LE NORMAND
Dès qu'elles l'aperçurent, les deux bonnes femmes tombèrent à genoux, se signèrent et se mirent à murmurer des Oremus. Mais Mathieu se précipita : « Attendez, vous v'ià dans la crotte ; j'vas vous donner une botte de paille. »
Il alla chercher la paille et leur en fit un prie- Dieu. Puis, considérant son saint fangeux, et, craignant sans doute un discrédit pour son commerce, il ajouta :
— « J'vas vous l'débrouiller un brin. »
Il prit un seau d'eau, une brosse et se mit à laver vigoureusement le bonhomme de bois, pendant que les deux vieilles priaient toujours.
Puis, quand il eut fini, il ajouta : — « Maintenant, il n'y a plus d'mal. » Et il nous ramena boire un coup.
Comme il portait le verre à sa bouche, il s'arrêta, et, d'un air un peu confus : — « C'est égal, quand j'ai mis saint Blanc aux lapins, j'croyais bien qui n'f'rait pu d'argent. Y avait deux ans qu'on n'ie d'mandait plus. Mais les saints, voyez-vous, ça n'passe jamais. »
Il but et reprit :
— « Allons, buvons encore un coup. Avec des amis y n'faut pas y aller à moins d'cinquante; et j 'n'en sommes seulement pas à trente-huit. »
Le maire allait se mettre à table pour déjeuner quand on le prévint que le garde champêtre l'attendait à la mairie avec deux prisonniers.
Il s'y rendit aussitôt, et il aperçut en effet son garde champêtre, le père Hochedur, debout et surveillant d'un air sévère un couple de bourgeois mûrs.
L'homme, un gros père, à nez rouge et à cheveux blancs, semblait accablé; tandis que la femme, une petite mère endimanchée très ronde, très grasse, aux joues luisantes, regardait d'un œil de défi l'agent de l'autorité qui les avait capturés.
Le maire demanda :
— Qu'est-ce que c'est, père Hochedur?
Le garde champêtre fit sa déposition.
Il était sorti le matin, à l'heure ordinaire, pour accomplir sa tournée du côté des bois Champioux jusqu'à la frontière d'Argenteuil. Il n'avait rien remarqué d'insolite dans la campagne sinon qu'il faisait beau temps et que les blés allaient bien, quand le fils aux Bredel, qui binait sa vig-ne, avait crié :
— Hé, père Hochedur, allez voir au bord du bois, au premier taillis, vous y trouverez un couple de pigeons qu'ont bien cent trente ans à eux deux.
Il était parti dans la direction indiquée; il était entré dans le fourré et il avait entendu des paroles et des soupirs qui lui firent supposer un flagrant délit de mauvaises mœurs.
Donc, avançant sur ses g'enoux et sur ses mains comme pour surprendre un braconnier, il avait appréhendé le couple présent au moment où il s'abandonnait à son instinct.
Le maire stupéfait considéra les coupables. L'homme comptait bien soixante ans et la femme au moins cinquante-cinq.
Il se mit à les interroger, en commençant par le màïe, qui répondait d'une voix si faible qu'on l'entendait à peine.
— Votre nom.
— NicoidS beaurain.
— Votre profession.
— Mercier, rue des Martyrs, à Paris.
— Qu'est-ce que vous faisiez dans ce bois?
Le mercier demeura muet, la tête baissée sui son gros ventre, les mains à plat sur ses cuisses. Le maire reprit :
— Niez- vous ce qu'affirme l'agent de l'autorité
municipale?
— Non, monsieur.
— Alors, vous avouez?
— Oui, monsieur.
— Qu'avez-vous à dire pour votre défense?
— Rien, monsieur.
Où avez-vous rencontré votre complice?
— C'est ma femme, monsieur.
— Votre femme?
— Oui, monsieur.
— Alors... alors... vous ne vivez donc pas ensemble... à Paris?
— Pardon, monsieur, nous vivons ensemble!
— Mais.., alors... vous êtes fou, tout à fait fou, mon cher monsieur, de venir vous faire pincer ainsi, en plein champ, à dix heures du matin.
Le mercier semblait prêt à pleurer de honte. Il murmura :
— C'est elle qui a voulu çal Je lui disais hier que c'était stupide. Mais quand une femme a
quelque chose dans la tête... vous savez... elle ne l'a pas ailleurs.
