TOUTES DEUX
» Rassure-toi , chère amie , c’est une vois-
» tu la véritable amitié s’effarouche d’un rien. »
L’un des compagnons de voyage de Sacountala presse le moment du départ, et la reine, entourant encore son père de ses bras , lui demande quand elle reverra les ombrages sacrés qui l’ont vue naître.
Le solitaire lui répond que dans de longues années, quand le fils qu’elle aura donné il son époux sera capable de manier les rênes du gouvernement , alors elle reviendra avec son époux dans cette forêt, et y terminera dans la contemplation la vie qu’elle y a commencée.
(Quelques moments après, le solitaire, calme ainsi que l’homme qui a rempli un grand devoir, ramenait à l’ermitage deux jeunes filles qui pleuraient leur sœur.
Là se termine l’idylle. Ici commence le drame.
L’elfet de la malédiction de Dourvàsas ne se fait pas attendre.
Sacountala et les anachorètes qui la guident sont devant le roi.
Dans une scène non moins pathétique , mais non. aussi majestueuse que celle que nous avons citée en esquissant l’épisode primitif du Mahàbhàrata,
Sacountalù,. méconnue, traitée en aventurière, repoussée par son époux, Sacountalù, se souvenant des paroles mystérieuses de ses amies , se dispose à
montrer l’anneau, royal au parjure Cet anneau,
ce seul témoin de son mariage, elle l'a perdu!
Mais peut-être, par un autre ■ souvenir , tout immatériel, rappellera-t-elle ail roi les premières heures de leur hymen :
« Ressouviens-toi qu’un jour, sous un berceau » formé des branches flexibles du vétasa (1), tu » recueillis dans le creux de ta main une eau limpide » que contenait le calice d'un brillant lotus.
DODCIIMANTA.
» Bien , bien ! après ?
SACOUNTAI, A,
« Dans cet instant, mon enfant d’adoption, tnon » petit faon favori , était auprès de nous : «■ Rois le » premier, » lui dis-tu avec douceur en lui présen- » tant la main; mais lui, peu habitué encore à tu » vue, n’osa pas s’incliner pour boire, tandis qu’il le » fit sans hésiter quand je lui offris la mienne; « sur quoi lu t'écrias eu souriant : Il est bien vrai » qu’on n’a de confiance que dans les siens , et tous » deux vous êtes habitants des mêmes bois (2). »
(I) Calamité rotang, (*) Acte cin fjiiièmi*.
SECOND K l’AUTIE.
Doiiclimanta, regardant son récit comme une agréable fiction , demeure impassible. Il se rit de sa colère et n’est point ému de ses larmes.
Sacountulà n’a point ici cette énergique et fière contenance qui dans l’épisode primitif la rend si imposante, et atténue ce que sa situation a d’étrange. Egalement repoussée par son épou\ et par les mandataires de son père, il lui faut, d’après l’ordre de ceux-ci, rester auprès de l’homme qui la méprise. N’est-il point son mari?
Un brahmane, ému de pitié, allait la recueillir chez lui en attendant que ce mystère s’éclaircit, quand une femme l’enleva dans ses bras et l’emporta à travers les airs. C’était sa mère, l’Apsara Mémikû.
Et le roi, dont ce dernier incident redoublait l’étonnement, se disait :
«J’ai beau fuire tous mes efforts, je-ne puis me » rappeler d’avoir pris pour épouse la charmante fille » de Canwa, et cependant, mon cœur, par le trouble » qui l’agite, semble me dire qu’il en est ainsi. »
I/anneau royal que Sacountalà avait laissé glisser . dans un étang consacré en y faisant ses ablutions , 'est trouvé par un pêcheur dans le corps d’un poisson.
O11 apporte au roi ce bijou et l’époux se souvient !
Il se souvient, après qu’il a eu chassé Sacountalà !
