La femme arabe
L'ouvrage posthume du général Daumas sur la femme arabe, que nous présentons au public, nous a été communiqué par le petit-fils du général, le lieutenant Maurice Ferras, et par son petit-neveu, M. Eugène Boislandry-Duhern.
ISotre intention n'est pas d'écrire ici une biographie complète du général Daumas, dont la personnalité et les écrits sont bien connus de tous ceux qui s'intéressent à l'histoire moderne de l'Algérie. Nous nous contenterons de quelques notes très brèves.
Melchior-Joseph-Eugène Daumas, né en 1803 à Délémont (Suisse), mort en 1871 à Camblanes (Gironde), appartenait à une famille d'origine bourguignonne. Son grand-père était médecin militaire ; son père, le général Marie-Guillaume Daumas, prit part aux campagnes du Premier Empire et se trouvait à Grenoble sous les ordres du général Marchand au moment du retour de l'île d'Elbe. Eugène Daumas fut d'abord étudiant en médecine, mais son père décida bientôt que le séjour de Paris ne lui valait rien et l'obligea à s'engager au S*’ régiment de chasseurs à cheval, que commandait un de ses parents, en lui disant de ne revenir le voir que lorsqu'il serait officier. Daumas fut nommé sous-lieutenant en 1827, entra à l'école de Saumur en 1829, s'embarqua pour l'Algérie en 1835, et fit, sous le maréchal Clouzel, les campagnes de Mascara et de Tlemcen.
Le jeune officier ne tarda pas à acquérir dans l'armée une situation à part, grâce à sa connaissance spéciale de la langue arabe et des mœurs indigènes. Détail peu connu, il était parent de l'éminent arabisant de Slane, le traducteur d'Ibn-Khaldoun ; sans doute, les conseils de son parent ne lui furent pas inutiles, aussi bien pour son éducation linguistique que plus tard pour la publication de ses ouvrages. Après le traité de la Tafna, qui prévoyait l'installation d un consulat français à Mascara, Daumas fut choisi par Bugeaud pour représenter la France auprès d'Abd el-Kader : il resta près de deux ans à Mascara, du 15 novembre 1837 au 15 octobre 1839.
Le séjour manquait à tel point de gaieté que le prédécesseur de Daumas, le commandant Ménonville, était devenu fou et s'était suicidé, et que le remplaçant de Ménonville, Guerbe, était reparti presque aussitôt qu'arrivé. Daumas, dans cette ville hostile, ne voyait
d^autre Européen que son compagnon le docteur Warnier, avec parfois la visite de quelques officiers d'Oran, parmi lesquels son frère, officier comme lui, et qui devait s'illustrer par son héroïsme en i8U3, au combat de Sidi-Rached chez les Flittas. Mais quelle magnifique occasion de connaître et d'étudier les indigènes ! Daumas n'eut garde de la laisser échapper ; bientôt en état de se passer d'interprète, il fit ample moisson de renseignements précieux, qu'il devait utiliser plus tard. Sa correspondance avec la division d'Oran pendant cette période est un document des plus intéressants, dont M. Yver prépare la publication (i). Daumas recueillit notamment, sur l'infanterie de l'émir, sur les déserteurs européens qu'il utilisait, sur les routes de Mascara à Tlemcen et à Takdempt, des informations qu'il communiqua à ses chefs. Surtout, il put se faire des projets d'Abd el-Kader, de son caractère, de ses rapports avec le Maroc, de la nature et du degré de l'influence qu'il exerçait sur les tribus, une idée très juste, dont la suite des événements démontra l'exactitude.
Rappelé à Oran quand la rupture devint imminente, Daumas fut, avec Martimprey , le pîincipal collaborateur de La Moricière à la division d'Oran, où il organisa un admirable bureau de renseignements (2). Il n'y avait qu'à se régler sur ce modèle pour organiser partout l'administration des indigènes. En i84i (3), Bugeaud rétablit la direction des affaires indigènes, supprimée par le maréchal Valée et nomma le commandant Daumas directeur central des affaires arabes. L'arrêté du Ministre de la Guerre (4), du i®’" février i844, rendu sous l'inspiration de Daumas et en application de ses idées, organisa définitivement cette admirable institution des bureaux arabes, qui a rendu tant de services et qui a toujours servi de modèle ^pour l'administration des indigènes dans l'Afrique du Nord.
Nommé colonel en i845, Daumas conserva néanmoins la direction des affaires indigènes. En i848, lorsque Abd el-Kader fut envoyé ‘ « Toulon et interné au fort Lamalgue, Daumas fut chargé de l'accompagner et contribua à adoucir les premiers temps de sa captivité.
(1) G. Yver, Une entrevue du capitaine Daumas et d'Abd el-Kader (Bull. Soc. Géogr. d'Alger, 1908, p. 274-279).
(2) Général du Barail, Mes souvenirs, i, p. 112. G, Roussel, Con- ^ quête de l'Algérie, 1, p. 33.
(3) Et non en i843, comme semble le croire G. Roussel (Conquête de l'Algérie, i, p. 172 et 287, avec son imprécision habituelle. L’arrêté du gouverneur général Rugeaud qui nomme Daumas directeur des affaires arabes est du 16 août i84i.