Le maire, qui aimait l'esprit gaulois, sourit et répliqua :
— Dans votre cas, c'est le contraire qui aurait dû avoir lieu. Vous ne seriez pas ici si elle ne l'avait eu que dans la tête.
Alors une colère saisit M. Beaurain, et se tournant vers sa femme :
— Vois-tu où tu nous as menés avec ta poésie? Hein, y sommes-nous? Et nous irons devant les tribunaux, maintenant, à notre âge, pour attentat aux mœurs! Et il nous faudra fermer boutique, vendre la clientèle et changer de quartier. Y sommes-nous?
Mme Beaurain se leva, et, sans regarder son mari, elle s'expliqua sans embarras, sans vaine pudeur, presque sans hésitation.
— Mon Dieu, monsieur le maire, je sais bien que nous sommes ridicules. Voulez-vous me permettre de plaider ma cause comme un avocat, ou mieux comme une pauvre femme; et j'espère que vous voudrez bien nous renvoyer chez nous, et nous épargner la honte des poursuites.
Autrefois, quand j'étais jeune, j'ai fait la connaissance de M. Beaurain dans ce pays-ci, un dimanche. Il était employé dans un magasin de
mercerie; moi j'étais demoiselle dans un magasin de confections. Je me rappelle de ça comme d'hier. Je venais passer les dimanches ici, de temps en temps, avec une amie, Rose Levêque, avec qui j'habitais rue Pigalle. Rose avait un bon ami, et moi pas. C'est lui qui nous conduisait ici. Un samedi, il m'annonça en riant, qu'il amènerait un camarade le lendemain. Je compris bien ce qu'il voulait; mais je répondis que c'était inutile. J'étais sage, monsieur.
« Le lendemain donc, nous avons trouvé au chemin de fer M. Beaurain. Il était bien de sa personne à cette époque-là. Mais j'étais décidée à ne pas céder, et je ne cédai pas non plus.
« Nous voici donc arrivés à Bezons. Il faisait un temps superbe, de ces temps qui vous chatouillent le cœur. Moi, quand il fait beau, aussi bien maintenant qu'autrefois, je deviens bête à pleurer, et quand je suis à la campagne je perds la tête. La verdure, les oiseaux qui chantent, les blés qui remuent au vent, les hirondelles qui vont si vite, 'odeur de l'herbe, les coquelicots, les marguerites, tout ça me rend folle! C'est comme le Champagne "juand on n'en a pas l'habitude !
« Donc il faisait un temps superbe, et doux, et flair, qui vous entrait dans ie corps par les yeux pn regardant et par la bouche en respirant. Rose
li Simon s'embrassaient toutes les minutes! Ça me faisait quelque chose de les voir. M. Beaurain ef moi nous marchions derrière eux, sans guère parler. Quand on ne se connaît pas on ne trouve rien à se dire. Il avait l'air timide, ce garçon, etça me plaisait de le voir embarrassé. Nous voici arrivés dans le petit bois. Il y faisait frais comme dans un bain, et tout le monde s'assit sur l'herbe. Rose et son ami me plaisantaient sur ce que j'avais l'air sévère; vous comprenez bien que je ne pouvais pas être autrement. Et puis voilà qu'ils recommencent à s'embrasser sans plus se g'êner que si nous n'étions pas là; et puis ils se sont parlé tout bas; et puis ils se sont levés et ils sont partis dans les feuilles sans rien dire. Jugez quelle sotte figure je faisais, moi, en face de ce garçon que je voyais pour la première fois. Je me sentais tellement confuse de les voir partir ainsi que ça me donna du courage; et je me suis mise à parler. Je lui demandai ce qu'il faisait ; il était commis de mercerie, comme je vous l'ai appris tout à l'heure. Nous causâmes donc quelques instants; ça l'enhardit, lui, et il voulut prendre des privautés, mais je le remis à sa place, et roide, encore. Est-ce pas vrai, monsieur Beaurain?»
M. Beaurain, qui regardait ses pieds avec con fusion, ne répondit pas.
Elle reprit : « Alors il a compris que j'étais sage, ce garçon, et il s'est mis à me faire la cour, gentiment, en honnête homme. Depuis ce jour il est revenu tous les dimanches. Il était très amoureux de moi, Monsieur. Et moi aussi je l'aimais beaucoup, mais là, beaucoup! c'était un beau garçon, autrefois.
« Bref, il m'épousa en septembre et nous prîmes notre commerce rue des Martyrs.
