ANCIEN CUISINIER DE S. M. L'EMPEREUR
Artiste de Paris. — P rix modérés .
Malgré le désespoir qui me rongeait le cœur, je ne pus m'empêcher de rire, et je laissai mon nègre à son nouveau commerce.
Cela ne valait-il pas mieux que de le faire emmener prisonnier ?
..'. m'il a réussi, le gaillard.
Bézières, aujourd'hui, appartient à l'Allemagne. Le restaurant Tombouctou est un commencement de revanche.
La guerre était finie ; les Allemands occupaient, la France ; le pays palpitait comme un lutteup vaincu tombé sous le genou du vainqueur.
De Paris affolé, affamé, désespéré, les premiers trains sortaient, allant aux frontières nouvelles, traversant avec lenteur les campagnes et les villages. Les premiers voyageurs regardaient par les portières les plaines ruinées et les hameaux incendiés. Devant les portes des maisons restées debout, des soldats prussiens, coiffés du casque noir à la pointe de cuivre, fumaient leur pipe, à cheval sur des chaises. D'autres travaillaient ou causaient comme s'ils eussent fait partie des familles. Quand on passait les villes, on voyait des régiments entiers manœuvrant sur les places, et,
malgré le bruit des roues, les commandements rauques arrivaient par instants.
DÛ
tionale de Paris pendant toute la durée du siège, allait rejoindre en Suisse sa femme et sa fille, envoyées par prudence à l'étranger, avant l'invasion .
La famine et les fatigues n'avaient point diminué son gros ventre de marchand riche et pacifique. Il avait subi les événements terribles avec une résignation désolée et des phrases amères sur la sauvagerie des hommes. Maintenant qu'il g*ag*nait la frontière, la g'uerre finie, il voyait pour la première fois des Prussiens, bien qu'il eût fait son devoir sur les remparts et monté bien des g'ardes par les nuits froides.
ïl regardait avec une terreur irritée ces hommes armés et barbus installés comme chez eux sur la terre de France, et il se sentait a l'âme une sorte de fièvre de patriotisme impuissant, en même temps que ce grand besoin, que cet instinct nouveau de prudence qui ne nous a plus quittés.
Dans son compartiment, deux Anglais, venus pour voir, regardaient de leurs yeux tranquilles et curieux. Ils étaient gros aussi tous deux et causaient en leur langue, parcourant parfois leur guide, qu'ils lisaient à haute voix en cherchant à bien reconnaître les lieux indiqués.
Tout à coup, le train s'étant arrêté à la gare d'une petite ville, un officier prussien monta avec son grand bruit de sabre sur le double marchepied du wagon. Il était grand, serré dans son uniforme et barbu jusqu'aux yeux. Son poil roux semblait flamber, et ses longues moustaches, plus pâles, s'élançaient des deux côtés du visage, qu'elles coupaient en travers.
Les Anglais aussitôt se mirent à le contempler avec des sourires de curiosité satisfaite, tandis que M. Dubuis faisait semblant de lire un journal. Il se tenait blotti dans son coin, comme un voleur en face d'un gendarme.
Le train se remit en marche. Les Angolais continuaient à causer, à chercher les lieux précis des batailles ; et soudain, comme l'un d'eux tendait le bras vers l'horizon en indiquant un village, l'officier prussien prononça en français, en étendant ses longues jambes et se renversant sur Î3 dos :
— Ghé tué touze Français tans ce fillag^e. Ché bris plus te cent brisonniers.
Les Anglais, tout à fait intéressés, demandèrent itôt :
— Aoh! comment s'appelé, cette village?
Le Prussien répondit : « Pharsbourg. »
Il reprit :
Ché bris ces bolissons de Français par les lies.
Et il regardait M. Dubuis en riant orgueilleutent dans son poil.
train roulait, traversant toujours des meaux occupés. On voyait les soldats allemands le long' des routes, au bord des champs, debout au coin des barrières, ou causant devant les ca Ils couvraient la terre comme les sauterelles d'Afrique.
L'officier tendit la main :
— Si c'hafrais le commandement, ch'aurais bris Paris, et brûlé tout, et tué tout le monde, Blus de France !
Les Anglais, par politesse, répondirent simplement :
— Aoh ! y es.
Il continua :
— Tans vingt ans, toute l'Europe, toute, abartiendra à nous. La Brusse blus forte que tous.
