III. Z
— Eh bienl regarde ce qu'il t'apporte, l'apprenti pêcheur.
En même temps le jeune homme étalait le contenu de son filet devant la vieille servante, qui poussa une exclamation de surprise,
Elle n'en croyait pas ses yeux.
— G'est-il bien Dieu possible !! — fit-elle ensuite. — Il a dévalisé la Marne!... En voilà du poisson pour de vrai!! — Et vous avez péché ça tout seul?
— Nous étions deux... Ma ligne et moi.
— Eh bien ! pour votre récompense je vais vous apprendre une nouvelle qui vous fera plaisir... — Nous aurons quelqu'un à dîner..,
— Fabien... — s'écria Paul — Je lui avais écrit...
— Ce n'est point M. de Chatelux...
— Mon père, alors ?
— Oui.
— Gomment le sais-tu?
— Il a envoyé une dépêche que je me suis permis de lire... — il arrivera par le train de six heures et demie... — Vous n'avez que le temps de courir le chercher à la gare.
— J'y vais... — Ah! oui, ma vieille Madeleine, voilà une bonne nouvelle !
S'étant débarrassé de ses outils de pêche, Paul prit sa course dans la direction de la rivière, sauta dans son bateau, et dix minutes plus tard il était à
la gare de Saint-Maur où il embrassait son père qui descendait du train.
Raymond, après avoir fait de nombreuses courses dans Paris, n'avait pu résister au désir d'aller voir son fils.
Il arrivait juste à l'heure indiquée par sa dépêche.
Après avoir répondu avec effusion aux étreintes de Paul, il le regarda très attentivement et il lui sembla que, depuis deux jours qu'il ne l'avait vu, l'apparence extérieure s'était déjà modifiée d'une façon satisfaisante.
Le jeune homme raconta dans tous ses détails la pêche miraculeuse à laquelle nous avons assisté, mais il eut grand soin de ne pas dire un seul mot de son entrevue avec l'inconnue mystérieuse.
Pourquoi?...
La Marne fut traversée et le père et le fils gagnèrent l'habitation où Madeleine préparait leur repas.
La brave servante manifestait le débordement de sa joie par de vieux refrains du tëtnps de sa jeunesse chantés d'une voix chevrotante,
La présence de Raymond allait reconstituer pour elle son cher intérieur de la rue Saint-Louis-en-l'Ile, et elle tenait à fêter cette première réunion en présentant aux deux convives un véritable dîner de gourmets.
Elle y réussit.
La friture de gardons était dorée à point.
La brème en matelote largement épicée aurait réveillé l'appétit d'un agonisant.
Enfin l'entrecôte Bercy, d'où s'échappait un excitant parfum d'échalotes et de fines herbes, pouvait rivaliser avec les produits culinaires des meilleurs restaurants du Boulevard.
Le dîner fut gai, quoique Raymond eût annoncé qu'il lui faudrait retourner le soir même à Paris ; mais la promesse faite par lui de revenir à bref délai rendait moins pénible l'idée de la séparation.
Cette séparation eut lieu vers dix heures.
Raymond embrassa son fils, qu'il ne voulut point autoriser à le reconduire, serra la main de Madeleine et partit.
Paul, qu'une journée très active avait nécessairement fatigué, se mit au lit aussitôt après son départ.
Nous n'étonnerons point nos lecteurs en affirmant que, malgré sa fatigue, il ne dormit guère.
Dans un état de demi-assoupissement, qui n'était ni la veille absolue ni le sommeil complet, il rêva de la Fée aux Saules; — c'est ainsi qu'il appelait la jeune fille dont il ignorait le nom, mais dont l'image remplissait sa pensée.
— Je veux la revoir, — murmurait-il. — Je la reverrai... Demain je retournerai à la pêche... J'atta-
cherai ma barque au même endroit sous les saules...
— Elle viendra sans doute lire au bord de l'eau... — Pourquoi ne désirerait-elle point ma présence comme j'ai soif de la sienne?... — Il me semble que mon cœur lui appartient tout entier et pour toujours...
