‹ La fée aux miettesChapitre 9 sur 13 · EE · texte numérisé non relu

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tendu dire qu'il étoit écroué pour près de quatorze mille guinées.

— Sur quinze mille guinées, rcpondis-je, il lui en restera mille pour recommencer sa vie. C'est assez s'il est guéri, et surtout s'il ne l'est pas.

— Tes camarades les caboteurs avoieni d'abord prospéré dans leur conmiei'ce , mais ils l'ont étendu imprudemment, et la Méditerranée leur a repris ce que l'Océan leur avoit donné. Leur beau bâtiment la Mandragore, qui contenoit en cargaison le produit de toutes leurs courses , a été capturé par des pirates barbaresques, et l'équipage entier est prisonnier en Alger. On n'estime pas à moins de douze mille guinées le prix de leur rançon.

— C'est racheter à trop bas prix, Fée aux Miettes, ces honnêtes et loyaux compagnons qui décimèrent leur foible pécule afin de me soulager dans ma détresse et de m'associer à leurs espérances. Douze mille guinées aux Algériens pour leur rendre la liberté; douze mille guinées aux caboteurs pour recommencer leur trafic! — Mais à quoi bon, je vous, en prie, cette énumération dont j'aurois tout

au plus besoin si je ne vous avois pas comprise. Donnez, donnez, Fée aux Miettes, versez de l'or aux mains de nos amis qui souffrent; et puisque notre fortune si exorbitante qu'elle soit ne peut suffire à secourir toutes les misères, augmentez-la, pour donner encore; multipliez nos trésors pour multiplier vos bienfaits ; nous n'aurons jamais trop puisque nous ne garderons rien, et que ces biens immenses dont la toute-puissante bonté nous a fait dépositaires pour les répandre ne seront pas pavés, comme je le craignois, de notre repos, de notre indépendance et de notre obscurité. C'est ainsi seulement, vous venez de me l'apprendre, que l'opulence peut contribuer au bonheur ; c'est ainsi que je conçois la possibilité de n'avoir pas quelque jour à regretter d'être riche.

— Tes intentions seront remplies en ce qui te concerne, reprit la Fée aux Miettes; mais, ajouta-t-elle d'un air un peu composé, j'ai aussi de nombreux amis auxquels je dois aide et protection, et que je ne saurois favoriser de tes présents si tu ne m'y autorises , puisque je suis en puissance de mari, ^'e conviendra-

t-il pas que je t'en soumette la liste, comme à mon souverain seigneur et maître ?

— Eh vraiment non ! répartis-^] e vivement en rougissant de sa déférence. Tout ce qui nous appartient n'appartient qu'à vous, ma toute bonne, et vous pouvez en faire l'usage qui vous conviendra le mieux. Pourvu que le charpentier ait en poche une poignée de demi-schellings à distribuer de temps en temps aux pauvres beggars du port , ou tout au plus une guinée par semaine pour faire emplette de quelque bon auteur grec de Foulis ou de Balfour à la Classic Librarj du vieux Macdonaid, il n'a rien à envier en richesse à tous les rois de la terre. Je me croirois bien réellement indigent, si j'éprouvois jamais la nécessité de posséder «avantage.

— Je n'ai donc rien à désirer! s'écria-t-elle. Me voilà en état de porter la prospérité dans cette multitude de chaumières oii j'ai reçu l'aumône pendant tant d'années que j'ai mendié aux côtes de France! Hélas! il n'y a que les pauvres gens qui donnent, parce que l'habitude du besoin leur a enseigné la pitié. — Et mes quatre-vingt-dix-neuf sd^urs qui ont coutume

de me visiter tous les ans . le lendemain de la Saint-Michel, quand j'habite ma maisonnette de Greenock, tu me laisses maîtresse, n'est-il pas vrai , de leur donner à chacune soixante guinées en commémoration de celles qui m'ont assuré de si beaux jours? Cette douceur leur viendra fort à propos, et je les sais capables d'en tirer bon parti pour leur établissement , car elles rivalisent toutes entre elles d'esprit et de gentillesse.

— Je vous laisse maîtresse de tout, Fée aux Miettes, et je trouve seulement cette libéralité trop parcimonieuse pour un présent de noces; mais comment se fait-il que vous ne m'ayez jamais parlé de votre nombreuse famille ?

— C'est qu'au temps de nos anciens entretiens, dit la Fée aux Miettes, et dans l'incertitude où j'étois de te fixer, je n'avois pas la force de m'occuper d'autre chose que de toi . —

Peu à peu notre conversation se ralentit , mais l'impression s'en prolongea en moi-même avec un charme inexprimable. J'éprouvois ce contentement de cœur, cette saine et pure al-

légresse de la pensée , cette satisfaction vague mais profonde, qu'on goûte sans la définir, et qui fait que l'on est bien sans savoir pourquoi. J'avois oublié le monde entier et ma propre existence avec lui, quand je sentis la Fée aux Miettes se suspendre à ma main et la presser contre sa bouche, en la mouillant de quelques larmes d'émotion et de saisissement.

— Sais-tu maintenant ce que c'est que le bonheur? dit-elle.

— Oui, oui, je le sais! le bonheur est de vivre près de la Fée aux Miettes, et d'en être aimé.

Et je m'élançai inutilement pour l'embrasser; elle avoit déjà disparu derrière la porte de son appartement qui s'étoit fermée sur ses pas. Ma première idée fut de la suivre pour la voir encore un moment , mais cette porte étoit si bien sertie dans le panneau de la cloison qu'il me fut impossible d'en trouver les joints. C'étoit un merveilleux ouvrage.

Au bout d'un moment de méditation, et avant de m'abandonner au sommeil, je me mis en tête de savoir ce que Belkiss pensoit de ma nouvelle position. La Fée aux Miettes

m'avoit non-seulement permis de regarder quelquefois son portrait, eUe l'avoit même exigé positivement. Je me hâtai donc de faire jouer le ressort du médaillon.

Beikiss dormoit.

Où loH enseigne la .eule manière honnèle de passer la ,,re.mere nuit de SOS noces avec une jeune e- jolie lemme, quand on v.en, d'en épouser «ne vieille , et beaucoup d'autres raalières .nstruclives et proGlables.