Il se souvient , après que pour lui elle est peut-être à
jamais perdue! Plus de bonheur maintenant, plus de repos! Adieu même cette fête du printemps où les vierges, agitant les branches des arbres, offrent à Kàma les premières Heurs dont se pare la nature en sortant de son deuil ! Et la nymphe Misrakési, à laquelle Sacountalû a donné la mission d’épier les sentiments actuels de Douchmanta, tressaille de joie à la vue de cette morne tristesse où le chagrin du roi plonge Ilastinapoura. . *
Elle voit Douchmanta lui-même, pâle, amaigri, cherchant partout le souvenir de sa femme, pénétrer sous un berceau de mûdhavis où il attend un tableau esquissé par lui, peint par l’une de ses esclaves, et représentant sa première entrevue avec Sacountalû. Elle l’entend évoquer le pénible souvenir de cette scène où la pure et douce créature, repoussée par lui avec un dédain railleur, rejetée avec colère par ceux à (pii son père l’avait confiée, arrêta sur lui pour la dernière fois ses yeux suppliants et chargés de pleurs. Jamais il n’oubliera ce regard! Ce souvenir le tue.
Misrakési voit entrer une esclave dans le cabinet de verdure où se tient le roi.
« Prince, lui dit cette femme, voici le portrait de » la reine. »
C’est elle, oui, c’est bien elle, et Douchmanta. la revoit enfin !
« Ne dirait-on pas qu’elle me cherche de ses
SECONDE PAIÎTIE.
u regards, où se peint une affection si tendre?.... La » voilà qui sourit; elle va parler! »
Cependant le roi n’est pas entièrement satisfait de son œuvre. Que l’esclave lui apporte ses crayons. Celle-ci prie Màdhavya de soutenir le tableau en 'son absence; mais Doucbmantn, avec un mouvement de jalouse tendresse, s’écrie :
« Non, non! c’est moi qui me charge de ce soin. » Douchmanta a choisi le moment où Sacountalà fuyait l'abeille qui la poursuivait. Majs que de détails manquent à cette scène!
Le royal artiste voudrait que dans le lointain on vit se dessiner l’un des pics de l'Iiimàlayu, dont les glaces éternelles, se détachant de l’azur du ciel, reflètent les feux d'une intense lumière. Les tchâmaras, ces yacks blancs du Thibet, parcourraient la montagne. — Au second plan, le Màlinî, parsemé de bancs de sable et sillonné de cygnes, serpenterait au milieu de la verdure. — Au premier plan , un arbre développerait -son imposante végétation, et abriterait un couple de daims sous ses branches auxquelles sécheraient les vêtements d’écorce des pénitents.
Le spirituel Madhavva trouve que le tableau serait infiniment plus pittoresque si quelques figures rébarbatives de vieux anachorètes faisaient ressortir la suave beauté des trois jardinières.
Ce ii’est pas seulement le paysage que l’époux de
Sacountaîà veut retoucher. A lu fille de Canwa manque un gracieux ornement : ces boucles d’creilles parfumées, ces {frappes de siricha (1) (pii de leurs houppes soyeuses caressaient son teint délicat.
Sous l’influence magnétique du. souvenir , Douchmantu prend le rêve pour la réalité-, le tableau pour la scène elle-même, et il se désespère quand on l'arrache à son illusion.
Une femme, officier du pnluis, Vétravati , lui remet un rapport de son ministre, lin de ses sujets étant mort sans enfunts, la fortune de plusieurs mill ions qu'il a laissée revient à Sa Majesté.
La tristesse du roi augmente. Mourir sans enfants! Ne pas se survivre dans un héritier de son sang !
Et comme Douchmanta demande à Vétravati si. aucune des épouses de cet homme ne lui avait donné l’espoir d’une prochaine postérité, elle lui répond que l’une d’entre elles va devenir mère. Alors il abandonne il l’enfant qui naitra les trésors dont la loi le rendait possesseur, et il mande à son peuple par l'intermédiaire de Vétravati (pi 'auprès de tous ses sujets il remplacera le parent qu’ils auront perdu.
