en bérets bleus et vareuses, jouent au bâtonnet, avec des bonds, des cris d'écoliers en récréation ; enfin d'une marche interminable sur un chemin de ronde, gluant, luisant, où les semelles patinent, le long des gabions, des épaulements, des pièces de marine en batterie et des hauts talus que dépasse la silhouette d'un marin de vigie, son cornet à bouquin a la ceinture, prêt à signaler la bombe et l'obus allemands. Ce que ma mémoire a gardé de

.1;/ Fort Montrouge eoi

très précis, par exemple, c'est le rouf de toile goudronnée, dégoulinant de pluie, sous lequel les officiers de garde sont attables devant des bols de café noir; je vois ces visages rayonnants, tous ces bons sourires qui se lèvent vers nous : « Eh bien ! messieurs les terriens? » Et debout, à l'entrée, sanglé dans sa longue tunique, de Yilers leur jetant l'atroce nouvelle :

« Bazaine s'est rendu... »

Il n'y eut pas un mot, pas un cri pour lui répondre: mais un éclair jaillit, dont la tente fut illuminée, un éclair fait de tous ces regards confondus, de tous ces yeux noirs, bleus, mocos, ponantais, celui-là aigu commeun coup de stylet, l'autre fervent comme un cantique de Bretagne, et l'on put lire à la clarté de cette flamme l'héroïque résolution que vous veniez de prendre, vous tous, Desprez, Kiesel, Carvès, Saisset, tombés depuis sur ce bastion n° 3, ce bastion d'honneur où vous m'êtes apparus, le matin du 3i octobre.

Ah! ce bastion n° 3. c'est aux premiers

Au Fort Montrouge

jours de janvier, deux mois après notre visite, qu'il fallait le voir, avec ses embrasures démolies, les abris des hommes effondrés, à son mur une large brèche, et cette trombe de fer et de feu qui l'enveloppait du matin jusqu'à la nuit. Pareil au cri des paons les jours d'orage, le cornet de la vigie sonnait sans relâche. « On n*a pas le temps de se garer! » disaient les servants de pièce en tombant. Et les autres quartiers n'étaient guère mieux abrités. Pour traverser les cours désertes, jonchées d'éclats d'obus, de bris de vitres, dans une odeur de poudre et d'incendie, les matelots rasaient les murs de leurs casernes défoncées, à l'abandon. Plus une pierre debout aux deux corps de logis de l'entrée: les hommes de garde, comme tout l'équipage du reste, obligés de se blottir sous les blindages faits de mauvaise terre, de la terre hachée depuis deux mois parles obus, friable, sans consistance, et où les coups de casemate étaient fréquents.

Un soir, dans le réduit blindé qui lui servait de cabine, le commandant du fort voyait

Au Fort Montrouge io3

entrer le capitaine de frégate de L..., nouvellement arrivé à bord — comme on disait — pour remplacer le chef d'une compagnie de eanonniers, qui avait eu l'épaule emportée par un éclat.

— .Mon commandant, dit l'officier avec une pauvre bouche blémie, contracturée. qui mâchait les mots rageusement au passage, je suis un homme déshonoré, perdu... Je n'ai plus qu'à me faire sauter.

— De L..., mon ami, qu'y a-t-ilr

La main du commandant écartait la petite lampe suspendue, éclairant les murs de l'étroit réduit, mais l'empêchant de bien voir le vigoureux soldat à la longue tête exaltée debout en face de lui.

— Il y a... — oh! le malheureux, que c'était donc pénible à dire!... — il y a qu'en arrivant sur le bastion, le feu... eh bien ! le feu m'a surpris. J'ai eu peur, là... Qu'est-ce que vous voulez? Je n'avais jamais fait la guerre; seulement une fois, au .Mexique, mais rien de sérieux... Alors, sous cette grêle de mitraille, à deux ou trois reprises j'ai été lâche, j'ai salué l'obus, comme ils

104 Au Fort Montrouge

disent; et les hommes m'ont vu. Je les ai entendus rire... Depuis, c'a été fini. Tout ce que j'ai pu faire... Entre mes matelots et moi, il y a quelque chose qui ne va pas, qui n'ira jamais. Une chanson circule à bord... ça se chante sur l'air des Barbanchu... mais vous la connaissez, sans douter... Partout où je passe, moi je l'entends, cette chanson, oujem'imagïnel'entendre... Ah! bon Dieu !... La nuit, le jour, j'ai ça qui bourdonne dans ma tête avec le rire de ces bougres-là... C'est à en mourir!

Il avait mis sa casquette de marine devant ses yeux et pleurait tout bas, comme un entant. Dehors s'entendait le fracas des bombes, bruit sourd de la mer sur les brisants. A chaque coup, la cabine craquait, tanguait, s'emplissait de poussière ; et la petite lampe, dans un halo rougeâtre, se balançait avec un mouvement de roulis.

— De L..., mon ami, vous êtes fou: je vous dis que vous êtes fou... Mettez-vous là.

Le pauvre diable se défendait, il avait honte, mais son chef l'assit de force prés de lui au bord du petit lit de fer qui servait

.1// Fort Montrouge io5

de siège, et la main sur son épaule, affectueux, paternel, dit ce qu'il fallait dire pour apaiser cette âme en détresse, la détendre. Voyons, il n'avait que des amis à bord; et à Montrouge on n'aimait pas les lâches. D'ailleurs, pourquoi parler de lâcheté ? A qui cela n'était-il pas arrivé de saluer l'obus r Surtout les premières fois. Venant après tout le monde, n'ayant pas eu le temps de s'acclimater, rien de plus naturel que ce tressaut nerveux, cette faiblesse d'une seconde àlaquelle personne n'échappait. « Vous m'entendez bien, de L..., personne... Nos marins qui sont devenus des héros aujourd'hui, qui vivent dans le feu comme des salamandres, et joueraient au foot-ball avec des bombes allumées, si vous les aviez vus, il y a deux mois, quand la vraie partie s'est engagée... Ils n'en menaient pas large, lorsqu'il fallait sortir des casemates... Savezvous que l'amiral Pothuau, le soldat le plus brave de la flotte, venait deux fois la semaine faire le tour de nos remparts, rester des heures en plein feu, pour donner à nos hommes une leçon de tenue? Cette leçon,

io6 Au Fort Montrouge

nous en avions tous besoin à ce moment-là. . . Voilà la vérité, mon cher... ne vous tracassez donc pas pour des foutaises. Vous êtes un excellent officier, que nous aimons, que nous estimons tous. Allez la tête haute, et surtout souvenez-vous : il n'y a pas de gros chagrin qui tienne, ici on ne peut mourir, on ne doit mourir qu'en combattant et face à l'ennemi.

- Je m'en souviendrai. .Merci, mon commandant.

Il s'essuya les yeux et sortit.

Entendit-il encore fredonner l'atroce refrain > C'est probable. Des témoins ont affirmé que pendant les derniers jours du siège, de L... chercha la mort passionnément, prenant le milieu des cours aux heures foudroyantes, se tenant, pour commander le feu? droit et déployé comme un drapeau. sur le parapet du bastion. .Mais la mort est une coquette. Avec elle on ne peut compter sur rien. Vous lui dites : « Arrive donc... » elle se dérobe, vous donne des rendez-vous pour le plaisir de les manque!-. ( >n ne comprend plus.

Page 1