« Ce fut dur pendant des années, Monsieur. Les affaires n'allaient pas; et nous ne pouvions guère nous payer des parties de campagne, Et puis, nous en avions perdu l'habitude. On a autre chose en tête , on pense à la caisse plus qu'aux fleurettes, dans le commerce. Nous vieillissions, peu à peu, sans nous en apercevoir, en gens tranquilles qui ne pensent guère à l'amour. On ne regrette rien tant qu'on ne s'aperçoit pas que ça vous manque.
Et puis, Monsieur, les affaires ont mieux été, nous nous sommes rassurés sur l'avenir! Alors, voyez-vous, je ne sais pas trop ce qui s'est passé en moi, non, vraiment, je ne sais pas !
a Voilà que je me suis mise à rêver comme une petite pensionnaire. La vue des voiturettes de fleurs qu'on traîne dans les rues me tirait les larmes. L'odeur des violettes venait me chercher à mon fauteuil, derrière ma caisse, et me faisait
battre le cœur! Alors je me levais et je m'en venais sur le pas de ma porte pour regard.T Je bleu du ciel entre les toits. Quand on regarde le ciel dans une rue, ça a l'air d'une rivière, d'une longue rivière qui descend sur Paris en se tortillant; et les hirondelles passent dedans 'comme des poissons. C'est bête comme tout, ces choses-là, à mon âge! Que voulez-vous, Monsieur, quand on a travaillé toute sa vie, il vient un moment où on s'aperçoit qu'on aurait pu faire autre chose, et, alors, on regrette, oh! oui, on regrette! Songez donc que, pendant vingt ans, j'aurais pu aller cueillir des baisers dans les bois, comme les autres, comme les autres femmes. Je songeais comme c'est bon d'être couché sous les feuilles en aimant quelqu'un ! Et j'y pensais tous les jours, toutes les nuits! Je rêvais de clairs de lune sur l'eau jusqu'à avoir envie de me noyer.
« Je n'osais pas parler de ça à M. Beaurain dans les premiers temps. Je savais bien qu'il se moquerait de moi et qu'il me renverrait vendre mon fil et mes aiguilles! Et puis, à vrai dire, M. Beaurain ne me disait plus g'rand'chose ; mais en me regardant dans ma glace, je comprenais bien aussi que je ne disais plus rien à personne, moi!
« Donc, je me décidai et je lui proposai une
partie de campagne au pays où nous nous étions connus. Il accepta sans défiance et nous voici arrivés, ce matin, vers les neuf heures.
« Moi je me sentis toute retournée quand je suis entrée dans les blés. Ça ne vieillit pas, le cœur des femmes! Et, vrai, je ne voyais plus mon mari tel qu'il est, mais bien tel qu'il était autrefois! Ça, je vous le jure, Monsieur. Vrai de vrai, j'étais grise. Je me mis à l'embrasser; il eu fut plus étonné que si j'avais voulu l'assassiner. II me répétait : « Mais tu es folle. Mais tu es folle. Mais tu es folle, ce maiin. Qu est-ce qui te prend?... » Je ne l'écoutais pas, moi, je n'écoutais que mon cœur. Et je le fis entrer dans le bois... Et voilai... J'ai dit la vérité, monsieur le maire, toute la vérité. »
Le maire était un homme d'esprit. Il se leva, sourit, et dit : « Allez en paix, Madame, et ne péchez plus... sous les feuilles. »
Voici ce que nous raconta le vieux marquis d'Àrville à la fin du dîner de Saint-Hubert, chez le baron des Ravels.
On avait forcé un cerf dans le jour. Le marquis était le seul des convives qui n'eût point pris part à cette poursuite, car il ne chassait jamais.
Pendant toute la durée du grand repas, on n'avait guère parlé que de massacres d'animaux. Les femmes elles-mêmes s'intéressaient aux récits sanguinaires et souvent invraisemblables, et les orateurs mimaient les attaques et les combats d'hommes contre les bêtes, levaient les bras, contaient d'une voix tonnante.
M. d'Arville parlait bien, avec une certaine poésie un peu ronflante, mais pleine d'effet. Il
avait dû répéter souvent cette histoire, car il la disait couramment, n'hésitant pas sur les mots choisis avec habileté pour faire image.
— Messieurs, je n'ai jamais chassé, mon pèro non plus, mon grand-père non plus, et, non plus, mon arrière-grand-père. Ce dernier était fils d'un homme qui chassa plus que vous tous. Il- mourut en 1764. Je vous dirai comment.
