MORT
— Je prie messieurs de noter pour mémoire avant de se rendormir que j'ai conclu à la MORT. — Quoique la rapidité de l'instruction ne nous ait pas permis d'enfler à notre contentement le dossier du condamné, je voulois dire du prévenu, mais c'est tout un, nous tenons assez de pièces probantes — ou probables — ou au moins suffisamment idoines à former la conviction de ce gracieux tribunal, pour démontrer qu'avant l'attentat énorme dont il est chargé, il étoit déjà coutumier d'actions détestables , damnables , et par conséquent
pendables, dont la plus excusable est punissable de MORT. — La mort! la mort! la mort! s'il vous plaît, et qu'il n'en soit plus question. — Ce drôle est en effet véhémentement soupçonné, comme il appert — évidemment convaincu, je le répète, de séduction sous promesse de mariage, et de soustraction fraudulente de portrait et joyaux précieux à une femme infortunée dont il a trompé la candeur, et qui lui a sacrifié son innocence! — Pour ne pas abuser des utiles moments de la cour, je me résume dans l'intérêt de l'humanité. — La mort ! —
Et les lèvres sanglantes du rictus homicide se resserrèrent lentement, comme les dents acérées d'une tenaille que la clé à vis rappelle de cran en cran à l'endroit où elles se mordent.
— O perversité de ce siècle de décadence , meugla le gros réjoui de président, en relevant ses petits bras de toute l'extensibilité dont ils étoient susceptibles jusques près de la soudure horizontale de sa toque judiciaire avec la partie de sa tète où auroit pu être contenue sa cervelle, et que dépassoit amplement
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des deux vou's ic pavillon pourpré de ses larges oreiUes. — Nous sommes donc arrivés aux temps calamiteux annoncés dans les prophéties ! Il étoit sans exemple dans notre jeunesse qu'on eût abusé par fausses et hallucinatoires pollicitatioas de la crédulité de ce sexe débile et fantasque, avant d'avoir atteint l'âge de majorité ! Encore cela n'étoit-il toléré qu'aux gens de race! — Rapt! furt! homicide commis dans le dessein de nuire ! Désolation des désolations ! — Cependant , comme il seroit insolite, illicite, et d'ailleurs physiquement impossible de pendre trois fois l'individu ici présent — je ne me rappelle pas son nom — ,j'opine pour qu'il soit pendu haut et court le plus incessamment possible, sauf à éclaircir les griefs douteux aux prochaines assises. Mais dépéchez, dépéchez, morbleu! 11071 festina lente pour parfiler des périodes philantropiques et sentimentales, monsieur du barreau, car voilà, si j'ai bien compté, vingt de ces garnements que nous expédions d'aujourd'hui; et il m'est avis que nous siégeons dans les fonctions de notre doux ministère de propitiation paternelle, à diluculo primo.
comme parle Cicéron, c'est-à-dire, messieurs, depuis que la naissante aurore a ouvert de ses doigts de roses les portes de FOrient. On a beau prendre plaisir à faire son devoir. Toujours pendre est insipide.
J'avois compris vaguement qu'il s'agissort de la Fée aux Miettes. Je me levai.
I1 est bien vrai , messieurs, dis-je en pressant le médaillon de Belldss sur mes lèvres, car jepressentois trop la nécessité de m'en séparer, que je suis fiancé à une digne femme deGreenock, que j'y ai cîiercliée inutilement; mais le terme de cet engagement n'expire qu'aujourd'hui, et ce n'est pas ma faute si je n'en ai pas rempli les conditions, puisqu'on m'a fait prisonnier ce matin, et qu'il me restoit un jour pour la découvrir, si elle existe encore quelque part, ce dont il est permis de douter à cause de son grand âge. Quant au portrait dont vous parlez, il le faut, et j'y renonce, quoique sa perte brise mon cœur. Mes malheurs m'ont privé du droit de le conserver ! J'avois remarqué aussi qu'il étoit entouré de brillants assez riches dont je connois mal le prix, mais je prends Dieu à témoi»
que je n'ai pu le rendre à ma fiancée dont la prestesse incroyable ne le cède pas même à celle de mon avocat d'office que voilà juché dans les attiques du prétoire, comme le mascaron d'un architecte hétéroclite. Je vous rends ce portrait que la Fée aux Miettes, ma prétendue, avoit la simplicité de prendre pour le sien, quoiqu'il ne lui ressemble en aucune manière. Prenez-le, monseigneur, continuai-je en le mouillant de larmes, et prenez ma vie avec lui, car c'étoit par lui et pour lui que je vivois.
— Tudieu, s'écria le président en saisissant le médaillon qui avoit circulé de main en main jusqu'à son fauteuil, et en promenant un regard avide sur l'entourage avant de l'arrêter sur la figure, — tudieu! le maraud a de quoi payer largement les frais du procès ! L'affaire est plus digne d'attention que je ne l'avois pensé d'abord , et mérite quelques éclaircissements. Attention au parquet! Et vous, les gens de la cour, que l'on me fasse venir Jonathas le changeur, celui que l'on trouve toujours , le vieux coquin, sedefite/n in telonio. — Mais que vois-je, grands Dieux!
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Ce sont les traits vivants, c'est la peinture parlante de l'auguste reine des iles de l'Orient ! c'est notre souveraine en personne avec sa beauté dédaigneuse, son fier regard,et ses belles dents qu'elle semble toujours grincer quand elle me regarde. C'est la divine Belkiss !
— 0 prodige plus impénétrable à ma pensée que tout le reste des événements de ma vie, m'écriai-je à mon tour, ce sont les traits de la reine de Saba aujourd'hui régnante que vous reconnoissez dans cette image î —
— Prodige, drôle! reprit le juge en colère, et de quel prodige parles-tu ? Voilà-t-il pas un beau prodige qu'un liomme de mon âge, de mon expérience et de mon savoir, qui a toujours passé, je le dis sans orgueil, pour être doué d'un sentiment très-exquis des arts, et qui fait depuis quarante ans une étude spéciale de signalements et d'identités, reconnoisse au premier coup d'œil la toute ravissante Belkiss dans cette fidèle image que ta future, ou toi , vous avez volée je ne sais où ? Si tu entends par là que tu ne pensois pas que l'art pût atteindre à exprimer les perfections inimitiible^ de l'original , je le concéderai
pourtant volontiers, car je trouve moi-même dans cette peinture quelque chose de rébarbatif et de maussade qui rend mal la miraculeuse suavité de cette riante et céleste physionomie. Mais que peut le génie humain à l'expression de tant de charmes, et qu'y pourroit le pinceau même des anges et des archanges de Dieu, s'ils avoient le temps de s'occuper à cet exercice?... —
Or ça, continua-t-il, en s'adressant à maître Jonathas qui venoit d'entrer , tenez-vous ici à distance respectueuse de notre personne et pour cause, entre ces deux braves gripers de notre bénévole justice, et dites-nous aussi loyalement que faire se pourra ce que doit valoir en monnoie royale le bijou qui est retenu à mes doigts par cette chaîne d'or ? Parlez surtout sans ambiguïtés, maître Jonanathas, car la cour est à jeun.
Jonathas le batteur d'or — c'étoit le vieux juif que j'avois vu deux jours auparavant au pied de la pancarte hébraïque du capitaine — me parut cette fois plus décharné , plus diaphane et plus misérable encore quel'avantveille. Son échine cassée , qui se plioit en cer-
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ceau, soutenoit avec peine à la hauteur de sa poitrine une tète branlante , qui ne se soulevoit sur l'espèce de rameau fatigué auquel elle pendoit comme un fruit trop mûr qu'au tintement ou au nom de quelque métal précieux. Tout exiguç que fut cette apparence de corps, elle n'avoit certainement pas pu entrer sans un effort incroyable dans le juste étriqué de serge autrefois noire qui la comprimoit comme le fourreau d'un mauvais parapluie tordu, et qui ne descendoit jusqu'au-dessus de ses genoux, avec une somptuosité un peu prolixe, que pour dissimuler le délabrement d'un caleçon de toile cirée que le temps avoit réduit à la plus simple expression de sa trame grossière, en enlevant par larges écailles l'enduit solide qui l'avoit protégé pendant une moitié de siècle. Le tissu de cet habit, blanchi par le frottement de ses omoplates, et percé symétriquement par la saillie de ses vertèbres , rappeloit aux yeux le vent ou la nuée textile dont parle Pétrone , tant les frêles réseaux qui lui prêtoient encore une consistance fugitive sembloient près de se dissoudre au frottement flexible du premier arbuste, ou
au souffle espiègle du premier passant ; et vous les auriez confondus avec ceux de l'araignée travailleuse qui avoit tendu sur leur canevas presque invisible une doublure de peu de valeur , prudemment respectée par la brosse de Jonatlias , brosse innocente et vierge, si elle a réellement existé, qui ne frotta jamais rien , de peur d'user quelque chose.
— Sela , Sela, dit le vieil hébreu qui tournoit en même temps sur tous les points de l'auditoire un œil aussi brillant que mes escarboucles, pour s'assurer qu'il ne s'y trouvoit point d'autre acheteur, mais en évitant soigneusement d'intéresser la partie inférieure de son corps dans cette inspection circulaire , de crainte d'user la semelle de ses pantoufles : — Sela, Sela! ce médaillon vaut dix-neuf schellings comme un plalv. — Attendez, attendez, monseigneur, et ne vous emportez pas comme à l'ordinaire contre votre pauvre serviteur Jonatlias! Est-ce dix neuf guinées que j'ai dit? je voulois dire dix-neuf cents guinées, mon doux seigneur! ce n'est pas la conscience qui manque à votre honnête client et sincère admirateur Jonatlias, et vous pou-
vez le savoir, car je VOUS ai vu tout petit, déjà beau et bien proportionné comme vous voilà. — Mais la vieillesse et la pauvreté obscurcissent l'intelligence, comme les ténèbres le soleil. Ceci est dans le saint livre de Job. — Hélas ! je suis si affoibli d'esprit que je ne saurois dire le verset! — Cependant, si j'ai offert du premier mot quatorze cent guinées, je suis prêt à les envoyer tout de suite au greffe à M. le recorder! — Sela , Sela, je ne les porte pas dans mes poches, parce que cela pèse et que ce qui pèse troue ; et c'est beaucoup , par la dm^eté des temps qui courent, que de trouver la somme exorbitante de neuf cent guinées chez soi et chez ses amis.