Pendant (pic le peuple acclame au dehors la noble promesse du souverain , celui-ci se livre à d’amères réflexions. Lui aussi, il mourra sans enfants, et il a repoussé lu femme qui déjà était mère Dès larmes
fl) Acacia xi ri sa.
SECONDE PARTIE
brûlantes inondent son noble visage Ainsi avec
lui s'anéantira sa race; et avec elle l’espoir de ses ancêtres ! A cette pensée , il tombe sans connaissance.
La nymphe Misrakésî n’avait rien à apprendre de plus à Sacountalà. Lite s’élança dans les airs.
Màtali, le conducteur du char d’Indra, est venu arracher le roi à sa langueuren réclamant pour les dieux le secours de son bras contre les Dànavas. Douchmanta a senti se réveiller ses goûts héroïques ; par sa bravoure il a affermi la puissance des principes bienfaisants «le la nature.
Au commencement du dernier acte, nous le voyons descendre du Swarga dans le char d’Indra, contempler avec une religieuse émotion la grandeur de cet univers au sein duquel la terre ne lui semble qu’un atome, et s’arrêter enfin sur les sommets de ('Himalaya.
C’est là que résident Kaçyapa et Aditi , le père et la mère des dieux et des hommes, et le roi veut déposer à leurs pieds son hommage.
Soudain il ressent le même mouvement convulsif qu’il avait éprouvé en pénétrant pour la première fois dans l’ermitage de .Canwa; et cependant il n’a plus rien à attendre du sort
Une voix de jeune fille vibre au loin.
« Eh bien , disait cette voix, ne-te tiendras-tu donc
582 LA FEMME DANS L'INDE ANTIQt’K.
» pas tranquille?... Oh! comme il donne en tout des » preuves de son mauvais petit caractère! »
Surpris, Douchtnanta se disait : « Certes, ce n’est » pas dans un semblable lieu que l’on pourrait s’at- » tendre à voir régner l'étourderie et la désobéis- » sance. Qui donc peut s’attirer de semblables re- » proches? Il faut que je m’en éclaircisse. »
Il regarde, et aperçoit un jeune enfant qui, ayant arraché un lionceau à la mamelle de sa mère, l’entrainait impitoyablement, malgré les efforts de deux jeunes filles qui tentaient de lui faire lâcher prise.
« Allons, petit lionceau, » disait l’enfaut en souriant, « ouvre ta gueule bien grande (pie je compte » tes dents. »
Douchmanta se sentait attiré vers cet enfant
Il n’avait point de fils!
Une des jeunes femmes promet au petit entêté un beau joujou s’il consent à rendre la liberté au lionceau; mais l’enfant voulant d’abord tenir ce qu’on lui promet, elle va lui chercher un oiseau, un sacounta , en terre cuite richement colorée.
l’enfant.
« Eh bien! moi, en attendant, je vais toujours » m’amuser avec le petit lion. »
Douchmanta le contemplait avec amour :
« Que cette mutinerie m’enchante! »
Et un soupir s’échappe de son cœur oppressé.
SECONDE PARTIE
n Oh! » poursuit-il , « mille fois heureux les pères, » lorsque, en soulevant dans leurs brus un enfant » chéri «pii brûle de se réfugier dans leur giron, et » tout couverts de la poussière de ses petits pieds, ils » contemplent, à travers son gracieux sourire qui lui » liait au hasard, la blancheur éblouissante de ses » dents pures comme les fleurs, et prêtent une oreille » complaisante à son petit babil, composé de mots à » demi formés ! »
A la prière d’une des jeunes filles, Douchmanta essaye de détourner l'enfant du jeu imprudent auquel il se livre. Ce dernier, qui a résisté aux ordres, aux prières de ses secondes mères, obéit à la simple parole de l’étranger, et le roi, en le touchant, frémit de joie
La jeune fille s’étonnait de la ressemblance qui existait entre le petit garçon et l’étranger. Par elle, Douchmanta apprenait que cet enfant, issu ainsi que lui de la race de Pourou , avait pour mère la fille d’uue Apsara, et qu’il avait vu le jour dans cette forêt «jui entourait l’ermitage de Kaçyapa.