— Pourquoi ne me donnerait-elle pas, en échange, une part du sien?
Puis il se posait ces questions, auxquelles naturellement il ne pouvait répondre :
— Est-ce une jeune fille?
» Est-elle mariée ?
» Est-elle veuve?
» Elle porte des vêtements noirs. — De qui estelle en deuil? — Est-ce d'un père? est-ce d'un mari ?
Et mille pensées confuses s'entre-choquaient dans l'esprit fiévreux du jeune homme, et son imagination bâtissait des châteaux en Espagne, comme il arrive toujours au début d'un premier amour, et même bien souvent d'un second.
A la pointe du jour seulement il s'endormit tout à fait, mais d'un sommeil agité, peuplé de songes où passait et repassait sans cesse le visage adorable de Marthe.
Si le fils de Raymond gardait dans sa mémoire, et surtout dans son cœur, le souvenir de l'entrevue à laquelle nous avons assisté, ce souvenir n'était ni
moins présent, ni moins précieux, à l'esprit et au cœur de Marthe.
Elle aussi pensa tout le jour au jeune pêcheur inconnu. — Elle aussi, elle en rêva toute la nuit, et de même qu'il se disait : — Je veux la revoir ! elle murmurait :
— Je serais bien malheureuse s'il fallait ne plus le revoir! ! — Pourvu qu'il revienne !
A huit heures du matin Paul se leva, s'habilla et descendit.
Madeleine était déjà, malgré son âge, debout depuis longtemps, et elle avait préparé le premier déjeuner du jeune homme.
Paul mangea peu et, des qu'il eut fini ce frugal repas, prit son chapeau.
— Vous sortez... déjà? -- s'écria la vieille servante un peu surprise.
— Gomme tu vois, ma bonne Madeleine...
— Où pouvez-vous aller si matin?
— Renouveler ma provision d'amorces...
— Vous comptez donc pêcher encore aujourd'hui?
— Mais, certainement!... aujourd'hui, demain, et tous les jours...
— Alors, ça devient une passion, la pêche?
— C'est au moins pour moi un plaisir très vif...
— Mon bon Dieu, qu'est-ce que nous allons faire de tout le poisson que vous prendrez?...
— Je le mettrai dans le compartiment percé de trous du bateau.,, il s'y conservera vivant...
Puis le jeune homme, muni de son pot à vers rouges et de sa boîte de fer-blanc, traversa la rivière pour aller faire ses emplettes chez Tardif, le marchand d'outils et d'accessoires de pêche.
Ce n'était pas là, d'ailleurs, le seul motif de sa sortie matinale.
Il voulait tâcher de savoir quelle était la jeune femme avec qui, la veille, il avait causé. — Là Fée aux Saules...
Près du bateau de blanchisseuses où il avaitamarré son bateau, il rencontra le patron du restaurant de rîlequilui demanda, en le saluant :
— Eh bien, monsieur, êtes-vous content?... Avezvous fait une bonne pêche, hier?
— Ma foi, je n'ai pas à me plaindre, et plus d'un pêcheur émérite aurait pu jalouser l'heureuse chance du pêcheur novice...
— Où vous étiez-vous placé?... Sur les trains de bois, sans doute?
— Non, — en face.
— Ah ! ah !... le long des saules du Petit-Castel... entre les deux bras de Marne...
— C'est celamême... —J'avais attaché mon bateau à l'un des saules de la propriété que vous nommez le Petit-Castel... — A qui appartient-elle, cette pro-
priété? — ajouta Paul, charmé du tour que prenait la conversation.
— Je ne saurais vous le dire...
— Comment, vous, fixé dans le pays!...
— Je sais bien à qui elle appartenait, mais elle a été vendue, et depuis peu de temps elle est habitée par l'acquéreur... Un étranger, à ce qu'on prétend... Voilà l'unique renseignement qu'il me soit possible de vous donner...
— Vous ignorez jusqu'au nom de cet étranger?
