UN NORMAND
nait sa maison. Vous savez que les Saints guérissent [es maladies; mais chacun a sa spécialité; et il ne faut pas commettre de confusion ni d'erreurs. Ils sont jaloux les uns des autres comme des cabotins.
Pour ne pas se tromper, les vieilles bonnes mes viennent consulter Mathieu.
— Pour les maux d'oreilles, que saint qu'est 1' meilleur?
— Mais y a saint Osyme qu'est bon ; y a aussi saint Pamphile qu'est pas mauvais.
Ce n'est pas tout.
Comme Mathieu a du temps de reste, il boit; mais il boit en artiste, en convaincu, si bien qu'il est gris régulièrement tous les soirs. Il est gris, mais il le sait; il le sait si bien qu'il n©te, chaque jour, le degré exact de son ivresse. C'est là sa principale occupation; la chapelle ne vient qu'après.
Et il a inventé, écoutez bien et cramponnezvous, il a inventé le saoulomètre.
L'instrument n'existe pas, mais les observations de Mathieu sont aussi précises que celles d'un mathématicien.
Vous l'entendez dire sans cesse : — « D'puis lundi, j'ai passé quarante-cinq. »
Ou bien : — « J'étais entre cinquante-deux et oinquante-huit. »
Ou bien : — « J'en avais bien soixante-six à soixante-dix. »
Ou bien : — « Gré coquin, je m' croyais dans les cinquante, v'Ià que j' m'aperçois qu' j'étais dans soixante-quinze! »
Jamais il ne se trompe.
Il affirme n'avoir pas atteint le mètre, mais comme il avoue que ses observations cessent d'être précises quand il a passé quatre-vingt-dix, on ne peut se fier absolument à son affirmation.
Quand Mathieu reconnaît avoir passé quatrevingt-dix, soyez tranquille, il était crânement gris.
Dans ces occasions-là, sa femme, Mélie, une autre merveille, se met en des colères folles. Elie l'attend sur la porte, quand il rentre, et elle hurle : — « Te voilà, salaud, cochon, bougre d'ivrogne! »
Alors Mathieu, qui ne rit plus, se campe en face d'elle, et, d'un ton sévère : — « Tais-toi, Mélie, c'est pas le moment de causer. Attends à d'main. »
Si elle continue à vociférer, il s'approche et, la voix tremblante : — « Gueule plus; j' suis dans les quatre-vingt-dix; j' ne mesure plus; j' vas cogner, prends garde! »
Alors, Mélie bat en retraite.
Si elle veut, le lendemain, revenir sur ce sujet, il lui rit au nez et répond : — « Allons, allons! assez causé; c'est passé. Tant qu' j'aurai pas atteint
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le mètre, y a pas de mal. Mais, si j' passe le mètre, j' te permets de m' corriger, ma parole! »
Nous avions gag-né le sommet de la côte. La route s'enfonçait dans l'admirable forêt de Roumare.
L'automne, l'automne merveilleux, mêlait son or et sa pourpre aux dernières verdures restées vives, comme si des gouttes de soleil fondu avaient coulé du ciel dans l'épaisseur des bois.
On traversa Duclair, puis, au lieu de continuer sur Jumtèges, mon ami tourna vers la gauche et, prenant un chemin de traverse, s'enfonça dans le taillis.
Et bientôt, du sommet d'une grande côte, nous découvrions de nouveau la magnifique vallée de la Seine, et le fleuve tortueux s'allongeant à nos pieds.
Sur la droite, un tout petit bâtiment couvert d'ardoises et surmonté d'un clocher haut comme une ombrelle s'adossait contre une jolie maison aux persiennes vertes, toute vêtue de chèvrefeuilles et de rosiers.
Une grosse voix cria : « Vlà des amis! » Et Mathieu parut sur le seuil. C'était un homme de soixante ans, maigre, portant la barbiche et de longues moustaches blanches.
Mon compagnon lui serra la main, meprésenlo, el Mathieu nous fît entrer daus une fraîche cuisine qui lui servait aussi de salle. Il disait :
« Moi , monsieur, j'n'ai pas d'appartement tingué. J'aime bien à n'point m'éloig*ner du fricot. Les casseroles, voyez- vous, ça tient compagnie. »
Puis, se tournant vers mon ami :
ce Pourquoi venez-vous un jeudi? Vous |savez bien que c'est jour de consultation d'ma patronne. J'veux pas sortir c't'après-midi. »
Et, courant àla porte, il poussa un effroyable beuglement : « Mélie-e-e! » qui dut faire lever la tète aux matelots des navires qui descendaient ou remontaient le fleuve, là-bas, tout au fond de la creuse vallée.
Mélie ne répondit point.
Alors Mathieu cligna de l'œil avec malice.
— « A n'est pas contente après moi, voyezvous, parce qu'hier je me suis trouvé dans les quatre-vingt-dix. »
Mon voisin se mit à rire : — « Dans les quatrevingt-dix, Mathieu! Comment avez-vous fait? » Mathieu répondit :
— « J'vas vous dire. J'n'ai trouvé, l'an dernier, qu'vingt rasières d'pommes d'abricot. Y n'y en a pu ; mais pour faire du cidre y n'y a qu'ça. Donc j'en fis une pièce qu'je mis hier en perce. Pour du nec-