‹ La féminisme françaiseChapitre 20 sur 67 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

La littérature « passionneUe »

et le féminisme « antimatrimonial »

SOMMAIRE

I. -^ Symptômes de DBCADE.fCB. — Mauvais liyris, mauvaises mobors.

— Ce que la femme « nouvelle » consent a ure. — Ce quV perdent LA CONVERSATION, LA DÉCENCE ET l'hONNÊTBTÉ.

II. — Théâtre et roman : exaltation db la femme, abaissement de

L*H0MME. — La femme romantique d'autrefois et la FéMINISTB ÉMANCIPÉE D* aujourd'hui. — AifARCHISMB INCONSCIENT DE CERTAINES JEUNES FILLES. — Lb CHATIMENT QUI LES ATTBND.

III. — Lb maruoe est une oénb : abolissons-le! -— L*amour selon

LA nature ou la MONOGAMIE SELON LA LOI. — On COMPTE SUR LB DIVORCE POUR RUINER LE MARUGE.

On pense bien que toutes les réformes qui ont pour objet, dans la pensée de leurs auteurs, de rajeunir et de faciliter le mariage, sont accueillies avec un sourire de pitié par les féministes avancés, dont c'est Tidée iixe de subordonner Témancipation de la femme à Tabolition de nos vieilles institutions matrimoniales. Ils se félicitent de tout ce qui afflige ou effraie les premiers, des difficultés de la vie qui rendent les unions plus hasardeuses ou plus tardives, du relâchement des mœurs qui tend nécessairement à déconsidérer les noces légitimes, du nombre croissant des célibataires des deux sexes, qu'ils regardent comme une recrue possible pour Tunion libre. Bref, ils se réjouissent de tous les germes de dissolution qui s'attaquent au mariage. Or, parmi

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les causes de démoralisation qui travaillent la société actuelle, il n'en est pas de plus actives et de plus funestes que les suivantes : 1® la multiplication et le succès des mauvais livres ; 2^ les progrès du divorce, autrement dit, les imprudences de la loi ; 3° la propagande acharnée dès doctrines révolutionnaires. Ce que sont aujourd'hui ces trois influences combinées, ce qu'elles ont d'insidieux et de malfaisant, et ce qu'elles peuvent faire perdre à la femme, à la famille, à la société, c'est sur quoi nous devons nous expliquer, dans les chapitres qui suivent, avec la plus entière franchise.

Dans nos milieux riches et mondains, le mariage a souffert particulièrement du dévergondage d'une certaine littérature devenue florissante, et que nous appellerons « passionnelle ». Qu'on envisage celle-ci dans le fond ou dans la forme, c'est-à-dire dans les thèses étranges qu'elle soutient ou dans les libertés de style dont elle abuse, on ne peut s'empêcher de constater avec tristesse que son action a été profondément avilissante.

Pour nous attacher d'abord à la forme, on n'ignore point que la femme de tous les temps a marqué de rinclination pour les récits d'amour. Le roman est son livre de prédilection. Bien que ce goût soit explicable de la part d'une créature faite surtout de sensibilité et d'imagination, il ne va pas cependant sans de graves périls pour sa vertu et, conséquemment, pour la nôtre. Les femmes ont, dans toute société, la garde des bienséances et des délicatesses; leur pudeur est l'obstacle naturel à l'envahissement du vice et de la grossièreté. Faites qu'elles se relâchent de cette haute police sur

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nos mœurs et sur dos manières, et il est à craindre que la corruption et la brutalité ne remportent peu à peu sur le bon goût et le bon ton.

Or, s'il est contestable que le roman soit, eu égard au grossissement de ses descriptions, le miroir fidèle d'une époque, il n'est pas douteux, en revancbe, qu'il tende, par l'agrément du style et l'intérêt de la fiction, à faire la société telle qu'il la peint. Ses inventions deviennent, pour beaucoup de gens, des modèles qu'il faut suivre, des types qu'il faut copier. Fussent-elles imaginaires, les mauvaises mœurs décrites par un babile bomme (il n'est pas besoin pour cela de grand talent) prennent peu à peu, aux yeux des femmes qui ont le loisir de lire et de rêver, un attrait de périlleuse suggestion, un goût de fruit défendu, qui troublent l'âme et énervent l'bonnéteté. L'oisiveté aidant, rien de plus naturel que la tentation inspirée par un livre immoral aboutisse à l'imitation des défaillances et des cbutes qu'il décrit. Une mauvaise lecture oflFre les dangers d'une mauvaise liaison. A toutes deux on peut appliquer le proverbe : « Dis-niWi qui tu hantes et je te dirai qui tu es. »