— Absolument.
Paul poursuivit son chemin en se disant que ce qu'il ne pouvait pas apprendre là, il l'apprendrait ailleurs.
En conséquence, au lieu d'aller chez Tardif il déposa dans une touffe d'herbes, au bord de l'eau, les récipients dont il s'était muni, et gagna la route de Gravelles qui devait le conduire en face de la propriété.
Il la reconnut facilement, mais la grille et la petite porte étaient closes et, à droite ou à gauche, aucune habitation dont il put questionner les habitants.
U restait sur la route, immobile et fort déconfit, et au bout de quelques minutes il allait prendre le parti de se retirer lorsque la porte bâtarde s'ouvrit, et un homme vêtu en ouvrier sortit du parc.
Paul alla vivement à lui, et lui dit :
— Youlez-vous, monsieur, avoir la complaisance de m'apprendre à qui appartient la propriété dont vous sortez?
— Je vous l'apprendrais bien volontiers, monsieur, si je le savais... — répondit l'ouvrier en riant ; — mais je ne lésais pas...
— Vous y travaillez, cependant...
— Oui, depuis avant-hier...
— Et vous ignorez le nom de celui qui vous emploie?
— Celui qui m'emploie est un entrepreneur, M. Demichel... je ne connais que lui ..
— Au moins, vous avez vu le propriétaire ?...
— Ni vu, ni connu... — Il n'y a là dedans, pour le quart d'heure, qu'une jeune personne, demoiselle ou dame... Mais, par exemple, jepuis bien jurer que je n'en ai jamais rencontré et que je n'en rencontrerai jamais de pareille ! Oh! quant à çà, une vraie tête de sainte Vierge ou d'ange, comme dans les tableaux en peinture...
— Est-ce la maîtresse de la maison ?
— Peut-être oui, peut-être non... peux pas vous dire...
Paul comprit que de ce côté non plus il n'y avait rien à apprendre, et remercia l'ouvrier qui s'éloigna.
— Allons, — pensa le jeune homme, — il faut compter sur le temps et sur le hasard pour me ren-
seigner... — Questionner les gens plus longtemps ne me mènerait h rien et serait ridicule...
Rebroussant aussitôt chemin, il courut chercher ses boîtes à amorces dans la touffe d'herbes où il les avait déposées, alla chez Tardif se munir de vers rouges et d'asticots, et se dirigea vers la maisonnette où son déjeuner l'attendait.
Il lui tardait de retournera sa place dépêche, non pour y capturer quelque brome géante ou quelque brochet monstre, mais dans l'espoir d'y revoir l'enchanteresse qui lui était apparue la veille.
Aussi mit-il les morceaux doubles, et aussitôt après avoir terminé il se rendit à son poste, sous les saules, amorçant sa ligne et la jetant à l'eau, mais sans presque regarder si le poisson mordait.
La pêche ce jour-là, pour lui, n'était qu'un simple prétexte lui permettant de rester en sentinelle le long des berges du petit parc.
Jacques Lagarde avait dit à Pascal qu'il fallait redoubler d'activité pour que l'installation 'dans l'hôtel de la rue Miromesnil pût avoir lieu avant la fin des huit jours demandés par les décorateurs et les tapissiers au secrétaire du docteur Thompson.
Pascal s'était empressé de prendre des mesures
radicales dont la principale consistait h répandre l'argent sans compter.
Il espérait gagner deux jours.
En effet, peu de choses restaient à faire.
Le nombre des ouvriers avait été doublé, et le travail marchait avec une rapidité presque invraisemblable.
Le libraire-bouquiniste Antoine Fauvel s'était montré d'une scrupuleuse exactitude.
Le lendemain de la visite du docteur Thompson à la rue Guénégaud, il apportait la collection de livres de science destinés à garnir les rayons des corps de bibliothèque de l'hôtel,
Jacques le reçut d'une façon particulièrement aimable, lui paya la somme convenue, et lui demanda si bientôt il serait en possession des volumes rares et précieux dont il avait parlé.
