COMPOSÉ I'AI\ ELISABETH LESEIR POUR SA MÈCE MARIE
A l/0CCASI0>- DE SA PREMIERE COMMUNION
Il y a longtemps déjà, ma bienaimée, j'avais formé le projet, dont la pensée seule était une joie, de te consacrer tout particulièrement les mois qui précéderaient ta Première Communion, de te donner à ce moment-là, — le plus doux et le plus décisif de
la vie intérieure, — un peu de ce que la grâce divine m'avait accordé, d'entr'ouvrir pour toi ce trésor intérieur que toute âme chrétienne porte en elle et qui s'accroît de nos expériences personnelles, de nos souffrances et d'un contact, chaque jour plus intime, avec Celui qui s'est nommé Lui-même la Vérité et la Vie.
Je n'étais pas seule à faire ce rêve si doux; une autre âme, plus haute et plus belle que la mienne, l'avait eu aussi; ta chère marraine avait ardemment désiré ce jour et espéré cette joie d'une union totale de nos Ames, lors
de ta première rencontre avec Dieu.
Qui de nous, si nous sommes vraiment chrétiens, dira que son espoir a été trompé et que la Providence n'a pas exaucé son désir le plus intense. Si nous savons nous réfugier une heure dans cette profondeur de notre àme où Dieu vit, et contempler un instant, autant que notre faiblesse le permet, les réaUtés éternelles, qui de nous ne comprendra tout ce qui se cache de tendresse et d'accomplissement dans cette épreuve plus cruelle, semblet-il d'abord, en un tel moment, à la veille de cet événement si
attendu de ta Première Communion.
Non, mon aimée, pas un de nous ne manquera vraiment à cette réunion de famille. Ce qui serait arrivé si ta marraine avait été loin de toi, dans son lit douloureux, ne se produira pas. Ce qu'elle avait espéré, elle si pleine de foi et d'amour, c'était l'union de son âme et de la tienne, en Dieu. Cette union sera plus grande que la vie ne l'aurait permis. Ici-bas, beaucoup de choses séparent les âmes; celles qui vivent dans la Lumière Une sont vraiment proches des nôtres ; elles nous connaissent et nous pénè-
trent comme jamais on ne peut le faire ici-bas, où le meilleur, le plus vrai de nous-mêmes reste toujours enfoui dans l'intimité de notre être, tant certaines choses profondes sont intraduisibles en langage humain.
A jamais maintenant, durant toute ta vie et la nôtre, une chère et proche influence nous enveloppera, aidera notre conscience, fortifiera notre volonté, nous obtiendra la paix et la force de remplir notre tache en ce monde, de faire cette œuvre spéciale que chacun de nous doit accomplir.
Ta marraine fera pour toi plus que si elle avait vécu; elle est et
restera ta protectrice, et son amour pour toi est plus grand que jamais dans l'Amour Infini où elle vit.
Mais moi, ma chérie, moi qui ne mérite pas le bonheur qu'elle possède et qui, la vie et le cœur tout pleins d'elle depuis des mois, n'ai pu m'occuper de toi, j'éprouve le besoin de te parler, de te transmettre quelques-unes de mes pensées les plus chères et de mes convictions les plus profondes, pensées et convictions qui sont le fruit, par la grâce divine et sous son impulsion, d'années d'efforts, de réflexions, de prières, et de travail personnel. Tout ce que j'ai
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de meilleur en moi, je le dois à Dieu Seul, dont l'action continue et paternelle est tellement visible dans ma vie que, en dépit de grandes épreuves et de cette dernière la plus grande de toutes, je puis Lui adresser une action de grâces fervente et que je dois essayer de transformer à l'avenir, à son service, et mon âme et ma vie.
Si tu le veux bien, je te parlerai de ta Première Communion et surtout de ce qui la suivra, c'està-dire de la vie chrétienne, de ce que tu pourras et devras faire pour devenir une âme véritablement forte, pour faire de ta vie
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une œuvre féconde et pour transmettre à d'autres, suivant la grande loi de solidarité chrétienne, ce qui t'aura été donné.
