III. i
près, très convenablement vêtu et môme avec élégance.
Doué d'un embonpoint solide, il offrait un visage arrondi et du plus beau ton de brique.
Ses sourcils remarquablement épais ombrageaient deux yeux gris, mobiles, qui ne regardaient jamais en face son interlocuteur.
Il portait sous son bras gauche une serviette de chagrin noir, digne d'un notaire ou d'un député.
Fauvel, après avoir refermé la porte qui de l'antichambre conduisait à la bibliothèque, reprit sa place derrière son bureau, laissant debout le nouveau venu.
— Pourquoi ne vous ai-je pas vu depuis dix jours, Abraham ? — demanda-t-il.
— Il ne vaut bas m'en fuloir, mon pon monsir Faufel. — Mes touleurs en sont le cause, mes bolissonnes te touleurs... che suis berclus...
— C'est-à-dire que vous avez passé tout votre temps à vous enluminer la figure à force de boire, et comme aujourd'hui il ne vous reste plus un rouge liard, vous vous êtes souvenu de mon adresse...
— Non... non... Ne groyez bas cela, mon pon monsir Faufel... — Aussi frai qu'il y a un tieu, c'hai eûtes touleurs... Che bouvais blus mettre un bied levant l'audre... — Maintenant, c'est frai gue che suis à sec, mais c'hai bas manche mon archant à
poire... C'est les méticaments qui m'ont manche dont...
— Eh bien! avez-vous quelque chose à me proposer? — Dépêchez-vous, j'ai peu de temps à moi...
— Fui., fui... pien sur, c'hai quelque chose, mon pon monsir Faufel, mais il vaut brendre le demps de resbirer...
— Asseyez-vous et expliquez-vous... — Est-il question d'une simple broutille ou d'une affaire sérieuse?
— Dont ce gu'il y a de blus sérieux... un pichou... une merfeille sans bareille gui n'exisde gu'à un seul exemblaire...
— Le nom de cette merveille?
— Quand fus le saurez fus allez pontir de choie... tanser te gondendement.
— Voyons, parlez donc, bavard ! — Qu'est-ce que c'est ?
— G'être in manusgrit...
— Que vous avez?
— Non, mais gue che gonnais...
— Où?
— A la Pipliothèque nationale...
— Un manuscrit acquis depuis peu?
— Fui.
— D'où vient-il?
— Il fient de Rouen où on l'a ageté ternièrement.;.
— Un manuscrit de Rouen?... De la collection Lebert, peut-être?
— Fui... fui...
— Et, quel est ce manuscrit? que contient-il?
— Tes lettres tu gardinal te Lorraine à Gaderine de Mélicis, et tes réfélations gurieuses à brobos de la Saint-Pardélemy.
— Ce manuscrit est à Paris? — s'écria Fauvel avec un transport qu'il lui fut impossible de modérer.
— Fuil fuil... — Che tisais pien gue fus pontiriez te choie!
— Mille francs pour toi si tu me l'apportes! Dans son exaltation, Abraham tutoyait Fauvel. Celui-ci ne sourcilla pas en entendant l'offre qui
venait de lui être faite.
Le bouquiniste étonné le regarda.
— Bas suffisante, la somme, mon pon monsir Faufel... — fit le juif en secouant la tête.
— Il me semble, cependant...
— Il fus semple mal... c'est ine chose gui faut drende mille francs dans les mains t'un amadeur... — répondit Abraham en tournant ses pouces.
— Ah ! vous croyez ça.
— Fui, che grois ça.
— Cherchez acheteur à ce prix-là!...
— G'haime mieux le laisser où il est.
— Voyons, je VOUS donnerai deux mille francs...
— Nix...
— Trois nnille...
— Tonnez-en cinq mille, et avant fuit chours che fus l'aborderai...
— Cinq mille !
— G'être bur rien!... Bensez à ce que che risque... Binsé... en brison... et ch'aime bas le brison bur mes touleurs...
— Ce manuscrit est-il passé au catalogue ?
— Fui... — On beut le temanter... — Che l'ai fu hier tans les mains t'un hapitué de la salle te dravail...
— Prenez bien vos précautions car la disparition de ce manuscrit est tout particulièrement dangereuse.
— Che gonnais mon avaire. . . as bas beur !
— Eh bien, va pour cinq mille francs, et aussitôt en possession du manuscrit, vous me l'apporterez...
— Tutte suite, fui... — Mais ch'aurais pien pesoin l'un bédit à gonde...
— Combien?
— Drois cents vrancs.
Fauvel remit au juif la somme demandée et lui fit écrire un reçu.
— Brésentement, — fit Abraham en glissant les louis dans sa poche, — il me vaudrait guelgues pulledins bersonnels... — che n'en ai blus. .
Le bouquiniste ouvrit un tiroir de son bureau. Il en tira des feuilles de bulletins personnels en blanc, exactement semblables à ceux qui sont distribués par le gardien à l'entrée de la salle de travail de la Bibliothèque.
— Voici... — dit-il en les tendant au juif qui les prit, et sans les plier les glissa entre les papiers contenus dans sa serviette.
Puis il salua respectueusement Fauvel, et se retira tout en se plaignant de ses douleurs.
