‹ La féminisme françaiseChapitre 16 sur 67 · AFFOLE, NI AVEC LE CAPRICE QUI PASSE · texte numérisé non relu

AFFOLE, NI AVEC LE CAPRICE QUI PASSE

II. — L* AMOUR-PASSION : SES VIOLENCES ET SES DÉCEPTIONS. — Le MARIAGE SANS AMOUR : SON ABAISSEMENT ET SES TRISTESSES.

in. — Instinct mutuel d'approprution. — Rites solennels de célébration. — L'amour conjugal est monogame. — Que penser de l'indissolubiuté du mariage?

IV. — C'est une garantie prise par les époux contre eux-mêmes. — > L'accord des âmes ne sb fait qu'a la longue. — Exemples pris

DANS LA VIE RÉELLE. — A QUAND l' AMOUR SANS LIEN ?

Le livre fameux de Stuart Mill, V Assujettissement de la femme^ repose sur cet axiome que « le mariage est, à présent, le seul esclavage reconnu par les lois. » Celte parole a trouvé de Técho un peu partout, même en France. On nous affirme que, d'après le Gode civil, la

174 L'amour conjugal.

femme est la servante du mari. Il y a deux lois dans notre loi, dit-on : l'une pour les hommes, l'autre pour les femmes.

. Et notre société contemporaine accepte cette inégalité criante ! A qui la faute, sinon à Tatavisme chrétien, à rhéritage ohscur des ancêtres qui, prolongeant en nous leur vie morale, sentent et pensent, à notre insu, dans nos âmes ébranlées vainement d'un désir confus d'intégral affranchissement? Qui nous débarrassera de la servitude des idées religieuses? Après s'être émancipés du joug de la foi, les incroyants auront-ils le courage de s'affranchir des scrupules de la morale « sacramentelle » (•)?£! de fait, un certain féminisme s'applique passionnément à déchristianiser l'institution matrimoniale.

Il nous semblait pourtant qu'en épurant et en sanctifiant le mariage, la religion du Christ n'avait point amoindri et maltraité la femme. Il est vrai que Jésus ne permet à ses fidèles ni la polygamie ni le divorce. On lit dans l'Évangile selon saint Mathieu : « Au commencement. Dieu a créé un homme et une femme, un seul couple. C'est pourquoi l'homme quittera son père et sa mère et s'attachera à sa femme. Ils ne seront plus deux, mais une seule chair. Donc, que les hommes ne séparent point ce que Dieu a uni. Le mari qui abandonne sa femme pour en épouser une autre et la femme qui abandonne son mari pour en épouser un autre, commettent un adultère (<). » Cette parole a restitué au mariage, dans l'intérêt des deux époux, l'honneur et la sécurité.

Par ailleurs, en admettant même que le christianisme n'ait rien de divin, il faudrait reconnaître au moins qu'il a valu à la femme, en la personne de Marie, mère

(1) Joseph Renaud, La Faillite du mariage, p. 44.

(2) Saint Mathieu, xix, 3-10.

Émancipation conjugale de la femme, 175

de Jésus de Nazareth, d'incomparables hommages et la glorification magnifique de la pureté féminine et de la dignité maternelle. Aussi Marie est devenue le modèle de la femme et la protectrice bénie de la famille chrétienne. Et s'autorisant de ce grand exemple, saint P^ul a proclamé que « les femmes se sauveraient par leurs enfants (*).»

Plus tard, Tancienne chevalerie, qui s'obligeait par serment à défendre le bon renom des dames, avait en particulière dévotion « la très douce Mère de Dieu ». De là une littérature qu'on a justement appelée « marianique », où les chevaliers-poètes célébraient leur « chère Dame », la « benoite » Yiei^e Marie. Mais on sait que ce culte de la femme ne fut pas toujours aussi mystique ni aussi épuré. Il n'en reste pas moins que ç*a été le grand honneur de l'Église de maintenir le droit de la femme à la liberté, au respect et à la vertu, à rencontre de la corruption des mœurs et des passions sensuelles des princes. « Pendant tout le moyen âge, écrit le comte de Montalembert, le pontificat des Pères de la chrétienté se passa en luttes continuelles, afin de garder l'indissolubilité du mariage contre les prétentions déraisonnables des grands seigneurs féodaux. » Et ces luttes pourraient bien recommencer contre les partisans du libre amour et de la libre jouissance !

