III
Quoique Jacques Lagarde et Pascal Saunier fissent contre mauvaise fortune bon cœur et ne voulussent point s'avouer vaincus, la partie dont ils venaient de perdre la première manche après avoir eu tous les atouts en main leur causa dans les premiers moments un découragement extrême, qu'ils ne s'avouaient point l'an à l'autre et que chacun d'eux refusait presque de s'avouer à lui-même.
Mais ce découragement dura peu.
Ainsi que nous venons de l'entendre dire à Jacques Lagarde, il leur restait un moyen de prendre leur revanche, moyen terrible auquel ils avaient provisoirement renoncé, alors qu'ils croyaient réussir d'une façon beaucoup plus simple du côté de Fauvel.
Leurs calculs se trouvaient déjoués par le hasard.
Fauvel venait de périr, tué par eux, et le crime commis restait inutile.
Donc il devenait indispensable de recourir au grand moyen, au moyen terrible.
La suppression des héritiers du comte de Thonnerieux les mettrait en possession de toutes les médailles, et ces médailles réunies feraient ce que le Testament rouge n'avait pu faire.
La mission de Pascal allait être désormais de préparer les pièges où se prendraient ceux des héritiers sur lesquels on ne pourrait agir par la beauté de Marthe, l'infériorité de leur condition sociale ne permettant pas de les introduire dans ce milieu particulier où le pseudo-Thompson comptait attirer Fabien de Chatelux, Paul Fromental, et le séminariste René Labarre, le neveu de feu Antoine Fauvel.
Pascal aurait donc à s'occuper de Jules Boulenois, dit la Fouine, le pêcheur endurci que nous connaissons, d'AmédéeDuvernay, le tapissier, etdeMarthe- Pîlmilie Berlhier.
Pour faire disparaître celle-ci, il faudrait aller à Genève où, d'après le testament du comte, elle devait résider.
Notons en passant que M. de Thonnerieux avait ignoré le mariage de Périne Berthier, et la reconnaissance qui lui donnait le nom de Grandchamp.
Les deux misérables, réunis dans le cabinet de
travail du docteur, causaient de leurs projets, et laborieusement échafaudaient le scénario du formidable drame en préparation.
— Ne m'as-tu pas dit, — demanda Pascal — qu'Amédée Duvernay n'était plus porteur de sa médaille ?...
— Je te l'ai dit. — Cette médaille, qu'il craignait de perdre, a passé de ses mains dans celles d'une jeune fille avec laquelle il vit, et qu'il compte épouser quand il sera majeur...
— Comment se nomme cette jeune fille?
— Virginie... — Prends bien note de tout cela...
— Je prends note de tout et toujours...
Pascal en effet tira de sa poche un agenda sur lequel il traça quelques lignes au crayon, puis, relevant la tête, il poursuivit :
— Ah 1 ça, mais, je ne vois point du tout la nécessité de prendre des mesures spéciales à l'égard d'Amédée Duvernay...
— Comment cela?
— Puisque ce jeune homme n'est pas détenteur de la médaille, sa suppression me paraît inutile, et celle de Virginie s'impose...
— Tu n'as raison qu'en apparence... — Amédée, si nous étions assez maladroits pour le considérer comme une quantité négligeable, pousserait des cris de paon au sujet de la disparition de sa maîtresse et
parlerait de la médaille qu'elle portait à son cou ; — il n'en faudrait pas plus pour éveiller les soupçons de la police et provoquer une enquête qui pourrait nous perdre... — Au point où nous en sommes tout scrupule serait insensé! — On ne fait pas d'omelelte sans casser des œufs! — De l'énergie, mon cher, et coup double !
— De l'énergie, j'en aurai, et jamais les scrupules ne m'ont paru gênants!... — Dans huit jours Duvernay et sa maîtresse ne nous barreront plus la route...
— Je compte sur toi... — Quant à La Fouine...
— Oh! lui, c'est trop facile... — interrompit Pascal.
