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La fée aux miettes

Hélas ! dis-je dans la profonde amertume de mon cœur , voilà l'effet de notre ambitieuse et fausse civilisation !.. . Ce que j'ai de frères sur la terre se détournent de moi , parce que je porte ce funeste habit du riche qui leur dénonce un ennemi ! ... Et ce qui me reste à moi qui fuis le monde, comme ils me fuient, c'est le commerce de cette création vivante et sensible, mais impensante et impassionnée, qui ne peut pas payer mes sentiments d'un sentiment ! . . .

Je réfléchissois à ceci en mesurant du regard un grand carré de mandragores presque entièrement moissonné jusqu'à la racine par la main de l'homme , et sur lequel toutes ces mandragores gisoient flétries et mortes sans que personne eût pris la peine de les recueillir. Je doute qu'il y ait un endroit au monde où l'on voie plus de mandragores.

Comme je me rappelai subitement que la mandragore étoit un narcotique puissant, propre à endormir les douleurs des misérables qui végètent sous ces murailles, j'en arra-

chai une de la partie du carré qui n'étoit pas encore atteinte , et je m'écriai en la considérant de près : Dis-moi, puissante solanée, sœur merveilleuse des belladones, dis-moi par quel privilège tu supplées à l'impuissance de l'éducation morale et de la philosophie politique des peuples , en portant dans les âmes souffrantes un oubli plus doux que le sommeil, et presque aussi impassible que la mort?....

— Vous a-t-elle répondu, me demanda un

jeune homme qui se levoitàmes pieds?

A-t-elle parlé ? a-t-elle chanté ? Oh ! de grâce, monsieur, apprenez-moi si elle a chanté la chanson de la mandragore :

C'est moi , c est moi , c'est moi , Je suis la mandragore , La fille des beaux jours qui s'éveille a Taurorc , Et qui chante pour toi !

— Elle est sans voix , luirépondis-je en soupirant, comme toutes les mandragores que j'ai cueillies de ma vie

— Alors^ reprit-il en la recevant de ma main.

et en la laissant tomber -sur la terre, ce n'est donc pas elle encore!

Pendant qu'il restoit plongé dans une méditation douloureuse , en proie au regret inexplicable pour vous et pour moi de n'avoir pas encore trouvé une mandragore qui chantât, je prenois le temps de le regarder avec attention, etjesentois s'accroître de plus en plus l'intérêt que le son tendrement accentué de sa voix, et le caractère innocent et naïf de son aliénation, m'a voient inspiré d'abord. Quoique sa physionomie, fatiguée par une habitude non interrompue d'espérances et de désappointements, portât les traces d'un souci amer, elle n'annonçoit pas plus de vîngt-deux ans. Il étoit pâle ; mais de cette pâleur de tristesse et d'abattement sur laquelle on sent qu'unjour de pure allégresse ranimer oit toute la fraîcheur de la santé ; ses traits avoient la pureté du style grec, mais non sa froideur et sa symétrie ; on devinoit même au galbe bien arrêté de ces lignes régulières l'impression d'une âme rêveuse et mobile, quoique soumise et timide. La courbure étroite et noire de ses sourcils parfaitement arqués n'avoit certai-

nement jamais fléchi, sous le poids d'un remords, quedis-je! sous celui d'une de ces inquiétudes passagères de la conscience qui troublent quelquefois jusqu'au repos légitime de la vertu. Ses grands yeux, quand il les ramena sur moi, m' étonnèrent par je ne sais quelle transparence humide et bleue qui baignoit un disque d'ébène où le feu du regard s'étoit assoupi, et ma monomanie poétique vint me rappeler l'atmosphère d'azur livide où plonge un astre échpsé. Enfin, pour m'expliquer plus clairement, et j'aurois peut-être du commencer par là, ce qui seroit arrivé infailliblement si j'étois maître de me défendre de l'invasion de la métaphore et du despotisme de la phrase, je vous dirai en langue vulgaire que c'étoit un fort beau garçon, qui avoit les yeux , les sourcils et les cheveux noirs comme du jais.

