‹ La femme de feuChapitre 2 sur 8 · E. DENTU, ÉDITEUR · texte numérisé non relu

E. DENTU, ÉDITEUR

LIBRAIRE DE L* SOCIÉTÉ DES QEMS DE LETTRI PtL:llS-IiaTtL, 17 ET 19, OtLlIIK l.-aELtlHS

Toua (Iruita r^Mrvéi

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LA

Les côtes de Bretagne, jalouses sans doute des

oôtes de Normandie, se parent depuis quelques

aimées de bains de mer nouveaux. Il ne leur

suf&t plus d*opposer Pomic, Saint-Malo, le Croisic,

i Trouville, à Dieppe et à Boulogne, elles veulent

aussi des plages de second ordre et elles ont

créé Pomichet, Piriac et le Pouliguen. Ces jolies

résidences bretonnes mériteraient sans contredit

s LA FEMME DE FEU.

de partager la vogue de leurs rivales normandes, mais le Parisien les trouvant trop éloignées .de lui et leur refusant sa consécration, elles restent la propriété presque exclusive des habitants d'Angers, de Tours et surtout de Nantes. Cette dernière ville est plus qu'un chef-lieu de département, c'est la capitale du nord -ouest de la France et elle a toutes les élégances des capitales. Les hommes, après y avoir fait une large part à leurs affaires , sacrifient à leurs plaisirs ; ils ont des cercles, des théâtres, des courses de chevaux et des maîtresses. Les femmes y sont en général jolies, un peu coquettes, suffisamment légères, sans l'être trop. Elles ne restent pas enfermées chez elles comme dans la plupart des autres villes de province ; il leur arrive de se montrer, de trois à cinq heures, dans les rues Crébillon et du Calvaire, sur la place Graslin, sur le Cours et le quai de la Fosse. Leur dé- . marche est gracieuse, leur toilette de bon goût; c'est l'élégance parisienne revue et corrigée par Faustérité provinciale. Elles sont médisantes •omme à Paris, beaucoup plus qu'à Paris, car

Lk YEMMB DE FBU.

dlles se connaissent davantage» elles vivent dans le même cercle et leurs sujets de conversation sont plus restreints. Elles ont du goût pour h\ table et adorent les pâtissiers et les confiseurs, dont l'industrie à Nantes est des plus prospères. En résumé, bonnes personnes, l'esprit peu cultivé, indolentes et légèrement sensuelles, charitables, très-charitables, elles l'ont prouvé pendant la dernière guerre, dévotes sans véritable religion, templies de défauts et d'excellentes qualités, elles tiennent à la fois de la Parisienne, de la Créole, de la Provinciale, et de ce mélange est né un type d part, qui a son cachet et son originalité et qu'on peut désigner sous ce titre : la Nantaise. Vienne le mois de juin, cette aimable population féminine, trop resserrée dans ses rues étroites, songe a émigrer. Elle se transporte sur les bords de l'Erdre ou de la Sèvre, vers Glisson ou le lac de Grandlieu, ou bien, fidèle à la Loire, elle suit son cours et va se fixer à Ghantenay, à Coueron et à Savenay. D'autres, plus intrépide* et que la mer attire, descendent jusqu'à Saint-Nazaire et choisissent, pour y passer quelques semaines, une des

plages précédemment nommées. Le Croisic avait autrefois la vogue; il semble Tavoir perdue. On lui préfère le Pouliguen, où la mer est moins dure et qui possède un bois de sapins, vraiment précieux dans ce pays pittoresque au possible, mais peu ombragé.

Rien n*est charmant comme cette petite ville qui a tiré son nom de la baie au fond de laquelle on la voit s'élever (Pouliguen ou Poull-guen, Baie blanche). Ses maisons bien alignées, à un ou deux étages, quelques-unes entourées de jardins, s'étendent le long d'un port toujours rempli, en été, de barques de pêcheurs ou de bateaux de plaisance. Si Ton suit les quais, on arrive bientôt à la plage et on jouit d*un coup d*œil féerique. Derrière coi, faisant face à la mer, une vingtaine de jolies villas à balcons couverts. A droite, le long de la baie, le petit village de Painchâteau avec ses maisons et ses jardins que a vague vient baigner ; plus loin et dans la même direction, une ligne de rochers au-dessus des-, quels on aperçoit une verdoyante campagne. A gauche, sur une largeur de cinq à six kilomà*

Lk FKMMB DB PBU.

très, les dunes d'Escoublac qui se déroulent en demi-cercle et Pomichet entouré de sapins. En face, construite sur /es roches des Impairs, la Tour rouge chargée d'indiquer l'entrée du chenal et les Iles des Even, redoutables écueils que tous les grands navires arrivant d*Âmérlque viennent reconnaître avant de mettre le cap sur Saint- Nazaire ; à rhorizon, par un temps clair, Pornic, Saint-Michel et Saint-Gildas, limite extrême de la rive gauche de la Loire.

Dans les premiers jours d*août 186., deux personnes descendues , depuis un instant , de voiture, devant le chalet d*Esgrîgny, semblaient admirer pour la première fois ce magnifique paysage. L'une d'elles, une femme de cinquantecinq à cinquante-six ans^ mise d'une fa^on trèssimple^ grande avec un peu d'embonpoint, encore blonde malgré son âge, à l'œil vif, au sourire fin, au nez correct, rappelait à s'y méprendre par son grand air, ses manières distinguées^ son aspect sévère, certaines femmes de la Cour de Louis XIV. L'autre était un jeune homme de vingt-cinq ans , son fils sans aucun doute, grand,

6 UL FKlfllB DB FEU.

distingué^ froid comme elle, blond, avec des favoris à l'anglaise très-soyeux et très-longs, un peu pâle, mais d*une de ces pâleurs accidentelles que produit parfois l'étude et sous les** quelles on sent la vie circuler. Il tenait de Tofficier de marine, du gentilhomme anglais et du magistrat, sans qu'on pût au juste le classer» Ses yeux de myope, ornés d'un pince-nez, étaient fort beaux, ses dents jolies, sa main, parfaitement gantée, petite et efRlée, son pied en rapport avec sa main. Si l'on était tenté de le trouver trop bien mis pour un voyageur, on ne songeait pas à l'accuser d'un manque de goût et de savoirvivre; on devinait que par système il devait s'être imposé ce nœud de cravate, ce col droit, cette redingote un peu classique et toute cette sévérité de tenue.

Le spectacle qu'il contemplait, admirable à toutes les heures de la jdumée et par tous les temps, se surpassait pour ainsi dire en ce moment. La mer, qui montait insensiblement depuis deux heures, venait, tout à coup, de faire irruption dans la baie et envahissait bruyamment

LÀ FBMICK DB PK).

les bancs de sable et les rochers que la marée basse laisse à découvert. Les pécheurs de homards, de congres et de crevettes, surpris par le flot à la Tour rouge, regagnaient la jetée aussi vite que le leur permettaient les engins de pêche qu'ils tramaient derrière eux; des jeunes filles, en promenade dans les roches de Painchâteau, couraient vers la plage et pous-* saient des petits cris de terreur toutes les fois que la vague leur effleurait les pieds. A la hauteur de Pornichet, plusieurs bateaux de plaisance, recoimaissables à leur coque élégante et à leurs voiles blanches, s'avançaient lentement avec la marée montante, et, vers les Even, une flottille de pécheurs de sardines, renonçant à iregagner le Groisic, Piriac ou la Turbale, leurs ports habituels, se dirigeaient vers le Pouliguen toutes voiles déployées. Un magnifique soleil éclairait ce paysage, argentait le flot et faisait étinceler sur la plage son sable fin, constellé de petites écailles nacrées et de coquillages de toutes nuances.

— Eh bien! Lucien, que penses-tu de ce

pays? demanda tout à coup à son compagnon la dame âgée dont nous avons esquissé le portrait.

— Je pense qu'il est très-beau.

— Tu ne trouves pas d'autre expression pour peindre ton admiration?

— Qu'importe l'expression, ma mère ? Pourquoi dépenser mon enthousiasme en paroles?

J'admire intérieurement, et j'admire beaucoup, je vous assure.

— Alors, tu passerais volontiers ici ton mois de vacances?

— Comment, ici ? Nous n'allons donc pas au Croisic ?

— Rien ne nous y oblige, si le Pouliguen nous plaît. Notre voiture déposera nos bagages dans une de ces maisons, et se dispensera volontiers de faire les deux lieues qui nous séparent encore du Croisic.

— Sans doute. Mais trouverons-nous à nous loger dans ce village ?

— Veux-tu que je cherche ?

UL FBmn DS FEU. 9

— Faites ce que tous voudrez, ma mère.

— Mon idée ne paraît pas te séduire ?

— Je crains que vous ne manquiez ici de distractions.

— Je n'en cherche jamais, tu le sais bien.

Depuis la mort de ton père, je vis pour toi et tes plaisirs sont les miens.

— Je le reconnais, ma bonne mère. Mais vous courez le risque de vivre au Pculiguen dans une solitude absolue.

— Tu te trompes. J'y rencontrerai de très* aimables personnes.

— Ah ! qui donc ?

^ M. de Rioux, par exemple.

— L'ancien premier président ?

— Oui, l'ami de ton père.

— Il est seul ?

— Non , sa nièce doit l'avoir accompagné.

— Ah ! M"* Marie est ici !

•■ Comme tu dis cela! Tu es contrarié?

— Nullement, ma mère. Seulement...

^ Explique-toi.

f LA FEMME DE FEU.

— Eh bien, puisque vous l'exigez, je commence à comprendre • • •

— Quoi ?

— Que vous désiriez rester au Pouliguen.

Elle le regarda et lui dit :

— Tu me crois une arrière-pensée, n'est-ce pas ?

— Je crois, ma mère, ce que vous m'avez permis de croire. Vous trouvez que je suis en âge de me marier ; M^** Marie de Rioux vous paredt me convenir comme femme, et. . .

— Et?

— Vous seriez heureuse de me voir passer mon mois de vacances ici, avec elle.

— C'est vrai. Quelles objections peux-tu faire à mon désir ?

— Me permettez-vous de parler franchement ?

— Je t'en prie.

— Je voudrais ne pas me marier maintenant.

— Tu as tort. Dans ta carrière, le mariage est nécessaire, indispensable même. Il donne du poids, de la gravité. Tu es un peu jeune pour la position

LA FXmfK ni FEU. Il

que tu occupes et que tu dois surtout aux souvanîrs^laissés dans la magistrature par notre famille. Un d'Aubier ne pouvait rester longtemps substitut dans une petite ville ; on Ta compris et on t'a envoyé à Nantes. Ah I je sais que, de ton côté, tu as vaillamment gagné ton grade. Tu as travaillé au point d'être obligé aujourd'hui, par ordonnance de médecin, de prendre un mois de repos. Mais tu n'en as pas moins vingt-cinq ans et tu ne parais pas en avoir davantage, malgré tous tes efforts pour te vieillir. Marie-toi; tu n'auras plus de préoccupations à cet égard.

— Alors, dit en riant Lucien, vous voulez que M"* de Rioux me tienne lieu de col droit et de cravate blanche..

— Je veux ton bonheur, mon fils ; je suis persuadée que tu le trouveras dans ce mariage, et j'essaye, par tous les moyens possibles, de t'y décider.

— Eh bien ! j'aperçois là-bas M. de Rioux et sa nièce. Rejoignez-les et cherchez avec eux le logement qui pourrait vous convenir. Moi, je me sauve, si vous y consentez ; je sms venu aux

12 hk FEMME DE FEU.

bains de mer pour me distraire et vos idées de mariage me rembrunissent un peu.

Il prit en cachette la main de sa môre, lui baisa respectueusement le bout des doigts et s'éloigna dans la direction de la plage.

Il devait avoir contre le mariage de bien sérieuses préventions pour fuir la personne qu'il venait de désigner et vers laquelle M"** d'Aubier s'em* pressa de se diriger, lorsqu'elle fut seule.

Ni grande ni petite, avec une taille fine, des épaules arrondies et parfaitement modelées, un pied d'enfant, des cheveux très-noirs, de grands yeux fendus en amande, bordés de longs cils, un nez fin, à narines bien placées, des lèvres rouges, de fraîches couleurs, M"* Marie de Rioux, âgée de dix-huit ans à peine, était une charmante jeune fille. Elle venait à son tour d'apercevoir la mère de Lucien, et, quittant son oncle qui n'aurait pu rnavoter assez vite, elle courait vive et lé» gère au-devant de M"* d'Aubier.

— Vous ici, Madame, par quel hasard ! Quelle bonne fortune pour nous ! s'écria-t-elle en la rejoi-

gnant et lui tendant son front à baiser. Viendriezvous habiter le Pouliguen ?

— Je le voudrais, ma chère enfant, mais j'hésite.

— Ah ! vraiment ! Pourquoi donc cela ? C'est si joli ici.

Et se tournant vers un vieillard de haute taille qui les avait rejointes :

— Mon cher oncle, lui dit-elle, aidez-moi, je vous prie, à décider M"** d'Aubier à rester parmi nous .

— Je ne demande pas mieux, fit l'ancien magistrat. Est-ce que ce pays ne vous plaît pas. Madame ?

— Beaucoup, au contraire ; mais mon fils préfère le Croisic.

— Oh ! il a bien tort, s'écria vivement M*^ Marie, et elle ajouta sans réflexion, avec cette pétulance qui lui semblait habituelle : M. d'Aubier nous sait-il ici ?

La question était embarrassante: M"* d'Au* bier, comme si elle ne l'avait pas entendue, s'empressa de demander si, dans le cas où elle se fixe-

14 hk FEMIIK DB raU.

rait au Pouliguen, elle trouverait facilement à

loger.

— Facilement, n*est pas le mot, dit M. de Rioux, mais en cherchant avec nous qui connais •ons le pays . . .

— Oh ! nous trouverons ! s'écria vivement M^** Marie.

Elle rougit encore ; elle venait sans doute de se dire qu'elle montrait trop d'empressement à vouloir retenir auprès d'elle les nouveaux arrivés. Peut-être craignait-elle aussi d'avoir trahi, dans sa vivacité, quelque secrète pensée, quelque espoir inavoué.

— Alors, cherchons, si vous le voulez bien, reprit M"^ d'Aubier ; et, comme le premier président s'apprêtait à lui offrir le bras : Non pas, lui dit-elle, je marcherai seule, je ne veux pas vous priver de votre cher soutien.

— Mon bâton de vieillesse, fit le vieillard, en souriant à sa nièce. Ah ! je reconnais qu*U m'est précieux, et je vous remercie, Madame, de me le laisser.

Ils quittèrent tous les trois le quai et s'avan*

LA PSmfB DB FBU» 18

cèrent dans rintériear du pays, s'airôtant à chaque pas pour lire les écriteaux des maisons à louer et se consulter.

Pendant ce temps, Lucien se promenait sur la plage, regardant de tous ses yeux et admirant de toute son âme. A le voir ainsi uniquement préoccupé du spectacle qui se déroulait devant lui, on pouvait facilement en conclure que les observations de sa mère n'avaient pas fait sur son esprit une bien vive impression.

En effet, Fespèce d'invitation que M** d'Aubier lui avait adressée était seulement inopportune : en principe, il ne repoussait pas le mariage, et l'idée d'épouser M"* Marie de Rioux, dont il appréciait la beauté et la grâce, lui avait plus d'une fois souri. Mais ce n'était pas pour se marier que Lucien avait demandé au garde des sceaux un congé d'un mois, qu'il avait fait la veille ses adieux au parquet de Nantes, et qu'il se trouvait depuis une heure aux bains de mer. Il y était venu chercher un peu de repos, de recaeillement, de liberté d'esprit, et aussi quel* que amusement. Le mariage pouvait lui offrir des

garanties de bonheur, mais, en ce moment, à son insu peut-être, il n'aspirait qu'au plaisir. Depuis longtemps déjà, il se disait : Quand donc aurai-je un mois de congé, un mois de repos! Il l'avait et il voulait en profiter d'une façon complète. Cet homme de vingt-cinq ans, vieilli avant Tàge par un travail constant de plusieurs années, des fonctions difficiles et pénibles, une position en évidence, avait tout-à-coup senti rimpérieux besoin de redevenir jeune, de s'épanouir en pleine liberté, de jouir un instant de la vie. Si ridée de se fixer au Pouliguen ne l'avait pas séduit, c'est qu'il craignait de ne pouvoir, dans ce petit pays, se cacher à son aise, être ignoré de tous, mettre de côté cette raideur de commande à laquelle il se croyait obligé, et, jetant loin de lui la robe et la toque du magistrat, revêtir la jaquette et le chapeau rond du baigneur. Au collège, on l'avait condamné à être fort en grec, en latin, en thème et en version, A obtenir tous les prix au concours général; on avait surmené sa jeune intelligence et on l'avait élevé au rang d'élôve-prodige. Du collège et aam

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transition, il était entré chez un avoué et quatre années lui avaient suffi pour être reçu docteur en droit. Alors, grâce à l'influence de son père, procureur général à Paris, et qui mourut Tannée suivante, dans l'exercice de ces hautes fonctions, il fut nommé substitut en province. Depuis sa première année de collège, il n'avait jamais eu le temps de s'arrêter dans sa course, de respirer, de vivre. Il criait : J'ai soif de repos, on lui répondait : Voici des prix, des couronnes, des diplômes, de l'avancement, des honneurs. Il se disait : c J*ai unoœur comme les autres hommes, pourquoi ne fonctionne-t-il pas ? pourquoi ne bat-il pas ? pourquoi n'aime-t-il pas ? » — « Aimer ; cela prend trop de temps. Aimer ! tu n'en as pas le droit; tes occupations, tes travaux s'y opposent. Laisse ton cœur de côté, c'est ta tête qui doit fonctionner; tes autres organes sont inutiles» dans ta carrière, ils sont même nuisibles. » En effet, la tête avait fini par dominer le cœur; il nei battait plus qu'à temps égaux, sans que Lucien le sentit battre. Ce n'était plus chez lui l'organe de la sensibilité morale, le siège des passions,

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c*était un simple viscère situé dans la poitrine.

Mais avant d'être vaincu, brisé, annihilé, l'organe dotit nous parlons avait-il lutté, résisté, s'était-il révolté contre ses oppresseurs? Non. Son propriétaire ne lui en avait pas laissé le temps ; à peine lui avait-il permis, à de rares intervalles, dans de courts moments de loisir, de vagues aspirations vers uii autre état. Et cependant, il existait encore chez cet opprimé et ce vaincu tant de jeunesse inconsciente, de vigueur et de forces latentes, qu'ils suffisait peut-être d'un accident, d'une étincelle, d'un rayon de soleil ou d'un rayon d'amour, comme dit le poète, pour qu'il rompît ses entraves, brisât les glaces polaires qui l'entouraient et prit son vol vers des régions plus chaudes.

Autour de Lucien, tout semblait, en ce mo« ment, vouloir concourir à cette transformation et à cette éclosion. La nature s'était mise elle-% même en frais pour le recevoir au Pouliguen : le temps, un peu froid depuis le commencement de Tété, avait brusquement changé la nuit précé* dente, sous l'influence de la nouvelle lune, ^t ja«

LA FBlfllB DB FBU. 19

mais le ciel n'avait été plus bean, le soleil plus éclatiint, jamais ce joli coin de la Bretagne chanté par Balzac dans Béatrix ne s'était présenté sous mi aspect plus séduisant. La mer, depuis une heure, battait son plein, et la baie, découverte en partie à marée basse, était entièrement inondée. De grandes lames formées au lai^e et obéissant plutôt à la force de la marée qu'à la violence du vent, s'avançaient lentement dans la baie; après s'être brisées sur les premiers rochers, s'être reposées ensuite sur les bancs de sable, elles reprenaient leur élan et venaient, à grand bruit, envahir la plage et la couvrir de leur écume blanchâtre. En se retirant, elles laissaient derrière elles toute une traînée de varech et d'herbes marines qui remplissaient l'air d'acres senteurs. Des centaines d'oiseaux aquatiques, jusqu'alors retenus par le froid dans le Midi , faisaient sur la côte de Bre- • tagne leur première apparition et saluaient de leurs cris cette terre aimée; la flottille signalée au large, une heure auparavant, rentrait dans le port, et les pêcheurs qui la montaient, après avoir cargué leurs voiles, ramaient en chantant

jne vieille et pittoresque chanson bretonne. Cea chants, ces cris, ces parfums, ce spectacle, cette g;rande voix qui s'élève de la mer, plaintive par instants, sonore et éclatante Tinstant d'après, ce soleil, cette chaleur, cet air vivifiant et pur épanouissaient en quelque sorte Lucien, réchauffaient son sang et lui donnaient des ardeurs inconnues.

Déjà il semblait oublier sa réserve habituelle : on remarquait dans ses manières plus de bonhomie et de laisser-aller; il avait moins de tenue. Son gilet le serrant un peu trop, il n'avait pas craint de le déboutonner dans le haut; on apercevait sur son col de chemisé des brisures et des froissements sans doute prémédités ; sa cravate était plus lâchée, les parements de sa redingote, rejetés en arrière, le mettaient en contact plus direct avec la brise de mer. Enfin, pour se préserver des rayons du soleil, il n'avait pas craint de placer un mouchoir entre sa tête et soa chapeau de feutre noir.

Ses manières étaient en rapport avec cette toilette irrégulière; il allait, il venait sur la plage, humant l'air, ramassant des coquillages, des-

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oendant sur le sable humide lorsque le flot en se retirant le laissait à découvert^ et fuyant à belles jambes devant la vague qui revenait l'instant d'àprôs. Enfin, un peu fatigué par cet exercice gymnastique, par son voyage et par le grand air auquel il n'était pas habitué, il avait osé profiter d'un trou que des enfants avaient fait sur la plage, et s'asseoir, le haut du corps sur lé sable, les ^ jambes pendantes dans le trou.

U était depuis un quart d'heure dans cette position fantaisiste, lorsqu'il fut rejoint, pour ne pas dire surpris, par un homme de quarante ans environ, de coutil blanc habillé, ayant sur la tète un magnifique panama et tenant à la main une de ces ombrelles dont le manche est en bambou et la doublure en soie verte.

— Je ne me trompe pas, s'écria le nouveau venu, en se plaçant en face de Lucien, de Tautre côté du trou, c'est notre cher substitut qui se trouve dans les eaux du Pouliguen.

— En effet, dit Lucien, un peu confus et es iayant de se lever.

— Restez donc; vous êtes très-bien là-dedans*

LA FSKMB DB FftU

Tenez, je m'assieds en face de vous. Ce sont mes enfants qui ont fait ce trou, il nous est permis d'en profiter.

— - Madame Desvignes se porte bien? demanda

Lucien.

— Parfaitement. Elle est en promenade au Bourg de Batz. Moi, je préfère ne pas me fatiguer. Aux bains de mer je me borne à causer, à regarder, à respirer. Vous êtes au Pouliguen pour plusieurs jours?

— Je n'en sais rien. Ma môre, je crois, cherche un logement; le trouvera- t-elle?

— J'en doute, nous avons beaucoup de monde cette année.

— Nous irons alors au Croisic.

— Je le regretterai ; vous auriez pu vous distraire ici. En ma qualité d'armateur j'ai fait venir une embarcation, que j'aurais mise à votre ser^ vice. Restez avec nous-

— Si l'on ne peut pas se loger.

— Âhl voilà! Mais en cherchant bien... Est^cd qjM vous vous baignez?

hk FKlflfB DB PEU. 28

— J'en ai eu presque envie tout-à4'heu^e. Personne ne m'a donné l'exemple.

— Attendez. Avant une heure, vous verrez ao coudr sur la plage une foule de petites femmes charmantes, brunes ou blondes, grasses ou maigres, dans des costumes de toutes les couleurs. Les jours de grande marée, lorsque surtout la mer est encore agitée, au large, par toute une série de mauvais temps, on n'ose pas se baigner à marée pleine; on attend que le flot en s'éloignant ait perdu de sa force. U n'y a qu'une personne au PouJiguen, capable de prendre son bain en ce moment.

— Qui donc?

— Une femme, ou plutôt une jeune fille.

— Une Nantaise?

— Non, une Parisienne; elle habite Nantes avec son père, depuis quelques mois seulement , je ne crois pas que vous la connaissiez.

— Comment l'appelez-vous?

— Son petit nom est Diane. Son nom de famille Bérard, et son surnom •. •

— Elle a un somom. une jeune filial

— Ce n*est pas sa faute ; c'est moi qui le lui ai donné.

— Quel est-il?

— Ah! bast! Gomment Tentendez-vous?

— Eu très-bonne part, croyez-le bien, Monsieur le substitut. Malgré la réputation de semi-légèreté que m*ont faite Messieurs les Nantais, jaloux de me voir passer la moitié de mon temps à Paris et m*y amuser sans eux, je suis incapable de nuire à la réputation d'une jeune fille, un peu excentrique peut-être, mais parfaitement honnête.

— Enfin, ce surnom, que veut-il dire?

— Avez -vous jamais entendu parler de la phosphorescence de la mer ?