— Sela, Sela! s'écria le président qui ne se contenoit plus de colère ! Yoici qui est bon quand il s'agit de l'argent d'autrui, et je t'en ai passé jusqu'ici de quoi faire figurer vingt synagogues aux fourches de Saint-Patrick; mais il s'agit de l'argent de la justice et de notre pécule magistral , et si tu me mens d'un seul grain de laiton faux, je te fais hisser avec ce vaurien, par le beau soleil du midi, à la
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plus haute potence de Greenock dans une chemise de mailles de fer, pour jouer par cet appât un tour mémorable aux corbeaux! Tu n'auras jamais été vêtu aussi solidement.
— Seluy Seltty reprit Jonathas avec une inflexion de voix doucereuse et caressante! Monseigneur a toujours le mot pour rire! Il étoit déjà comme cela tout enfant quand je le vis la première fois , un enfant si joli, si affable et si gracieux! — Mais il me sembloit que dix-neuf mille guinées étoient un assez beau prix, et si j'ai dit vingt mille neuf cent guinées, je tâcherai de parfaire la somme avec mes pauvres bardes, pour l'honneur de ma parole. Je prie cependant la cour de considérer la misère dumali:eureux juif obligé de mendier son pain depuis la ruine du temple de Jérusalem , et qui n'a de fortune quand il est vieux que son industrie et sa probité! — Oh! ne vous emportez pas ainsi, monseigneur, car votre aimable physionomie devient alors terrible à voir, comme disoit la reine Esther au roi Assuérus ! — S'il ne tient qu'à une charretée de méchants sacs de guinées pour acquérir ce bijou, j'en donnerai
A.UX 3ÏIETTES. 235
deux cent mille pour mon dernier mot. — Ya donc pour deux cent raille guinées !
— Va pour deux cent mille cordes qui t'étranglent! dit le président, pâle d'avarice et de i'ureur. — Deux cent mille guinées d'un pareil trésor! — Qu'on fasse venir le shérifi', et qu'on pende tout le monde !
Mon avocat sauta par la fenêtre.
— Ce n'est pas la crainte qui me touche, dit Jonatlias dont la tète pendoit jusqu'à terre , et auroit balayé les tapis de ses cheveux blancs, si la nature lui avoit laissé ce noble ornement d'une sage vieillesse. — En vérité, ce n'est pas pour moi, mais pour la gloire de mon peuple et la consolation d'Israël. — Mais quand je devrois être pendu , je ne pourrois donner de ce médaillon plus de deux millions de guinées. — Votre grâce entend bien que je n'y comprends pas le portrait dont j'aurois peine à trouver le débit, car il menace les regardants de deux rangées de dents si effroyables qu'il m'est avis qu'on ne verroit pas leurs pareilles dans toute la gendarmerie du bailli de l'île de Man. Je le céderai à l'amiable pour la dépouille du bandit, qui me pai'oît un peu
plus soignée qu'il ne convient à cette espèce.
Iltournoit sur moi, au même instant un petit monocle borde de cuivre, pendu à une vieille ficelle. — Ma dépouille, maître Jonatlias! et mon cadavre dedans! et vingt guinées que vous pourrez réclamer du capitaine de la Reine de Saba, si je ne suis pas au port à midi ! et vingt guinées plus ou moins que vaut la pacotille que j'y ai fait arrimer! et tout ce qui me reste sur la terre de propriétés légitimes ;, par droit d'acquêts ou de successions, en titres, en créances, en espérances, en jouissance actuelle et à venir! — Tout pour le portrait de Belkiss! — Tout pour le toucher, tout pour le voir encore une fois !
— Bien, bien, dit le juif, c'est une affaire comme une autre, et qui me donne recours légitime sur tous vos débiteurs dont la liste est tombée de hasard entre mes mains, gens peu solvables, comme vous savez, parmi lesquels je vois comprise une misérable mendiante qui a élu pour domicile le porche de l'église de Gran ville. Qu'il vous plaise donc de me bailler cédule de nos dites conventions avant le prononcé du jugement, vu que l'on ne peut
plus contracter de marché valable en justice, une fois que l'on est pendu.
— Malédiction , Jonathas ! gardez le portrait de Belkiss! j'aime mieux perdre cette image adorée que le repos de mon cœur oii je suis du moins sûr de la retrouver, tant qu'il battra dans ma poitrine.
Pendant ce temps-là, les juges avoient conféré entr'eux, et les deux millions de guinées de Jonathas leur 'faisoient aisément oublier les débats de ma procédure. Ma condamnation n'étoit plus qu'un incident imperceptible dans une magnifique opération. Comme j'entendois parler de partage, il me sembla quelque temps que les voix se divisoient, et que mon innocence, protégée par le zèle équitable de deux ou trois hommes de bien, Hniroit par prévaloir; mais je m'aperçus, en y prêtant un peu plus d'attention , que le partage qui étoit si vivement débattu par les souverains arbitres de ma vie , c'étoit le partage des diamants.
Cependant le débat se prolongeoit, et il paroissoit même qu'il eût changé de nature depuis qu'un des tipstaffs de la cour, qui vc-
noit de pénétrer dans la salle d'audience, avoit déposé ostensiblement devant le président une missive scellée de sept sceaux, dont l'ouverture et le dépouillement s'étoient accomplis avec toutes les formalités d'une respectueuse déférence.
Ce nouvel épisode me laissa le temps de réfléchir pendant quelques minutes.
— Etrange créature, dis-je, que la Fée aux Miettes, si brillante d'esprit et de savoir, si instruite d'étude et d'expérience, et qui a mendié deux cents ans de pavs en pays, avec un colifichet de cinquante millions à son cou!
XYIII.
Coiiiiiient Michel le charpeniicr ctoit innocent, et couiment il fut condamné à être pendu.
oici bien autre chose ! dit tout à coup le président en déployant sa dépêche sur la table du tribunal. Rara avis in terris! L'auguste Belkiss,quine s'occupe jamais
de nous qu'à ses jours de récréation pour nous faire quelques bénignes espiègleries, daigne intervenir comme partie civile dans la cause de ce garnement, et, usant à son égard de sa générosité ordinaire, elle entend et ordonne qu'il lui soit permis de choisir entre ce portrait et sa garniture , afin d'en jouir et disposer comme il lui conviendra jusqu'à son heure dernière. — Hélas, cela ne sera pas long, et ma sensibilité naturelle s'en afflige.
Homo suin; nihil humanum a nie alicnum pulo.
Donc si tu as ouï , Raphaël , Gabriel , ou comme on t'appelle — celaestécrit — si ta naturelle ineptie t'a permis de pénétrer les suprêmes intentions de notre bien-aimée maîtresse, je t'enjoins en son nom de nous faire connoître ta résolution élective ou optative, qui ne me paroît pas difficile à prévoir.
Mais, en vérité, continua - 1 - il à demivoix en se retournant du côté des juges , n'étoit que notre adorable souveraine brille de tout l'éclat de son printemps et de sa beauté, j'aurois quelque velléité de croire que sa raison
s'affoibUt, et qu'elle tombe dans l'état que les juristes ont a^^elépuentia mentis.
— Je voudrois bien savoir, pensai-je en me rongeant les doigts, depuis quand et à quel propos on rend la justice à Greenock au nom de la reine de Saba! Il faut que la peur ait un peu détraqué mon cerveau, ou que tous ces gens-là soient eux-mêmes devenus fous!
—Est-ce ainsi , reprit-il avec emportement, que tu accueiUescettemarque de magnificence haute et royale, et attends-tu que je prenne acte de ton silence insolent pour confisquer ce bijou au profit de justice?
— Non pas, s'il vous plaît, monseigneur, m'écriai-je à l'instant! Il me sembloit seulement qu'un magistrat placé si haut dans la confiance de l'illustre Belkiss ne douteroit pas de mon choix, et je croyois vous l'avoir entendu dire. —C'est le portrait que je veux, le portrait seul et dépouillé de tous ses ornements qui n'appartiennent ni à la justice ni à moi, mais à laFée aux Miettes. C'est le portrait
de Belkiss !
Une rumeur d'étonnement courut dans le tribunal et dans l'auditoire , mais j'y fis peu
d'attention, parce qu'un liuissier me rapportoiten courant, pour ne pas me laisser le temps de me dédire, cette image consolante et chérie dont la possession combloit mes derniers vœux et rachetoit toutes mes douleurs. Elle n'étoit plus revêtue que d'une capsule de métal d'un blanc terne qui paroissoit aussi vil que le plomb, et qu'on n'auroit pu d'ailleurs en détacher sans la rompre, tant le ressort qui la faisoit jouer y étoit artistement uni.
