CHAPITRE I L,’KI>IFA1VCE
Auprès de Dieu, le maître du monde, une fille vaut un garçon.
Ce sont des innocents, a dit le Prophète, et la fête des anges doit être la même.
Quel est le rôle de la femme chez les Arabes ? C’est une question que la curiosité européenne s’est posée souvent. Tout l’invincible attrait du mystère se rencontre dans ce sujet, puisqu’il s’agit d’une créature confinée dans la partie la plus secrète de la tente ou de la maison, et qui, meme quand elle se produit au dehors, se dérobe encore sous le voile qui l’enveloppe, à nos curieuses investigations. Puis à la curiosité vient se joindre un sentiment philosophique ; cet être, dont la vie forme un contraste si frappant avec l’existence des femmes Européennes, ne trouve-t-il, dans la condition qui lui est faite, qu’amertume et humiliation ? Dans cette société, où sa place semble si obscure, la femme n’aurait-elle point, par hesard, une importance qui aurait échappe à des observations superficielles ? Comme d’habitude, je préférerai les faits aux réflexions. Voici ce que de longues études, des interrogations patientes, m’ont fait recueillir sur la femme Arabe ;
« Auprès de Dieu, le maître du monde, une fille vaut un garçon. )> Ainsi s’exprime, dans un proverbe, la sagesse musulmane. Mais comme il arrive d’ordinaire ici-bas, la théorie et la pratique sont loin de s’accorder en cette
matière. Les hommes, en pays arabe, se chargent de faire la différence que, suivant eux. Dieu ne fait pas (i).
Tandis que le garçon reste avec sa famille, ajoutant à la force de la tribu dont il soutient la fortune et Thonneur, la jeune fille, aussitôt qu’elle est parvenue à l’âge nubile, suit la destinée d’un mari ; elle quitte ses parents, son douar (2), sa tribu, et va devenir quelquefois, sous une tente lointaine, une femme étrangère. De là, une manière bien distincte de saluer, en ce monde, l’arrivée de la fille, ou celle du garçon.
Aussitôt qu’un garçon est né, c’est une joie réelle et profonde, on dit au père : u Dieu a augmenté ton bien » {que le nouveau-né soit heureux, que Dieu allonge son existence. {Allah ketteur khirek ; mebrouk el mouloud ; Allah itoueul aâmrou) » : à celui qui a une fille en partage, on dit simplement ; <( Que le tout soit béni. » (El Koul mebrouk). Et le père répond d’habitude : « Ce n’est pas la peine, il m’est né une malédiction. {Zâadet ni nâala). » Par cela il veut faire comprendre qu’un jour viendra, où sa fille sera obligée de s’entendre dire par un mari ; « Fais ceci, fais cela ; fille d’un tel, que Dieu le maudisse. )) {Allah inâalouh). Oh ! par la bénédiction du pain, ne tiens pas ce langage, répliquent les assistants ; Dieu la préservera des tentations du Diable, elle donnera le jour à des musulmans et ses enfants seront tous des saints ou des guerriers de la foi {moudjahedin) . »
Quel que soit le sexe de l’enfant, toutefois, les fêtes de la naissance ne diffèrent point.
(( Ce sont des innocents, a dit le Prophète, en. parlant des nouveau-nés, et la fête des anges doit être la même. »
C’est le septième jour après la naissance que ces fêtes
(1) C’est Mahomet qui abolit, chez les Arabes, l’infâme usage de sacrifier des enfants aux idoles et défendit d’enterrer, vivantes, les jeunes filles que l’on craignait de ne pouvoir ni nourrir, ni marier.
(2) Le Douar est une subdivision de la tribu : Il comprend les tentes disposées en cercle et c’est de là que lui vient son nom.
ont lieu en présence du cadi, des marabouts, des parents, des amis et de la sage-femme. Plusieurs fois déjà, nous avons décrit des réjouissances arabes. On retrouve là ce qui sert, du reste, à exprimer la joie chez presque tous les peuples, des cris, des danses, des chants et le bruit de la poudre. Les femmes dansent en agitant des yatagans, les hommes tirent des coups de fusil et donnent de l’argent aux danseuses. Des repas où coule le lait et où figurent le mouton rôti, le mesemmèn£ , le kouskoussou, les dattes, ]o raisin sec, le miel et le beurre terminent ces solennités. Le cadi lit ensuite le Fatiha et le héros de la fête reçoit un nom de l’assemblée.
Si c’est un enfant du sexe masculin, pour honorer la religion, on commence par lui donner le nom de Mohammed, nom que le père et la mère sont libres de ne pas conserver; s’il appartient au sexe féminin, on lui choisit généralement un des trois noms suivants :
Fatma — la fille du Prophète.
liegidya — sa tante paternelle.
Meryem — sa tante maternelle.