Mais quand le roi, ému d’un vague espoir, demanda à son interlocutrice quel était le père de cet héroïque enfant, elle lui répondit avec sévérité :
« Ce serait souiller mes lèvres que de prononcer le » nom du cruel qui n’a pas craint d’abandonner in- » dignement sa vertueuse épouse ! »
Ce trait frappa au coeur l’époux de Sacountalà.
L’autre jeune femme revenait, et montrant à l’enfant l’oiseau qu’elle lui avait promis, lui faisait remarquer la beauté de ce sacounta : « Sacounta-Iàva- » nyain, » disait-elle en prâcrit.
Et l’enfant, regardant autour de lui avec avidité, s’écrie :
• « Sacountalà !... où donc est ma mère?» *
Pendant que les deux femmes riaient de cette méprise, Douclunanta, ivre d’espoir, attendait que de nouveaux indices I éclairassent plus complètement encore. Ce nom de Sacountalà ne pouvait-il être porté par plusieurs femmes?... Ah! combien cependant il souffrirait s’il lui fallait renoncer à l’illusion qui le séduit !
L’enfant laisse échapper son amulette; le roi se baisse pour le ramasser
« Arrêtez ! arrêtez !... » lui crient les deux femmes.
Mais’ déjà, à leur grand étonnement, l'étranger tenait l’amulette.
Quand Douchmanta leur demande le motif de leur défense, elles lui avouent qu’une métamorphose effrayante devait punir, hormis le père de l’enfant, le téméraire qui eût osé souiller de’ son contact l’objet sacré que l’étranger avait relevé impunément.
Pendant que le roi saisissant son fils duns ses bras lui donnait son premier baiser, les deux femmes couraient prévenir Sacountalà de ce qui venait de se passer.
* « Laisse-moi, laisse-moi, je veux aller trouver ma
•> mère.
DOÜCHMANTA.
» Mou fils, nous irons ensemble; cela la rendra » bien plus heureuse. »
L’enfant, avec une de ces brusques reparties qui, sur les lèvres de ces petites créatures auxquelles on n’a pas encore appris à dissimuler leurs impressions, ont une grâce si piquante, répondait :
«Que dis-tu? c’est Doucbinanta qui est mon père : » tu ne l’es pas, toi. »
Doucbinanta souriait. « Ce délicieux déni même » achève de me confirmer dans mon espoir. »
Une femme couverte de tristes vêtements de deuil s'avançait lentement . Ses traits, d’une admirable pureté, étaient flétris par le chagrin ; ses cheveux, tordus négligemment en une seule tresse comme ceux d’une veuve. Douchmanta avait reconnu la joyeuse jeune fille qui, vêtue du vêtement d’écorce, courait au milieu des fleurs dans l’ermitage de Canwa; la femme qui, belle toujours dans sa parure de reine, était venue lui offrir ce trésor de chastes espérances et d’ineffables joies qu’il avait brutalement éloigné de lui
« F,st-ce donc là Sacountalà? » se disait-il, le cœur déchiré par le remords, mais brûlant de tendresse.
Elle le regarda, elle vit son repentir
L’enfant courait à elle.
« Mu mère, » disait-il, « cet étranger me coin- * » mande comme si j’étais son tils! »
Le coupable s’approchait d’elle; il implorait son pardon, il lui redemandait son amour, et- elle, le saluant en son âme de ce titre qui ne se donnait qu’à un époux, se disait : « Oui, c’est bien là le fils de » mon seigneur. »
Elle essaya de lui parler : «Puisse la victoire >*
murmura-t-elle, et ses pleurs achevèrent ce qu’elle voulait dire.