'ME cette nuit tut différente de celle qui l'avoit précédée ! Le sommeil ne me retira pas ses prestiges ; mais de quelles riantes couleurs il avoit chargé sa palette !

que d'ajjréables caprices, que de délicieuses fantaisies il jetoit àplaisirsurla toile magique des songes ! A peine eut-il lié mes paupières que la décoration élégante, mais simple, de la maisonnette, fit place /aux colonnades magnifiques d'un palais éclairé de mille flambeaux qui brûloient dansdes candélabres d'or, et dont l'éclat se multiplioit mille fois dans le cristal des miroirs, sur le relief poli des marbres orientaux, ou à travers la limpide épaisseur de l'albâtre, de l'agathe et de la porcelaine. Bientôt la lumière diminua par degrés, jusqu'à ne verser sur les objets indécis qu'un jour tendre et délicat, semblable à celui de l'aube quand les profils de l'horizon commencent à se découper sur son manteau rougissant. Je vis alors Belkiss , c'étoit elle ,1 s'avancer modestement, enveloppée dans ses] voiles comme une jeune mariée, et appuyer sur mon lit ses mains pudiques et son genou de lis, comme pour s'y introduire à mes côtés.;

— Ilélas ! Belkiss, m'écriai-je en la repoussant doucement , que faites-vous , et qui vous amène ici ? Je suis le mari delà Fée aux Miettes.

— Moi, je suis la Fée aux Miettes, répondit Belkiss en se précipitant dans mes bras.

Tout s'éteignit, et je ne me réveillai pas.

— La Fée aux Miettes î repris-je en tressaillant d'un étrange frisson, car tout mon sang s'étoit réfugié à mon cœur. Belkiss est incapable de me tromper, et cependant je sens que vous êtes presque aussi grande que moi !

— Oh ! que cela ne t' étonne pas , dit-elle , c'est que je me déploie.

— Cette chevelure aux longs anneaux qui flotte sur vos épaules, Belkiss, la Fée aux Miettes ne l'a point !

— Oh ! que cela ne t'étonne pas, dit-elle, c'est que je ne la montre qu'à mon mari.

— Ces deux grandes dents de la Fée aux Miettes, Belkiss, je ne les retrouve pas entre vos lèvres fraîches et parfumées,

— Oh ! que cela ne t'étonne pas, dit-elle, c'est que c'est une parure de luxe qui ne convient qu'à la vieillesse.

— Ce trouble voluptueux, ces délices presque mortelles qui me saisissent auprès de vous, Belkiss , je ne les connoissois pas auprès de la Fée aux Miettes.

— Oh ! que cela ne t'étonne pas , dit-elle , c'est que la nuit tous les chats sont gris.

Je crai^jiiois , je l'avouerai, que cette illusion enchanteresse ne m'échappât trop vite , mais je ne la perdis pas un moment ; elle me fut fidèle au point de me faire penser que je m'endormois le front caché sous les longs cheveux de Belkiss; et quand la cloche du chantier m'appela au travail, quand Belkiss s'enfuit de mes bras comme une ombre à travers les ténèbres mal éclaircies du matin , il me sembla que je sentois encore à mon réveil ma joue échauffée de la moiteur suave de son haleine.

— Belkiss ! criai-je en sortant à demi de mon lit pour la retenir.

— J'y suis, mon ami, répondit la Fée aux Miettes, et voilà ton déjeuner préparé.

Elle y étoit en effet, la bonne vieille, et je la vis, à la lueur de sa lampe, accroupie devant la bouilloire.

— Eh! pourquoi, Fée aux Miettes, vous lever si grand matin ? ne puis-je me servir moi-même ?

— Tu n'en serois pas en peine, reprit-elle , mais je ne cède pas mes plaisirs, et celui de te rendre la vie facile et agréable est le plus

AUX MIETTES. oi^J

doux qui reste à mon âge. Il ne m'en coûte rien d'ailleurs de me mettre avant le point du jour à ces petits soins du ménage. C'est ma coutume et mon goût , et ma santé s'en trouve mieux, surtout quand j'ai passé une bonne nuit. Mais à propos , Michel, comment as-tu dormi toi-même ?

— J'ose à peine vous le dire , ma chère amie, répliquai-je en balbutiant; mes rêves ont été si délicieux que j'ai peur qu'ils ne soient coupables!

— Rassure-toi, digne Michel; on n'en fait point d'autres dans ma maisonnette; et ce qui ajoute à leur prix, c'est qu'ils se renouvelleront toutes les nuits tant que tu me seras fidèle. Tu peux donc t'y livrer sans scrupule aussi long-temps que tu me garderas l'amitié que tu m'as promise, et ne crains pas que j'en sois jalouse. Les miens valent bien les tiens.

Je partis après avoir imprimé un large baiser sur son front , et j'arrivai au chantier avant qu'aucun autre ouvrier fut en chemin pour s'y rendre. J'y avois été précédé par (juclqu'un cependant, par maître Finewood,

qui étoit là tristement assis sur une solive , et la tète appuyée sur ses mains dans l'attitude d'un homme qui pleure. Averti par le bruit de mes pas, il se leva subitement, me reconnut, et se jeta sur mon sein.

— Est-ce bien toi, Michel? s'écria-t-il en me pressant à plusieurs reprises; est-ce toi que la sainte Providence me renvoie pour le salut de ma maison , qui a été accablée de malheurs depuis ton départ ? car il me semble que tu étois pour nous comme un ange tutélaire du Seigneur. As -tu renoncé, mon garçon, à voyager avec ce mécréant de Lybien qui promettoit de te rendre à si bon marché aux terres inconnues ?

— J'ai été obligé d'y renoncer, mon cher maître, et je m'en félicite, puisque mon retour peut vous faire espérer des consolations dans le chagrin qui vous accable; mais ne m'en apprendrez-vous pas la cause ?

— Hélas ! il le faut bien à ma honte , et je crois que cet aveu me soulagera. Tu sais que je mariois hier mes six filles à six jeunes lairds des rives de Clyde , étourdis et débauchés à ce qu'on m'a dit quelquefois depuis cet arran-

gement; mais ce n'en étoit pas moins un grand honneur pour un simple maître charpentier. J'avois consacré à l'étabHssement de ces pauvres innocentes , qui me sont plus chères que ma propre vie , tout le produit de mes longues épargnes, trente mille gui nées , Michel, qui m'ont coûté plus de coups de maillet et plus de traits de scie qu'il n'entroit de placks dans le trésor de cette reine de Saba dont je t'ai vu si entiché. Que te dirai-je ? mon ami ; j'avois envoyé les six dots en six beaux sacs de niarocco à mes six gendres futurs, qui s'étoient abstenus jusque-là de me visiter, et j'attendois patiemment , au déclin du soleil , comme un maladroit vieillard sans intelligence et sans esprit, l'arrivée de leurs seigneuries pour conduire ma famille à cette cérémonie dont je faisois ma gloire et ma joie, quand on est venu m'apprendre qu'ils disparoissoient à pleines voiles avec mon argent sur un vaisseau de malédiction qui les porte au continent. J'en nlourrois, j'imagine, si je n'espérois que le ciel s'est chargé de ma vengeance, et que les traîtres n'ont pas échappé à l'horrible tempête de cette nuit.

LA Fi:i:

— Que dites-vous de tempête , maître Fine- ^^ood? je crois que le ciel n'a jamais été plus pur.