Très excité par l'espérance de se trouver bientôt en possession d'un manuscrit d'une inestimable valeur, le bouquiniste se remit à sa correspondance que rien ne vint plus interrompre,
Jacques Lagarde avait retrouvé Pascal à l'hôtel de la rue de Miromesnil, il le prit à part et lui raconta dans les moindres détails sa visite au libraire de la rueGuénégaud.
— Ainsi, — demanda vivement Pascal, — tu crois le Testament rouge entre les mains de ce Fauvel?
— Je fais plus que le croire... je suis certain qu'il s'y trouve...
— Alors voilà, ce me semble, qui va modifier nos plans...
— Pourquoi donc?
— Ce volume en notre possession, le docteur
Thompson n'a plus de raison d'être et l'hôtel de la rue de Miromesnil devient inutile.
— Il faut avoir le livre, c'est clair, — répliqua Jacques, — mais il importe, quant à présent, de ne rien modifier à nos plans primitifs... — presse l'installation à Paris, moi je hâterai les travaux du Petit'Castel.,. — A propos, un homme dans ma position doit avoir chevaux et voiture...
— J'y ai déjà pensé et j'ai vu un marchand de chevaux et un carrossier...
— Pense également à un cocher...
— C'est inutile. — Notre Alsacien sait conduire, et je suis d'avis de ne pas compliquer outre mesure, quant à présent, le train de maison... — Quand on a pas mal de choses à cacher, ce qui est notre cas, les domestiques sont dangereux.
— Tu es dans le vrai, simplifions...
Nous venons d'entendre le pseudo-Thompson parler des travaux du Petit-Castel où Marthe était restée seule, servie par une jeune paysanne de Gréteil.
Les ouvriers, nous le savons, avaient pris possession du sous-sol et du rez-de-chaussée de la villa le jour même du départ d'Angèle et du ménage alsacien.
Marthe regrettait assurément l'absence de sa nouvelle amie, qui se montrait très bonne pour elle et qu'elle aimait beaucoup, maiselle nes'ennuyait paset
surtout ne s'alarmait en aucune façon de son isolement, à peu près complet car sa servante improvisée avait à Créteil un amoureux et ne passait au Petit- Castel que le moins de temps possible, préparant et servant les repas en toute hâte, puis disparaissant.
Marthe allait et venait dans le petit parc, poussait quelquefois sa promenade jusqu'au village voisin, visitait les travailleurs et, le soir venu, prenait un livre, s'installait sur un banc rustique ombragé par un groupe de marronniers et commençait une lecture qu'elle interrompait bientôt pour songer à sa nouvelle existence.
Jamais un doute ne s'était élevé dans l'esprit de la jeune fille au sujet de l'affection que lui témoignait son protecteur, le docteur Thompson.
Elle avait ajouté une foi aveugle à la fable inventée par Jacques Lagardeetque nous avons racontée.
Il s'agissait d'une prodigieuse ressemblance existant entre Marthe et une fille qu'il aurait perdue.
Pourquoi aurait-elle soupçonné un mensonge?
Le fait en lui-même n'offrait rien d'invraisemblable, et d'ailleurs Angèle, que l'on s'était empressé de mettre au courant, l'avait confirmé.
Du reste chacun, dans son entourage, lui prodiguait des témoignages d'attachement et de sympathie.
On l'entourait de soins, de prévenances.
Elle jouissait d'une liberté complète.
Jamais un mot de nature à blesser sa pensée et son âme virginales n'avait été prononcé devant elle.
Elle se sentait heureuse et se pelotonnait en quelque sorte dans son bonheur, remerciant Dieu de le lui avoir envoyé juste au moment où elle désespérait de l'avenir.
A ce bonheur une seule chose manquait, c'était la possibilité de le faire partager à sa mère, à sa mère qu'elle idolâtrait, et dont nulle affection étrangère ne pouvait et ne pourrait jamais remplacer la tendresse.
Souvent, presque sans cesse, elle pensait à la pauvre Périne...
Alors son cœur subitement gonflé débordait, et elle se mettait à pleurer...
Mais elle essuyait vite ses larmes dans la crainte que le docteur Thompson ne s'aperçût qu'elle avait les yeux rougis.
Or, il lui avait expressément défendu de songer au passé.
Elle voulait obéir, mais quand d'une façon inconsciente son esprit retournait vers ce passé, elle se rappelait en même temps les grandes espérances, les espérances d'avenir dont sa mère parlait si souvent.
Elle songeait à cette richesse mystérieuse, vaguement entrevue et dont Périne faisait miroiter à ses yeux les scintillements,
Elle songeait à cette médaille, sorte de talisman qui devait être pour elle, comme dans les contes orientaux, \q Sésame ouvre-toi! d'une existence nouvelle.
De cette médaille elle n'avait point encore parlé au docteur Thompson. Elle se promettait, il est vrai, de lui faire ses confidences à ce sujet, afin qu'il la mît à même de retirer du Mont-de-Piété de Joigny le précieux disque d'or, mais, ces confidences, elle les remettait de jour en jour.