DOUCHMAKTA.
« Va, chère Sacountala !
» Quoique mon nom se soit égaré dans ce flot de
» tes larmes, ton vœu est parfaitement accompli
» Oui ! j’augure de ma victoire, et par ce front pu- » dique dépouillé d’ornements, et par cette pâleur » qui a remplacé l’incarnat de ta bouche divine. « Etonné, l’enfant interrogeait Sacountalâ :
« Ma mère, quel est donc cet étranger? »
Et la jeune femme, n’osant pas croire encore au retour du bonheur, lui répondait avec tristesse :
« Pauvre enfant! demande-le au Destin. »
C’en était trop. Le roi, le cœur brisé de ce doute qu’il n’avait paru (pie trop mériter, se précipite aux pieds de l’épouse outragée, et reçoit le plus tendre pardon que jamais lèvres de femme aient laissé échapper.
SECONDE PARTIE
Pourquoi, comment lui avait-il rendu son amour? Elle voulait tout savoir. Mais Douchmanta, trop ému encore pour réveiller impunément de si douloureux sonvenirs , la pria d’attendre que sa blessure ne saignât plus.
Pendant qu’il essuyait la dernière larme de Sacountalà, elle vit au doigt du roi le fatal anneau; son époux voulait le lui rendre, mais elle s’y opposa : entre ses mains, il avait été un instrument de malheur.
Mâtali interrompit cette scène. Il venait prévenir le roi que Kaçyapa désirait le voir.
Redoutant de paraitre devant le grand Riehi , Douchmanta pria Sacountalù de marcher devant lui, leur enfant dans ses bras.
Alors, comme dans une apothéose, la scène se transforme. Les grands ancêtres de la race divine et de la race humaine, Kaçyapa et Adili , sont placés sur »m trône.
L’illustre solitaire présente à sa femme l’héroïque défenseur des dieux, et tous deux couvrent les jeunes époux de leurs bénédictions.
Kaçyapa, dissipant les remords de Douchmanta, dit à Sacountalù que son époux n’était pas coupable. La malédiction qu’elle avait encourue avait troublé l’esprit de celui qui , redevenu maître de lui-méme, l'avait adorée et pleurée.
Après avoir envoyé h Canwa un messager pour
568 LA FEMME D.VNS L'JîiDE ASTIQÜE.
l’informer de la réunion de Sacountalà à son mari, Kaçyapa engagea les jeunes époux à remonter dans le char d’Indra, et à rentrer dans leur royaume avec cet enfant, à qui il avait promis d’augustes destinées.
Si nous comparons la Sacountalà de l'antique légende du Mahàhhàrata à celle du drame de Kàlidàsa, nous trouverons que ce type, l’un des plus vrais , des plus touchants qu’ait créés la muse du tîange, a perdu de sa grandeur morale dans l’œuvre du contemporain de Vikramàditya.
Dans l’épisode primitif, Sacountalà unit à la grâce aimante et chaste de la vierge, la dignité de la femme, la majesté de la mère. Elle se relève sous le mépris qui l’écrase; au nom du devoir, elle flétrit la conduite du parjure qui la méconnaît. Quand elle se retire , c’est de son propre mouvement, et son dernier regard est, non voilé de pleurs, mais fulgurant de courroux. — La Sacountalà du drame, plus tendre, plus faible, par cela même plus touchante, n’a, malgré quelques éclairs d’indignation , que ses larmes pour la défendre.