— A d'autres! Michel. Vous avez le sommeil dur, mon garçon, si celle-là ne vous a pas réveillé ; mais n'auriez-vous point trouvé, par hasard, d'autres réflexions à faire sur le récit de ma cruelle infortune ?

— Pardonnez-moi , répondis-je en lui prenant affectueusement la main et en la rapprochant de mon cœur ; je vous prie de croire à toute la joie que j'en ressens, et de recevoir mes félicitations.

— Dieu tout-puissant , dit maître Fine- ^vood, il ne me manquoit plus que cette douleur! Vous ne mêle ramenez. Seigneur, que pour me le prendre , et vous percez la main du pécheur avec le dernier roseau sur lequel elle s'est appuyée ! — N'importe , pauvre Michel, je ne t'abandonnerai pas dans la misère de ton esprit foible et malade ; et tant qu'il restera un morceau de pain à gagner au chantier , je le romprai avec toi. Va travailler , mon fils , car j'ai remarqué que le travail te distrait des fantaisies qui t'offusquent, et rend

le calme à ta raison troublée par de mauvais songes. Ya travailler , Michel, et ne te fatigue pas !

— J'y vaisj maître, j'y vais, repris-je en riant ; mais ne refusez pas d'écouter quelques mots encore. Je comprends que mes paroles ne vous paroissent pas sensées, et je serois fort étonné du contraire. C'est pourtant dans la sincérité de mon âme que je vous félicitois tout-à-l'heure ; et si c'est là une énigme à vos yeux, comme je n'en doute pas, soyez sûr qu'elle ne tardera guère à se débrouiller. Oui , maître , je vous trouve très-favorisé de la divine Providence d'être débarrassé, au prix de trente mille malheureuses guinées, de six aventuriers titrés qui auroient fait le malheur de vos filles et la honte de votre respectable maison. L'avantage que vous retirez de cet événement est incalculable, et la perte est si peu de chose que je me porterois garant qu'elle sera réparée en vingt-quatre heures. Je m'attendois bien à vous voir ainsi hocher la tête en signe d'incrédulité; mais ce que je vous promets ne s'en exécutera pas moins. Il n'v a pas long-temps que ]t'» plaks et les bai\'-

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bies se convertissoient en guinées sous la main de la charité. Qui sait ce que peuvent devenir les guinées sous celle de la reconnoissance? Maintenant , permettez-moi de vous parler avec une franchise que mon dévouement filial autorise, et qui n'a pas semblé vous déplaire dans d'autres occasions. Vous avez pris souvent un intérêt trop vif , et qui me touche beaucoup plus qu'il ne me mortifie, à ce que vous appeliez les aberrations de mon esprit. Eh bien ! maître , je ne puis me contenir de vous déclarer qu'il est une action, une seule action à la vérité, mais une action capitale de votre noble vie qui enchérit mille fois sur toutes les lubies que l'on me reproche. La colombe des rochers ne s'allie point avec l'épervier des tourelles, et c'est un digne mari qu'un charpentier pour la fille d'un charpentier. Pourquoi n'avoir pas donné vos six filles en mariage au grand John d'Inverness; à Dick le trapu, qui est si robuste à l'ouvrage; au blondin Péterson, qui entend si bien le toisé des bâtiments; à ce gros joufflu de Jack, qui rit toujours, et dont la seule figure vous réjouit quand il entre au chantier;

à ce pauvre Edwin, que sa douceur fait aimer de tout le monde, et qui a pris tant de soin de ses vieux parents ? Elles les aimoieht , je le sais, et jamais gendres mieux assortis à leurs excellentes femmes ne pouvoient prendre place à votre banquet de famille, car ce sont des ouvriers aussi honnêtes qu'habiles, et ceux-là n auroient fait banqueroute ni à votre fortune ni à votre honneur. N'est-ce pas pour vous un vrai motif de satisfaction, maître, que de pouvoir réparer aujourd'hui votre erreur et votre injustice, et que d'acheter de ces trente mille guinées, qui ne sont d'ailleurs pas perdues, les bénédictions perpétuelles de vos douze enfants heureux ?

— Assez, assez, dit maître Finewood en passant ses bras autour de mon cou. Non-seulement je ne t'en veux pas, Michel, de m'avoir ouvert librement ton cœur, mais je t'en remercie , parce que tu ne m'as rien dit qui ne fût souverainement raisonnable, si ce n'est pourtant ce qui a rapport k mes trente mille guinées. Plut à Dieu que je les eusse encore , et que ton esprit, dégagé de ses étranges chimères, te permît d'épouser mon Annah, et de

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recevoir avec sa rnain la direction de toutes mes affaires ! J'ai remarqué que tu l'avois oubliée dans ton plan, auquel je souscris volontiers, et je tirerois un bon augure de ta retenue si j'avois, comme hier, une dot pour elle à t' offrir !

— Ali ! maître Finewood, ne me faites pas l'injure de supposer que votre fortune puisse entrer pour quelque chose dans ma détermination ! J'aime Annali comme une sœur, et je crois que c'est comme un frère aussi qu'elle m'aime. Si Annah n'étoit pas aussi riche qu'elle le fut jamais, si Annah étoit plus pauvre encore que vous ne le pensez aujourd'hui, j'aurois au contraire une puissante raison de plus pour lier ma vie à la sienne; mais j'ai cru m'apercevoir qu'elle éprouvoit quelque penchant pour Patrick, le régisseur des chantiers, qui est un beau jeune homme de bonnes mœurs et de noble caractère, bien versé dans les lettres et dans les -sciences. Patrick en est, de son côté , passionnément amoureux , et la sévérité seule de ses principes l'a empêché de vous la demander, car tout ce qu'il possède se réduit aux revenus de son petit emploi.

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Quant à moi, toutes les prétentions me sont interdites, et il faut que vous sachiez pourquoi. Je suis marié.

— Tu es marié, Michel î et avec qui donc , mon enfant ?

— Avec la Fée aux Miettes.

Pendant que mes paupières s'abaissoient sous le poids de je ne sais quelle lâche pudeur qui me fait redouter le ridicule, quoiqu'il n'y ait rien de plus méprisable que la dérision des ignorants, le bon maître Finewood laissoit tomber ses bras à l'abandon, en exhalant par bouffées d'énormes et lamentables soupirs , suivis d'un long et triste silence.

— Avec la Fée aux Miettes ! reprit-il enfin. Que la reine des fées en soit louée , et le roi des génies aussi, et toute la brigade chimérique des arabian nights! C'est un mariage comme un autre , et je te prie de présenter mes baise-mains à ton épouse, quand tu la retrouveras. — Va travailler, mon cher Michel, continua-t-il ; va travailler, car nous avons besoin de travailler pour rétablir nos affaires; — et ne travaille pas cependant jusqu'à te faire du mal.

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Maître Finewood ne m'a voit rien lit Je mes malheurs et de mes dangers de la veille , que je croyois généralement connus à Greenock, où de pareils événements ne sont pas ordinaires ; mais j'attribuois cet oubli aux préoccupations de sa propre mésaventure.