« Toutes les questions sur le droit des femmes^ sur les relations entre maris et femmes, n'existent que pour les personnes qui ne voient dans le mariage qu'un plaisir. » Cette parole de Tolstoï jette sur les équivoques du « féminisme conjugal » une clarté directe et franche. Il y a un abîme entre le sensualisme, né du désir charnel, qui ne voit rien au-delà des joies de la possession, et l'esprit des noces légitimes qui assigne à l'union des corps et des âmes la préoccupation suprême des

(1) ÉpUre à Timolhéty ii, 15.

176 L amour conjugal.

enfants à naître et de la famille à fonder. Tandis que la passion s'acharne exclusivement à la poursuite d'une sensation actuelle et fugitive^, le mariage subordonne celle-ci à l'avenir de la race et au peuplement du foyer. En deux mots, on ne se marie pas seulement pour le plaisir, on ne se marie pas uniquement pour le présent. Le mariage ne doit se confondre, ni avec la passion sensuelle qui affole, ni avec la capricieuse amourette qui passe. Il veut plus de raison et aspire à plus de durée.

Et d'abord, il n'est pas désirable que la passion préside au mariage, parce que les sens y ont plus de part que le cœur. La^ passion, en effet, est fantasque et violente : elle ressemble à un orage. Elle fait même plus de blessures qu'elle ne cause de joies. Elle est absorbante, ombrageuse, inquiète, dominatrice; elle veut posséder l'objet aimé tout entier, sans que celui-ci ait le droit de retenir quoi que ce soit de lui-même; elle . est jalouse des amis, des livres, des bêtes, auxquels le partenaire adoré — et persécuté — a le malheur de donner un peu de son cœur. Les femmes ne sont pas rares qui éprouvent cette fièvre d'amour. Ce sont des malades dangereuses. Quiconque est pris et serré dans l'étau d'une passion aveugle est un être à plaindre. S'il ne s'arme d'un courage surhumain pour secouer le joug qui rétouffe, il tombera de défaillance en défaillance, de l'amour à la faiblesse, de là faiblesse à la lâcheté, jusqu'à l'abandonnement de soi-même, jusqu'à la dégradation de tout son être : c'est un suicide lent.

Que s'il veut réagir, se révolter, se reprendre, quelles luttes et quelles souffrances ! Je ne voudrais pas souhaiter, même à un ennemi, le mariage d'une affection

Émancipation conjugale de la femme. 177

douce avec un amour-passion. C'est l'union de deux choses inconciliables. Liez une créature ardente et fébrile, tout feu, tout flamme, tout désir, avec une autre capable seulement de tendresse raisonnable^ où entrent surtout la condescendance amicale et Finstinct protecteur, et vous aurez un ménage d'enfer. Sans doute, entre gens qui s'aiment d'une flamme égale et modérée, les disputes ne sont pas rares. Mais- entre un amoureux fou et un amoureux sage, il y a discord mental, incompatibilité absolue, déchirement continuel. Ils vivent ensemble sans se comprendre, ils respirent le même air sans s'accommoder l'un à l'autre. Ce sont des' étrangers qui couchent dans le même lit, sans pouvoir se communiquer leurs pensées, sans pouvoir connaître et goûter leur âme. De l'un à l'autre, point d'entente possible : ils s'enferment en eux-mêmes, se torturent, se martyrisent jusqu'au jour de la séparation inévitable. Ce qui fait que bon nombre de mariages d'in^ clination tournent mal, c'est précisément que la passion y préside exclusivement, soit d'un c6té, soit de l'autre, ou même des deux à la fois; et la passion ne fonde rien de solide, parce qu'étant faite surtout de désir, elle est incohérente et folle. Je le répète : la passion est une âèyre délicieuse et pernicieuse, dont il est souvent plus facile de mourir que de guérir.