Ce devoir accompli, on peut, également, ne plus la désigner, dans la famille, que par le nom d’une amie ou d’une femme distinguée, qui devient alors, pour elle, ce fpie la marraine est pour nos enfants, une parente en dehors du sang, s’occupant de celle qui lui a été consacrée, la suivant dans sa vie et lui faisant des présents.
Voici les noms les plus usités des femmes chez les Arabes :
Khedidja, Kheddoudja, Aycha, La vie ; Aychouna, diminutif â'Aycha ; Zohra, La fleur ; D jamila, La parfaite. — Noms des femmes du Prophète.
Meryem, Marie.
Aâtika, La noble.
Fatma, nom de la fille du Prophète. — ■ Fatima, la petite Fatma.
Khira, Celle qui apporte le bien.
Zineub, La tremblante.
Sâida. — Saâdya, L’heureuse.
Mebrouka, La bénie.
Mesâouda, L’heureuse.
Badra, La lune.
Zina, La belle.
Aziza, La chérie.
Loulou, La perle.
Djohra, Le joyau.
Khadra, La verte (courageuse).
Nedjema, L’étoile.
Halbna, La douce.
Safia, La pure.
Kheroufa, La petite brebis.
Zohra, La fleur.
Rebiaa, Le printemps.
Yammouna. — Yarnina, La prospère.
Mouny, Diminutif de Yammouna.
Ourida, La petite rose.
Zalikha, Nom de l’une des femmes de Haroum Er Rechid.
Baya, L’éclatante.
Reguïa, La petite.
Oumm-hani, La mère de la douceur.
Leïla, La nuit.
Les musulmans procèdent d’une manière toute différente de celle des peuples chrétiens dans l’appellation de leurs enfants. Chez nous, le nom que le père a reçu de ses aïeux, il le transmet à ses descendants qui se distinguent à leur tour- par un nom spécial et variable qui est celui de leur baptême.
Chez les musulmans, au contraire, le nom de famille n’existe pas; il est remplacé par un nom de désignation et notre prénom devient chez eux un surnom (agnomen).
Un enfant vient de naître ; sept ou huit jours après, le père, ainsi que je l’ai dit plus haut, réunit dans une fête
ses parents et ses amis, prend le nouveau-né, convoque ou fait convoquer à la prière {izan) et l’appelle ensuite tout haut par le nom qu’il veut lui donner (nomen).
S’il s’agit d’un garçon, ce nom alam (mot qui signifie désignation) sera tantôt celui du Prophète, de l’un des prophètes ou des compagnons du Prophète, tantôt il consistera dans le mot abd (serviteur) suivi de l’une des épithètes données à Dieu :
Abd eÂ-Kader, serviteur du puissant,
Abd er-Rahmân, serviteur du miséricordieux.
Abd el-Kerim, serviteur du généreux.
S’il s’agit d’une fille, Valarn qui lui sera donné sera emprunté à l’une des femmes de Mohammed, Khadidja, Zohra, Aycha, h sa fille Fatma, ou à l’une des qualités de la femme comme Aziza (chérie), Saïda (heureuse), Loulou (perle) .
Mais comme il est facile de le concevoir, le nombre des alam est excessivement restreint chez les musulmans. Une immense quantité d’individus porteront donc le même nom, celui de Mohammed par exemple ; dès lois, comment distinguer le Mohammed qui appartient à telle famille, du Mohammed qui appartient à telle autre P
Les musulmans arrivent à établir cette distinction en ajoutant à Valam donné aux enfants, le mot ben (fils) ou bent (fille) suivi du nom du père.
C’est ainsi que l’on dira :
Ali ben Mohammed, Ali fils de Mohammed.
Ali ben Moustapha, Ali fils de Moustapha,
Ali ben Ahmed, Ali fils d' Ahmed,
Aycha bent Hassan, Aycha fille de Hassan.
Aycha bent Ismaïl, Aycha fille dlsmaïl.
Aycha bent Kaddour, Aycha fille de Kaddour.
On ne pourra donc plus confondre les individus por tant le même alam.
Remarquons en passant que la femme mariée ne perd pas Valam qu’elle portait jeune fille. Avant comme après
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le mariage, elle continuera à s’appeler du nom qu’elle a reçu de son père, elle sera toujours Aycha, fille de Hassan.
Nous ne parlerons ici des surnoms (Kounia) que pour faire remarquer qu’ils varient à l’infini. Ils se rapportent à un fait particulier, soit à un état, soit enfin à l’origine. En voiei quelques exemples :
Moustapha, Bon mezrag.
Moustapha, le père de la lance.
Mohammed ben Abd allah, Bou maza.
Mohammed ben Abd allah, le père de la chèvre.
Hamed, Bou Chelagham.
Hamed, le père aux moustaches.
Abd el-Kader, ben Deràou.
Abd el-Kader, le fils de son bras.
Isniaïl, el haffaf.
Ismcül, le barbier.
Zina, el messerara.
Zina, la gracieuse.