— J'attendrai que le docteur me connaisse mieux, — se disait-elle, — et que j'aie mérité vraiment la confiance et l'attachement qu'il me témoigne... Il ne me laissera pas, j'en suis sûre, tout à fait sans argent... Si peu que je fasse et si minces que soient mes services, il les rémunérera certainement... j'économiserai, et lorsque j'aurai pu dégager la médaille, je la lui montrerai, en lui disant quel secret s'y trouve attaché...
Bref, la douce et charmante créature vivait rassurée sur l'avenir, et pleine de sympathie pour ceux qui l'entouraient.
Convaincue que le docteur Thompson possédait une importante fortune, le but de son voyage et de son installation à Paris lui semblait non-seulement naturel, mais digne des plus grands éloges, car elle supposait qu'il allait mettre au service de tous sa
science de médecin, non par désir de lucre mais par amour pour l'humanité.
Son protecteur lui inspirait une admiration sans réserve, une confiance illimitée, et cette confiance était poussée si loin qu'elle ne songeait point à s'étonner des travaux, bien étranges cependant, quïl faisait exécuter au Petit-Castel.
Elle se contentait de penser:
— Le docteur est Américain, et les Américains ont tous, à ce qu'il paraît, une petite pointe d'excentricité... — Mais s'il est excentrique il le tient de sa race, et il est aussi le meilleur des hommes. — Gela, il le tient de son cœur.
Ces quelques explications étaient nécessaires pour bien faire comprendre à nos lecteurs quels sentiments de confiance, d'estime et d'affection, éprouvait pour son protecteur la fille de Périne Grandchamp.
Revenons à Paul Fromental, ce que nous pouvons faire sans nous éloigner du Petit-Castel.
Le jeune homme s'était installé avec la vieille servante dans la maisonnette louée par son père.
Madeleine, très débrouillarde malgré son âge, avait rapidement mis toutes choses en ordre, s'était enquis de l'endroit où elle pourrait faire ses provisions, et dès le lendemain de l'arrivée à Port- Gréteil on aurait pu croire que depuis longtemps déjà Paul y résidait.
Conformément aux ordres donnés par Raymond Fromental, Madeleine était allée trouver le propriétaire du restaurant de l'île, qui lui avait fourni quelques paniers de vieux vin de Bordeaux pour l'ordinaire de Paul, et pour elle-même un petit reginglavd point du tout désagréable et à très bon marché.
Paul, s'éloignant de Paris à l'improviste, n'avait pas eu le temps de voir son ami Fabien de Chatelux.
Aussi s'était-il empressé de lui écrire dès le lendemain matin, afin de lui expliquer les motifs de son brusque départ, de lui dire où il se trouvait et de l'engager à venir le voir le plus tôt possible, convaincu qu'il se rendrait sans retard à cette invitation.
ûF New York,
Pour aller mettre sa lettre à la poste Paul devait traverser la Marne et gagner à Saint-Maur-les- Fossés, où se trouvait la boîte la plus proche.
— Je sors en bateau, Madeleine, — dit-il à la vieille servante. — Après ma promenade, j'irai lire un peu sous les arbres...
— Lire! — répéta Madeleine! — Mon doux Jésus !.. Pourquoi faire?
— Pour me distraire, tout simplement.
— Non, non ! point de lecture ! — Vous avez promis à votre papa de ne pas travailler... —il faut tenir parole.
— Mais, — répliqua Paul en souriant, — je ne puis rester oisif du matin au soir... je mourrais d'ennui... — il faut bien que je m'occupe à quelque chose...
— Occupez-vous à quoi vous voudrez, pourvu que ce ne soit point à vous fatiguer la cervelle... Tous vos grimoires de grec, de latin, àe jométrie, à quoi je ne comprends goutte, ne sont bons qu'à vous détraquer Tesprit et le corps!... N'en faut pas !...
— Alors, dis-moi ce que je puis faire.
— N'importe quoi... à votre idée...
— A mon idée !... il ne m'envient aucune...
— Eh bien, en voici une : — Allez à la pêche, et tâchez de nous prendre une belle friture pour le dîaer de ce soir.
— Tiens ! tiens ! — s'écria Paul joyeusement, — mais c'est très bien imaginé, cela ! — Je vais à Saint-Maur... J'y trouverai sans doute un marchand d'outils de pêche... — Je ferai l'acquisition d'un attirail complet, et je vais taquiner le goujon^ comme disent les malins de la partie...
— A la bonne heure... Ce n'est point ça qui vous fatiguera l'imagination. iMais, surtout, gardez-vous de rester en plein soleil, — il n'en faudrait pas plus pour vous donner une bonne migraine, mon cher mignon.
— Aucun danger que j'attrape un coup de soleil. — Je sais un joli coin de Marne couvert d'ombre. — J'amarrerai là mon bateau sous les saules, et je ferai une pêche monstre !...
— Vous en êtes bien sûr?
— Parbleu !... Si j'en suis sûr !...
— Alors ce n'est pas la peine que j'achète quelque chose pour le dîner, — dit Madeleine en riant. — La friture suffira.
— Ah! non, par exemple, — répondit Paul en riant aussi, — nous risquerions trop de jeûner!... — Achète ! achète 1 la friture viendra en extra...
Le jeune homme partit enchanté.
Assezhabileàmanier l'aviron, en quelques minutes il fut de l'autre côté de la rivière.