Non qu'il, faille, grand Dieu ! se marier sans amour. Ne laissons pas s'aggraver le discrédit où déchoit insensiblement le vrai, l'honnête, le pur amour, l'amour conjugal! Le mariage n'est pas seulement l'union de deux vies, de deux bourses, mais avant tout l'union de deux cœurs. Sinon, il ne mériterait pas d'être défendu. Se marier sans amour, quelle misère î Comme si l'amour n'était pas le sourire de la vie! Il n'est que son rayonnement pour éclairer la beauté des choses. Si tant de gens passent à côté des merveilles de l'univers sans les voir ni les sentir, n'estu 11

1 78 Étnandpation conjugale de la femme.

ce point que leur âme solitaire ne s'est jamais éclairée de cette lumière intérieure, qui rend plus présentes et plus chères aux cœurs aimants les splendeurs de la nature et de la vie? Il suffit d*aimer pour trouver le ciel plus bleu, Tair plus léger, la terre plus clémente, plus parée, les hommes meilleurs et les femmes plus parfeites. Ayez le cœur en joie, et vous verrez le monde en fête. L*amour est un magicien charmant qui anime, colore et embellit Texistence. Ne le bannissons point du mariage.

Mais cet amour doit être plus réfléchi que la passion et plus sérieux qu'une amourette. A Thomme et à la femme qui veulent fonder une famille, il faut une affection mutuelle, profonde, solide. On ne se marie pas seulement pour soi, on se marie aussi pour l'autre. Sans réciprocité consentie et partagée, le mariage est lésionnaire et malheureux. On ne se marie pas davantage pour six mois ou pour six ans, mais pour toujours. Il s'agit là d'une liaison à vie, et non d'un caprice passager. Sans desseins de long avenir, sans promesses de durée, sans garanties de fidélité, le mariage est fragile et précaire. Enfin, avant toute autre considération, le mariage doit être contracté en vue des enfants à naître et du foyer à fonder. Cessons donc de le regarder comme le dénouement d'une intrigue habile ou le couronnement d'un simple désir. Qu'il ne soit ni la fin d'un long célibat pour les hommes, ni la fin d'un romîn aventureux pour les femmes, ni surtout l'aboutissement et Tassouvissement de la passion pour les uns ou les autres ! Le mariage est le commencement d'une famille; il lui faut des gages d'avenir et des assurances de perpétuité.

L'amour conjugal! 179

C'est pourquoi, peut-être, l'amour conjugal ne suppose pas seulement rinstinct de possession, mais encore rinstinct d'appropriation. Il faut que les époux se sentent, bien Tun à l'autre, pour aujourd'hui et pour demain, sans réserve, sans partage, sans retour, et maintenant et toujours. Et ce sentiment de confiance et de sécurité doit être réciproque. Là est l'essence et l'honneur du mariage chrétien.

Autrefois l'homme cherchait à réaliser cette assurance pat là force, à son profit exclusif. On sait que, dans les temps anciens, la femme fut généralement attribuée à rhomme par droit de conquête ou par droit d'achat. Butin vivant soumis aux violences du rapt ou proie charnelle exposée sur les marchés d'esclaves, elle dut subir servilement, durant de longs siècles, la loi du vainqueur ou de l'acquéreur devenu son souverain maître.

Aujourd'hui les deux époux se donnent et s'appartiennent l'un à l'autre. Qu'on ne s'ofiTense point de ce langage : George Sand a écrit elle-même que « l'amour est un esclavage volontaire auquel la femme aspire par nature. » Et l'homme, pareillement. Quiconque est porté vers le mariage par des sentiments honnêtes, se sent las de son indépendance et prêt à aliéner une part de soi-même au profit de l'être aimé. C'est avec joie qu'il se donne et qu'il se lie. Et comme il ne s'agit point là d'une relation fortuite et brève, mais d'une convention à vie, les deux futurs conjoints ont une si pleine conscience de la gravité de l'acte décisif qui va les attacher l'un à l'autre, qu'ils aiment à l'entourer d'éclat et de splendeur. Us sentent en même temps