Mes camarades, qui m'accueillirent avec la même bienveillance que de coutume, ne m'en parlèrent pas davantage, ce qui me fit supposer qu'on étoit convenu de cette réserve pour ne pas ramener ma pensée sur des souvenirs humiliants et douloureux , et ce procédé touchant enflamma tellement mon zèle à la besogne que je fis la journée de dix compagnons.

Comme je me disposois à quitter le chantier, pensif à mon habitude et peu soucieux des allants et des venants qui se croisoient sur mon chemin, je me sentis tout à coup saisi par maître Finewood, qui m'embrassoit encore plus tendrement que le matin, suspendant à peine par courts intervalles ses caresses énergiques pour donner l'essor à des exclamations de joie mêlées confusément de phrases sans liaison , dans lesquelles il étoit impos-

AUX Ml ITT ES.

sible de trouver le moindre sens , à moins d'avoir le secret d'OEdipe ou de Tirésias.

— Remettez-vous un peu, maître, lui disje, et faites-moi part des nouveaux événements qui vous ont rendu tant de gaieté , de manière à me procurer le plaisir d'y prendre part avec connoissance de cause.

— Eh ! qui auroit le droit , s'écria maître Finewood , d'en jouir à meilleur titre que toi, qui es, ainsi que je le disois tantôt, la providence visible de ma maison ! Apprends donc , mon fils , que tout ce que tu m'a vois annoncé dans une de ces illuminations soudaines où tu débites souvent, passe-moi l'expression , d'assez singulières rêveries , s'est réalisé à la lettre comme par enchantement. D'abord, tu n avois pas fait vingt pas , que ce jeune Patrick dont il a été question entre nous, instruit de la fugue de mes gens et de la catastrophe de mes guinées, est venu me demander la main d'Annah , en m'assurant du consentement de ma fille. Je ne lui ai pas fait attendre le mien , et tu seras demain de six noces à la fois , car je me montrerois ingrat en me dirigeant à l'avenir autrement que par tes conseils. Les pré-

paratifs sont tout faits d'ailleurs, et il n'y a que six noms à changer aux contrats. Je voudrois bien inviter ton épouse aussi , et sa présence nous feroit certainement grand honneur 5 mais elle est d'une espèce par trop fugitive, et j'ai entendu dire que les fées ne se rencontroient pas facilement à domicile.

— Mes vœux pour votre famille sont comblés , répondis-je sans prendre trop garde à cette ironie que le bon homme n'avoit aucune intention de rendre offensante.' Le reste est de peu de conséquence, et il me suffit de vous voir rentré dans la voie du parfait bonheur.

— Le reste est de peu de conséquence , distu? On voit bien, mon ami, que tu n'as jamais eu trente mille guinées , et surtout que tu ne les as jamais perdues, car c'est dans ces occasions-là qu'on en connoit tout le prix; mais si tu veux me prêter encore un moment d'attention, lu vas entendre merveille. Aussitôt après que Patrick m'eut quitté, j'allai me promener sur le port pour rasséréner mes sens agités à la fraîche brise du matin. La jetée étoit comble de spectateurs attirés par une

triste curiosité, qui contemploient les débris amoncelés sur le rivage par cette effroyable tempête dont les hurlements , capables de réveiller les morts, n'ont pas troublé ton repos. J'appris alors que le souhait qu'il m'étoit arrivé de proférer sans réflexion un quartd'heure auparavant n'avoit été que trop exaucé, et j'en sentis quelque regret. Le vaisseau de mes insignes voleurs, battu toute la nuit par l'orage, venoit de couler à fond à la vue de la rade , et depuis ce temps-là nos agiles marini,ers et nos hardis plongeurs s'étoient épuisés en efforts inutiles pour porter du secours à l'équipage : tout avoit péri. Comme je méditois, les pieds presque baignés par la lame, sur ces cruelles calamités de la nature , juge de mon étonnement quand je vis un barbet noir de la plus jolie espèce aborder à mes pieds, y déposer, eji secouant au vent ses oreilles humides, un de mes sacs de marocco, et se remettre à la nage avec tant de rapidité que tu aurois pris son sillage pour celui d'une murène. Je n'étois pas encore revenu de ma surprise qu'il étoit revenu , lui , de son second voyage avec un autre sac, et je

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te jure qu'il n'a pas repris haleine avant de me les avoir rapportés tous six du fond de la mer. Comme je me înettois en frais de gestes et de démonstrations pour lui faire comprendre qu'il ne me manquoit plus rien et lui épargner de nouvelles fatigues , il m'a montré tes talons en gagnant pays à la course, car je pense en vérité qu'il le connoissoit aussi bien que moi; et regarde plutôt, le voilà qui gaioppe encore vers Renfrews-Mountj , ni plus ni moins que s'il avoit entrepris de forcer un chevreuil de Grampians !

— Je m'en doutois, dis-je en le suivant des yeux. C'est le digne Master Blatt , la perle des pages bien appris.

— Le connoîtrois-tu en effet ? Je regrette davantage que tu n'aies pas été près de moi pour le retenir, car je lui de vois au moins la politesse d'une tranche de roast-beef ou d'un bon relief de pâté.

— Ne vous y trompez pas , maître Finewood ! Master Blatt a les sentiments placés trop haut pour se laisser aller aux mièvreries des chiens du commun , et il trouve dans sa satisfaction intérieure le prix d'une action honnête.

— Merci de moi , mon homme est reparti, reprit le maitre. Où diable va-t-il chercher les sentiments et la satisfaction intérieure d'un chien barbet?

Là-dessus nous nous séparâmes , le vieux charpentier plus convaincu que jamais de ma folie, et moi réfléchissant à l'aveugle suffisance du vulgaire, qui se croit le droit de mépriser tout ce que sa foible inteUigence n expUque pas.

Comment Michel fut introduit dans un bal de poupées vivantes . et prit plaisir a les voir danser.

'arrivai ainsi aux murs de la mai- 'sonnette , qui me parut un peu plus accessible que la veille, car il en est de no* liabitudes comme de nos études, et un esprit

patient et résolu se forme à tout par accoutumance. Je m'arrêtai cependant avant d'entrer au bruit extraordinaire qui partoit de l'intérieur. Ce n'étoit rien moins qu'un concert vocal, dans lequel il falloit une oreille exercée pour distinguer une multitude de voix, tant leur unisson étoit parfait et leur accord harmonieux. J'avois déjà reconnu cette chanson si familière à mes souvenirs, dont le refrain se présentoit souvent à mon esprit :

C'est moi , c'est moi , c'est moi , Je suis la mandragore , La fille des beaux jours qui s'éveille à l'aurore , Et qui chante pour toi !