Il attacha son bachot dans un petit bras de Marne, auprès d'un bateau de blanchisseuses, et sautant sur la berge il courut jeter sa lettre dans la boîte voisine du restaurant de l'île.
Le restaurateur, debout sur sa porte, causait avec un naturel du pays ; reconnaissant le jeune homme pour l'avoir vu déjeûner dans son établissement, il le salua.
Paul s'approcha lui.
— Mon cher monsieur, — lui dit-il, — voulez-vous me rendre un service ?
— Je le ferai bien volontiers. — De quoi s'agitil?
— De me dire où je trouverai un marchand d'outils de pêche.
— Juste au bout de la rue que vous voyez-là... — Le père Tardif, à l'enseigne du Tombeau des Gou-
ions... — Ah ça ! vous voulez donc vous assurer que l'ablette mord ?
— Ma foi, oui. . . pour tuer le temps...
— Ne prenez pas tout. . . La Fouine vous chercherait querelle !...
— Qui ça, la Fouine ? — demanda Paul.
— Une espèce de philosophe en haillons... un pêcheur enragé... un braconnier d'eau douce... Personne ne peut lui en remontrer pour ce qui est de la pêche... — S'il ne prend rien quelque part, c'est qu'il n'y a rien à prendre... — Malin du premier numéro ! — Un bon diable au fond. — Je lui achète son poisson souvent... — Si vous restez quelque temps par ici et que vous fréquentiez la rivière, vous ne pourrez manquer de le connaître...
— Puisqu'il est si habile, je le prierai de me donner des leçons.
— Oh ! il ne demandera pas mieux, surtout s'il y a une bouteille de vin blanc au bout de la leçon...
Paul remercia le restaurateur et se rendit au Tombeau des Goujons chez le père Tardif, le marchand d'outils de pêche.
Là il fit ses acquisitions et bientôt il revint à son bateau, muni d'une épuisette, d'une canne, d'un filet pour mettre le poisson, de lignes, d'une boîte à vers rouges, et d'un petit pot dans lequel grouil-
laient ces vers de viande vulgairement nommés asticots.
11 se débarrassa de son attirail en le posant sur le plancher de son embarcation, détacha l'amarre, prit les rames, les plaça dans les tolets et se laissa lentement entraîner par le courant très faible dans le petit bras bordant un des côtés de la propriété achetée par Jacques Lagarde sous le pseudonyme du docteur Thompson.
Il longea la rive et vint s'amarrer de nouveau sous un saule énorme projetant sur les eaux vertes son ombre frissonnante, et dominé lui-même par un groupe de trois grands marronniers à fleurs roses, dits prtfùfs, dont le feuillage épais entourait de fraîcheur, même en plein midi, un banc de jardin.
Saule, marronniers et banc rustiqueappartenaient au parc du Petit-Castel.
Le jeune homme apprêta sa ligne, amorça ses hameçons, s'assura de la profondeur de l'eau à l'aide d'une petite sonde de plomb attenant aune ficelle garnie de liège et, cela fait, il lança à la volée, un peu en tête du bateau, quelques pincées de vers rouges, puis il mit à l'eau sa ligne.
Paul n'était point du tout ferré sur les trucs de la pêche ; — il pouvait et devait passer pour un simple amateur, absolument naïf, mais il se trouvait sur un bon fond d'eau, entouré de grandes herbes, ce qui
constituait une piace exceptionnellement favorable.
Il prit coup sur coup quelques gardons qu'il introduisit tout frétillants dans le sac de filet accroché à l'un des tolets du bachot.
Ce facile succès l'amusa et lui donna les premiers éléments de cette patience indispensable au pêcheur à la ligne, au sujet duquel un railleur plus méchant que spirituel a lancé cette épigramme mordante, mais pas toujours méritée :
La ligne est un instrument à deux bouts. — A l'un des bouts il y a un hameçon, à Vautre un imbécile.
Donc Paul s'amusait.
C'était le principal.
Les gardons continuaient à mordre. — Il ferrait. — Il tirait, — il décrochait, — et n'avait presque que le temps de glisser ses captures dans le sac en filet.
Au bout de deux heures de patience il se trouvait à la tête d'une friture, ma foi, très confortable.
Il regarda sa montre.
Les aiguilles n'indiquaient que trois heures.
— Je ne dîne jamais avant sept heures, — se dit-il, — que je sois à six heures à la maison, cela suffira... Madeleine aura plus que le temps d'apprêter notre poisson... — Comme je vais la surprendre... d'autant plus que d'ici là j'aurai doublé mes prises...
Et il se remit àpêcheraprès avoirjeté sur soïi coup quelques nouvelles pincées de vers rouges.
Le temps était radieusement beau.
Le soleil dardait ses rayons sur la rivière comme autant de flèches de feu, mais Paul se trouvait dans uneatmosphère relativement fraîche, au milieu d'une ombre transparente.
Silencieux, captivé, il suivait avec un intérêt immense, presque avec émotion, les moindres mouvements du flotteur de sa ligne.
« Ça mordait-il? »
Cette simple question prenait pour lui une importance capitale.
Ainsi absorbé, il n'avait pas entendu un léger frôlement des herbes se produire juste au-dessus de lui, dans le parc du Petit-Castel, non plus que des pas légers.