Ce qui me frappa cependant le plus, tant la recommandation extérieure agit invinciblement sur la raison la plus libre de préjugés, ce fut la recherche singulière, pour ne pas dire fastueuse, du costume de mon lunatique, et l'aisance abandonnée avec laquelle

il portoit ces richesses, aussi insoucieusement qu'un montagnard des Higdlands qui descend aux basses-terres, drapé de son plaid. Une de ces chaînes d'or souple et doux que les Nababs rapportent de l'Inde paroissoit soutenir un médaillon sur sa poitrine , et le schall le plus fin de tissu et le plus élégant de broderies qui soit sorti des fabriques de Cachemire la traversoit en sautoir flottant. Quand il passa ses doigts forts et sa main musclée, mais d'un blanc pur et poli comme l'ivoire, dans les touffes de sa chevelure, je les vis étinceler de bagues, de rubis et de bracelets de diamants , et c'est un fait sur lequel je ne saurois me tromper, moi qui apprécie de l'œil les pierres précieuses, au carat et au grain, et qui défie sur ce point le réactif du chimiste , l'émeri du lapidaire et la balance du joaillier.

— Comment vous appelez-vous , monsieur?.... lui dis-je, avec l'expression un peu confuse , et difficile à caractériser pour moimême , de l'attendrissement que m'inspiroit l'infortune de mon semblable, et du respect que m'imposoient malgré moi les débris de l'opulence d'un grand prince déchu.

— Monsieur ! . . . reprit-il en souriant. . . , je ne suis pas un monsieur. On m'appelle Michel , et plus communément Michel le charpentier, parce que c'est mon état.

— Permettez-moi de vous dire, Michel, que rien n'annppce dans vos manières un simple charpen^r, et que je crains qu'une préoccupation d'esprit qui vous maîtrise, à votre insu, ne vous trompe sur votre véritable condition.

— Il est assez naturel, monsieur, de former une pareille conjecture dans la maison oii nous sommes, vous comme curieux, et moi, comme détenu; mais je vous assure que mon nom et ma profession sont les seules choses qu'on n'y ait pas contestées. Ce qu'il y a de vrai, c'est que je suis un charpentier opulent, le plus riche du monde, peut-être; et quant à ces objets de luxe dont l'étalage explique très-bien l'erreur obligeante dans laquelle vous êtes tombé sur mon compte, je ne les porte point par orgueil, je vous prie de le croire, mais parce que ce sont des présents de ma femme qui fait, depuis plusieurs années, un com-

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merce florissant avec le Levant, Si on ne m'en a pas retiré l'usage en m'admettant ici, c'est peut-être, comme je l'ai pensé quelquefois, que j'y suis placé sous quelque protection inconnue , et aussi parce que mon caractère inoffensif et paisible me recommande à l'humanité , à la confiance et aux égards des gardiens.

Frappé de cette manière nette et simple d'exprimer des idées naturelles, dont je ferois probablement moins de cas si elle m'étoit plus familière : — Attendez , mon cher Michel, lui demandai-je d'un tonde curiosité inquiète: — Vous avez dû participer à des opérations bien importantes pour parvenir à un étatxle fortune aussi considérable ?. . .

Michel rougit , parut embarrassé un moment, et puis arrêtant sur moi un œil assuré , mais plein de candeur :

— Oui, Monsieur, répondit-il, mais j'ai peine moi - même à me rendre un compte exact de l'origine et de l'objet de mes entreprises, quoiqu'il n'y ait rien de plus vrai. C'est moi qui fournis les soUves de cèdre et les lambris de cyprès du palais que Salomon

fait bâtir à la reine de Saba , au juste milieu du lac d'Arrachieh, à deux jours de l'oasis de Jupiter Ammon, dans le grand désert libyque. ''

— Oh! oh ! m'écriai-je, ceci est tout-à-fait . différent. Mais vous m'avez dit, si je ne me

trompe, que vous étiez marié. Votre femme est-elle jeune ?

— Jeune! dit Michel encore plus troublé , Non, monsieur. J'imagine qu'elle a plus de trois mille ans , mais elle n'en paroît guère que deux cents.

— De mieux en mieux , mon ami ! Ces notions, Dieu soit loué, ne sont plus de ce monde. Au moins, pensez-vous qu'elle soit belle , malgré son grand âge ?

— Ni pour le monde, ni pour vous, monsieur. Belle pour moi , comme la femme qu'on aime , comme la seule femme qu'on puisse aimer ! . . .

— Et ne vous est-il jamais arrivé de croire que la volonté de votre femme, que l'influence de sa fortune et de son crédit , soient entrés pour quelque chose dansles persécutions que vous éprouvez ?

— Je l'ignore , et je regretterois de l'avoir ignoré, car cette idée auroit embelli ma prison.

