LA FSHME DX RU. 1S
bois. C'était Tintendant , le factotum , le fermier principal, le garde général, en un mot Lami, le beau Lami comme rappelaient les jeunes flUes de l'endroit, ou M. Lami, comme il se faisait appeler. Son père, cultivateur des environs, s'étant ruiné pour avoir voulu s'enrichir trop vite, il s'était vu, à vingt ans, malgré un semblant d'éducation reçue à Paimbœuf, menacé tout à coup de se faire ouvrier ou de se mettre en condition pour ne pas mourir de faim. Il eut heureusement l'idée d'aller trouver M. de Séry, dont la bienveillance et la bonté étaient connues dans tout le pays et, après lai avoir fait part de sa triste situation, il lui demanda quelque place, où il pût utiliser ses faibles connaissances. Le châtelain de la Sauvinière, se sentant déjà malade à cette époque et n'ayant plus ni la force ni le goût c^.o faire valoir ses terres, consentit à prendre Lami à l'essai. Il ne tarda pas à trouver, chez ce jeune homme, de rintelligence, de l'activité, la fermeté nécessaire pour défendre les intérêts qui lui étaient confiés et une grande honnêteté dans toutes les questions d'argent. Aussi, au bout de deux ans, s'était-il à
186 lA FXMME DB FBU.
peu profil déchargé sur lui de la peine que donne Tadministration d'une grande propriété. Toujours seul au château, il en était même arrivé, peu à peu, à oublier la distance qui le séparait de son intendant et à le traiter en camarade. Il Tavait autorisé, pour Tavoir plus facilement sous la main et parce qu'il se sentait plus en sûreté avec lui dans sa vaste demeure, à venir habiter un petit appartement, au rez-de-chaussée, dans l'aile gauche du château. Après s'être aussi borné, dans les premières années, à l'inviter, de temps à autre, à dîner, il le recevait quotidiennement à sa table et faisait de lui son compagnon assidu. Cette bienveillance, en affirmant la position de Lami auprès des fermiers d'alentour, lui avait donné une autorité très-profitable aux intérêts de M. de Séry, mais elle avait en même temps développé outre mesure l'excessive vanité de ce jeune homme. Infatué déjà de son physique pour quelques succès faciles, remportés dans la campagne et dans la petite bourgeoisie de Paimbœuf, il s'était monté la tête sur ses mérites intellectuels et leur attribuait sa position ines-
Lk FEMMB DE FBU.
pérée. Peut-être même, avait-il fini par se croire Tunique propriétaire du château : ne Thabitaita pas seul la plus grande partie de Tannée, depuis que M. de Séry passait, pour sa santé, tous ses hivers dans le Midi ; n'avait-il pas une procuration pour faire et défaire les baux, vendre les récoltes, signer une foule d'actes en Tabsence du maître, et celui-ci, à son retour, ne demandait-il pas conseil sur toutes choses à son inteih dant, se permettait-il d'acheter un bois, de vendre une prairie, sans l'avoir consulté?
En un mot Lami jouissait de la Sauviniére comme si elle lui appartenait ; il y demeurait dans un appartement confortable, il y chassait, se nourrissait de son gibier, de ses légumes, il buvait son vin, il était servi par les gens de la maison, il montait les chevaux de M. de Séry et s*il ne mangeait pas les revenus de la terre, c'est que, nourri, logé, éclairé, voiture, défrayé de tout, touchant des appointements raisonnables, il eût été fort embarrassé de trouver Temploi de son argent*
U est facile d'imaginer le triste effet quo le
188 LA FEmOE DE FBU.
mariage de M. de Séry avait dû produire sur Lami. Quoi! s'être permis de prendre femme, sans le prévenir; avoir amené à la Sauviiiière une figure nouvelle, sans le consulter; diminuer sa position de commensal, en attendant qu'on diminuât sans doute sa situation de régisseur; donner une maîtresse à qui s'était affranchi de l'autorité du maître ; se faire une nouvelle famille lorsque Lami en était arrivé à se demander, par moment, s'il n'était pas le fils de la maison, l'unique héritier du châtelain !
Si encore M. de Séry avait épousé une jeune fille timide, douce, facile à vivre, uniquement occupée des soins du ménage, peut-être Lami se serait-il consolé. Mais, dès l'arrivée de Diane à la Sauvinière, l'intendant comprit qu'il n*avait pas affaire à une pensionnaire, qu'il était en présence d*une vraie femme. Elle habitait le château depuis huit jours â peine, et déjà elle avait tout bouleversé : elle ordonnait, elle tranchait, elle construisait, elle démolissait, sans paraître s'apercevoir de sa présence. Et ce mari! il la laissait faire, il avait l'air d'un point d*admira*