— Tandis que tu agiras au dehors pour le mieux de nos intérêts, — reprit Jacques, — j'entrerai jusqu'au cou dans la peau du docteur Thompson, et je me consacrerai à ma clientèle qui, d'après les nombreuses lettres que je reçois, va devenir très considérable.
— La besogne faite ici, — demanda l'ex-secrétaire du comte de Thonnerieux, — devrai-je partir immédiatement pour Genève?
— C'est à voir. — Nous nous occuperons en dernier lieu de Marthe Berthier. — Qui sait si les médailles récoltées par nous d'ici là ne nous donneront pas le mot de l'énigme sans que nous ayons besoin
de l6s réunir toutes... — La suppression de la jeune fille de Genève deviendrait alors inutile...
— En somme, c'est possible... — Nous verrons... — C'est demain que tu ouvres ton cabinet de consultation ?...
— Oui. — Tous les journaux de ce soir l'annonceront...
— Quand donneras-tu la fête où tu comptes réunir les princes delà science, comme on dit, et les notabilités mondaines dont nous avons eu les adresses ?
— Dans cinq jours. — Je te prie de faire préparer les lettres d'invitation...
— Elles sont prêtes. — Il n'y a qu'à écrire la date et qu'à les envoyer. — Elles seront à la poste dans une heure et remises ce soir à destination...
— Bien. — Pour le reste, hâte-toi ! — Le temps vaut de l'or î — Tu viens de voir ce qu'un retard de quelques heures nous a coûté! — Qui sait si le valet de chambre du comte, si bêtement accusé d'avoir volé le testament de son maître, ne possède pas une partie du secret... — Il pourrait parler au juge chargé d'instruire son affaire et donner l'éveil.
— Ceci est inadmissible... — répliqua Pascal...
— Pourquoi?
— Par cette excellente raison que Jérôme, s'il avait eu quelque chose à dire, aurait déjà parlé pour se disculper... — L'accusation absurde mais
vraisemblable qui pèse sur lui est notre égide...
— Soit, mais nous marchons dans une route dangereuse... — Il faut tout prévoir. — On ne se perd jamais par excès de prudence!... — As-tu lu les journaux de ce matin?
— Oui.
— Toujours rien au sujet du bouquiniste?
— Pas un mot... — Il faut croire qu'on n'a point repêché le maccabé...
— Et trois jours se sont écoulés déjà! — La Seine aura eu le temps de rouler bien loin la funèbre épave... — Tout va bien!...
On vint prévenir le docteur Thompson et son secrétaire que le déjeuner était servi.
Ils rejoignirent aussitôt Angèle et Marthe qui les attendaient dans la salle à manger.
Depuis le retour à Paris la délicieuse figure de Marthe offrait une expression de mélancolie ressemblant beaucoup à de la tristesse.
Jacques, à qui cette tristesse ne pouvait échapper, avait voulu en connaître les causes, mais rien de positif n'était résulté pour lui des réponses vagues et évasives de l'orpheline à ses questions.
Ignorant les derniers incidents racontés par nous et ne pouvant les deviner, il ne lui resta d'autre ressource que d'attribuer les humeurs sombres de la jeune fille au chagrin profond causé par la mort de
î?60 LA FÉE DES SAULES
sa mère et sur lequel le temps n'avait point de prise.
Parfois Jacques restait songeur pendant quelques minutes, les yeux fixés sur le visage exquis de Marthe.
Chaque fois qu'il se laissait aller à cette contemplation muette et pour ainsi dire extatique, il en sortait sombre et triste autant que l'orpheline ellemême.
Un sentiment étrange, inconnu de lui jusqu'alors, naissait et grandissait dans l'âme de ce monstre.
Raymond Fromental, — nous l'avons dit, — avait ressenti une joie profonde à la suite du coup de maître par lequel il livrait à la justice trois des voleurs de livres dans les bibliothèques de l'Etat; mais cette joie n'était pas sans mélange et la justice ne se déclarait point satisfaite puisque Fauvel lui échappait, Fauvel, le receleur, par conséquent le principal coupable, l'homme à qui les vols rapportaient le plus.