Il se nommait Jean, était marié, père de cet enfant qui fut mon trisaïeul, et il habitait avec son frère cadet, François d'xVrville, noire château de Lorraine, en pleine forêt.
François d'Arville était resté garçon par amour de la chasse.
Ils chassaient tous deux d'un bout à l'autre de l'année, sans repos, sans arrêt, sans lassitude. Ils n'aimaient que cela, ne comprenaient pas autre chose, ne parlaient que de cela, ne vivaient que pour cela.
Ils avaient au cœur cette passion terrible, inexorable. Elle les brûlait, les ayant envahis tout entiers, ne laissant de place pour rien a'ilre.
ils avaient défendu qu'on les dérangeât jamais en chasse, pour aucune raison. Mon trisaïeul naquit pendant que son père suivait un renard, et Jam d'Arville n'interrompit point sa course, mais
il jura : « Nom d'un nom, ce gredin-là aurait bien pu attendre après l'hallali i »
Son frère François se montrait encore plus emporté que lui. Dès le lever, il allait voir les chiens, puis les chevaux, puis il tirait des oiseaux autour du château jusqu'au moment de partir pour forcer quelque grosse bête.
On les appelait dans le pays M. le Marquis et M. le Cadet, les nobles d'alors ne faisant point, comme la noblesse d'occasion de notre temps, qui veut établir dans les titres une hiérarchie descendante ; car le fils d'un marquis n'est pas plus comte, ni le fils d'un vicomte baron, que le fils d'an général n'est colonel de naissance. Mais la nité mesquine du jour trouve profit à cet arrangement.
Je reviens à mes ancêtres.
Ils étaient, paraît-il, démesurément grands,
osseux, poilus, violents et vigoureux. Le jeune,
plus haut encore que l'aîné, avait une voix telle-
;nt forte que, suivant une Jégende dont il était
i-, toutes les feuilles de la forêt s'agitaient quand
il criait.
Et lorsqu'ils se mettaient en selle tous deu* pour partir enchâsse, ce devait être un spectacle superbe de voir ces deux géants enfourcher leurr grands chevaux.
Or, vers le milieu de l'hiver de cette année 17t3i, les froids furent excessifs et les loups devinrent féroces.
Ils attaquaient même les paysans attardés, rôdaient la nuit autour des maisons, hurlaient du coucher du soleil à son lever et dépeuplaient les é tables.
Et bientôt une rumeur circula. On parlait d'un loup colossal, au pelag-e gris, presque blanc, qui avait mang'é deux enfants, dévoré le bras d'une femme, étranglé tous les chiens de g*arde du pays et qui pénétrait sans peur dans les enclos pour venir flairer sous les portes. Tous les habitants affirmaient avoir senti son souffle qui faisait vaciller la flamme des lumières. Et bientôt une panique courut par toute la province. Personne n'osait plus sortir dès que tombait le soir. Le9 ténèbres semblaient hantées par Fimag'e de cette bête.
Les frères d'Arville résolurent de la trouver et de la tuer, et ils convièrent à de grandes chasses lous les g-entiishommes du pays.
Ce fut en vain. On avait beau battre les forêts, "ouiller les buissons, on ne la rencontrait jamais. On tuait des loups, mais pas celui-là. Et, chaque nuit qui suivait la battue, l'animal, comme pour se venger, attaquait quelque voyageur ou dévorait
quelque bétail, toujours loin du lieu où on l'avait cherché.
Une nuit enfin, il pénétra dans l'étable aux porcs du château d'Arville et mangea les deu3 plus beaux élèves.
Les deux frères furent enflammés de colère, considérant cette attaque comme une bravade du monstre, une injure directe, un défi. Ils prirent tous leurs forts limiers habitués à poursuivre les bêtes redoutables, et ils se mirent en chasse, le cœur soulevé de fureur.
Depuis l'aurore jusqu'à l'heure où le soleil empourpré descendit derrière les grands arbres nus, ils battirent les fourrés sans rien trouver.
Tous deux enfin, furieux et désolés, revenaient au pas de leurs chevaux par une allée bordée de broussailles, et s'étonnaient de leur science déjouée par ce loup, saisis soudain d'une sorte de crainte mystérieuse.
L'aîné disait :
— Cette bête-là n'est point ordinaire. On dirait qu'elle pense comme un homme.