Je ne perdis pas un moment pour regarder Belkiss dont la joie passoit toute expiession, tandis que le digne président, absorbé par un autre soin , faisoit sauter deux à deux les plus belles escarboucles de la bordure d'or, pour payer sur leur produit les frais de la procédure, et que Jonathas à demi désappointé essuyoit du revers de sa main de momie les seuls pleurs qu'il eùtjamais versés. Ma satisfaction étoit si pure et si complète que je craignis de m'en distraire en m'égayant aux détails de cette scène grotesque, et je restai plongé si long-temps dans la contemplation qui m'enivroit, que je n'avois changé ni de posture ni de pensée, quand la cour revenue des opinions me notifia
ma sentence. J'ëtois condamné sans appel, et les ternies du jugement ne m'accordoient aucun délai.
— Belkiss, clière Belkiss, dis-je en la regardant avec plus d'ardeur que jamais, comme pour accumuler sur mon cœur , dans l'espace de quelques minutes qui me restoient à la voir, toutes les impressions d'une longue et heureuse vie; chère et adorée Belkiss, il faudra donc bientôt vous quitter ! . . .
Et alors Belkiss, qui ne se contenoit plus, rit à faire éclater l'émail. Je me hâtai de refermer le médaillon et de le replacer sur mon sein, de peur de compromettre l'existence de mon trésor, pour le peu d'instants que j'avois à le conserver, en laissant une trop libre carrière à l'expansion de sa gaieté. Cependant, cette précaution me coûta, je l'avoue, un léger mouvement de dépit.
— En vérité, murmurai-je avec une secrète amertume, je voudrois bien savoir ce qu'elle trouve de plaisant dans tout cela, et de quoi elle s'amuse ! Il faut convenir que les femmes ont des caprices bien singuliers !
Pendant que je me faisois cette allocution
^2ÂÀr
intérieure , les constables s'étoient rangés en cercle autour de moi , et le sliériff m'avoit touché de sa canne d'ébène en signe de prise de possession.
Bientôt on marclia, et je marchai. Je descendis les longs escaliers du palais. Je traversai lentement ses vastes et froids vestibules entre deux lignes d'hommes armés ; je parvins au guichet de la dernière porte, d'où je devois gagner la place fatale. J'y passai presque en rampant , et je me relevai à la lueur ,du soleil qui arrivoit au plus haut point de sa course , et que je venois voir pour la dernière fois dans la splendeur de son midi.
Jamais le jour n'avoit été si beau. La nature ne porte pas le deuil de l'innocent.
Mille voix qui ne formoient qu'une voix s'élevèrent comme une bourrasque.
— Le voilà, le voilà, cria la foule, en agitant en l'air des bras, des chapeaux, et des plaids !
Et elle s'ouvrit pour me laisser passer en répétant : Le voilà !
Comment Michel fut conduit à la potence , et comment il »e
maria.
E ne m'étois jamais exercé à la ^'cruelle idée de mourir pour un crime sous les regards du peuple. Mes sens restèrent quelque temps confondus dans l'horreur de cette accusation qui mefaisoit oublier
^àg
LA FEK
l'horreur du supplice, et toutes les voix de la multitude se perdirent à mon oreille dans je ne sais quel écho grave et menaçant dont le retentissement inexorable mç poursuivoit des noms de voleur et d'assassm. Tout à coup je me rappelai que Belkiss étoit assurée de mon innocence puisqu'elle paroissoit si contente; j'avois lieu de croire qu'elle de voit connoître mon oncle et mon père , et qu'elle ne manqueroit pas de me justifier à leurs yeux s'ils existoient encore. Je récapitulai ma vie passée qui me paroissoit exempte de reproche^ au moins selon le jugement de ma conscience, et j'en fis hommage à Dieu. Dès ce moment, je m'avançai plus paisible au rapide passage qui alloit m'introduire , sans crainte et sans remords, dans les secrets de l'éternité , et je ne vis plus dans l'étrange tableau qui se mouvoit autour de moi comme une scène de vertige , qu'une espèce de spectacle.
Je craignois cependant, je l'avouerai, d'apercevoir, parmi les cuiieux qui se ruoient audevant de mes pas, quelques-unes de ces figures connue^ dans lesquelles je n'étois accoutumé à lire qu'une bienveillance peut-être
AUX MIETTES. '^Âl
un peu inquiète, mais dont l'expression m'avoit plus d'une fois pénétré d'attendrissement et de recounoissance, parce qu'elle ressembloit à celle de l'amitié. En effet, je me croyois aimé des enfants mêmes de Greenock,âge qui sait rarement aimer, etsi je lesavois entendus se dire quelquefois en passant près de moi, avec leur malice rieuse : « C'est lui, c'est le » beau charpentier de Gran ville qui est fiancé » a la veuve de Saloraon, » je me flattois au moins de leur avoir inspiré quelque sentiment plus doux par mon empressement à les aider dans leurs études , et à leur apprendre le nom des fleurs et des papillons. Heureusement, je ne rencontrai personne que J'eusse rencontré jamais, et comme la population de Greenock n'est pas telle qu'on ne puisse la passer en revue daus un an, je fus sur le point d'imaginer qu'elle s'étoit renouvelée tout entière , durant le cours de cette terrible nuit; j'allai même jusqu'à m'en féliciter dans mon cœur, parce qu'il seroit meilleur de mourir au milieu d'une génération à laquelle on ne coûteroit du moins point de larmes.
Je ne tardai pas à me détromper. J'ai dit
qu'il étoit midi, et c'étoit l'iieure où la Reine de Saha de voit mettre à la voile. Comme le vent étoit contraire , je supposai d'abord que le capitaine n'y penseroit pas; mais j'aperçus , en arrivant à la hauteur du port, le bâtiment tout appareillé qui se berçoit majestueusement sur sa quille , et qui donnoit ses derniers signaux de départ , avec une assurance si nouvelle, même pour les fameux mariniers de Greenock, qu'elle partagea un instant l'attention entre l'infortuné qui ail oit mourir et le vaisseau qui alloit voguer. Je finissois ma course, et il commençoit la sienne à travers des hasards aussi aventureux que ceux de la vie, pour aborder comme moi à quelque plage inconnue. — La Reine de Saha , dis-je en frissonnant ! le vaisseau triomphant de Belkiss qui devoit me rendre à mes parents ! C'étoit donc hier !
Une clameur s'éleva sur la rive^ les câbles siffloient , et le navire , qui ne nous apparoissoit plus que par sa poupe , silla si promptement à l'horizon de la mer qu'au bout d'une seconde ce n'étoit qii'un point noir , et qu'au bout d'une autre seconde ce n'étoit rien.
Le vaisseau parti, on revint à moi. De jolies petites filles au teint un peu hâlé , et aux cheveux noirs et bouclés, comme la plupart des jolies petites filles de Greenock, me précëdoient en distribuant au peuple , pour un plak^ l'histoire lamentable du bailli Muzzleburn que j'avois égorgé à l'auberge de. C«/er/o72/e. D'autres jeunes filles se disputoient la feuille tout humide d'impression^ afin de la reporter plus vite à un amant ou à un père qui les soulevoient d'un bras caressant pour leur montrer un homme qu'on alloit tuer au nom de la justice et des lois.
Nous allions à pas mesurés , soit à cause de la solennité qui s'attache parmi les peuples les plus sauvages à un sacrifice humain, soit pour satisfaire à loisir aux empressements de ce concours d'hommes, et surtout de femmes et d'enfants, palpitants decujziosité et de joie, qui composent le public ordinaire des exécutions. La lenteur de ce convoi vraiment funèbre, et qui ne diffère de l'autre que parce que le cadavre marche, me permettoit de saisir à mes côtés quelques paroles des spectateurs.
— Qui ne s'y seroit tronqjé , disoit une
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blonde, ù l'o'il triste et doux, qui s'étoit arrêtée là, son carton de modiste sous le bras? Voyez comme son regard est assuré sans être fier, et modeste sans être abattu ! Croiroit-on qu'un coupable sût mourir ainsi ? Oh ! pour tout l'or du vieux Jonatlias, je ne voudrois pas reposer ma tète la nuit prochaine sur le chevet de son juge.
— Il faut cependant, reprit une de ses compagnes, que ce soit un coupable bien convaincu, pour avoir été condamné, puisqu'on dit qu'il est riche à plus de 50 millions; et Dieu sait qu'il auroit eu meilleur marché de la conscience de toutes les cours souveraines, d'ici au royaume de Belkiss , si son crime a voit pu s'excuser.
— Que dites-vous de 50 millions, mes belles dames, reprit un jeune homme qui cherchoit à se mêler à leur conversation ? Le seul collier de ce bandit valoit infiniment davantage , et le banquier Jonathas vient de payer i 00 millions une seule des escarboucles qui en avoient été retirées pour les frais de justice.
— A quel propos alors , interrompit un vieillard assez morose , que 1« mouvement de
la foule avoit poussé dans ce groupe , à quel propos et dans quel intérêt auroit-il assassiné le pauvre sir Jap Muzzleburn^ dont le revenu, contenu, dit-on, dans le portefeuille volé, ne passoit pas, à mon avis, quelques i 00,000 malheureuses guinées ?
— A quel propos , en effet , s'écria la petite modiste aux cheveux blonds ? Il faudroit que ce malheureux fût fou.
— C'est que je crois qu'il Test réellement, repartit le jeune homme en souriant. Imaginez-vous qu'on assure qu'il s'étoit proposé de rebâtir le temple de Salomon ! . . .
Là-dessus il mordit son bambou pour s'empêcher d'éclater, et je passai.
Les stations se ralentissoient cependant de plus en plus, au point de me permettre de presser de temps en temps sur mes lèvres le portrait de Belkiss , quand le shériff s'arrêta tout de bon pour réprimer l'impatience frénétique de la populace, en lui annonçant par un signe unpcsant que mon exécution étoit suspendue d'un moment; car la vie de l'homme est au bout du bâton d'un officier de justice, comme au bout du doigt de Dieu. Ces deux
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autorités, par bonheur, ne sont en partage que sur la terre.