Certains papiers trouvés au cours de la perquisition faite rue Guénégaud permettaient de croire que d'autres complices existaient.
Atout prix il fallait retrouver le bouquiniste qui, se sentant perdu, les dénoncerait certainement afin
de se créer quelques titres à l'indulgence des juges.
Sans doute il avait eu des soupçons, des inquiétudes, et par prudence il s'était éloigné soudainement pour éviter une arrestation.
De tous côtés, le télégraphe transmettait des ordres le concernant.
Son signalement très exact avait été envoyé aux frontières et aux agents français à l'étranger.
Les brigades de gendarmerie des environs de Paris fouillaient les campagnes, furetaient, interrogeaient, bref on ne négligeait rien pour se mettre à même de confronter bientôt Fauvel avec le juif Abraham et les deux autres voleurs, dont une voleuse, -- déjà sous les verrous.
Fromental, sans cesse sur la brèche pendant les derniers jours et brisé de fatigue, avait résolu de prendre un peu de repos auprès de son fils dont il se trouvait séparé depuis un temps qui lui semblait bien long.
Le matin du jour où commence cette seconde partie de notre récit, il avait reçu une lettre de Madeleine.
La brave servante, qui désirait ne point alarmer son maître; s'était efforcée de cacher ses angoisses personnelles, mais la contrainte qu'elle s'imposait se devinait à chaque ligne, et les ambiguïtés, les réticences de cette naïve épître firent soupçonner au
pauvre père ce que Madeleine ne voulait pas lui révéler de façon brutale.
— J'irai à Gréteil aujourd'hui même, — se dit-il après avoir lu cette lettre. — Je vais porter mon rapport au chef et solliciter un congé de quelques jours... — On ne peut me refuser cette bien faible récompense du succès que je viens d'obtenir, et ce n'est demander, en somme, que la continuation du congé accordé précédemment.
En toute hâte il se rendit à la Préfecture, au cabinet du chef de la Sûreté.
Celui-ci expédiait diverses affaires urgentes et ne pouvait recevoir immédiatement son subordonné.
Raymond fut donc obligé d'attendre, et dans la disposition d'esprit où il se trouvait, enchaîné par le devoir tandis que l'amour paternel surexcité l'appelait auprès de Paul, les minutes lui semblaient effroyablement longues.
Son attente dura plus d'une heure... — Un siècle!...
Enfin il put franchir le seuil du cabinet.
— Mon cher Fromental, — lui dit le chef en lui tendant la main, — je suis heureux de vous voir... — J'ai une bonne nouvelle à vous annoncer...
— Une bonne nouvelle à moi ! — s'écria Raymond palpitant, — Serait-ce?...
Il n'acheva pas sa phrase.
— Non, pas encore... — répondit le chef qui l'avait compris — cela tardera peu maintenant, je l'espère, mais aujourd'hui il s'agit d'autre chose... — sur la demande du préfet, et comme récompense du service rendu à l'Etat, une gratification de 2,000 francs vous est accordée... — Voici le mandat que vous toucherez à la caisse.
— Je vous remercie personnellement, monsieur, et je suis très reconnaissant à M. le préfet d'avoir bien voulu penser à moi... — répondit Raymond avec une froideur manifeste, car il venait d'éprouver une cruelle déception.
— Vous espériez mieux que de l'argent, je le vois bien... — reprit le chef, — mais vous ne devez pas moins vous sentir très heureux. — • La faveur dont vous êtes aujourd'hui l'objet est un acheminement vers celle que vous ambitionnez... — Vous pouvez compter absolument sur moi, vous le savez... — Profitez du moment où vous êtes de nouveau bien noté, pour présenter votre requête au ministre et pour la faire appuyer par quelques personnes influentes... — Je vous donnerai pour ma part un bon coup d'épaule, malgré tout mon regret de perdre un collaborateur tel que vous.
— C'est sur vous que je compte le plus, monsieur, —-répliqua Fromental, — - et je vous supplie de me venir en aide le plus tôt possible, car j'ai peur d'être
obligé de rappeler mon fils à Paris, et les dangers de révélations indiscrètes que je craignais tant et dont je vous ai parlé, vont renaître...