— Pourquoi , Michel , pourquoi?

— Parce qu'elle ne peut rien vouloir qui ne soit bien.

— Oh Michel! vous excitez vivement ma curiosité ! Je voudrois connoître cette histoire ! —

Je ne sais si vous êtes comme moi , mes amis, mais j'aurois volontiers cédé ma place à trois séances solennelles de l'Institut , pour suivre Michel dans le labyrinthe fantastique où ses demi-confidences "m'avoient engagé

Et si vous n'étiez pas comme moi, j'ai le bonheur de tenir le fil d'Ariane à votre disposition. Faites passer rapidement sous le pouce de la main droite , — ou bien sous celui de la main gauche , si vous êtes scaeve ou gaucher,— ou même sous celui des deux mains qu'il vous plaira d'employer , si vous êtes ambidextre; faites-y passer, dis-je, en rétrogradant , les feuillets que vous venez de parcourir. Cela sera facile et bientôt fait, surtout si vous avez le geste assez sûr et assez agile, dans

votre empressement , pour en ramener plusieurs à la fois. Vous arriverez ainsi au frontispice, à la garde, à la couverture, c'est-àdire à la porte d'entrée de ce dédale ennuyeux, et vous pourrez faire voile vers Naxos.

— Mon histoire, dit Michel d'un air réfléchi, en portant successivement les yeux sur le point qu'occupoit alors le soleil dans le ciel , et sur le petit coin de mandragores qui lui restoit à défricher, pour se détromper de l'existence de la mandragore qui chante, au moins dans le jardin des lunatiques de Glasgow — — Mon histoire ? elle est bizarre et incompréhensible , sans douté , puisque personne n'y croit; puisqu'on juge au contraire , partout où j'en parle, que ma foi dans des événements imaginaires au jugement de la raison universelle est un signe de foiblesse et du dérangement d'esprit ; puisque ce motif seul a déterminé les précautions bienveillantes dont je suis l'objet, que vous appeliez tout-à-l'heure des persécutions, et que je n'attribue qu'à l'humanité. Que vous diraije, enfin? cette histoire est pour moi une suite de notions claires et certaines, mais

AUX MIETTES. kl

telles que j'en trouve moi-même l'enchaînement inexplicable, et que j'essaierois quelfois d'en détourner ma pensée, si elles ne me retraçoient l'idée de mes jours heureux, et si elles ne me rendoient surtout présentes la nécessité d'accomplir un saint devoir, pour lequel il ne me reste que ce jour, qui expire au coucher du soleil.

J'allois l'interrompre. Il s'en aperçut, et continuant vivement comme s'il avoit prévu mon dessein :

— Il faut, poursuivit-il en mettant le doigt sur sa bouche, avec une expression mystérieuse, que j'arrive à Greenock avant minuit, et je m'inquiéterois peu de la longueur et de la difficulté du voyage, sij'avois achevé ma tâche. Voilà ce qui m'en reste, ajouta Michel, en me montrant les mandragores sur pied, qui se déploy oient en verdoyant, et se balançoient gaiement à une petite brise, sous le jeu des rayons qui traversoient les nuages comme une clairière. — Je ne suis pas en peine , continua-t-il , de finir ma besogne en quelques minutes, mais je n'ai pas de raison de vous le dissimuler, puis-

que vous avez la bonté de vous intéresser à

moi c'est là, c'est dans cette touffe de

vertes et riantes mandragores qu'est caché le secret de mes dernières illusions ; c'est là qu'à la dernière, à laquelle il reste encore une fleur , à celle qui cédera sous le dernier effort de mes doigts , et qui arrivera muette à mon oreille, comme la vôtre, mon cœur se brisera! et vous savez si l'homme aime à repousser jusqu'à son dernier terme, sous l'enchantement d'une espérance long-temps nourrie, la désolante idée qu'il a tout rêvé

Tout; et qu'il ne reste rien derrière ses chimères.... Rien !... j'y pensois quand vous êtes venu, et voilà pourquoi je m'étois assis. —

Quel infortuné, ô mon Dieu, n'a pas eu sur la terre, où tu nous a jetés pêle-mêle,

sans nous peser et sans nous compter

dans un moment de colère ou de dérision ! . . . quel homme n'a pas eu sa mandragore qui chante ! . . .