Les Anglais, inquiets, ne répondaient plus Leurs faces, devenues impassibles, semblaient de cire entre leurs longs favoris. Alors l'officier prussien se mit à rire. Et, toujours renversé sur le dos, il blagua. Il blaguait la France écrasée, insultait les ennemis à terre ; il blaguait l'Autriche, vaincue naguère ; il blaguait la défense acharnée et
UN DUEL i
impuissante des départements ; il blag^uait les mobiles, l'artillerie inutile. Il annonça que Bismarck allait bâtir une ville de fer avec les canons capsoudain il mit ses bottes contre la cuisse tournait les yeux, rouge juslux oreii Les Anglais semblaient devenus indifférents, tout comme s'ils s'étaient trouvés brusquement renfermés dans leur île, loin des bruits du monde. L'officier tira sa pipe et, regardant fixement le Français :
— Vous n'auriez bas de tabac ?
M. Dubuis répondit :
— Non, monsieur !
L'Allemand reprit :
— Je fous brie t'aïïcr en acheter g'and le g )u voi s'arrêtera.
Et il se mit à rire de nouveau :
— Je vous tonnerai un bourboire.
Le train siffla, ralentissant sa marche. On paslevant les bâtiments incendiés d'une gare ; puis on s'arrêta tout à fait.
L'Allemand ouvrit la portière et, prenant par ie bras M. Dubuis :
— Allez faire ma commission, fîte, fite !
lTn détachement prussien occupait le station. D'autres soldats regardaient, debout, le long des
grilles de bois. La machine déjà sifflait pour repartir. Alors, brusquement, M. Dubuis s'élança sur le quai et, malgré les gestes du chef de gare, il se précipita dans le compartiment voisin.
Il était seul ! Il ouvrit son gilet, tant son cœur battait, et il s'essuya le front, haletant.
Le train s'arrêta de nouveau dans une station.
Et tout à coup l'officier parut à la portière et
monta, suivi bientôt des deux Anglais que la
curiosité poussait. L'Allemand s'assit en face du
.rais et-, riant toujours :
— Fous n'afez pas foulu faire ma gommission. M. Dubuis répondit :
— Non, monsieur !
Le train venait de repartir.
L'officier dit :
— Che fais gouper fotre moustache pour bourrer ma pipe.
Et il avança la main vers la figure de son voisin.
Les Anglais, toujours impassibles, regardaient de leurs yeux fixes.
Déjà, l'Allemand avait pris une pincée de poils et tirait dessus:, quand M. Dubuis, d'un revers de main, lui releva le bras et, le saisissant au collet, le rejeta sur la banquette. Puis, fou de colère, les tempes gonflées, les yeux pleins de sang1, l'étran-
g*lant toujours d'un main, il se mit avec l'autre, fermée, à lui taper furieusement des coups de poing- par la figure. Le Prussien se débattait, tâchait de tirer son sabre, d'étreindre son adversaire couché sur lui. Mais M. Dubuis l'écrasait du poids énorme de son ventre, et tapait, tapaii sans repos, sans prendre haleine, sans savoir où tombaient ses coups. Le sang- coulait ; l'Allemand, étranglé, râlait, crachait ses dents, essayait, mais en vain, de rejeter ce gros homme exaspéré, qui l'assommait.
Les Anglais s'étaient levés et rapprochés pour mieux voir. Ils se tenaient debout, pleins de joie et de curiosité, prêts à parier pour ou contre chacun des combattants.
Et soudain M. Dubuis, épuisé par un pareil effort, se releva et se rassit sans dire un mot.
Le Prussien ne se jeta pas sur lui, tant il demeurait effaré, stupide d'étonnement et de douleur. Quand il eut repris haleine, il prononça :
— Si fous ne foulez pas me rentre raison avec le bistolet, che vous tuerai !
M. Dubuis répondit:
— Quand vous voudrez. Je veux bien.
L'Allemand reprit :
— Foici la ville de Strcsbourg, che brendrai
ieux officiers bour témoins, ché le temps avant que le train rebarle.
M. Dubuis, qui soufflait autant que la machine, dit aux Anglais:
— Voulez-vous être mes témoins?
deux répondirent ensemi :
— Aoh 1 yes !
Et le train s'arrêta.
. .minute, le Prussien avait trouvé deux
.rades qui apportèrent des pistolets, et on
ta les remparts.
Les Anglais sans cesse tiraient leur montre,
pressant le pas, butant les préparatifs, inquiets de
l'heure pour ne point manquer le départ.
M. Dubuis n'avait jamais tenu un pistolet. On le plaça à vingt pas de son ennemi. On lui demanda :
— Êtes- vous prêt?
En répondant a oui, monsieur ! », il s'aperçut qu'un des Anglais avait ouvert son parapluie pour se .garantir du soleil.
Une voix commanda :
— Feu!
M. Dubuis tira, au hasard, sans attendre, et il aperçut avec stupeur le Prussien, debout en face de lui, qui chancelait, levait les bras et tombait raide sur le nez. Il l'avait tué.
