‹ La fee des saulesChapitre 8 sur 8 · III · texte numérisé non relu

III

même s'il en devait résulter pour toi une contrariété passagère..,

— Quel est ce projet, père?

— .ïe veux consulter au sujet de ta santé.

— Consulter un médecin!. .

— Oui, un médecin très savant... très habile... un spécialiste américain qui vient d'arriver à Paris où il ouvre un cabinet de consultation et donton dit déjà le plus grand bien... — Je l'ai vu... je lui ai parlé de toi.

— Ah! ça, père, décidément tu me crois donc malade?

— Malade, certes non, cher Paul, mais ta santé est délicate, tu en conviens toi-même, et tu dois trouver tout naturel que je cherche les moyens de la raffermir et de donner à ta constitution la vigueur qui lui manque... — Sans cela, serais-je un bon père ?

— Tu es le plus parfait des pères et le meilleur des hommes!... — s'écria Paul en jetant ses deux bras autour du cou de Raymond. — Je suis prêt à t'obéir en toutes choses... à aller avec toi chez ce docteur américain...

— Et tu suivras ses conseils?

— Oui.

— Tu te soumettras au régime qu'il prescrira?

— Je m'y soumettrai.

— Tu prendras même ses médicaments s'il en ordonne?

— De grand cœur!... Quand ce ne serait que pour te satisfaire...

— Ah ! cher enfant* quelle joie tu me causes I , . .

— C'est à Paris qu'il demeure, m'as-tu dit, ce médecin?

— Oui.

— Eh bien! rien ne m'empêchera d'aller d'ici à ses consultations, s'il a besoin de me voir plusieurs fois.

— Tu iras, tu me le promets ?

— Je te le jure.

— Alors, ce soir, après dîner, nous partirons ensemble pour Paris... — Nous nous rendrons tous deux, demain matin, chez le docteur, et il t'indiquera les jours où tu devras retourner chez lui.

— Ces jours-là, je serai exact. — Mais craignaistu donc que l'idée de voir un médecin ne m'effraye et que j'aie de la répugnance à te satisfaire ?

— Je craignais d'être obligé d'user de mon autorité sur toi.

— Tu vois que j'étais prêt d'avance à la soumission. — Ta visite, décidément, m'a fait le plus grand bien. — Allons déjeuner, j'ai faim.

En affirmant qu'il se sentait de l'appétit, Paul mentait encore, mais il ne voulait point affliger son père en lui laissant voir à quel point la souffrance morale avait eu sur le physique une influence funeste...

Il craignait en outre de provoquer de nouvelles questions et s'efforçait de paraître gai.

Raymond était trop clairvoyant pour se laisser prendre à cette gaieté factice.

Paul ne pouvait le convaincre de sa sincérité.

Le pauvre père avait l'absolue conviction que son fils lui cachait une douleur secrète, minant sourdement sa santé.

Ajoutons qu'il ne doutait point d'arriver, un peu plus tôt un peu plus tard, à pénétrer le mystère.

La journée s'écoula, rapide, sans le moindre choc entre le père et le fils.

Madeleine se sentait heureuse.

Il lui semblait se retrouver à l'époque où aucun nuage n'assombrissait le ciel de la famille qu'elle regardait comme la sienne.

Raymond la mit au courant du projet formé par lui de conduire Paul chez un médecin, projet qu'elle ne pouvait manquer d'approuver de toutes ses forces.

Le soir elle conduisit presque joyeusement ses chers maîtres à la gare, et se sépara d'eux en disant au jeune homme:

— A demain, monsieur Paul... — je vous préparerai un bon dîner...

Fromental et son fils rentrèrent assez tard à Paris, dans leur demeure de l'île Saint-Louis où le jeune homme, — nous le savons, — occupait une chambre indépendante de l'appartement de son père ; appartement dont il possédait néanmoins une clef.

Une fois seul, Paul retomba fatalement dans ses préoccupations habituelles.

Il se mit au lit et son sommeil fut hanté par des rêves effroyables.

Ces rêves lui montraient, à peine distinct dans la nuit sombre, le Petit-Castel enfoui sous les vieux arbres qui l'entouraient.

