‹ La fée aux miettesChapitre 8 sur 13 · LA 1-I^E · texte numérisé non relu

LA 1-I^E

sensé, grâce à Dieu, grâce aux leçons de mes parents, grâce aux vôtres, pour mettre le sort d'un pays en balance avec mon orgueil. Je ne cède pas en vous disant ceci aux timidités de la modestie. J'imagine au contraire que je n'ai jamais conçu pour moi-même une plus haute estime qu'en me rendant compte des idées où cet entretien nous entraine, et s'il est vrai que la vanité se mêle à tous nos jugements , elle pourroit bien jouer son rôle dans mon refus. Je crois sincèrement que je pourrois apporter comme un autre le tribut de mes facultés à l'œuvre de tous, si la civilisation étoit, comme je la corhprends, une doctrine de foi ; une législation d'amour et de charité, une pratique de bienveillance réciproque et universelle j mais dans l'état où les siècles nous l'ont donnée, je n'ai ni intelligence pour l'expliquer, ni disposition à la servir. Je respecte les pouvoirs que les nations s'imposent; je me range sans examen aux lois qu'elles reconnoissent; j'honore les esprits .sublimes qui croient y entendre quelque chose, et les citoyens généreux et dévoués qui consacrent leur noble existence au soin de les

interpréter et de les défendi^e^ mais c'est tout ce que je puis. L'opinion que nous nous forinons de l'importance de notre destination passagère est sans doute flatteuse pour notre amour-propre. Elle est surtout consolante pour notrp misère, et je ne trouve pas mauvais qu'on s'efforce d'en atteindre les '^résultats. Quant à moi, je ne les cherche pas sur la terre, et cette vie si occupée de perfectionnements ne me montre en réalité que de vaines agitation.s qui aboutissent à la mort pour les peuples comme pour l'homme.

L'affaire de la vie, c'est de vivre et d'espérer, car elle ne bâtit rien de durable et d'infaillible que le tombeau. Si le travail des mains a moins d'éclat et de grandeur que celui de la pensée, et j'y consens avec vous, il est donc à mon sens plus raisonnable et plus utile ; et j'aurois peine à m'ôter de l'esprit que tout homme qui a planté un arbre , ensemencé un guéret , ou construit une maison solide, aérée, spacieuse et bien distribuée , a rendu un service plus essentiel à ses semblables que les économistes, les philosophes et les hommes d'état avec leurs utopies de vieux enfants, si malheureuses en

502 LA FÉK

pratique. Voilà pourquoi je resterai décidément charpentier, si vous l'avez pour agréable, ma volonté vous étant d'ailleurs soumise en tout point. — Mais ce que je vous demandois, Fée aux Miettes, ce n'est pas non plus comment un usage absurde de la fortune peut couvrir celui qu'elle possède, et qui croit la posséder, de ridicule et de honte. Ce n'est pas comment, dans une société que je yjlains et que je suis près de mépriser, les habiles parviennent à faire servir la fortune aux triomphes de cette folle passion de pouvoir et de renommée que vous appelez en vous jouant une ambition glorieuse, et qui ne me tente guère. C'est à quoi elle est bonne pour être heureux, si elle est du moins bonne à cela, et je commence à craindre qu'il n'en soit rien.

— Il faudroit d'abord savoir ce que tu entends par le bonheur, répliqua la Fée aux Miettes. — Ma foi, ma bonne amie, repris-je gaiement, je n'y ai jamais beaucoup réfléchi, mais je suis presque sûr que le mien ne peut pas se réaliser en barres et en billets. Le bonheur, c'est d'être le premier dans le cœur de ce qu'on aime. Le bonheur, c'est défaire du bien

AUX iMIETTliS.

selon sa puissance , quand l'occasion s'en présente. Le bonlieur, c'est de n'avoir rien à se reprocher. Le bonlieur, c'est de se coucher en joie dans un lit propre et bien bordé, déjà content du travail de la semaine, et rêvant aux moyens de l'améliorer encore. Le bonheur, c'est de repasser dans sa mémoire les doux souvenirs d'un âge d'insouciance et de pureté , en suivant le cours de quelque rivière limpide , sur la lisière d'une prairie tout émaillée de fraisiers et de marguerites, aux rayons d'un soleil sans âpreté, à la chaleur d'un petit vent de sud chargé de parfums, et de s'arrêter à une jolie tonnelle de lilas où la Fée aux Miettes a préparé en m'attendant sous la feuillée une jatte de lait écumeux et frais, une corbeille de fruits mûrs, couverts de leur fleur veloutée, et un peu de vin généreux. Combien croyez-vous qu'il y ait de bonheur comme ceux-là dans cent mille guinées? — Il y en a plus que tu ne crois , répondit la Fée aux Miettes , mais écoute plutôt ! Je suppose qu'il te souvient encore de tes premiers amis de collège ?