Un Anglais cria un « Aoh! » vibrant de joie, de -juriosilé satisfaite et d'impatience heureuse. L'autre, qui tenait toujours sa montre à la main, saisit M. Dubuis par le bras, et l'entraîna, au pas gymnastique, vers la gare.
Le premier Anglais marquait le pas, tout en courant, les poings fermés, les coudes au corps.
— Une, deux 1 une, deux !
Et tous trois de front trottaient, malgré leurs ventres, comme trois grotesques d'un journal pour rire.
« Le train partait. Ils sautèrent dans leur voiture. Alors, les Anglais, ôtant leurs toques de voyage, les levèrent en les agitant, puis, trois fois de suite, ils crièrent .
— Hip, hip, hip, hurrah!
Puis ils tendirent gravement, l'un après l'autre, la main droite à M. Dubuis, et ils retournèrent s'asseoir côte à côte dans leur coin.
•Je venais de prendre possession de ma chambre étroite, entre deux cloisons de papier qui laissent passer tous les bruits des voisins ; et je commençais à ranger dans l'armoire à g*lace mes vêtements et mon linge quand j'ouvris le tiroir qui se trouve au milieu de ce meuble. J'aperçus aussitôt un cahier de papier roulé. L'ayant déplié, je l'ouvris et je lus ce titre :
Mes vingt-cinq jours.
C'était le journal d'un baigneur, du dernier occupant de ma cabine, oublié là à l'heure du départ.
.Ces notes peuvent être de quelque intérêt pour les g'ens sages et bien portants qui ne quittent
jamais leur demeure. C'est pour eux que je les transcris ici sans en changer une lettre.
Chdtel-Guyon, 45 juillet.
Au premier coup d'œil, il n'est pas gai, ce pays. Donc, je vais y passer vingt-cinq jours pour soigner mon foie, mon estomac et maigrir un peu. Les vingt-cinq jours d'un baigneur ressemblent beaucoup aux vingt-huit jours d'un réserviste ; ils ne sont faits que de corvées, de dures corvées. Aujourd'hui, rien encore, je me suis installé, j'ai fait connaissance avec les lieux et avec le médecin. Châtel-Guyon se compose d'un ruisseau où coule de l'eau jaune, entre plusieurs mamelons, où sont plantés un casino, des maisons et des croix de pierre.
Au bord du ruisseau, au fond du vallon, on voit un bâtiment carré entouré d'un petit jardin ; c'est l'établissement de bains. Des gens tristes errent autour de cette bâtisse : les malades. Un grand silence règne dans les allées ombragées d'arbres, car ce n'est pas ici une station de plaisir,
mais une vraie station de santé ; on s'y soigne avec conviction ; et on y guérit, paraît-il.
Des gens compétents affirment môme que les sources minérales y font de vrais miracles. Cependant aucun ex-voto n'est suspendu autour du bureau du caissier.
De temps en temps, un monsieur ou une dame s'approche d'un kiosque, coiffé d'ardoises, qui abrite une femme de mine souriante et douce, et une source qui bouillonne dans une vasque de ciment. Pas un mot n'est échangé entre le malade et la gardienne de l'eau guérisseuse. Celle-ci tend à l'arrivant un petit verre où tremblotent des bulles d'air dans le liquide transparent. L'autre boit et s'éloigne d'un pas grave, pour reprendre sous les arbres sa promenade interrompue.
Aucun bruit dans ce petit parc, aucun souffle d'air dans les feuilles, aucune voix ne passe dans ce silence. On devrait écrire à l'entrée du pays : « Ici on ne rit plus, on se soigne. »
Les gens qui causent ressemblent à des muets qui ouvriraient la bouche pour simuler des sons, tant ils ont peur de laisser s'échapper leur voix.
Dans l'hôtel, même silence. C'est un grand hôtel où l'on dine avec gravité entre gens comme il faut qui n'ont rien à se dire. Leurs manieras révèlent le savoir-vivre, et leurs visages
reflètent la conviction d'une supériorité dont il serait peut-être difficile à quelques-uns de donner des preuves effectives.
A deux heures, je fais l'ascension du Casino, petite cabane de bois perchée sur un monticule où l'on grimpe par des sentiers de chèvre, la vue, de là-haut, est admirable. Châtel-Guyon se trouve placé dans iin vallon très étroit, juste entre la plaine et la montagne. J'aperçois donc à gauche les premières grandes vagues des monts auvergnats couverts de bois, et montrant, parplaces, de grandes taches grises, leurs durs ossements de laves, car nous sommes au pie! anciens volcans. A droite, par l'étroite échancrure du valion, je découvre une plaine infinie comme la mer noyée. dans une brume bleuâtre qui ! seulement deviner les villages, les villes, les champs jaunes de blé mûr et les carrés verts prairies ombragés de pommiers. C'est la Limagne immense et plate, toujours enveloppée dans un p voile de vapeurs.