— Rappeler votre fils ! — Pourquoi? — ne se Irouve-t-il donc pas bien dans l'endroit où vous l'avez conduit et où vous pouvez aller le visiter?
— J'ai reçu ce matin une lettre de la femme qui l'a élevé et que j'ai placée près de lui... — Cette lettre est obscure 5. dessein, mais son obscurité même me fait supposer que mon fils est plus malade depuis quelques jours que je ne l'ai vu...
— Rien ne prouve que vous ne vous alarmiez point sans cause.
— Combien je voudrais le croire! — Quoi qu'il en soit, je suis très tourmenté, très malheureux, et je viens solliciter de vous un congé de quelques jours.
— Ah ! mon cher Fromental, — s'écria le chef avec une expression de contrariété vive, — quel mauvais moment vous choisissez pour m'adresser cette demande !
— Cependant, monsieur... — commença Raymond surpris.
Le chef lui coupa la parole.
— Détestable moment ! ! — reprit-il. — Oui, je le répète, votre demande est inopportune et malencontreuse ! !
— Mais, enfin, pourquoi?
— Parce que le procureur de la République désire que vous soyez personnellement chargé des recherches qui doivent nous livrer Fauvel, et tient à ce que vous vous mettiez à l'œuvre sur-le-champ.
— Toujours sur la brèche, donc!... — murmura Fromental avec découragement.
— 11 s'agit de votre devoir.
— Eh f monsieur, je le sais bien, mais vous oubliez que je suis père. .. que mon enfant est frappé, mortellement, peut-être... — Si je ne puis m'occuper de lui, si je ne suis pas là pour lutter contre le mal terrible dont il est atteint, il mourrajeune... — Ses jours sont comptés, onme l'adit... Son arrêt est prononcé, à moins que je ne puisse l'avoir auprès de moi sans cesse... veiller sur lui... lui faire suivre un traitement... — Gela, puis-je le faire, si je dois continuer sans trêve ni repos un service absorbant qui me laisse à peine le temps de prendre un peu de sommeil?... — Je vous en supplie, monsieur, au nom de l'humanité. . . au nom de vos enfants puisque vous ête s père, daignez m'accorder troismois... le temps deguérir mon fils !... — On m'a donné l'assurance positive qu'il pourrait, en trois mois, être hors de danger..'. — Laissez-moi libre. pendant ce temps près de lui, et vous aurez fait une bonne action dont Dieu vous récompensera en veillant sur vos fils ! ! !
Le cTief de la Sûreté se leva, en fronçant le sourcil.
— Monsieur Fromental, — répondit-il d'une voix sèche, — il n'est point en mon pouvoir de faire droit à la requête que je vous entends à regret m'adresser. — Nous sommes vos créanciers, vous le savez bien. — Vous nous devez tout votre temps, toutes vos heures... vos nuits aussi bien que vos jours!... — Rien absolument ne vous empêche de vos préoccuper de la santé de votre fils, et de' nous servir en même temps. — L'amour paternel n'a jamais été, ne sera jamais incompatible avecle devoir. . . Je vous accorde un jour de liberté... — Profitez-en pour aller voir votre enfant, et demain, dès la première heure, venez prendre mes ordres...
Raymond comprit qu'insister davantage serait inutile...
Quoi qu'il fit^ il n'obtiendrait rien.
Le magistrat venait de remplacer l'homme. — Ce n'était plus le protecteur bienveillant, presque l'ami qui parlait, c'était le chef, c'était le maître.
Le malheureux père ne prononça plus une parole.
Il s'inclina comme doit s'incliner un subordonné correct, et il se retira en essuyant les larmes qui mouillaient ses paupières.
Le visage du chef n'exprimait plus maintenant qu'une immense commisération, tandisque seslèvres murmuraient:
— Pauvre Fromental... il me croit dur... il me croit sans pitié. .. comme il se trompe ! 1 ! Je ne puis faire pour lui mieux que cela... lui donner plus d'un jour. — Moi aussi j'ai mon devoir à remplir !...