Pour ce qui est des femmes d'aujourd'hui, de celles du moins qui vivent au sein de la richesse désœuvrée, et à Paris plus particulièrement, ce n'est pas une exa^ gération d'affirmer qu'elles sont de moins en moins soucieuses du choix de leurs lectures. Effarouchées d'abord par la littérature réaliste, blessées même dans leur délicatesse, dans leur pudeur, par les rudesses et les malpropretés du roman naturaliste, leur premier mouvement fut de les rejeter avec dégoût. Puis la curiosité remi)ortant peu à peu sur la répugnance, beaucoup sont revenues à cette grossière nourriture, les unes par forfanterie, les autres par faiblesse, le plus grand nombre par imitation, par mode, par « snobisme ». Forcée de parler de tout, une femme du monde n'est-elle pas obligée de tout connaître î Enfin, l'accoutumance

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est venue qui a triomphé des derniers scrupules ; et, comme la bouche la plus délicate se fait graduellement aux boissons violentes, ainsi la femme oisive, sous prétexte de littérature, s'est habituée à dévorer les œuvres les plus pimentées, sans scrupule, sans révolte, sans rancœur.

Maintenant, le nombre est grand de celles qui affrontent et supportent avec impassibilité les récits les plus répugnants, les descriptions les plus osées. Combien même en sont devenues friandes? Et encouragés par cette tolérance et cette complicité, nos romanciers et nos conteurs ont redoublé de dévergondage et de sensualité. Il n'est plus guère que nos grand'méres que les livres du jour déconcertent et offensent. Habituées au respect de soi-même, elles ne comprennent pas qu'un auteur, même sous couleur de réalisme et de satire, manque impunément aux plus élémentaires convenances et outrage avec succès Thonnèteté et la décence. Mais elles sont si vieilles! et leurs filles si viriles! Pour une jeune femme dans le mouf^rement, rougir est une faiblesse. Rien ne Témeut, tien ne rétonne. Elle se sent à Taise devant les pires audaces, et tient la sainte pudeur pour de la vaine pruderie.

Cette licence des lectures ne pouvait manquer d'abaisser et de corrompre trois choses qui donnent à la vie son charme et sa dignité : la grâce de la conversation, la sûreté des relations et l'honnêteté des mœurs.

On nous assure que le monde où l'on s'amuse et aussi le monde où l'on s'ennuie, prennent de fâcheuses habitudes de langage. Si l'on recule devant l'efironterie trop crue, si la malpropreté du mot « propre » sonne encore mal aux oreilles, en revanche, on se rattrape sur les allusions transparentes, on s'exerce aux sous-entendus équivoques, on s'ingénie aux périphrases risquées. Ainsi la conversation côtoie toutes les souillures. Par intervalles même, l'accent devient vulgaire et le geste

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malséant; les locutions nouvelles du boulevard ou de la rue s'épanouissent sur des lèvres aristocratiques. A la grâce décente et fine d'autrefois, on préfère, dans bien des salons, une hardiesse négligée qui déconcerte les timides et encourage les audacieux. Il semble que la société dorée prenne plaisir à s*encanailler.

Et il est facile de deviner ce que les relations des deux sexles peuvent perdre à ces libertés. L*honmiage discret des hommes ne va qu'aux femmes qui, par la dignité de leur tenue, commandent le respect à leurs admirateurs. Celles qui ont la faiblesse de se prêter aux familiarités excessives de certaines causeries sont condamnées ensuite à les subir. Pourquoi se surveiller devant une dame qui tolère et provoque les plus libres propos ? A qui ne s'effarouche point de tout connaître, pourquoi se faire scrupule de tout dire? L'imprudente, qui accepte de tout entendre, permet à Fhomme de tout oser. C'est pourquoi la politesse s'en va. Plus de mesure dans les compliments, plus de réserve dans les flatteries, plus de retenue dans l'adoration. A l'ancienne galanterie française, faite surtout d'esprit et de légèreté, ont succédé les impatiences et les gaillardises d'un flirt impérieux.