Saint Pierre parlant de Notre- Seigneur dit « qu'il n passé eu faisant le bien ». Heureux ceux qui, à l'heure où tout s'achève et tout commence, auront le sentiment d'avoir semé un peu de lumière et d'amour parmi leurs frères et, suivant un mot que ta marraine aimait, « d'avoir en s élevant euxmêmes fait monter le niveau de V humanité. »
Tu arrives au moment où, dans une mesure que chaque année , augmentera, tu pourras faire du ;
bien; au moment décisif où tu feras de la vie, ou bien ce que trop de gens en font : cette chose vague, sans but, sans forte discipline morale, inutile et par conséquent nuisible, car la neutralité^ n'existe pas quand il s'agit du j bien; ou, au contraire, cette chose belle, harmonieuse, consciente, qui sème pour la terre et prépare pour l'Eternité les bienfaisantes moissons. Tout être humain est une force incalculable et porte en lui un peu de l'avenir. Jusqu'à la fin des temps, les paroles et les actes que nous produisons chaque jour porteront des fruits, bons ou mauvais; rien ne se perd plus
de ce que nous avons une fois donné de nous-mêmes; transmises à d'autres êtres et à d'autres âmes, elles iront, ces paroles et ces œuvres, faire du bien ou du mal aux plus lointaines générations. C'est pourquoi la vie est une chose sacrée, et c'est pourquoi nous ne devons pas la traverser à l'étourdie, mais comprendre sa valeur et l'organiser de telle sorte qu'après nous la somme du bien soit augmentée en ce monde.
Ta Première Communion est le premier pas sur cette route du bien ; je t'en parlerai peu. D'autres te diront mieux que moi, et tu
verras bientôt toi-même, ce qu'est cette mystérieuse rencontre, cette union, à laquelle rien ne peut se comparer, de l'âme et du Christ Jésus. Plus tard, tu goûteras mieux encore ce que ce contact divin apporte de force el de joie; tu comprendras que tous nos bonheurs humains, toutes nos douleurs, tous nos repentirs se transforment dans le Cœur de Celui qui, Seul, pardonne, console et pacifie. Cette vraie Communion, au sens exact du mot, cette vie communiquée par Dieu même, tu en feras l'expérience personnelle, et rien de ce que je pourrais t'en dire ne vaudrait cette expérience-
là. Je te dirai simplement que si j'ai pu supporter, sans défaillir sous le fardeau, les souffrances de ces derniers mois, terminées par un tel déchirement, c'est que j'ai puisé la force à sa source môme, dans l'Eucharistie et dans l'union avec Jésus-Christ.
Mais après ta Première Communion, après avoir reçu le sacrement de Confirmation qui apporte les lumières et les dons de l'Esprit , tu commenceras vraiment la vie, et je voudrais, dans la mesure où ma faiblesse me le permet, te dire ce que je souhaite que soit pour toi celte vie.
Humainement, j'espère (et c'est
ma prière constante) qu'elle sera heureuse et que tu connaîtras toutes ses douceurs; j'espère que tu seras un jour une femme et une mère, que tu auras un mari digne de toi, aussi parfait que ton cher papa et que ton oncle Félix et que tu transmettras à de petits enfants les exemples et les enseignements ((ui t'auront été donnés. J'espère que tu auras une belle santé, ce don précieux que les souffrances de ta chère marraine et ses prières t'obtiendront, je le crois.
J'espère enfin que tu vivras très vieille et que, suivant les paroles de la liturgie du Mariage, « /(/ cei'nis les enfants de tes enfants
iusqu'à In quatrième génération. »
Mais ce n'est pas de cet aspect tout humain de ta vie que je veux t 'entretenir; c'est de la vie plus haute de l'âme, et de la répercussion que celte vie intérieure aura sur tes actes et sur tes semblables.