Raymond Fromental sortit de la Préfecture en titubant comme un homme ivre.
Deux agents en sous-ordre qui le regardaient s'éloigner, se poussèrent du coude et l'un dit à l'autre en souriant :
— Tonnerre !... il a écrasé un rude grain. — Si le patron le voyait, quelle mise à pied 1
Tandis qu'on l'accusait ainsi d'avoir bu plus que de raison, le malheureux pensait :
— Pas même le droit d'être père! pas même le droit d'aimer mon fils !... pas même le droit de donner ma vie pour sauver la sienne ! — Allons, je suis maudit !
Il sauta dans un fiacre, se fit conduire en toute hâte au chemin de fer de Vincennes, prit un billet
et, juste une heure après son départ, il arrivait à Port-Créteil.
En le voyant arriver, Madeleine poussa un cri de joie.
— Vite! dis-moi comment va Paul? — fit-il avec anxiété.
— Ah ! mon cher maîlre, depuis que vous n'êtes venu, comme il a pâli... comme il a changé !...
— Mais qu'est-ce qu'il a?
— Je ne sais pas...
— Tu l'as questionné, cependant?...
— Ah ! oui, je l'ai questionné !...
— Que t'a-t-il répondu ?
— Mon cher maître, c'est à peu près comme si j'avais parlé à l'un des saules que voilà le long de la rivière. — A toutes mes questions il répondait : — Je n'ai rien... — Autant ne point répondre î — il ne dort plus... il ne mange pas de quoi se soutenir... — Ah! le pauvre enfant fait peine à voir...
Et la vieille servante éclata en sanglots.
— Voyons, voyons, ma bonne Madeleine, — dit vivement Raymond, — calme-toi !
— Est-ce que je peux?...
— Il faut pouvoir! — Nous devons cacher à Paul nos inquiétudes et nos craintes qui certainement aggraveraient son mal. .. — Où est-il en ce moment?
— Est-ce que je sais?... — Sur les bords de la Marne sans doute... — Il va s'y asseoir pendant des heures entières, et je l'ai surpris plus d'une fois les yeux fixés sur les arbres de l'autre bord, avec une expression toute drôle...
— Va-t-il toujours s'asseoir au même endroit?
— Dame!. ..cane varie guère...
— De quel côté?...
— Sur le chemin de halage en montant vers Charenton...
— Eh ! bien, je vais à sa recherche... — Nous reviendrons ensemble...
— Vous déjeunerez ici, mon cher maître?
— Et j'y dînerai aussi... — j'ypasserai la journée tout entière, et j'ai même l'intention de ne repartir que demain matin...
Paul, en effet, ne quittait guère le chemin de halage.
Ses yeux étaient tournés sans cesse vers le parc du Petit-Castel, espérant toujours voir apparaître sous les arbres le visage adoré de la Fée des Saules^
Il passait ainsi de longues heures silencieuses, semblant prendre à tâche d'aviver son chagrin par le souvenir.
Le jeune homme n'avait point vu la Fouine depuis le jour où celui-ci s'était laissé conter par Angèle
que Marthe venait de partir pour rAmérique ; — le pêcheur, ne voulant pas apprendre à Paul cette mauvaise nouvelle et craignant de ne pouvoir garder le secret, avait évité de le rencontrer.
Dans le but de rendre toute rencontre improbable, il ne péchait plus aux mêmes endroits depuis quelques jours, et c'était maintenant aux environs de Joinville-le-Pont qu'il allait amorcer ses coups, et tenter la chance.
Paul n'avait donc pas même la ressource de parler de son amour au pêcheur, son unique confident. — Or, rien au monde ne soulage comme de raconter ses douleurs. — Le fardea-u dont on porte le poids sur ses épaules s'en trouve allégé de moitié.
Le fils de Raymond ne voulait point se confier à Madeleine, et son isolement continuel, son mutisme forcé, redoublaient son mal.
Ses joues se creusaient.
La pâleur de son visage prenait des teintes livides.