Le soir est venu. Et maintenant, après avoii dîné solitaire, j'écris ces lignes auprès de ma fenêtre ouverte. J'entends là-bas, en face, le petit orchestre du Casino qui joue des airs, comme un oiseau fou qui chanterait, tout seul, dans le désert.
MES 25 JOURS 17i
Un chien aboie de temps en temps. Ce grand calme fait du bien. Bonsoir,
16 juillet. — Rien. J'ai pris un bain, plus une douche. J'ai bu trois verres d'eau et j'ai marché dans les allées du parc, un quart d'heure entre chaque verre, plus une demi-heure après le dernier. J'ai commencé mes vingt-cinq jours.
17 juillet. — Remarqué deux jolies femmes 'rieuses qui prennent leurs bains et leurs
repas après tout le monde.
! S juillet. — Rien.
i '9 juillet. — Revu les deux jolies femmes. Elles lu chic et un petit air je ne sais quoi qui me plaît beaucoup.
20 juiillet. — Longue promenade dans un charmant vallon boisé jusqu'à l'Ermitage de Sans- Souci. Ce pays est délicieux, bien que triste, mais si calme, si doux, si vert. On rencontre par les chemins de montagne les voitures étroites chargées de foin que deux vaches traînent d'un pas lent, ou retiennent dans les descentes, avec un grand effort de leurs têtes liées ensemble. Un homme coiffé d'un grand chapeau noir les dirige avec une mince baguette en les touchant au liane ou sur le front : et souvent d'un simple geste, d'un geste énergique et grave, il les arrête brusque
ment quand la charge trop lourde précipite leur marche dans les descentes trop dures.
L'air est bon à boire dans ces vallons. Et s'il fait très chaud, la poussière porte une légère et vague doeur de vanille et d'étable ; car tant de vaches passent sur ces routes qu'elles y laissent partout un peu d'elles. Et cette odeur est un parfum, alors qu'elle serait une puanteur, venue d'autres animaux.
21 juillet. — Excursion au vallon d'Enval. C'est une gorge étroite enfermée en des rochers superbes au pied même de la morvtagne. Un ruisseau coule au milieu des rocs amoncelés.
Comme j'arrivais au fond de ce ravin, j'entendis des voix de femmes, et j'aperçus bientôt les deux dames mystérieuses de mon hôtel, qui causaient assises sur une pierre.
L'occasion me parut bonne et je me présentai sans hésitation. Mes ouvertures furent reçues sans embarras. Nous avons fait route ensemble pour revenir. Et nous avons parlé de Paris ; elles connaissent, paraît-il, beaucoup de gens que je connais aussi. Qui est-ce?
Je les re verrai demain. Rien de plus amusant que ces rencontres-là.
22 juillet. — Journée passée presque entière avec les deux inconnues. Elles sont, ma foi, fort
jolies, ]'une brune et l'autre blonde. Elles se disent veuves. Hum ?...
Je leur ai proposé de les conduire à Royat demain, et elles ont accepté.
Ghâtel-Guyon est moins triste que je n'avais pensé en arrivant.
23 juillet. — Journée passée à Royat. Royat est un pâté d'hôtels au fond d'une vallée, à la porte de Clermont-Ferrand. Beaucoup de monde. Grand parc plein de mouvement. Superbe vue du Puyde-Dôme aperçu au bout d'une perspective de valions.
On s'occupe beaucoup de mes compagnes, cequi me flatte. L'homme qui escorte une jolie femme se croit toujours coiffé d'une auréole; à plus forte raison celui qui passe entre deux jolies femmes. Rien ne plaît autant que de dîner dans un restaurant bien fréquenté, avec une amie que tout le monde regarde ; et rien d'ailleurs n'est plus propre à poser un homme dans l'estime de ses voisins.
Aller au Bois, traîné par une rosse, ou sortir sur le boulevard, escorté par un laideron, sont les deux accidents les plus humiliants qui puissent frapper un cœur délicat, préoccupé de l'opinion des autres. De tous les luxes, la femme est le plus rare et le plus distingué, elle est celui qui coûte
le plus cher, et qu'on nous envie le plus; elle est donc aussi celui que nous devons aimer le mieux à étaler sous les yeux jaloux du public.