. — Pourf iez-vous en douter, Fée aux Miettes,

Je n'oublie aucun de mes sentiments, et les amitiés de collège ne s'oublient pas.

— Jacques Pelle vey, continua-t-elle, n'a pas été aussi sage que toi. De curé qu'il étoit, il a \:oulu devenir évêque, et la calomnie irritée par son ambition lui a fait perdre jusqu'à sa cure. Le malheur a produit sur lui l'effet qu'il produit d'ordinaire sur les belles âmes; il l'a rendu meilleur. Jacques, éclairé par ses fautes , s'est retiré dans un village où l'instruction n'a voit jamais pénétré, pour y former gratuitement à la religion et aux bonnes études les enfants des pauvres familles; son établissement a prospéré d'une manière si éclatante et si rapide qu'il ne regrette aujourd'hui que de ne pouvoir pas l'étendre à tous les villages voisins ; mais ton ami Jacques est pauvre lui-même , et il se consume dans les rêves de sa charité impuissante. Ne penses-tu pas qu'il seroit bon d'envoyer un millier de guinées à Jacques Pellevey pour le seconder dans ses louables projeta, dont j'ai la certitude qu'il ne sera maintenant détourné par aucun changement de fortune , car l'adversité agit sur le cœur de l'homme, comme certaines

tempêtes sur les fruits de la terre. Elle hâte sa maturité.

— Mille guinées, c'est bien peu, dis-je à la Fée aux Miettes; mais nous y reviendrons souvent.

— Didier Orry s'étoit richement marié , comme tu sais, mais la destinée a d'étranges retours. Son beau-père l'a engagé dans des .spéculations aventureuses qui les ont ruinés tous les deux. Il ne lui restoit plus qu'une maison assez modeste et des grangeages médiocrement garnis que le feu du ciel a dévorés l'an passé. Il est allé frapper à ta porte, avec deux enfants dans sesbras, et suivi de sa femme enceinte et malade. Quand la malheureuse famille fut instruite de ton départ, ils s'assirent tous sur le seuil et se prirent à pleurer, le père et la mère, parce que tu étois leur seule espérance, et les enfants parce que leur père et leur mère pleuroient. Tous seroient morts de misère et de désespoir, si Jacques Pellevey qui passoit par là ne les avoit recueillis; mais Jacques a déjà tant de charges qu'il ne suffît à celle-ci qu'en prenant sur ses propres besoins. Nous pourrions rétablir la fortune de

Didier Orry, mais il nous en coiiteroit cher, parce qu'il a joui lon^^-tenips des douceurs de l'aisance , et que l'habitude est une seconde nature. C'est une aiiaire de huit mille guinées.

— Vous ne faites pas entrer dans votre compte , bonne amie , la compensation des maux qu'il a soufferts. Il faut lui en envoyer dix mille.

— Tu ne sais pas ce qu'est devenu Nabot ? Le pauvre diable a eu le malheur de recueillir de grands héritages, et tu devines aisément ce qu'il en a fait : le jeu a tout emporté. Ce qu'il V a de pis, c'est que son luxe éphémère lui avoit donné du crédit, et que le jour où il s'aperçut qu'il ne lui restoit rien, il devoit beaucoup plus qu'il n'eut jamais possédé. Ses créanciers ont obtenu prise de corps contre lui , et je ne doute pas qu'il ne meure en prison si tu ne l'en tires. Cependant je ne te le recommanderois point, car c'est se rendre complice d'une honteuse frénésie que de lui prodiguer des secours qui sont dus à tant de respectables infortunes, si cette dernière épreuve ne l'a voit décidément corrigé. Il a

reconnu, dès le premier mois de sa captivité, que la privation n'étoit qu'un heureux apprentissage , et le vice qu'une mauvaise habitude. Il n'y retombera plus. Ses études mal ébauchées lui sont revenues en mémoire, et il les a recommencées avec ce zèle amoureux qui rend les progrès si faciles. Tous les pas qu'il a faits dans cette nouvelle carrière ont été marqués par des jouissances qu'il met infiniment au-dessus de celles du monde, et son caractère autrefois inquiet et soupçonneux s'est ressenti du perfectionnement de son esprit. L'avantage le plus inappréciable du travail, et il en a beaucoup d'autres, c'est de distraire l'âme de ses passions sans lui rien enlever de son ardeur, mais en dirigeant ces puissances exaltées d'une intelligence et d'une sensibilité de jeune homme vers le seul but qui soit digne d'elles. J'ai lieu de croire que INabot te feroit un jour honneur par sa conduite, s'il n'y avoit pas tant à payer pour le délivrer de ses dettes. La Providence mesure les adversités qu'elle nous dispense. L'homme ne mesure pas celles qu'il se donne. J'ai en-

Page 1