Il s'agissoit d'annoncer qu'en vertu d'un vieil usage d'Ecosse , que je croyois depuis long-temps tombé en désuétude, ma vie pouvoit être rachetée par l'amour d'une jeune fille qui me prendroit en mariage. Cette idée me fit hausser involontairement les épaules , et je portai ma main avec force sur le portrait de Belkiss , pour qu'elle n'eût pas le temps de douter de l'assurance de ma résolution ; niixis je dois avouer que mon indignation s'augmenta du déplaisir que me causoit le mauvais langage de cette proclamation légale, dans une circonstance aussi sérieuse. — Hélas ! ces gens-ci, me disois-je, ont raffiné la parole pour les plus puériles frivolités de la vie , pour échanger de faux souhaits et des complimens imposteurs, et la loi qui tue ou qui sauve est encore écrite dans le jargon des sauvages ! Assassiner judiciairement un homme , c'est un crime effroyable ! mais le plus grand des crimes, c'est de tuer la langue d'une nation avec tout ce qu'elle renferme d'espérance et de génie. Un homme est peu
de chose sur cette terre ;, qui regorge de vivants, et avec une langue, on referoit un inonde.
La patience me manqua, et je crois que j'aurois maudit le sliériff et le patois barbare des lois, si je pouvois maudire.
Mon émotion fut remarquée, car la petite blonde me suivoit toujours.
— Je croyois, dit-elle , qu'il iroit jusqu'à la mort sans montrer de colère.
— C'est qu'il comptoit peut-être , pour échapper au supplice qui l'attend, sur les impressions que vous venez de trahir, dit le jeune homme en jetant le bras autour de son cou , et je conviens qu'il vaudroit la peine d'être sauvé sans la confiscation; mais la confiscation est de règle , et c'est même quelquefois pour cela qu'on est pendu.
— Si j'ai bien compris le sentiment qui a rembruni son visage, interrompit le vieillard, qui les suivoit encore, parce que la foule étoit trop pressée pour se diviser en si peu de temps, je crois que les approches de la mort y ont moins de part que la sotte allocution du shérif f. Vous ne sauriez croire, mademoi-
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selle, combien il est fâcheux de monter à la potence, en dépit du bénéfice de clergie, ipour satisfaire aux sanglantes conventions d'une société qui n'a pas encore mis à profit l'avantage de la parole.
Je voulois sourire à ce bon homme, et lui témoigner qu'il avoit pénétré dans ma pensée; mais il n'y étoit déjà plus, parce que la place élargie avoit ouvert de libres issues aux curieux satisfaits. Quant à la jeune blonde et à son interlocuteur, je me doutai qu'ils s'étoient ménagé le plaisir de me voir passer plus loin, de la croisée d'un des cabinets particuliers de mistress Speaker.
Nous étions, en effet, parvenus à la place où s'exercent ces boucheries judiciaires qui maintiennent encore notre civilisation au niveau des lois et des mœurs des anthropophages. A l'extrémité s'élevoit un échafaudage de mauvaise grâce dont les profils barbares n'avoient pu être dessinés que par quelque méchant manœuvre. L'appareil qui le surmontoit n'étoit jamais tombé sous mes yeux ; mais je n'eus pas de peine à en deviner l'usage. Ma vue s'en détourna, non de terreur, car j'aspi-
rois à la mort comme au réveil d'un songe pénible, mais d'un mélange d'attendrissement et de dégoût dont je fus un moment à me rendre compte. On ne sauroit comprendre ce qui entre de dédain ou de compassion pour le genre humain dans le cœur d'un innocent qui va mourir.
C'étoit l'endroit de la seconde station du shériff , et, pendant qu'il reprenoit sa détestable harangue, sans l'avoir émondée d'un solécisme , je cherchois à en distraire mon attention dans la solution d'un problème ou d'une étymologie, quand le son d'une voix connue vint vibrer au fond de mon sein.
— C'est moi, c'est moi qui le sauverai, crioit Folly en se débarrassant avec violence des mains de ses compagnes, les petites grej gowns de Greenock, qui ne vouloient pas la laisser partir .
Je n'avois jamais eu d'amour poiur Folly , dans le sens que j'attachois à cette passion mconnue. L'amour que je m'étois fnit ne se composoit que des sympathies les plus délicates de l'imagination et du sentiment. C'étoit tout une âme qu'il falloit à la mienne, une
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âme tendre, une âme sœur et cependant souveraine, qui m'enveloppât , qui me confondit et m'absorbât dans sa volonté, qui m'enlevât tout ce qui ëtoit moi pour le faire elle, qui fût autre chose que moi , un million de fois plus que moi, et qui cependant fût moi. Oh! cela ne peut pas se dire !
Cette joie immense, accablante, indéfinissable , qui me manquoit , et qui manque probablement à la plupart des hommes , j'en avois amassé tous les rayons au portrait de Belkiss, comme dans la lentille du physicien qui fond l'or et brûle le diamant à travers un froid cristal, en concentrant les tièdes chaleurs d'un jeune soleil d'avril. Je savois bien quec'étoitlà une illusion; mais je ne devinois pas de réalité qui valût mieux pour le bonheur.
Et cependant , Monsieur , je concevois qu'un homme autrement organisé — je vous l'ai dit sans doute — pût être heureux de l'amour de Folly; car Fblly étoit jeune, jolie , éveillée , pleine de grâces dans sa marche et surtout dans sa danse, aimable, fraiche^ ravissante comme une rose qui s'épanouit , et qui
ne demande qu'à être cueillie. Les heures de délices que Folly pouvoit me donner, je les avois rêvées aussi. J'avois rêvé ses blanches dents, qui sembloient rire avec ses lèvres; j'avois rêvé son regard, non pas épanoui d Habitude sur sa large prunelle, mais jaillissant par traits de flamme entre tous les cils de ses yeux. J'imaginois facilement ce que Folly émue, troublée, palpitante, se défendant pour se laisser vaincre , Folly pressée sur ma poitrine, les doigts dans mes cheveux et la bouche près de ma bouche , devoit répandre de charmes sur quelques minutes, sur quelques journées de ma vie. Je m'étois fait peut-être une chimère plus délicieuse que la vérité des voluptés de cet amour-là; je croyois qu'il valoit mieux que mille existences : mais ce n'étoit pas mon amour !
Si vous vous rappelez qu'il restoit à peine quelques toises à parcourir entre l'échafaud et moi , vous trouverez cette digression bien longue. Je l'ai reprise dans mes réflexions ; elle ne tient pas une minute dans mon histoire.
— Eh ! que m'importe qu'il soit fou, disoit
Folly ! je lésais aussi bien que vous! quem'iinporte qu'il soit pauvre et sans ressource que son métier! que m'importe même qu'il ait tué sir Jap Muzzleburn, qui n'étoit au fond que le roi des chiens ! n'est-ce pas Michel , mon cher Michel que j'ai tant aimé, et que j'aime plus que jamais! — Non, non, continua-telleen tombant à mes pieds, en appuyant sur mes genoux sa tête échevelée, en les saisissant de ses mains tremblantes , non , tu ne mourras pas, tu vivras pour moi, pour ta petite Folly! Je guérirai ton esprit égaré, je te réveillerai dans tes mauvais songes ; et tu seras heureux^ parce que mon amour préviendra tous tes soucis , se jettera au-devant de tous tes chagrins, et fera passer ton imagination des folles erreurs qui la troublent dans un état constant de repos et de joie!... — Arrêtez, arrêtez, M. le shériff, ajouta Folly, en renversant en arrière son front d'oii flottoient ses beaux cheveux! n'allez pas plus loin, M. le shériff ! . . . annoncez que Michel de Granville est pris en mariage par Folly Girlfree , vous savez bien, la petite mantua-maker ; j'ai travaillé pour madame !
— Hélas , chère Folly, répondis-je les yeux mouillés de pleurs ! le ciel m'est témoin qu'après ce qu'il m'a prescrit d'aimer, je n'aime rien mieux que toi , et que le dévouement que tu me prouves, pauvre enfant qui me crois coupable, surpasse toutes les idées que je me suis faites de la tendresse et de la vertu , mais tu n'ignores pas qu'un engagement sacré m' empêche de profiter de ton sacrifice !
— Eh quoi ! dit-elle en se relevant furieuse, c'est donc là ma récompense ! moi qui ai refusé ce matin la main du riche Coll Seashop le maître du calfat, le plus beau et le plus sage des mariniers de Greenock , tu me rebutes pour l'image d'une princesse d'Orient qui n'existe peut-être pas, qui n'auroit jamais rien été pour toi si elle existe, ou qui t'auroit repoussé avec mépris au rang de ses derniers esclaves ! Malédiction sur Belkiss !
— Tais-toi, m'écriai-jeen portant ma main avec respect sur le portrait de Belkiss ! tu as blasphémé, Folly, parce que tu ne me comprenois pas, et je sens que Belkiss te le pardonne ! Mon amour pour ce portrait n'est en effet qu'un illusion , et mon esprit , si malade
que tu le supposes, n'a jamais conçu l'orgueilleuse prétention d'un retour! Ce que je voulois te dire, c'est que je ne pouvois contracter .de nouvel engagement, parce que j'ëtols fiancé avec une autre femme, et que c'est aujourd'hui même qu'elle auroit eu droit de réclamer l'exécution de ma promesse. Je n'ai pas besoin de t'apprendre, chère FoUy, que lesdevoirs d'un honnête homme lui sont plus sacrés que sa vie et que son bonheur.
— Cette défaite humiliante, il faudroit au moins l'expliquer , reprit FoUy !