— Certainement, j'ai même lu, dans mes rares moments de loisir, quelques livres où il est question de cette bizarrerie de la nature : Quatrefages, par exemple. Becquerel, et Verne dans son roman Vinfft mille lieues sous les mers,

— Diable ! Vous êtes plus avancé que moi. Je voulais vous éblouir, et c'est vous qui, avec votre science, me confondez; on m'avait bien dit que vous

étiez un homme d*étude, un savant. Moi, j*ai vu reffet, j*ai admiré, mais je ne connais pas la cause ; gi vous la connaissez, instruisez-moi.

— On a longtemps attribué cette phosphorescence à une sorte d* électricité lumineuse qui se dégagerait de l'Océan ; aujourd'hui la science lui donne une toute autre origine. Diaprés la nouvelle théorie, des myriades d'animalcules microscopiques, de petits infusoires pélagiens, espèce de globules phosphorescents, s'échappenl du fond de la mer, sous Tinfluence de certaines conditions

atmosphériques , remontent à sa surface et Té* clairenjt tout à coup de mille lueurs d'un effet magique. C'est surtout sous les tropiques qu'on est appelé â admirer ce magnifique spectacle.

— On en jouit aussi au Pouliguen , je vous en réponds.

— Âh ! vraiment ! La mer est phosphorescente ici?

— Très-souvent, aux mois de juillet et d'août.

— A merveille! Je jouirai du spectacle! Mais nous nous sommes beaucoup éloignés, \\ me semble, de notre point de départ. Nous parlions,

si je ne me^ trompe, du surnom donné à M^* Diane Bérard.

— Nous sc«nmes, au contraire, en plein dans le sujet et je vais vous le prouver. Voulez-vous que nous circulions? Avec mon costume de coutil, je commence à avoir un peu frais sur le sable.

— Circulons, dit Lucien en se levant.

Ds se mirent à se promener sur la plage. En la compagnie de Desvignes, Lucien d'Aubier se sentait à son aise et se trouvait plus jeune. M. Desvignes n'était pour lui ni un supérieur m un inférieur; c'était un homme de bonne compagnie, un égal. Sa grande position de fortune, son honorabilité commerciale bien connue sur la place de Nantes^ sa paternité, faisaient oublier sa réputation de viveur. En ville, une trop grande intimité avec Desvignes aurait peut-être compromis Lucien ; à la mer, en congé, tout scrupule à ce sujet eût été vraiment exagéré. Le magistrat, vieux avant Tâge, pouvait se rajeunir, sans aucun danger, au contact de l'armateur toujours jeune malgré ses quarante ans passés.

— Eh bienl le fameux surnom^ est-ce que

LA FEMME DE FEU. f?

nous n'y revenons pas? demanda le premier La* GÎen.

— Dans un instant. Fumez-vous ?

— Non. . ., je n'en ai pas l'habitude,

— Tenez, voici des cigarettes russes que j*ai rapportées de Paris. Elles sont très-douces et elles ne vous feront aucun mal. Essayez.

— Soit ! fît d'Aubier après un instant d'hésitation et comme s'il prenait un grand parti.

Tout en marchant , ils étaient arrivés à l'extrémité de la plage, du côté de Painchâteau.

— Est-ce que nous allons plus loin ? demanda le jeune substitut; la mer, il me semble, nous empêchera de passer.

— Non . . . Glissez-vous le long de ce mur, et lorsque nous l'aurons franchi, nous nous trouverons sur une petite plage que la marée n'atteindra pas.

— Nous y voici.

— Vous vous demandez pourquoi je vous ai amené ici?

— Je Tavoue.

— C'est fort simple : i'ai une histoire à vous

raconter ; au lieu de vous peindre le lieu où elle 0'est passée, je vous y conduis. De cette manière, vous ne pourrez pas vous plaindre de mes descriptions, et vous ne m'accuserez pas d'inexactitude, Avez-vous bien regardé autour de vous?

— Parfaitement.

— En face de nous la mer, à gauche le mur que nous venons de tourner; à droite, ces rochers qui s'avancent et ne nous permettent pas, pour le moment, d'aller plus loin, enfin, la petite plage de sept à huit mètres carrés sur laquelle nous nous trouvons.

— J'ai vu tout cela.

— Eh bien! j'étais à la même place, il y a quelques jours, à dix heures du soir, avec Glosel. Oonnaissez-vous Glosel?

— Ce jeune homme que notre nouveau préfet a ramené de Paris pour en faire son secrétaire. Oui, je l'ai rencontré dans des* soirées officielles.

— Après nous être promenés sur la plage, nous étions, tout en causant arrivés ici. La mer, dans

son plein comme en ce moment, était cette nuitlà, silencieuse et calme ; pas un souffle d*air, au* cune étoile à Thorizon, une obscurité complète; au-dessus de nos têtes de gros nuages sombres, et devant nous une large nappe d'eau noirâtre, qm s'abaissait et s'élevait, à temps égaux, avec une sorte de clapotement monotone. Il faisait une chaleur étouffante et nous ne songions pas à nous coucher, tant nous redoutions cette nuit orageuse. Après avoir allumé un cigare, nous allions nous étendre là, sur le sable, dans cette anfractuosité du rocher et continuer à deviser de mille choses, lorsque Glosel me dit tout à coup : « Tiens!

quelqu'un doit se baigner près d'ici ! — A pareille heure! Où donc? — Je ne vois pas, mais ces vêtements appartiennent évidemment à un baigneur, et en même temps il me présentait différents effets que ses mains venaient de rencontra au moment où il cherchait une place pour s'a§« seoir. — Ce sont des vêtements de femme, dis-jej voici, à n'en pas douter, malgré l'obscurité; un jupon et une robe ; ils ont eu l'henneur de couvrir quelque paysanne de Painchâteau qui prend

SO Lk FXIfMB DB FBU.

son bain, avant de se meltre au lit. — Non pas^ non pas, fit Glosai, qui continuait à palper les vêtements ; ce n*est pas une robe de paysanne cela , il est facile de s'en apercevoir au toucher, et ce capuchon doublé de soie, et cette chemise de fine batiste . . • Diable 1 diable I nous sommes indis* crets, plus qu'indiscrets, et je remets ces vête* ments à leur place, d'autant plus qu'il s'en dégage un parfum qui monte au cerveau, par ce temps orageux.. Mais je le connais ce parfum, je l'ai déjà remarqué, senti; il appartient à... Eh ! ma foi, oui, je ne me trompe pas ... je parierais cent louis contre un que ces vêtements sont la propriété de M"* Diane Bérard. — Gomment!

vous voulez! — 4e veux une chose toute simple. Elle habite de ce côté; c'est une originale, vous la connaissez, elle s'est dit : c II fait une chaleur étouffante, pourquoi ne me baignerais-je pas? je n'en dormirai que mieux. » Elle est descendue ici, sans bruit; le lieu est désert, jamais à pa« leille heure on n'y met les pieds, c'est tout à tâlt par exception que nous nous y trouvons; elle • est dés\i!ibillée dans l'esnèce de caveau formé

LÀ FEMMB DB FKU. 81

par cette roche, sans crainte d*étre vue, car nous ne nous voyons pas nous-mêmes, et elle se baigne au large, en sa qualité de grande nageuse. -* S'il en est ainsi, dis-je à Closel, il faut nous retirer ; M"* Diane Bérard ne serait pas trèsflattée de nous trouver assis en compagnie de ses vêtements, et notre présence dans son cabiAet de toilette peut la gêner lorsqu'elle s'habillera — C'est juste, partons! Et, cependant, ajoula-t-il avec un soupir, H y aurait eu un certain charme, un certain piquant à rester ici. Dieu { que c'est gênant parfois d'être bien élevés. De simples commis-voyageurs se cacheraient là, dans ce repli de terrain ; M"* Diane ne se dou* terait pas de leur présence et n'aurait pas à rougir. C'est qu'elle est très-jolie, M^^ Bérard, continua-il en s'échauffant, très-jolie, d'une beauté hors ligne même, des cheveux superbes tirant sur le roux, et faite... » — Je crus devoir modérer son exaltation et adoucir ses regrets en lui disant ; € Je vous prie de remarquer, mon cher, qu'on n'y voit point à deux pas, et que vous en seriez pour vos frais de curiosité. — Allons donc !

fit-il, de plus en plus animé sans doute par l'orage qui commençait à gronder au loin, voir, c'est quelque chose, j'en conviens, mais comptez-vous pour rien le plaisir de se sentir, par cette nuit, par ce temps et dans la position où elle va se trouver, à quelques pas d'une jeune et jolie femme? On ne la voit pas, soit, mais on la devine, on la sent, on scrute tous ses mouvements, et, l'imagination aidant, cette obscurité même ajoute au charme de la situation. Enfin, partons! nous avons des principes; que voulez- vous? *

Il se dirigea vivement de ce côté, et j'allais le suivre, lorsque tout à coup je m'arrêtai frappé d'admiration. Tandis que nous causions penchés sur les vêtements de la baigneuse nocturne, et tournés du côté de la terre, la mer était devenue spontanément phosphorescente. Une immense nappe lumineuse s'étendait, se rétrécissait et s'allongeait à temps égaux, sur toute la surface de la baie; des myriades de corps incandescents, d'immenses masses métalliques, des coulées de plomb fondu dans une fournaise ardente, des milliers d'étincelles semblaient rouler autour de

ti

nous. C'était une illumination magique, vigoureuse et mouvementée, qu'on sentait vivre en quelque sorte. On aurait dit que TOcéan essayait de rendre au ciel les torrents de lumière qu'il en avait reçus pendant le jour.

En même temps, le tonnerre grondait au loin, les éclairs devenus plus fréquents illuminaient l'horizon, le vent s'élevait et les vagues, qui commençaient à déferler sur les rochers, les entouraient par instants d'une bordure lumineuse et d'un cercle de feu.

Closel m'avait rejoint et, fascinés, émus au delà de toute expression, debout, immobiles, nous serrant la main, nous admirions en silence cette fête qu'à l'improviste nous donnait la nature. — Si nous gravissions ce rocher, dis-je au bout d'un instant à mon compagnon, notre Vue serait plus étendue, et le spectacle encore plus beau.

Closel approuva mon idée et bientôt nous étions installés sur l'espèce de petite plate-forme que vous apercevez là-haut. De notre observatoire nous pûmes reconnaître que la phosphorescence de la mer n'était pas limitée à la baie du Pouliguen;

84 LA FEHMS DS FEV.

elle s'étendait jusqu'à TOcéan : rentrée de la Loire semblait illuminée, et, dans la direction des Even, on voyait les flots s'élever, rouler, bouillonner et s'embraser au contact des moindres écueils.

Tout à coup, je fus arraché à mon admiration par la voix de Closel, qui s'écriait : t La voici ! la voici 1 — Qui? demandjai-je — Elle, la baigneuse.» Et, en même temps, il me désignait, à quelques mètres de nous, un point qui faisait ombre sur la nappe lumineuse. J'allais parler^ il m'arrêta. — € Silence, dit-il, maintenant nous ne pouvons plus fuir et elle ne doit pas se douter de notre présence ici. Baissons-nous pour qu'elle ne nous aperçoive pas, ou plutôt non, c'est inutile; si elle est éclairée nous ne le sommes pas et elle ne paît nous voir. »

C'était en effet M"* Diane Bérard qui revenait du large et se dirigeait vers la côte où elle avait laissé ses vêtements. Elle nageait doucement, sans se presser, admirant comme nous le tableau qui se déroulait devant elle et persuadée qu'elle était seule à l'admirer. Au moment où elle allait ai-

LÀ Rna DE TEU. S5

teindre la plage, elle éprouva, sans doute, un regret de quitter cette mer splendide, de s*a^ racher à ce bain merveilleux ; elle plongea tout-àcoup et nous la vîmes reparaître au-dessous df rocher sur lequel nous nous étions réfugiés. Ce rocher, vous pouvez en juger, s'avance de quelques pieds dans la mer, et l'eau profonde qui TenlDure semble appeler les baigneurs. M"* Bérard, à qui tous les coins de la côte sont fami- Uers, avedt évidemment choisi ce lieu, pour s*y livrer plus agréablement à ses ébats, et y dire 00 dernier adieu à la mer.

Du point où nous étions placés nous dominions la jolie baigneuse, et nous plongions pour ainsi dire sur elle. Ah ! mon cher magistrat, c'est ici qu'il faut boucher vos oreilles, dans le cas où vous seriez entaché de pruderie. Quant à nous, malgré la réserve dont nous avions fait preuve lorsque nous avions voulu fuir ces parages, malgré notre savoir-vivre et nos délicatesses, nous ne songions pas à fermer les yeux, tant le spectacle qui s'offrait à nous était séduisant, original et imprévu. Oui, imprévu, car, nous ne nou«

LA FEMME DE FlU.

étions pas doutés d'une chose bien simplo, a savoir que le bain de M"* Diane ne pouvait avoir été prémédité. On ne sort pas de chez soi, à dix heures du soir, pour aller se baigner à la mer; mais en plein été, si la nuit est chaude, si l'air manque dans l'intérieur des maisons, si Ton craint V insomnie, on quitte sa villa, avec Vespérance de respirer sur la plage ; on se promène un instant, on s'aperçoit que la chaleur est de plus en plus accablante, on se dit :

< Comme il serait agréable de se baigner en ce moment! » On hésite, on résiste à ce désir, il augmente. Mais on est en toilette de ville, on n'a pas son costume de bain sous son bras... c'est bien gênant un costume pour nager, et pour qui le me tirait -on? Pour le monde, les spectateurs, les curieux; il n'y a personne sur la plage, tout le Pouliguen dort d'un profond sommeil, et, du reste, il fait une obscurité si complète, qu'on serait cachée à tous les yeux. Au lieu d'être enveloppée dans un peignoir on est Enveloppée de ténèbres, n'est-ce pas encore mieuxr Puis on ae plongera dans l'eau , sea*-

lement pour se rafraîchir, peut-être même ne compte-t-on y tremper que ses jambes. Alors, on cherche un petit coin bien solitaire' bien noir, une anfractuosité de rocher; on ôte d'abord ses bottines et ses bas, pour les préserver de récume des vagues; on s'avance dans l'eau; la mer vous vient à la cheville, puis aux genoux. Comme elle est chaude, quel plaisir on éprouverait à se tremper tout le corps et qu'on dormiredi bien ensuite! Quelle jouissance de nager» de s'avancer au large! Pour une imagination ardente, quelle volupté de se perdre dans celte obscurité, cette solitude, cette immensité ! Oui, mais ce dernier voile qu'on a gardé sur soi, non pas dans la crainte d'être vue, c'est impossible, mais par respect de soi-même, par pudeur intime. Allons! la tentation est trop fort^ on retourne à la plage, on jette la fine batiste à côté de la robe, et l'on court se cacher dans l'onde obscure. Mais, ô miracle! l'obscuridé disparait, la mer s'illumine, et sans qu'on s'en doute, sans même qu'on y songe, on se tv^'yve tout à coup illuminée avec elle.

S8 Lk FEMMB DB TEB*

Nous la regardions » nous ne perdions an* con de ses gracieux mouvements^ aucun des détails d& sa splendide beauté. Ne vous empresseï pas de nous condamner : notre curiosité, je voua le jure, n'avait rien de malsain, nos r^ards, rien de charnel; nous admirions en artistes, comme CQ admire, dans un musée, quelque splendide étude. La toile que nous avions sous' les y»ix était d'un dessin trop correct, trop noble, trop par, le cadre qui Tentourait trop merveilleux, pour p^^niettre à notre esprit de s'égarer et à notre imagination de vagabonder; notre âme seule s*extasiait, et, au lieu d*admirer la créature, elle admirait le créateur et s'élevait vers lui.

Elle nageait calme, souriante, gracieuse, voluptueuse et chaste. Ce n'était pas une femme, e'était Âmphitrite, la déesse de la mer, fille de Nérée et de Doris. L'Océan paraissait soti domaine, tant elle y était à Taise ; elle n'obéissait pas aux flots, c'est eux qui lui obéissaient et la berçaient au gré de ses désirs. Il lui arrivait par mom^its Ile se retourner sur le dos, de s'étendre tout dt «on long sur la vague, de replier ses mains sooi

LA FBniK Ml FEU« S9

88 iéte et de se laisser balancer par le flot D* autres fois elle se plaisait à battre la mer et, ibrs, la phosphorescence augmentait autour d'elle, rétincellement des flots s'accroissait par le frottement et chacun de ses coups produisait des jets de lumière, ici faibles, là resplendissants. Parfois, au contraire, Tombre se faisait autour d'elle, c'était son corps qui paraissait s'illuminer : des étincelles électriques^ des flammes rougeâtres semblaUes à des éclairs, se dégageaient de ses cheveux, de son visage, de ses épaules, de ses rdns et répandaient sur elle un magique édât C'est alors que Closel et moi, sans nous con* sulter, par suite d'une sorte d'accord tacite, nous hu avons donné le surnom de la femme de feu.

Au bout d'un quart dTieure environ, M** Bérard, fatiguée sans doute de son bain prolongé, regagna la plage. A peine sortie des flots, elle rentra dans l'obscurité la plus complète. Nous Taurions en vain cherchée des yeux; elle était aussi invisible pour nous que nous l'étions pour

eiie* Nous restâmes sur ce rocher tout le temps

qu'elle s'habilla, immobiles et silencieux, contemplant toujours avec admiration le tableau de la mer phosphorescente, mais nous avouant qu'il n'avait plus pour nous le même attrait. Le frôlement d'une robe contre les rochers, un bruit imperceptible de pas légers dans le sable, une voix qui s'éloignait en fredonnant un air.nous apprirent que la déesse Amphitrite , redevenue femme , regagnait sa terrestre demeure. Jamais elle ne saura que des mortels humains ont contemplé ses charmes. Closel et moi, nous nous sommes juré de ne pas dévoiler les mystères du bain merveilleux auquel nous avons assisté. Nous nous devons cette discrétion à nous-mêmes, nous la devons â M"* Bérard. Si je me suis départi de ma réserve avec vous, c'est que vous êtes un homme sérieux, un magistrat, à qui l'on peut tout dire et qui sait tout oublier. Du reste, vous me rendrez cette justice, je vous ai fait admirer le tableau dans son ensemble, sans vous en montrer ni les détails, ni les lignes, ni les contours. Vous savez pal moi que M"* Diane est merveilleusement belle, rien de plus, et tous les habitaufs du Pouliguen

LA FEMMB DB F£U« 41

peuvent en dire autant : son costume de bain Is trahit suffisamment, comme vous le verrez vous« même, car la mer commence à baisser, le flot perd de sa force et toutes nos baigneuses vont courir à la plage. Venez-vous?

— Volontiers, dit Lucien en prenant le bras de Desvignes.

— Quant au côté féerique du spectacle auquel Closel et moi nous avons assisté , continua T armateur, à cette superbe illumination qui nous a plus d'une heure éblouis, ce sont de ces choses dont il est inutile de parler. On y croit seulement après les avoir vues , et l'on accuse toujours les narrateurs d'exagération ou d'enthousiasme ridicule. Aussi avez-vous pu remarquer avec quel soin je vous sondais : avant de me lancer dans ma narration, j'avais acquis la preuve que des livres de science vous ayant initié aux mystères de la phosphorescence ma* rine, vous étiez préparé à m' écouter et à me croire.

Depuis plus d'une heure, Desvignes discourait sans avoir été une seule fois interrompu, tant

4S LA FEMMK DB FBU.

son récit avait impressionné le jeune magistrat. Ce tableau pittoresque et coloré, ces images où le réalisme se mêlait à la poésie, où tout le côté matériel et sensuel était habilement dissimulé sous des couleurs tendres et douces, où Ton devinait plus qu'on ne voyait, avait profondément agi sur l'imagination de Lucien prèle à s'éveiller et devait aider à Tœuvre de transformation qui s'opérait en lui.

Ils avaient regagné la grande plage, celle où ils s'étaient rencontrés, et ils l'avaient trouvée encore plus animée qu'une heure auparavant, mais d'une animation toute mondaine. La colonie du Pouliguen était descendue au bord de la mer, et c'était un curieux mélange de toilettes de tout genre, un bruit confus de cris, de rires et de paroles. Différents groupes de femmes, la plupart jeunes et jolies, un livre ou une tapisserie à la main, assises sur le sable ou sur un pliant, avaient pris place aux premières loges pour assister aux ébats des baigneurs. Quelques hommes, encore en toilette ou déjà en peignoir, circulaient au miUeu d'elles. Une nuée d'enfants courait, criait, se poursuivait;

LÀ FinCB BB FBU. 4S

d'autres, sîlendeax et graves, bâtissaient sur le sable de formidables forteresses qa'on simple aooffle du vent en une caresse de la vague devait bientôt balayer. Plus loin, une grande chaudière pleine d'eau de mer chauffait et préparait aux baigneurs leur bain de pied traditionnel. Une femme, vive, alerte, accorte, malgré ses soixante ans passés, la mère Pinaud, pliait sous le poids des costumes qu'elle rangeait dans les cabines, et gourmandait son gendre, sa fille et ses petites-filles, dont le zèle ne répondait pas au sien. .Des paysans armés de grands râteaux récoltaient le varech abandonné par le flot; des enfants du pays, montés sur des ânes, galo* paient sur le sable, en criant : Dix sous l'heure t et un aveugle,' adossé à la jetée, son grand chapeau breton à larges bords posé devant lui, jouait sur son biniou un vieil air national. Au loin plus de barques, toutes étaient rentrées an port, la mer seulement qui lentement s'éloignait, sans fracas et sans bruit, plaintivement eu quelque sorte, comme si elle exhalait un soupir de r^ret.

Tout à coup, dans les groupes auxquels s'étaient inélés Desvignes et Lucien d'Aubier, il se fit un mouvement, t La voilà! » dit une voix. Les conversalions s'interrompirent et les personnes qui se promenaient s'arrêtèrent.

— De qui parle-t-on ? demanda d'Aubier à son compagnon.

— D'elle! répondit Desvignes, de M*'* Diane Bérard, et, se penchant à l'oreille de Lucien, il ajouta : la femme de feu.

— Ah ! sa vue produit une si grande impression?

— Oui, sur les hommes qui admirent sa beauté et sur les femmes qui l'envient. Ajoutez à cela un très vif sentiment de curiosité pour la nageuse la plus élégante et la plus intrépide qu'on ait encore remarquée. Du reste, vous allez en juger la voici.

Elle s'avançait en effet, doucement, sans se presser, comme pour donner à Lucien, qu:

ne la connaissait pas encore , le plaisir de l'admirer. Elle était vêtue d'un costume de bain en flanelle blanche, qui laissait à découvert un

COU gracieux et fort, proportionné à sa taille au«> dessus de la moyenne et des bras vigoureuse* ment modelés et finement attachés. Des sandales en grosse toile ornementée d'un ruban bleu couvraient ses pieds minces et cambrés. Un peignoir en laine blanche comme le costume, négligemment jeté sur les épaules , permettait de deviner une poitrine d*un dessin merveilleux» un buste long, élégant, des hanches accusées d'un délicieux contour. Et sur ce corps auquel sa forte charpente ne faisait rien perdre de son aristocratique élégance, une charmante tête de jeune fille de vingt* deux ans environ, une tête pleine de contrastes comme le corps, irrégulièrement classique ou classiquement irrégulière, si Ton peut s'exprimer ainsi. Des cheveux d'une nuance inconnue, blonds chauds, ou blonds fauves, flava ou fulva cornes^ auraient dit les Latins, des cheveux, ni châtains, ni blonds, ni roux, et tenant de toutes ces nuances, touffus, d'une longueur démesurée, car elle paraissait avoir une grande peine à les ranger au-dessus de sa tête, et, malgré la chaleur du so** leil» elle avait tant de confiance en leur épaisseur,

46 Là FEMMB 1» FEU.

qu'elle ne portait ni bonnet, ni chapeau. Cette chevelure plantureuse, originale au possible, et dont les tons chauds devaient faire Tadmiration des peintres, surmontait un Iront large, élevé, fier, audacieux ; des sourcils nettement tracés ; des yeux sans couleur distincte, comme les dieveux, jaunes d*or peut-être, bordés de longs cils destinés à donner de la douceur à un regard trop profond et d'une trop grande fixité ; un nez grec, mince, Gn, d'un dessin très-pur, avec des narines toujours frémissantes ; des lèvres fraîches, où le sang abondait, laissant entrevoir des dents blanches, petites; un menton un peu gros, indiquant de la résolution et de la ténacité dans le caractère; enfin, ré^ pandue sur ce visage, une chaude coloration, qui donnait â tous les traits une vie, une animation, un mouvement merveilleux.

Lorsqu'elle passa devant lui , Lucien eut une sorte d'éblouissement et courba la tète. Le magistrat qui, jusqu'à ce jour, n'avait rendu de sérieux hommages qu'à la justice, s'était fait homme et s'inclinait, non pas devant une femme, ce qui eut été natorel, mais devant la femme, OQ

LA PEIOU DB nu. n

plutôt devant sa beauté. M^ Bérard eomprit-ello la portée de ce mouvement involontaire et spontané, ou bien remarqua-t-elle simplement ce joli garçon, grand, bien fait, au teint pâle, aux traits distinguéis et expressifs, qui se trouvait pour la première fois sur son passage, ou encore le reconnut -elle pour Tavoir aperçu dans quelque oérémonie oflicielle, couvert de sa toque frangée d'arçent et revôtu de sa grande robe ornementée dliermine; nous ne saurions le dire au juste, mais plusieurs personnes la virent répondre par un long regard à Tinclination de tête du substitut.