Montrer au monde une jolie femme à son bras, c'est exciter, d'un seul coup, toutes les jalousies; c'est dire : — Voyez, je suis riche, puisque je sède cet objet rare et coûteux ; j'ai du g'oût, pui j'ai su trouver cette perle ; peut-ôtre môme en si aimé, à moins que je ne sois trompé par elle, ce qui prouverait encore que d'autres aussi la jugent charmante.
Mais quelle honte que de promener par la ville une femme laide I
Et que de choses humiliantes cela laisse en* tendre !
En principe, on la suppose votre femme légitime, ear comment admettre qu'on possède une vilaine maîtresse? Une vraie femme peut être disgTacieuse, mais sa laideur sig'nifie alors mille choses désagréables pour vous. On vous croit d'abord notaire ou magistrat, ces deux profe^ayant le monopole des épouses gTotesques et bien dotées. Or, n'est-ce point pénible pour un homme? Et puis cela semble crier au public que vous avez l'odieux courage et même l'obligation légale de caresser cette face ridicule et ce corps mal bâti, et que vous aurez sans doute l'impudeur de rendre
mère cet être peu désirable, ce qui est bien le comble du ridicule.
"24 juillet. — Je ne quitte plus les deux veuves inconnues que je commence à bien connaître. Ce pays est délicieux et notre hôtel excellent. Bonne saison. Le traitement me fait un bien infini.
25 juillet. — Promenade en landau au lac de Tazenat. Partie exquise et inattendue, décidée en '.jj-'unant. Départ brusque en sortant de table. Après une longue route dans les montagnes, nous apercevons soudain un admirable petit lac, tout rond, tout bleu, clair comme du verre, et gîté dans le fond d'un ancien cratère. Un côté de cette cuve immense est aride, l'autre est boisé. Au milieu des arbres une maisonnette où dort un homme aimable et spirituel, un sag*e qui passe ses jours dans ce lieu virg'ilien. Il nous ouvre sa demeure. Une idée me vient. Je crie : Si on se baignait !... « Oui, dit-on, mais... des costumes! »
— Bah ! nous sommes au désert.
Et on se baigne — — I
Si j'étais poète, comme je dirais cette vision inoubliable des corps jeunes et nus dans la transparence de l'eau ! La côte inclinée et haute enferme le lac immobile, luisant et rond comme une pièce d'arg-ent ; le soleil y verse en pluie sa lumière chaude; et le long1 des rochers, la chair blonde
glisse dans l'onde presque invisible où les nageuses semblent suspendues. Sur le sable du fond on voit passer l'ombre de leurs mouvements 1
% juillet. — Quelques personnes semblent voir d'un œil choqué et mécontent mon intimité rapide avec les deux veuves.
Il existe donc des gens ainsi constitués qu'ils s'imaginent la vie faite pour s'embêter. Tout ce qui paraît être amusement devient aussitôt une faute de savoir-vivre ou de morale. Pour eux, le devoir a des règles inflexibles et mortellement tristes.
Je leur ferai observer avec humilité que le devoir n'est pas le même pour les Mormons, les Arabes, les Zoulous, les Anglais ou les Français. Et qu'il se trouve des gens fort honnêtes chez tous ces peuples.
Je citerai un seul exemple. Au point de vue des femmes, le devoir anglais est fixé à neuf ans, tandis que le devoir français ne commence qu'à quinze ans. Quant à moi je prends un peu du devoir de chaque peuple et j'en fais un tout comparable à la morale du saint roi Salomon.
27 juillet. — Bonne nouvelle. J'ai maigri de six cent vingt grammes. Excellente, cette eau de Châtel-Guyonl J'emmène les veuvesdîneràRiom.Tristô ville dont l'anagramme constitue un fâcheux voisinage pour des sources guérisseuses : Riom, Mori.
98 juillet. — Patratas! Mes deux veuves ont reçu la visite de deux messieurs qui viennent les chercher. — Deux veufs sans doute. — Elles partent ce soir. Elles m'ont écrit sur un petit papier.
29 juillet. — Seul! Longue excursion à pied à l'ancien cratère de la Nachère. Vue superbe.
30 juillet. — Rien. — Je fais le traitement.
31 juillet. — Dito. Dito.
Ce joli pays est plein de ruisseaux infects. Je signale à la municipalité si négligente l'abominable cloaque qui empoisonne la route en face du grand hôtel. On y jette tous les débris de cuisine de cet établissement. C'est là un bon foyer de choléra.
/or août. — Rien. Le traitement.
S août. — Admirable promenade à Châteauneuf, station de rhumatisants où tout le monde boite. Rien de plus drôle que cette population de béquillards !
3 août. — Rien. Le traitement.
4 août. — Dito. Dito.
5 août. — Dito. Dito.
0 août. — Désespoir!... Je viens de me peser. J'ai engraissé de trois cent dix grammes. Mais alors?...