2i2 LA FEE DES SAULES

Soudain une lueur éclatante jaillit au milieu des ténèbres.

Un formidable incendie venait de s'allumer, des langues de feuenveloppaientla villa métamorphosée en brasier. — Tout s'écroulait, et sous la voûteformée par les flammes une ombr^ blanche se débattait.

Cette ombre, c'était Marthe. — Marthe prêle à mourir dans le plus effroyable des supplices, et dont la voix l'appelait sans qu'il fût possible de s'élancer à son secours.

Paul se réveillait alors en sursaut, baigné d'une sueur froide, oppressé, tremblant.

Saisi de nouveau par un sommeil fîèT^eux, lePetit- Castel lui réapparaissait sous un aspect tout différent, mais non moins lugubre...

Ce n'était plus le feu, cette fois, c'était le sang.

Les murs étaient couverts'de taches rouges, comme les murailles d'un abattoir ou d'un charnier, et par l'une des fenêtres de la maison sinistre Marthe tentait de s'échapper, vêtue d'une robe blanche tachée de sang, mais elle retombait expirante et Paul se réveillait encore, mouillé par de nouvelles sueurs froides et torturé par la même oppression.

Toute celte longue nuit fut pour lui un véritable martyre; — à l'aube seulement il lui devint possible, pendant une ou deux heures, de prendre un peu de repos.

Raymond, aussitôt après s'être séparé de son fils, s'était enfermé chez lui et il avait remercié Dieu.

Un sentiment complexe causait cette reconnaissance.

Malgré sa conviction que le désir de Paul de ne point s'éloigner de Port-Créteil se rattachait au secret qu'il soupçonnait, il était heureux de la détermination du jeune homme de ne pas quitter de sitôt la campagne.

Au moins ainsi l'enfant ne pourrait s'apercevoir des continuelles sorties nocturnes de son père, s'en étonner, les commenter.

Avant qu'il revînt à Paris, la situation ne serait plus la même ; — on pouvait du moins le croire.

Fromental adorait son fils.

N'ayant ici bas que lui à aimer, il avait mis en lui toutes ses espérances, toute sa vie.

Le brusque changement qu'il remarquait dans l'apparence du frêle adolescent lui causait une indicible épouvante.

Par moments il croyait voir son enfant mort, étendu dans un cercueil sur lequel des fossoyeurs laissaient retomber des'pelletées de terre...

En vain appela-t-il à lui le sommeil. — Le sommeil ne vint pas.

Il sauta en bas de son lit sur lequel il s'était jeté, ouvrit une fenêtre et s'accouda h l'appui de fer du

balcon, espérant que l'air rafraîchi de la nuit lui apporterait un peu de calme.

Le calme ne vint pas plus que n'était venu le sommeil.

La fièvre brûlait ses veines, — ses tempes battaient, — sa gorge était sèche, — des pensées de plus en plus sombres ne cessaient de traverser son cerveau.

— Il faut que je marche... — se dit-il, — le mouvement seul peut triompher de ce malaise moral qui m'anéantit...

Raymond s'habilla rapidement.

L'aube allait bientôt paraître.

Il sortit, gagna les quais et, la tête basse, se mit à marcher au hasard, essayant de changer le cours de sa pensée en se préoccupant uniquement de la nouvelle mission qui lui incombait : — Trouver et livrer à la justice le bouquiniste Antoine Fauvel, le receleur des voleurs de livres.

A cette heure ultra-matinale Paris était désert.

C'est à peine si dans sa promenade Fromental rencontra de loin en loin quelques noctambules attardés à côté desquels il passait sans les voir.

Absorbé dans ses réflexions, il allait toujours droit devant lui, sans but.

Au moment où les premières clartés de l'aube naissante commençaient à blanchir le ciel du côté

de l'orient, le patron d'un lourd bateau de transport pour les vins, qu'on avait fini de décharger la veille sur le port de l'entrepôt, vint réveiller ses hommes d'équipe qui, selon l'habitude marinière, couchaient dans la cabine ménagée à l'arrière du chaland bourguignon.