Ses yeux entourés d'un cercle bleuâtre et ses paupières rougies portaient la trace des insomnies et des larmes versées.
Le jeune homme était encore assis sur la berge, à la même place, les yeux tournés comme de coutume vers le parc du Petit-Castel.
Fromental qui, suivant les indications de Made-
leine, s'était mis à sa recherche en remontant le chemin de halage, l'aperçut de loin dans cette pose abandonnée et marcha plus vite.
Bientôt une très courte distance le sépara de son fils, mais celui-ci s'absorbait si complètement dans sa pensée qu'il n'entendit point le bruit des pas, et qu'il ne vit point l'ombre de son père s'allonger sur le gazon près de lui.
Raymond s'était brusquement arrêté.
Le visage pâle, amaigri, maladif, de son enfant bien-aimé frappa ses regards, et il se fit dans son cœur un grand déchirement, tandis qu'il contemplait avec une stupeur douloureuse cette jeune figure portant les stigmates de la souffrance.
Sans qu'il en eût conscience, sa poitrine se souleva. — Un sanglot s'échappa de sa gorge.
Arraché tout à coup à sa rêverie, Paul releva la tête et vit son père qui lui tendait les bras et dont le visage était baigné de larmes.
D'un bond l'enfant fut debout, courut à lui et lui jeta ses bras autour du cou.
Pendant quelques secondes on n'entendit d'autre bruit que les clapotements de la rivière, et les sanglots étouffés du père et du fils.
Paul fut le premier à se remettre.
Il comprenait bien que son père allait le questionner au sujet du chagrin qui le minait, et il vou-
lait reconquérir son sang-froid, se tenir en garde, cacher son secret et détourner les soupçons de celui qui, plus que personne au monde, avait le droit de lui demander des comptes.
— Ah! cher bon père, — s'écria-t-il en couvrant de baisers les joues de Raymond, — si tu savais comme je suis heureux de te voir !
— Et moi, cher enfant, je suis tout à la fois heureux et désolé, — répondit Fromental en regardant son fils avec une tristesse profonde.
— Désolé! —demanda Paul vivement. — Pourquoi?
— Parce que tu es plus souffrant... — Je ne m'étais pas trompé en lisant la lettre de Madeleine... — Mon instinct paternel m'avait bien servi...
— Madeleine t'avait donc écrit ?
— Oui, et son devoir était de le faire. — La pauvre femme qui t'aime de tout son cœur avait été frappée, comme je le suis moi-même, du changement qui s'est opéré en toi... — Elle m'a écrit, mais sans oser me dire toute la vérité. — Elle voulait me laisser j nge de l'étendue du mal... — Ce mal est très grand, s'il faut s'en rapporter aux symptômes qui l'accompagnent... — Paul, mon fils, mon cher enfant, qu'as tu donc ?
— Mais, père, je n'ai rien... — répondit le jeune homme avec assurance. — Toi et Madeleine vous vous inquiétez à tort !
Raymond haussa les épaules.
— A tort ! — répéta-t-il.
— Sans doute...
— Explique-moi donc alors pourquoi ton visage est plus maigre, tes joues plus creuses, ton teint plus pâle qu'il y a huit jours? — Depuis une semaine, tes yeux ont perdu l'éclat qui leur restait encore. — Tu souffres, mon enfant...
Paul essaya de sourire.
— Non, père, — dit-il, — je ne souffre point...
— Je ne te crois pas... — Tu cherches à me tromper pour me rassurer, mais ta figure dément tes paroles...
— C'est donc ma figure qui est menteuse, car je n'éprouve aucune souffrance physique, père, je te l'affirme.
— Aucune souffrance physique, peut-être. Une souffrance morale, alors ?
Paul sentit son cœur battre à coups rapides et l'émotion le saisit à la gorge .
Cependant il balbutia :
— Quelle pourrait être cette souffrance morale ? — Que manque-t-il à mon bonheur?
— Eh ! le sais-je, moi ? — Peut-être, malgré l'immensité de ma tendresse, ne suis-je pas assez clairvoyant pour comprendre tes pensées, pour deviner tes besoins, tes désirs.