Il n'avait point vu une forme gracieuse s'avancer, un livre à la main, et venir s'installer sur le banc rustique, sous l'ombrage des grands marronniers à fleurs roses.
Si la jeune fille qui venait ainsi prendre le frais h deux pas des berges fleuries et riantes de la Marne demeurait invisible pour Paul Fromental, elle ne soupçonnait pas non plus la présence du bateau et du pêcheur, cachés à ses yeux par les saules surplombant la Marne.
La forme gracieuse, — nos lecteurs n'ont pu certainement avoir un seul instant de doute à cet égard — était celle de Marthe Grandchamp.
Elle lisait un roman à peu près oublié, mais exquis quoique paradoxal, de madame Emile de Girardin, Marguerite ou les deux amours, cette histoire saisissante d'un cœur qui se partage entre deux sentiments pareils, sans pouvoir arriver à se départager, et qui fmit par tuer la touchante héroïne dans le sein de laquelle il battait.
Marthe en était arrivée à l'unedes dernières phases du roman, celle où Marguerite se disait, en parlant de Robert de la Fresnaye : — Si je n'épouse pas celui-là Je meurs! — Et en même temps, se répondait : Sans Etienne Darnac, pourrais-je vivre ?
La fille de Périne, au moment où commence notre récit, avait le cœur vierge de tout amour.
Jamais elle ne s'était même affirmé que ce cœur appartiendrait un jour sans réserve à celui qui le premier saurait le faire battre.
Ce qui ne l'empêchait point de considérer comme anormale, comme inadmissible, cette dualité dans la passion, et de se dire que son cœur à elle ne pourrait à la fois s'ouvrir à un double amour.
— Si je dois aimer un jour, — murmura tout à coup l'orpheline en quittant son livre et en laissant errer dans le vague le regard de ses grands yeux, —
je sens bien que mon cœur ne se partagera pas... — Il n'appartiendra qu'à un seul...
La pensée, même vague, de l'amour, est troublante pour toute jeune âme.
Marthe devint songeuse.
A cette minute précise elle entendit un petit bruit qui la tira soudain de sa rêverie.
C'était comme un clapotement inaccoutumé dans l'eau,
La jeune fille se leva et jeta un coup d'œil vers la rivière.
A travers le feuillage elle aperçut d'abord une ligne, puis une main tenant cette ligne, puis une aulre main armée d'un petit filet ajusté sur un cercle de laiton, et s'efforçant de faire entrer dans ce filet une brème superbe, prise à l'hameçon et se débattant avec l'énergie du désespoir au bout de la ligne.
Après un instant de lutte, la brème entra dans le filet, et une voix joyeuse, ne se doutant pas qu'elle pouvait être entendue, s'écria :
— Ah! par exemple, voilà ce qui peut s'appeler une belle pièce... — Ma vieille Madeleine n'en croira point ses yeux ! I
La voix de Paul était douce et bien timbrée.
Elle frappa Marthe qui, curieuse comme toute fille d'Eve, voulut savoir à quel pêcheur appartenait cette
voix, el constater de visu si, comme eût dit le fabuliste, le plumage valait le ramage.
En conséquence, elle s'avança jusqu'à l'extrême bord de la berge gazonnée, saisit pour se soutenir une branche du saule auquel Paul avait amarré son embarcation, et se pencha en avant.
Ce mouvement trop brusque fit perdre l'équilibre à la jeune fille. — Elle glissa en poussant un cri de frayeur, et serait tombée à l'eau si l'un de ses pieds ne s'était arcbouté fort à propos sur une racine.
Le livre échappé de sa main roula sur le talus et tomba dans le bachot de Paul.
Gelui-cij très ému par sa pêche miraculeuse, était accroupi et s'efforçait de mener à bien une opération difficile pour ses doigts novices, c'est-à-dire de décrocher de l'hameçon la brêmesautillant sur leplan* cher de la barque.
En entendant le cri poussé par Marthe Grandchamp, il se dressa en tournant la tête du côté de la berge d'où le cri était parti, et il demeura muet, saisi, comme en extase.
Un tableau ravissant non moins qu'inattendu s'offrait à ses regards.
Le visage adorable de l'orpheline lui apparaissait, baigné dans une lumière transparente, au milieu d'un nimbe de verdure, cadre naturel allant bien à sa beauté d'ondine ou d'amadryade.
C'était une apparition tout à la fois fantastique et divine.
En apercevant cette figure de vierge idéale, en voyant ces deux grands yeux de velours fixés sur lui, Paul se sentit remué jusque dans les profondeurs de son être.
Pour la première fois de sa vie il éprouvait un trouble inexplicable, une sensation impossible à définir mais absolument délicieuse.
Marthe, de son côté, venait de ressentir une commotion pareille, suivie d'une semblable émotion.
Ses deux petites mains serraient toujours la branche de saule à laquelle elles s'étaient cramponnées.
Le corps penché au-dessus des eaux qui coulaient silencieuses, le regard se noyant dans le regard de Paul, elle se trouvait ainsi que lui sous le charme ; en extase ainsi que lui;
Cet état de mutuel hypnotisme dura quelques instants, puis le jeune homme, rentrant le premier en possession de lui-même, sentit tout le sang de ses veines affluer à son cœur.