Une passerelle en planches conduisait du quai au bateau.

Il la franchit, et heurtant des poings à plusieurs reprises la porte de la cabine, il cria de toutes ses forces, car il avait affaire au lourd sommeil de gens fatigués.

— Holà! ho ! — les enfants ! — Debout! — Il est l'heure et voici le jour!

A cet appel des grognements inarticulés se firent entendre.

Ces grognements constituaient sans doute une réponse, et un instant après la porte s'ouvrit.

Trois solides gaillards, bâillant, se détirant, se frottant les yeux, montèrent sur le pont.

— Est-ce que nous sommes en retard, patron? — demanda l'un d'eux, en situant l'homme qui les avait réveillés.

— Non, mon gas, mais il est temps de se tenir prêt pour pincer le remorqueur... — Il commence son service à quatre heures précises...

— Alors nous levons l'ancre ?

— Oui, parez tout... — Une seule amarre au toquet du chaland qui se trouve devant nous... — la grande amarre dans le bachot, tout prêt avec les avirons aux tolets pour aller s'embosser au remorqueur... — Il est trois heures passées, faites vite!

— As pas peur, patron, on sera prêt. .. — répondit le marinier interpellé, puis il ajouta, en s'adressant à ses collègues : — Allons-y, mes petits vieux !... — Toi, Jolivet, pousse le bachot à l'avant, qu'on y laisse couler l'amarre.

— On? y va, camarade, — le temps de se fourrer un pruneau dans le pertuis des badingoinces.

Et, tout en parlant, le marin d'eau douce qui répondait au nom de Jolivet tirait de sa poche une blague de peau de mouton dans laquelle il prit une cordelette de tabac à chiquer dont il coupa un bout d'une longueur de quatre centimètres, qu'il introduisit dans le coin gauche de sa bouche.

— Présentement le calorifère est garni, — continua-t-il, — on va se mettre à la besogne.

Il s'avança vers l'arrière du chaland où était amarré le bateau qu'il devait remonter à l'avant.

Tout à coup il s'arrêta, les yeux tournés vers le fond du bachot avec une expression de surprise et de colère,

— Eh bien ! dis donc, toi ! Eh ! le roupilleur ! — Ne te gêne pas! — Paraîtrait que tu prends notre

bachot pour un hôtel meublé où on loge à la nuit!

Ces paroles s'adressaient à un homme étendu au fond de l'embarcation et dormant les poings fermés.

L'homme, réveillé en sursaut par cette interpellation véhémente, se leva d'un bond.

— Hein?... Quoi !... Qu'est-ce qu'il y a?... Qu'estce que c'est?... — bégaya-t-il en se frottant les yeux. »

— Hein? Quoi? — répéta Jolivet en le contrefaisant. — Qu'est-ce que tu fiches là?...

— Parbleu !... vous le voyez bien, mon vieux... — n me semble que ça ne demande pas d'expHcations... Je piquais un sommeil...

— Eh bien! pique-moi une course à cette heure !... — Décanille, et plus vite que ça, vagabond, chenapan! — Si je t'avais pincé là-dedans cette nuit, je t'aurai mis à l'abri, pour sûr...

— Allons... allons... inutile devons émouveretde me dire des gros mots ! je ne l'aurais point mangé votre bachot!... — je suis venu là pour pêcher cette nuit... même que Yoilà mes outils... et comme ça ne mordait pas, je me suis endormi...

— C'est bon... File, et vivement, m'sieu La Fouine...

— Tiens, vous savez mon nom, vous !... — fit le pêcheur surpris en grimpant sur le chaland.

— Ah! tu t'appelles comme ça, toi! — Eh bien,

ça te ressemble... — C'est un sobriquet que je te donnais parce que tu as l'air d'une fouine, mais je ne te connais ni d'Eve ni d'Adam...

Et Jolivet descendit dans le bachot.

Le patron du chaland s'était avancé du côté de La Fouine, car c'était bien Jules Boulenois en personne que nous retrouvons à une assez grande distance de ses lieux de pêches favoris, Joinville et Port-Gréteil, et, l'ayant rejoint, lui disait:

— Yous savez bien, pourtant, mon garçon, que c'est défendu par les règlements de monter la nuit sur les bateaux...