Mais ce que l’épisode ne nous avait pas donné, ce ■ sont ces scènes virginales que; de même que Douclimanta , nous croyons voir et entendre derrière un rideau de feuillage; ce sont ces types de jeunes filles, Priyamvadà, Anousoüvà, dont Kàlidàsa a entouré la
SECONDE PAI1TIE
fi&u re cle son héroïne. Quelle aimable malice, quelle spirituelle vivacité, quelle suavité surtout dans leur conversation! Comme elles aiment leur Sacountalà! Elles s’oublient elles-mêmes et semblent vivre de son souffle. L’amitié qui unit les vierges rencontra-t-elle jamais peintre plus délicat que Kâlidâsa ?
Ce qui fait de ce drame nu des chefs-d’œuvre de l’esprit humain, c’est que, par un contraste fort rare?, cette pièce, produit et reflet d’un siècle de brillante civilisation t a su allier aux exquises élégances du langage des cours la peinture fraiche et riante d’une nature vierge et le langage vrai et passionné du cœur humain.
Arrêtons-nous ici. Déjà aux sentiments purs encore doiït le siècle de Yikramùditya nous offre l’élégante expression manque ce caractère de grandeur morale qu'imprime aux œuvres primitives de la littérature sanscrite l’idée suprême du devoir. Cette décadence ne fera que s’accroître, et un jour viendra où l’Inde amollie, corrompue par le culte de Krichna, subira encore l’influence énervante de l’Islam, et montrera à quel point de dégradation physique et morale peut tomber le peuple le mieux doué quand il a échangé le joug du devoir contre celui de la passion. Dans une pareille société que peut être la femme '!
Et cependont telle n 'était pas la moisson que devaient recueillir les descendants des Aryas.
Quand des hauteurs de l’ Himalaya les Aryas virent se développer il leurs pieds les magnifiques contrées qu'ils allaient civiliser, avec quel enivrement ils durent s’y élancer! Ils étaient jeunes, ils avaient foi en l'avenir, ils étaient libres et forts. De leurs lèvres frémissantes s’échappait vers cette nature qui leur souriait l’hymne de reconnaissance et d’adoration. Ils vivaient, ils se sentaient vivre, ils n’avaient pus encore appris à confondre leur individualité dans ce grand tout que déjà ils entrevoyaient.
La femme, elle aussi, conservait sa personnalité devant les dieux et devant les hommes. Elle appelait par le sacrifice les bienfaits du ciel sur la terre; elle mêlait sa voix enthousiaste à ce choeur riant et majestueux qui chantait les forces de la nature.
Compagne de l'homme, elle l’excitait à ces combats qui devaient amener le triomphe de la civilisation; elle le soutenait dans le sentier du bien, et l’y ramenait quand il s’en écartait.
Veuve, elle survivait à celui qu’elle retrouvait dans les enfants qui en continuaient la vie. Les Aryas eussent-ils prévu que par le suicide la femme dut un jour sacrifier sur le bûcher d’un époux une existence dont ils savouraient la possession?
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SECONDE PARTIE
D'idée de l'unie universelle est saluée par les derniers sa {jes de la période védique , et dans leurs accents on croit entendre un écho de la parole biblique. Mais au lieu de symboliser en un Être unique le grand moteur de l’univers, leurs descendants le disséminent dans la nature entière; et pour eux, Dieu, c’.est le monde. C'est le panthéisme, ce sera le fétichisme.
Alors le but des Indiens de la seconde période est de conserver l’harmonicde ce Tout dans lequel ils s’anéantissent. L’bomme, l’animal, la plante, la pierre, deviennent des rouages de cette machine universelle où la transmigration des âmes entraîne une mutation perpétuelle. 1
Dansce concert, un mot résume le rôle de l’homme : le devoir. Et dans ce mot se confondent les obligations qu’impose la caste.
Grandeur et abaissement, telle est, nous l’avons vu, la part de la femme. On l’honore, car c’est d’elle (pie naîtra l’enfant (pii sauvera les mânes de ses ancêtres et qui perpétuera la caste. On la tyrannise, car de sa mésalliance ou de sa corruption résulterait l’écroulement de la constitution brahmanique et la rupture du lien qui unit les morts aux vivants, le passé au présent, le présent ii l’avenir.