— Oui, oui , répondis-je en souriant, et en rapprochant sa main de mes ievres. Je suis fiancé, et je te le jure dans ce moment imposant où le parjure me priveroit pour l'éternité de la bénédiction de Dieu , je suis fiancé avec une vieille mendiante qui m'a communiqué tout ce que j'ai d'aptitude et de savoir au-dessus de la plupart des hommes , et qui a eu la même bonté pour tous les chefs de notre famille, en remontant jusqu'à mon septième aïeul. Cette bonne femme, qui est peut-être morte, mais qui ne m'a pas dégagé de meè obligations , s'appelle la Fée aux Miettes.
A ces mots, Folly croisa les mains, les laissa retomber, et secouant la tête avec une profonde expression de pitié :
— Va donc mourir , me dit-elle , pauvre infortuné, puisque rien ne peut te rendre à toi-même , et qu'il s'est trouvé des juges assez stupides et assez cruels pour te condamner. — Puis elle resta immobile , et les yeux attachés à la terre, pendant que je suivois le cortège qui s'étoit remis en marche sur les pas du shériff.
Un instant après, il avoit gagné la partie supérieure de l'échafaud d'où il jctoit sa proclamation au peuple pour la troisième et dernière fois, et je prenois possession d'un pied ferme de ces fatals degrés que les condamnés ne redescendent jamais vivants, quand un brouhaha de l'espèce la plus extraordinaire en pareille circonstance vint distraire mon attention de l'idée sérieuse qui commençoit à l'occuper. C'étoit une tempête d'éclats de rire frénétiques et à rendre les gens sourds, dont l'explosion venue de loin augmentoit de force en approchant, comme si la foule s'étoit déchaînée en tourbillons rivaux pour l'apporter
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à mon oreille. Je me retournai du côté du peuple, et vous pouvez juger de mon étonnement quand j'aperçus la Fée aux Miettes, la béquille étendue à l'horizon en signe de commandement, ainsi que je l'avois laissée quand je la perdis dans ces dunes de Greenock, où elle me fit faire tant de chemin. Ma première pensée fut qu'elle achevoit son tour du monde par terre, depuis que nous ne nous étions vus, mais sa tournure pétulante et sa toilette plus ambitieuse encore que d'ordinaire n'avoient rien qui annonçât les rudes fatigues du piéton. C/étoit un luxe de dentelles, de rubans et de bouquets qui passoit toutes les féeries de l'Opéra.
— Grand Dieu , lui dis-je en m'unissant de grand cœur à la gaieté universelle , que vous voilà magnifiquement accoutrée;, Fée aux Miettes, et que j'aurois plaisir à vous voir de la sorte dans une meilleure occasion! Mais vous savez de quoi il s'agit ici pour moi, et je suis désagréablement surpris , je vous l'avouerai , qu'une digne femme qui vouloit bien m'aimer un peu, que j'ai comme si favorablement disposée envers ma famille, et qui s'est toujours
distinguée par un tact si exquis des bienséances , ait réservé l'étalage des plus brillantes galanteries de son vestiaire pour le jour où son malheureux petit Michel doit être pendu !
— Pendu! reprit vivement la Fée aux Miettes, en bondissant sur ses jolis souliers roses avec cette élasticité ascensionnelle que vous lui connoissez depuis long-temps ; — pendu ! etpourquoi seriez-vo us pendu, méchant, puisque j'arrive pour vous sauver? Ne me devezvous pas merci d'amour et guerdon delovauté au jour préli'x où nous sommes , et ne venezvous pas de le dire vous-même à ma jolie mantua-maker , Folly Girlfree ? Ce n'est pas , Michel , que je veuille abuser de votre foi à des engagements que vous avez peut-être pris trop légèrement; je vous aime sans doute, et plus que je ne puis le dire , mais mon cœur se briseroit, mon enfant, plutôt que de consentir à vous imposer un regret. Folly est jeune et piquante , et je sens que je me fais quelque peu vieille depuis notre dernière rencontre. Si vous trouvez votre bonheur à épouser Folly, je suis toute prête à vous rendre votre
liberté au prix des plus chères espérances de ma vie !
Cela dépend de vous , continua - t - elle d'un son de voix qui s'étoit attristé de plus en plus, et l'argent que je vous dois a même assez profité dans mes mains pour vous assurer un bon établissement.
L'honneur de mon caractère n'exige qu'une chose, ajouta la Fée aux Miettes en se redressant avec toute la dignité que pouvoit comporter sa petite taille, c'est que vous me rendiez mon portrait.
— ^ Le portrait de Belkiss, Fée aux Miettes ! ah ! vous en êtes la maîtresse !
Et en disant cela j'avois poussé machinalement le ressort de manière à entr'ouvrir assez le médaillon pour m'assurer que Belkiss pleuroit.
— Voilà ce portrait qui a fait le bonheur d'une année de ma vie, et que je n'étois pas digne de posséder si long- temps ! Mais je ne vous le rends point à la condition que vous me proposez. J'aime dans Folly les agréments d'une jeune et bonne fille qui a pitié de moi, quoiqu'elle me croie insensé et coupable ,
parce que son âme;, toute charmante d'ailleurs ;, ne vit pas dans la mêine région que la mienne. Les engagements qui m'attachent à vous , la protectrice et l'ange tutélaire de mes années d'écolier, pour être un peu plus bizarres au jugement du monde , ne m'en sont ni moins doux ni moins sacrés. Je les ai pris librement, et je les tiendrois sans effort, car mon cœur n'est lié d'aucun amour par les créatui'es de la terre. Vous êtes ma fiancée et mon épouse. Fée aux Miettes, et je vous doniierois ce titre aujourd'hui avec autant de plaisir que dans les grèves oii je pêchois aux coques de Saint-Michel, si ce n'étoit pas à vous à le répudier. Vous ignorez sans doute ma fatale histoire, et vous ne savez pas que cette échelle sanglante où je monte, elle a été dressée pour un assassin ! . . .
— Un assassin ! toi , mon enfant , dit brusquement la Fée aux Miettes; eh! mon Dieu, mon amour me trouble et m'étourdit tellement que j'ai oublié tout d'abord ce que j'avois à faire ici ! Personne à Greenock ne doute maintenant de la vérité. Sir Jap n'est pas mort , mon cher Michel ; il sait que tu as
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sauvé sa vie , sa fortune , et les revenus de l'ile de Man. La létliar^ie dans laquelle la terreur le fit tomber quanci il te vit aux prises avec tant de mauvais sujets ne l'a pas empêché de comprendre les prodiges de valeur que tu as dû faire pour le défendre. Depuis qu'il est revenu à lui , ses émissaires n'ont cessé de parcourir les rues en proclamant ton innocence, et voilà que le sliériff la proclame aussi. Entends plutôt le peuple qui bat des mains! Sir Jap lui-même ne m'auroit pas laissé l'avantage de le précéder, si quelque reste de son indisposition ne l'avoit retenu , ou s'il ne s'étoit arrêté, en passant, à déjeuner avec le juge instructeur et le médecin légal que j'ai laissés disposés à faire largement honneur aux frais de la vacation. Tu es innocent, Michel, tu es libre, et je n'aurois plus contre toi qu'une action civile, que je n'exercerai jamais ; tu le sais bien ! Dispose donc à ton aise de ta main et de ton sort, et rends-moi mon portrait , si tu ne veux pas me tenir les promesses étourdies que tu m'as faites.
J'étois libre en effet. Le shériff avoit brisé sa baguette, les constables avoient dis-
paru; et Jonatlias, que je venois de voir roulé au plus haut degré de Féchal'aud dans ie linceul où il espéroit emporter mon cadavre , se retiroit confus pour la seconde fois de la journée, en s' enveloppant de son drap de mort.
— Votre portrait, je vous le rends, Fée aux Miettes, répondis-je en souriant : car mon extravagante passion pour une adorable princesse que je ne verrai jamais s'accorderoit mal avec les sentiments sérieux d'un époux. Mes promesses, je les accomplis en pleine liberté d'esprit et de cœur : j'atteste Dieu et les hommes que je vous épouse, Fée aux Miettes, parce que je vous l'ai promis , parce que je vous respecte comme une digne et savante personne, et aussi parce que je vous aime.
Je tremblois que la Fée aux Miettes ne prît à é'eo mots un de ces élans prodigieux qui m'avoient étonné si souvent, et par lesquels sa joie se manifestoit presque toujours dans les grandes occasions. Je me trompois : mes yeux la retrouvèrent à sa place en se rabaissant i.ur elle , et je fus frappé du sentiment doux et passionné qui sembloit alors humecter les siens. . .
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— Non, iioiij reprit-elle en rattachant de toute l'agilité de ses jclis doigts d'ivoire le médaillon à la cliaine... Oh! vraiment non! tu le garderas toujours! je ne me croirois pas assez aimée de toi , si je n'en étois aimée aussi sous les traits de ma jeunesse ! . . .
Je me penchai pour imposer sur son front le baiser solennel qui consacroit notre mariage , et je laissai tomber ma main à la hauteur de son petit bras, qui la ceignit fièrement à l'instant comme le bras d'une épousée.
— Merveille, merveille! crièrent les spectateurs , le fiancé de la veuve de Salomon qui épouse la Fée aux Miettes !
— JNe les écoute pas , reprit à voix basse la Fée aux Miettes. La veuve de Salomon, ce n'est pas la beauté, c'est la sagesse ; et tu n'es pas aussi trompé qu'ils l'imaginent , si je parviens à te procurer un peu de bonheur...
Je lui fis entendre en pressant sa main que je n'avois rien à désirer, et que les risées stupides qui couroient sur notre passage n'humilioient pas mon cœur. Je témoignai, au contraire , par mon assurance que j'étois fier de l'amour de cette pauvre vieille fcnmie; et de
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quoi s'enorgueilliroit-on , si ce n'est du plus parfait des sentiments éprouvés par la raison et par le temps?...