Mais j'étois doublement empêché à concevoir que ce thème fantasque des écoliers de Granville fût parvenu si loin , et que la Fée aux Miettes reçût une si nombreuse société , quand je me rappelai qu'elle attendoit ce jour-là quatre-vingt-dix-neuf visites.

— Ce sont mes sœurs, cria-t-elle du plus loin qu'elle m'aperçut, qui n'ont pas voulu partir sans te remercier de tes munificences.

Et je vis en effet au même instant les qua-

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tre-vingt-dix-neuf petites vieilles s'humilier jusqu'à terre en révérences cérémonieuses et méthodiques, avec tant de régularité qu'on auroit cru qu'elles obéissoient au jeu d'un ressort commun à toute l'assemblée. J'ai assisté en ma vie à des spectacles bien extraordinaires, mais je ne m'en rappelle aucun qui m'ait jamais frappé autant que celui-là.

Il n'y avoit pas une de ces aimables petites femmes qui ne ressemblât trait pour trait à la mienne de physionomie et d'ajustements , de manière qu'il auroit été mal aisé d'en faire la différence, à cela près qu'elle les surpassoit toutes par la noblesse de sa prestance et par l'élévation de sa taille , ce qui lui donnoit un air surprenant de bonne grâce et de majesté. Quand elles furent relevées sur leurs petits pieds du milieu de leurs robes bouffantes, où j'avois craint un moment de les voir disparoître, je m'aperçus, à parcourir des yeux la longue ligne sur laquelle elles étoient rangées, comme les tuyaux d'un orgue ou les pipeaux de la flûte de Pan, que cet avantage relatif les distinguoit également les unes des autres , depuis la première à la dernière, dans un ordre

de décroissement insensible, mais je ne saurois vous en donner une idée qu'en supposant une machine d'optique où l'on feroit passer devant vous la même personne vue à travers cent lentilles artistement graduées depuis la proportion natureUe jusqu'au dernier point perceptible de réduction. La quatrevingt-dix-neuvième de mes belles-sœurs auroit certainement pu être offerte comme un jouet charmant à la fille cadette du roi de Lilliput, si la dignité de sa condition l'avoit permis.

Après les politesses d'usage et la conversation animée sans confusion d'un cercle de femmes bien nées , on reprit la musique , oii je remarquai que leurs voixparcouroient, selon leurs tailles et dans les mêmes rapports , l'échelle la plus étendue des dégradations toniques qu'il soit possible d'imaginer, sans que la délicieuse unité du chœur en fût dérangée le moins du monde, et je crois que nos savants théoriciens seroient fort embarrassés de se rendre compte d'une symphonie à cent parties exécutée avec autant d'ensemble et de méthode. La soirée fut terminée par un bal ,

et la famille de ma femme, qui étoit douée en toutes choses^ se surpassoit dans la danse. Je ne mesentois pas du plaisir de voir se croiser en entrechats élégants, à la hauteur de ma tête, les coins roses de leurs bas de soie blancs ; et ces élans prodigieux qui mettroient en défaut la souple légèreté de nos bayadères , ne se seroient probablement pas effectués sans désordre dans un espace aussi étroit, si la puissance d'élasticité verticale dont elles sembloient recevoir l'impulsion ne les avoit pas ramenées à leur place avec une précision merveilleuse , comme la poupée des Jantoccini qu'un fil caché appelle aux frises du théâtre , et laisse retomber perpendiculairement sur sa planchette.

EUes se retirèrent ensuite , après de tendres adieux, sous les pavillons que la Fée aux Miettes leur avoit fait préparer dans le jardin, et je ne les ai pas vues depuis. — Mais il est certain qu'elles reviendront demain à Greenock.

Notre souper se passa, comme la veille , en tendres et utiles entretiens , et le sentiment de ce bien-être nouveau, qui se faisoit connoître

à moi sous tant de formes gracieuses, me plongea peu à peu, comme la veille, dans une espèce d'extase où tout autre sentiment s'anéantit. Je ne savois plus de ma vie que ce qu'il en falloit pour me trouver heureux.

— Sais-tu maintenant ce que c'est que le bonheur ? dit la Fée aux Miettes en collant ses lèvres sur ma main.

— Oui , oui, je le sais ! le bonltcur est de vivre près de la Fée aux Miettes , et d'en être aimé !

Et je me mis à sa poursuite comme la veille sans être plus habile à la rejoindre.

Je me couchai , je m'endormis ; l'espace se rouvrit à ma vue, les voûtes se creusèrent audessus de moi comme si elles avoient voulu se perdre dans les profondeurs du ciel ; les colonnes de marbre et de porphyre germèrent du sein des pavés pour aller les chercher et les soutenir dans les airs ; tous les flambeaux s'allumèrent à la fois, et Belkiss parut.

Elle n'y manqua jamais depuis.

('e que Michel faisoit pour se détlotnmager quand il fut riche.

lE soleil, qui commence à descendre vers l'occident, et qui n'a guère plus d'une heure maintenant à occuper le ciel, m'avertit trop bien de la nécessité de

mettre des bornes à mon récit, pour que j'abuse plus long-temps j monsieur, de la patience avec laquelle vous avez daigné m'écouter, en prolongeant l'histoire d'ailleurs assez monotone, comme toutes les histoires heureuses, des beaux jours dont celui de mon mariage avec la Fée aux Miettes fut suivi. Je ne vous arrêterai donc, parmi les événements de ma vie qui se rattachent à cette époque de douce félicité, qu'à ceux dont la connoissance est nécessaire pour l'éclaircissement du reste. Après l'établissement des six filles de maître Finewood, je continuai à travailler dans son chantier dont il me donna la direction, du consentement et presque du choix de tous mes camarades. Je plaçai même dans ses entreprises quelques fonds que ma femme avoit mis en réserve pour cet usage, et dont il attribua l'origine , sans doute , à un héritage inattendu. Ce déploiement de capitaux fut si heureusement favorisé par les circonstances , que la fortune du maître se doubla dans le courant de l'automne ; et comme il pensoit, depuis plusieurs années, à jouir sans sollicitude, au terme de son honorable vie, du fruit

de ses longs travaux , il se décida bientôt , d'après les instances de sa famille , à faire passer sous mon nom , mais dans l'intérêt de notre nombreuse communauté, l'administration de la maison Finewood et compagnie. Je ne vous ai pas dit que, dès le premier mois, j'avois obtenu son consentement au mariage de ses six garçons avec six jeunes filles pauvres, mais belles, sages, pieuses, et pleines d'amour pour le travail, qui enétoient adorées. Ce fut là une belle fête, car la Fée aux Miettes, qui étoit de moitié dans tous mes secrets et qui me dirigeoit dans toutes mes actions , eut l'art de doter les six brus , au moment de la signature du contrat, par des voies si imprévues et cependant si naturelles, que personne ne s'avisa que j'y fusse pour quelque chose. La première se trouva un oncle mort millionnaire en Amérique, et qui n'avoit pas plus de vingt héritiers . Le père de la seconde retourna un trésor dans son pré en déplaçant une borne, et il lui resta quelque chose quand le fisc eut pris sa part. Il en fut ainsi des antres , et les moyens dont je ne vous parle pas foisonnent en apparence dans les

3>i/4 LA FÉE

romans et les comédies ; mais l'imaf^ination de la Fée aux Miettes avoit plus de ressources que les comédies et les romans, d'abord parce qu'elle avoit beaucoup plus d'esprit que les gens qui en font ; et puis , parce qu'une bonté active et inépuisable est plus ingénieuse que l'esprit.