Une ardente rougeur envahit ses joues.
— C'est vous, mademoiselle, — demanda-t-il en ôtant d'un geste gracieux son grand chapeau de paille, — c'est vous qui venez de me surprendre et de m'inquiéter en poussant un cri de frayeur?...
La Yoix de Paul parlant ainsi était plus douce encore qu'au moment où quelques minutes auparavant elle avait pour la première fois frappé l'oreille de Marthe.
A son tour la jeune fille devint pourpre.
— Oui, monsieur, — répondit-elle, — c'est bien moi...
— Que vous. est-il donc arrivé?...
— La curiosité a failli me jouer un mauvais tour. — Il s'en est fallu de bien peu que je roule jusqu'à la rivière. — Heureusement mes mains tenaient solidement cette branche, et mon pied a rencontré une racine, ce qui m'a permis de me retenir... — Mon livre seul a glissé dans votre bateau...
Paul avait suivi la direction du regard de Marthe. Il vit le livre à ses pieds.
— C'est vrai... — le voilà... — dit-il en se penchant pour le ramasser.
La voix de Marthe était mélodieuse et bien timbrée. — Une voix d'or, comme on dit aujourd'hui. Elle alla droit au cœur du jeune homme.
— Comment m'y prendre pour vous restituer ce livre, mademoiselle? — demanda-t-il, — Je ne puis, en cet endroit, grimper jusqu'à vous, car la berge est à pic... — Vous le jeter serait imprudent... la reliure est charmante et risquerait d'être endommagée... — où pourrai-je aborder?
— Mais, monsieur, — répliqua Marthe vivement. — je serais désolée d'interrompre votre pêche...
— Qu'importe ma pêche? — Répondez-moi, je vous en prie...
— Eh bien! puisque vous le voulez, là, à gauche... dans le petit bras qui longe la propriété... — Vous trouverez un débarcadère...
— Je vais vous rejoindre...
Paul, ivre de joie, détacha son bateau, prit les avirons et gagna le bras de Marne indiqué par l'orpheline.
Celle-ci, dans le petit parc, ne le perdait pas de vue tout en suivant une allée de contour pratiquée sous les arbres et longeant la berge.
En ramant, le jeune homme avait les yeux attachés sur elle.
— Je croyais, — pensait-il, — qu'une beauté si parfaite ne pouvait exister que dans les rêves des artistes ou des poètes...
Arrivé presqu'à l'extrémité du bras de Marne, il vit un canot amarré près d'un escalier, — il attacha le sien à côté, prit le livre et gravit les marches.
Il atteignait la dernière lorsque Marthe, un instant cachée par des touffes de verdure très épaisses entourant un berceau sous lequel se voyaient des chaises rustiques, apparut de nouveau, et d'un pas rapide quoique un peu hésitant s'approcha.
En face l'un de l'autre les jeunes gens s'arrêtèrent.
Tous les deux ils étaient émus, troublés, et Paul autant que Marthe.
L'orpheline baissa les yeux sous le poids du regard ébloui qu'attachait sur elle le fils de Raymond Fromental, la trouvant beaucoup plus belle encore de près qu'à distance.
D'une main qui tremblait un peu il lui tendit le volume, en la saluant.
— Voici votre livre, mademoiselle, — balbutia-til d'une voix si basse que Marthe devina ses paroles plutôt qu'elle ne les entendit. — Je suis bien heureux d'avoir pu vous être agréable en vous le rapportant... Oui... bienheureux...
Sans lever les yeux, la fille de Périne étendit la main pour prendre le volume.
Ses doigts effleurèrent ceux du jeune homme.
Si léger qu'il fût, cet effleurement produisit l'effet d'une pile électrique.
Marthe reçut au cœur une secousse inconnue ; elle éprouva une sensation tout à la fois exquise et presque douloureuse.
Un frisson courut sur sa chair.
Ses yeux se fermèrent à demi et ses jambes chancelèrent, comme si le sol oscillait sous ses pieds.
Nous n'étonnerons personne en affirmant que Paul ressentit de son côté une commotion pareille.
Marthe se remit la première, tandis que le jeune homme s'efforçait, mais en vain, de se reconquérir.
— Je vous remercie, monsieur... — lui dit l'orpheline, — vous avez été très bon pour moi...
Paul ne répondit pas.
Il restait immobile.
On aurait pu croire que le contact des doigts déli-
cats de la jeune fille venait de le changer en statue. — Toute sa vie semblait se concentrer dans ses regards qui demeuraient rivés sur le visage de Marthe et paraissaient ne plus pouvoir s'en détacher.
Les yeux toujours baissés, l'orpheline ne voyait pas ce regard, mais elle en sentait la persistance et elle se troublait de plus en plus.
La situation devenait trop embarrassante pour se prolonger.
Il fallait en sortir n'importe comment; rompre ce silence gênant, parler enfin, fut-ce pour ne rien dire.
Paul le comprit, et au bout de quelques secondes entama l'entretien par cette banalité:
— C'est un livre d'histoire, mademoiselle, que vous lisez là?
— Non, monsieur, c'est un roman... — répondit Marthe.
— Un roman historique ?