Avec de pareilles habitudes, nos mondaines s'acheminent, sans le savoir, à des mœurs purement « libertaires ». Le dévergondage est prompt à descendre des lèvres au cœur. Combien de jeunes femmes ont fini par perdre, à ce jeu dangereux, le goût et l'amour de la famille, le sens du bien et du mal, la conscience de leurs devoirs et de leur dignité? Ne leur parlez pas de la morale, des obligations légales, des commandements de Dieu : elles ont la prétention de briser tous les liens pour épancher à cœur-joie leur petite personnalité. Ce sont des émancipées déjà mûres pour le libre amour. L'adultère ne les efl'raie point, à condition que cette revanche, qu'elles prennent contre les servitudes du

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mariage, se passe avec correction, sans vulgarité, sans banalité. Ces âmes de chair et de boue, qui prônent rindépendance amoureuse, âmes inconscientes et sensuelles, impatientes de toute règle et avides de jouissance, sont foncièrement anarchistes.

Elles sont une minorité, nous voulons le croire. Mais cette minorité peut grossir. Dieu veuille qu'elle ne fasse point de recrues parmi notre bourgeoisie laborieuse qui compte tant de femmes admirables, dont clest la fonction sacrée de garder, au milieu de nous, le d§p6t des vertus de famille et de l'honnêteté conjugale ! GBlles-là sont encore légion, — la légion sainte. Sachons honorer, comme elles le méritent, nos petites bourgeoises de France l Si elles ne dirigent pas notre société, elles la soutiennent.

Quant aux thèses soutenues au théâtre ou dans les livres, elles sont le plus souvent hostiles au mariage.

La littérature dramatique, notamment, traverse en ce moment une crise de pessimisme et d'outrance, qui ne respecte rien de ce que nos pères ont respecté. Nos Salles de spectacle retentissent des âpres discussions du féminisme. Le drame leur prête toute son aigreur, toute sa violence. Plus de comédie, plus de vaudeville ou d'opérette, sans un couplet sur les « droits de la femme ». Avec un désintéressement admirable, nos auteurs dramatiques dénoncent les lois et combattent les conventions, dont la «douce victime »soufifre sous le joug de l'homme. D'un « fait-divers » où éclate brusquement le détraquement passionnel de quelques névrosés, ils tirent des conclusions générales qui font frémir. Ils nous dépeignent les ménages contemporains sous de si

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sombres couleurs, ils nous montrent des maris si atroces ou si jobards, ils nous font un tableau si lamen^ table de ces pauvres femmes crispées qui, réduites à griffer ou à mordre pour se défendre contre leur bourreau, clament leur martyre à tous les écbos d*alentour en se tordant les mains désespérément, ils nous présentent rinstitution conjugale comme un instrument de torture si épouvantable, que, s'il survit quelque cbose de cette production horrifique, la postérité pourra croire que tous les époux de notre temps se trompaient avec noirceur ou se disputaient avec rage.

Et notez qu'en général ils ne valent ni plus ni moins que ceux d*hier ou d'avant-bier. Seulement, notre époque a la spécialité de pousser leurs misères au tragique. Il y a toujours eu des querelles et des mésaventures de ménage; mais ce que nos pères voyaient jaune, nous le voyons rouge. Le revolver a remplacé le bâton. Quand les relations entre mari et femme deviennent trop difficiles, au lieu de se tourner le dos, on se tue. Nous devenons funèbres.