Le cadet répondit :
— On devrait peut-être faire bénir une balle par notre cousin l'évêque, ou prier quelque prêtre de prononcer les paroles qu'il faut.
Puis ils se turent.
Jean reprit :
— Regarde le soleil s'il est rouge. Le grand loup va faire quelque malheur cette nuit.
Il n'avait point fini d< parler que son cheval se cabra: celui de François se mit à ruer. Un large buisson couvert de feuilles mortes s'ouvrit devant eux, et une bête colossale, toute grise, surgit, qui détala à travers le bois.
Tous deux poussèrent une sorte de grognement de joie, et, se courbant sur l'encolure de leurs pesants chevaux, ils les jetèrent en avant d'une poussée de tout leur corps, les lançant d'une telle allure, les excitant, les entraînant, les affolant de la voix, du geste et de l'éperon, que les forts cavaliers semblaient porter les lourdes bêtes entre leurs cuisses et les enlever comme s'ils s'envolaient.
Ils allaient ainsi, ventre à terre, crevant les fourrés, coupant les ravins, grimpant les côtes, dévalant les gorges, et sonnant du cor à pleins poumons pour attirer leurs gens et leurs chiens.
Et voilà que soudain, dans cette course éperdue, mon aïeul heurta du front une branche énorme qui lui fendit le crâne; et il tomba raide sur le sol, tandis que son cheval affolé s'emportait, disparaissait dans l'ombre enveloppant les bois.
Le cadet d'Arville s'arrêta net, sauta par terre,
LE LOL'P 87
saisit dans ses bras son frère, il vit que la cervelle coulait de la plaie avec le sang1.
Alors il s'assit auprès du corps, posa sur ses genoux la tête défigurée et rouge, et jil attendit en contemplant cette face immobile de l'aîné. Peu à peu une peur l'envahissait, une peur singulière qu'il n'avait jamais sentie encore, la peur de l'ombre, la peur de la solitude, la peur du bois désert et la p^ur aussi du loup fantastique qui venait de tuer son frère pour se venger d'eux.
Les ténèbres s'épaississaient, le froid aigu faisait craquer les arbres. François se leva, frissonnant, incapable de rester là plus longtemps, se sentant presque défaillir. On n'entendait plus rien, ni la voix des chiens ni le son des cors, tout était muet par l'invisible horizon; et ce silence morne du soir glacé avait quelque chose d'effrayant et d'étrange.
Il saisit dans ses mains de colosse le grand corps de Jean, le dressa et le coucha en travers sur la selle pour le reporter au château; puis il se remit en marche "doucement, l'esprit troublé comme s'il était gris, poursuivi par des images horribles et surprenantes.
Et, brusquement, dans le sentier qu'envahissait la nuit, une grande forme passa. C'était la bête. Une secousse d'épouvante agita le chasseur;
quoique chose de froid, comme une goutte d'eau, lui glissa le long* des reins, et il fît, ainsi qu'un moine hanté du diable, un grand signe de croix, éperdu à ce retour brusque de l'effrayant rôdeur. Mais ses yeux retombèrent sur le corps inerte couché devant lui, et soudain, passant brusquement de la crainte à la colère, il frémit d'une rage désordonnée.
Alors il piqua son cheval et s'élança derrière le ïoup.
Il le suivait par les taillis, les ravines et les futaies, traversant des bois qu'il ne reconnaissait plus, l'œil fixé sur la tache blanche qui fuyait dans la nuit descendue sur la terre.
Son cheval aussi semblait animé d'une force et d'une ardeur inconnues. Il galopait le cou tendu, droit devant lui, heurtant aux arbres, aux rochers, la tête et les pieds du mort jeté en travers sur la selle. Les ronces arrachaient les cheveux ; le front, battant les troncs énormes, les éclaboussait de sang; les éperons déchiraient des lambeaux l'écorce.
Et soudain, l'animai et le cavalier sortirent de la forêt et se ruèrent dans un vallon, comme la aine apparaissait au-dessus des monts. Ce vallon btait pierreux, fermé par des roches énormes, sans issue possible; et le loup acculé se retourna.
François alors poussa un hurlement de joie que tas échos répétèrent comme un roulement de ton-' nerre, et il sauta de cheval, son coutelas à la main.