Arrivée au bord de la mer, Diane Bérard se débarrassa vivement de son peignoir, le >re nit à une femme de chambre qui venait de la rejoindre, et, sans hésitation, sans pousser aucun de ces petits cris que la fraîcheur de l'eau arrache aux baigneurs, marcha résolument devant elle. Pendanf un instant elle eut pied, puis tout à coup, à rapproche d'une vague un peu forte, elle plongea et reparut en nageant quelques mètres plus loin*

— Jusqu'où ira-t-elle aujourd'hui? demanda quelqu'un.

— J*ai bien peur qu'elle ne fasse encore une imprudence, répondit une voix auprès de Lucien.

Cette voix frappa d'Aubier ; il lui sembla qu'il y perçait quelque chose de tendre et d'ému. Il se retourna et vit un homme do cinquante ans environ, grand, maigre, long, osseux, courbé, creusé pour ainsi dire. Il avait les joues enfoncées, les pommettes violacées et saillantes, le regard éteint, les yeux caves profondément cernés, les moustaches et la barbe rares et grises. Une maladie organique devait avoir, avant Tàge, vieilli et usé cet homme dont les traits étaient beaux cependant et dont les manières conservaient un grand cachet de distinction.

— Quel est ce monsieur ? demanda Lucien à Desvignes.

— M. de Séry; il appartient à une \âeille famille bretonne qui s'est autrefois distinguée dans les guerres de Vendée. Son père ou sor grand-père, je ne sais pas au juste, a été tué au: côtés de La Rochejaquelein, au combat de Chollet. Le de Siry actuel vit en gentilhomme campagnard, sur une très-belle terre, la Sauviniére,

LA FEMMS DR FEU. i9

située au bord de la Loire , à deux lieues de Paimbœuf. II est fort riche, mais je crois qu'il donnerait toute sa fortune pour un peu de santé.

— En effet, il parait trôs-souffrant.

-— Il est poitrinaire, voilà son mal. On ne peut s*y méprendre, lui seul n*est pas fixé à cet égard. Mais, quoi qu'il en pense, le nom de Séry est près de s'éteindre.

— Il n'a pas d'enfants?

— Nou, sa femme est morte en couches, et pendant vingt ans il l'a pleurée, car c'est un excellent homme que de Séry, pleftï de cœur et fort passionné, malgré ou plutôt à cause de sa maladie, qui, dispose, assure-t-on, à la passion.

— Dites-moi, ne serait-il point parent de M'*** Bérard ?

— Pas le moins du monde ; pourquoi me dcûiandez-yous cela ?

— Cette jeune fille pàç^ît l'intéresser. J'ai surpris quelques mots...

.— Elle l'intéresse vivement, mais psis oomme

parente.

— ^^Qu'entendez-vous par là ?

10 LA FBMMB IHB rSU.

— J 'entends qu*Q est amoureux d'elle.

— Vraiment ! D ne pleure plus sa défunte

femme?

— Il y a un terme à tout... Vingt ans de larmes, c*est déjà joli. Que de veufs n'en ont pas autant à leur compte 1

— Comment savez- vous qu'il est amoureux de M"* Bérard?

— D'abord, cela se voit facilement; vous avez bien vu que M"* Diane l'intéressait. Puis, j'ai appris par mon notaire qu*il l'avait demandée en mariage.

— Oh ! mon Dieu ! à son âge, malade comme il est, une si jolie fiUe 1

— Aussi a-t-^Ue refusé avec enthousiasme.

— Je l'espère bien.

— Il y avait un certain mérite à cela. M**' Bérard est loin d'être riche, et elle le devenait, sans compter qu'elle faisait le bonheur de son père.

— Comment! son père aurait consenti...

— Il aurait fait plus que de consentir, il aurait désiré.

— C'est un père impossible.'

LA rBMia SB RU.

— A p6fa près, c'esfr'un inventefor.

— Un inventeur î Que vomlez-vons dire T

— Avez-vous lu les œurres d'un romtmoîef estimé, Hector Malot.

— 4'aî lu le Besa-Frère.

— C'est d'une Bonne affaire que je veux paf>- 1er. Vous y auriez vu ITiistoire d'un personnage qui ressemble comme deux gouttes d'eau à M. Bérard. Il invente, il invente toujours, n'importe quoi, ça lui est ^1 ; il se mine, ïl ruine sa femme, ses enfants et il invente sans cesse. Il est né en inventant, il mourra en inventant. Le père de Diane avait une assez jolie fortune , il l'a dissipée en faisant des expériences en grand sur un nouveau mode d'éclairage qui n'a jamais été adopté. M~ Bérard est morte de chagrin ; son mari l'a enterrée, la même pleurée, non pas vingt ans comme l'autre, mais enfin il Ta pleurée... et, pour se consoler, il s'est remis à inventer, n s'agissait, cette fois, de dorure. On plongeait on morceau de métal, une def, n'importe quoi, dans un bain préféré a cet effet et l'objet devait «à sortir plus étincelant au'une pièce d^or. Mdm«

52 LÀ FBiniB DE FEli.

résultat : les fabricants ont repoussé ce procédé, ou bien Tont adopté en prétendant que M. Bérard n*y était pour rien ; c'est le sort habituel des inventeurs, pauvres gens de génie destinés à enrichir les imbéciles, les sots et les fripons. Pendant que son père s'occupait de dorure, M*^' Diane, était élevée dans un grand pensionnat de Paris. M. Bérard, lorsqu'il pouvait dérober un instant à ses travaux, venait la voir et l'entretenait dans des idées de riche avenir toujours souriantes pour une jeune fille. Comme tous les inventeurs il était persuadé qu*il serait millionnaire le lendemain, et il faisait déjà un noble usage de sa fortune, enl'offrantàsafille. « Prends, mon enfant, pi'ends, lui disait-il, je serai toujours assez riche, j'ai des goûts simples. » M^^* Diane prenait... des goûts dispendieux ; c*est tout ce que son père lui a jamais offert. A dix-sept ans, elle quitta la maison où elle avait été élevée, ou plutôt on lui fit comprendre qu'il était temps d'entrer dans le monde : M. Bérard avait oublié de payer les deux derniers trimestres de sa pension. Gomment vécut-t-elle de dix-sept à vingt-deux ans, je n'en sais trop rieo.

Son père, qui poursuivait alors, je crois, l'idée de vulgariser un nouveau système de labour, la ftt voyager dans divers pays aux frais de ses bailleurs de fonds. Le labour ne prit pas, mais, en revanche, la misère commençait à venir, lorsque M. Bérard hérita Tannée dernière de trois mille livres de rentes d'une vieille cousine qu'il avait à Nantes. Aussitôt il accourut chez nous avec l'espoir de vendre sa rente et de faire avec le capital de nouvelles expériences. La vieille dame avait prévu le cas : la rente était inaliénable. Le père et la fille ont donc pour vivre trois bons mille francs, et ils ont eu l'esprit de se fixer à Nantes, où, avec cette somme et quelque économie, on peut encore faire figure. La fille va, l'hiver, dans le monde, l'été elle se rend ici et son succès y est immense et mérité, vous avez pu le voir. Quant au père, il invente en province comme à Paris. Il a découvert une nouvelle hélice, bien plus puissante que l'ancienne, dit-il, et il est venu me proposer d'exploiter de compte à demi son procédé , ce qui m'a permis de faire sa connaissance et de vous initier à tous ces détails. J'ai

refasé Tassociaticm ; oe n'est pas poli, mais c'est prudenl. En ce moment, il cherche cent mille francs, pour construire sa machine et radaptet à un navire assez téméraire pour lui confier sa coque. Lorsque M. de Séry lui a demandé la main de M^' Diane, il a oublié l'âge et la décrépitude précoce du soupirant, il n'a vu qu'une chose, son hélice. Ce n'est pas qu'il soit mauvais père. Oh! mon Dieu! c'est, au contraire, un excellent homme, mais il est plus inventeur que père, et, pour voir triompher une de ses idées, il donnerait l'univers. M'** Bérard, heureusement, ne partage pas l'enthousiasme de son auteur; elle ne veut pas se sacrifier à une hélice et elle a énergîquement refusé le prétendu. Cela prouve en sa faveur : dans sa position, avec ses goûts, à vingt-deux ans , on est, d'ordinaire, pressée de faire un choix, et je connais plusieurs Nantaise? prêtes à épouser M. de Séry, pour son nom el sa grande fortune, malgré son âge et sa mau vaise santé.

Desvignes allait peut-être contîniuer ses expHcations, lorsqu'un mouvement qui se produisit

SOT la piage attira son attention et celle de Lndea.

Toutes les femmes assises un moment auparavant venaient de se lever et semblaient regarder avec anxiété dans la direction de la mer; les enfants s'étaient rapprochés, les récolteurs de varech, appuyés sur leurs grands râteaux, avaient interrompu leur travail ; quelques hommes gesticulaient et parlaient avec animation.

— Oui, c'est ridicule, disait Tun d'eux; un bain de mer sans maître nageur et sans canot.

— A Pomic on aurait déjà couru à son secours.

— Maïs elle ne paraît pas demander du secours, faisait observer un jeune homme.

— C'est égal, il peut lui arriver un accident, et que fera-t-elle à cette distance ?

— Pourquoi va-t-elle si loin, répliqua la femme du capitaine des douanes, une grosse boulotte, assez vulgaire. Elle n'a qu'a se baigner comme sous. C'est pour se £aire remarquer.

-^ Oh! dite l'oreille de Desvignes, Closel, te secrétaire du préfet, celle qui vient de parler

pourrait nager jusqu'en Amérique, personne ne la remarquerait.

— Tenez, tenez, s'écria quelqu'un, elle se dirige vers la Tour rouge, c'est insensé, la mer baisse et va l'entraîner.

— Je cours sur le port chercher un canot, dit M. de Séry avec ^notion, il faut tout prévoir.

Ces observations et ces craintes étaient justifiées : M*^* Diane Bérard commettait une véritable imprudence. Ses forces pouvaient la trahir, le froid la gagner subitement, le courant du chenal l'emporter au large; et, alors, à cette distance, sans secours, elle était perdue. Jusqu'à ce jour, elle avait nagé avec une intrépidité peu commune, mais jamais elle ne s'était autant éloignée de la plage. Elle s'était surtout baignée à la marée montante, ce qui rend le retour plus facile, car le flot vous porte vers le rivage; à marée basse on devait craindre qu'elle ne pût lutter assez longtemps contre le reflux.

— Je parierais qu'elle nage pour quelqu'un, fit la dame à qui M^* Bérard semblait si peu sympathique.

Cette observation malveillante et qui ne fut pas comprise par tout le monde, avait une apparence de vérité. De même que les comédiens se surprennent à oublier le public, et à jouer spécialement pour une personne amie aperçue dans la salle, M"* Diane devait paraître â des esprits prévenus se mettre en frais de natation, uniquement pour un des spectateurs de la plage.

Sans avoir conscience de ces propos, de ces pensées ou de ces craintes, elle s'éloignait toujours de terre, nageant avec calme dans la direction des Impairs, où elle savait pouvoir se reposer sur des rochers à fleur d'eau ou sur les échelons en fer de la Tour rouge. Déjà, on parvenait difficilement à distinguer ses mouvements, et elle aurait tout à coup disparu qu'on s'en serait â peine aperçu. L'anxiété augmentait sur la plage, et on interrogeait avidement deux ou trois personnes munies de lorgnettes et de longues-vues. Closel étant au nombre de ces heureux privilégiés, Lucien, placé prés de lui, abusait de sa supé-< riorité hiérarchique pour emprunter le plus souvent possible au secrétaire du préfet linstrument

58 LA FEMMfi m FEU.

û recherché en ce moment, mais plusieurs baigneuses remarquèrent qu'entre les mains du jeune magistrat la lorgnette courait des risques : ^e éprouvait de véritables osclQations de pendule, allant de droite a gauche et de gauche à diroite, comme si le bras qui la tenait avait un tic nerveux. Lucien d* Aubier parvint» un seul instant, à la fixer sur ses yeux, et le spectacle qu'il iq>erçut lui causa une si vive émotion qu'il ne put retenir un cri.

— Qu'y a-t-il ? lui demandèrent à la fois ses plus proches voisins.

— Elle a disparu, dit-il d'une voix tremblante. Quelques femmes nerveuses firent mine de se

trouver mal, tandis que d'autres personnes^ oubliant le respect dû à la magistrature , arrachèrent la lorgnette des mains de Lucien.

Mais comme elles se la disputai^it, (m eitendit une voix qui disait :

— Rassurez-vous; elle a seulement plcmgô, elle vient de reparaître et elle a pied suc les roches des Impairs.

«— Ah l fit Lucien en respirant.

Uk FSIflfS I» FBU. SB

— Que d'embarras ! U n'y en a que pour eUe!

murmura la femme du capitaine des douanes , oa plutôt la capitaine des douanes, comme on se plaisait à rappeler.

Des jeunes gens péroraient dans un groupe.

— Elle est arrivée à la Tour» disait l'un d'eux; elle se repose , c'est très -bien. Mais comment va-t-elle revenir? Elle a autant de chemin à Sedre et le retour est beaucoup plus difficile.

— Bast ! répondit Desvignes , elle reviendra comme elle est partie ; vous ne la connaissez pas.

Ces derniers mots amenèrent un sourire sur les lèvres de Closel : le fait est que Desvignes et Im* la connaissaient beaucoup, depuis la nuit phosphorescente. Lucien surprit ce sourire, le comprit elt à partir de ce moment, conçut de l'aversion pour le secrétaire du préfet.

— Et, pendant que cette jeune fille expose ainsi sa vie, fit observer une mère de famille, que fait

son père?

— Il invente, dit Desvignes.

L'anxiété avait disparu, les nerfs se déten-

daient- C'était l'entr'acte, on se reposait des énrotions passées, et on prenait des forces pour les émotions à venir.

— Ah ! dit Closel, elle se trouve assez reposée et elle repart. En même temps il tendait sa lorgnette à Lucien qui n'osa pas refuser cette politesse; la curiosité faisait taire ses rancunes.

M*^* Bérard s'éloignait maintenant des Impairs et semblait se diriger vers la plage. Mais les personnes qui l'observaient reconnurent bientôt l'inutilité de ses efforts : loin d'avancer, c'est à peine si elle parvenait à rester stationnaire. Avec la marée descendante un courant des plus violents s'était, évidemment, établi vers le milieu de la baie^ dans la direction de la pleine mer.

— Elle est perdue si l'on ne court pas à son secours, dit quelqu'un.

— Mais que fait M. de Séry, n'est-il pas allé chercher une embarcation?

Il y était allé, mais la plage est dure lorsqu'on la remonte, les pieds s'eUfoncont dans le sable^ la marche des plus jeunes, des plus robustes, en

est retardée, et le gentilhomme breton, nous le savons, ne péchait ni par excès de vigueur, ni par excès de jeunesse. Arrivé sur le quai, il avait couru à la recherche d'un canot ; il en trouva plusieurs dans le port, mais comme ils ne devaient plus sortir qu'à la marée du matin, ils étaient désarmés et leurs propriétaires, rentrés chez eux, raccommodaient leurs filets, ou, attablés au cabaret, buvaient le produit de leur pêche. Il fallut plus d'un quart d'heure à M. de Séry pour décider deux marins à le suivre dans leur embarcation et à pousser au large. Si M"* Bérard avait été en péril dès le début de son imprudente excursion, elle aurait eu dix fois le temps de se noyer ; le danger heureusement n'existait que depuis un instant. Le canot parvint au bout de la jetée, au moment où l'intrépide nageuse paraissait ne plus pouvoir lutter contre le courant. Les marins, stimulés par M. de Séry, ramaient vigoureusement, mais au lieu de se diriger en droite ligne sur les Impairs, ils durent, sous peine de se heurter contre des bancs de sable, suivre le chenal et ses détours. On subissait l'in-

LA FBMlfK DX FKU.

oonvénient des grandes marées pesidant lesquelles le flot monte plus rapide et plus fort, mais s'éloigne aussi plus vite, entraînant après lui une phis grande masse d'eau et laissant à sec des terrains toujours sulnnergés, en temps ordinaire, même à marée basse. Lorsque M. de Séry arriva aux Impairs, il était trop tard : M^^* Bérard avait disparu. Il eut beau regarder de tous côtés, interroger tous les points de l'horizon, il n'aperçut que des vagues, toujours des vagues, sù confcmdant an loin avec le ciel.

Sur la plage l'émotion était extrême : on s'hait d'abord rassuré au moment où le canot parut au bout de la jetée, on avait espéré qu'il arriverait à temps et Tintera se partagea entre Diane et ceux qui allaient à son secours. Mais quand on vit l'embarcation suivre les méandres du chenal et, en même temps, la baigneuse s'âoigner de plus en plus, on comprit que tout était perdu. On put encore la suivre quelques instants à l'aide des lorgnettes, apercevoir un point noir qui de temps en temps surgissait au sommet d'une vague, puis le point disparut, on ne vit

fhis que la mer. Tous les groupes s'étaient réunii et fondus en un seul : devant le malheur qui venait d'avoir lieu, il n'existait plus de coterie ni de distance sociale. Les aristocratiques habitants du cours Saint-Pierre à Nantes daignaient frayer avec la bourgeoisie du quai de la Fosse, des petites commerçantes de Pouliguen causaient avec des femmes d'armateur, la morgue provinciale et la bêtise humaine consentaient à s'effacer un instant. Chacun déplorait le terrible accident dont M"* Bérard était victime, on chantait ses louanges sur tous les tons, on vantait son intrépidité, et maintenant toutes les femmes, sans même en excepter la capitaine des douanes, reconnaissaient sa beauté et lui rendaient hommage. C'étaient des lamentations sans fin et un concert d'éloges fanèbres à donner envie de mourir. Lucien mêlait sa voix à toutes ces voix, lorsque Desvignes, le prenant par le bras et l'arrachant à la foule, hû dit :

— Voulez-vous faire un tour de promenade?

— En ce moment, oh! non, répondit-il, je n'ai pas le cceiur à la promenade. Je n'ai vu au'un

instant cette jeune fille» mais ce malheur est si affreux, si imprévu...

— Que vous croyez devoir pleurer sur son sort, Eh bien, pleurez avec moi au lieu de pleurei avec tous ces gens-là. Tenez, là-bas, sur ces ro< chers, nous serons à ravir pour nous lamenter.

Si le jeune substitut se fût trouvé au tribunal, sur son siège, il eût certainement rappelé Desvignes au respect des convenances ; il lui eût fait observer qu'il était peut-être, de mauvais goût de parler, sur ce ton léger, d'une catastrophe qui attristait tout le monde. Mais n'ayant pas qualité pour donner une leçon à l'armateur, il se contenta de lui dire :

— Non, ces rochers sont trop éloignés, et je vais rejoindre ma mère; elle doit avoir terminé ses recherches.

— Vous avez tort, répliqua Desvignes, je vous aurais probablement montré quelque chose de curieux. Venez donc; avez-vous à vous plaindre de ma société depuis une heure?

— Non, sans doute.

— Voyons, venez, fit-il en lui prenant fami«

liérement le bras, et je me trompe bien, si, plus tard, vous ne me remerciez pas de mon insistance.

Ce fut encore dans la direction de Painchâteau que Desvignes entraîna Lucien. Seulement , arrivés à l'extrémité de la plage, au lieu de tourner à gauche et de s'engager dans les rochers, ils gagnèrent la route, parcoururent le village, dans toute sa longueur, et se trouvèrent en peu d'instants vers le milieu de la baie, dans le pitto* resque sentier tracé par les douaniers le long de la côte.

lis marchaient d'un pas précipité, en silence, Desvignes précédant d'Aubier et lui montrant le chemin. Arrivés à l'endroit où se dresse un refuge de douaniers, l'armateur se tourna vers son corn* pagnon et lui dit :

— Avez-vous le vertige?

— Je ne crois pas.

— Alors vousf ne craindrez pas de descendre jusqu'à la plage par ce sentier taillé dans le roc ?

— Mais nous sommes presque à la hauteur de

la mer, ces rochers n'ont pas plus de quatre à cinq

mètres.

66 Là FEMMB.DS FEU«

— Ils n^en ont pas daTantage du côté da Poaliguen, mais le chemin de traverse que je vous ai fiait prendre, nous a conduits à Textrémité de la baie, nous approchons de TOcéan, la nature a grandi et le rocher sur lequel nous marchons en ce moment a au moins vingt mètres. Regardez*

— En effet.

— Vous n^ètes pas effrayé?

— Non.

— Alors descendons.

— Soit.

Quelques minutes leur suffirent pour gagner la plage. Maintenant la falaise, car la côte avait pris les proportions d'une falaise, se dressait au-dessus de leur tête. Devant eux, s'étendait un grand amas de rochers d'inégale grandeur et de toutes les formes, que la mer couvrait deux heures auparavant et qu'en se retirant elle avait laissés à lec.

— Nous ne pouvons plus avancer, dit Lucien.

— Pourquoi?

— Ces roches nous en empêcheront.

— Rassurez- vous ; nous tournerons les plus

Là ramn os fed. 83

et noDS financfaircms les plus petites. J*«i fait dix Sois ce chemin^ en compagnie de (em* mes élégantes, pour pêdier la crevette. Il n'y a qu'un danger à courir : celui de se mouiller les pieds.

— Je ne craindrais pas de me mouiller les pifOds si.,.

— Si vous saviez le but de cette course désordi^^nnée, n'est-ce pas ? Encore un peu de patience, et vous allez le savoir. Permettez-moi de ménager mes effets de mise en scène.

— Allez, je m'abandonne à vous. Quelque chose me dit que nous ne faisons pas une simple promenade.

— Soyez-én persuadé.

Us marchaient lentement au milieu de ce chaos de la nature. Tantôt ils mettaient plusieurs minutes à franchir un petit espace, tantôt, grâce à un banc de s?»ble, espèce d'oasis située entre deux roches, ils parcouraient en un instant unQ assez grande distance.

Plus ils s'avançaient, plus la falaise prenait dra proportions colossales* plus la graiMle voix

de la mer semblait bruyante et redoutable. Ils avaient définitivement quitté la baie du Pouîiguen et gagné les rives de T Océan.

Depuis un instant, Desvignes avait moins d'asurance ; il s'arrêtait souvent , paraissait inquiet et, au lieu de tourner les rochers, il préférait les gravir et, arrivé à leur sommet, consulter Thorizon.

— Eh bien? lui demanda tout à coup d'Aubier, en le rejoignant après sa dernière ascension.

— Eh bien! répondit Desvignes d'une voix où perçait une certaine émotion, je n'y comprends plus rien.

— Je comprends encore moins que vous, fit Lucien.

L'armateur devina le reproche contenu dans ces mots, s'arrêta, et se tournant vers son compagnon :

— Excusez-moi, lui dit-i!, je voulais vous cau^ ser une surprise ; de là mon silence et le mystère dont je me suis entouré. Mais je commence

LA FElillE DS FBU. 69

à craindre de m*étre trompé, je doute de moi et je vous dois une explication.

Cette course qui avait duré plus d'une heure, les avait fatigués, ils s'appuyèrent contre un rocher et Desvignes reprit :

— Si je vous ai arraché du groupe où Ton se lamentait sur la mort de M"* Bérard, c'est que je ne croyais pas à cette mort. Suivant moi M^^* Diane était trop bonne nageuse, avait trop de sang-froid pour avoir péri si misérablement. L'idée m'était venue qu'au lieu d'essayer de regagner la plage, elle avait dû au contraire s'en éloigner et nager vers le point de la côte où nous sommes en ce moment et sur lequel le courant la poussait.

— Mais on ne l'aurait pas vue disparaître tou à coup, fît observer Lucien.

— A la distance qui nous séparait d'elle, plus d*un kilomètre et demi, les lorgnettes les meilleures laissent à désirer. Dans ces parages la mer est agitée et les vagues peuvent facilement cacher une tête qui sort de l'eau ; c'est un point imperceptible dans l'horizon. Du reste la mer avait

10 LA rsmiB DB FBT7.

Wauooup baissé, des rochers auparavant couverte se dessinaient à rentrée de la baie, et M^* Bérard pouvait avoir gagné Tun d'eux et s^étre ainsi dérobée aux regards,

— Oui, votre espoir se concevait. Ne Faveivous plus?

— Il est, en tous cas, bien feible, fit Desvignes en soupirant. Nous venons de parcourir toute la o6te où M^ Diane devait, suivant moi, s*étre réfugiée et rien n^indique sa présence.

— Elle peut être cachée dans une de ces grottes, fit observer Lucien qui se refusait à perdre tout espoir.

— Je le croyais tout à l'heure encore ; hélas ! ma dernière ascension m'a convaincu que ia côte est déserte.