Ce qui n*empécbe pas un cercle nombreux d* applaudir avec exaltation les tirades larmoyantes ou furibondes du « féminisme théâtral ». Des hommes surtout se font remarquer par la chaleur de leur enthousiasme. Et cependant, nous ne voyons défiler, dans toute cette littérature de cour d'assises ou de tribunal civil, que des révoltées ou des malades médiocrement intéressantes. Non qu'il faille jamais rire des larmes d'une femme. Ainsi que le bon La Fontaine,

Je ne suis pas de ceux qui disent :

« Ce n'est rien : C'est une femme qui se noie. »

Encore est-il que ces dames nous font, avec la complicité de nos écrivains, trop de scènes échevelées ou criardes. Combien leurs problèmes de cœur sont minces

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et factices, combien leurs déclamations élégantes et leurs querelles sonores paraissent fausses ou excessives, lorsqu'on les compare aux lourdes obligations de la femme du peuple qui, vaillante et résignée, sans récrimination et sans pose, avec simplicité et bonne bumeur, s'use à travailler pour soutenir le ménage et élever bonnôtement ses nombreux enfants! Parce qu'une mondaine énervée par le plaisir et Toisiveté ne peut, sans déconsidération, afficher au grand jour ses amours irréguliéres, tromper son mari à son aise, émanciper son cœur à son gré et « exercer ses sens » en toute liberté ; parce qu'une femme, incomprise et vaniteuse, n'a point trouvé dans répoux de son choix le trésor de perfections que sa folle imagination croyait y découvrir ; parce qu'une fille maussade, égoïste, fervente de bicyclette et de photographie, vieillit et desséche sur place, faute de trouver un mari qui consente à subir docilement ses caprices, — voilà des malheureuses prises de rage contre le mariage et la société. Pourquoi les plaindrions-nous?

Au lieu de bousculer toutes les conventions avec 4e grands gestes et de grandes phrases, au lieu de s'en prendre furieusement à la « loi de l'homme », elles devraient se demander si le mal ne vient pas d'elles-mêmes, de leur soif immodérée de plaisir, de leur conception fausse de la vie. Mais non ! Les femmes en possession d'un mari aimable (on nous accordera qu'il y en a quelquesuns) ne sont guère plus sages ni plus clairvoyantes. Songentrelles à se réjouir de leur privilège? Connaissentelles leur bonheur? Par moments, tout au plus. C'est que le mariage, même heureux, ne tarit pas la source des infortunes humaines. Qu'on se dise, au contraire, que la vie est une épreuve, et immédiatement tout change, tout s'éclaire. S'amuser devient un emploi inférieur du temps que nous traversons. Notre destinée prend un sens, qui est le travail méritoire pour soi et utile pour les autres. Et du coup le mariage considéré comme une

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source de devoirs, et non comme une occasion de plaisirs, redevient un admirable moyen de moralisation réciproque.

Au surplus, qu'est-ce qu'une crise de féminisme aigu, sinon, dans bien des cas, une forme de neurasthénie délirante, une violente crise de nerfs? Un médecin de mes amis me déclarait même que pour guérir de cette maladie, beaucoup de femmes devraient être douchées. Nos pères auraient dit tout simplement, les monstres! qu'elles méritent d'être fouettées. Mais si efficace qu'il puisse être, ce vieux traitement répugnerait à la douceur de nos âmes. Nous avons fait nôtre le joli proverbe indou : « Ne frappez pas une femme même avec une fleur » 1 Et puis, les dières créatures iji'aiment plus être battues. Mon docteur avait raison : mieux vaut, de toute façon, les asperger que les meuiv trir. L'hydrothérapie a du bon.

Parmi les moyens d'action du « féminisme antimatrimonial » (je reprends ici tout mon sérieux), il faut citer, à côté du théâtre, la littérature romanesque. Son procédé de dénigrement systématique est bien simple: il consiste à diminuer l'homme en lui prêtant tous les défauts et à grandir la femme en lui donnant tous les beaux rôles. Le nombre est considérable des romans parus depuis vingt ans qui se sont conformés, plus ou moins consciemment, à ce programme d'injuste partialité.