180 Émancipation conjugak de h femme,

leur tendresse si supérieure aux caprices de Tinstinct, ils voient si bien que leur mariage n*est pas seulement la conjonction de deux organismes, mais aussi Tunion plus complète et plus durable de deux existences, qu'ils souhaitent de prendre à témoin de leur amour le ciel et la terre et de solenniser leur consentement par quelque noble consécration publique. Les rites qui, dans presque toutes les civilisations humaines, notifient et sanctionnent les noces légitimes de Thomme et de la femme, ne sont donc point une artificielle improvisation des lois civiles et religieuses ; ils sont nés bien plutôt d'un entraînement spontané, d'une impulsion générale; et bien qu'ils aient été jadis avilis par des usages sacrilèges, ils ne sont pas moins l'expression d'un mouvement du cœur et d'un besoin de nature. Si l'on demande maintenant pourquoi les époux manifestent, en s'unissant, ce vœu d'unité et cette préoccupation de perpétuité qui sont de l'essence du mariage, nous tirerons du cœur humain lui-même une observation importante.

L'amour est monogame. Il ne se partage point ; il se donne tout entier. Notre cœur est ainsi fait qu'il n'a jamais qu'une seule affection en un même moment. Il lui serait impossible de mener de front deux passions. L'amour est exclusif. Ce qui ne veut point dire que son objet ne puisse varier successivement. Seulement, quand un nouvel amour détrône et expulse le premier, celui-ci est comme effacé, annihilé, aboli. Il ne compte plus. Encore une fois, il est contre nature que deux affections également amoureuses puissent se juxtaposer en une môme âme. L'amour véritable répugne au partage. Tout ou rien, voilà sa devise. Mais le cœur humain s'arrange très bien des affections successives. Il est volage. Et si troublants sont ses transports et si prestigieux ses artifices, qu'il se persuade nsûvement que son amour actuel est son premier, son unique amour.

L'amour conjugal. 181

Nous montrerons plus loin que c'est le malheur du divorce de favoriser puissamment ces étranges illusions, et de servir de la sorte les fins de Tamour libre. Faites que les unions monogamiques puissent être librement dissoutes par consentement mutuel, au gré des parties intéressées, ainsi que se font déjà les divorces en divers pays du monde, et la famille stable d'aujourd'hui aura vécu. Alors tous les amants seront époux. Pour combien de temps? Gela dépendra de l'amour qui les unit. « Le mauvais de la famille actuelle, a-t-on dit, ce n'est pas la monogamie, qui est la forme la plus digne de l'union des sexes, mais plutôt la quasiindissolubilité légale (*). »

Cette parole d'un socialiste modéré nous montre assez que, pour le moment, l'attribut du mariage le plus menacé est la perpétuité. Et pourtant le respect des liens matrimoniaux est de nécessité publique. Toute société est directement intéressée à la stabilité des familles ; et le mariage indissoluble a précisément pour but de lui assurer la continuité, la durée, la solidité, sans lesquelles nul peuple ne saurait vivre et prospérer. Les liens volontaires qu'il consacre ne sont point faits pour les bons ménages qui se soutiendraient naturellement sans leur appui, mais pour les médiocres qui sont légion, et dont l'ébranlement et la dissolution jetteraient autour d'eux le scandale, le trouble et la confusion. Au fond, le mariage est une garantie que les époux prennent contre eux-mêmes dans l'intérêt des enfants et, conséquemment, dans l'intérêt de la société elle-même.

(l) B. Malon, Le Socialisme intégral^ t. I, chap. va, p. 373.

i 82 Émancipation conjugale de la femme.

A bien y réfléchir même, on ne tarde guère à se convaincre que tous les gens mariés ont besoin de cette « assurance » préventive. Je ne crois pas faire injure aux meilleurs ménages en affirmant qu'à la suite d'un froissement grave ou d*un désaccord passager, ils ont été tentés plus d'une fois, au fond du cœur, de se déprendre et de se désunir.