Fauvel promit de l'avertir aussitôt que ces volumes se trouveraient entre ses mains.
Le docteur Thompson parut se contenter de cette promesse.
Il lui fallait le Testament rouge à tout prix, mais il comptait bien l'avoir à bon compte, c'est-à-dire sans bourse délier, et il laissait aller les choses, se gardant de rien brusquer.
Jacques avait surveillé les derniers travaux de la rue Miromesnil.
Il lui fallait maintenant songer à ceux du Petit- Castel.
Là était pour lui le point capital.
Aussi, dès le lendemain il partit pour Saint-Maur afm de voir Marthe et de s'assurer par ses propres yeux que les ouvriers de l'entrepreneurDemichel ne perdaient pas leur temps.
Lorsqu'il y arriva il eut le plaisir de constater que tout marchait aussi vite que possible, plus vite même qu'il n'aurait osé le prévoir et l'espérer, et l'entrepreneur lui-même, qui se trouvait là, lui promit que sous trois jours tout serait terminé si le tapissier de Paris, auquel il avait écrit d'envoyer un ouvrier pour capitonner les portes, ne se mettait pas en retard.
Marthe était enchantée de la visite du docteur Thompson pour lequel elle éprouvait, nous le savons, autant de sympathie que de reconnaissance ; — avec une expansion candide elle lui témoignait le plaisir qu'elle avait à le voir.
— Moi aussi, je suis heureux, bien heureux de me trouver auprès de vous, chère enfant, — répliqua le médecin. — J'ai pour vous l'affection la plus tendre... la plus paternelle... et vous savez pourquoi... — ajouta-t-il en étouffant un soupir de commande.
Puis il demanda:
— Comment avez-vous passé ces deux jours?
— Mais très bien...
— Point d'ennui?...
— Pas un seul instant d'ennui, quoique madame
Angèle, si bonne pour moi, me manque beaucoup, j'en conviens...
— Qu'avez-vous fait de votre temps?
— Je me suis promenée, j'ai regardé travailler les ouvriers et je suis allée lire dans le parc...
— Vous avec donc des livres?
— J'en ai trouvé quelques-uns dans la petite bibliothèque de la villa.
La fille de Périne se garda bien de parler de l'incident un peu romanesque de la veille, de son livre tombé dans le bateau du jeune pêcheur, ni de l'entrevue qui avait été le résultat de cet incident.
— Votre isolement ne seraplus désormaisdelongue durée, ma chère enfant, — reprit Jacques, — Tennui n'aura pas le temps de se glisser dans votre existence trop monotone... — d'ici à deux jours vous viendrez habiter Paris avec nous.
Marthe, enapprenantcettenouvelle, sentit son cœur se serrer.
— Déjà!... — s'écria-t-elle naïvement.
— En êtes-vous donc fâchée ? — demanda Jacques très surpris de cette exclamation.
La jeune fille avait eu le temps de se remettre.
— Vous ne pouvez croire que j'en sois fâchée... — répliqua-t-elle. — Seulement, d'après ce que vous m'aviez dit, je ne m'attendais pas à une installa-
lion si prompte... Je pensais qu'ily avait beaucoup à faire à Paris.
— Vous ne vous trompiez pas, mais tout a marché vite, grâce aux soins et à la surveillance incessante de Pascal Rambert, mon secrétaire. — Votre chambre est prête, et si l'hôtel n'était pas encombré d'ouvriers de toute sorte qui en rendent le séjour fort désagréable, je vous aurais ramenée aujourd'hui même avec moi...
L'orpheline devint un peu pâle.
— Partir si vite ! — se disait-elle. — Alors je ne le verrai plus...
— Mais il ne vous faudra maintenant qu'un peu de patience, — poursuivit Jacques; — après-demain, selon toute apparence, vous rejoindrez ma cousine Angèle...
— Je serai ravie de l'embrasser... — Mais laissezmoi m'occuper de vous, monsieur le docteur. — Avez-vous déjeuné ?