Que nous sommes loin des récits d'autrefois où l'homme avait toutes les qualités d'un héros, l'esprit, le courage, l'élégance, à tel point que c'était un délice de l'épouser ! Maintenant la jeune école nous en fait un

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être pusillanime ou féroce, à la tète vide ou à Tâme sèche, sans nerfs, sans muscles, sans cœur, un fantoche ou un polisson. Dans les choâès de Tamour surtout, on nous le montre capricieux, inconstant, cruel, incapable d*a0ection délicate et de tendresse persévérante, ne cherchant dans la femme qu'une satisfaction d'amourpropre ou une sensation de volupté. Les femmes de lettres, en particulier, ont dressé contre le sexe fort un réquisitoire en règle. A les entendre, l'amour des hommes n'a qu'une saison. La fidélité leur pèse. Lors même qu'ils seraient mariés à la femme la plus dévouée du monde, ils n'hésiteraient point à l'abandonner pour la première perruche rencontrée sur le boulevard, quitte à lui revenir sans honte quand l'âge ou les infirmités ne lui permettront plus de vagabonder, — comme l'enfant retourne à sa bonne lorsque la fatigue arrive ou que le soir tombe.

Entre nous, mesdames, ètes-vous bien sûres que tous les hommes soient aussi plats et aussi vils ? Franchement, c'est trop généraliser que d'imputer au sexe tout entier les fautes et les turpitudes de quelques exemplaires abominables. J'accorde que, dans les affaires de sentiment, l'homme est inférieur à la femme. L'affection, chez lui, semble généralement plus courte et plus brusque. Oui, nous sommes brefs en amour. Mais y a-t-il à cela quelque déshonneur ? Hercule ne peut pas toujours filer aux pieds d'Omphale. L'homme se doit à la famille, à la science, à la civilisation, à l'humanité. Que deviendrait la société, que deviendrait la femme elle-même, s'il désertait le travail viril qui assure aux vivants le nécessaire et le superflu, le pain et le confort, pour s'attarder et s*alanguir en adorations perpétuelles et mériter, par ses effusions persévérantes, le titre de parfait amant ? La nature ne l'a pas voulu ; et en cela, elle a sacrifié, comme toujours, le plaisir individuel à l'intérêt de la race.

230 ÉmandpatUm conjugale de la femme.

Du reste^ quand les femmes, que possède le démon de régalité, seront devenues ingénieurs, médecins, fabricants de meubles ou de savon, elles apprendront par expérience qu*il est impossible de mener toujours de front le travail et Famour.Le souci de leur profession abrégera leurs élans de cœur. Elles n'auront plus le loisir d*étre tendres du matin au soir, ni même du soir au matin. Travaillant comme Tbomme, elles aimeront comme Thomme, rapidement et par intermittences. Au lieu de nous élever jusqu'à elles, elles se seront abaissées jusqu'à nous. Et, tout compte fait, Thumanité en souffrira; car elle aura gagné peu de chose à leur émancipation économique et perdra beaucoup à Tamoindris* sèment de leurs facultés aimantes. Et pour nous disputer notre supériorité de travail, les imprudentes auront compromis leur supériorité d'amour l

En même temps qu'il s'acharne contre les hommes pour les noircir et les défigurer, le féminisme littéraire embellit, exalte, magnifie 1' « Eve nouvelle » avec une partialité aveugle et une conviction intrépide. Il proclame, il exalte les <t droits de la femme ». Se couvrant des vocables obscurs de liberté et d'égalité qui ont servi déjà tant de fois à masquer Terreur et le sophisme, il professe avec véhémence que la « lutte des sexes » est inévitable, puisque la libre expansion de chacun est le premier des devoirs. Il revendique pour le cœur féminin r « intégralité du bonheur » à rencontre des préjugés et des lois. Il glorifie l'énergie et l'âpreté de la volonté, les conquêtes de la science et de la puissance des femmes sur l'égoïsme et la brutalité des hommes.

C'est en efi'et l'habitude de ces récits étranges de nous présenter des jeunes filles ou des jeunes femmes décidées à vivre leur vie, résolues à aimer qui leur plaira. Ne dépendre de personne, vouloir, savoir, pouvoir par elles-mêmes et par elles seules, voilà leur rêve< On a remarqué déjà que cet état d'àme difiére grandement

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de celui des femmes romantiques. Certes, George Sand pr6nait bien la souveraineté sacrée dé Tamour, la rébellion du cœur et de la beauté contre la malfaisance des intérêts et le pharisaïsme des Godes. Mais il y avait du lyrisme dans cette revendication des droits de la passion. Les héroïnes des romans de 1830 traversent le monde les yeux levés vers les étoiles, confiantes dans les doux songes qui peuplent leur imagination, allant irrésistiblement vers Tamour qui ouvre sous leurs pas une voie triomphale. Ges créatures ne sont que tendresse, enthousiasme et poésie. Elles vivent leur rêve et brûlent leur vie.