7 août. — Soixante-six kilomètres en voiture
dans la montagne. Je ne dirai pas le nom du pays par respect pour ses femmes.
On m'avait indiqué cette excursion comme belle et rarement faite. Après quatre heures de chemin, j'arrive à un village assez joli, au bord d'une rivière, au milieu d'un admirable bois de noyers. Je n'avais pas encore vu en Auvergne une forêt de noyers aussi importante.
Elle constitue d'ailleurs toute la richesse du pays, car elle est plantée sur le communal. Ce communal, autrefois, n'était qu'une côte nue couverte 4e broussailles. Les autorités essayèrent en ^vain de le faire cultiver; c'est à peine s'il servait à nourrir quelques moutons.
C'est aujourd'hui un superbe bois, grâce aux femmes, et il porte un nom bizarre : on le nomme « les péchés de M. le curé ».
Or, il faut dire que les femmes de la montagne ont la réputation d'être légères, plus légères que dans la plaine. Un garçon qui les rencontre leur doit au moins un baiser; et s'il ne prend pas plus, il n'est qu'un sot. A penser juste, cette manière de voir est la seule logique et raisonnable. Du moment que la femme, qu'elle soit de la ville Ou des champs, a pour mission naturelle de plaire à l'homme, l'homme doit toujours lui prouver qu'elle lui plaît. S'il s'abstient de toute démons-
tration, cela signifie donc qu'il la trouve laide; c'est presque injurieux pour elle. Si j'étais femme, je ne recevrais pas une seconde fois un homme qui ne m'aurait point manqué de respect à notre première rencontre, car j'estimerais qu'il a manqué d'égards pour ma beauté, pour moa charme, et pour ma qualité de femme.
Donc les garçons du village X... prouvaient souvent aux femmes du pays qu'ils les trouvaient de leur goût, et le curé ne pouvant parvenir à empêcher ces démonstrations aussi galantes que naturelles, résolut de les autoriser au profit de la prospérité générale. Il imposa donc comme pénitence à toute femme qui avait failli de planter ub noyer sur le communal. Et l'on vit chaque nuit des lanternes errer comme des feux follets sur ta colline, car les coupables ne tenaient guère à faire en plein jour leur pénitence.
En deux ans il n'y eut plus de place sur les terrains appartenant au village ; et on compte aujourd'hui plus de trois mille arbres magnifiques autour du clocher qui sonne les offices dans leur feuillage. Ce sont là les péchés de M. le curé.
Puisqu'on cherche tant les moyens de reboiser la France, l'administration des forets ne pourraitelle s'entendre avec le clergé pour employer le procédé qu'inventa cet humble curé°
i80 LA FEMME DE PAUL
7 août. — Traitement.
8 août. — Je fais mes malles et mes adiet au charmant petit pays tranquille et silencieux, a la montagne verte, aux vallons calmes, au casino désert d'où Ton voit, toujours voilée de sa brume légère et bleuâtre, l'immense plaine de la Limagne.
Je partirai demain matin.
Le manuscrit s'arrêtait là. Je n'y veux rien ajouter, mes impressions sur le pays n'ayant pas été tout à fait les mêmes que celles de mon prédécesseur. Car je n'y ai pas trouvé les deux veuves!
Je l'avais aimée éperdument ! Pourquoi aimet-on ? Est-ce bizarre de ne plus voir dans le monde qu'un être, de n'avoir plus dans l'esprit qu'une pense'e, dans le cœur qu'un désir, et dans la bouche qu'un nom : un nom qui monte incessamment, qui monte, comme l'eau d'une source, des profondeurs de l'âme, qui monte aux lèvres, et qu'on cit, qu'on redit, qu'on murmure sans cesse, partout, ainsi qu'une prière.
Je ne conterai point notre histoire. L'amour n'en a qu'une, toujours la même. Je l'avais rencontrée et aimée. Voilà tout. Et j'avais vécu pendant un an dans sa tendresse, dans ses bras, dans sa caresse, dans son regard, dans ses robes, dans
sa parole, enveloppé, lié, emprisonné dans tout ce qui venait d'elle, d'une façon si complète que je ne savais plus s'il faisait jour ou nuit, si j'étais mort ou vivant, sur la vieille terre ou ailleurs.
Et voilà qu'elle mourut. Gomment ? Je ne sais pas, je ne sais plus.
Elle rentra mouillée, un soir de pluie, et le lendemain, elle toussait. Elle toussa pendant une semaine environ et prit le lit.
Que s'est-il passé? Je ne sais plus.