— Vous avez donc le temps , Michel , de

me faire ce récit; et pendant que vous

me le ferez, nous veillerons à la garde de vos mandragores, et surtout de celle qui a encore

une fleur, beUe d'ici comme une étoile. J'imapine que la providence peut nous fournir, durant les heures qui nous restent, quelquemotil de consolation. ^

Michel pressa ma main; il s'assit près de moi, les yeux tournés sur ses mandragores, et il commença ainsi :

Comment un savant , sans qu'il y paroisse, peut se trouver chez les lunatiques, par manière de compensation des lunatiques qui se trouvent chez les savants.

E suis né à Granville en Normandie.

— Attendez , Micliel ; un mot avant d'entrer dans ce récit, que je tâcherai de ne pas interrompre souvent.

Jusque-là;, Michel m'avoit parlé en anglois; il me parloit en françois alors.

— La langue françoise est votre langue naturelle, et je ne m'en serois pas aperçu, à la manière dont vous vous exprimez dans celle dont nous nous sommes servis. Laquelle des deux vous est plus familière, car cela me seroit indiffèrent pour vous entendre ?

— Je le sais, monsieur; mais j'ai cru remarquer que vous étiez mon compatriote; et, quoique les deux langues me soient également familières , j'ai préféré celle qui me donnoit un titre de plus à votre attention, et peutêtre à votre indulgence.

— Devez-vous cet avantage , assez rare à votre âge et dans votre état, à l'usage ou à l'éducation ?

— A l'usage et à l'éducation.

— Pardonnez-moi tant de questions, Michel : parlez-vous d'autres langues que ces deux langues, avec la même facihté ?

Ici Michel baissa les yeux, comme tontes les fois qu'il avoit à faire un aveu pénible pour sa modestie.

— Je crois parler avec la même facilité toutes les langues que je sais.

— Mais encore?

— Celles de tous les peuples dont le nom a été recueilli par les historiens ou les voyageurs, et qui ont écrit leur alpliabet.

— Oh! pour cette fois, Michel, ce n'est ni l'éducation ni l'usage qui ont pu vous communiquer cette science perdue depuis les apôtres! A qui en avez-vous l'obligation , je vous prie?

— A l'amitié d'une vieille mendiante de Gr an ville .

— Alors, dis-je en laissant tomber mes mains sur mes genoux , pour Dieu ! Michel ! reprenez votre narration , dussé-je ne jamais sortir, pour en entendre la fin, de l'hospice des lunatiques de Glasgow. — D'ailleurs , ajoutai-je en moi-même, il est probable, si cela continue, que je n'aurai rien de mieux à faire que d'y rester.

«ik»

Ce que c'est que Michel, et comment son oncle Tavoit sagement instruit dans Fétude des bonnes lettres et la pratique des arts mécaniques.

E suis né à Granville en Normandie.

, Ma mère mourut peu de jours après ma naissance. Mon père, que j'ai connu à peine, étoit un riche négociant qui trafiquoit

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depuis long-temps dans les Indes ; à son dernier voyage , qui devoit être plus long et plus hasardeux que les autres, il me laissa sous la garde de son frère aine , qui Favoit précédé dans ce commerce, et qui n'a voit d'autre héritier que moi.

Mon oncle se ressentoit peut-être un peu dans ses manières de la rudesse qu'on attribue ordinairement aux marins : la fréquentation des orientaux, et quelque séjour parmi ces peuplades peu civilisées qu'on appelle sauvages, lui avoient inspiré une sorte de mépris systématique pour la société et pour les mœurs européennes ; mais il étoit doué , à cela près , d'un sens juste et délicat; et, bien qu'il m'entretînt de préférence des histoires merveilleuses de ces pays d'enchantement pour lesquels sa conversation m'inspiroit une prédilection de jour en jour plus vive, il trouvoit toujours manière d'en tirer pour mon instruction d'excellents enseignements. Les imaginations poétiques de l'homme simple, dont le commerce du monde n'a pas altéré la naïveté , ne lui paroissoient gracieuses et charmantes qu'autant qu'il en résultoit;un avantage réel

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d'utilité morale pour la conduite de la vie^ et il les regardoit comme d'admirables emblèmes qui enveloppent agréablement les leçons les plus sérieuses de la raison. Il avoit coutume de les terminer, pendant que j'étois encore suspendu au charme de ses récits, par cette formule qui ne sortira jamais de mon esprit :

