‹ La femme de PaulChapitre 2 sur 6 · UN NORMAND · texte numérisé non relu

UN NORMAND

UN NORMAXD

A Paul Aïc^is.

Nous venions de sortir de Rouen et nous suivions au grand trot la route de Jumièg'es. La légère voiture filait, traversant les prairies; puis le cheval se mit au pas pour monter la côte de Ganteleu.

C'est là un des horizons les plus magnifiques qui soient au monde. Derrière nous Rouen, la ville aux églises, aux clochers gothiques, travaillés comme des bibelots d'ivoire; en face, Saint-Sever, le faubourg' aux manufactures qui dresse ses mille cheminées fumantes sur le gTand ciel vis-à-vis des mille clochetons sacrés de la vieille cité.

Ici la flèche de la cathédrale, le plus La ut som-

met des monuments humains; et là-bas, la «Pompe à feu » de la te Foudre », sa rivale presque aussi

mesurée, et qui passe d'un mètre la plus géante pyramides d'Egypte.

Devant nous la Seine se déroulait, ondulante, semée d'îles, bordée à droite de blanches falaises que couronnait une forêt, à gauche de prairies immenses qu'une autre forêt limitait, là-bas, tout là-bas.

place en place, des grands navires à l'ancre le long* des berg*es du largue fleuve. Trois énormes vapeurs s'en allaient, à la queue leu-leu, vers le Havre; et un cnapelet de bâtiments, formé d'un trois-mâts, de deux goélettes et d'un brick, remontait vers Rouen, traîné par un petit remorqueur vomissant un nuage de fumée noire.

Mon compagTion, né dans le pays, ne regardait même point ce surprenant paysage; mais il souriait sans cesse; il semblait rire en lui-même. Tout à coup, il éclata : « Ah! vous allez voir quelque chose de drôle : la chapelle au père Mathieu. Ça, c'est du nanan, mon bon. »

Je le regardai d'un œil étonné. Il reprit :

— Je vais vous faire sentir un fumet de Normandie qui vous restera dans le nez. Le père Mathieu est le plus Normand de la province, et sa chapelle une des merveilles du monde, ni plus ni

UN rrORMAND 57

moins; mais je vais vous donner d'abord quelques mots d'explication.

Le père Mathieu, qu'on appelle aussi le père « La Boisson », est un ancien serg'ent-major revenu dans son village natal. Il unit en des proportions admirables pour faire un ensemble parfait la blague du vieux soldat à la malice* finaude du Normand De retour au pays, il est devenu, grâce à des pro tections multiples et à des habilete's invraisem blables, gardien d'une chapelle miraculeuse, une chapelle protégée par la Vierge et fréquentée principalement par les filles enceintes. Il a baptisé sa statue merveilleuse : « Notre-Dame du Gros- Ventre », et il la traite avec une certaine familiarité goguenarde qui n'exclut point le respect. Il a composé lui-même et fait imprimer une prière spéciale pour sa bonne vierge. Cette prière est un chefd'œuvre d'ironie involontaire, d'esprit normand où la raillerie se mêle à la peur du Saint, à la peur superstitieuse de l'influence secrète de quelque chose. Il ne croit pas beaucoup à sa patronne; cependant il y croit un peu, par prudence, et il la ménage; par politique.

Voici le début de cette étonnante oraison : « Notre bonne madame la Vierge Marie, pavonne des filles-mères en ce pays et par toute la

terre, protégez votre servante qui a fauté dans un moment d'oubli. »

Cette supplique se termine ainsi :

« Ne m'oubliez surtout pas auprès de votre saint Epoux et intercédez auprès de Dieu le Père, pour qu'il m'accorde un bon mari semblable au vôtre. »

Cette prière, interdite par le clergé de la contrée, est vendue par lui sous le manteau, et elle passe pour salutaire à celles qui la récitent avec onction.

En somme, il parle de la bonne Vierge, comme faisait de son maître le valet de cbambre d'un prince redouté, confident de tous les petits secrets intimes. Il sait sur son compte une foule d'histoires amusantes, qu'il dit tout bas, entre amis, après boire.

Mais vous verrez par vous-même.

Comme les revenus fournis par la Patronre ne lui semblaient point suffisants, il a annexé à îa Vierge principale un petit commerce de Saints. Il les tient tous ou presque tous. La place manquant dans la chapelle, il les a emmagasinés au bûcher, d'où il les sort sitôt qu'un fidèle les demande. Il a façonné lui-même ces statuettes de bois, invraisemblablement comiques, et lésa peintes toutes en vert à pleine couleur, une année qu'on badigeon-

Page 1