Yamina, el aaguera.
Yamina, la stérile.
La croyance aux mauvais esprits {Djenoun) , ou dans le mauvais œil {Aâin) est très répandue chez le peuple arabe; pour préserver de leurs pernicieuses influences on ne met jamais les enfants dans leurs berceaux sans prononcer cette formule sacramentelle : « Bi essem Allah » (au nom de Dieu). On leur attache aux bras différentes sortes de talismans; plus tard, ces amulettes passeront au cou: et plus tard encore, la jeune fille, qui sera presque une femme, les portera sur la tête.
Quoique les femmes arabes aiment beaucoup leurs enfants, elles sont loin de leur prodiguer cette multitude de soins qui, chez les peuples civilisés, deviennent pour les petits êtres qui en sont l’objet, un péril, peut-être, plutôt qu’un avantage. Toutefois, par une nécessité du
climat, elles les nourrissent longtemps ; mais pour ne pas s’épuiser par un allaitement qui dure d’un an à deux ans, elles font intervenir souvent le lait des brebis, des vaches et des chamelles. Les chamelles ont, dit-on, dans leurs mamelles, des trésors de vigueur et de santé.
Excepté dans les grandes familles, les nourrices mercenaires sont inconnues. Le Prophète a dit :
« Ne vendez jamais ni le lait, ni les cheveux de vos femmes; ce seî^ait avilir la majesté humaine. »
Quand une mère ne peut pas nourrir, c’est une voisine, une parente, une amie qui, pour l’amour de Dieu, vient offrir le lait à son enfant trois ou quatre fois par jour. Aussi, cette nourrice est-elle appelée une seconde mère, elle a presque tous les droits que donne le sang, et toute union entre elle ou un de ses enfants et son nourrisson, serait réputée incestueuse (i).
On fait la plus grande attention au choix de la nourrice. Tl faut qu’elle soit saine de corps et d’esprit, sa conduite doit être irréprochable. Les Arabes disent : (( Surveille avec soin V allaitement , c'est de lui que dépendent la santé et le caractère, »
Chez les nobles (Djouad), on trouve des serviteurs intimes dont l’unique mission est d’élever les enfants de leurs seigneurs. On les nomme Terrabas (éleveurs). Ils jouissent d’une grande influence et les épouseurs ne manquent jamais de les mettre dans leurs intérêts, quand ils recherchent, en mariage, des filles de grande tente. Ces Terrabas sont considérés comme faisant partie de la famille; à ce titre, ils ont le privilège d’y pénétrer quand ils le veulent. On les traite toujours avec bienveillance.
Pendant les premiers mois, l’enfant est enveloppé dans des chiffons de laine, et les mères vaquent à tous les tra-
(i) Dès qu’un enfant a sucé le lait d’une femme, il devient l’enfant de cette femme et aucune union conjugale ne peut s’établir entre le frère ou la sœur de lait des nourrissons. Telles sont les conséquences de la parenté de lait.
vaux domestiques en le portant derrière leur dos, ingénieusement suspendu dans un haïck, la tête et les mains libres ; la petite créature peut embrasser avec ses cuisses, les reins de sa mère. Je ne serais pas étonné que cette habitude ne produisit, chez les Arabes, une disposition à se lier, par la suite, aux flancs d’un coursier.
La nuit, on place simplement l’enfant dans une Zagaou, ou corbeille à pain de figue [?] que l’on suspend à une traverse de la tente : voilà son berceau.
Au bout de dix-huit mois, arrive l’époque du sevrage. Les mères se noircissent les seins avec du charbon. Les enfants se dégoûtent et s’effraient. Le but est immédiatement atteint. On leur donne progressivement ensuite la nourriture que leur tempérament peut supporter.
Aussitôt qu’une fille est sevrée, on lui apprend les soins de propreté, on lui lave les mains, les pieds, le corps tout entier. Puis, après la propreté, la coquetterie fait bientôt son apparition. On lui perce les oreilles à deux ou trois endroits, et l’on maintient les trous avec des fils de soie. Cependant les bijoux ne viendront que dans la suite, ils sont interdits à l’enfance.
Au lieu d’être maintenus, comme chez nous, dans des appareils qui ressemblent à des instruments de supplice, les enfants errent à leur gré dans la tente; ils se traînent sur leurs genoux, se dressent, tombent, se relèvent, en peu de temps, ils savent marcher.
Les premières années de leur vie se passent au milieu des chevaux, des bœufs, des moutons, des chameaux, des chèvres et des chiens. On les laisse courir pieds nus, en chemise, au gré de leurs fantaisies : c’est, à coup sûr, la meilleure partie de leur existence; car ils ne connaiss('nt que les bons traitements, ils ne reçoivent que des caresses. Tout ce qu’ils font est bien, tout ce qu’ils disent encore mieux. Ils n’ont pas de raison, ce sont des enfants, laissez-leur toute liberté.