— Non, monsieur... c'est un roman de mœurs... un roman moderne... Ce qu'on appelle je crois une étude analytique du cœur humain...
— Me permettez-vous, mademoiselle, de vous demander le nom de l'auteur?...
— Madame Emile de Girardin.., — • Et, le titre de l'ouvrage?...
La jeune fille devint pourpre.
Ce titre qu'on lui demandait rappelait à son esprit les réflexions suggérées un peu auparavant par un des chapitres qu'elle lisait, amenant à leur suite une agitation inconnue.
Il était impossible cependant de ne pas répondre.
Elle répondit :
— Ce roman est intitulé : Marguerite ou les Deux Amours,
— Ah! — s'écria Paul — je sais.
— Vous avez lu?
— Oui, mademoiselle...
— Et que pensez-vous de l'idée sur laquelle le livre est construit? — demanda brusquement Marthe, rendue hardie par le désir soudain de connaître l'opinion du jeune inconnu sur une question qui la préoccupait de façon si vive.
— Ce que je pense de l'idée? — répéta Paul. — Je la trouve fausse.
Marthe, dont le cœur battait à se rompre, resta muette.
Le jeune homme poursuivit ;
— N'est-ce point votre avis, mademoiselle, et le dénouement ne vous semble- t-il pas très pénible?
— Je n'en suis pas encore tout à fait au dénouement, — répondit l'orpheline, — mais je le prévois...
— Et, selon vous, quel est-il?
— Marguerite mourra, tuée par l'un de ses amours.
Il semblait que le mot: amour eût peine à s'échapper des lèvres de la jeune fille. En le prononçant, sa voix faiblissait.
— Croyez-vous, mademoiselle, que le cœur puisse se partager entre deux affections? — reprit Paul avec élan.
— Non, monsieur... — murmura Marthe dont l'embarras et l'émotion grandissaient. — Je crois... je suppose... que le sentiment dont il est question dans ce livre, cesse d'exister s'il n'est unique... — Je crois que le cœur qui se partage est faible, sans volonté, sans courage... Je vais même plus loin... Je crois qu'il est dupe d'une erreur, et qu'en se figurant aimer véritablement il s'abuse. . .
— Et vous avez raison, mademoiselle, — s'écria le fils de Raymond Fromental. — Il est des questions qu'on résout sans peine rien qu'en s'interrogeant soi-même !... — Je sens bien, moi, que mon cœur, le jour où il se donnera, ne se partagera point, qu'il ira tout entier et pour toujours à la même idole! — Aimer une femme de toutes les forces de son âme, c'est l'amour, ce doit être le ciel. — En aimer deiLx à la fois, c'est la négation, c'est la profanation de l'amour !...
En parlant ainsi Paul s'animait, ses yeux bril-
laient, une sorte de rayon intérieur se reflétait sur son visage et l'illuminait.
Marthe, en le regardant, en l'écoutant, se sentait prise d'éblouissements, de trouble, de vertige.
Il lui semblait que les paroles de jeune inconnu s'adressaient à elle; chacune de ces paroles descendait jusqu'au fond de son cœur et l'enivrait.
D'une voix très basse, presque inintelligible, elle balbutia :
— C'est vrai... je pense ainsi...
Puis, comme incapable de se soutenir, elle se laissa tomber sur un des sièges rustiques dont nous avons parlé.
L'expérience de la vie manquait absolument à Paul.
Malgré son intelligence très développée, sa naïveté, en certaines circonstances et à propos de certains sujets, égalait celle d'un enfant.
N'attribuant point à l'émotion la quasi défaillance de la jeune fille, il crut à un malaise passager.
— Etes-vous souffrante, mademoiselle? — dcmanda-t-il avec inquiétude. — En parlant comme je viens de le faire, ai-je eu la maladresse de réveiller en vous quelque souvenir attristant?
L'orpheline secoua la tête.
— Ne croyez pas cela, monsieur... — réponditelle vivement, — j'éprouve un peu de fatigue, voilà
tout... — Les idées exprimées par vous sont les miennes et n'ont pu éveiller en moi de souvenirs attristants... je n'ai pas de souvenirs...
Paul tressaillit de joie, sans se rendre compte du motif qui causait cette joie.
Ce motif qu'il ne devinait point, nous le connaissons.
La réponse de Marthe était un inconscient aveu.
Elle n'avait pas de souvenirs...
C'était affirmer que son cœur n'avait jamais aimé.
— Puisque vous êtes fatiguée, mademoiselle, — reprit le jeune homme, — voulez-vous me permettre de vous offrir mon bras jusqu'à votre demeure?...
— Je vous remercie, monsieur, mais c'est inutile... — l'habitation est là, derrière les arbres, à deux pas... et d'ailleurs je vais me reposer ici quelques instants encore...
— Pardonnez-moi donc, mademoiselle, d'avoir poussé l'indiscrétion jusqu'à vous importuner si longtemps...
— M'importuner... — répéta d'un ton de reproche la fille de Périne Grandchamp, — vous ne pouvez le penser... — C'est moi qui suis votre obligée, monsieur... vous avez bien voulu quitter votre pêche pour me rapporter le livre que si maladroitement j'avais laissé tomber.