« Et si cela n'est pas vrai, Michel, chose » dont je suis à-peu-près convaincu , ce qu'il » y a de vi'ai, c'est que la destination de » l'homme sur la terre est le travail; son » devoir, la modération; sa justice, la tolé- » rance et l'humanité; son bonheur, la mén diocrité ; sa gloire , la vertu , et sa récom- )) pense , la satisfaction intérieure d'une bonne » conscience. »

Quiqu'il ne fût pas très-savant , et qu'il n'entendît que par pratique la plupart des sciences essentielles de son état , il n'avoit rien négligé pour mon éducation : à quatorze ans , je savois passablement ce qu'on enseigne aifx enfants qui doivent être riches; les langues anciennes et modernes qui entrent dans les bonnes études classiques, la partie indispen-

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sable des beaux-arts, qui s'applique le plus communément aux besoins de la société, et même quelques arts d'agrément qui contribuent au bien-être ou à la consolîition de l'homme livré à lui-même, par l'effet de son caractère ou le hasard de sa fortune ; mais on m'avoit fait approfondir davantage les éléments les plus positifs des connoissances humaines , dans leur rapport expérimental avec l'utilité commune , et mes maîtres ne trouvoient pas que j'eusse mal profité.

J'arrivois, comme je l'ai dit, au commencement de ma quinzième année. Un soir, mon oncle me tira à part à la fin d'un petit régal qu'il avoit donné à mes instituteurs et à mes camarades , le propre jour de Saint-Michel , qui est celui-ci, et qui est l'anniversaire de ma naissance, et de la fête de mon patron; c'étoit à Granville , où saint Michel est particulièrement honoré , un des derniers jours des vacances.

Après m'avoir baisé tendrement sur les deux joues, il me fit asseoir en face de lui, vida sa pipe sur son ongle, et me parla dans les termes que je vais vous rapporter.

(( Écoute, mon enfant, ce n'est pas un » conte que je vais te faire aujourd'hui ; je ,) suis content de toi; te voilà, grâce à Dieu - » et à ton bon naturel, un assez joli garçon » pour ton âge ; il faut maintenant penser à » l'avenir, qui est toute la vie du sage, puis- » que le présent n'est jamais , et que le passé » ne sera plus. J'ai entendu dire cela dans un » pays où l'on en sait plus long qu'ici. Je te » vois tous les avantages qui peuvent recom- » mander dans le monde un aimable enfant » bien nourri, entretenu d'utiles instructions, » et pénétré de principes honnêtes; cepeu- » dant, mon pauvre Michel, tu ne tiens pas » plus à la vie, par une ressource solide, que )) la cendre qui vient de tomber de ma pipe , » tant que tu n'as pas un bon état à la main. » Je n'ai pas parlé de ceci, tant que je t'ai vu » frêle et gentil comme une petite fille qui » n'a affaire que de vivre et de se porter gail- » lardement, parce que je craignois de te fa- » tiguer, en compliquant des études que tu » poussois déjà plus chaudement que je n'au- » rois voulu pour une santé qui m'est si » chère ! A cette heure , petit , que nous som-

60 LA FKE

» mes sortis des brisants^ que nous filons sous » un joli vent comme des oiseaux, et que » iious avons notre gourdoyement aussi libre » que des poissons, il faut que nous parlions » raison dans la chambre du capitaine. — Avec )) tes joues épanouies et vermeilles qui ressem- » blent à des pivoines, et tes mains aussi for- » tes que le meilleur harpon qu'ait jamais » lancé un pécheur hollandois , sur les côtes » du Spitzberg, tu serois bien étonné s'il » falloit, je ne dis pas gréer un canot, mais » tailler une pièce au radoub, étancher une » étoupe goudronnée au calfat, ou tendre » une ligne à Festrompe. Je te parlerai de » cela une autre fois, et je ne te reproche » pas, cher neveu, de ne pas savoir ce que » je ne t'ai jamais feit apprendre ; ce que je » veux te dire pour ta gouverne , c'est que » c'est dans la pratique des métiers , quelque » soit le vent qui fatigue tes relingues , ou le » sable que te rapporte la sonde, c'est là » seulement , vois-tu , que sont placés nos » moyens les plus assurés d'existence; et » si tu voyois dans une de ces occasions dif- » ficiles où tous les hommes peuvent se trou-

» ver , un savant ou un homme de génie qui » ne sache faire œuvre de ses dix doigts, tu » en aurois vraiment pitié. Après le prêtre » auquel j'ai foi , et le roi que je respecte ,, la » position la plus honorable de la société , » Michel, c'est celle de l'ouvrier.