Une chrétienne, au premier abord, est un être comme les autres. En efTet, en tout individu il y a l'être pensant, l'être raisonnable, éclairé par cette lumière naturelle qui est le premier degré de l'intelligible divin, comme tu l'apprendras plus tard de saint Augustin. Cette lumière est celle dont saint Jean dit « quelle éelaire
toul homme venanl en ee monde » ; ceux qui n'en ont pas connu cPaulre seront jugés par Dieu à celle lumière-là. Nous la possédons aussi et elle nous conduit jusqu'à ces limites où commence la Lumière de la Foi, jusqu'à ce point extrême qui faisait dire à Pascal : « La dernière démarche de la raison esl de reconnaître quil II a une infinité de choses qui la surpassent. » C'est cette Lumière de la Foi qui venue directement de Dieu forme l'èlre surnaturel et donne à nos actions, en apparence semblables à celles des autres, une fin qui n'est pas celle des autres et une valeur
incomparable pour nous et les ânies. Notre vie sensible et notre vie raisonnable ne diffèrent en rien de celles de nos frères en humanité , mais il y a <( au delà », — et non <( h rencontre » de ces deux vies , [ comme trop de gens se Timaginent,) — une vie supérieure, dont le rayonnement s'étend sur tout le reste de notre « moi », le transforme, lui impose des mobiles d'action, surnaturels comme elle-même, et façonne notre vie extérieure à Timage de notre être intime, dans une harmonieuse unité.
Cette lumière surnaturelle ne porte jamais ombrage à l'esprit
humain, à la science, puisque, tout en projetant sur eux ses rayons et en les éclairant d'une façon plus intense, elle leur est supérieure, extérieure pour ainsi dire, et que, brillant en tous les esprits, les plus humbles comme les sublimes, elle atteint en eux l'ame et leur donne, avec une raison de vivre et d'agir, le sens de la souffrance, l'explication de la mort, leur révélant aussi la beauté et l'utilité de notre action en ce monde et sa surnaturelle fécondité.
Il n'y a pas une science chrétienne, il y a la science tout court, la même pour tout homme.
croyant ou non. Mais il y a des savants chrétiens qui, se seryant dans le domaine scientifique des méthodes communes à tous, dépassent ensuite ce domaine sensible et atteignent, par une méthode tout autre et conforme à son objet, ces mystérieuses réalités qui sont le tout de Thomme et qu'il cherche à entrevoir derrière le voile qui les lui cache, jusqu'au jour où, dans l'éternité, il contemplera enfin la Lumière Une de la Vérité.
Le chrétien est donc, en un sens, l'homme complet puisque son champ de pensée et d'action peut être aussi considérable que
celui du plus grand savant, — cela dépend de ses facultés intellectuelles, — et qu'en môme temps le domaine de l'InGni et de l'Éternel lui est ouvert, lui révélant, non plus seulement le monde des sens, la connaissance de ce qui se transforme et passe, mais aussi ce monde infiniment plus vaste et qui demeure , de l'âme humaine et de Dieu.
Cette vie de la foi, de la foi comprise non comme une adhésion passive de l'esprit, mais comme une acceptation, une vivante assimilation à notre être de vérités qui le dépassent et qu'une expérience constante, suggérée et
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guidée par la grâce, a fait pénétrer en lui, cette vie, tu la posséderas, et, dès maintenant, elle va commencer en toi.
Ce que d'autres ont reçu et qu'ils te transmettent comme on le leur a transmis à eux-mêmes deviendra pour toi réel et vivant. Tu seras un anneau de cette longue chaîne que la tradition chrétienne déroule lentement et qui durera jusqu'à la fin des temps, et tu enrichiras, dans une mesure plus ou moins grande, la conscience collective chrétienne, par tes efforts, tes énergies et tes sacrifices.
A cette grande tache qui s'impose à chacun de nous, à ceux du
moins qu'inspire la foi, tu dois te préparer dès maintenant. Comme, chrétienne et au point de vue pleinement chrétien; étant données, d'autre part, les circonstances dans lesquelles le Christianisme se trouve jeté, ton devoir se présentera sous plusieurs aspects.