Des médecins venaient, écrivaient, s'en allaient. On apportait des remèdes ; une femme les lui faisait boire. Ses mains étaient chaudes, son front brûlant et humide, son regard brillant et triste. Je lui parlais, elle me répondait. Que nous sommesnous dit ? Je ne sais plus. J'ai tout oublié, tout, tout ! Elle mourut, je me rappelle très bien son petit soupir, son petit soupir si faible, le dernier. La garde dit : « Ah !» Je compris, je compris 1
Je n'ai plus rien su. Rien. Je vis un prêtre qui prononça ce mot : « Votre maîtresse ». Il me sembla qu'il l'insultait. Puisqu'elle était morte on n'avait plus le droit de savoir cela. Je le chassai. Un autre vint qui fut très bon, très doux. Je pleurai quand il me parla d'elle.
On me consulta sur mille choses pour l'enterrement. Je ne sais plus. Je me rappelle cependant
très bien le cercueil, les coups de marteau quand on la cloua dedans. Ah ! mon Dieu !
Elle fut enterrée I Enterrée ! Elle ! dans ce trou I Quelques personnes étaient venues, des amies. Je me sauvai. Je courus. Je marchai longtemps à travers des rues. Puis je rentrai chez moi. Le lendemain je partis pour un voyage.
Hier, je suis rentré à Paris.
Quand je revis ma chambre, notre chambre, notre lit, nos meubles, toute cette maison où était resté tout ce qui reste de la vie d'un être après sa mort, je fus saisi par un retour de chagrin si violent que je faillis ouvrir la fenêtre et me jeter dans la rue. Ne pouvant plus demeurer au milieu de ces choses, de ces murs qui l'avaient enfermée, abritée, et qui devaient garder dans leurs imperceptibles fissures mille atomes d'elle, de sa chair et de son souffle, je pris mon chapeau, afin de me sauver. Tout à coup, au moment d'atteindre la porte, je passai devant la grande glace du vestibule qu'elle avait fait poser là pour se voir, des pieds à la tête, chaque jour, en sortant, pour voir si toute sa toilette allait bien, était correcte et jolie, des bottines à la coiffure.
Et je m'arrêtai net en face de ce miroir qui
l'avait si souvent reflétée. Si souvent, si souvent, qu'il avait dû garder aussi son image.
J'étais là debout, frémissant, les yeux fixés sur le verre, sur le verre plat, profond, vide, mais qui l'avait contenue tout entière, possédée autant que moi, autant que mon regard passionné. 11 me sembla que j'aimais cette glace, — je la toucbai, — elle était froide ! Oh 1 le souvenir ! le souvenir ! miroir douloureux, miroir brûlant, miroir vivant, miroir horrible, qui fait souffrir toutes les tortures ! Heureux les hommes dont le cœur, comme une glace où glissent et s'effacent les reflets, oublie tout ce qu'il a contenu, tout ce qui a passé devant lui, tout ce qui s'est contemplé, miré, dans son affection, dans son amour 1 Comme je souffre !
Je sortis et, malgré moi, sans savoir, sans le vouloir, j'allai vers le cimetière. Je trouvai sa tombe toute simple, une croix de marbre avec ces quelques mots :
« Elle aima, fut aimée, et mourut. »
Elle était là, là-dessous, pourrie 1 Quelle horreur ! Je sanglotais, le front sur le sol.
J'y restai longtemps, longtemps. Puis je m'aperçus que le soir venait. Alors un désir bizarre, fou, un désir d'amant désespéré s'empara de moi. Je voulus passer la nuit près d'elle, dernière nuit, à pleurer sur sa tombe. Mais on me verrait, on me
chasserait. Comment faire ? Je fus rusé. Je me levai et me mis à errer dans cette ville des disparus. J'allais, j'allais. Comme elle est petite cette ville à coté de l'autre, celle où l'on vit ! Et pourtant comme ils sont plus nombreux que les vivants, ces morts ! Il nous faut de hautes maisons, des rues, tant de place, pour les quatre générations qui regardent le jour en même temps, boivent l'eau des sources, le vin des vignes et mangent le pain des plaines.
Et pour toutes les générations des morts, pour toute l'échelle de l'humanité descendue jusqu'à nous, presque rien, un champ, presque rien ! La terre les reprend, l'oubli les efface. Adieu I
Au bout du cimetière habité, j'aperçus tout à coup le cimetière abandonné, celui où les vieux défunts achèvent de se mêler au sol, où les croix elles-mêmes pourrissent, où l'on mettra demain les derniers venus. Il est plein de roses libres, de cyprès vigoureux et noirs, un jardin triste et superbe, nourri de chair humaine.
J'étais seul, bien seul. Je me blottis dans un arbre vert. Je m'y cachai tout entier, entre ces branches grasses et sombres.