— Père bien-aimé, ne dis pas cela et garde-loi bien de le croire ! — répliqua Paul. — Tu n'as rien à deviner, rien à prévoir. . . J'ai tout ce que je désire. . Tu fais pour moi tout ce que tu peux...
La voix du jeune homme, en prononçant ces paroles, avait une expression qui remua Raymond jusqu'au fond de ses entrailles.
— Paul, tu n'es pas franc avec moi, — dit-il en regardant son fils bien en face, dans le blanc des yeux.
— Moi... père?... — balbutia l'enfant.
— Oui.. . tu as un secret que tu me caches... une douleur que tu veux garder pour toi seul.
Un petit frisson courut sur l'épiderme de Paul qui sentit son secret prêt à lui échapper.
— Eh bien père, — dit-il vivement, — puisque tu veux tout savoir, oui, c'est vrai, je souffre... mais d'ennui... rien que d'ennui...
— D'ennui ?
— Sans doute... — Seul ici avec Madeleine, j'ai des heures de mélancolie qui n'ont point de cause... des humeurs noires... des tristesses vagues... Tout cela est ridicule, je ne l'ignore point... — Je voudrais triompher de ces faiblesses... j'essaye... je lutte... je suis vaincu. — Gela doit tenir à ma constitution débile... à mon tempérament nerveux... Mais je n'ai point de secret, père... point de douleur...
— Pourquoi cette obstination dans le mystère ? — se demanda Raymond incrédule, — que me cachet-il donc ?...
— Tiens, vois-tu, — continua Paul, — me voilà déjà plus animé, plus gai... C'est que l'ennui vient de disparaître... — il me semble que ta visite m'était nécessaire... — Elle me revivifie ! — tu passeras la journée avec moi, n'est-ce pas, père ?...
— Oui, cher enfant. . . — mon plus vif désir serait de passer ici plusieurs jours, mais cela est impossible...
— Tu n'as point encore terminé tes travaux ?
— Non... et peut-être m'absorberont-ils plus longtemps que je ne croyais... — Je suis forcé de faire en province de fréquents voyages... Cependant, j'aurais voulu que tu vinsses passer quelques jours à Paris...
— A Paris !... — répéta Paul effrayé par Tidée de s'éloigner du Petit-Castel où il espérait revoir un jour la Fée des Saules. — Tu veux que je quitte la campagne ?...
— Momentanément, oui... — J'aimerais l'avoir à mes côtés pour m'occuper de toi sans cesse... pour combattre tes humeurs noires... tes tristesses...
— Tu viens de me dire que tu étais forcé de faire de fréquentes absences.
— Sans doute... — Mais puisque tu t'ennuies ici...
— Il me semble que je m'ennuierais encore davantage à Paris... quand tu n'y serais plus avec moi.
— Tu aurais du moins la ressource d'aller visiter les personnes que nous connaissons. — Tu recommencerais avoir ton ami Fabien de Ghatelux... ïu partagerais ses distractions.... ses plaisirs...
— Non... non... père, pas cela! — J'aime mieux rester ici...
~ Cependant la solitude...
— La solitude me plaît encore plus que le bruit de Paris.
— Voilà qui est au moins singulier... — se dit Raymond ; — il ne veut pas quitter Gréteil où l'accable un ennui mortel... Pourquoi? — Allons, décidément, il me cache quelque chose...
— Tout bien considéré, père, — continua Paul, — je serai mieux ici avec Madeleine qu'à Paris, presque toujours sans toi... — Ici, du moins, j'ai le grand air et le plein soleil... — Ce serait dommage d'ailleurs de ne point profiter des beaux jours à la campagne et d'aller m'enfermer dans notre logement un peu sombre de l'île Saint-Louis... — Réfléchis, père chéri, et tu verras que tu penseras comme moi...
— Je ferai, cher enfant, et je te laisserai faire tout ce qui te sera agréable, — répliqua Raymond. — Cependant j'ai formé un projet qui s'accomplira,