Un chrétien a toujours le même but, le même idéal, dans tous les temps, parmi toutes les races, et quels que soient les événements, mais les cir4:onstances l'obligent à varier ses moyens d'action et la l'orme de son apostolat. Actuellement le devoir chrétien se présente sous le triple aspect : intellectuel, famihal, social. Je n'ajoute
pas religieux parce que ces divers aspects ne sont que des faces différentes du devoir religieux qui s'impose à nous.
Tu auras, dans la société où tu vas vivre, un devoir intellectuel à pratiquer, et, plus que jamais, celui-là est important. Il faut que tu sois une femme de valeur, instruite, et que, l'esprit largement ouvert à tous les souffles du dehors, tu saches démêler à travers même les incohérences ou les variations des idées et des systèmes ce que chacun d'eux renferme de vrai ou de fécond, cette « Ame de vérité », comme disaient les Pères de TÉglise, que ces sys-
tèmes portent en eux et qu'il ne faut pas laisser périr. N'aie jamais peur des mots et va toujours plus loin que les apparences. Mais pour cette patiente recherche de la vérité, pour cette grande équité que nous devons avoir envers les hommes et envers es idées, il faut une droiture d'esprit, une lucidité de jugement el une solidité de doctrine que tu acquerras peu à peu, et cela d'autant mieux que tes convictions se feront plus conscientes.
Donc une culture sérieuse ; rien de superficiel, de mesquin, non seulement dans tes études littéraires ou scientifiques, mais aussi
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dans la connaissance « intellectuelle » que tu dois acquérir du Christianisme et des choses chrétiennes. Je suis parfois efTrayée de voir à quel point la majeure partie des femmes ignorent tout de la religon dont elles font profession. Son esprit même leur demeure totalement étranger; ses dogmes si impérissablement vivants semblent un poids mort qu'elles traînent après elles; et l'elTroyable étroitesse de leur vue en matière de doctrine montre à quel point le Cœur du Christ a cessé de battre pour elles sous le voile des rites et des symboles.
Elles ont même perdu le sens de
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cette merveilleuse liturgie catholique qui accompagne le chrétien du berceau à la tombe et qui est faite de tous les plus beaux élans humains surgis à travers les âges sous l'impulsion de l'Esprit-Saint.
Elles sont cette chose navrante, ce corps dépourvu d'âme, qu'on appelle une femme « pratiquante » , et non ce résumé de toute noblesse d'esprit, de toute beauté intérieure, de toute activité d'âme que devrait être une chrétienne.
Xe crois pas, au moins, qu'en te disant cela je veuille condamner les pratiques religieuses. Rien n'est plus loin de ma pensée ; mais les pratiques de piélé ne doivent
jamais être que la manifestation d'un état profond de l'âme ; il faut que nous soyons d'abord bien pénétrés de la Vérité qu'elles nous aident à faire vivre en nous, de l'harmonie de ce grand tout qu'est l'Église, de la vitalité et de l'efficacité des dogmes chrétiens et de la valeur morale et sociale de la doctrine catholique. Je souhaite, ma bien-aimée, que tu sois au point de vue intellectuel une chrétienne consciente et que tu saches les raisons profondes de ta foi, les motifs que tu as d'espérer et d'adorer. Alors, quand ton esprit se sera élevé peu à peu au niveau de toutes les grandes pensées que
le catholicisme nous présente, tu apporteras dans les manifestations extérieures de ta piété une réelle élévation et tu repousseras loin de toi tout ce qui pourrait donner à penser aux autres, à ceux qui ne croient pas, que les chrétiens sont des êtres singuliers et d'esprit étroit. Saint Vincent de Paul a dit ce mot exquis : « Les pratiques évangéliques ne doivent pas plus charger un chrétien que les oiseaux ne sont chargés de leurs ailes : les unes et les autres font quitter la terre et élèvent au (Jiel. »
Dans les connaissances humaines tu t'etTorceras aussi d'augmenter ton savoir; je te voudrais très
instruite, savante même, le mot ne m'effraye pas, malgré Molière dont les savantes ne sont que de sottes pédantes. A notre époque, une « savante » peut faire beaucoup de bien. Et puis il y a des devoirs pour Tesprit, et c'en est un d'augmenter la somme de ses connaissances, d'élargir son horizon intellectuel, et d'être apte un jour à remplir à la fois son rôle de mère et son devoir envers la société au milieu de laquelle on vit et qui a besoin des lumières de tous, si faibles soient-elles. Quand on travaille non pour une satisfaction vaniteuse, mais pour fortifier son esprit et faire profiter les
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autres de son labeur, on peut être sûr que ce travail sera fécond et que Dieu le bénira. Un jour, tôt ou tard, il portera des fruits que nous ne soupçonnons pas ; encore une fois, rien ne se perd de nos elîorts désintéressés ou généreux.
