SCÈNE IY
mère, à plusieurs reprises, daigna traverser la France pour embrasser son enfant ingrat .... Mais, dans ces dernières années, la vieillesse et la maladie lui avaient interdit cette consolation ... elle m’appelait près d’elle avec instance . . . .Certainement je serais parti. . . . Mais ma pauvre mère, en m’attirant dune main, me repoussait de l’autre sans s’en douter. . . . Elle désirait me marier près d’elle, à je ne sais quelle provinciale. . . . Ses lettres étaient pleines de ce projet, qui me consternait profondément.
Mademoiselle de Kerdic. — Cela se conçoit.
Le Comte. — Ma mère me paraissait si follement éprise de son choix et de sa chimère, que je n’osais lui envoyer un refus positif. ... Le lui porter moi-même, ne la revoir que pour anéantir du premier mot ses plus chères espérances, je pouvais encore moins m’y décider.... J’hésitai donc de jour en jour. . . . (Sa voix s'altère.) J’hésitai trop longtemps. . . . Je la perdis.* (Il se lève en se mordant les lèvi'es , et fait quelques pas dans la chambre. Après un silence.) Excusez-moi. (D'un ton indifférent) Vous comprenez bien, Mademoiselle, que de telles circonstances n’étaient point de nature à me réconcilier avec la vie
Mademoiselle de Kerdic, se levant. — Je vous demande pardon, je le comprends mal.... je ne sache pas que, pour avoir manqué à un devoir, on soit dispensé de tous les autres . . . (Souriant.) Mais .... enfin ?
Le Comte. — Enfin. ... mon découragement s’accrut. Je me trouvai comme scellé dans un ennui de plomb, n’ayant plus un désir, une espérance, un sourire, et voyant passer les plus vives séductions de ma jeunesse avec une glaciale insouciance. Ma santé même s’altéra;
* Le comte, mademoiselle de Kerdic, François.
je ne connus plus ni l’appétit, ni le sommeil .... Je craignais que la folie ne fût au bout de cette mort éveillée.. . Bref, après quelques luttes intérieures, je pris le parti, — désormais immuable, — de briser ma coupe vide, et de mourir tout à fait. ( François rentre apportant le café.)
Mademoiselle de Kerdic. — Assurément, vous en êtes le maître .... Mais tout cela ne me dit pas en vertu de quelle fantaisie vous avez choisi la Bretagne pour théâtre de cet événement tragique ?
Le Comte. — Permettez, j’y arrive .... La fantaisie n’y fut pour rien. ( François a posé sur la table un plateau et des tasses ; il sort ensuite.)
Mademoilelle de Kerdic. — Vous prenez du café, n’estce pas?
Le Comte.* — Volontiers, Mademoiselle Il y a au-
jourd’hui trois mois et un jour, Mademoiselle, j’avais réuni quelques camarades dans un petit salon de restaurant. C’était un dîner d’adieu. Je ne le leur cachai pas. On essaya de combattre mon dessein par divers arguments plus ou moins spécieux. ... Mais je vais vous initier, Mademoiselle, à des propos de jeunes gens.
Mademoiselle de Kerdic. — Allez .... allez.
Le Comte. Ils se rasseoient. — Quoi ! me dit-on, tu veux mourir ! Ta main, ta lèvre, ton cœur, sont-ils donc flétris par la vieillesse ! N’y a-t-il plus de fleurs .... n’y a-t-il plus de femmes sur la terre? — Non, il n’y en a plus pour moi, répondis-je. ... Je ne vois plus, et ne conçois plus même, sous le soleil, une fleur qui puisse attirer ma main .... un amour qui puisse tenter mon cœur. Fleurs et femmes n’ont plus pour moi qu’un seul et même parfum devenu banal et fastidieux à force d’uniformité. . .
* Mademoiselle de Kerdic, le comte, François,