Il s'arrêta : pendant un de ces courts instants où la mer semble faire silence et se recueillir pour gronder ensuite aveo plus d'éclat, un chant plein, sonore , vibrant , venait tout à coup de retentir.

— Silence 1 dit Desvîgnes à Lucien qui, très* emu, allait llnterrocer. Écoutons.

IX FE10f£ DS FEU. Il

Mais rOcéan était redevenu bruyant; sa grande voix couvrait la voix humaine.

Au bout d'une minute, pendant laquelle ils prêtèrent inutilement Toreille» d'Aubier dit à son compagnon :

— Avez-vous reconnu cette voix?

— Ncm... ou du moins je n'ose me prononcer.

— En tout cas, la côte n'est pas déserte comma vous l'affirmiez.

— Évidemment ; il faut chercher.

Qs reprirent leur course, s'arrétant à chaque pas , écoutant . regardant autour d'eux.

Peine inutile; au-dessus de leur tête le ciel d'une sérénité r^narquable, devant eux le môme dédale de rochers, au loin la mer toute frangée d'écume.

Peut-être allaient-ils interrompre leurs recherches et revenir sur leurs pas, lorsque la voi:^ résonna de nouveau, mais , celte fois, à quelques pas d'eux , derrière un bloc de rochers dont ils s'apprêtaient à faire l'ascension.

Alors, après s'être jeté un regard qui semblait dire: Nous sonunes i^âcompensés de nos peines,

ils s'avancèrent lentement , silencieux et émus.

Bientôt ils s'arrêtèrent. Dans une petite anso mystérieuse de quelques pieds à peine, ils venaient de découvrir M"* Diane Bérard qui, couchée sur le sable, se reposait de ses fatigues et se séchait au soleil.

Rien n'était changé dans sa toilette : son costume de bain ne paraissait pas" avoir souffert lu long séjour qu'il avait fait dans l'eau ; sa ceinture lui dessinait toujours la taille et ses espadrilles lui tenaient aux pieds, comme si elle sortait de sa cabine pour descendre à la mer. Ses cheveux seuls n'étaient pas ramenés élégamment au-dessus de sa tête, elle les avait défaits et ils s'épandaient autour d'elle en flots pressés.

Étendue tout de son long, un peu penchée du côté droit, une jambe s'entre-croisant gracieusement avec l'autre, un bras enfoncé dans le sable «t servant pour ainsi dire d'oreiller à sa tête, elle regardait la mer et chantait une barcarole italienne.

— - Nous sommes heureux, mademoiselle, d^

VOUS trouver en bonne santé, fit tout à coup Desvîgnes.

Elle poussa un petit cri d'effroi, se redressa vivement, rejeta ses cheveux en arrière et reconnaissant Tarmateur :

— Ah ! lui dit-elle en se levant, vous m'avej tait peur !

— Je vous conseille de vous plaindre, reprit Desvignes, comme si nous n'avions pas eu dix fois plus peur que vous.

— Et de quoi, mon Dieu?

^— De vous perdre, Mademoiselle. Depuis deux heures, tout le Pouliguen vous croit morte.

— Morte?

— Oui, morte, noyée.

— Moi!

— Vous. Mais avant de donner d'autres explications, permettez-moi de vous présenter M. Lucien d'Aubier, substitut du procureur impérial à Nantes. Il a bien voulu m'aider à explorer cette côte pour vous retrouver.

Elle répondit par un sourire et un inouvoment

14 LA FBlOfE DS FEU.

de tôte au profond salât de Lucien, puis se tournant vers Desvignes :

— Vous ne m'avez donc pas cru noyée, vous ?

lui dit-elle.

— Moi, Mademoiselle, j'avais un vague espoir, une sorte de pressentiment... mais j'étais le seul.

— Monsieur ne partageait pas vos doutes î demanda-t-elle.

— Monsieur, répondit l'armateur, n'a partagé que mes fatigues et elles commencent à compter , je vous assure.

— Prenez donc la peine de vous asseoir.

Messieurs, fit-elle en riant.

Et, pour donner l'exemple, elle s'assit aussitôt sur le sable.

— Quoi ! vous ne m'imitez pas, continua-t-elle en s'adressant à Lucien qui, tout abasourdi par ies émotions de cette journée unique dans son dxistence, restait immobile à la contempler.

Interpellé de la sorte, d'Aubier crut devoir •""asseoir à son tour; seulement il voulut conserver une certaine dignité et il se fit un siège d'une anfractuosité de rocher

Desvignes se contenta du sable qui lui était généreusement offert, il s'y plaça en face de M"* Bérard et lui dit :

— Ainsi, vous ne vous [pressez pas davantage d'aller rassurer les personnes qui vous pleurent en ce moment?

— Vous ne parlez pas sérieusement, lui répondit-elle. Personne ne me pleure, vous le savez bien ; mon père seul pourrait avoir cette bonne pensée et je courrais le rassurer s'il était au Pouliguen. Mais il est parti, ce matin, pour Saint-Nazaire et, plongé dans son hélice, il ne se doute pas des bruits qui courent en ce moment sur sa fille. Seule à la maison, ma femme de chambre calcule déjà, j'en suis certaine, ce que ma mort va lui rapporter : elle examine ma garde-robe et se l'approprie en expectative.

— Vous avez peu d'illusions. Mademoiselle, fit observer Lucien.

— Je n'en ai aucune , Monsieur , répondit-elle avec son plus gracieux sourire, et se tournant vers Desvignes : quant aux habitants du Pouliguen, vous ne pensez pas que je doive m'in-

quiéter de leurs larmes. Si quelqu'âme tendre et sensible en a, d'aventure, versé une ou deux, elles sont maintenant séchées, soyez-en persuadé.

— Je sais une personne, fit l'armateur, qui pleure bien fort en ce moment, je le parierais.

— Qui donc?

— M. de Séry.

Elle ne put se défendre d'un froncement de sourcil et répliqua :

— Oh! pour celui-là, peu m'importe.

— Cependant...

— Cependant, il m'a demandée en mariage, n'est-ce pas, allez-vous dire. C'est même une belle action , fort rare, j'en conviens ; en ma qualité de fille majeure et sans dot, je sais à quoi m'en tenir sur le désiméressement des hommes. Mais mon père, je ne puis l'oublier, a pris au sérieux ces projets de mariage, il m'en parle parfois et c'est un sujet de discorde entre nous. Il eût été plus généreux à M. de Séry de se taire, et tout aussi profitable pour lui, car je ne l'épouserai pas. Je ne donnerai

jamais ma main à un homme vieux et malade, aurait-il le plus beau nom et tous les millions de la terre. Si je me confesse ainsi, mon chei monsieur Desvignes, c'est que votre femme a bien voulu plaider, l'autre jour, auprès de moi, la cause de M. de Séry ; il est nécessaire qu'elle connaisse ma pensée.

— Je trahirai votre confession. Mademoiselle ; j'en dirai même deux mots à ce pauvre baron pour l'empêcher de conserver un espoir bientôt déçu. Quand je pense que tout à l'heure il s'est élancé des premiers à votre secours!...

— A la nage ! fit-elle avec un éclat de rire. Oh! ce n'est pas croyable.

— En canot, répliqua Desvignes.

— A la bonne heure ; c'est dans ses cordes Eh bien, pourquoi ne m'a-t-il pas sauvée?

— Lorsqu'il est arrivé aux Impairs vous aviez iisparu.

— Trop tard ! Il y a des personnes qui n'ont pas de chance.

— Comme je l'avais prévu, continua Desvignes, ravi de la sagacité qu'il avait montrée et désirant

être admiré, vous vous êtes dirigée vers la grande côte, après avoir reconnu Timpossibilité de remonter le courant et de regagner la plage.

— Comment dites-vous cela ? fit la jolie baigneuse en le regardant d'un air moqueur. Je ne pouvais pas remonter le courant, moi ! Vous vous égarez, cher monsieur. Si j'étais partie de la plage avec Tintention d'y revenir, rien ne m'aurait arrêtée. Je ne crois pas aux obstacles ; avec du sang-froid et de la volonté on doit les vaincre. J'avais simplement résolu de traverser aujourd'hui toute la baie; mon itinéraire était tracé à l'avance. J'ai fait une station aux Impairs et je me suis dirigée vers cette côte en m'aidant du courant au lieu de me laisser entraîner par lui, comme vous l'aveu cru.

— Vous me rendrez au moins cette justice , fit observer Desvignes, que seul au Pouliguen je n*ai pas douté de vous. Je me suis dit : elle n'est pas femme à se noyer ainsi.

— Et vous avez eu raison. Je puis mourir de mort violente, je ne mourrai pas noyée. La mer

hk FEMM& D8 FBU. 19

m'est toute dévouée ; je Taime trop pour qu'elle

veuille me nuire.

Elle se tourna brusquement vers d'Aubier et lui dit:

— Savez- vous nager. Monsieur?

— Hélâs I non, Mademoiselle, répondit-il, et je suis honteux d'avouer mon inexpérience devant une nageuse telle que vous.

— Pourquoi cela ? vous pouvez apprendre.

Vous ne ressemblez pas à M. de Séry, vous, Monsieur ; rien ne s'oppose à ce que vous piquiez des têtes avant peu. Si vous voulez, nous ferons une affaire : je vous donnerai non pas des levons, mais des conseils de natation, et en échange, vous me procurerez les moyens, en votre qualité de magistrat, et à mon retour en ville, d'assister parfois à des séances de Cour d'assises. J'adore les émotions d'un procès criminel. Ne vous empressez pas de blâmer ce goût chez une jeune fille; d'abord ie me suis élevée, toute seule, c'est-à-dire très-mal ; ensuite je suis majeure, je crains fort de ne me marier jamais, et j'ai pris le parti de vivre comme

one veuve» c'est-à-dire de satisfaire mes ca* pricos... permis.

— Vous verrez, Mademoiselle, juger tous les assassins de la contrée.

— A merveille. Mon père m*a déjà conduite une fois au palais de justice de Nantes, et je vous ai entendu parler. Sans compliments, vous avez beaucoup de talent ; un talent iin peu froid» mais j*aime cela.

Elle s'arrêta tout à coup et se levant :

— Messieurs, si vous êtes reposés, fit-elle, nous allons regagner le Pouliguen. Il ne s'agit pas de rassurer les populations alarmées, je ne m'en inquiète guère, mais il s'agit de dîner, ce qui est précieux, lorsqu'on a pris comme nous beaucoup d'exercice,

— En route, dit Desvignes. Nous ferons une rentrée superbe, je vois d'ici l'étonnement général.

Mais s*arrétant tout à coup :

— Oh mon Dieu! fit-il.

— Quoi donc?

— J'étais sûp devons retrouver et je n*aî pas

eu ridée de vous apporter votre peignoir ; c'est absurde.

— D me gênerait fort par cette chaleur et avec ce soleil ; il faudrait le mettre sous mon bras.

— Vous n'êtes plus mouillée?

— Plus du tout.

— Alors c'est parfait, répliqua Desvîgnes, en suivant M"* Bérard qui prit sa course à travers les rochers. Cependant, continua-t-il, je regrette le peignoir. Il eût attesté, d'une façon matérielle, mon intelligence. On croira peut-être que je vous ai rencontrée par hasard.

— Si vous l'aviez apporté, fit-elle, vous ne m'auriez probablement pas trouvée ; il vous eût porté malheur. A Bade, où j'ai passé une saison avec mon père qui, en sa qualité d'inventeur, avait aussi rêvé un petit système pour faire sauter toutes les banques, — entre parenthèse, c'est lui qui a toujours sauté, — j'ai souvent remarqué un monsieur dont les poches étaient garnies de deux ou trois sacs en toile destinés à emporter l'argent qu'il devait infailliblement gagner. Jamais il n'a eu l'occasion d'y

LA FEMIIS DB FBU.

mettre un florin. Mon peignoir aurait eu le même sort : en punition de ce luxe de précautions, vous seriez revenu avec lui sans moi ; n'est-il pas préférable de revenir avec moi sans lui ?

M"* Bérard et Desvignes devisaient ainsi, tout en marchant, tandis que Lucien les suivait à distance d'un pas mal assuré. Le magistrat, si solide sur son siège au tribunal, si remarquable de sang-froid et de tenue, que n'avaient jamais intimidé ni l'accusé, ni les témoins, ni le défenseur, fût-il un avocat en renom, se sentait depuis un instant étourdi, ahuri, ivre en quelque sorte. Il attribuait cet état au grand air auquel il n'était pas habitué, au vent, au soleil, au bruit incessant du flot contre le rocher, à mille impressions physiques nouvelles pour lui et par cela même plus actives. Il ne songeait pas à rendre M"* Diane Bérard responsable de son enivrement et à se dire : à cause d'elle, et par elle, depuis plusieurs heures, je marche d'étonnemenls en étonnements, je passe d'une émotion à une autre, je subis des impressions inconnues. On la peint d'abord d'une façon si pittoresque.

Lk FBMMB D8 FEU.

sous des couleurs si étranges, qu*OD excite au plus haut point mon imagination et ma curiosité; on me raconte sa vie, nouvel éton** nement, nouvel intérêt. Bientôt elle apparaît, elle descend sur la plage, elle passe devani moi, et jamais créature plus belle, plus séduisante, n'avait frappé mon regard, jamais je n'avais rêvé un ensemble aussi complet de beautés accomplies, de grâces provocantes. Elle s'élance dans la mer, elle nage, elle s'éloigne et je ne puis me défendre de la suivre des yeux, de ne songer qu'à elle.Tout à coup, voici une émotion nouvelle, une émotion terrible : on la dit morte ; je souffre et je me lamente. Mais Desvignes m'entraîne au loin moi qui n'avais jamais foulé que l'asphalte des trottoirs, les tapis des salons et le parquet des salles d'audience, je fais une course vertigineuse sur les rochers, à travers mille obstacles pour me trouver en face de ma jolie ressuscitée. Elle parle et chez aucune jeune fille, chez aucune femme, je n'ai trouvé tant d'originalité. Quelle netteté et quelle franchise d'expression, quelles idées arrêtées sur

toutes choses, quelle volonté ardente et pourtant réfléchie ! Comme elle ressemble peu à toutes les poupées de salon, écœurantes de douceur, prêtes à répéter, le soir, l'air maternel seriné le matin! Et, en ce moment même, si je reste en arrière, si au lieu de marcher à ses côtés, je la suis à distance, c'est que je ne puis me lasser de la contempler, de Tadmirer. Mes sens qui sommeillaient , ont été si habilement surexcités , qu'ils viennent enfin de s'éveiller. Ce ne sont pas les ardeurs du soleil, les senteurs de la mer, ce n'est pas le bruit des flots qui m'enivrent, c'est sa voix vibrante, sa démarche voluptueuse, ses longs cheveux chaudement colorés, sa nuque cotonneuse, les lignes vigoureuses de son cou, ses épaules développées, sa taille élégante et cambrée, ses reins solides nettement dessinés sous son costume de bain ; c'est enfin le mystérieux parfum qui se dégage d'elle et que je respire avec délices, Elle a fait naître en moi tout un monde de sensations nouvelles; je n'étais qu'un magistrat, je suis maintenant un homme.

M^^ Bérard ne se rendait probablement

compte des émotions qu'elle causait, car elle semblait préoccupée, et presque blessée du peu d'empressement de Lucien à la rejoindre. Souvent elle se retournait vers hii comme pour lui dire :

t Venez donc rompre la monotonie de mon téteà-téte avec M. Desvignes ; c'est un homme charmant, très-peu provincial et dont la conversation est toute parisienne, mais il est marié, père de famille et il a dépassé la quarantaine. » D'autres fois, au moment de faire une ascension difficile, elle semblait lui demander l'aide de son bras. Mais le substitut restait insensible à ces petites provocations ; rien ne pouvait le distraire de son extase.

Cette froideur apparente , cette indifférence produites par une admiration trop vive , devaient mieux servir Lucien d'Aubier que ne l'eussent fait des soins, des compliments et de l'expansion. Habituée aux hommages rendus à sa beauté, elle devait remarquer le premier homme se refusant à payer le tribut. S'il était coupable, vis-à-vis d'elle, de mauvais goût, il ne péchait pas du moins par la banalité , et il témoignait de son horreur pour

les diemins battus. Eq même temps la réserve avec laquelle on accueillait les avances de M"* Bé- L*ard, les résistances qu'on lui opposait, devaient séduire cette nature ardente, toujours en quête d'obstacles à surmonter, de difficultés à vaincre. Avide d'émotions et n'en trouvant plus dans ses lomtaines excursions en mer, elle était prête à rechercher de nouveaux périls et à se jeter, tête baissée, dans quelque srrande lutte où son cœur enfin serait en jeu.

L'émotion causée par la mort supposée de M"* Diane ne pouvait avoir exercé une telle influence sur les habitants du Pouliguen, qu'ils eussent renoncé à leur dîner. Une jolie femme, lorsqu'elle ne vous tient pas directement au cœur, ne se pleure-t-elle pas, à ravir, devant une table bien servie ? Chacun avait peu à peu regagné sa villa ou son hôtel et la revenante trouva la plage déserte. Le bruit de son retour se répandit discrètement dans le pays, les jeunes gens burent en signe d'allégresse un verre de vin extra, le chroniqueur de l'endroit déchira, non sans un certain dépit, l'article nécrologique qu'il venait

de composer et qu*il destinait à V Union bretonne, et la femme du capitaine des douanes, toujours bienveillante, ne put s'empêcher de s'écrier : < En fait-elle de Fembarras celle-là, il ne lui sufQt pas de mourir, il faut qu'elle ressuscite ! » Seul peut-être au Pouliguen, M. de Séry manqua de se trouver mal lorsqu'on vint lui apprendre Tarrivée de celle qu'il aimait de cet

amour opiniâtre propre aux malades et aux vieillards.

Sur la plage, M*^ Bérard prit congé de ses deux compagnons , et regagna à la hâte sa demeure. Desvignes s'élança vers son chalet, d'où sa femme et ses eafants affamés lui faisaient des signes de détresse, et Lucien se mit a

la recherche de sa mère, un peu trop oubliée depuis quelques heures.

Il la retrouva sur la promenade du quai, et tou-* jours en compagnie de M^^ Marie de Rioux ei de son oncle.

— Enfin ! te voilà I s'écria M"* d'Aubier, j'aurais été très-inquiète de ton absence, sais-tu, si

on ne m'avait pas dit t'avoir vu t' éloigner avec M. Desvignes. Il t'a donc conduit bien loin?

Lucien ne craignit pas de donner des détails sur son excursion. Lorsque M"' Marie apprit que Diane était encore vivante, elle ne put dissimuler sa joie.

— Oh ! quel bonheur, s'écria-t-elle, cet événement m'avait toute bouleversée !... j'étais triste, triste à en mourir... Je connais M"* Bérard seulement pour l'avoir aperçue dans les rues de Nantes, et ici sur la plage, mais elle si jolie, si belle, si gracieuse... Oh! mon Dieu! c'eût été un affreux malheur... mourir à son âge, d'une telle façon... Heureusement qu'elle est sauvée... Ah ! je me sens moins oppressée... je me sens renaître.

Lucien, pendant que M"* de Rioux s'exprimait de la sorte, la regardait et la trouvait charmante. Les grâces naissantes de cette jeune fille, son adorable ingénuité, sa simplicité en toutes choses, son regard bon et doux, la chasteté de ses manières, son incontestable beauté n'avaient produit, jusqu'à ce jour, aucune impression sur l'esprit

du jeune magistrat; quelques éloges décernés à M"* Bérard venaient de le subjuguer, et il était prêt maintenant à s'incliner devant les éminentcs qpialités de la protégée de sa mère.

— Eh bien , dit M"** d'Aubier à son fils , qu'as-tu décidé durant ta promenade? Restonsnous ici ou bien partons-nous pour le Croisic?

^- Gomment, le Croisic ! fit Lucien que co nom effrayait maintenant. N'avait-il pas été convenu...

— Rien n'a été convenu. Tu m'as dit simplement de chercher, à un moment où, il faut Tavouer, tu croyais que je ne trouverais pas.

— Eh bien, chère mère, avez-vous trouvé ?

— Oui ; mais je n'ai rien voulu conclure avant d'avoir ton avis.

— Je suis prêt à vous le donner, mais il sera conforme au vôtre.

M"* d'Aubier, son fils et ses amis se dirigèrent vers la maison qu'ils avaient en vue.

Elle est située à deux minutes de la plage , devant un joli bois de sapins qui préserve à la fois des rayons trop ardents du soleil et des vents d'ouest. Elle est grande, commode, d'une pro-

prêté exceptionnelle dans ces parages, et elle appartient à une Parisienne, femme d'esprit et femme du monde dont il y a profit moral à devenir le locataire. Il n'en fallait pas tant pour séduire Lucien; il était dans une disposition d'esprit, à se contenter, pour rester au Pouliguen, d'une chambre dans une bicoque; on lui offrait une agréable habitation^ il daigna l'accepter et s'occupa immédiatement d'y faire porter ses malles. Ces premiers soins remplis, la mère et le fils rejoignirent leurs amis, dont ils n'avaient pu décliner l'invitation à dîner. M"* Marie fit les honneurs de la maison de son oncle avec une grâce et une gaieté parfaites. La présence d'un homme jeune, aimable, dans son intérieur un peu triste, la mettait sans doute en belle humeur ; se rappelant aussi que Lucien avait commencé par manifester un certain regret de passer au Pouliguen son mois de vacances, elle se félicitait de le voir maintenant heureux d'y vivre, et, dans son petit amour-propre de jeune fille, elle s'attribuait le mérite d'avoir modifié si vite les idées de son hôte. Peut-être encore connaissait-elle

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par M. de Rioux, ou avait-elle deviné les projets d'avenir formés par M"* d'Aubier et les caressaiteUe en secret.

On s'entretint â plusieurs reprises , pendant le dîner, de M^ Bérard, que ses aventures de la journée, sa mort et sa résurrection avaient mise en lumière. M"** d'Aubier, dont la sévérité de principes ne pouvait s'accommoder de certaines excentricités, blâma vertement la conduite de cette jeune fille courant ainsi les mers, sans souci des convenances, et semblant se plaire à occuper l'attention.

— C'est entièrement mon avis, dit le vieux président, et ce n'est pas d'aujourd'hui seulement que j'ai jugé celle dont nous parlons. Ses allures blessent les honnêtes gens et, depuis longtemps, j'interdis à ma nièce toute relation, même éloignée, avec cette demoiselle.

Lucien ne prit pas la défense de M"* Bérm*d, soit qu'il partageât l'opinion qu'on venait d'émettre, soit qu'il trouvât inutile de la combattre. Il ne pouvait espérer convertir à des sidée nouvelles et

larges un ancien magistrat de province, vieilli dans le respect de toutes les saines traditions, et quant à sa mère, il la connaissait de longue date pour un esprit très-net, trés-précis, très-entier, Incapable de revenir sur ses premières impressions et de faire des concessions lorsqu'il s'agissait de convenances sociales, de règle de conduite, d'honneur ou de probité.

Les nouveaux arrivés ayant besoin de repos, la soirée se termina de bonne heure. Ils prirent congé de leurs hôtes et regagnèrent leur habitation. M"* d'Aubier rêva que son fils était amoureux de M**^' Marie de Rioux et qu'elle le mariait avec cette jeune fille.

Si Lucien eût suivi sa première inspiration qui le polissait à se fixer au Croisic, les souvenirs do cette journée passée au Pouliguen se seraient promptement effacés. Le lendemain, à son réveil, sa courte ivresse avait disparu et sa raison avait triomphé de la surprise faite à son

Là FEIOCE DB FEU. 9S

imagination et à ses sens. Il jugeait maintenant M"* Bérard comme elle devait Têtre : au point de vue physique , il n'avait que des louanges à lui adresser, et ce n'était pas sans une certaine émotion qu'il se rappelait le récit de Desvignes et le moment où, descendant sur la plage, pour prendre son bain, elle lui était apparue pour la première fois. Mais il lui reconnaissait aussi des défauts propres à éloigner d'elle tout homme sérieux : la bizarrerie de ses manières , sa conversation trop excentrique, son indépendance de caractère et certaine sécheresse de cœur, facile à deviner. Il lui arrivait encore de constater que M*** Bérard ne pouvait plus avoir cette virginité de pensées, si désirable chez une jeune fille : élevée dans des pensionnats parisiens, mal dirigée, ayant, à dix-huit ans, couru le monde, avec un père absorbé par de folles idées, elle devait tout savoir ou tout deviner, et souffrir de cette science jusqu'alors inutile.

Devait-il songer à faire sa femme d'une telle personne? Assurément non. Sans parler de la cp3#$ttoi^ d'argent, toujours importaclA en pro-

viûce, un magistrat, à ses débuts, désire, à défaut de fortune, trouver chez sa femme des qualités Bolides et ces attaches de famille, ces grandes relations qui peuvent, un jour, servir à Tavancement ; il doit surtout s'interdire toute union entachée d'irrégularité morale. Mais, à défaut de mariage, lui était-il permis d'entrevoir une intrigue amoureuse, une liaison passagère ? Bien moins encore. Sa position, son éducation, ses principes s'y opposaient. Si M"' Bérard avait été veuve ou mariée, et déjà un peu compromise, si luimême avait occupé un siège à la Cour, s'il avait fait partie de la magistrature assise, c'est-à-dire inamovible, peut-être aurait-il timidement admis une incartade de ce genre. Mais une jeune ûlle, quel scandale ! et lorsqu'on est simple substitut, quelle folie ! Ainsi raisonnait Lucien et, comme on le voit, tout son sang-froid, tout son calme lui étaient revenus.