De mon côté, ma fortune s'étoit si prodigieusement agrandie qu'elle seroit devenue un tourment pour moi , si la Fée aux Miettes n'avoit pas consenti de bonne heure à ne m'en plus parler. Le vaisseau la Reine de Saha revenoit tons les huit jours, comme il l'avoit promis, mais il jetoit l'ancre hors de l'horizon des vigies , et ne communiquoit qu'avec la Fée aux Miettes, car le peuple ne savoit plus rien de ses voyages, ou n'en parloit que par manière de risée, en disant, pour exprimer l'incertitude ou l'erreur d'une fausse espérance : Quand le ^'aisseau de la reine de Saha reviendra ! Cependant il naviguoit , chargé au départ des inutiles escarboucles de nos ruisseaux , et au retour des cèdres et des cyprès — trésor plus précieux au charpentier — , que je façonnois dans mes ateliers pour la

construction du palais d'Arrachieh. lout ce que je savois de l'emploi de mes richesses, et tout ce que j'avois besoin d'en savoir, c'est qu'a y avoit peu d'infortunes à la portée de nos soins qui ne fussent promptement soulajjëes ; c'est que des hôpitaux s'ouvroient de toutes parts pour les malades, et des hospices pour les pauvres; c'est que des villes incendiées se relev oient de leurs ruines, et reflorissoient riantes aux yeux de leurs habitants consolés; c'est que la Fée aux Miettes me répétoit chaque soir : Sais-tu maintenant ce que c'est que le bonheur?— et que chaque soir je pouvois lui répondre : Oui, Fée aux Miettes , je

le sais.

Le reste de nos conversations, qui étoient presque toujours fort longues, surtout les jours de dimanche et de fête, où je n'étois pas obligé de paroître au chantier , rouloitsur d'importantes questions de morale, sur des laits curieux de l'histoire, et plus particulièrement sur l'étude des langues dont j'avois toujours fait mon plaisir. La Fée aux Miettes regardoit cette science comme le premier des liensmatériels qui unissentl'honnne à l'homme

dans l'état de société, et elle avoit formé pour me les enseigner des méthodes si claires et si bien ordonnées , qu'il n'y en avoit point dont les principes généraux me coûtassent plus de quelques heures d'étude, au bout desquelles tous les mots venoient se ranger comme d'euxmêmes sous les perceptions du sens intelligent que ses leçons avoient développé en moi; de sorte que j'étois souvent disposé à croire qu'apprendre une langue c'est s'en souvenir, et je ne serois pas étonné que Dieu , qui a créé les hommes pour s'entendre et se servir réciproquement , eut caché ce mystère parmi ceux de notre organisation.

Mais entre tous les sujets sur lesquels j'avois coutume de ramener la Fée aux Miettes , il y en avoit un qui se reproduisoit en dépit de moi à tous les événements extraordinaires de ma fortune, et vous avez pu voir jusqu'ici , monsieur, que les occasions ne me manquoient pas.

— Ne seroit-il pas possible , en effet , Belkiss , lui disois-je quelquefois , que vous fussiez une véritable fée ?

— Bon , bon , me répondoit-elle en riant ,

un esprit de la trempe du tien auroit-il foi à des contes auxquels les enfants même ne croient plus ? Jamais fée n'a paru sur terre depuis le temps de la reine Mab.

— Vous parlez sagement, continuois-je en secouant la tête comme un homme qui n'ose avouer tout-à-fait que sa conviction n'est pas complète, mais je ne puis me persuader que ma vie soit conforme au train ordinaire des choses, et qu'il n'y ait pas un peu de surnaturel dans vos aventures et dans les miennes. J'avois résolu d'abord de ne plus vous interroger sur- ce chapitre, et je vous prie de croire (|ue je ne le ferois point si cette idée ne me poursuivoit parfois de manière à me faire craindre pour ma raison.

— J'ai des remèdes surs, reprenoit-elle alors sans rien perdre de sa gaieté, pour guérir plus tôt que tu ne crois tes inquiétudes d'esprit. Tu peux donc te livrer sans danger à tes illusions , tant qu'elles ne seront qu'heureuses, et je ne sais si le secret de la philosophie n'est pas là. Quel grand mal y auroit-il à t'imaginer que je suis réellement une intelligence favorisée de quelque supériorité sur

ton espèce, qui s'est attachée à toi par estime pour tes bonnes qualités, par reconnoissance pour tes bienfaits, et peut-être môme par ce penchant invincible de l'amour dont il paroît, au témoignage des livres saints, que les anges du ciel ne sont pas exempts ? Ces alliances sympathiques de deux natures inégales sont possibles , puisque la religion les reconnoît , et que la raison purement humaine qui discute tout, parce qu'elle ne discerne rien clairement, ne sauroit en contester quelques exemples fort rares à la vérité, mais qui se sont établis dans nos créances, sur la foi des hommes les plus éclairés et les plus vertueux. Pourquoi cette amitié supérieure n'auroitelle pas multiplié autour de toi quelques faits apparents dont le résultat bien réel devoit être d'éprouver ta patience et ton courage , de plier ta vie par un exercice continuel à la pratique de la vertu , et de te rendre graduellement digne de parvenir à une destinée plus élevée dans la vaste hiérarchie des créatures ? N'as-tu pas remarqué que les vaines sagesses de l'homme le conduisent quelquefois à la folie ? Et qui empêche que cet état indéfinis-

sable de l'esprit, que l'ignorance appelle folie, ne le conduise à son tour à la suprême sagesse par quelque route inconnue qui n'est pas encore marquée dans la carte grossière de vos sciences imparfaites ? Il y a des énigmes dans ta vie; mais qu'est-ce que la vie ellemême si ce n'est une énigme? et on ne voit pas que personne soit bien pressé d'en chercher le mot. Je te réponds que l'explication de ces difficultés t'arrivera un jour, si Dieu le permet ; et si ce dessein n'entroit pas dans les vues de son éternelle prudence, tu aurois beau t' efforcer de les débrouiller sans lui. Ne t'alarme donc \Aus de celles de ces impressions que tu ne peux comprendre ; accepte avec reconnoissance et goûte avec modération ce qu'elles ont d'agréable ; remets au temps, plus savant que toi, l'interprétation des difficultés qui t'embarrassent, et attends dans la sincérité d'un cœur simple que le mystère s'en éclaircisse.