Enfant , on maudit sa naissance : par sa grâce et sa pureté, elle devient la joie et la bénédiction du foyer paternel. Femme, on la prive de devoirs religieux : elle s’en impose. Epouso, on la soumet eu
I-A FEMME DANS L'INDE ANTIQUE, esclave ii son mari : elle le conseille en amie. Veuve, on la place sous la dépendance de son fils : elle le gouverne.
Mais il est une prescription qu’elle a même outrepassée. La loi lui avait ordonné de confondre sa vie dans celle de son époux; elle confondit sa mort dans la sienne.
Piété ardente, tendances spiritualistes et ascétiques, abnégation complète de soi-même, dévouement illimité à la famille, besoin immense d'affection, tel était le caractère de la femme.
Mais alors l’homme auquel elle se sacrifiait était digne, le plus souvent, de représenter à ses veux le Devoir.
Pourquoi les grands caractères, les actes sublimes qu’enregistrent les épopées ne sont-ils plus compris aujourd’hui du peuple qui naguère les fit éclore? Pourquoi le temps n’a-t-il pas mûri les fruits d’héroïque vertu que lui avaient légués les siècles? Ils eurent l‘e sort de la foi qui en avait semé les graines ; ils s’altérèrent avec elle. Là où est la vérité, là seulement est l’éternité.
C’est au christianisme qu’il appartient de vivifier, par. sa sève généreuse, cette lettre morte des antiques traditions sanscrites; c’est au christianisme qu’il appartient de faire découvrir aux Indiens, dans
SECONDE PARTIE
leurs poèmes sacrés, les germes îles vérités sublimes» qu’il est venu féconder. Les tendances spiritualistes de leur race n’ont pas suffi à les préserver de l’attaque des passions; c’est l’inaction qui lésa perdus, c’est la croyance à la fatalité qui les a courbés sous la main de ce Destin qui n’a d’autre puissance que celle que rboimne lui accorde. Que l’esprit pratique du christianisme les sauve; que sa liberté morale les relève!
Il 11e suffit pas de regarder le ciçl, il faut en même temps marcher sur la terre qui en est la route. Que ces hommes saisissent ce flambeau dont leurs ancêtres avaient entrevu de vives lueurs; non-seulement il les guidera vers le ciel, mais il en éclairera le chemin.
Ce grand œuvre est réservé à la puissante nation entre les mains de laquelle reposent aujourd'hui les destinées de l’Inde. La régénération des vaincus est la sanction de la conquête.
C’est par la femme que s’accomplira l'œuvre de salut, mais il faut la préparer à sa mission.
Déjà les Indiens ont commencé à comprendre que la cause de la femme est celle de la civilisation, et il y a un an, la voix aimée d’un illustre professeur (1) annonçait qu’il Bombay et à Bénarès, les jeunes filles recevaient les enseignements moraux et intellectuels
(I) M. Garcin de Tassy, Discours d’ouverture du cours d’hindoustuni à l’École impériale et spéciale des langues orientales vivantes, le lrr décembre 1862.
. qui seuls peuvent former des mères. Jusqu’il présent la femme n’a exercé qu’une action individuelle; désormais elle exercera une action sociale.
Alors l’Indien comprendra qu’à titre de créature humaine, l'hommage de sa compagne est dû à Celui qui l’a douée d’une âme immortelle. Il ne sera plus pour elle la Divinité suprême, mais il essayera de se rendre digne d’en être le représentant ici-has. Ce rôle est beau encore!
Avec un sentiment plus vif de sa dignité, l’épouse remplira mieux encore les devoirs qu’elle aura librement acceptés. Et quand la mort la séparera de son mari, qu’clle ne bâte point par le suicide le moment de la réunion. Elle croit à l’éternité; qu’elle sache la comprendre : elle l’attendra.