Le second devoir qui se présentera à toi est le devoir familial; celui-là, certes, n'est pas nouveau, mais il est si grand, si important, que je veux t'en parler encore.
Avec l'Eglise , je crois que tou l'édifice de la vie morale, nationale, sociale, repose sur la famille ; je crois que tout ce qu'on fait pour elle augmente la grandeur et la force des races et des sociétés et
qu'elles sont, au contraire, à jamais ébranlées le jour où l'on s'attaque à la pierre angulaire de l'édifice : la famille.
Tu travailleras donc à fortifier partout et en tous le sens et le respect de la famille. Plus tard, lorsque tu en fonderas une à ton tour, tu feras de ton foyer un centre chaud et vivant d'infiuence et tu seras la conscience de ceux qui vivront dans ton rayonnement. Tu seras pour ton mari une amie, une compagne, pour tes enfants un guide et l'image de la force morale. Tu posséderas cette chose précieuse dont, avec ta chère marraine, nous avons si
souvent parlé et qu'elle a conservée à travers toutes les souffrances :
la sérénité, la paix que rien ne nous enlève, ni les épreuves, ni les pires déchirements, puisqu'elle est de source divine et que Dieu la donne parfois en proportion de la souffrance même, par une de ces mystérieuses compensations, ignorées des hommes, mais dont Il a le secret.
Alors, et même dès maintenant au milieu des tiens, tu t'habitueras par un effort de chaque jour qu'aidera la grâce à « posséder ion ùme en paix », à être douce aux événements, aux êtres humains et à la vie même. Savoir sourire est
parfois héroïque; que ton sourire, pensif ou joyeux, soit toujours bienfaisant; parmi les êtres que tu rencontreras sur ta route, va de préférence aux plus faibles, aux plus aigris, aux plus abandonnés, et pourtant, quelles que soient tes épreuves et tes tristesses, sache aussi te « réjouir avec ceux qui se réjouissent », prendre part au bonheur d'autrui.