(4) Et non l’ordonnance royale comme l’écrit Rousset (ouvr. cité, p. 287).
vu
Quand Vémir fut transféré au château de Pau, Daumas, remplacé par le capitaine Boissonnet, revint prendre le commandement de son régiment de spahis, et conduisit une expédition chez les Beni-Silem, fraction des Beni-Sliman, tribu de VAtlas Mitidjien qui avait refusé de payer ses contributions et chassé son caïd (i). Il quitta d'ailleurs bientôt l'Afrique du Nord pour aller, comme général de brigade, puis comme général de division et conseiller d'Etat, diriger les' affaires de l'Algérie au Ministère de la Guerre (20 avril i85o).
Les deux traits qui donnent à la carrière du général Daumas, une originalité particulière et qui intéressent le plus directemnt l'histoire de l'Algérie sont son séjour à Mascara comme consul auprès d'Abd el-Kader et la part qu'il a prise à l'organisation des bureaux arabes. Si sa carrière proprement militaire et administrative n'est pas sans éclat, il est surtout connu comme écrivain; grâce à sa connaissance de la langue, des mœurs et de la société indigène, il a publié plusieurs travaux d'un intérêt vraiment durable. Indépendamment d'un certain nombre d'articles (2), parus notamment dans la Revue des Deux Mondes, dans la Revue de l’Orient, dans le Spectateur Militaire, etc., il a écrit : Le Sahara algérien (i845), La Grande Kabylie, études historiques {en collaboration avec le capitaine Fabar, 1847), Le Grand Désert {en collaboration avec Ausone de Chancel, i848). Les Chevaux du Sahara (i85i). Principes généraux du cavalier arabe (i854), Mœurs et coutumes de l’Algérie : Tell, Kabylie, Sahara (i855), La vie arabe et la Société musulmane (1869). La plupart de ces ouvrages ont été réédités. Tous ceux qui ont écrit sur Abd el-Kader, notamment Bellemare (3) se sont documentés auprès du général Daumas, qui est, avec Léon Roches, un des hommes qui ont le mieux connu l'émir et l'organisation qu'il avait essayé de donner à l'Algérie.
Les ouvrages de Daumas ont une saveur très particulière. Quel-
(1) Pelissier de Raynaud. Annales Algériennes, iii, p. 3i4.
(2) On en trouvera la liste dans la bibliographie de l’Algérie de Playfair. Cette bibliographie, malgré les compléments de G. Jacqueton, est, comme toutes les bibliographies, forcément incomplète. C’est ainsi qu’on n’y trouve pas signalé l’article de Daumas sur le Voyage de l'émir Abd el-Kader dans l'est de l'Algérie en 1839, paru dans le Spectateur Militaire, i844, t. XXXVII, p. 576-608, article qui contient le récit si émouvant de l’entrevue d’Abd el-Kader avec le's Kabyles, reproduit par Daumas dans son volume sur la Grande Kabylie (cf. E. Masqueray, Formation, des cités chez lessédentaires de l'Algérie, in-8°, 1886, p. 86-93.
(3) A. Rellemare, Abd el-Kader, Paris, i863.
ques-uns, comme le Sahara algérien, dénotent cette remarquable aptitude à recueillir, coordonner et interpréter les renseignements indigènes qui a toujours été une des spécialités des bureaux arabes.. D'autres témoignent d'une très exacte connaissance de la société indigène dans ce qu'elle a de plus intime. Qu'on relise par exemple certains chapitres des Chevaux du Sahara sur les razzias, les guerres entre tribus, la chasse, la vie au désert, tels passages des Mœurs et coutumes de l’Algérie sur la constitution de la tribu arabe, sur la civilité puérile et honnête chez les Arabes, sur les institutions kabyles, etc., et on verra combien ces ouvrages sont précieux pour la connaissance de mœurs aujourd'hui disparues ou en voie de disparaître en Algérie, mais dont le Maroc nous conserve, pour peu de temps encore sans doute, la parfaite image.
Daumas avait pour les musulmans une sympathie profonde, qui ne l'aveuglait d'ailleurs ni sur leurs défauts, ni sur leurs véritables tendances. C'est grâce à cette sympathie, qualité que rien ne remplace chez un écrivain, qu'il a dû de pénétrer leur âme comme peu d'Européens l'ont fait avant ou après lui. Il a aimé les indigènes, et c'est pour cela qu'il les a compris. Il est si imprégné de la vie arabe qu'on s'en aperçoit à la composition et au style même de ses livres,, tout émaillés de proverbes et d'anecdotes recueillis directement sur les lèvres de ses informateurs. Ses ouvrages ressemblent aux productions de la littérature orientale dans la mesure où celles-ci sont supportables et intelligibles pour les Européens, et cela spontanément, presque inconsciemment, sans l'ombre de pastiche.
L'ouvrage posthume du général Daumas sur la Femme arabe est, comme le dit l'auteur, le complément naturel de ses études antérieures, et l'on y retrouvera ses qualités ordinaires. Il a été dicté par le général vers la fin de sa vie et revu entièrement par lui. Le manuscrit était tout prêt pour l'impression. Nous l'avons publié tel quel.
Le défaut ordinaire des ouvrages posthumes, c'est que le sujet qu'ils traitent a souvent été ultérieurement l'objet de travaux qui en ont épuisé l'intérêt. Tel ne nous paraît pas être le cas pour la Femme arabe. Malgré d'excellentes contributions sur cette matière (i) la famille indigène est encore pour nous un sanctuaire si fermé, si interdit aux regards et aux investigations des profanes, que le témoignage d'un des hommes qui l'ont le mieux connue ne saurait nous paraître superflu.
Augustin BERNARD.
(i) On en trouvera la liste dans L. Milliot, La femme musulmane au Maghreb, in-8°, Paris, 1909.