A quelques pas de là^, nous fûmes arrêtés au détour d'une rue étroite par le concours d'une autre multitude qui suivoit la noce de CoU Seashop , le maître du calfat, et de FoUy Girlfpee, la plus jolie mantua-matkeràe Greenock j et mon âme se dégagea du seul poids qui l'oppressoit. Je jetai cependant un regard sur la mariée, et je la trouvai bien jolie!...
— N'as-tu point d'émotion que tu me caches? me dit la Fée aux Miettes un peu troublée.
— Aucune , ma bonne amie, repris-je avec transport. Coll e.st un habile et honnête ouvrier, et je me rcj juissois de penser que cette belle et tendre Folly pourroit être heureuse !
— Vraiment j'y compte bien aussi! répondit la Fée aux Miettes.
Ce que c'ëîoit que la maison de In Fée aux Miellés , el la lopoyra- |)liie poétique de son parc, dans le goût des jardins d'Aristonoùs de Aï. jde Fénélon.
jous arrivâmes enfin à l'endroit des 'murs extérieurs de l'arsenal où devoi t être appuyée cette maisonnette dont la Fée aux Miettes me parloit quelques années aupa-
ravant. Je l'avois souvent cherchée depuis sans la découvrir , et je ne fus pas surpris qu'elle m'eût échappé jusque là, quand la Fée aux iVIiettes me la montra dans un recoin fort caché, en la touchant du bout de sa baguette. Je restai un moment stupéfait, et je retins mes pensées suspendues à mes lèvres , dans la crainte d'humilier cette respectable femme par une observation inconvenante ; ce qu'il y a de plus bas au monde, c'est de mortifier la pauvreté ; mais c'est le comble de l'ingratitude et de la noirceur, quand la pauvreté nous donne un abri.
Je ne vous ai pas encore dit la cause de mon embarras. Yous avez infailliblement vu, monsieur, dans les jouets des enfants, et vous vous souvenez peut-être , car c'est la dernière chose qu'on oublie , d'avoir possédé parmi les vôtres une jolie petite maison de carton verni , aux murs de couleur d'ocre badigeonnés en perfection à la laque et au bleu de Prusse, avec ses trois croisées immobiles, sa ferblanterie en papier d'argent, son toit où l'ardoise s'est arrondie en écailles sous un pinceau naïf qui se feroit scrupule de prêter
à Fillusion par quelque artifice imposteur. Vous l'avez vu , cet édifice innocent qui n'a rien coûté aux veilles de l'architecte, aux fatigues du maçon et du charpentier , avec son modeste jardin composé de six arbres que l'artiste expéditif a taillés à côté de l'allumette, et dont la cime , insensible aux vicissitudes des saisons, se couronne de feuilles découpées en taffetas vert. Telle me parut au premier regard la maison de la Fée aux Miettes , et telle vous la trouveriez encore si la direction ou le hasard de vos voyages vous conduisoit un jour à Greenock. Il me devint impossible de contenir mon étonnement.
— Par le ciel^ Fée aux Miettes, m'écriai~je, vous étes-vous jamais mis dans l'esprit que nous pussions entrer là dedans ? Le nain jaune lui-même, sur l'existence duquel les critiques ne sont pas d'accord, n'y trouveroit où loger !
— Tu t'étonnes de tout, reprit gaiement la Fée aux Miettes , et c'est une mauvaise disposition pour vivre dans ce monde de l'imagination et du sentiment, qui est le seul où les âmes comme la tienne puissent respirer à
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leur aise. Laisse-toi conduire , car il n'y a que deux choses qui servent au bonlieur : c'est de croire et d'aimer.
En même temps, elle me saisit par la main, se baissa sous la porte d'entrée, et m'introduisit dans une pièce élégante et spacieuse qui excédoit mille fois les bornes dans lesquelles ma première conjecture avoit circonscrit notre domicile. Je la parcourus rapidement du regard, et je vis qu'elle ne contenoit qu'un lit.
La Fée aux Miettes pénétra dans ma pensée, elle en avoit l'habitude, et poussant du doigt le ressort d'une porte qui suivoit, elle me montra sa chambre à coucher qui n'étoit ni moins commode, ni moins jolie que la mienne. Je ne revenois pas de ma surprise.
— Comme j'avois compté sur ta parole, dit-elle en rentrant, et que je ne youlois pas t' engager dans un établissement peu sortable pour ton âge, sans t'y procurer au moins les dédommagements de l'étude et les plaisirs de l'esprit, je te disposois ici de mes petites épargnes une bibliothèque à ton goût. Si je ne me suis trompée sur les auteurs (|ui charmoient
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tes premières études^ je crois que tous tes amis y seront. — Et d'un nouveau mouvement, elle m'ouvroit un cabinet de quelques pieds carrés où mes livres favoris rayonnoient de maroquin et d'or sur de gracieuses tablettes.
— Attends , reprit-elle en faisant rouler sur ses gonds une troisième porte de bois de cyprès, voici tes outils de cliarpentier, d'un travail un peu plus soigné que ceux dont tu te sers aux chantiers de maître Finewood , et sur les gradins qui les surmontent un assez bon assortiment d'instruments de mathématiques. S'ils deviennent insuffisants à mesure que tu te perfectionneras dans tes connoissances, nous serons en mesure d'y pourvoir, car les soixante louis que je te de vois ont heureusement prospéré dans mes mains. — Ne m'interromps pas, contlnua-t-elle avec un sourire, par tes exclamations d'enfant a qui tout semble nouveau. Ce qui devoit te surprendre, pauvre Michel , c'étoientles épreuves de l'innocence malheureuse, et tu les a subies sans murmure. Accoutume-toi aussi sans elforts à un sort humble mais doux, qui ne changera désormais pour toi que le jour oii tu le
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voudras, mais rloiit tu resteras toujours le maître. Il y a de certains esprits, et je ne te confonds pas avec eux, pour qui la continuité d'un bien-être médiocre devient en peu de temps plus intolérable que les chances orageuses de l'ambition et de l'adversité. Si tu sais te contenter dans ton état, et te réjouir dans ton ouvrage, tu auras atteint à la suprême sagesse, et tu pourras te passer de moi qui ne dois pas te rester long-temps, à en juger par la longue mesure d'années que j'ai déjà remplie. — Tu t'attendris, mon ami, tu pleures, tu m'aimes donc ! . . .
— Eh! Fée aux Miettes, qui pourrois-je aimer sur la terre, si ce n'est l'être généreux qui me comble de tant de bienfaits ! . .
— Ce mot est de trop entre nous , dit-elle d'un son de voix attendri ; mais puisque tu n'as pas craint de blesser les sentiments les plus délicats de mon cœur, j'épuiserai avec toi sans retard la seule conversation triste que nous devions avoir de notre vie. L'idée qu'à vingtun ans tu t'es formée du mariage a dû te faire comprendre un autre bonheur que celui qui t'est promis par notre union. Je le sens, et
tu me démentirols en vain, parce que je lis dans ton âme tout aussi avant que toi-même. Conserve-toi pur pour ce bonheur que je te prépare peut-être ; au moins es-tu en droit de l'attendre de ma prévoyance qui ne s'est occupée que de toi depuis ton berceau. Aime ces traits de mon jeune âge, ainie ce portrait, le seul charme qui me soit resté pour te plaire, et ne t'inquiète pas du reste de tes obligations envers moi. Oublie jusqu'aux fougues de ma vieillesse encore trop jeunette qui s'éprit follement d'un joli enfant dans les écoles de Grandville. Mon affection pour toi est plus vive que l'affection d'une mère, mais elle en a la chasteté. Des raisons que tu connaîtras avant peu ont amorti dans mon sein la dernière étincelle des passions que tu y avois rallumées, et s'il m'en reste un désir, c'est que tu conçoives un jour quelque bonheur à posséder l'âme de la Fée aux Miettes sous les traits de Belkiss ; la nature est si variée dans ses caprices que cela peut se rencontrer.
J'allois tomber à ses genoux; elle me soutint, et enlevant aussi une larme de ses yeux, du bord de sa longue manchette: — Viens,
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viens j dit-elle! tu me faisois perdre de vue quelques ordres que j'ai à donner pour notre repas de noces, quoique nous devions le faire téte-à-tête, comme il convient à notre condition. En attendant, continua-t-elle en soulevant une portière de soie, promène-toi dans notre petit jardin. Il n'est pas fort étendu, ainsi que tu as pu en juger du dehors, mais il est si adroitement distribue que tu t'y promènerois tout un jour sans repasser au même endroit !