Toute chrétienne a également une tâche sociale à remphr, et pour toi qui posséderas par ton éducation une valeur réelle, tu devras travailler de toutes tes forces à Faméhoration du sort matériel et moral de tous, surtout de ces
masses déshéritées et souvent trompées, mais saines encore, qui sont la grande réserve de notre race et de l'Eglise. Xous ne devons jamais oublier, vois-tu, la tendre parole prononcée un jour par Jésus à la vue de la foule accourue autour de Lui : « Jni pitié de celle niullilude. » Avec Lui ayons pitié; aimons ces êtres privés de tant de biens matériels et surtout du Bien suprême qui seul pourrait donner du prix à leurs sacrifices et à leur rude labeur quotidien : la connaissance, l'amour de Dieu et des choses éternelles. Allons à eux non comme des supérieurs ou même des bienfaiteurs, mais
comme des frères ; montrons-lem^ que la grande égalité ne se trouve que dans le Christianisme qui reconnaît en tous les hommes une âme semblable, leur assigne une même fin et leur promet un même bonheur. Prouvons-leur que seule l'Église réahse la fraternité et en fait une loi à ses enfants et que seule aussi, suivant la parole du Sauveur, elle nous assure la véritable liberté. « ]ous connailrez la Vérité, et la Vérité vous rendra libres. »
Plus tard, dans une plus grande mesure, et bientôt, dans la sage proportion que tes parents fixeront, tu pourras t'associer à ces
oeuvres sociales qui surgissent de toutes parts, en choisissant toujours celles qui sont conçues dans l'esprit le plus élevé el le plus pratique à la fois. Tu apporteras à cette collaboration beaucoup d'esprit de suite, de dévouement et d'énergie, peu de préoccupation du sens propre, de « l'haïssable moi », le sentiment de la discipline nécessaire. Ne sois jamais de ceux qui veulent être chefs et non soldats, qui volontiers créeraient des œuvres pour eux seuls et n'acceptent que le bien fait à leur manière, suivant leurs procédés.
Là comme partout, que ton esprit soit large, ton cœur généreux;
accepte les contradictions, les difficultés qui sont la rançon du succès; travaille au jour le jour, sans trop chercher à voir le résultat, sûre que Dieu fera quelque chose de ton effort. Sois persuadée, cependant, que pour t'occuper avec fruit des questions si importantes aujourd'hui, en cette période de transformation que nous traversons, pour travailler à l'instauration d'un nouvel ordre social chrétien, il faut s'y préparer par une étude sérieuse de ces graves problèmes et apporter à leur essai de solution une grande prudence en même temps que la hardiesse qui convient à des chrétiens. Les
catholiques n'ont pas peur de la démocralie ; ils savent que 1 Eglise a baptisé, transformé, civilisé les barbares, et que nos masses populaires portent en elles un germe chrétien qui peut croître et devenir Tarbre aux larges branches.
Ils aiment ces âmes sœurs dont ils veulent faire des âmes chrétiennes. Dussent-ils se faire traiter de <( socialistes » et de « révolutionnaires » par des esprits chagrins, ils continueront leur œuvre de progrès social, en se disant qu'après tout on peut accepter d'être sociahslc avec saint Thomas d'Aquin ou révolutionnaire avec les Pères de l'Église, et que
ceux qui ne font rien peuvent seuls espérer ne pas voir accoler à leur nom d'épithètes désobligeantes. Mais à ce prix-là, quel catholique digne de ce nom voudrait les éviter?
C'est un regard bien rapide que nous jetons, en ce moment, toi et moi, sur Tensemble de la vie chrétienne. Il serait tout à fait incomplet si je ne te parlais de deux choses graves et saintes, tristes à contempler si une lueur divine ne les illuminait , et qui sont pour le chrétien : l'une un acheminement vers une vie plus haute, et l'autre la porte ouverte sur la seule véritable vie. Je veux
parler de la souffrance et de la mort.
Jamais, je te l'assure, pour une âme vraiment évangélique, l'attente de la souffrance et la pensée de la mort ne jetteront une ombre trop épaisse sur la vie. Les plus forts, ceux qui affrontent d'un cœur vaillant les luttes, les déchirements et les épreuves, ceux qui savent sourire à la mort et en faire pour eux et pour les autres une suprême oblation ce sont les êtres qui, une fois pour toutes, ont compris que la souffrance est intimement mêlée à notre vie, qu'elle est la loi divine et la bonne ouvrière de rédemption et de
sanctification, et que la mort détruit seulement la douleur.
Ceux-là savent d'une foi tranquille que Dieu Seul est Beauté, Vérité, Amour, que la mort est le chemin qui mène à Lui, et, en Lui, à la plénitude de bonheur et de vie, et que c'est en Lui aussi que nous retrouverons pour ne jamais les perdre les bien-aimés qu'il a rappelés avant nous.