)) Tu pourrois me dire à cela, Michel, que » tu as de la fortune, et tu ne me le diras » pas, car tu es un enfant raisonnable et » beaucoup plus réfléchi que ton âge ne le » comporte. Il me seroit en effet trop facile » de te répondre et de te désabuser ; il n'y a » de fortune solide pour l'homme que celle » qu'il doit à son travail ou à son industrie, » et qu'il ménage et conserve par sa bonne » conduite: celle qu'il reçoit du hasard de sa » naissance appartient toujours au hasard, et^ » la plus hasardeuse de toutes est celle de » ton père et la mienne , la fortune du marin, » La tienne est en effet assez grande au- » jourd'hui pour satisfaire à l'ambition d'un » homme simple qui ne veut que se reposer , » et qui ne cherche de plaisirs que ceux dont » la nature est prodigue pour les honmies » simples; mais à supposer qu'elle t'arrive

Cf2 LA FÉE

» bien plus tôt que tu ne le voudrois, et que )) notre mort devance le terme commun, » pour t'enrichir malgré toi , au moment où » l'aisance et la liberté ont le plus de prix, » que ferois-tu, mon pauvre Michel, de ton )) opulente oisiveté ? les loisirs des gens riches » ne sont qu'un insupportable ennui pour » ceux qui n'en savent pas appliquer l'u- » sage au bien-être des autres ; et il n'y a » point de Crésus, vois-tu, qui n'ait senti » quelquefois que le meilleur des jours de la » vie est celui qui gagne son pain.

» J'arrive maintenant au point le plus im- » portant de mon sermon , car tu savois aussi » bien que moi tout ce que je t'ai dit jusqu'ici. » Mon intention, cher petit neveu, n'est pas » d'attrister ta fête par l'inquiétude d'un » malheur possible, mais contre lequel toutes » les circonstances nous rassurent. Ton père » avoit placé son bien et une partie du mien » dans une belle spéculation qui nous sourioit » depuis vingt ans ; il y en a deux que je n'ai )) reçu de ses nouvelles , et les malheureuses » guerres de l'Europe. expliquent trop ce re- » tard, pour que je m'en sois mis en peine

» plus qu'il ne convient à un vieux loup de » mer qui a été retenu trois ans aux îles Bis- » sayes , et qui regretteroit de n'y être pas » encore, soit dit en passant, si je ne t'aimois » aussi tendrement que mon propre fils. Mais, » comme dit le marin , au bout du câble faut » la brasse, et si dans deux autres années d'ici, » nous n'avions pas entendu parler de Robert, » il seroit force de risquer le tout pour le » tout, et d'aller le chercher d'ile en île, cer- » tain que je suis de te le ramener, car je » sais mieux son itinéraire, Michel, que tu » ne sais la longitude d'Avranches. Alors » cependant, adieu le double patrimoine du » pauvre Michel! Plus d'oncle, plus de père, » plus d'habit d'hiver, plus d'habit d'été, » plus d'argent dans la poche le dimanche , » plus de banquet à la maison le jour de sa » fête : Il faudroit, tout savant qu'il fût, si » on lui refusoit une place de répétiteur chez » le riche, ou une place d'expéditionnaire » chez le chef de bureau , que M. Michel allât » déterrer ses coques dans le sable pour dé- » jeûner, et qu'il allât mendier pour dîner, » h côté de la vieille naine de Granville, sur » le morne de l'église. »

LA Fi:i':