La portière retomba sur moi, et je m'engageai en rêvant dans le jardin de la Fêe aux Miettes; j'étois si préoccupé que je marchai long-temps en effet sans prendre garde aux objets qui m'entouroient ; mais les sentiers se multiplièrent à tel point sur mon passage que je commençai à concevoir toutdebonla crainte de m'égarer, et que je cherchai à me faire, pour l'avenir, une idée plus distincte des localités. Ce qui m'y frappa d'abord, ce fut la douceur de la température et l'éclat du ciel dont je n'avois jamais joui avec autant de délices à Greenock, même dans les journées les plus pures de l'été, car ce climat est froid, et
le soleil n'y brille de quelque splendeur que pendant un petit nombre de semaines; mais un phénomène encore plus nouveau pour moi vint me faire oublier celui-là : je ne sais par quellieureux artifice^ dont la Fée aux Miettes devoit sans doute le secret à sa longue expérience de toutes les sciences humaines, elle étoit parvenue à naturaliser dans ce jardin enchanté les plus rares merveilles de la végétation des tropiques et de l'Orient. C'étoient des lauriersroses aux cymbales lavées d'un frais vermillon, des grenadiers chargés de bouquets de pourpre , des orangers dont les branches plioient sous le poids de leurs fleurs d'argent et de leurs fruits d'or, des aloës dont la tige élancée comme un mât gracieux balançoit à son sommet une riche couronne de girandoles, des palmiers dont la cime se déployoit au souffle d'un vent parfumé comme un éventail de verdure. Entre les groupés de ces arbres élégants et de mille autres espèces que je connoissois à peine par leurs noms, couloient sous le dais échevelé des saules de Babylone une multitude de jolis ruisseaux dont les rives étoient toutes brodées des plus riantes fleu-
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rettes de la nature. Ne vous imaginez pas que le sable sur lequel ils glissoient transparents comme une nappe de cristal, ou sur lequel ils bondissoient à leur pente en cascade de diamants, fut emprunté à la blanche arène, formée de petits cailloux choisis, qui sert de lit de repos aux nymphes. Ce n'étoit ni plus ni moins, je vous jure, que des opales à l'œil de feu, des améthystes limpides comme le ciel , et des escarboucles rayonnantes comme celles qui avoient entouré le portrait de Belkiss; et je sentis alors pourquoi la Fée aux Miettes y attachoit si peu d'importance, mais il est tout naturel qu'on ne parvienne pas communément à cette idée, avant d'avoir parcouru les jardins de la Fée aux Miettes.
Permettez-moi de ne pas oublier un genre de ravissement moins familier à la plupart des hommes, et que l'habitude de mes premiers goûts et de mes premiers plaisirs me rendoit peut-être plus sensible que les autres. L'attrait de ce perpétuel printemps avoit fixé dans les jardins de la Fée aux Miettes les plus élégantes et les plus aimables des créatures auxquelles Dieu n'a pas encore daigné donner
une âme, les magnifiques papillons qui peuplent les solitudes et qui caressent les fleurs des deux mondes. Je les connoissois presque tous par les descriptions que j'en avois lu bien jeune, ou par les images que les peintres en ont fait; mais je les voyois pour la première fois se croiser, s'éviter, se poursuivre, planer, tournoyer dans l'air, frémir en bourdonnant ou s'enfuir à peine visibles, sur des ailes fraîches et vivantes , et rivaliser d'éclat avec les corolles en coupes, en cloches, en bassinets, en cornets, en roses, en étoiles, en soleils qui pendoient, vermeilles, de tous les rameaux. Divine munificence de la création. Sublime enchantement des yeux ! Spectacle digne d'embellir les rêves d'un homme de bien qui s'est endormi sur une bonne pensée!
J'y aurois passé une journée entière sans distraction el sans souvenirs , si la voix de la Fée aux Miettes ne m'avoit appelé à notre petit festin; et je ne m'attendois guère à me retrouver si près de notre maison. Comme la bonne vieille m'éclairoit de la porte avec un flambeau, je m'aperçus que le jour étoit toutà-fait baissé, et que mon imagination s' étoit
entretenue long-temps dans des impressions délicieuses qui ne pouvoient plus lui être transmises par mes sens.
Je rentrai. Près d'une petite tatle servie simplement , mais avec une appétissante propreté, flamboyoit un feu vif et pur, parce que, selon la Fée aux IVliettes, la soirée s'étoit refroidie.
— Que dites-vous du froid , ma bonne amie, m'écriai-je en revenant à moi? Jamais le printemps n'a eu de plus douce chaleur et l'été plus de grâces!
— Oli! répondit-elle, dans mon jardin on ne s'aperçoit de rien, quand on est amant ou poète!
La Fée aux Miettes ne m'avoit jamais laissé exprimer sans l'éclaircir un doute léger dont la solution pût être utile à mon instruction ou à mon bonheur; et cependant, depuis notre dernière rencontre , elle avoit affecté plusieurs fois de se défendre de mes étonnements, et de se dérober à mes questions.
— Voilà qui est bien, dis-je en moi-même. Ce vain besoin de tout savoir et de tout expliquer qui me tourmente ne seroit-il pas une
marque de la foiblesse de notre intelligence et de la vanité de nos ambitions, le seul motif peut-être qui nous empêche de goûter sur la terre la part légitime de félicité qui nous y est dispensée? Que m'importent les causes et les motifs du bien dont je ressens les effets, et de quel droit irois-je m'^n informer avec une sotte et orgueilleuse curiosité, quand tout m'avertit que je suis né pour jouir de ma vie et de mon imagination , et pour en ignorer le mystère? Funeste instinct qui ouvrit à Eve les portes de la mort, à Pandore la boîte où dormiroient encore toutes les misères de l'humanité, et à je ne sais quelle noble châtelaine dont j'ai oublié le nom, le cabinet sanglant de la Barbe Bleue! Ce que je ne sais pas, si j 'a vois intérêt à le savoir, la Fée aux Miettes qui le sait me l'auroit dit. C'est pour cela que mes interrogations l'affligent , moins parce qu'elle craint d'y voir percer l'apparence d'une défiance injurieuse, que du regret de s'y confirmer dans l'idée qu'elle commence à se faire de l'insuffisance et de la légèreté de mon esprit.
Et depuis ce moment-Jà je n'interrogeai presque plus. Je pris ma vie comme elle étoit.
D-.ns kquel on lira toiU ce qui a été écrit de plus raisonnable ju.squ^à nos jours , sur la manière de se donner du bon temps avec ,enl mille giiinées de rente, et même davantage.
|h! la conversation de la Fée aux ^Miettes avoit des agréments si puissants que vous ne vous seriez jamais lassé de l'écouter! je rcmarquois seulement avec une
sorte (l'inquiétude que ses paroles, ses gestes , ses attitudes, avoient perdu cette vivacité folâtre et quelquefois bouffonne dont je m'étois si souvent réjoui au collège. Elle n'étoit devenue cependant ni sérieuse ni sévère, et la douce gravité de ses discours n'ùtoit rien à leur aimable aménité, mais elle affectoit de donner à nos entretiens un tour plus solennel et une direction plus élevée que dans les jours mémorables de la pêche aux coques et du naufrage sur les côtes d'Angleterre. Je supposai qu'elle croyoit devoir cette réserve à la dignité de notre fête nuptiale , ou bien que l'âge de réflexion dans lequel j'étois entré ce jour-là imposoit de lui-même une nouvelle forme à ses sages enseignements. Je cherchai en moi si notre vie morale ne se partageoit pas, effectivement, entre les riantes déceptions de l'enfance, et les convictions austères que l'expérience apporte un jour à l'enfant qui s'est fait homme, et je me demandai si mon apprentissage étoit tout-à-fait fini.
J'en doutois , parce que les vicissitudes de ma jeunesse n'avoient pas été assez nombreuses et assez variées pour me fournir l'occasion
d'embrasser sous tous les aspects toutes les chances d'une existence complète. Je regrettois de n'avoir éprouvé ni assez de malheurs, ni surtout assez de prospérité, pour être sûr de ma résolution dans tous les événements de la vie. Ce que je savois, c'est que le principal devoir qui me restât sur la terre , c'étoit de faire le bonheur de la Fée aux Miettes. Ce que je ne savois pas, c'est ce que je pouvois au bonheur de la Fée aux Miettes, mais mon cœur se seroit brisé de l'idée qu'elle n'étoit pas heureuse.
J'ignore si elle me devina, mais elle me tira de ma préoccupation par un grand éclat de rire, et ses yeux vifs et brillants se fixèrent en même temps sur moi, humectés de ces larmes intérieures qui ne débordent pas la paupière, avec une si délicieuse expression d'attendrissement, de commisération et d'amour, que je ne pus résister au besoin de saisir sa jolie petite main d'un côté de la table à l'autre, et d'y imprimer un baiser.
Au même instant, un foible grondement, fort expressif et fort chromatique, se fit entendre à la porte.
— Ah! vraiment! dit la Fée aux Miettes, en s'élançant pour ouvrir avec son indevançable prestesse, je crois connoître cette voix harmonieuse, et je suis bien trompée si ce n'est pas l'élégant Master Blatt, le premier écuyer de notre ami sir Jap Muzzleburn !
C'étoit Master Blatt en effet , c'est-à-dire un barbet noir des plus propres et des yjlus mignons que l'on puisse imaginer, au poil frisé par larges anneaux comme s'il avoit été tourné par le fer d'un perruquier fashionable, aux bottines de maroquin jaune frappées d'un gland d'or flottant, et aux gants de buffle à la Crispin.
C'étoit Master Blatt lui-même, qui entroit en s'éventant avec une grâce infinie de sa toque empanachée.
Comme c'étoit à ma femme que s'adressoit la commission de Master Blatt, et qu'il aboyoit son petit discours dans cette langue canine de l'île de Man à laquelle je n'étois légèrement initié que depuis la veille, je n'essayai pas de le suivre dans les développements de sa harangue. Cela m'auroit été difficile à la vérité, parce qu'il en précipitoit
le débit avec une si surprenante vélocité que jamais ni tironien ni sténographe ne l'eût rattrapé à la course, et qu'il avoit d'ailleurs un peu d'accent.
Quand il eut fini de parler, Master Blatt ramena devant lui sa patte droite qu'il avoit laissé jusque-là reposer sur sa lianclie d'une manière pleine de dignité , et remit aux mains de la Fée aux Miettes un portefeuille dont la forme, la couleur, la dimension, le signalement tout entier étoit bien présent à ma mémoire; le portefeuille du bailli de File de Man que j'avois défendu de si grands hasards , et qui faillit me coijter si cher.