Supposons un mariage qui réunisse toutes les conditions de bonheur : est-on sûr qu'il sera heureux ? Non. Les femmes se trompent qui lui demandent avidement, non pas seulement la sécurité, la dignité, mais encore la plénitude des joies terrestres. S'il faut mettre de l'amour dans le mariage, c'est à condition de n'en point chasser la raison et de songer à l'avenir autant qu'au présent, aux enfants autant qu'à soi-même. Pourquoi faut-il que beaucoup déjeunes filles soient élevées et entretenues dans cette idée que l'époux est fait pour leur donner la félicité, que leur béatitude dépend d'un homme, et que celui-ci doit réunir à cette fin toutes sortes de mérites introuvables? Avec les qualités qu'on exige du mari rêvé, un dieu ne serait pas capable de faire un époux sortable. Quand les femmes se persuaderont-elles qu'on ne réalise point à volonté le bonheur de qui que ce soit, même en l'aimant de tout son cœur, pour cette bonne raison que notre bonheur vient de nous-mêmes beaucoup plus que des autres ?

En réalité, il n'est pas de ménage qui n'ait, — un peu plus tôt ou un peu plus tard, — ses préoccupations, ses tourments, ses épreuves. Les meilleurs époux ne sont mariés véritablement qu'après plusieurs années de vie commune, non exempte de froissements d'amour-propre. Les prémisses du mariage sont un trompe-l'œil; la

Lûmour conjugal. 183

légendaire «lune de miel » n'est qu'une comédie galante qu'on se joue l'un à l'autre. L'harmonie de deux âmes ne s'improvise point. On peut s'aimer dès la première rencontre ; on ne s'accorde qu'à la longue. Le coup de foudre peut rapprocher les cœurs ; il ne fond point les caractères. L' « unisson » suppose un stage de concessions réciproques et de bienveillante condescendance.

Cela étant, est-ce trop dire que peu de ménages se condamneraient aux obligations du support mutuel, s'ils pouvaient, à tout instant, sortir du mariage par une porte largement ouverte sur le monde ? En tout cas, à se croire et à se. sentir liés pour la vie, il leur est plus facile de se plier aux devoirs de leur condition et d'acheter, au prix de quelques sacrifices préalables, un peu de paix et de bonheur pour l'avenir.

Voici, par exemple, une mère de famille entendue à tous les soins domestiques, appliquée à l'administration de son intérieur, tenant son rang avec dignité, sans effacement ni ostentation , respectée de tous «t faisant honneur à son mari. Aux premiers temps de sa vie nouvelle, il lui est peut-être échappé dans l'ombre, sinon des larmes, du moins bien des soupirs. Mais à mesure que s'écoulent les jours et les années, à mesure que se forment plus de liens et que se nouent plus d'obligations, son âme s'ouvre mieux à la véritable conception des devoirs de ce monde ; et pendant qu'elle se dépense pour le bonheur des siens et court, vigilante et affairée, d'un berceau à l'autre, elle se dit que les petites pensionnaires sont folles qui révent la vie tout en bleu ou tout en rose ; que le seul moyen de couper court aux vaines imaginations, c'est de remplir simplement son devoir, et qu'on fait son bonheur sur la terre moins en cherchant sa félicité propre qu'en travaillant activement à celle des autres.

A ce propos, parlons im instant de la femme intelligente mariée à un mari vulgaire. C'est l'histoire de

i84 Émancipation conjugale de la femme.

M«n« Bovary ; et ce que le chef-d'œuvre de Flaubert a suscité de tentations dans Tâme aigrie des femmes qui se jugent supérieures à leur mari, les confesseurs pourraient seuls le dire ! Afin de se libérer du contact journalier d'un lourdaud stupide, Tidée est venue plus d'une fois à ces vaniteuses de rompre leur chaîne, de fuir le foyer, d'abandonner les enfants. Puis la crise de révolte passée, quand la raison et la sagesse ont repris le dessus, quand l'esprit de devoir l'a emporté, Dieu aidant, sur l'esprit d'oi^ueil, elles se sont apaisées, assagies, et elles sont restées à la maison, l'âme triste, mais soumise et résignée.