— Non, et j'ai compté que nous déjeunerions ensemble...
— Alors, je vais envoyer Mariette courir aux provisions...
— Inutile...
— Gomment ?... — Il n'y a presque rien ici...
— Peu importe... — j'ai décidé que nous irions tous deux prendre notre repas dans un restaurant des
environs... — Ce sera pour vous une distraction...
— Vous êtes trop bon pour moi, monsieur le docteur...
— On ne saurait l'être trop... — Vous êtes digne de la plus grande affection, chère enfant... ma chère fille...
En prononçant ces derniers mots, Jacques|Lagarde avait pris les mains de l'orpheline.
Il l'attira doucement à lui et posa ses lèvres sur son front.
C'était la première fois que le médecin se permettait une caresse.
Marthe se sentit heureuse de cette nouvelle marque d'attachement.
Le docteur venait de l'appeler sa fille.
Dans le baiser qu'elle recevait elle voj'ait le baiser d'un père retrouvant en elle la vivante image de l'enfant adorée qu'il avait perdue.
Telle était l'impression de Marthe.
Celle de Jacques fut toute différente au moment où ses lèvres touchaient le front de la jeune fille.
Le contact de cette chair virginale le fit tressaillir. — Il lui sembla que son sang devenait plus chaud, que son cœur battaitplus vite et qu'une sorte d'ivresse montait à son cerveau.
Ce vertige n'eut d'ailleurs que la durée d'un éclair.
Jacques repoussa doucement Marthe et la regarda avec une sorte de terreur.
— Je vais m'apprêter... — dit l'orpheline.
— C'est cela, chère enfant... — Je vous attendrai
— Et ne vous impatientez pas... — Je ne vous ferai pas attendre...
L'orpheline sortit.
Tandis qu'elle se dirigeait vers la porte, Jacques la suivit des yeux.
Quand elle eut refermé derrière elle, il murmura presque inconsciemment ces mots, qui renfermaient tout un monde de pensées :
— Elle est belle à faire peur ! !...
En ce moment un bruit de cloche résonna vigoureusement dans la cour.
On sonnait à la grille.
Un ouvrier, quittant le mortier qu'il était en train de gâcher, alla ouvrir.
Sur le seuil se tenait un jeune homme paraissant avoir dix-huit ou dix- neuf ans. — Ce jeune homme, coiffé d'un feutre mou, tenait à la main un petit paquet.
— Bonjour... — dit l'arrivant à l'ouvrier qui venait de lui ouvrir. — C'est bien ici la maison que l'on nomme lePetit-Castel ?
— C'est bien ici...
— Eh ! bien, alors, je suis à destination, ce qui fait mon affaire...
Et le jeune homme entra dans la cour.
Jacques Lagarde, d'une fenêtre du rez-de-chaussée avait vu ce qui se passait et entendu ce court dialogue.
Il sortit.
— Vous demandez quelque chose, mon ami?... — dit-il au nouveau venu.
— Oui, monsieur... je demande le Petit-Castel, et paraîtrait que j'y suis arrivé ?
— En effet... — Qu'y venez-vous faire?
— Je viens de la part de M. Barbiu, tapissier, mon patron, pour exécuter ici un travail de mon état.
— Ah! oui... des portes à capitonner...
— C'est bien ça.
— Malheureusement l'entrepreneur n'est point là pour vous donner les explications nécessaires... il ne sera de retour que dans une heure.
— En ce cas, je vais poser mes outils n'importe où... j'irai déjeuner et je reviendrai...
— Ne vous mettez pas en retard, il s'agit d'une besogne pressée.
— Soyez paisible... — Le temps de manger un morceau, arrosé d'un verre depicolo,etjerapplique...
Le jeune homme posa son petit paquet sur l'appui d'une fenêtre, salua et se retira.
Marthe reparut, prête à sortir, — son chapeau sur sa tête, ses gants aux mains.
Jacques Lagarde lui offrit sou bras et tous deux prirent le chemin du restaurant de l'île où nous avons déjà conduit le lecteur.