Arrêtez, arrêtez, mon oncle! lui dis-je en

baignant sa main de larmes de tendresse! Je

serois trop indigne de vous, si je ne vous avois

pas encore compris. L'état de charpentier m'a

toujours plu. « L'état de charpentier! s'écria

mon oncle avec une sorte d'explosion de joie,

» tu n'es vraiment pas dégoûté ! Je ne t'en au-

» rois jamais indiqué un autre ! Le charpen-

» tier, mon enfant! c'est dans ses chantiers

» que notre divin maître a daigné choisir son

» père adoptif!... et ne doute pas qu'il ait

» voulu nous enseigner par là que, de tous les

» moyens d'existence de l'homme en société,

» le travail manuel étoit le plus agréable à ses

» yeux 5 car il ne lui en coûtoit pas davantage

» de naître prince, pontife ou publicain. Le

» charpentier, souverain sur mer et sur terre

» par droit d'habileté, qui jette des vaisseaux

» à travers l'Océan, et qui édifie des villes pour

» commander aux ports, des châteaux pour

» commander aux villes, des temples pour

» commander aux châteaux! Sais-tu que j'ai-

» merois mieux qu'on dît de moi que j'ai lancé

» dans l'espace les solives de cèdre et les lam-

» bris de cyprès du palais de Salomon que

» d'avoir écrit la loi des Douze Tables ? » C'est ainsi, monsieur, qu'il fut convenu que j'apprendrois l'état de charpentier, jusqu'à l'âge de seize ans, qui étoit l'époque extrême où le défaut de renseignements sur le sort de mon père pouvoit en faire pour moi une importante ressource ; mais mon oncle exigea en même temps que je ne renonçasse point aux études que j'avois commencées, et qui furent seulement distribuées en sorte que mes doubles travaux ne se nuisissent pas mutuellement. Comme cette disposition, qui ne me prenoit pas plus de temps, jetoit au contraire une distraction agréable et variée dans ma vie, mes foibles progrès parurent encore plus sensibles que par le passé. En moins de deux ans, j'étois devenu maître ouvrier ; et d'un autre côté, je connoissois assez les langues classiques pour pénétrer peu à peu, avec une facilité qui s'augmentoit tous les jours, dans l'intelligence des autres. Je vous prie de croire que ma modestie n'est presque intéressée en rien à cet aveu, puisque je devois ces nouvelles acquisitions de mon esprit à des enseignements particuliers dont tout autre que moi auroit certainement

tiré un plus grand profit. C'est ce qu'il faut que je vous explique maintenant pour l'intelligence du reste de mon histoire , si toutefois elle n'a pas déjà lassé votre patience. —

Je témoignai à Michel que je l'entendrois avec un plaisir que ma seule crainte est de ne pas faire partager au lecteur, — et il continua :

Où il commence a être question de la Fée aux Mieltes.

I VOUS êtes jamais allé à Granville, monsieur^ vous devez avoir entendu parler de la naine qui couclioit sous le porche de l'église , et qui mendioit à la porte? —

— Ce que vient d'en dire votre onde, Michel , est tout ce que j'en sais ; et je ne pensois pas que cette malheureuse créature pût tenir une autre place dans votre histoire. C'est ce qui m'a empêché de m'en informer. —

La naine de Granville , reprit Michel , étoit une petite femme de deux pieds et demi au plus, dont la taille courte, et d'ailleurs assez svelte, étoit la moindre singularité. Personne ne lui avoit connu ni origine ni parents; et quant à son âge, il étoit tel qu'il n'existoit pas un vieillard à dix lieues à la ronde, qui se souvînt de l'avoir connue plus jeune en apparence, plus huppée, ou plus grandelette. Les gens instruits pensoient même qu'on ne pouvoit expliquer naturellement les traditions populaires qui couroient à son sujet, qu'en supposant qu'il y avoit eu successivement plusieurs femmes semblables à celle-ci , que la mémoire des habitants s'étoit accoutumée à confondre entre elles, à cause de l'analogie de leur physionomie et de leurs habitudes, et on citoit en effet un titre de ^569, où le droit de coucher sous le porche du grand portail, et de présenter l'eau bénite aux fidèles pour en obtenir

quelque légère aumône, lui étoit garanti en reconnoissance du don qu'elle avoit fait à l'église de plusieurs belles reliques de la Thébaïde.

Cette méprise paroissoit d'autant plus vraisemblable qu'on avoit vu maintes fois la naine de Granville s'absenter pendant des mois, pendant des saisons, pendant des années, et même pendant le cours d'une ou deux générations, sans qu'on sût ce qu'elle étoit devenue ; et il falloit en effet qu'elle eût considérablement voyagé, car elle parloit toutes les langues avec la même facilité , la même propriété de termes, la même richesse délocution, que le francois de Blois ou de Paris, qui n'étoit pas lui-même sa langue naturelle. Cette science de souvenirs dont elle ne faisoit aucun étalage, car elle ne se servoit d'ordinaire que de notre patois bas -normand, lui avoit donné, comme vous pouvez croire, uq immense crédit dans les écoles où elle venoit journellement recueillir pour ses repas les débris de nos déjeuners, et cette dernière particularité, jointe aux idées superstitieuses et aux folles rêveries dnot nos nourrices et nos domestiques nous ber-

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