SCÈNE VI
pistolets passes dans sa ceinture ; Yvonnet se tient un peu en arrière et parait intimide ; tous deux promènent un regard curieux autour du salon ; mademoiselle de Kerdic, qui sfest levée pour rendre à Hector son salut , se rassied et continue de travailler à sa tapisserie , tout en parlant)
Hector*. — Madame, je suis un peu confus de forcer votre porte ; mais un devoir impérieux m’y a contraint. — Madame, je me nomme ....
Mademoiselle de Kerdic. — Le vicomte Hector de Mauléon, je pense ?
Yvonnet, qui se trouble de plus en plus , le tirant par la manche .
Elle sait votre nom, Monsieur !
Hector. — Oui, Madame, je me nomme Hector, et j’ai le malheur, je vous en demande pardon, de rappeler, par les côtés les plus fâcheux de son caractère, mon illustre et bouillant homonyme.
Mademoiselle de Kerdic, gravement. — Le fils de Priam ? — Jeune homme un peu emporté, mais au fond excellent.
Hector. — Vous l’avez peut-être connu, Madame ?
Mademoiselle de Kerdic. — Peut-être.
Hector. — En ce cas, Madame, il y a fort à parier que vous n’ignorez pas le genre d’intérêt qui m’amène ici ?
Mademoiselle de Kerdic. — Fort possible, en effet.
Hector. — Quoi qu’il en soit, je vais vous le dire.
Yvonnet, à demi voix. C’est bien inutile, allez, Monsieur.
Hector. — Veux-tu te taire, toi?
* Mademoiselle de Kerdic, Hector, Yvonnet.
Yvonnet. — Vous n’en serez pas le bon marchand, Monsieur, croyez-moi. Je suis Bas-Breton de naissance, et je suis ferré à glace sur ces histoires-là. . . .Monsieur, je vous en prie, là, raisonnons un peu ensemble. . . . Je ne manque pas d’instruction, Monsieur, tel que vous me voyez, et si ce n’est la lecture et l’écriture à quoi je n’ai jamais pu mordre. . . .
Hector. — Animal !
Yvonnet. — Sérieusement, Monsieur, en conscience, j’ai remarqué une chose très-importante! (Il le tire un peu à V écart.) Monsieur, il y a deux espèces de phénomènes dans la nature, ceux qui sont naturels — et ceux qui ne sont pas naturels. (Impatience d'Hector.) Eh bien, Monsieur, tout ce que nous voyons ce soir n’est pas naturel. Cette sombre forêt, cette tempête effroyable, cette maison isolée, — cette dame majesteuse qui fait tranquillement de la tapisserie, — tenez, regardez comme ses yeux brillent, Monsieur .... A son âge, est-ce naturel, je vous le demande?. . . .d’où je conclus. . . .
Hector. — Si tu ajoutes un mot, je te vais jeter par la fenêtre, et ce sera un phénomène naturel, celui-là. — Veuillez m’excuser, Madame : je reprends : Un ami à moi, le meilleur de mes amis.
Mademoiselle de Kerdic.* — Monsieur Henri de Comminges ?
Hector. — Oui, Madame. ( Sur ces entrefaites , François est rentré sans bruit par la petite porte de droite et est venu se placer discrètement à côté d' Yvonnet.)
Yvonnet, l'apercevant. — Monsieur .... Monsieur .... regardez celui-là .... si ce n’est pas le vieux Merlin en personne, que je meure ! . . . . Croyez-moi, Monsieur, je
* Mademoiselle de Kerdic, Hector, Yvonnet, François.