— Oui... oui... je sais parfaitement ça, patron, mais j'avais envie de taquiner la brème celte nuit... et après tout, je ne faisais pas grand mal...

— Un sergent de ville aurait pu vous voir et vous mener coucher au poste...

— 11 aurait toujours bien fallut me relâcher ce matin...

— Enfin, retirez-vous. — Le bateau va démarrer.

— Suffit, patron, on s'en va... à moins que vous ne me permettiez de donner un coup de main aux camarades, pour vous remercier de votre hospitalité...

— Eh bien ! c'est ça ! — fit Jolivet, - vienspar ici, Parisien... tu vas nous aider à lever l'ancre...

— Ça me va, mon vieux, et ça me connaît! — J'en ai démarré plus d'une en haute Seine...

Il s'élança vers les hommes qui déroulaient le câble d'amarre et le laissaient filer dans le bachot et leur vint en aide.

— Comme ça, — reprit Jolivet, — t'aimes la pêche?

— Si je l'aime ?... — C'est ma toquade ! — Mais je vous fiche mon billet que je ne reviendrai pas pêcher de longtemps par ici...

— Pourquoi ça?

— Parce que l'endroit ne vaut rien du tout. Autant pêcher sur la place de la Concorde, du haut de l'obélisque î — Parlez-moi de la Marne!... A la bonne heure !... — Jamais de chou blanc !...

— Faut y retourner, mon vieux î

— C'est ce que je ferai, à moins cependant que je ne veuille tenter un coup en basse Seine, du côté de Suresnes ou d'Argenteuil... — Vous savez, j'aime les voyages, moi... — Je me suis laissé dire que changer d'air formait la jeunesse... et je me forme...

— Stope ! — cria Jolivet — tiens tout prêt le nœud d'amarre...

— Et dépêchons-nous î — ajouta le patron du chaland — le remorqueur sera ici dans vingt minutes.

— Mettons-nous à l'ancre... — dit un des ma:iniers. — Tirons ferme — il y a pas mal de fond vaseux, par ici. — Faut prendre l'autre bachot.

Jii. 17

Jolivet retourna à l'arrière où se trouvait amarré le bateau de l'ancre dans lequel trois hommes descendirent.

Ils détachèrent du chaland l'amarre de l'ancre, la roulèrent au fond du bateau en se hélant dessus pour aller à l'endroit où se trouvait le lourd grappin.

En quelques secondes ils y arrivèrent.

— A nous, maintenant, — dit Jolivet, — et bien ensemble pour avoir plus de force...

Les trois hommes tirèrent ensemble.

L'ancre avait mordu profondément dansai une épaisse couche vaseuse.

Elle résista d'abord, mais elle céda à une seconde tentative et les hommes l'attirèrent à eux.

— Sapristi de sapristi I — s'écria Jolivet, — la

gueuse est plus lourde que de coutume ! 1

— El effet.. — appuya un autre marinier, — Jamais de la vie elle n'a pesé autant que ça.

— Peut-être bien qu'elle amène avec elle un poisson de cent kilog. ! — fit la Fouina en riant.

On tirait toujours.

Les pointes de l'ancre apparurent enûa, et avec elles le corps d'un homme qui s'y trouvait accroché.

— Un nayél — dit Jolivet. — Le diable emporte ce ynaccahée qui nous casse les bras tant il est lourd l

— Qu'est-ce qu'il y a donc là-bas? — demanda le

patron du chaland, voyant les hommes regarder dans l'eau.

— Il y a un particulier nayé qui tient à l'une des griffes de l'ancre.

Le patron lança un juron formidable.

— Eh ! bien mettez-le dans le bateau, — dit-il ensuite, — et on le déposera sur la berge. Nous n'allons pas manquer le remorqueur pour ce paroissien-là! .. — d'autantqu'il n^a plus besoin de rien... — Le Parisien ira faire la déclaration et touchera la prime.

OF New York.

EMILE COLIN — JMl'RIMERIE DE TAGNV

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