Quand elle a voit parlé ainsi, nous nous mettions ordinairement à la prière, et, de préférence , à cette prière d'effusion et de sentiment que les langages impuissants del'homme

essaieroient inutilement d'exprimer par des mots , communication vive , affectueuse et puissante avec le monde invisible , épanchement de résignation et de confiance dont l'humilité nous exalte au-dessus de toutes les grandeurs du siècle, révélation intime d'une âme qui se cherche, qui s'étudie, qui se coiînoît, et qui pressent d'une conviction inaltérable son infaillible immortalité.

D'autres fois la Fée aux Miettes prenoit la Bible , ou quelques belles productions de la philosophie et de la poésie antiques, et m'en lisoit des passages dans la magnificence naïve de leurs langues originales, en les développant, tantôt dans ces langues mêmes, tantôt dans celles des modernes, car les faciles travaux auxquels elle n'avoit cessé d'accoutumer agréablement mon esprit, ne tardèrent pas à me mettre en état de les entendre aussi distinctement que la mienne.

Et lorsqu'elle avoit fini, je me disois en moi-même : Il est incontestable que la Fée aux Miettes est une de ces intelligences supérieures dont elle vient de me parler, et dont il n'est pas permis de mettre l'existence en

doute, à moins de contester outrageusement au créateur la puissance de faire quelque chose qui vaille mieux que l'homme j elle n'est certainement pas du nombre de celles que Dieu a maudite^, car toutes ses actions et tous ses enseignements semblent n'avoir pour objet que de le faire aimer davantage. Il n'y a pas d'ailleurs de plus savante, de plus digne et de meilleure femme. C'est seulement grand dommage qu'elle soit si vieiUe et qu'elle ait de si grandes dents. — Mais, reprenois-je aussitôt, on n'a pas à se plaindre de sa destinée quand on passe les nuits à vivre d'amour avec Belkiss, et les jours à étudier la sagesse avec la Fée aux Miettes.

Comment la Fée aux Miettes envoya Michel a la rechcrthe de la mandra{;ore qui chante, et comment il finit de Tépouscr.

IX mois entiers s'écoulèrent dans cet enchantement sans qu'il perdît rien de son ivresse. Un soir pourtant la physionomie de la Fée aux Miettes exprimoit un

sentiment de mélancolie dont j'avois cru suivre depuis quelques jours les développements, et qui méloit dès lors un léger trouble à mon bonheur , quoique j'eusse commencé par l'attribuer à quelque savante préoccupation ; mais il n'y avoit plus moyen de s'y tromper. Elle souffroit, et je pensai même, à l'abattement de ses yeux rougis , qu'elle devoit avoir pleuré.

— Ma bonne amie , lui dis-je au moment où elle se disposoit à me quitter, je n'ai jamais usé du droit de commandement que le mariage me donne sur vous, et que vous prenez la peine de me rappeler souvent. J'espère donc que vous me pardonnerez de le faire valoir aujourd'hui pour l'unique fois de ma vie. Quoique je sois moins exercé que vous à lire dans les cœurs, le votre a peu de replis où je ne me sois fait une douce étude depénétrer pour y surprendre vos désirs ou vos chagrins, et je sais aujourd'hui positivement qu'il me cache un secret amer. Ce secret, j'avois quelque titre peut-être à l'obtenir de votre tendresse ; et puisqu'elle me l'a refusé jusqu'ici , je l'exige de votre soumission .

— Tu m'as deviné, dit-elle en me tendant la main , et tu sauras ce que tu me demandes, puisque telle est ta volonté, quoiqu'il en coûte à mon amitié de tourmenter la tienne d'une émotion inutile. Apprends, mon pauvre Michel, qu'il me reste peu de temps à passer près de toi , et que toute la sagesse dont tu me crois armée contre le malheur n'a pu résister à la cruelle idée de notre séparation. Voilà mon secret.

— Notre séparation , Fée aux Miettes ! Ah ! je n'y survivrois pas ! Mais qui pourroit nous séparer ?

— La mort, Michel! L'n horoscope fatal m'a menacée au berceau de n'être heureuse que pendant un an de l'affection d'un époux , et le sixième de ces mois , qui ont fui comme des jours, vient d'expirer aujourd'hui.

— Les horoscopes sont menteurs, et votre âme se trouble sans raison.

— Les horoscopes de ma famille n'ont jamais menti.

— Celur-là mentira, s'il a dit que la mort fût capable de nous désunir, car je ne vous quitterai pas. Toute ma vie est en vous. Fée

aux Miettes, et votre seule compassion pour ma solitude et pour ma misère m'a forcé à la supporter sans découraffement et sans dégoût. Que ferois-je après vous dans ce monde qui m'est étranger, au milieu des hommes qui ne me comprennent pas , et dont les tristes sciences m'ont rebuté de tous les bonheurs dans lesquels vous n'entrez pas pour quelque chose ? Je vivrois parmi eux comme le proscrit auquel l'eau et le feu sont interdits par des lois féroces, et qui n'a pas même un cœur ami où épancher le sien. — Au nom de Dieu, Fée aux Miettes , vous qui connoissez tous les secrets de la terre , et si je ne m'abuse , une partie de ceux du ciel , trouvez un moyen de déjouer cet oracle cruel, ou du moins de m'en faire partager la rigueur , sans réduire mon désespoir à une extrémité qui nous sépareroit pour toujours !...

— Un moyen ! mon ami , dit la Fée aux Miettes vivement émue, il ven a un peut-être! Mais comment prescrire à ton âge sensible et passionné, surtout quand on a le mien, une pareille obligation ? Ne t'impatiente pas , Michel, et laisse-moi parler. L'horoscope di-

soit encore que si mon mari m'aimoit assez pour achever cette année d'épreuve sans que son cœur battît de l'amour d'une autre femme, et qu'il conçût un autre bien que d'être à moi, l'homme qui m'appartiendroit ainsi par la plus vive et la plus fidèle des sympathies , ne manqueroit pas de trouver, avant que l'année s'accomplît, le spécifique admirable qui prolongeroit mon existence en me rendant ma jeunesse. — Et je redeviendrois Belkissî

Je me renversai sur ma chaise en couvrant mes yeux de mes mains.

— Oh ! ma bonne amie, qu'avez-vous dit... et qu'avez-vous fait?... C'est Belkiss qui nous a perdus ! . . .

— Que parles-tu de Belkiss , insensé ? Belkiss , c'est moi ! . . .

— Hélas ! le sommeil m'en a donné une autre, et j'ai inutilement cherché dans votre science un préservatif contre les délices de cette dlusion ! Absorbée dans les souvenirs de votre jeunesse, vous n'avez pas voulu comprendre le crime de mon bonheui-. La Belkiss de ce funeste portrait m'a inspiré un

amour adultère qui me rend indigne de vous sauver ?