Cependant, à certaines heures, lorsqu'il se promenait solitaire, dans le bois situé devant sa maison, que les oiseaux se poursuivaient dans les arbres, que les iasectes bruyaient dans les cho-*

mins, que le soleil couchant Tînondait de ses rayons, que la brise de mer lui apportait d'acres et vivifiantes senteurs, alors il lui arrivait de tressaillir au souvenir de M"* Bérard. Il se disait : c Avec une telle femme, je rattraperais le temps perdu, le temps consacré au travail et refusé à Tamour ; auprès d'elle, je vivrais non-seulement dans le présent, mais dans le passé que je n*ai pas vécu, et je verrais revenir vers moi, à tire d'ailes, ma jeunesse depuis longtemps envolée. » Mais, à quoi songeait-il? Avait-il donc suffi du récit de Desvignes, d*un bain, d'une promenade, d'une heure de conversation pour l'impressionner et le séduire à ce point ? Gomment allaitil chercher si loin le bonheur, la jeunesse et l'amour, lorsqu'il les avait tout près de lui, sous ]a main, presque sous son toit ? M*** Marie de Rioux n'était-elle pas charmante et plus jeune, plus séduisante sous mille rapports que M^^ Bérard? Quelle douceur dans le regard, quel esprit bienveillant, quelle grâce naïve, quelle adorable innocence ! C'était plaisir à la voir s'éveiller à la vie ! Il se faisait en elle comme une belle

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matinée de printemps. N'était-il pas facile de lire dans ses yeux qu'elle était toute prête à obéir aux secrets désirs de son oncle et de la mère de Lucien ? Comme l'existence auprès d'elle promettait d'être douce ! Quelles jolies vacances il pourrait passer ! Quel plaisir d'étudier cette âme à peine éclose, de façonner à sa guise ce caractère à peine ébauché, de se rendre maître peu à peu de ce bon petit cœur, qui déjà s'essayait à battre pour lui ! Et, comme c'était bien la femme qui lui convenait: d'une famille de magistrats comme la sienne, nièce d'un des hommes les plus estimés dans la magistrature de province, admirablement élevée, instruite et sachant déjà faire les honneurs d'un salon. Comment hésiter entre elle et Diane Bérard?

En ce moment, il n'hésitait pas : Marie de Rioux avait toutes ses préférences. Mais, à chaque pas qu'il allait faire dans les rues étroites du Pouliguen, sur ses quais resserrés, sur sa plage de deux cents mètres à peine, il se trouverait en contact continuel avec M"' Bérard. Résisterait-il à toutes lee séductions qui se dégageaient de cette jeune

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fille? Sa raison continuerait-elle à dominer son imagination, comme elle la dominait en ce moment? Si encore il ne s'agissait que de la voir de loin et de la rencontrer, par hasard, à de rares intervalles ! Mais pour peu qu'il fréquentât la société du Pouliguen, il allait se trouver avec la belle Diane à chaque heure du jour, et vivre pour ainsi dire de sa vie. Toutes les mères de famille n'étaient pas aussi absolues dans leur jugement que le vieux président de Rioux. Elles ne croyaient pas la société de M"' Bérard dangereuse pour leurs filles et ne songeaient pas à la leur interdire. Ses bains lointains, ses excentricités de costume et de langage scandalisaient quelques-unes, effarouchaient quelques autres, gênaient surtout les habitudes provinciales du plus grand nombre, mais il n'y avait rien d'absolument répréhensible dans la conduite de M"' Diane et il n'était pas question de prendre contre elle des mesures de rigueur.

M"* Desvignes, du reste, qui donnait un peu le ton sur la plage, protégeait ouvertement cette

jeune fille '. aée et élevée à Parid, eUe avait, en

M Là FEMHB DE FEU.

toutes choses, des idées plus larges que les Nan« taises ; les allures de M"* Bérard ne pouvaient la choquer et elle l'admettait sans réserve dans son intimité. Ne nourrissait-elle pas aussi le secret dessein de la marier à M. de Séry, un vieil ami de sa famille dont le constant amour avait fmi par Fintéresser ? Très^nondaine, un peu légère , au lieu de voir dans le mariage l'union de deux cœurs, elle y cherchait l'association de deux intérêts : M"* Bérard n'avait pas de fortune, on lui en offrait une considérable ; elle n'avait pas de position bien définie, on lui donnait un titre et un nom respecté. Cela suffisait à M°^ Desvignes. Elle s'était promis de triompher de toutes les résistances, et pour y arriver elle recherchait la société de Diane, qui prenait part ainsi à toutes les fêtes, à toutes les parties de plaisir organisées au Pouliguen, sous l'inspiration de sa protectrice

Le matin ou dans l'après-midi, à l'heure de la marée, Lucien trouvait M"' Bérard sur la plage. Lorsqu'il prenait sa legon de natation, elle nageait à quelques pas de lui et avant de s'éloigner au large, en vertu de la convention faite entre eux,

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ell0 lui jetait, à travers le flot, des conseils oq des paroles d'encouragement. Assis sur le sable en compagnie de Desvignes ou de Closel, il lui arrivait aussi de la suivre des yeux, au moment où elle sortait du bain : son costume tout imprégné d*eau de mer, adhérait à son corps et en dessinait nettement les fermes et charmants contours. Au soleil, la flanelle blanche se colorait de teintes rosées, et, Timagination aidant, on pouvait la prendre pour la chair et la voir palpiter.

Si, dans la journée, Lucien d'Aubier faisait, en compagnie de quelques amis, une excursion à la grande côte, il était certain de trouver M"' Bérard assise aux Roches plates, devant le rocher du Liottj ou sur la petite colline, autrefois une poudrière, qui domine toute la baie, les dunes d'Escoublac, Feutrée de la Loire , Guérande, le Croisic et le bourg de Batz. Cette grande côte borde TOcéan pendant plusieurs lieues d'étendue et enthousiasme les touristes. Les rochers qui la couvrent sont du plus grandiose et du plus pittoresque effet. Ils revêtent des formes étranges : ici, entassés les uns sur les autres, là, isolés et

gigantesques. C'est tantôt un immense bloc de granit que la vague impuissante, malgré ses terribles efforts, ne parvient pas à renverser; c'est, au contraire, une aiguille autour de laquelle le flot tourbillonne sans cesse, qu'il couvre de son écume blanchâtre et entame tous les jours de son éternelle morsure. La mer, irritée par lesobstacles que ces roches lui offrent, les assiège constam ment, les frappe avec violence, les couvre, les déborde et s'engouffre avec le fracas du tonnerre dans leurs profondes crevasses.

M"' Bérard, lorsqu'elle n'était pas sur la plage ou dans la mer, aimait à vivre au milieu de cette sauvage nature. Rien n'était plus curieux et plus émouvant à la fois que de la voir descendre dans de larges grottes où quelques gens du pays seulement osaient se hasarder, sauter d'un rocher à un autre et se laisser glisser le long d'une falaise abrupte. Pour ces sortes d'exercices elle portait de grandes bottines de cuir jaune, sans talon. Aucun jupon n'embarrassait sa marche ; elle avait •or la tête une de ces toques dites chapeau de matelot et elle tenait à la main une canne de

montagne à bout ferré. Lucien la trouvait char mante ainsi et ne pouvait détacher d'elle sou regard. Souvent, ils revenaient ensemble, précédés ou suivis par les promeneurs qui les avaient accompagnés dans leur excursion. Ils parcouraient côte à côte, à travers champs, de petites routes étroites, où des accidents de terrain les faisaient, par instants, se toucher. Lucien se sentait alors tressaillir et s'éloignait instinctivement de sa compagne, pour la rejoindre une seconde après. Quant à Diane, elle souriait en le regardant à la dérobée, et, silencieuse, continuait paisiblement sa marche.

La soirée les réunissait encore au bord de la mer; le Pouliguen n'a pas de casino et, aux mois de juillet et d'août la plage est, le soir, le seul lieu de rendez-vous. On s'assied en rond sur le sable, on s'adosse contre une cabine ou contre la palissade d'un chalet, et, tout en causant de choses et d'autres, de celle-ci et de celle-là, on se repose du bain et de la promenade, on regarde la mer monter ou descendre et on se prépare au sommeil. Parfois, le hasard les plaçait à côté l'un

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de r autre dans la môtae excavation, appuyés contre la même cabine et, à la nuit tombante, les longs cheveux de Diane, agités par la brise, venaient effleurer le visage de Lucien.

Ainsi, à chaque heure du jour, elle se trouvait mêlée à sa vie. L'aimait-il? Ce n'était pas probable. Il aurait eu le courage de la fuir s'il avait cru l'aimer ; car, en ce moment, sa raison était encore la plus for te. Mais sa vue, son souvenir lui causaient une émotion dont il aurait dû se méfier. Lorsqu'il songeait à elle, ce n'était pas ses qua* lités morales, son amabilité, son esprit qu'il évoquait, c'était ses traits, sa taille, tout ce qu'il pouvait voir ou deviner. Diane Bérard apparaissait rarement : la femme de feu s'offrait sans cesse. Le récit de Desvignes, le bain phosphorescent lui revenaient à chaque instant à la pensée, et il souffrait sérieusement a l'idée que d'autres avaient contemplé des beautés qu'il ne verrait sans doute jamais. Si encore le voile qui la cachait à ses regards ne s'était jamais levé, peut-être aurait-il fini par se résigner, mais, a deux reprises, un coin de ce voile se souleva, et

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^68 demi-confidences aiguisèrent sa curiosité» en* flammèrent d'une façon dangereuse son imagination déjà surexcitée.

Les jeunes filles que M"* Desvignes aimait â réunir autour d'elle Tayant maintes fois suppliée de les faire danser dans son chalet, le plus grand de la plage, elle se décida, enfin, à leur donner ce plaisir et lança ses invitations dans le Pouliguen. Il fut convenu que cette soirée, brusquement improvisée, serait tout intime. Les danseuses devaient y venir en robe blanche montante; c'est à peine si l'on autorisait des fleurs dans les cheveux. Les jeunes gens étaient dispensés de revêtir l'habit noir et la cravate blanche ; quant aux grands parents, après avoir introduit leurs enfants dans la salle de bal, et les avoir confiés à M"** Desvignes, on les invitait gracieusement, vu l'exiguïté du local, à aller faire tapisserie sur la terrasse qui domine la mer.

Ces prescriptions furent à peu près suivies. Un jeudi d'août, par une belle et chaude soirée, une cinquantaine de baigneurs et de baigneuses, venus de tous les coins du Pouliguen et de Painchàteau,

prirent possession du chalet Desvignes. M"' Marie de Rioux, invitée une des premières a cette fête, avait manifesté un grand désir d'y assister et son oncle, malgré sa rigidité de principes, n'avait pas cru devoir la priver de ce plaisir. Il l'avait confiée à M"*' d'Aubier qui s'était résignée à aller en soirée, pour complaire à sa belle-fille en expectative et surtout pour lui procurer l'occasion de se rencontrer avec Lucien.

Marie de Rioux s'était entièrement conformée aux lois somptuaires promulguées par M""* Desvignes. Elle portait la classique robe blanche montante en tulle uni, sans broderies et sans festons. Les seuls atours qu'elle se fût permis consistaient en un petit bouquet de fleurs des champs dans ses beaux cheveux noirs, et un large ruban écossais qui lui serrait la taille, formait un nœud par derrière et retombait le long de la jupe. Elle était adorable dans cotte fraîche toilette et Lucien, témoin de l'effet qu'elle produisit sur tous, ne pouvait se défendre de l'admirer et de lui sourire. Orné, malgré les prescriptions, de l'habit noir et de la cravate blanche officiels, et assis sur

la terrasse, auprès de sa mère, car en sa qualité de magistrat, il ne croyait pas devoir se mêler aux groapes des danseurs, il se disait en regardant M**** de Rioux, que c'était bien la femme qu'il lui fallait : auprès d'elle, sa vie s'écoulerait honorée, calme et douce, Marie deviendrait une adorable mère de famille, comme elle serait une épouse accomplie; ses grâces naissantes, sa beauté à peine ébauchée, son charme encore à l'état d'esquisse, se dessineraient et s*accuseraient avant peu, et Tété, déjà prochain, tiendrait toutes les promesses de ce délicieux printemps. .

Tout à coup, pendant un quadrille, une sorte d*émoi se produisit dans le salon et les yeux se tournèrent vers la porte d'entrée. C'était M"* Bérard qui s'avançait, au bras de Desvignes et suivie de son père. Toutes les jeunes filles, après avoir jeté un rapide coup d'œil sur sa toilette, se mirent à chuchoter entre elles; quelques-unes firent la moue, d'autres manifestèrent leur mécontentement par des paroles prononcées à demi-voix. C'est que M"* Bérard, après avoir promis de secon» former aux règlements, les avait enfreints : au lieu

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de revêtir la robe blanche d*umforme, elle avait effrontément arboré une robe de tulle noir. Des branches de sorbier d*un rouge vif relevaient sa jupe, ornaient son corsage et ses cheveux. Un grand ruban, de môme nuance que le sorbier, serrait sa taille. Enfin , détail incroyable, elle avait osé se décolleter I Mais si les jeunes filles et les mères de famille criaient à la trahison, les jeunes gens et les hommes mariés ne paraissaient pas scandalisés. Dans les regards qu'ils jetaient sur la belle Diane, on lisait tout autre chose que des reproches. Us semblaient lui savoir gré d*étre venue donner du relief et du ton à cette soirée d'un coloris un peu mou, et Glosai, se penchant vers un de ses voisins, lui dit à Toreille : c II manquait une reine à la fête ; la voici I » En effet, Diane Bérard était bien la reine de toutes ces jeunes filles ; aucune d'elles, parmi les plus charmantes, ne pouvait lui être comparée. Elle les dominait de toutes les façons : par sa taille élevée, ses manières aisées, sa toilette él^ante, sa beauté souveraine. Comme l'étoile de M^ de Rioux avait pâli devant les yeux de Lucien,

ébloui depuis rentrée de M^^* BérardI Comme la première lui paraissait, auprès de la seconde, une petite pensionnaire insignifiante ! Quelle distance les séparait! L'une était un soleil, 1* autre a peine un satellite.

Mais ce n'était pas la beauté de M^^* Bérard qui tenait Lucien sous le charme ; depuis longtemps il lui rendait hommage. Ce qui le ravissait, en ce moment, ce qui donnait une nouvelle ardeur à l'espèce d'amour plastique qu'il avait voué à la femme de feu, c'est qu'en se décolletant comme elle l'avait fait, au mépris des règlements, elle venait de lever un des coins du voile qui la dérobait aux regards de Lucien. Il ne se dissimulait pas que, malgré cette révélation nouvelle, il avait encore bien des mystères à approfondir, mais il s'approchait peu à peu de la vérité, et le domaine de ses connaissances s'élargissait. Ces épaules d'un contour si parfait, d'un dessin si net et si ferme, ce dos où se continuaient les fils cotonneux de la nuque et du cou, cette poitrine large^ développée, bombée, eette peau si transparente et si lisse qu'cm y

voyait circuler le sang, lui ouvraient des horizons nouveaux. Ce qu'il connaissait, lui permettait de deviner ce qu'il ne connaissait pas et, de déductions en déductions, d'hypothèses en hypothèses, il pouvait rivaliser de science avec Desvignes et Closel, les deux indiscrets témoins du bain révélateur.

Tout entier à sa muette contemplation et aux dangereuses rêveries où s'égarait sa pensée, fidèle a son mutisme habituel lorsqu'il se trouvait en présence de M"* Bérard, il n'aurait pas songé à s'approcher d'elle de la soirée et à lui peindre son admiration, si M"* Desvignes n'était venue le chercher sur la terrasse, le prendre par la main et le conduire devant son idole,

— Ma chère Diane, dit-elle, seule de toutes mes danseuses, vous n*avez tenu aucun compte de mes ordonnances et vous avez arboré une toilette de bal ; souffrez que je vous donne pour cavalier le seul de mes invités qui, par sa cravate blanche et son habit noir, ait protesté, comme vous, contre mes lois somptuaires. Ces) àidisi que je me venge.

Après ce petit discours, elle rejoignit, dans un coin où tout le monde Toubliait, la Capitaine des douanes, et celle-ci lui dit aussitôt, en désignant dos yeux Diane Bérard :

— Si j'avais su, chère madame, je me serais décolletée.

— A quel danger nous avons échappé ! pensa M"* Desvignes.

Au moment où Lucien avait été mis en présence de M"* Bérard, les préludes d'une valso 80 faisaient entendre. Diane se leva et s'adressant au substitut, debout devant elle :

— Puisque, par ordre, lui dit-elle, nous devons danser ensemble, exécutons-nous de bonne grâce. Si vous n'êtes pas un excellent valseur, comme j'ai tout lieu de le supposer, ne vous en inquiétez pas. Prenez-moi la taille, suivant l'usage, mais laissez-vous guider; je réponds de vous et de moi. Ne mettez pas de résistance, voilà tout ce que je vous demande. Faites la mort.

Il obéit et ils s'élancèrent, en tournoyant, dans le saloii ^our pouvoir plus facilement diriger sou

danseur, Diane se serrait contre lui et tenait sa main avec force. Ces épaules, que tout à l'heure il contemplait de loin, avec ivresse, il les voyait maintenant tout près de lui, sous ses yeux ; sa joue les effleurait. Cette taille, tant de fois admirée, son bras la tenait pressée et la sentait onduler et se cambrer sous son étreinte. Celte poitrine merveilleuse, n'en formait plus, pour ainsi dire, qu'une avec la sienne, il en pouvait compter les battements, en sentir les moindres frémissements. Tout un côté de son corps était en contact direct avec sa danseuse et, par moments, leurs jambes, leurs genoux se rejoignaient. En même temps de voluptueux parfums, de chaudes effluves montaient jusqu'à lui et achevaient de l'enivrer.

Il la reconduisit à sa place. Au moment où il allait la quitter, elle le regarda et lui dit : Comme vous êtes pâle !

— Il y a bien de quoi ! fit-il, et il igouta brusquement, d'une voix étouffée : Je vous quitte.

\dieu, je deviendrais fou.

•« Ces paroles ne parurent pas l'étonner; elld

La FEitHE Dfi ntj. lil

avait peut-être conscience de Teffet que produisait sa beauté; peut-être aussi, auprès de Lucien, éprouvait-elle des sensations semblables aux siennes. Elle le suivit d'un long regard noyé, et comme on venait Tinviter pour une valse, elle déclara qu*elle ne danserait plus de la soirée et elle alla sur la terrasse rejoindre son père, qui, ayant trouvé deux auditeurs bénévoles, leur expliquait le système de son hélice.

Quant à Lucien, il se promenait sur la plage, décidé, de son côté, à ne plus valser avec M"* Bérard. Il ne voulait pas s'exposer à de nouveaux dangers. Il se. rappelait cette charmante scène du Lys dans la Vallée, où dans un bal, un tout jeune homme, fasciné, magnétisé en quelque sorte par de jolies épaules, perd la tête, et ne craint pas de coller ses lèvres sur l'objet de son admiration. Plus âgé que le héros de cette aventure, il ne se trouvait pas, pour cela, moins exposé que lui à un mouvement irréfléchi, et il se demandait avec terreur ce qui serait advenu si, dans sa position, dans un salon où se trouvait sa mère, il s'était permis une pareille incartade. Hélas ! habitué par

profession à sonder la conscience des autres, il était bien forcé de lire dans la sienne et il fallait s'avouer que, pendant les deux semaines déjà passées à la mer, sous Tempire d'excitations toujours renaissantes et de ravissements continus» ses idées de sagesse s'efTaçaient peu à peu, et spn imagination, tous les jours plus désordonnée,

tenait en échec sa raison. Sans essayer de se disculper lorsqu'il analysait ces sensations nouvelles, il reconnaissait qu'elles étaient la conséquence de sa vie passée et qu'il portait la peine d'une jeunesse mal comprise, d'une retenue-hors de saison. A vingt-cinq ans il subissait les influences subies d'ordinaire au sortir du collège et il vivait, à la fois, toutes les années qu'il n'avait pas vécues.

n fit encore cependant, ce soir-là, quelques efforts afm de combattre la passion qui Tenvahissait et il essaya, suivant son habitude , de trouver auprès de M"* de Rioux des forces pour lutter contre M"' Bérard. Dans Tespérance que les grâces charmantes et reposées de la première, diminueraient les violentes émotions causées par

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la seconde, il remonta le petit escalier qui conduit de la plage dans les chalets, traversa la terrasse, passa devant Diane sans détourner la tête et alla s'asseoir auprès de Marie. L'épreuve était honnête, mais elle était maladroite; ce n'était pas en ce moment qu'il fallait la tenter. Dans les dispositions d'esprit où il se trouvait, mettre en présence M"* Bérard et M"* de Rioux, c'était vouloir nuire à la- dernière ; elle ne pouvait lutter avec sa rivale, que par un charme délicat et à moitié voilé, des grâces ingénues et des vertus qui s'apprécient surtout dans l'intimité et ne ressortent pas dans un bal, où le succès appartient seulement aux qualités en relief.

Lucien regardait cependant sa compagne de tous ses yeux ; il essayait de se pénétrer de ses traits pour en garder le souvenir et s'en protéger, mais c'était, à son insu, malgré ses efforts, un autre visage, d'autres formes qui se gravaient dans sa mémoire. Lorsqu'il vit que ses peines étaient inutiles et qu'avec M^^ de Rioux, il se trou* vaït encore et toujours avec M"* Bérard, il préféra ne plus contraindre ses regards à s'isoler sur un

114 Là FEMUR DE FEU,

môme point. Libres, ils s'élancèrent dans le salon et sans hésitation se fixèrent sur la belle Diane. EUe causait avec M. de Séry qui paraissait encore plus ému auprès d'elle que ne l'avait été Lucien, c Le malheureux est atteint comme moi, se dit d'Aubier, il est sous le charme de cette fatale beauté. Ni son âge, ni sa faiblesse maladive, ni la froideur qu'on lui montre ne le protègent. Gomment serais-je protégé, moi qui suis jeune, qui me sens des forces inouïes à dépenser, moi qu'elle recherche? »

Il ne se [trompait pas : elle le recherchait. Si par suite de son existence première, il éprouvait encore les sensations d'un adolescent, en revanche, grâce à sa carrière, à la pratique d'affaires délicates, il raisonnait comme un homme fait, il se rendait compte de toutes choses et analysait chaque parole, chaque geste. Il ne pouvait se le dissimuler : il plaisait à M"* Bérard ; c'était de ;oute évidence. U lisait depuis plusieurs jours

■ri

son succès dans les regards, les intonations de voix, l'attitude de la jolie baigneuse. A quoi le devait -il? Quelles qualités l'avaient séduite?

LA FEMMS Dl FEU. 115

Tout et rfen. Cette jeune fille altiôre, énergique, plus passionnée que tendre, bizarre, ardente, chercheuse d'inconnu, rude, un peu sauvage, sans illusion, en quête d'émotions, ignorante du péril ou prompte à le braver, n'admettant aucune impossibilité, courant au-devant des obstacles afin de les vaincre, à qui il avait manqué dans ses premières années les conseils et la sage direction d'une mère, dont aucune tendresse n'avait pu jusque-là briser, assouplir et attendrir le caractère, dont la nature luxuriante s'agitait impatiemment sous le poids de forces et de richesses inactives, devait se laisser séduire par les manières distinguées et réservées de Lucien, sa froideur apparente, ses avantages physiques incontestables, par ce qu'il y avait d'un peu efféminé en lui, par les résistances continuelles qu'il lui opposait , sa position , son talent d'orateur dont elle s'était rendu compte, le côté mystérieux de sa oarriôré, l'ardeur qu'elle lisait dans ses yeux et sa science à la dissimuler, enfin, par tout ei par^rien, dirons-nous, pour hnir comme nous avons oommenoé.

tlV LA FBMIIB DB FBU.

Pendant que nous essayons d'expliquer cette chose qui ne s'explique pas : comment et pourquoi deux êtres se sont aimés, M^ Bérard avait quitté M. de Séry, et causait avec Desvignes et Glosel. Rien n'était moins propre à rendre à Lucien le caLne et Tapaisement qu'il était venu chercher auprès de M*^ de Rîoux et qu'il n'avait pu rencontrer jusque-là. La vue de ces deux messieurs, surtout lorsqu'ils se trouvaient avec M"* Bérard, lui rappelait le bain mystérieux auquel ils avaient assisté et irritait sa passion outre mesure. Son désir d'être instruit comme eux devenait plus vif, et loin d'être satisfait des nouvelles connaissances acquises dans la soirée, il souffrait plus cruellement de son ignorance.

n devait faire cependant un nouveau pas dans ses études plastiques, grâce à une excursion au village de Piriac et à une partie de pêche aux crevettes que M" Desvignes organisa pour le surlendemain, lorsque ses invités prirent congé d*elle et la complimentèrent sur la jolie fête qu'elle leur avait donnée.