Tout autre nous apparaît la jeune fille d'aujourd'hui qu*un souffle d'émancipation féministe a touchée. G'est une raisonneuse. Elle ne s'attarde pas aux mirages de l'avenir, elle n'a point d'illusions. Ses yeux hardis regardent le monde en face, et elle suit son chemin d'un pas vif et sûr. Ge n'est point une créature sentie mentale, mais un être d'orgueil froid et décidé. Elle a le sentiment lucide des rivalités, des difficultés de la vie, et la ferme résolu tion.de les affronter et de les vaincre. Si elle réclame encore le droit à Tamour, elle revendique avant tout sa place au soleil. Son âme déborde d'individualisme militant, qu'elle entend bien affirmer en face des circonstances adverses et des traditions hostiles. Elle se dit avec une clairvoyance aiguë des choses du monde : « Mon origine modeste, ma petite fortune, ma beauté médiocre, la rapacité des hommes, la médiocrité des âmes, tout me condamne au célibat. Soit! Je travaillerai, je ferai mon existence. Mais je ne renonce pas au bonheur ; je n'étoufferai ni un élan de mon cœur, ni un appel de mes sens; je ne sacrifierai pas ma jeunesse aux convenances, aux exigences de ce tyran cruel qu'on appelle le monde. Je suis trop raisonnable pour faire la fête, mais je veux être assez libre pour vivre pleinement ma vie.

232 ÉnuincifxUion cmjugale de la femme.

Je prendrai un métier et, si le cœur m'en dit, f aimerai qui je voudrai, à mes risques et périls. Puisqu'il m'est interdit de trouver Tamour dans le mariage, eh bien l je le chercherai ailleurs! » Cette profession de foi audacieuse n'est pas éloignée de Tidéal anarchiste, suivant lequel Thomme ne pourra se dire libre que le jour où il sera devenu, d'après la formule d'un écrivain libertaire, « un bel animal, sans foi ni loi, jouissant de la vie dans la plénitude de ses fonctions('). »

En réalité, la « femme nouvelle », que certains romanciers des deux sexes nous dépeignent avec complaisance, n'est qu'une simple révoltée. L'individualisme anai^ chique s'est installé dans son cœur. En sera-t-elle plus heureuse ? Une de ces viriles créatures avoue tristement que « ses jours passent sans soleil. » En vain Tamant qu'elle s'est donné s'humilie devant elle et se soumet à ses caprices, — car c'est le rôve de toutes les femmes gonflées d'orgueil de subjuguer, de dompter, d'asservir l'homme ; vainement elle contemple son triomphe et gouverne son esclave : elle n'a trouvé ni la paix ni le bonheur. Et voilà bien le châtiment 1 Astreintes aux lourdes obligations de la profession indépendante qu'elles auront choisie, ces femmes ne tarderont pas à exaspérer leurs nerfs, à fatiguer, à épuiser leur corps. Insoucieuses de la solidarité conjugale et des simples joies de la vie domestique, elles se replieront sur elles-mêmes avec chagrin ou s'useront avec angoisse aux heurts et aux conflits de la vie. Il n'est pour goûter sur terre un peu de félicité que de se délivrer de soimême d'abord, et d'accepter ensuite avec courage le travail, le devoir, l'épreuve, la soufi*rance. Avec les rigueurs économiques du temps présent, l'action est rude et la vie amère. C'est bien assez que les hommes se ruent à la bataille. Que « celle à qui va l'amour et

(1) Adolphe RwTé, La Plume, octobre 1898.

Féminisme antimatrimonial, 233

de qui vient la vie « se garde donc, autant que possible, de se meurtrir les mains et le cœur en des efforts et des luttes qui ne conviennent pas à son sexe.

Pour revenir à la littérature, loin de remplir ce r61e superbe de direction morale que de nobles écrivains leur assignent, le tbéâtre et le roman se sont entremis trop souvent, depuis vingt ans, en faveur des idées de révolte et de démoralisation. L*anarcbie intellectuelle, qui régne dans la classe mondaine et lettrée, n*a pas d*autre cause; et le mariage, tout le premier, en a gravement souffert.