Et j'attendis, cramponné au tronc comme un naufragé sur une épave.
Quand la nuit fut noire, très noire, je quitta»
[non refuge et me mis à marcher doucement, à pas lents, à pas sourds, sur cette terre pleine de morts.
J'errai longtemps, longtemps, longtemps. Je ne la retrouvais pas. Les bras étendus, les yeux ouverts, heurtant des tombes avec mes mains, avec mes pieds, avec mes genoux, avec ma poitrine, avec ma tête elle-même, j'allais sans la trouver. Je touchais, je palpais comme un aveugle qui cherche sa route, je palpais des pierres, des croix, des grilles de fer, des couronnes de verre, des couronnes de fleurs fanées ! Je lisais les noms avec mes doigts, en les promenant sur les lettres. Quelle nuit ! quelle nuit ! Je ne la retrouvais pas !
Pas de lune ! Quelle nuit ! J'avais peur, une peur affreuse dans ces étroits sentiers, entre deux lignes de tombes ! Des tombes ! des tombes ! des tombes ! Toujours des tombes ! A droite, à gauche, devant moi, autour de moi, partout, des tombes l Je m'assis sur une d'elles, car je ne pouvais plus marcher tant mes genoux fléchissaient. J'entendais battre mon cœur ! Et j'entendais autre chose aussi ! Quoi ? un bruit confus innommable! Était-ce dans ma tête affolée, dans la nuit impénétrable, ou sous la terre mystérieuse, sous la terre ensemencée de cadavres humains, ce bruit ? Je regardais autour de moi !
Combien de temps suis-je resté là? Je ne sais pas. J'étais paralysé par la terreur, j'étais ivre d'épouvante, prêta hurler, prêta mourir.
Et soudain il me sembla que la dalle de marbre sur laquelle j'étais assis remuait. Certes, elle remuait, comme si on l'eût soulevée. D'un bond je me jetai sur le tombeau voisin, et je vis, oui, je vis la pierre que je venais de quitter se dresser toute droite ; et le mort apparut, un squelette nu qui, de son dos courbé, la rejetait. Je voyais très bien, quoique la nuit fût profonde. Sur la croix je pus lire :
« Ici repose Jacques Olivant, décédé à l'âge de cinquante et un ans. Il aimait les siens, fut honnête et bon, et mourut dans la paix du Seigneur. »
Maintenant le mort aussi lisait les choses écrites sur son tombeau. Puis il ramassa une pierre dans le chemin, une petite pierre aiguë, et se mit à les gratter avec soin, ces choses. Il les effaça tout à fait, lentement, regardant de ses yeux vides la place où tout à l'heure elles étaient gravées ; et, du bout de l'os qui avait été son index, il écrivit en lettres lumineuses comme ces lignes qu'on trace aux murs avec le bout d'une allumette :
« Ici repose Jacques Olivant, décédé à l'âge de
cinquante et un ans. IJ hâta par ses duretés la mort de son père dont il désirait hériter, il tortura sa femme, tourmenta ses enfants, trompa ses voisins, vola quand il le put et mourut misérable. x>
Quand il eut achevé d'écrire, le mort immobile contempla son œuvre. Et je m'aperçus, en me retournant, que toutes les tombes étaient ouvertes, que tous les cadavres en étaient sortis, que tous avaient effacé les mensong-es inscrits par les parents sur la pierre funéraire, pour y rétablir la vérité.
Et je voyais que tous avaient été les bourreaux de leurs proches, haineux, déshonnêtes, hypocrites, menteurs, fourbes, calomniateurs, envieux, qu'ils avaient volé, trompé, accompli tous les actes honteux, tous les actes abominables, ces bons pères, ces épouses fidèles, ces fils dévoués, ces jeunes fîlies chastes, ces commerçants probes, ces hommes et ces femmes dits irréprochables.
Ils écrivaient tous en même temps, sur le seuil de leur demeure éternelle, la cruelle, la terrible et sainte vérité que tout le monde ig*nore ou feint d'ig^norer sur la terre.
Je pensai quelle aussi avait dû la tracer sur sa tombe. Et sans peur maintenant, courant au milieu des cercueils entr'ouverts, au milieu des ca-
LA MORTE <9i
davres, au milieu des squelettes, j'allai vers elle, sûr que je la trouverais aussitôt.
Je la reconnus de loin, sans voir le visage enveloppé du suaire.
Et sur la croix de marbre où tout à l'heure j'avais lu :
« Elle aima, fut aimée, et mourut. »
J'aperçus :
a Etant sortie un jour pour tromper son amant elle eut froid sous la pluie, et mourut. »
Il paraît qu'on me ramassa, inanimé, au jour levant, auprès d'une tombe.