On fut fidèle au rendez -vous. Une vini^taine

dé personnes environ se trouvèrent réunies vers neuf heures du matin, sur le quai, devant le cha lét d'Esgrigny. En même temps arrivaient la caJèche de Desvignes et les seules voitures découver tes qu'on avait pu trouver chez les loueurs du pays : deux espèces de break, dont l'un appartenait aux Pinaud, les baigneurs de Tendroit, et l'autre à une vieille b '•étonne, la veuve Lerno, qui conduisait elle -mémo son cheval blanc encore vigoureux malgré son grand âge. Lorsqu'on fut réuni, il s'agit de se partager les voitures : M"* Desvignes offrit généreusement la sienne et voulut monter dans la guimbarde des Pinaud ; on s'y refusa et on l'introduisit de force dans sa calèche, après avoir placé deux sentinelles aux portières pour l'empêcher de sortir. Autorisée seulement à choisir ses invités, elle désigna une de ses voisines de la plage, une aimable jeune femme, M"" M...1, et pour occuper les deux places de devant, M. de Séry et Lucien. Ces deux Messieurs avaient espéré s'asseoir dans le break aux côtés de M^^ Bérard, et ils acceptèrent d'un

air navré l'honneur qui leur était fait, tandis que

la capitaine des douanes, forcée de se réfuter dans la voiture des Pinaud, jetait sur les hôtes de M"' Desvignes un regard d'envie. Le reste de la bande joyeuse s'entassa, tant bien que mal, dans les deux breaks et le signal du départ fut donné.

En sortant du Pouliguen, on abandonne la route qui conduit au Groisic et Ton se trouve bientôt au milieu d'un pays des plus curieux : sur une étendue de deux lieues environ, ni arbres, ni champs, ni verdure; à peine quelques maisons, composant le village de Saille, situé, comme une île, sur un renflement de granit. A droite et à gauche de la route, a perte de vue, des milliers de petits étangs, réfléchissant les rayons du soleil et encadrés dans un inextricable réseau de digues et de sentiers. Ce sont les marais salants, seule richesse de cette contrée. Ils se divisent en salines dont les diverses dépendances destinées à favoriser la cristallisation du sel et son exploitation prennent le nom de vasières, d'étiers, de cobiers, de fares, de délivres, de ladures et d'œillets. Des chaussées appelées bossis et <rtf*

LA FEimi DE FXU. 119

mets entourent la saline et servent de passage aux hommes qui, armés d'un las, espèce de râteau en bois plein, rassemblent le sel sur les ladureg. Tout a un nom bizarre dans ce pays : la nature y revêt une forme étrange, le sol reluit, l'eau scintille, la plaine est argentée, un parfum de violette embaume l'air. Les meules de nos campagnes sont remplacées par des muions, monticules de sel qui attendent au soleil, en réfléchissant ses rayons, l'heure de la vente ; on dirait des petits dômes d'argent répandus par milliers dans la plaine. Les cultivateurs de ces contrées s'appellent des paludiers; leur taille est élevée, leur stature robuste, ils portent le chapeau breton à larges bords, la blouse blanche descendant jusqu'aux genoux où elle vient rejoindre les grandes guêtres de toile, blanches comme la blouse. Les journaliers ou garçons de ferme se nomment ici des sauniers. On les voit s'agiter sur les fares et les œillets pour recueillir avec leur lance, espèce de grande cuiller, le sel blanc ou menu que les paludiers leur abandonnent pour salaire. Des femmes toujours bien faites, souvent jolies, sur-

190 LA FESMB DE FBU.

tout celles de Saille, courent pieds nus, les jupes retroussées, le long des cloisons de la saline. Sur leur tète reposent de grandes gèdes remplies de sel qu'elles ont mission de verser sur les trémets. Des chevaux et des mules é tiques, atten* dent tristement leur maître, au bord du marais^ Une longue expérience leur ayant appris que leurs recherches pour trouver, dans les environs, un seul brin d'herbe, seraient vaines, ils se contentent de réchauffer au soleil leur corps amaigri et d'agiter les clochettes de leur collier.

Bientôt le pays change d'aspect, les marais salants disparaissent, on revoit de la verdure et on arrive devant Guérande, une des plus curieuses petites villes que nous ait léguées le moyen âge. Un lierre inextricable enserre de toutes parts ses hautes murailles admirablement conservées ; des grappes de chèvrefeuille et de clématite encadrent ses créneaux, et au-dessus de ses quatre portes massives, aux voûtes profondes, dans ses fossés encore inondés, se balancent des nénuphars et des glaïeuls. C'est un de ces superbes nids féodaux que le temps a marqué de

LA PEMME DB FSU. 121

son artistique empreinte et auquel trois siècles ont donné un merveilleux cachet.

La voilure de M"** Desvignes, au lieu de suivre le mail planté de peupliers, d'ormeaux et de frè* nés, s*étant engagée dans Guérande par la porte de Saille, les deux.breacks se crurent obligés de prendre la même route, malgré leur crainte de faire des avaries dans les rues étroites et tortueuses qu'ils avaient à traverser. Ce n'était pas heureusement jour de marché, la ville était déserte, ils ne rencontrèrent aucun obstacle, et après avoir passé devant la chaire extérieure de Saint- Aubin, une des curiosités archéologiques du pays, ils sortirent par la porte Bizienne qui est au couchant et s'élancèrent sur la route de Piriac.

Alors le paysage devient plus étendu, de magnifiques horizons se découvrent. On aperçoit tout à coup la presqu'île sur laquelle sont construits le Pouliguen, le Bourg-de-Batz et le Croisic; on domine le canal du Traict, sillonné d'embarcations, la chaussée de Pembron, la chaussée du Tréhic. Au loin, se dessinent les îles Dumet,

Hadic et Houat qu'entourent les flottilles des pécheurs de sardines et enfin le phare du Four, la côte du Morbihan et Tocéan sans bornes.

Après avoir joui pendant une lieue de ce panorama, les trois voilures traversèrent, sans s'y arrêter, la Turbale, port de pêcheurs d'une assez grande importance, et arrivèrent vers les onze heures à Piriac. On descendit de voiture, on ouvrit les coffres qui contenaient des paniers de provisions, et Ton se dirigea joyeusement vers la pointe de Castelli, un des sites les plus sauvages de cette contrée. Il s'agissait maintenant de dresser le couvert devant une de ces grottes qui portent des noms étranges : le Trou du Moine fou, la Grotte à Madame^ la Couette^ les Oreillers. On se décida pour le tombeau d'Almanzor^ et après s'être creusé des sièges dans le sable, s'être fait des nappes avec des journaux, on se précipita sur les viandes froides et le pâté de rigueur dans toute agape champêtre ; on essayait ainsi de s'étourdir et d'oublier que le tombeau d' Almanzor est un ancien autel druidique sur lequel les prêtres de Teutatèff faisaient des sacrifices humains.

LA ncmiB DE Fin. 12S

Le Dieu des Gaulois et des Germains ne parut pas 8*émouvoir du peu de respect qu'on lui témoignait et, le déjeuner s*étant achevé sans encombre, on dut songer à la pêche aux crevettes, but principal de cette partie de plaisir. Le moment était propice et avait été parfaitement choisi : la mer descendait depuis trois heures et laissait à découvert une grande étendue de sable et de rochers ; elle avait, en même temps, trois heures encore à descendre, ce qui permettait de s'aventurer au loin sans être surpris par le flot. Les uns s'armèrent de filets, appelés bavenauXj montés sur des manches en bois qu'on pousse devant soi, d'autres prirent des lances, morceaux de fer d'un mètre de long, pour le cas où l'on rencontrerait des crabes ou des homards. Les plus timides ou les plus paresseux se contentèrent de porter les paniers destinés à recevoir la pêche ; quelques-uns même, et Lucien fut du nombre, se réservèrent de ne rien porter du tout.

Bientôt la tête de la bande fit entendre des cria joyeux : la crevette très-nombreuse et très-grosse dans ces parages, commentait à donner; le crabe

endormi dans une flaque d*eau se réveillait à' rapproche des pécheurs et cerné de toutes paris essayait inutilement de regagner la mer : tout annonçait une pêche superbe.

« Bah ! pourquoi se mouiller les pieds, » se disaient Lucien et Desvignes, qui formaient toujours Tarrière-garde. Mais il leur fallut enfin s'avancer, et lorsqu'ils se virent reprocher de toutes parts leur coupable inertie, ils durent s'armer du havenau de rigueur. M'** Bérard, qui se faisait remarquer par son zèle, avait pris à partie Lucien : « Quoi ! lui disait-elle, on vous aurait voiture du Pouhguen à Piriac et nourri d'une façon splendide, pour que vous nous regardiez travailler ! Votre conduite est indélicate : vous avez occupé dans la calèche de M"' Desvignes et à la table du festin la place d'un véritable pécheur; si vous ne vouliez pas payer de votre personne, il fallait rester chez vous el faire de la tapisserie avec M"' de Rioux. Allons, qui m'aime me suive !»

Elle était charmante en parlant ainsi : son regard un peu animé par le Champagne du déjeuner

et le plaisir de la pêche brillait d*un vif éclat. Ses joues étaient colorées plus que de coutume et à travers ses lèvres rougies par le grand air, entr*ouvertes et souriantes, on apercevait des dents éblouissantes de blancheur.

Il n'en fallait pas tant pour vaincre la nonchalance affectée de Lucien et les résistances qu'il avait encore cru devoir s'imposer : il saisit son havenau d'une main ferme, comme l'aurait fait un pécheur de profession, et s'élança sur les traces de la femme de feu.

Le pauvre M. de Séry essayait de les rejoindre et parvenait seulement à s'enfoncer dans le sable et à trébucher dans les roches. Ils s'étaient dirigés vers la pointe de Penhareng. Diane fouillait les rochers avec sa lance, essayait d'en chasser les habitants de la mer qui s'y étaient réfugiés et Lucien tenait son filet de manière à recevoir les fuyards. Il mettait même dans ces utiles fonctions une ardeur digne d'éloges, soit qu'il eût pris goût* à la pêche, soit que Tenthousiasme de sa compagne fût parvenu à vaincre sa froideur. A quelques pas d'eux, un petit garçon du pays portait

12B LA FEHIIB DE FSU.

an panier où grouillaient déjà péle-méle, des crabes, un homard en ba? âge, des crevette? superbes et de la salîcoque en quantité. Assis sur un rocher et occupé à couvrir de varech le panier pour y retenir les hôtes confiés à sa garde, il jetait de temps en temps un regard narquois sur les pêcheurs, fantaisistes qui Tentouraient, car le reste de la bande s'était peu à peu approché. Enfin, il n'y tint plus et s'adressant à ses plus proches voisins :

— Vous perdez votre temps, ici, dit-il ; il y a de la belle crevette là-bas sous les roches.

— Tu es malin, toi, mon petit, répliqua la gracieuse capitaine des douanes. Pour atteindre tes rochers, il faut se mettre dans l'eau jusqu'aux genoux.

— Eh bien! fit observer M"* Desvignes en s'avançant, ne sommes-nous pas ici pour nous mouiller?

— Sans doute, firent plusieurs voix.

~ Le plaisir est de s'éclabousser, dit une jeune fiUe.

hk FBMXB DE FEU, 127

— Moi, dit une autre, j'ai déjà fait le sacrifice de mes bottines.

— C'est que, mesdames, reprit la capitaine des douanes, il ne s'agit pas de nos bottines, mais de nos robes. Il y a au moins un pied d'eau dans ce trou.

— Il y en a peut-être ben deux , fit le gàmîn.

— C'est encourageant; nous serons trempées pour le reste de la journée.

— Nous avons un moyen très-simple de ne pas nous mouiller, dit M""* Desvignes , ôtons nos bot* tines et nos bas, comme si nous allions prendre notre bain de tous les jours.

— C'est juste, très-juste.

— Oui, mais nos robes?

— Relevons-les , ce n'est pas plus difficile que cela.

— Oh! mais alors.*.., dit la capitaine des douanes.

— Alors, quoi?

— On verra nos . . . jambes.

— Le grand dommage, s'écria M""* Desvîgnes.

Est*ce que nous sommes venues à Piriac pour faire

des façons? Montrer ses épaules dans un bal ou ses jambes à la pèche, c*est à peu près la même chose et, du reste, honni soit qui mal y pense ! Voyons, je donne l'exemple.

— Et nous le suivons, répliquèrent plusieurs jeunes femmes.

— Moi, mesdames, dit la capitaine des douanes d'un air pincé, je ne crois pas devoir vous imiter ; mon mari trouverait à redire, je vous attendrai.

— A votre aise, chère madame, répliqua M"** Des vignes, qui déjà réfugiée dans une grotte avec la plupart de ses compagnes et à Tabri des regards masculins, faisait une toilette de circonstance.

— La capitaine doit posséder quelque infirmité cachée, dit Closel a Desvignes.

— Je m'en suis toujours douté,

— Pourquoi avez-vous invité cette insupportable créature?

— Nous ne Tavons pas invitée, elle s'est im< posée. ^

— Si on la noyait.

— J'y songeais, dit Desvignes d'un aîr rêveur.

Lk FEMME DE FEU. 189

— Eh bien I Diane , cria tout à coup M"^ Des* vignes, en rejoignant son mari, vous ne nous imitez pas ?

— En quoi? demanda M"* Bérard,qui, achaméô à la poursuite d*un crabe récalcitrant', n'était pas au courant de la situation.

— Voyez , répondit M"^ Desvignes en montrant sa toilette nouvelle.

— L'idée est excellente, s*écria Diane, et dans un instant, je serai faite à votre image.

— Parbleu! murmura Isl capitaine des douanes, du moment qu'il s'agit d'une nouvelle exhibition de sa personne, j'étais sûre qu'elle n'hésiterait pas.

Lucien, fidèle à ses devoirs, continuait â poursuivre le crabe abandonné par M"* Bérard. Lorsqu'il l'eût vaincu après une chaude lutte, et enfermé dans le panier d'osier, il chercha des yeux sa collaboratrice de pêche. Elle sortait, en ce moment, de la grotte devenue le cabinet de toilette de toutes ces dames, et elle s'avançait sur le sable, légère et souriante, la jupe artistement relevée, les pieds nus. la jwibe découverte. H ne

IdO LA FEMME DE PEti.

s'attendait pas à cette vue et il eut comme un éblouissement.

La résolution prise par M""* Desvignes et adoptée par ses compagnes avait tout à coup animé la plage d'une façon pittoresque. Ces jolis pieds blancs, ces jambes délicates ou replètes qui couraient de ci de là, saupoudrées d'un sable fin dont les paillettes argentées brillaient au soleil, produisaient un charmant effet. Un artiste, un peintre, pris d'amour pour ce spectacle, se fût étendu sur la plage afin de saisir toutes les lignes, et d'admirer tous les contours. Mais peu importait à Lucien l'ensemble du tableau ! Il n'en voyait qu'un coin, un seul. Il n'existait pour lui qu'un point lumineux; tout le reste se noyait dans l'ombre. Et ce n'était même plus M^^ Bérard qu'il admirait. Il ne s'inquiétait ni de sa jolie taille, ni de son buste élégant, ni de sa tête expressive, n n'avait d'yeux que pour la nouvelle découverte qu'il venait de faire. Il analysait avec amour ce pied admirablement dessiné, un peu bruni par des bains de mer trop prolongés, ces petits ongles roses taillés avec soin, ce cou-de-

LA FËMMB DB FBU. ISI

pied cambré, ce talon ferme et arrondi, cette cheville bien détachée. Puis son regard se portait plus haut et il s'extasiait sur la finesse et en même temps la force des attaches, sur Télégance du mollet qui allait s'arrondissant peu à peu, prenait à la place voulue un voluptueux embonpoint et savait rester nerveux et souple. Pendant qu'il se livrait à cette étude, un rayon de soleil se jouant sur cette jambe exquise, faisait ressortir le roussâtre duvet dont elle était couverte et mettait en lumière un délicieux signe placé à la naissance du jarret.

Les baigneurs du Pouliguen eurent lieu de se féliciter d'avoir suivi les conseils du petit pêcheur : dans la flaque d'eau désignée par lui on s'approvisionna de superbes crevettes, inconnues sur toute autre plage. La pêche fut tellement heureuse qu'on s'y oublia au point d'être surpris par la marée montante, hsi capitaine des douanes, chargée de veiller sur les bottines, les bas et les jarretières abandonnés dans la grotte, s'étant éloignée de son poste et aventurée sur la plage, fut tout a coup rejointe par le flot et trc^^ée jusqu'à

la ceinture. Desvignes et Closel, témoins de ce désastre, après en avoir ri aux larmes, allèrent apporter gravement des consolations à la naufragée et lui conseiller de se dépouiller de ses véte^^ mentspour les faire sécher sur le sable. Elle refusa net et se drapa de nouveau dans sa dignité. Comme celle-ci cependant ne la réchauffait pas^ on eût la charité de hâter le départ. Après avoir joui pendant tout le retour d'un magnifique coucher de soleil, la bande joyeuse rentra vers les huit heures au Pouliguen, fatiguée mais charmée de son excursion.

Ainsi, peu à peu, la curiosité de Lucien était satisfaite, le cercle de ses connaissances allait s*élargissant et il faisait un pas nouveau dans le domaine de la science. Mais il ressemblait aux courageux explorateurs de l'Afrique centrale : revenus d'un voyage ils ne songent, malgré les dangers courus, qu'à en faire uii nouveau, ils nourrissent une seule pensée, marcher de découverte en découverte, et ils se refusent le droit de s'arrêter tant qu'il existe un point à explorer dans la contrée qu'ils se sont donné mission de connaître. Il

devenait, de jour en jour, plus jaloux du savoir de Des vignes et de Çlosel. Chacune de ses découvertes nouvelles ne lui disait-elle pas combien ces Messieurs avaient été favorisés et quel plaisir ils avaient dû trouver dans les études complotes qu'il leur avait été permis de faire? Cet ardent désir de se perfectionner et d'égaler en science les plus instruits fmit par passer à Tétat de maladie. II se demandait sans cesse si le hasard ne le favoriserait pas à son tour, comme il avait favorisé ses rivaux. Nerveux, inquiet, agité, il lui arrivait de se promener, le soir, dans les rochers témoins du bain mystérieux. Mais la femme de feu ne se baignait plus une fois le soleil couché, et, du reste, la mer est rarement phosphorescente dans ces parages.

Lucien se désespérait et son idée fixe l'acheminait doucement vers la folie, lorsqu'il fut sauvé grâce à une soudaine inspiration, suivie d*une tentative des plus coupables, surtout de la part d'un grave magistrat, mais excusable peut-être si l'on veut bien songer au degré d'exaspération maladive auquel il était arrivé.

iM LA FEMMfi DE FË0.

Un matin, il entendit sur la plage la voix aigre et irritée de la capitaine des douanes.

— C'est une infamie, disait-elle, je vais aller me plaindre au maire et au garde champêtre. Je poursuivrai Taffaire devant les tribunaux s*il le faut.

— Qu'y a-t-il donc. Madame ? demanda Glosel, qui rôdait par là, comme par hasard, et qui s'approcha suivi de plusieurs personnes.

— Il y a, Monsieur, qu'on a essayé de s'introduire par effraction dans ma cabine de bains.

— Ah ! mon Dieu ! fit-il avec un superbe sangfroid. Et quelmoment a-i-on choisi, Madame, pour commettre cet attentat?

— Le moment. Monsieur, le moment où, le

moment que.... enfin je sortais du bain et

j'allais m'habiller.

— Très-bien, dit Glosel toujours imperturbable, vous veniez de laisser tomber votre costume mouillé. C'était le bon moment.

— Comment, Monsieur , le bon moment ! fit-elle furieuse.

— Comme l'heure de minuit, Madame, est lé

LA FEMME DE FEU. iS&

bon moment pour les filous. Tout est relatif. Ce qui est un mauvais moment pour la victime esl un bon moment pour le coupable. Vous l'avez ar- Tété, je pense ?

— • Je ne le connais pas.

— Serait-il étranger à ce pays?

— Je n'en sais rien,

— Cependant si vous ne l'avez pas reconnu c'est qu'il est étranger.

— Je ne pouvais pas le reconnaître. -— Était-il masqué ?

— Mais non, Monsieur. Vous le faîtes donc exprès ; je vous dis que je ne Tai pas vu.

— Il s'est introduit dans votre cabine et vous ne l'avez pas vu. C'est inadmissible. J'en prends à témoin les personnes qui nous entourent.

— Vous m'avez mal comprise, fit-elle troublée par l'espèce d'interrogatoire que Closel s'amusait à lui faire subir. Ce n'est pas lui qui s'est introduit, c'est son regard, son regard obscène. • • • que j'ai senti planer sur moi.

— Tel l'œil du vautour plane sur la colomba dit une voix dans la foule.

1S6 LA FEimB DB FEU.

C'était Desvignes qui venait prendre sa part du divertissement.

Glosel continua avec un sérieux tout prud'hom* mesque :

— Ce que vous me dites là, Madame, est grave, très-grave. Secrétaire de M. le préfet de la Loire- Inférieure, j'ai, en l'absence de mon chef, un devoir à remplir : celui de veiller sur la sûreté et le bien-être du pays dont l'administration nous est confiée. Veuillez formuler vos accusations et j'aviserai, devrais-je en conférer avec M. le substitut du procureur impérial, ajouta-t-il en se tournant vers Lucien, qui, ne voulant pas se. compromettre, se contenta de sourire.

— Mon Dieu ! Monsieur, j'ai formulé, dit la capi laine des douanes, de plus en plus troublée par les proportions que semblait prendre l'affaire.

— Formulons davantage, Madame, formulons.

Un regard planait sur vous. Quel était ce regard ? Que faisait ce regard ? D'où venait ce regard ?

— U venait de la cabine d'à côté. On avait percé un trou avec une vrille et...

— Arrêtez, Madame, ie comprends. Votre pu-

deur ne doit pas* souffrir davantage. Je me charge de cette affaire. Je verrai le garde champêtre dans un instant, j'en aviserai le Préfet et, s'il le faut, Son Excellence Monsieur le Ministre de rintérieur. Adieu, Madame.

Il s'inclina respectueusement, prit le bras de Désvignes et s'éloigna, tandis que la femme du capitaine des douanes se demandait avec anxiété si le bruit qui allait se faire autour d'elle ne compromettrait pas son mari. « Je devrais peut-être arrêter l'affaire, se disait-elle; le zèle de ce jeune secrétaire l'entraînera trop loin. »

Celte aventure défraya pendant deux jours les conversations des baigneurs et des baigneuses du Pouliguen. On rit à cœur-joie de la capitaine^ qui n'était sympathique à personne. « Il est invraisemblable, disait-on, qu'on ait essayé de contempler ses formes ; on ne s'expose pas de gaieté de cœur à de tels spectacles. Si quelque audacieux eût commis cette imprudence, on l'eût trouvé dans sa cabine, évanoui d'horreur. — Peut-être, insinuait quelqu'un, a-t-elle inventé cette histoire pour aîti-

rcr l'attention. — Mais non. faisait une personne

plus indulgente, la capitaine est incapable d'in* venter quoi que ce soit. L'homme à la vrille s'est tout bonnement trompé; il croyait la cabine occupée par une autre baigneuse. — Pauvre garçon ! s'écriait-on, quel a dû être son étonnement et soo effroi! »

Bientôt on ne songea plus à cette plaisanterie, Lucien seul y pensait de temps à autre. Il s'avouait qu'en effet, grâce à une fente habile dans la <îloison , il serait aisé de voir d'une des ca* bines ce qui se passerait dans l'autre. Il s'agissait seulement de faire l'ouverture à l'avance, le plus mystérieusement possible, et d'avoir soin de se placer dans la cabine voisine de celle qu'on désirait surveiller. .Mais cette pensée n'eut d'abord rien de précis; elle était émise de la façon la plus vague et la plus générale. « Un tout jeune homme, sans position dans le monde, pourrait commettre quelque indiscrétion de ce genre, reconnaissait Lucien, mais un homme qui se respecte ne saurait, sous peine de déchoir à ses propres yeux, se rendre coupable d'une pareille action. » Quelques jours après, l'idée était moins vague, elle

prenait un corps et s'énonçait de la façon suivante : « N'est-ce pas une indélicatesse, un délit que de surprendre les secrets les plus cachés d'une femme. Jamais je ne céderai à cette tenta* tien. M"* Bérard ne m'a donné aucun droit de lui manquer à ce point de respect. »

Mais, nous l'avons dit, depuis un mois bientôt, l'imagination de Lucien d'Aubier était surexcitée do la plus dangereuse façon. La jalousie' que lui inspiraient Desvignes et Closel, devenait, à chaque instant, plus vive. Il avait la fièvre da l'inconnu, et il en arrivait à croire sérieusement qu'il serait guéri le jour où il aurait satisfait cet impérieux besoin de voir et de connaître qui s'était emparé de lui. « Je ne l'aime pas, se disait-il; j'ai simplement été fasciné, ébloui par sa beauté. J'ai obéi à une impression toute physique ; elle s'effacera lorsque je quitterai le Pouliguen. Mais peut-être serait-elle plus durable si je ne cédais pas au caprice qui me tieht, au besoin qui me dévore de n'avoir plus rien à envier à mes deux rivaux. »

n résista longtemps. Enfii?, par une nuit sombre,

140 LA Pfiim D8 FEU.

il se glissa timidement dans la cabine qui tou<chait à «elle de M^^ Bérard, et y resta quelques minutes. Le lendemain, à l'heure du bain, au moment où la belle Diane, après s'être livrée à ses ébats habituels, revenait au rivage, Lucien entra, sous le prétexte de se déshabiller, dans la cabine de la veille. Il eut soin de la fermer hermétiquement, afin d'en faire une véritable chambre obscure; puis il se plaça, sans plus tarder, à son observatoire. Bientôt la cabine voisine s'ouvrit, M"* Bérard parut et, un peu frissonnante, elle se dépouilla de son costume mouillé, s'assit sur une chaise, et prit innocemment son bain de pied, sans se douter de l'attention dont elle était Tobjet. Des rayons de soleil, pénétrant au travers des planches disjointes de sa cabine , la mettaient en pleine lumière et semblaient favoriser Lucien. Immobile, retenant son souffle, il s'abîmait dans une longue et muette contemplation. Lorsque Diane s'habilla, il la suivit encore du regard, et chaque fois qu'un vêtement importun venait lui dérober un coin de ce corps merveilleux, son attention se portait sur un autre détail ,

et il s'absorbait dans une admiration partiella Quelques jours après cette équipée, son congé étant expiré, il reprit la route de Nantes, en compagnie de sa mère, et de M"* de Rioux qui rentraient aussi en ville.