— Est-ce tout ? dit la Fée aux Miettes en souriant, et n'ai-je point d'autres rivales ?

— Une rivale à Belkiss , grand Dieu ! Bclkiss elle-même n'est pas la vôtre, car je ne suis pas complice du démon de mes songes, n'est-il pas vrai ?. .. — Et ce n'est pas ma faute si elle revient toujours, toujours! quand je me suis défendu depuis six mois de regarder son portrait !

— Calme donc ton cœur, Michel, car, je te le répète encore , l'amour que tu ressens pour Belkiss e^t un .'•entiment dont je ne jouis pas moins que de ton ancienne et constante amitié pour la vieille Fée aux Miettes ; et bien loin d'en être jalouse, comme tu le crains, je m'en trouve doublement heureuse. Ainsi rien ne s'oppose au succès de mes espérances, mon cher enfant, si tu te sens capable d'arriver au coucher du soleil de la Saint-Michel prochaine, sans ouvrir ton âme à une autre passion , et sans y laisser pénétrer le moindre regret des engagements qui m'ont soumis ta vie.

— Exigez de moi , Fée aux Miettes , une

promesse en apparence plus difficile à tenir, et qui ne me coûtera pas davantage ! Ce que vous me demandez pour six mois, je vous le jure pour toujours !

— J'en fais mon affaire une fois que ce premier terme sera passé , répondit la Fée aux Miettes ; mais je crains qu'il ne te mette à des épreuves plus dangereuses que tu ne le supposes. Il faut aller cbercher ce spécifique au loin, puisque j'ignore moi-même en quel lieu la sagesse de Dieu Fa placé ; tu es jeune et hien jeune ; ta figure et ton air f croient honneur à un prince ; le costume de voyage que je t'ai fait préparer annonce tout autre chose qu'un simple charpentier ; et quoique tu n'aies pas vu le monde, tu t'y feras remarquer toutes les fois que tu y paroîtras, parce que tu as deux qualités précieuses dont le meilleur ton possible n'est que l'express-ion convenue, une bienveillance universelle et une parfaite modestie. Les pays que tu vas parcourir sont remplis de femmes aimables et belles dont l'accueil exigera de toi, si tu ne veux passer pour rustique et grossier, un juste retour de politesse, et même de sensibilité. Tu seras

aimé, Michel, et l'amour demande l'amour. Il l'impose quelqueiois. Ajoute à cela, mon ami, que je ne t'accompagne pas, et que ces entretiens graves et tendres oii j'ai de temps en temps raffermi ton ame dans ses incertitudes, manqueront à tes soirées solitaires. Bien plus , pendant tout ce temps-là tu ne reverras pas Belkiss , dont les visites nocturnes ne s'égarent jamais loin du toit conjugal , et tu n'auras pour te consoler que la conversation muette de son portrait.

— Je n'en ai pas même besoin, répliquai-je vivement. Ses traits et les vôtres sont assez empreints dans mon cœur pour ne s'en effacer jamais. Les dangers dont vous pensiez m' effrayer m' alarment si peu d'ailleurs que je croirois commencer à être coupable si je pensois à me prémunir contre eux. Vous garderez le portrait de Belkiss, ajoutai-je en lui présentant le médaillon ; et si vous voulezjeter quelque charme sur notre sépar-ation passagère, c'est le vôtre que vous me donnerez.

— Tu les conserveras tous les deux , s'écria la Fée aux Miettes, et ce sera trop de bonheur pour moi qu'un regard de toi ton? les jours

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SOUS la forme disgracieuse que les ans m'ont donnée ! Mais tu n'as donc pas remarqué qu'en faisant jouer le ressort dans le sens opposé , on découvroit l'aiftre face de ce médaillon ? — Vois plutôt !

C'étoit effectivement le portrait de la Fée aux Miettes, et j'y appliquai mes lèvres avec ardeur.

— Enfant! reprit-elle, pauvre, mais digne créature qu'une méprise de l'intelligence qui préside à la distinction des espèces a malheureusement laissé tomber pour un petit nombre de jours dans le limon de l'homme, ne te révolte pas contre l'erreur de ta destinée ! je tè reconduirai à ta place !

Et puis , comme si ces paroles lui étoient échappées par distraction, elle revint au sujet de mon entreprise et aux dispositions de mon voyage.

— Il n'y a pas de temps à perdre, dit-elle, car je sens que l'horrible crainte de te perdre pour jamais achevoit déjà de miner mes organes affoiblis. Les heures me vieillissent plus depuis quelque temps que ne faisoient les années , et je ne serois pas surprise d'avoir don-

né carrière devant toi à quelques idées privées de sens , comme les vagues rêveries des vieillards.

— Il n'en est rien , ma bonne amie, mais je suis prêt à vous obéir, et je crois que je serois déjà parti , quoique l'heure soit peu favorable sans doute aux recherches que vous avez à m'ordonner, si vous m'aviez fait connoître le spécifique dont vous attendez votre guérison. Il faudra qu'il soit bien difficile à conquérir s'il m'échappe !

— Eh ! seroit-il vrai, Michel, que j'eusse oublié do te le nommer ! C'est la mandragore qui chante !

— La mandragore qui chante ! dites-vous ? pensez-vous, Fée aux Miettes, qu'il y ait des mandragores qiÀ chantent, ailleurs que dans les folles ballades des écoliers et des compagnons de Granville ?

— Une seule, mon cher Michel, une seule, et son histoire, que je te raconterai un jour, est une des plus belles de l'Orient, puisqu'elle se lit dans un des livres secrets de Salomon. C'est celle-là qu'il faut trouver.

— Bonté inépuisable du ciel ! m'écriai-je, dai-

gnez me secourir dans cette déplorable extrémité ! Comment trouver en six mois la mandragore qui chante , dont la Fée aux Miettes disoit tout à l'heure qu'elle ne savoit pas ellemême en quel lieu la sagesse de Dieu l'avoit placée , et qu'on cherche inutilement depuis le règne de Salomon !

— Ne t'épouvante pas de cette difficulté ! La mandragore qui chante se présentera d'elle-même à la main qui est faite pour la cueillir^ et tu serois arrivé sans succès au dernier moment de ton généreux exil ^ le dernier rayon du soleil de Saint-Michel seroit près de s'éteindre dans le crépuscule, à l'horizon du monde le plus reculé où tes voyages puissent te conduire, jusque dans ces glaces du pôle où jamais une fleur ne s'est ouverte aux clartés des cieux, que la mandragore qui chante s'épanouiroit fraîche et vermeille sous tes doigts, si tu n'as cessé de m'aimer, et te répéteroit sur un mode inconnu de la terre ce refrain de ton enfance :

C'est moi , c'esl moi , c^esi moi î Je suis la Mandrajjorc , La fille (les beaux jours qui s'éveille à l'aurore , El qui cliantc pour toi.

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