Et pourtant, nous avons besoin en France, plus que jamais, qu*on nous prêche le mariage et qu*on nous rappelle avec instance que, si nous préférons encore la civilisation spiritualiste au matérialisme barbare, il faut renoncer aux caprices de la 'vie facile et de la passion sensuelle qui mènent à l'amour libre, pour s'attacher fermement au lien exclusif et indissoluble de la monogamie chrétienne.

Au fond, savez-vous pourquoi tant de gens s'en prennent si furieusement au mariage? — Parce qu'il les gène. « 11 est fait pour nous, disent-ils, et nous ne sommes pas faits pour lui. Subordonnons les institutions aux hommes et non les hommes aux institutions. Nous ne devons pas nous conformer aux lois, mais celles-ci doivent se conformer à nos besoins et à nos instincts. La nature est antérieure au mariage ; celui-ci doit se modeler sur elle, et non Fasservir et la déformer(*). »

Or, il est entre le mariage actuel et la maternelle nature un désaccord absolu : le mariage est éternel, tandis que Famour est passager. S'aimer toujours ! Quelle sotte illusion ! Sans doute l'habitude de la vie commune ne va point sans quelques charmes d'accoutu-

(1) Joseph Rbnauo, La faillite du mariage , pp. 24, 48 et 49.

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mance, de sympathie et d'amitié. Mais Famour, enclos dans la prison du mariage, ne tarde guère à y mourir de tristesse et d'ennui. « Pour avoir eu de la joie pendant deux ans, voici les époux, par expiation de ce bonheur fugitif, contraints de le regretter pendant quarante autres. Officiellement, il leur est défendu de goûter plus que ce minimum. » Combien il est facile de broder sur ce thème sentimental! Disjoints par la loi et libérés de tout scrupule, les conjoints, qui se reprennent, pourront recommencer leur vie et connaître de nouvelles ivresses. Si les fleurs du premier amour se sont fanées une à une, n'est-il pas dans le palais d'Eros d^autres jardins parfumés? Il est cruel, il est absurde, ce principe matrimonial qui condamne « à n*aimer qu'une fois et à aimer toujours! (*) »

Nulle part cette thèse ne s'étale avec plus de crudité passionnée que dans VÉvangile du Bonheur de M. Armand Charpentier. Voici, d'après l'auteur luimême, l'esprit et le résumé de l'œuvre : « L'amour entre deux êtres est-il étemel? Non. Le mariage est-il étemel? Oui. Conclusion : à un moment donné, mariage et amour ne sont plus synonymes. Autrement dit, le lien subsiste entre les conjoints, tandis que sa raison d'être a disparu. Le mariage, tel qu'on le comprend, est contraire à toute logique, à tout bonheur. Il est l'une des plus grosses et des plus criminelles erreurs sur lesquelles l'humanité vit depuis ses origines. »

A cela, quel remède ? La « liberté de l'amour » pour la femme comme pour l'homme. Lisez plutôt : « Si l'on s'élève quelque peu au-dessus des préjugés courants, il convient de louer, sans réticence, la princesse de Caraman-Chimay, car elle a accompli l'un des actes les plus nobles dont une femme puisse se rendre digne.

(1) La failUU du mariage, pp. 55, 56 et 57.

FéminUme antimatrimonial, 235

Au lieu de s*engourdir, comme tant d^autres, dans réternel mensonge de l'adultère, elle a affirmé hautement et devant tous : i» son droit à Tamour; 2^ sa liberté dans le choix de Tamant. » En somme, c'est la conviction de M. Charpentier que Clara Ward a, de toute façon, servi la cause émancipatrice de son sexe mieux que ne sauraient le faire les conférences ou les romans féministes. Et pour généraliser un aussi bel exemple, le moyen est bien simple : « La douleur résidant dans rétemité du lien, il suffira de rendre le pacte révocable à volonté, autrement dit, de faciliter le divorce (*)• >

(1) Lettre à M. Joseph Renaud. La faillite du mariage^ pp. 59, 60 et 61, paisim.

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