Lucien d*Aubier put constater bientôt à ses dépens, qu'il est aussi dangereux de jouer aveo son imagination et ses sens, qu'avec son cœur, et que l'amour de tète ne le cède pas en violence à l'autre amour. Il se croyait fort parce qu'il pensait ne pas aimer dans le sens ordinaire du mot : s'il éprouvait auprès de AT* Bérard de violentes émotions, elle ne lui inspirait aucun de ces sentiments doux et tendres, inhérents, dit-on, à l'amour véritable. Il l'admirait, il ne la chérissait pas. Elle agissait bi^:i plus sur ses nerfs que sur son cœur. Tout fier de cette découverte, certain de triompher, à un moment donné, de ce ^'il appelait un caprice ou de la curiosité, il s'était peu à peu laissé entraîner à des écarts regrettables, à des désordres dangereux. Il s'était

143 U rEUR DB PEU.

payé de mots, il allait en connaître la portée. Gaçrice, soit ! Mais un caprice non satisfait peut dpi'Wîir une passion. Curiosité, Boit ! Mais une curiosité qui avait peu è peu amené le grave substitut à se conduire en véritable écolier, à s'introduire de visu dans le cabinet de toilette d'une femme, à se permettre une sorte de violation de domidle, cette curiosité, disons-nous, était trop Malsaine pour ne pas entraîner après elle quelque perturbation morale. Né portait-il pas déjà la peine de son indiscrétion? Ce que le hasard avait appris à Desvignes et à Closel, il avait voulu l'apprendre à son tour. Jaloux des connaissances acquises par Hut, il s'était décidé Â s'instruire aussi et à les dépasser en savoir. D y était parvenu. Auprès de lui, ces Messieurs n'étaient que de véritables ignorants, de petits bacheliers en face d'un docteur en droit. Du haut de leur rocher, malgré la phosphorescence de la mer, ils n'avaient pu faire que des études incomplètes; les siennes avaient été des plus sérieuses. Ils s'étaient évidemment arrêtés aux grandes lignes ; lui, il avait suivi tous les contours, analysé tous les détails et s'était pénétré de

son sujet. En était-il plus avancé? Son incontestable supériorité sur ses rivaux lui causait-elle un grand bien-être? Ses études étaient terminées, sonéduca tion était achevée, il avait son diplôme ; il ne pouvait plus être jaloux de personne et il devait se sentir calme, reposé, recueilli. Il n'en était rien cependant. Jamais ses nerfs n'avaient été plus surexcités, ses désirs plus brûlants, jamais 'il ne s'était senti moins maître de lui, plus inquiet et plus tourmenté. C'est que si l'étude procure d'ineffables satisfactions, elle a aussi ses dangers; il faut une âme fortement trempée pour supporter le poids de certaines connaissances, et nous ne saurions trop nous méfier de l'arbre de science; ses fruits sont souvent amers. Depuis qu'il savait, depuis qu'il avait vu, Lucien éprouvait de nouvelle^ aspirations, d'autres ambitions lui étaient nées. Lorsque» les grands navigateurs, les intrépides voyageurs dont nous avons parlé, découvrent une nouvelle iîontrée, croient-ils leur tâche achevée et leur estil donné de jouir de leur labeur? Non certes i ils ne se reposeront que le jour où , au nom de leur gouvernement, ils reviendront prendre po8«

144 LA FEimS Dï FED.

session de la terre découverte. Comme eux, Lucien ne croyait pas sa tâche accomplie ; les contrées qu'il lui avait été donné de contempler lui avaient paru trop merveilleuses pour qu'il n'essayât pas de les posséder.

Ses souvenirs le poursuivaient sans cesse, et le travail dans lequel il s'était jeté avec ardeur, dès son retour . à Nantes, ne lui était plus d'aucun secours. Dans son cabinet, dans la rue, au palais, la femme de feu se dressait tout à coup devant lui, non pas comme il l'avait vue pendant un mois, en toilette de ville, en robe de bal , en costume de bain, . mais comme it l'avait aperçue, une seule fois, la dernière.

Et cependant sa raison luttait toujours. II souffrait comme un enfant, il raisonnait comme un homme. Ce n'est jamais en vain qu'on a été pieusement élevé, qu'une famille honorable vous a montré le droit chemin, qu'une mère vigilante a surveillé vos premiers pas et vous a bercé de ses conseils. Certaines fonctions grandissent aussi ceux qui les remplissent et les mettent à l'abri de toute déchéance morale. U se disait : < On n»

fait pas sa femme, on n'appelle pas à devenir la mère de ses enfants celle qui, au lieu de vous inspirer de doux sentiments, ne vous cause qu'irritation, malaise et souffrance. Le mariage doit réunir deux cœurs ; il est malséant de le faire iBorvir à légitimer deux fantaisies. Un homme sensé doit épouser une amie, une compagne et non pas une maîtresse qui ne lui laissera ni liberté d'esprit, ni liberté d'action.

Aussi, quoique M"* Bérard fût revenue en ville, évitait-il de la voir. Il fuyait les maisons où il aurait pu la rencontrer ; il s'enfermait de peur que le hasard ne le mît en sa présence. Peine inutile. Diane qui n'avait aucune raison pour l'éviter et qui souffrait peut-être de son silence, l'obligea bientôt à le rompre. Un jour, elle lui fît écrire par son père, pour lui rappeler que la Cour d'assises allait se tenir à Nantes et lui demander les cartes promises autrefois et qui devaient leur per» mettre d'assister aux débats de la session nouvelle, n ne crut pas devoir refuser, et comme il venait d'être désigné pour prendre la parole dans la plupart des affaires, il s'exposa de cette façon

à se retrouver sans cesse avec celle qu^il voulait fuir. Jamais, du reste, il ne fut plus éloquent que durant ces assises : la présence de M"* Bérard, au lieu de le distraire et de Tembarrasser, le stimula et lui rendit une énergie» une netteté de vues, une facilité de parole qu'il avait perdues depuis son voyage. Il gagna toutes ses causes, c'est-à-dire que remplissant les fonctions de ministère public, mandataire de la loi, il fit condamner par les jurés tous les accusés contre lesquels il eut à conclure. Un seul fut acquitté, parce qu'il le défendit au lieu de le charger; voici oe qui se passa. Il s'agissait d'un vol commis aux dépens d'une femme et accompagné de violence et de coups. L'affaire paraissait devoir être comme les précédentes (des faux ou des abus de confiance), de celles auxquelles tout le monde peut assister ; il ne serait jamais venu à l'idée du président d'in« viter les femmes honnêtes à se retirer. Mais les débats prirent bientôt une tournure inattendue : l'accusé, un homme de vingt-cinq ans, garçon de ferme à Savenay, très-abattu, depuis son arrestation, et qui, devant le juge instructeur^ avait refufié

Lk FEMMB DS FEU. 141

de répondre, se leya tout à coup en s*écriant qu'i] était victime d*une calomnie et d'une vengeance. n soutint énergiquement n*avoir jamais songé à voler celle qui Taccusait. Il Taimait passionnément et voulait l'épouser; elle refusait et cependant, par coquetterie, elle ne cessait d'irriter son amour et de le pousser jusqu'au délire. Un jour, la tête perdue, il avait essayé de lui faire violence, et elle s'était vengée en l'accusant de vol.

Le ministère public, en la personne de Lucien d'Aubier, fit observer que ce récit tardif était mvraisemblable, maintint l'accusation telle qu'elle avait été formulée et demanda une . répression sévère. L'avocat de l'accusé, un jeune stagiaire, orateur de clubs, plus fort en politique qu'en droit, plaida maladroitement sa cause et négligea de tirer parti de l'incident d'audience qui s'était présenté. Il venait de s'asseoir et le président s'apprêtait à résumer les débats, lorsque Lucien annonça soi intention de répliquer au défenseur. Les juges^ les avocats, les jurés, les témoins se regardèrent avec étonnement. Répliquer à quoi, mon Dieu ? A. une si détestable plaidoirie. C'était en vérité

trop de zèle et presque de racharneinent contre Taccusé. Il ne suffisait donc pas au malheureux d'avoir été si mal défendu, il fallait encore qu'on le chargeât de nouveau. Lucien prit cependant la parole et fit une de ces improvisations splendides dont, à Nantes, on garde encore le souvenir. Tout en paraissant, très-habilement, ne pas abandonner Taccusation et continuer à remplir son ministère, il développa, en faveur du prévenu, tous les points que Tavocat avait négligé de faire valoir et il plaida la cause du malheureux homme avec une passion , une chaleur extraordinaires. « Je sais bien, s'écria-t-il, ce que le défenseur aurait pu me répondre. Cet homme, aurait-il dit, d'une conduite irréprochable jusqu'à ce jour, ne peut avoir volé. On ne devient pas tout à coup voleur à vingt-cinq ans, après avoir passé sept ans sous les drapeaux et avoir obtenu la médaille militaire. L'instruction s'est trompée, mais nous sommes réunis dans cette enceinte pour rechercher la vérité, et nous ne saurions nous séparer sans l'avoir trouvée. L'accusé n'est pas coupable, ne peut être coupable du crime que,

par suite de manœuvres faciles à comprendre, on ose lui imAer. Vous n*avez à lui reprocher qu'un moment d'égarement, un moment de folie et d'ivresse. Oui, d'ivresse, croyez-vous donc que le vin seul donne l'ivresse ? Ah ! elle est bien plus terrible lorsqu'elle est causée par une passion longtemps contenue , qui peu à peu s'est emparée de vos esprits, a irrité vos nerfs, a vaincu vos forces, dompté votre raison, dominé votre conscience , a perdu votre tête , a fait de vous un esclave, une brute, un fou ! Je le vois ce malheureux que , ni l'éducation , ni la famille, ni la religion ne sauvegardent, je le vois aux prises avec cette femme que son accusation vous a déjà permis de juger et de flétrir ; car, l'aurait-il volée, elle devait se taire puisqu'il l'aimait; je le vois la suppliant de lui donner sa main, se jetant à ses genoux et, dans son langage vulgaire, mais qui n'en est pas moins touchant, lui disant : Je t'aime et je souffre !... Elle le repousse, n s'éloigne et va pleurer dans un coin, comme un pauvre chien qu'on a poussé du pied... Mais l'image de cette femme est tellement gravée

150 LA. FEXMB DS FBD.

■ I II l^^i— — — — I^M^— ^

dans son esprit, qu'elle le dbmine, qu*elle Fétreint, qu'il ne peut la chasser. Il la voit toujours, il la voit sans cesse. Peut-être n*est-elle pas belle pour vous, messieurs les jurés, elle est belle pour lui. Cela suffit. Et du reste, derrière ses voiles se cachent peut-être des formes splendides qui font perdre la raison à un homme lorsqu'il les a une fois contemplées. Ne vous souvenez-vous pas de ces paroles prononcées aux assises de Marseille, je crois, par un paysan, accusé de violence contre une femme : c Âh ! Messieurs , si, comme moi, vous Faviez vue nue I » Vous souriez, Messieurs, comme on a souri là-bas. Je m'y attendais. Vous avez tort : ces mots ne sont pas risibles, car ils sont vrais. Ce n'est pas une de ces phrases jetées au hasard pour impressionner un auditoire :

c'est un cri, un cri humain, un cri échappé à une nature violente, passionnée et brutale.

« Il la voit donc sans cesse, et sans cesse il soufire ; alors il revient auprès d'elle, et lui redit ce qu'il a déjà dit cent fois. Si elle le repousse encore, il parle de se tuer. Elle fait plus que de le repousser, die se moque. •• Alors un nuage

LA FBKQIS Itt FEU. 151

lui passe devant les yeux et il la prend dans ses bras. . . Votre verdict doit-il envoyer au bagne cet homme ivre de passion» ce fou d*amour?

Non. Vous ne commettrez pas nne telle ii^us* Uoe.

c C'est ainsi, Messieurs, que peut-être aurait dû parler le défenseur. Nous, ministère public, nous avons parlé autrement et nous croyons devoir maintenir nos conclusions. Mais vous êtes souverains, Messieurs les jurés, et vous avez le droit d'oublier notre réquisitoire, pour ne vous souvenir que de la défense. »

L'accusé fut acquitté.

Lorsque l'audience fut levée, on entoura, de toutes parts, le jeune substitut. Le président des assises le félicita de s'être chargé d'office d'une défense pour ainsi dire abandonnée. Les jurés le remercièrent de les avoir éclairés et plusieurs avocats vinrent lui serrer la main avec chaleur et lui dire qu'il était leur maître à tous, dans l'art d'émouvoir im jury, c Âh ! s'écriait un vieux bâtonnier, comme vous avez tort, M. le substitut, de ne pas donner votre démission pour

VOUS faire inscrire à notre tableau ! Gomme nous préférerions vous avoir pour collègue que pour adversaire et quelle grande réputation vous acquerriez en peu de temps ! »

— Messieurs, répondait modestement Lucien, je vous remercie mille fois de toutes vos amabilités. Mais vous vous trompez sur mon compte ; je suis fait pour convaincre et non pour émouvoir. Les fonctions que j'occupe sont parfaitement appropriées à mon genre de talent, qui est froid et réfléchi. Si je viens d'avoir, comme vous voulez bien le dire, un moment d'éloquence passionnée, c'est, croyez-le, par accident ; je ne saurais pas recommencer.

Comme il s'était retiré dans son cabinet, l'huissier lui remit une carte et lui dit qu'on demandait à le voir. Il jeta les yeux sur la carte, pâlit et donna l'ordre de faire entrer.

C'était M"' Bérard et son père qui ne voulaient pas quitter le palais sans le remercier du billet qu'il leur avait envoyé et dont ils avaient largement profité depuis quinze jours.

— Savez-vous, Monsieur, dit Diane, que je n'ai

manqué aucune des affaires où vous avez pris la parole ?

— Je vous plains, Mademoiselle, répliqua froidement Lucien.

— Et moi, je ne me plains pas.J'ai eu grand plaisir à vous entendre; vous avez un immense talent. Mais, faut-il vous l'avouer, après le succès que vous venez d'obtenir, je vous préfère dans le rôle d'accusateur plutôt que dans celui de défenseur.

— Vous ne m'avez pas trouvé éloquent comme avocat? demanda-t-iL

— Très-éloquent, au contraire. Mais je suis

une originale, vous le savez. J'admire surtout

chez un orateur, le calme, le sang-froid, la

phrase nette, incisive, allant droit au but, le

raisonnement clair, la déduction facile, la logique,

la vérité sans détours et sans phrases. Voilà ce

qui m'émeut, et personne mieux que vous ne

possède ce genre de talent. Quant à l'autre,

celui qui essaye de passionner, d'attendrir et de

faire couler les larmes, je l'avoue, il me laisse

insensible.

154 LA PEiniB DE FBO.

i^— ^i^^— ^— — ^— W— i^— I II I II ■III I ^— ^i^— — I

— En un mot , Mademoiselle , vous préférez la froideur à la passion.

— Peut-être, fît-elle, en le regardant.

Il osa, lui aussi, la regarder, et dit :

— Il est des moments où Ton ne peut être froid : le sang monte à la tète, le cœur bat plus vite et Ton oublie sa réserve habituelle.

— Évidemment! répliçua-t-elle avec vivacité.

Alors on devient passionné comme vous Tavez élé tout-à-rheure et on le paraît d'autant plus que ce n'est pas une affaire d'habitude. Dans ce cas, c'est parfait. Pardonnez-moi ma profession de foi et croyez-moi votre obligée.

Elle salua pour prendre congé et voulut entraîner son père. Mais M. Bérard, qui n'avait pas encore trouvé l'occasion de placer un mot, crut devoir remercier à son tour et dire à Lucien qu'il recevait souvent, le soir, quelques amis> et qu'il serait heureux de le voir se joindre à eux.

— Je vous remercie, Monsieur, dit simplement Lucien, en s'indinant.

Lorsqu'il fut seul, tout son calme l'abandoniuu

UL FBIOEB IKK FRU. 155

c Ah ! murmurait-il, en se promenant à grands pas dans son cabinet, qu*est-elle venue faire ici ? Pourquoi a-t-elle ravivé des souvenirs que je fais iant d'efforts pour étouffer? Aurai-je longtemps encore la force de les vaincre? Ne commettrai-jc pas, à la un, quelque insigne folie? ]»

Il ne profita pas cependant de Tinvitation de M. Bérard. Ne fallait-il pas faire une concession à sa raison qui, parfois, élevait encore la voix. Mais, à partir de ce moment, il n'eut plus le courage de fuir celle qu'il aimait. A quoi bon, puisqu'elle venait à lui lorsqu'il n'allait pas à elle ? Aussi la rencontrait-il, en revenant du palais, sur le boulevard Delorme où il demeurait avec sa mère, sur le Cours, sur le quai de la Fosse, au Jardin des Plantes, sur la place Graslin, au passage Pommeraye, qui sont pour les Nantais autant de lieux de promenade et de réunion et correspondent à peu prés à nos boulevards. II la trouvait dans toutes les soirées officielles : chez le préfet, le général commandant la division, le président du tribunal et à quelques soirées intimes où des relations contractées au PouUguen,

l'obligèrent à se rendre, chez M"' Desvignes entre autres. Après chacune de ces rencontres, il se sentait moins fort, il se sentait perdu.

Cependant, ils ne s'étaient encore fait aucun aveu. Il était réservé aux salons du préfet d'en* tendre leurs premières confidences.

Elles furent imprévues, bizarres, brutales comme leur passion. Ils venaient de valser et Lucien, après avoir reconduit M^** Bérard à sa place, dans un petit salon abandonné pour le moment, s'était contenté de la saluer et s'éloignait déjà, lorsque tout à coup, il se retourna vivement, courut plutôt qu'il ne marcha vers elle et lui prenant les mains :

— Je vous aime, s'écria-t-ih

EUe se leva et laissant ses mains dans celles de Lucien , le regardant bien en face et d'une voix vibrante :

— Et moi, je t'âime ! lui dit-elle.

Des importuns entrèrent dans le salon; ils s'éloignèrent Fun de l'autre et ne se parlèrent plus de la nuit.

EUe avait dit vrai : elle l'aimait. Et cet amour

était même plus épuré, plus élevé que celui de Lucien. En effet, si elle était loin de dédaigner les qualités physiques du jeune substitut, ses traits réguliers et beaux, sa taille bien prise, sa distinction native, elle avait été séduite surtout, nous l'avons dit, par la position qu'il occupait, son mérite incontestable, son talent d'orateur, et, par-dessus tout, sa retenue, son calme, sa froideur apparente. Pour d'Aubier, le point de départ de son amour avait été la beauté de Diane, son caractère en dehors, sa bizarrerie , sa sauvagerie. Il avait plu, au contraire, parce qu'il ne se livrait que rarement, qu'il était sou- * vent indéchiffrable, qu'il excitait la curiosité, qu'il était maître de lui, qu'il restait toujours homme du monde. Et voilà pourquoi l'amour de M"' Bérard allait être plus sérieux, plus fortement trempé, plus vigoureux, plus vivace et plus exalté que celui de Lucien : les qualités qu'elle appréciait en lui, il ne pouvait les perdre, elles étaient inhérentes à sa nature. Même dans les emportements de la passion, il ne saurait se départir de la réserve qui lui était propre. Il devait toujcuri

158 LA FBMliS DB FBU.

rester, sous certains rapports, mystérieux et voilé; et, occupée sans cesse à le déchiffrer et à le péné< trer, elle ne verrait jamais son amour décroître. Quant à Diane, elle ne devait pas tarder à dire son dernier mot : elle s*abaiidonnerait entièrement le jour où elle se donnerait, on n'aurait plus rien à apprendre d'elle, et la passion de Lucien s'épuiserait faute d'aliments nouveaux. L'amour peut naître d'un autre sentiment que la curiosité» mais c'est le plus souvent la curiosité qui l'en* tretient.

Nous sommes allés plus vite que nous ne le voulions ; nous avons essayé de lire dans Tavenir amoureux de Lucien d'Aubier et de Diane Bérard, sans savoir si leurs amours sont destinés à avoir un avenir. Qu'allait-il résulter de leurs mutuels aveux? Quel parti Lucien allait-il enfin prendre ? Peut-être serait-il resté longtemps encore inactif, combattu par la passion qui lui criait : c Épouse-la, tu n'as que ce moyen de reconquérir le calme », et par la sagesse qui ne cessait de lui répétei : c le bonheur n'est pas dans ce mariage, elle n^est pas la femme qui te

LA FBmiB DB FEU. 1Ç9

confient. » C*est à M"* d'Aubier que devait échoir la tâche de l'arracher à ses irrésolutions.

Elle n'avait reçu aucune des confidences de son fils ; elle ignorait ce qui se passait dans ce cœur, indocile aux épanchements, impénétrable même à la sollicitude maternelle. Aussi crut-elle, un jour, pouvoir faire la chose la plus naturelle du monde, la plus sensée, en priant Lucien de s'expliquer sur ses projets à l'égard de M"" de Rioux, en allant même jusqu'à lui dire qu'elle avait sondé le terrain, que sa demande serait agréée et qu'il dépendait de lui seul d'obtenir la main de cette jeune fille. Il répondit nettement à sa mère qu'elle devait renoncer à ses projets et qu'il n'épouserait pas la nièce du premier président. M" d'Aubier voulut connaître les motifs d'une résolution si arrêtée, d'une révolte si soudaine et que rien ne lui faisait prévoir, et alors, pressé, poussé à bout, heureux peut-être de voir forcer son cœur qu'il ne savait pas ouvrir, d'être violemment entraîné dans la voie des aveux et des résolutions, il dit son amour pour Diane.

160 hk FEMME DE FEU.

A peine se fut-il expliqué, à peine M"" d'Aubier crut-elle comprendre, qu'elle l'arrêta et déclara avec une grande fermeté que jamais elle ne consentirait à le voir épouser M"* Bérard. Gomme, à son tour, il demandait les motifs d*un refus aussi énergique, elle lui donna pour le faire renoncer à ses projets, les raisons qu'il s'était bai-même cent fois données. L'instinct maternel de M""* d'Aubier lui fit porter sur Diane le jugement que Lucien avait autrefois prononcé. Mais dans le procès où nous l'avons vu défendre tout à coup la cause du prévenu, contre lequel il venait de lancer un éloquent réquisitoire, il nous a déjà donné la mesure de son talent, souple et facile aux revirements : lorsqu'il entendit accuser M^^' Bérard, il oublia ses défauts que lui-même avait découverts, se souvint seulement de ses séduisantes qualités et la défendit avec chaleur. Il n'obtint pas auprès de sa mère le succès autrefois remporté auprès du jury. Elle demeura inflexible dans ses résolutions. Peut-être eut-elle tort de se montrer aussi absolue : si Diane Bérard, par tempérament aimait la lutte, si

les obstacles rencontrés sur son chemin, loin de TaiTêter, .iO la rendaient que plus ardente à arriver au but, Lucien d'Aubier devait lui ressembler et partager ses goûts, non par tempe* rament, mais par habitude, par suite de sa carrière qui est une lutte continuelle et où l'on s'évertue sans cesse à vaincre aux assises devant les jurés ou au civil devant les juges, les obstacles sans nombre élevés par le défenseur ou par Tavocat de Tune des parties. Au moment où M"' d'Aubier se prononça sur son mariage, il ne s'était pas encore lui-même prononcé ; il flottait incertain, croyant ne dépendre que de sa volonté et être le seul arbitre de sa destinée. En môme temps qu'il reconnaissait son erreur, ses incertitudes cessèrent ; il n'eut plus qu'un désir : triompher des obstacles qu'on lui opposait.