Ensuite il s'inclina profondément devant elle, me salua d'une manière plus grave , et se retira peu à peu sans se détourner, comme un chien diplomate qui est accoutumé aux grandes affaires, et qui connoît le cérémonial d'une ambassade.
— Bien, bien, bien, dit la Fée aux Miettes, en se renversant sur sa chaise longue avec une expansion de gaieté qui me charmoit. — Tes cruels mallieurs d'une nuit nous auront, du moins , comme tu le vois , servi à quelque chose !
290 LA FÉF.
— Je vous jure, Fée aux Miettes, lui répondis - je , que je n'en sais pas un mot ! . .
— Clier enfant , tu as raison , reprit-elle , et pardonne-moî ma distraction. Il faut que je t'explique cela. Ta triste aventure m'avoit rappelé que l'île de Man appartenoit de temps immémorial à une branche de ma famille dont l'héritage me revenoit de droit, par le fâcheux bénéfice d'une longue vie, et je t'avouerai que j'attachois peu d'importance à cette propriété, à cause du caractère maussade et hargneux des habitants ; mais l'occasion me détermina, et comme j'étois sûr d'arriver assez à temps pour t'empécher d'être pendu, je m'avisai d'expédier en passant mon homme d'affaires au bailli pour faire reconnoître mes titres. Ils étoient si authentiques et si clairs, que l'honnête sir Jap n'a pas hésité un moment à remettre à ma disposition les revenus de l'année, c'est-à-dire cent mille livres sterling de bon papier , continua-t-elle tout en feuilletant les traites et les billets, cent mille bonnes guinées que tu as tirées des griffes des voleurs.
Et là dessus la Fée aux Miettes se reprit à rire d'aussi bon cœur qu'autrefois.
Je penchai ma tète sur mes mains , et je restai quelque temps sans répondre.
— Cent mille guinées, Fée aux Miettes, dis-je enfin! Cent mille guinées de revenu ! — Oh ! si vous aviez eu cette fortune quand vous veniez racheter ma vie au pied de l'échafaud, je n'y aurois pas consenti! une si riche héritière que la Fée aux Miettes ne peut pas ètî^e la femme d'un ouvrier sans ressources et sans espérances !
La Fée aux Miettes me regarda d'un air chagrin et se mordit les lèvres. — Tu n'as point dit cela, Michel, dans l'intention de me blesser, répondit-elle avec un son de voix ému, et j'oublierai ce qu'il pourroit y avoir d'amer dans cette observation, si tu avois voulu en faire un reproche. Non, non, le généreux enfant qui m'a donné trois fois en sa vie tout ce qu'il possédoit, et qui m'a engagé jusqu'à sa liberté pour me forcer à recevoir ses bienfaits, ne m'accuse pas dans son cœur d'avoir manqué aux lois de la délicatesse quand j'ai consenti à lui tout devoir. C'est cependant ce qu'il feroit en hésitant à recevoir de moi cent fois moins qu'il ne me sacrifioit en effet, quand
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il se dépouilloit en ma faveur des derniers débris de sa fortune. Mais ceci même lui appartientj car je ne me serois jamais avisée de réclamer mes droits sur une propriété inutile et oubliée , sans l'événeinent presque miraculeux qui t'a mis en possession de ce portefeuille comme d'une propriété légitime. Il faut bien t'apprendre du reste , continua-telle en reprenant une complète assurance, que tes richesses n'ont rien à envier aux miennes , et qu'elles les égalent si elles ne les excèdent pas. Encore n'est-ce pas de tes espérances sur les biens de ton père et de ton oncle que j'entends parler, quoique les nouvelles qui m'en arrivent depuis long-temps me fassent concevoir une grande idée de la prospérité de leurs entreprises et de la magnificence de leurs établissements.
— Ils vivent tous les deux ! m'écriai-je en pleurant de joie. Dieu soit loué à jamais!
— Dieu soit loué en toutes choses , dit la Fée aux Miettes. Ils vivent, et tu les reverras avant peu si mes projets s'accomplissent. En attendant, rien ne manque à ton opulence, puisqu'ils m'ont autorisée à fournir à tous tes
besoins aussitôt queiet'aurois retrouvé^ et que le seul produit de l'or dont tu m'avois si charitablement confié le dépôt passe déjà d'ailleurs, si je ne me trompe, la portée de tous les vœux que tu peux former en ta vie. Il me suffira de te prévenir aujourd'hui que je l'ai placé dans un commerce qui doit rapporter cent mille pour un à chaque voyage du grand vaisseau sur lequel tu te proposois de t'embarquer hier, et qui mouillera toutes les semaines à Greenock. Tu vois par là que tu seras en peu de jours le plus riche de nous deux, car je n'ai aucune raison pour suivre les mêmes chances , et la possession d'un or superflu ne tente pas mon ambition.
Je ne m'arrêtai pas d'abord aux sages paroles qui terminoient ce discours singulier , l'idée de cette fortune immense et inattendue que je n'a vois jamais rêvée, même dans le sommeil^ exerça sur mon esprit une espèce de fascination et d'étourdissement où ma raison cherchoit en vain à se retrouver. Plus je m'efforçôis de rattacher le fil de ma pensée à quelques-unes de.s combinaisons d'existence que je m'étois composées ju.sque-là, plus je
me trouvois étranger à mon avenir, et incapable de m'y placer d'une manière assortie à mon organisation et à mon caractère. Je finis par penser tout haut. — En vérité, repris-je en balbutiant des mots confus comme mes réflexions, de semblables événements doivent nécessairement changer la position que nous tenons dans la société. Je m'en félicite pour vous. Fée aux Miettes, qu'ils appellent à jouir d'une destinée digne de votre naissance et de votre sagesse ; mais pour moi , je m'en étonne, et je ne me prépare pas sans un mélange d'inquiétude à cet état de splendeur où la providence m'a tout à coup élevé. C'est à vous, qui avez acquis dans votre jeunesse l'expérience de la richesse et des grandeurs, à m'apprendre ce que nous devons faire de nos trésors, pour montrer à tout le monde que nous méritons de les posséder.
— Ceci est une grande question, mais j'essayerai de l'éclaircir puisque tu le veux , répondit la Fée aux Miettes en souriant assez tristement, autant que je pus m'en apercevoir, car j'osois à peine tourner mes regards sur elle. Il y a effectivement bien des partis différents
à tirer d'une grande fortune, et je ne dois pas te le dissimuler, plus de pernicieux que d'utiles. La plupart des hommes regardent cet avantage inopiné du hasard comme une raison de se hvrer doucement à l'oisiveté, de jouir des voluptés du luxe dans une tranquille paix, et d'étaler aux yeux de la multitude un faste qui lui impose, parce qu'elle estimée les plaisirs qui y sont attachés au-dessus de toutes les faveurs de la nature. Si cette condition te convient, tu es maître de la choisir. Tu auras demain des palais somptueux , des ameublements exquis, des voitures éblouissantes de dorures et attelées de superbes chevaux pour te transporter à travers tes vastes domaines; les artistes s'empresseront de te consacrer leurs travaux, les poètes feront des vers à ta gloire, les grands t'accoutumeront par leurs prévenances à te regarder comme leur égal, et tu ne pourras plus compter tes amis. Enfin tu goûteras pour la première fois les charmes d'une mollesse tout-à-fait inoccupée, et le profond contentement d'âme que procure la certitude de n'avoir rien à faire.
— Rien à faire, Fée aux Miettes! Ah! ce
n'est pas dans cette pensée que peut résider un profond contentement de l'âme! Le Dieu qui a daigne me former ne m'a pas donné ces bras robustes et habiles au travail pour que je les laisse indignement languir dans une lâche inaction. Et s'il lui plaisoit un jour de me retirer ces faveurs dont il me comble aujourd'iiui, que deviendrois-je après avoir oublié l'exercice de mon métier, et l'agréable habitude de ces labeurs de tous les jours qui m'occupent, qui me fortifient, qui me plaisent, qui m'ont fait quelquefois honneur et ne m'ont jamais ennuyé? Un objet de mépris pour les honnêtes gens et de pitié pour les sages ! j'aimerois cent fois mieux me désaccoutumer de l'espérance d'être riche, et l'effort ne seroit pas grand. Il n'y a pas si long -temps qu'elle m'est venue î
— A merveille, mon cher Michel! s'écria joyeusement la Fée aux Miettes, en frappant d'aise ses blanches mains l'une contre l'autre. Ajoute à cela que le changement de ta manière de vivre ne feroit illusion qu'à toi , si tu étois assez stupide pour tomber dans un pareil aveuglement. Tu aurois beau te cacher dans ton
faste comme le ver dans son cocon de soie^ et la chenille dans sa chrysalide dorée, ceux qui t'ont connu te reconnoîtroient, et l'envie qu'inspireroit ton agrandissement subit ne tarder oit pas à se convertir en haine secrète sous de fausses apparences, au fond du cœur de tes flatteurs les plus assidus. — « A qui appartient, diroit-on, ce carrosse aux panneaux resplendissants qui fait voler si haut la poussière sous ses roues ferrées d'argent?... — Eh quoi, répondroient les passants avec un dédaigneux mouvement d'épaules, ne le savezvous pas encore? C'est un des trois ou quatre cents équipages , car il en change tous les jours , dans lesquels le petit charpentier Michel promène cette vieille naine dentue, difforme et ridicule, que tout Granville a vu mendier pendant cent ans sous le porche de son église. Ne voilà-t-il pas un beau couple pour écraser le pauvre peuple, et n'a-t-on pas raison de dire qu'il n'est telle vanité que de petites gens? » Tu n'aurois fait à ce compte qu'abdiquer la modeste réputation d'un honorable ouvrier pour gagner celle d'un sot riche, et c'est le souvenir le plus fâcheux