Quand ils y arrivèrent, la petite table de l'une des tonnelles se trouvait occupée par un jeune homme et une jeune fille.
Le jeune homme n'était autre que l'ouvrier tapissier qui venait de se présenter au Petit-Castel.
En reconnaissant le monsieur à qui il avait parlé et pour le compte de qui, sans doute, il allait travailler, il le salua et lui dit :
— Vous venez faire comme nous, monsieur?
— Oui... — répondit Jacques. —Vous voyez...
Et il alla se placer avec Marthe dans un bosquet voisin.
— Virginie, tu as commandé ?... — fit le jeune tapissier en s'adressant à sa compagne.
— Oui, et n'aie pas peur... j'ai commandé quéq' chose de bien... un petit repas vraiment chic... — y aura de la friture...
— Bravo!... — D'abord, moi, je l'idole, la friture !...
— Ah! comme c'est joli, ici, crois-tu? — reprit Virginie — Je voudrais que tu aies de l'ouvrage de ces côtés-ci pour plusieurs jours... — j'apporterais
mes confections et, en t'attendant, je tirerais l'aiguille sous les grands arbres...
— Oui, ma Ni-nie, mais par malechance je n'ai qu'un travail d'une journée.. . Une journée et demie au plus... — Seulement, si t'es bien sage, demain nous viendrons de bonne heure, nous déjeunerons encore ici, et quand j'aurai fini de bûcher, nous irons faire une partie en bateau sur la rivière...
— C'est cela... adopté!... La promenade en bateau, c'est mon rêve I... ;
— Dis donc, Ni-nie?...
— Quoi, Médée?
— Si nous prenions un apéritif avant de déjeuner?... — Que penserais-tu d'une petite verte?
— Oh! Médée, tu sais, pas de bêtises! — répliqua vivement la jeune fille... — En mangeant, tout ce que tu voudras... Mais pas d'absinthe, pas de liqueurs... — Toi qu'es si gentil à jeun, quand tu bois des alcools tu deviens mauvais comme un âne rouge...
— Suffit! suffit, Ni-nie! — En v'ia assez! — N'en parlons plus...
Un garçon et une servante venaient apporter le déjeuner commandé par mademoiselle Virginie et, en même temps, prendre les ordres de Jacques Lagarde.
Amédéeet sa compagne commencèrentleur repas.
En ce moment un vieux bateau disloqué aborda rîle, et de ce bateau descendit un jeune homme tenant sur l'épaule un filet de pêche dans lequel frétillaient des myriades de gardons et de goujons.
C'était La Fouine, de son nom de famille Jules Boulenois.
Jacques Lagarde le reconnut du premier coup d'oeil et lui dit, lorsqu'il passa près du bosquet où il se trouvait avec Marthe :
— Eh bien, philosophe, toujours à la pêche à ce qu'il paraît?
— Toujours, m'sieu, — répondit La Fouine. Puis il ajouta, en montrant son filet plein :
— Et ça a mordu, ce matin, un peu gentiment ! — Ghançard comme un vrai Bidard!
En entendant la voix du pêcheur, Amédée, l'ouvrier tapissier, s'était retourné vivement pour regarder celui qui parlait,
— Boulenois î... — s'écria-t-il. — Ah ! par exemple, elle est forte, celle-là !
La Fouine, à son tour, jeta les yeux sur le bosquet ou on venait de prononcer sonnom, poussa une exclamation joyeuse, courut au tapissier et lui serra la main.
— Amédée! — fit-il ensuite,— Amédée Duvernay! — Si je m'attendais!... Ah! par exemple, elle est bien bonne l...
Jacques Lagarde eut peine à réprimer un mouvement de surprise.
Ce nom d'Amédée Duvernay venait de lui apprendre qu'il se trouvait de nouveau en présence de l'un des jeunes gens nés le 10 mars 1860 dans le sixième arrondissement de Paris, et inscrits sur le testament du comte de Thonnerieux.