Il entreprit la lutte : chaque jour, à toute heure, il plaida sa cause et celle de M"* Bérard. Mais il était aux prises avec un de ces caractères entiers et intraitables, qui ne transigent jamais sur certaines questions, une de ces femmes antiques qu'on retrouve seulement en province dans quel-

162 Là FSmiB DE FEU.

ques vieilles familles de robe ou (i*épée, dures à elles-mêmes ponr avoir le droit d'être dures vis' a-vis des autres, opiniâtres et fermes dans leurs desseins, sachant où elles vont et ce qu'elles veulent, ennemies déclarées des faiblesses du cœur et des accommodements avec la conscience, prêtes à sacrifier T objet de leur affection, plutôt que de consentir à ce qu'elles considèrent comme une faute ou une déchéance.

Au bout de quelques semaines, Lucien dut renoncer à convaincre sa mère, qui, du reste, finit par se refuser même à l'entendre. Il résolut alors de renseigner M"* Bérard sur la situation qu'on leur faisait. Depuis leurs mutuels aveux, souvent ^nouvelés, il pensait lui devoir au moins de la franchise et de la confiance.

Un jour, vers trois heures de l'après-midi, après avoir aperçu dans le passage Pommeraye M. Bérard, et acquis la certitude qu*il ne le trouverait pas auprès de sa fille, il se dirigea vers la maison qu'habitait Diane, dans une des petites rues tranquilles et calmes qui entourent le Jardin des Plantes. D'une allée où il se promenait souvent, il

LA FElOfS DS FBU. 168

Tavait quelquefois vue à sa croisée et il savait qu'elle demeurait au second étage. Il monta donc sans avoir à prendre de renseignements et sonna directement à sa porte.

— M. Bérard? demanda-t-il à la femme de chambre qui vint lui ouvrir.

— Monsieur est sorti, dit-elle, mais reconnaissant Lucien pour l'avoir souvent aperçu au Pouliguen auprès de sa maîtresse, elle crut devoir lyouter, comme il l'espérait : Si Monsieur veut parler à Mademoiselle ?...

— Oh ! je craindrais de la déranger.

— Mais non, Monsieur, fit la bonne, avec cet empressement propre aux serviteurs des maisons bourgeoises. Je vais prévenir Mademoiselle. Si Monsieur veut entrer au salon.

n la suivit et resta seul.

Ce salon, qui s'ouvrait sur une des plus jolies allées du jardin, plantée de magnolias et de camélias en pleine terre, rappelait une époque où M. Bérard n'inventait pas encore et n'avait pas entièrement ruiné sa femme et sa fille. Quelques vieux

meubles sauvés du naufrage de leur fortune et transportés de Paris à Nantes attestaient certaines habitudes d'élégance et de luxe ; mais on aurait inutilement cherché dans cette pièce quelque chose qui rappelât la présence constante d'une jeune fille : sur les tables on ne voyait traîner aucun de ces albums, de ces journaux de modes, de 6es petits ouvrages, de ces mille riens dont s'entourent les femmes et qui donnent de la vie à une demeure. Le piano, soigneusement fermé, paraissait être là pour la forme ; aucun papier de musique n'indiquait qu'on s'en servit. A n'en pas douter, la maîtresse du lieu aimait à vivre hors de chez elle, et lorsqu'elle était retenue au logis, l'existence contemplative et les longues rêveries suffisaient à son bonheur.

Elle entra, revêtue d'une sorte de robe de chambre, élégante comme tout ce qu'elle portait, mais qui aurait plutôt convenu à une femme mariée qu'à une jeune fille. Surprise évidemment en négligé, par la visite de Lucien, elle avait, pour le recevoir, fait une toilette dont ses cheveux un peu en désordre et des grains de poudre de riz,

LA FBinfE DB FEU. 165

encore égarés sur ses joues, attestaient la trop grande précipitation.

— Vous demandez mon père, dit-elle en lui tendant la maiji. Auriez-vous à lui parler ?

— Non, fit-il gravement. Je savais M. Bérard sorti ; c'est vous seule que je veux entretenir.

Elle le regarda avec inquiétude, lui fit signe de s'asseoir sur le canapé, et prenant place auprès de lui :

— Parlez, fit-elle.

Il dit alors ce qui s'était passé dans son existence depuis un moi$ : ses projets, sa conversation avec M"^' d'Aubier, ses luttes continuelles et enfin la persuasion qu'il avait acquise de ne pouvoir triompher des résistances maternelles.

— Est-ce que je ne savais pas tout cela? ditelle, lorsqu'il eut terminé.

— Comment ?

— Sans doute. N'ai-je pas depuis longtemps lu dans les yeux de votre mère qu'elle ne voudrait jamais de moi pour belle-fille. Ah! j'étais trop intéressée à lui plaire, cgouta-t-elle tristement, pour ne pas sentir que je ne lui plairais jamais.

Et comme il voulait s'excuser et excuser sa mère, elle l'arrêta en lui disant :

— C'est inutile. Vous n'avez pas plus blessé mon amoup-propre que je ne vais blesser le vôtre. Les difficultés que vous crée Madame d'Aubier, mon père me les fait aussi. Oui, j'ai cru pouvoir causer avec lui, non pas de vos projets, vous ne me les aviez pas confiés, mais de mes secrets dé* sirs, et il les a blâmés. Il vous fait un crime d'être trop jeune pour moi, de dépendre, par votre position, d'une de ces catastrophes politiques toujours à craindre dans notre pays ; enfin, il vous reproche ce qu'on me reproche aussi : de n'avoir pas de fortune. Seulement, madame votre mère, je dois lui rendre cette justice, ne pense qu'à votre avenir, et mon père, sans se l'avouer peutêtre, songe à son éternelle hélice. Il se dit avec raison que vous êtes trop sérieux pour l'encourager dans ses entreprises, trop pauvre pour l'aider, et il continue à préférer un gendre comme M. de Séry, assez faible d'esprit pour croire aux inventeurs, assez riche pour exploiter leurs brevets. Ahl mon cher ami, si vous dépendez d'una

LA FEMlfE OB PEU. 167

mère trop austère et qui vous aime trop, moi, je dépens d'un père qui ne m'aime pas assez. Mais i quoi bon ces plaintes , vous êtes sans doute venu me faire part de quelque détermination.

;}uelle est-elle ?

— Hélas 1 dit-il, je n'ai pas de détermination à vous soumettre. C'est un conseil que je viens vous demander.

— Un conseil! je ne dois pas vous en donner.

C'est à vous de faire ce que votre cœur vous dictera.

— Que vous dicterait le vôtre?

— Le mien, fit-elle, en s'animant, il ne faut pas le consulter. Il n'écoute pas la raison. Il obéit i ses inspirations, à ses désirs.

— Quels sont-ils ?

— Vous les connaissez. Ai-je besoin de vous faire de nouveaux aveux?

— Alors quelle conduite vous dicte-t-il ?

— Oh! s'il s'agissait de moi seule, je ne serais pas embarrassée ; je suis majeure et je puis me passer, pour me marier, du consentement de mon pdre«

16b LA FEMME DE FEU.

— Vous faites erreur, il est indispensable.

— Mais s'il me le refuse, je puis le remplacer par ce que vous appelez, je crois, des sommations respectueuses.

— Quoi ! fit-il, vous ne craindriez pas. . .

— Non , certes ... Ah ! je vous ai prévenu ; ne vous étonnez pas. Pourquoi me sacrifierai-je à un père qui ne me sacrifie rien ? Oh ! vous n'êtes pas dans la même position que moi, je le reconnais et je ne prétends pas. . .

— Non, non, s'écria-t-il, en se levant et en se promenant avec agitation ; plutôt souffrir, plutôt mourir, que de causer à ma mère un pareil chagrin. Lui faire des sommations, à elle ! Mais l'idée ne lui est mênie pas venue que la loi m'avait armé contre elle et que je pouvais l'invoquer. Oh ! non, voyez-vous, il y a des familles où ces choses-là ne se font pas.

Elle ne parut pas avoir remarqué ce qu'il y avait d'un peu dur pour elle dans cette dernière phrase échappée à Lucien et elle répondit :

— ^ Je ne vous blâme pas. Vous avez une mère vous, et vous êtes aimô. Je vous avouerai môme

que, prévoyant ses refus, j'avais aussi prévu votre soumission.

Un instant elle garda le silence, puis, tout à coup, elle se leva vivement, courut à lui, et, prenant ses deux mains :

— Alors? dit-elle*

Il baissa les yeux sous son regard fixé sur lui.

— M'aimez-vous, continua- t-elle , comme vous avez dit m' aimer?

— Oui, fit-il en relevant la tête.

— M'aimez-vous avec passion?

— Oui.

— Eh bien ! Tout est permis à deux êtres qui s'aiment comme nous nous aimons, et qu'on veut tenir éternellement séparés l'un de l'autre. Nous ne pouvons pas nous marier ; je serai votre maîtresse !

Il se recula. Tant d'amour, tant de résolution,

tant d'audace, au lieu de le transporter, l'avaient

refroidi. Il ne se sentait pas à la hauteur d'une

telle femme; il avait peur. . . Et elle, qui se serait

peut-être éloignée, si, la prenant au mot, il l'avait

aussitôt attirée vers lui et pressée dans ses bras,

elle devint plus ardente en voyant qu*on lui refit' sait le droit de se sacrifier :

— Vous êtes le premier homme qui ait fait battre mon cœur, s*écria-t-elle en le rejoignant ; il ne battra jamais pour un autre, je le jure. Vous êtes aussi le seul — M. de Séry ne compte pas : c'est un malade et un vieillard — qui, me sachant sans dot, m'ayez assez aimée pour me vouloir épouser. Pourquoi ne m'immolerais-je pas pour vous ? Le monde me méprisera. Que m'importe si je suis heureuse !

— Non, dit -il, je n'ai pas le droit de vous déshonorer parce que vous m'aimez et que je vous aime. Je ne peux , je ne dois pas accepter un tel sacrifice.

•^ n vous effraye !

— Pour vous, je le reconnais.

— Et pour vous aussi. Vous avez peur du scandale.

— Je n'y avais pas songé, répondit-il avec fermeté, et je ne pensais qu'à vous. Mais, puisque vous m'en donnez l'idée : oui, j'ai peur du scandale^

qui causerait autant de peine à ma mère que ma désobéissance à ses ordres.

— Alors, c'est fini. Nous devons renoncer Tun i l'autre?

— Non, les résolutions de ma môre peuvent se modifier. J'attendrai.

— Vous attendriez ? demanda-t-elle, comme si les paroles de Lucien la fortifiaient dans une idée qu'eUe avait eue précédemment.

— Certes, dit-il sans hésitation.

— Vous êtes décidé à n'épouser que moi?

— Très-décidé, quoi qu'il arrive.

— Quoi qu'il arrive, répéta-t-elle rêveuse; puis, elle reprit : M'attendriez- vous trois ans?

— Oui.

— Me le jurez- vous ?

— Je vous le jure.

— Sur quoi?

— Sur J 'honneur. Je ne connais pas d'autre serment.

— C'est bien! Celui-là me suffît, et j*ai foi en vous.

Us se séparèrent.

Le lendemain de cette conversation, Lucien reçut une lettre dans laquelle un de ses parents, conseiller à la Cour de cassation, l'engageait à demander immédiatement un congé et à venir le passer à Paris. D s'agissait de présenter le jeune substitut au nouveau garde des sceaux , avec qui le conseiller était en de fort bons termes. Lucien partit sans hésiter ; il avait , en ce moment , besoin de mouvement, de distraction, et il était heureux de s'éloigner de- Nantes pour quelque temps.

Lorsqu'il y revint, deux mois environ après , la première personne qu"il rencontra dans la gare fut Desvignes.

— Comme vous avez été longtemps absent ! dit celui-ci.

— Le ministre m'avait demandé un travail que j'ai dû faire avant de quitter Paris.

— A la bonne heure ! Et quelles nouvelles apportez-vous de la grande ville ?

— Celles que vous avez lues, ce matin, dans vos journaux. Rien de plus. Et ici?

~ Rien. On s'ennuie comme d'habitude, aux

mômes heures. Nous n'avons eu, pour nous distraire, que deux bals et un mariage.

— Un mariage, lequel?

— Eh parbleu! Vous le savez bien. On n*est pas sans vous avoir appris cela.

— Ma mère seule m'a écrit et elle ne m'a parlé d'aucun mariage.

— Ah ! c'est trop fort ! C'est moi qui vais vous dire la nouvelle. Eh bien! mon cher, lorsque les femmes se mêlent de vouloir marier quelqu'un, elles y parviennent toujours. Ma femme a réussi»

— A quoi?

— A marier son protégé, M. de Séry !

— Avec qui ?

— Avec celle qu'il aimait, cela va sans dire, M"* Diane Bérard... Mais, qu'avez-vous?... Vous pâlissez; on dirait que vous aUez vous trouver mal.

— Ce n'est rien , ût-il en se remettant par un grand effort de volonté. Le voyage m'a beaucoup fatigué et je n'ai rien pris depuis Paris.

— Vous m'en direz tant... Et moi qui vous retiens là pour vous conter des histoires dont vous

n*avez que faire 1 Venez , mon cher, venez , j'ai ma voiture sur le quai, je vais vous conduire chez vous.

Lucien accepta, et tandis qu'ils gagnaient le boulevard Delorme, Desvignes, continuant à causer, avec sa loquacité ordinaire, disait :

— A vous parler franchement, j*ai été trèsennuyé de voir ma femme s'occuper de ce mariage. On ne marie pas un homme malade comme M. de Séry. M"" Desvignes a beau dire, je m'y oonnais, il est poitrinaire jusqu'à la moelle des os. Avec de grands ménagements, il serait peut-être parvenu à prolonger son existence de quelques années. Mais ce n'est pas pour se ménager qu'on épouse une femme jeune et jolie, comme M^^ Bérard. Il n'en a pas pour deux ans, je le parierais, et bientôt la . femme de feu deviendra un fa^ meux parti, car de Séry lui a reconnu une dol considérable, sans compter qu'il lui laissera, si elle sait s'y prendre, toute sa fortune.

Us étaient arrivés au boulevard Delorme, et ils

séparèrent.

Lucien venait de comprendre la phrase pro-

noncée par Diane dans sa dernière entrevue avec lui ; « Me jurez- vous de m' attendre trois ans, quoi qu'il arrive? »

Il l'avait juré.

Le lendemain de son retour à Nantes, d'AtK bier, après avoir fait quelques visites officielles, reprit i^es trftvajix*

Sur la rive gauche de la Loire, à dix lieues de Nantes et à six kilomètres de Paimbœuf , 8*élève le château de la Sauvinière, propriété des Séry depuis plus d'un siècle. Commencé, pense-ton, sous Henri IV, et terminé sous Louis XIII, il a dû se construire sur remplacement d'un ancien domaine féodal que rappelle encore ime vieille tour garnie de ses mâchicoulis et tapissée par le temps de lierre et de chèvrefeuille. Il est élevé de deux étages surmontés de combles très-vastes et de grandes cheminées où ^a pierre et la brique se mélangent très-heureusement, comme dans tout

le reste de l'édifice. Au milieu des deux façades, dont Tune regarde la Loire et Tautre la campagne, des perrons entourés de rampes en fer forgé, d'un travail remarquable, conduisent dans les parterres. Ceux-ci forment autour du château une vaste terrasse fermée, dans toute son étendue, par des fossés profonds qu'on traverse à Taide d'un pont fixe jeté sur remplacement de l'ancien pont-levis et appuyé contre la vieille tour. De grandes prairies, coupées de temps à autre par un bouquet de jeunes arbres, commencent au fossé et descendent jusqu'à la Loire, tandis que par derrière s'étendent des bois touffus, une véritable forêt plantée de chênes, de hêtres et de sapins. Prairies, bois et forêt, sur une étendue de cent hectares, dépendent du domaine de la Sauvinière et en font une terre d'un grand rapport.

Un château si pittoresque, admirablement situé et presque historique, car si l'on en croit la chronique il aurait appartenu à la femme de René de Rohan, Isabelle d'Albret, fille du roi de Navarre et grand'tante d'Henri IV, devait inspirer à ceux

qui rhabitaient le désir de l'entretenir dans un parfait état de conservation et de Tembellir dô leur mieux. Cependant M. de Séry, malade, découragé, sans famille, sans héritier direct à qui laisser la Sauviniére, n'en prenait, depuis plusieurs années, aucun souci et elle allait dépérissant tous les jours, lorsque Diane Bérard vint rhabiter dès le lendemain de son mariage.

— C'est ici que je veux vivre, loin du monde, dans une retraite absolue, dit-elle à son mari. Cela vous convient-il?

Si cela lui convenait ! C'était son rêve, son désir le plus ardent. Quoi ! au moment où il craignait qu'elle n'eût l'intention de lui faire une existence vagabonde et mondaine, si contraire à son âge et à ses goûts, où il s'apprêtait à souffrir ces mille petites douleurs réservées aux hommes assez imprudents pour épouser à cinquante ans une jeune et jolie femme, elle lui proposait de vivre dans une terre où il était né, qu'il aimait, et de vivre seule avec lui, loin des importuns et des séducteurs. Jamais il n'eût espéré une telle bonne for« tune, et prévenant aussitôt les désirs de Diane, il

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lui donna plein pouvoir pour rendre à la Sauvi* nière son ancienne splendeur.

Elle ne perdit pas un instant ; on aurait dit que M. de Séry lui avait laissé par testament son château et qu'elle espérait en devenir, sous peu. Tunique propriétaire. Des artistes et des ouvriers, en tous genres, furent appelés dans le pays, et guidés par Diane se mirent à Tœuvre. Trop intelligente pour changer quelque chose aux dispositions extérieures de Tédifice, elle se contenta de commander des travaux intérieurs destinés à donner aux appartements le confortable et le luxe qui leur manquaient. Au rez-dechaussée, elle fit repeindre, comme ils l'avaient été précédemment, les plafonds à solives apparentes, et revêtir les murs de grandes tapisseries anciennes, encore resplendissantes de couleur, achetées dans une vente qui se ût, à cette époque, dans un château voisin appelé Plessis- MareiU Le petit salon du pranier étage, celui où elle devait se tenir d'habitude, fut recouvert de tapisseries de Beauvais, et eUe chargea un véritable artiste de représenter, au-dessus des portes

et sur les plafonds de sa chambre à coucher des sujets galants à la manière de Lancret et d« Watteau. Un délicieux trumeau signé François Boucher fut tiré d'une armoire où M. de Séry le conservait trop religieusement et placé sur la cheminée. On tendit les murs d'un lampas à dessins variés et la même étoffe servit de rideaux et recouvrit entièrement le bois des fauteuils et du lit. Une glace et un petit lustre de Venise, une pendule de cuivre d'un charmant modèle, deux meubles de Charles Boule, un excellent portrait de Largillière représentant une aïeule de M. de Séry, renommée à la cour de Louis XV pour sa beauté, achevèrent de décorer cette chambre qu'on aurait dit préparée par une femme amoureuse pour y recevoir un amant adoré. En même temps, de grands bahuts en bois sculpté qu'on découvre encore dans certaines parties de la Bretagne, des armoires et des tables en ébène avec incrustation d'ivoire, de vieux fauteuiL' Louis XYI artistement réparés, servirent à meubler les autres pièces du château. Au dehors ou dut rétablir sur la porte d'honneur l'écusson féo«

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dal qui en était tombé depuis longtemps et toutes les girouettes fleurdelisées que le vent avait répandues çà et là. Les jardiniers reçurent Tordre de dessiner de nouveau les parterres, enfouis sous l'herbe, de nettoyer les douves en respectant le plus possible les plantes grimpantes qui les tapissaient et de faire des percées indispensables dans le parc, menacé de devenir une forêt vierge. La nouvelle châtelaine crut devoir supprimer aussi le pont fixe jeté sur les fossés et le remplacer par Tancien pont-levis dont les chaînes et toutes les ferrures se retrouvèrent sans peine. Enfin, elle daigna s'occuper de la vieille tour et, sans rien ôler de son cachet à ce souvenir féodal, elle essaya d'en tirer parti en faisant reconstruire l'escalier intérieur, écroulé depuis un siècle, et solidifier la plate-forme d'où l'on put jouir, dès lors, d'un panorama splendide : au premier plan, au bas de la prairie, le grand Carnet, le petit Carnet et la Maréchale, îles inhabitées, bordées de grands roseaux et encadrées dans les bras de la Loire ; en face, à plus de deux lieues, Donges et toute la rive droite du fleuve se perdant dans

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la brume ; sur la gauche Saint-Nazaire et TOcéan.

Aucun architecte n'était entré à la Sauvinièret les donneurs de conseils en avaient été exclus; seule, elle avait conçu ces travaux, ces arrangements et les avait fait exécuter. Le désir d'embellir celte belle propriété et quelque secrète espérance chère à son cœur, avaient suffi pour faire d'une femme, seulement intelligente jusque-là, une véritable artiste.

M. de Séry était en extase devant elle : il approuvait et admirait tout. Loin de se plaindre de ces dépenses , il les encourageait : trop heureux, disait-il, de pouvoir utiliser ses revenue accumulés depuis plusieurs années. Elle eut la pensée de décorer avec quelques tableaux modernes un petit salon du rez-de-chaussée, et il allait écrire à Paris pour se faire envoyer des toiles signées de nos premiers maîtres, lorsqu'elle Tarréta et lui désigna, des peintres, plus modestes, mais d'un talent incontestable dont elle avait admiré les œuvres à la dernière exposition : Léon Flahaut, paysagiste distingué, élève de Corot;

Ernest Journault ([ui a fait, avec son maître Gé-

rôme, le voyage de Palestine et a rapporté de ce pays des études excellentes, Pinelli, peintre de genre, dont les dernières toiles, la Leçon de leotare et Un intérieur de la Bourse de Pérousej ont été fort remarquées. Elle ne pensait pas qu*on dût acheter un tableau, fût-il signé Delacroix, sans ravoir vu, et elle préférait à quelques gloires éclatantes des personnalités moins connues de la foule, mais qu'elle avait appris à aimer.

— Soit! disait M. de Séry, vos désirs seront satisfaits, ma chôre Diane, mais j*ai un grave reproche à vous adresser.

— Lequel, grand Dieu!

— Depuis quelque temps, vous devenez éco* nome; vous paraissez regretter les dépensas, indispensables cependant, que vous avez faites dans notre demeure. Ainsi votre chambre à coucher, qui est un modèle de goût et d*éléganco, A quoi vous sert-elle? Au lieu de Thabiter, vous préférez vous tenir dans une pièce où vous avez transporté vos meubles de Nantes.

— C'est mon mobilier de jeune fiïla. n'en dites pas de mal.

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— Dieu m'en préserve ! mais quand habiterez- ^ous votre nouvelle chambre ?

— Lorsqu'elle sera complète.

— Y manque-t-il quelque objet?

— Certes,

— Désignez-le moi ; je vous le procurerai.

— Vous ne pourriez pas. J'attendrai.

— Et celte bibliothèque que vous avez voulu former ; elle reste inachevée. On n'y voit aucun de nos romans modernes.

— Je ne lis pas de romans; j'en fais. Gela me suffit.

— Au moins auriez-vous dû relier plus richement les ouvrages de science et de droit que vous avez achetés. Je voudrais que chaque volume portât vos armoiries.

— Vous avez tort. Si ces livres changeaient de propriétaire la reliure serait perdue.

— Pourquoi donc en changeraient-ils ; sommesuous menacés de les vendre un jour?

— Sait-on ce qui peut arriver !

Tout en combattant cette haute sagesse, il se croyait forcé de l'admirer et il m disait sans

cesse : « Mes amis de Nantes me blâment d*avoir épousé, à mon âge, une toute jeune femme. Àh ! s'ils la connaissaient, s'ils savaient ce qu'il y a de raison et de jugement en elle ! »

Une seule personne, à la Sauvinière, semblait ne point partager l'admiration de M. de Séry. C'était un beau garçon de vingt-cinq ans environ , d'une taille moyenne, carré des épaules et solidement bâti. Ses cheveux épais et taillés en brosse, ses moustaches et sa barbe qu'il laissait croître étaient noirs comme du jais. Il avait le teint coloré, l'œil vif, les dents belles, le nez un peu fort, le cou très-gros, le front bas, les os maxil laires très-prononcés. Il portait d'ordinaire un costume, moitié campagnard, moitié bourgeois: une espèce de- veste de chasse en gros velours avec des boutons en métal, le pantalon et le gilet de même étoffe, des guêtres en cuir , sur la tête un chapeau mou en feutre noir qui n'avait aucun rapport avec le chapeau breton. On le voyait, un fusil de chasse sur l'épaule, une pipe à la bouche , suivi d'un très-beau chien d'arrêt, rôder dans les parterres , dans la prairie ou dans les

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