Comme tout le monde, le chrétien souffre, mais il ne souffre pas comme tout le monde, « comme ceux qui n ont pas cV espérances, »
Les nôtres sont bien grandes et belles, ma chérie, et outre le bonheur que l'épreuve nous prépare,
nous avons, pour nous aider à la supporter, le dogme catholique de la Communion des Saints.
De ce dogme je te dirai, ainsi que je l'ai fait pour l'Eucharistie, que tu le connaîtras seulement lorsque tu l'auras, pour ainsi dire, vécu. Par lui, il s'établit une douce communication, un échange mystérieux de mérites et de prières entre tous les enfants de Dieu : ceux qui ont déjà reçu leur récompense, ceux qui se purifient encore, et ceux qui luttent ici-bas.
Nos sacrifices, nos actes, nos efforts portent en eux, lorsqu'ils ont une fin surnalurelle, ime force purifiante et sanctifiante dont nous
pouvons disposer en faveur de nos frères, vivants et morts. Et cela est inetîablement beau et consolant de sentir , en pleurant , que nos larmes retombent peut-être sur une âme aimée ou lointaine pour l'apaiser ou la transformer, que nous ne souffrons ou n'agissons pas pour nous seuls, ce qui, ainsi que le disait ta marraine, « ne serait pas suffisant. » Elle a beaucoup souffert et offert pour vous nombre de ses souffrances. Nous ne saurons que dans Téternité, à l'heure des intimes révélations, tout ce qu'elle vous aura ainsi obtenu et par quelles épreuves vous ont été acquises la foi, la vie
chrétienne, et peut-être aussi les joies humaines qu'elle n'a pas connues.
Nous mourrons tous; mais puisque tu es chrétienne, tu ne craindras pas la mort et tu te souviendras que le meilleur moyen de la préparer c'est de vivre et d'agir chrétiennement. Tu te diras qu'elle est le retour de l'enfant vers son Père, de la créature vers son Dieu et que par elle seule nous pouvons posséder enfin le bonheur et toutes ces réalités d'au delà dont les tendresses et les joies de la terre ne sont que l'ombre.
Et maintenant, enfant chérie, quand on t'aura lu une fois ce pe-
lit écrit que les circonstances me forcent d'abréger et auquel tu ne comprendras en ce moment que peu de choses, tu le mettras de côté et tu te hâteras de l'oublier.
Tu retourneras, avec une âme transformée par la première visite du Sauveur, à ton travail, à tes jeux, à tes efforts de chaque jour et mon humble cahier reposera, oublié, dans un coin.
Mais dans quelques annés, quand tu deviendras une jeune fille, plus tard aussi aux heures de souffrances ou de joie, ou lorsque tu auras besoin d'une inspiration spéciale, tu le reprendras, j'espère, mon humble petit cahier.
Tu y trouveras, à défaut de mérites extérieurs, la trace et comme le reflet d'un cœur qui t'aime; tu sentiras un peu de ma tendresse t'envelopper et, si Dieu le permet, un peu du contenu de mon âme passera dans la tienne.
Alors, si tu te sens consolée, fortifiée, si, après l'avoir lu, tu aimes mieux tes frères humains et tu fais un acte de foi et d'amour plus intense, je pourrai ici- bas ou dans les joies éternelles, si je les ai atteintes, chanter un cantique d'actions de grâces et dire avec une reconnaissance infinie : « Seigneur, ]'oiis m\irez éprouvée par la sou/franee; \()us m'avez refusé
OU retiré bien des joies de la terre, mais Vous m'avez tout rendu au centuple puisque Vous m'avez révélé, avec votre Amour, la douceur des tendresses humaines et puisque ]ous avez permis cjue je fasse un peu de bien à l'enfant que j'ai tant aimée et que notre Juliette m'avait, en quelque sorte, confiée avant de retourner à Vous. »
38 404. — lours, impr. Maine.
La Blbtiotk^quQ, Université d'Ottawa Echéance
Tko, L-lb^ioA University of Date Due
29HflR*84
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