Croyez-vous donc que, sans le lien matrimonial, elles ne seraient pas parties, préférant le libre amour à la vulgarité du devoir quotidien? Supprimez l'attache légale, et les époux rendus à leurs passions, à leurs caprices, à leurs faiblesses, se disperseront comme une gerbe déliée au premier vent d'orage. Et ce que je dis de la femme supérieure à son mari, je le dis pareillement du mari supérieur à sa femme. Ce second cas n'est pas plus rare que le premier. Croyez-vous que cet homme ne sente point, par instants, une furieuse envie de rompre les entraves d'une communauté pénible? Heureusement les attaches conjugales le retiennent ; puis l'habitude l'apaise, le berce, l'endort. Et finalement, les enfants ont le bonheur de grandir entre le père et la mère.

En vérité, je le répète, il n'est peut-être pas un seul ménage, si bien assorti qu'on le suppose, qui, à de certains moments de contradiction et de mauvaise humeur, n'ait souhaité de revenir en arrière, regimbant sous le frein qui le lie. Mais on s'est fait lentement l'un à l'autre. Aux frottements de la vie commune, les aspérités se sont émoussées. Et peu à peu le mariage a rapproché, uni, mêlé, fondu si complètement les deux unités conjugales, que, si difiérentes qu'elles fussent

Uamour conjugal. 185

Tune de l'autre, elles ont fini pax s'entendre, se concilier, s'harmoniser. La paix est faite. Quelque chose est passé de Lui en Elle et d'Eue en Lui. Ils ne peuvent plus se déprendre, se détacher sans souffrance. Cette fois ils sont bien mariés. Et la société compte une assise de plus : voilà le grand bienfait social du mariage !

Et maintenant, un temps viendra-t-il où les unions conjugales se formeront par pure affection, sans alliage d'orgueil, de caprice, d'égoïsme ou d'intérêt? Les ménages de colombes deviendront- ils une régie sans exception? Tourtereaux et tourterelles construiront-ils leurs nids sans le moindre calcul d'ambition, sans aucune préoccupation d'argent, sans nul souci du lendemain? L'humanité est-elle destinée à roucouler una,nimement? Il n'en coûte rien de l'espérer. Ce jour-là seulement on pourra, sans inconvénient, émanciper la foi conjugale de toutes les chaînes de sûreté que les traditions, les mœurs et les lois ont forgées entre les époux. Plus de conjoints, tous amants !

On verra même bientôt que des hommes pressés, qui sont tout miel et tout amour, — j'ai suffisamment désigné les anarchistes et les socialistes, — voudraient dès maintenant libérer les époux de tout assujettissement respectif; car il faut bien reconnaître que l'humanité mettra quelque temps à s'élever à l'idéale perfection dont nous parlions tout à l'heure. Ces messieurs appréhendent qu'à serrer si fortement le lien civil des mariages, on ne brise le lien spontané des libres affections, et qu'en appesantissant sur nos épaules le joug des contraintes légales, on affaiblisse en nous l'attraction mystérieuse des âmes.

N'ayons cure de ces tendres scrupules. L'amour vrai ne souffre point des précautions prises pour en assurer la continuité. Il est inévitable qu'une société civilisée prenne des garanties en faveur des enfants et, pour cela, qu'elle mette chaque couple en garde contre

186 Émanctpaiion conjugale delà femme,

lui-même, protégeant ainsi le mari et la femme contre rinoonstance et la fragilité de leurs propres sentiments. Oui, les sanctions légales et religieuses sont l'aveu de notre faiblesse, le soutien de notre infirmité; et tant que les pauvres humains resteront ce qu'ils sont, faillibles, capricieux et volages, il sera de nécessité social^ de mettre un peu chaque ménage sous les verrous. Attendons patiemment qu'ils soient devenus parfaits pour démolir les serrures.

Page 1