— Heureuse maladresse, puisqu'elle m'a permis
de vous rendre un petit service... — s'écria Paul. Marthe eut aux lèvres un demi-sourire.
— Ceci, monsieur, est une flatterie... — répliquat-elle.
— Non, mademoiselle, je vous le jure!! — Je suis heureux d'avoir pu causer un instant avec vous... — Cette rencontre fortuite, cette entrevue, si courte qu'elle ait été, laisseront une empreinte ineffaçable dans... ma mémoire...
11 n'avait pas osé dire : dans mon cœur... et pourtant c'est le mot qui venait sur ses lèvres...
Paul ne s'éloignait pas.
Le silence s'établit.
Ce silence devenait gênant. — Pour le rompre Marthe demanda :
— Ilabitez-vous ces environs, monsieur?...
— Oui, mademoiselle, de l'autre côté de l'eau... une maisonnette dépendant du village de Port-Créteil...
— C'est votre résidence habituelle ?...
— Non... je suis là momentanément... pour quelques mois seulement,..
— Vous paraissez aimer beaucoup la pêche?...
— Beaucoup... et je crois qu'à l'avenir je l'aimerai davantage encore...
— Pourquoi donc?
Cette question naïve, faite sans aucune arrièrepensée par la jeune fille, embarrassa Paul.
Un plus hardi que lui n'aurait pas manqué de répondre:
— Parce que la pêche me procurera, comme elle Ta fait aujourd'hui, Fimmense joie de vous voir.., de vous parler...
Et de là à une déclaration il n'y avait qu'un pas, Mais Paul n'était rien moins que hardi, aussi, ne voulant point exprimer sa pensée véritable et ne pouvant rester court, se tira-t-il d'affaire par un petit mensonge.
— Parce que, — répliqua4-il, — je crois avoir trouvé un endroit merveilleux où tout le poisson de la Marne semble s'être donné rendez-vous... j'y viendrai souvent... j'y viendrai chaque jour...
— Ce doit être très amusant de pêcher, quand on réussit... — dit Marthe pour dire quelque chose.
— Oh ! très amusant !...
— Je n'aurais point la patience...
— Que n'essayez-vous ?
— Je ne saurais pas. . .
— Voulez-vous que je vous donne des leçons ?
— Je vous remercie de cette offre gracieuse, monsieur, mais je la refuse... j'aime mieux lire...
Et la jeune fille rouvrit son volume, ce qui équivalait presque à un congé en bonne forme. Paul le comprit.
— Je VOUS quitte, — balbutia-t-il, — au revoir mademoiselle.
— Au revoir, monsieur.
Marthe s'était levée.
Par un mouvement presque involontaire elle tendit la main au jeune homme, qui la saisit.
Tous deux éprouvèrent alors, mais plus violente, la commotion électrique déjà ressentie lorsque leurs doigts s'étaient effleurés sur le volume que rapportait Paul.
Il pressa celte main fine, aux doigts longs et minces, et la soulevant un peu il y posa ses lèvres frémissantes.
La fille de Périne devint pâle comme une morte et ferma les yeux; — tout son sang affluait au cœur.
Paul se sentit envahi par un délire soudain qui lui Ut presque peur,
11 s'éloigna brusquement, franchit d'un seul élan les degrés de l'embarcadère, et bondit dans sa barque dont il détacha l'amarre.
Ceci fait, il se retourna.
Debout sur le haut de la berge, Marthe encore un peu pâle et la main appuyée sur le côté gauche de la poitrine, le regardait.
D'un geste timide, il la salua.
La jeune fille lui rendit ce salut en inclinant la tête.
Saisissant alors les avirons Paul mit en mouvement le bachot qui fila dans les roseaux.
Marthe, un sourire aux lèvres, le regardait s'éloigner.
— Qu'est-ce donc que j'éprouve? — se demanda le fils de Raymond. — Il me semble que ma poitrine est trop étroite pour contenir mon cœur qui bat à se briser. — Je suis heureux comme je ne l'ai jamais été, et cependant je souffre... — Ce sentiment inconnu qui s*empare de moi, quel est-il? — Est-ce cela qu'on appelle amour?
L'embarcation atteignait l'extrémité du petit bras.
Au moment de tourner, Paul jeta un dernier coup d'œil sur l'endroit qu'il venait de quitter.
Ce coup d'œil chercha la jeune fille et la trouva.
Elle était encore là, le regardant toujours.
Le cœur de plus en plus rempli d'une ivresse inconnue de lui jusqu'alors, Paul remonta le grand bras de la Marne, atteignit le remisage de son bateau qu'il amarra solidement, réunit ses outils de pêche en un seul faisceau, serra ses pots de terre et ses boîtes de fer-blanc, prit son sac en filet dans lequel il introduisit la superbe brème capturée en dernier lieu, et très joyeux, très fier, il s'engagea sur le chemin qui conduisait à la petite villa.
Madeleine le guettait depuis le seuil.
— Six heures sonnées ! — lui cria-t-elle du plus loin qu'elle le vit. — Dépêchez-vous donc, monsieur le pêcheur, que je prépare votre friture... si vous en avez une... ce qui n'est pas bien sûr...
— Ah I tu crois ça ! — répliqua Paul en riant.
— Dame! il me semble... un apprenti pêcheur...