— Parole d'honneur, mon vieux camarade, je suis bigrement content de te voir! — poursuivit Jules Boulenois en serrant de plus en plus fort la main d'Amédée. — Il y a six mois, au moins, qu'on ne s'est rencontré et qu'on n'a trinqué ensemble I... Gomme ça, te voilà en ballade par ici.. .
— Je viens pour un travail... — répliqua le tapissier — C'est mon patron qui m'envoie, et avant de m'y mettre, je casse une croûte... — tu prendras bien un verre avec nous...
— Un et même deux, mon vieux !... — Est-ce que vous avez commandé de la friture au mastroquet?...
— Mais, bien sûr!... — répondit mademoiselle Virginie.
— Elle n'est peut-être pas encore dans la poêle... — reprit La Fouine, — c'est moi qui vais vous l'offrir... vous serez sûrs de la manger fraîche et, si ça vous est égal, je déjeunerai avec vous...
— Ça nous fera plaisir... — dit Amédée, en se re-
culant pour faire place àcôté de lui à Jules Boulenois.
Le propriétaire du restaurant de l'île arrivait en ce moment près d'eux, passant son inspection de maître de maison.
La Fouine l'appela :
— Eh ! dites donc, patron, — fit-il en lui montrant son poisson — neuf livres à soixante- quinze, total : six francs quinze sous... — Prenez le paquet et faites-nous confectionner une friture épatante!... — C'est moi qui la paye... — Et qu'on mette un couvert de plus, avec du vin bouché, s. v. p.
— On va vous soigner ça, mossieu La Fouine.,. Le restaurateur prit le filet et s'en alla en riant,
tandis qu'un garçon s'empressait d'ajouter un couvert...
— Comme ça, mon vieux, — reprit Jules Boulenois, — lu viens par ici pour faire ton métier... — As-tu du travail pour longtemps?
— Pour aujourd'hui et demain, pas plus...
— Et tu retourneras ce soir coucher à Paris?...
— Bien entendu, à moins que tu n'aies un petit pied-à-terre à m'offrir...
— Oh! moi, tu connais mon système... — payer un loyer, c'est du luxe .. — On y va de sa monnaie et qu'est-ce qu'on a sur sa tête? un plafond blanchi à la chaux.,. — J'aime mieux le plafond de la nature avec son illumination d'étoiles... •— La nuit je
pêche, et le jour je pique un sommeil sur la belle herbe fraîche qui sent bon.. .
— Toujours le même! — Ah ça, mais, quand donc seras-tu raisonnable?
— Raisonnable!... — Je le suis plus que quiconque, puisque je fais des économies de logement! — A ta santé, mon vieux 1... à la vôtre mam'selle !...
Les trois verres se choquèrent.
La Fouine reprit :
— Et où vas-tu travailler?
— A deux pas d'ici, dans une maison qu'on appelle le Petit'Castel...,
— Connu. — Une propriété très chic! Je vois ça en péchant, moi... — C'était à vendre... On a donc acheté?...
— Paraîtrait, — répondit Amédée, — et je crois bien que c'est le nouveau propriétaire qui déjeune en compagnie d'une dame dans le bosquet voisin...
YI
Jules Boulenois se pencha, de manière à jeter un coup d'oeil sur le berceau désigné par Amédée.
— Ce particulier-là... — dit-il ensuite, — je le connais... je l'ai déjà rencontré une fois... nous avons jaboté ensemble... — Point piquée des hannetons, la jeune dame ! — J'en ai pas souvent vu dépareille!... — Sans vous offenser, mam'selle, et sans comparaison I — ajouta-t-il en saluant Virginie.
— Ça doit être sa fille... — répliqua celle ci en regardant Marthe. — Ahl elle est rudement belle!...
— Je te crois qu'elle l'est ! — appuya Médée avec conviction.
— On ne te demande pas ton avis, à toi ! — fit mademoiselle Virginie avec une moue significative. — Mange et bois... ça vaudra mieux que de te don-