La bête hérissée, le dos rond, l'attendait; ses yeux luisaient comme deux étoiles. Mais, avant de livrer bataille, le fort chasseur, empoignant son frère, l'assit sur une roche, et, soutenant avec des pierres sa tête qui n'était plus qu'une tache de sang*, il lui cria dans les oreilles, comme s'il eût été sourd : « Regarde, Jean, regarde ça! »
Puis il se jet? sur le monstre. Il se sentait fort à culbuter une montagne, à broyer des pierres dans ses mains. La bUu le voulut mordre, cherchant à fouiller 1; --entre; mais il l'avait saisie par le cou, sans même se "servir de son arme, et il l'étranglait doucement, écoutant s'arrêter les souffles de sa gorge et les battements de son cœur. Et il riait, jouissant éperdument, serrant de plus en plus sa formidable étreinte, criant dans un délire de joie : « Regarde, Jean, regarde! » Toute résistance cessa; le corps du loup devint flasque. Il était mort.
Alors François, le prenant à pleins bras, l'emporta et le vint jeter aux pieds de l'aîné en répétant d'une voix attendrie : « Tiens, tiens, tiens, mon petit Jean, le voilà! »
Puis il replaça sur sa selle les deux cadavres l'un sur l'autre ; et il se remit en route.
Il rentra au château, riant et pleurant, comme Gargantua à la naissance de Pantagruel, poussant des cris de triomphe et trépig-nant d'allégresse en racontant la mort de l'animal, et gémissant et s'arrachant la barbe en disant celle de son frère.
Et souvent, plus tard, quand il reparlait de ce jour, il prononçait, les larmes aux yeux: « Si seulement ce pauvre Jean avait pu me voir étrangler l'autre, il serait mort content, j'en suis sûr! »
La veuve de mon aïeul inspira à son fils orphelin l'horreur de la chasse, qui s'est transmise de père an fils jusqu'à moi.
Le marquis d'Arville se tut. Quelqu'un demanda:
— Cette histoire est une lég*ende, n'est-ce pas? Et le conteur répondit :
— Je vous jure qu'elle est vraie d'un bout à l'autre.
Alors une femme déclara d'une petite voixdouce :
— C'est ég*al, c'est beau d'avoir des passions Pareilles.
À René Maizeroy.
lis se promenaient, les deux vieux amis, dans le jardin tout fleuri où le gai Printemps remuait de la vie.
L'un était Sénateur, et l'autre de l'Académie française, graves tous deux, pleins de raisonnements très logiques mais solennels, gens d^ marque et de réputation.
Ils parlotèrent d'abord de politique, échangeant des pensées, non pas sur des Idées, mais sur des hommes : les personnalités, en cette matière, primant toujours la Raison. Puis ils soulevèrent quelques souvenirs ; puis ils se turent, continuant
à marcher côte à cùte, tout amollis par la tiédeur de l'air.
Une grande corbeille de ravenelles exhalait des souffles sucrés et délicats ; un tas de fleurs de toute race et de toute nuance jetaient leurs odeurs dans la brise, tandis qu'un faux-ébénier, vêtu de grappes jaunes, éparpillait au vent sa fine poussière, une fumée d'or qui sentait le miel et qui portait, pareille aux poudres caressantes des parfumeurs, sa semence embaumée à travers l'espace.
Le sénateur s'arrêta, huma le nuag*e fécondant qui flottait, considéra l'arbre amoureux resplendissant comme un soleil et dont les germes s'envolaient. Et il dit : « Quand on song'e que ces imperceptibles atomes, qui sentent bon, vont créer des existences à des centaines de lieues d'ici, vont faire tressaillir les fibres et les sèves d'arbres femelles et produire des êtres à racines, naissant d'un g'erme comme nous, mortels comme nous, et qui seront remplacés par d'autres êtres de même essence, comme nous toujours 1 »
Puis, planté devant l'ébénier radieux dont les parfums vivifiants se détachaient à tous les frissons de l'air, M. le sénateur ajouta : «Ah! mon gaillard e'il te fallait faire le compte de tes enfants, tu serais bigrement embarrassé. En voilà un qui
fes exécute facilement et qui les lâche sans remords, et qui ne s'en inquiète g^uère. »
L'académicien ajouta: « Nous en faisons autant, mon ami. »
Le sénateur reprit : « Oui, je ne le nie pas, nous les lâchons quelquefois, mais nous le savons au moins, et cela constitue notre supériorité. »
Mais l'autre secoua la tête : « Non, ce n'est pas là ce que je veux dire ; voyez- vous, mon cher, il n'est g'uère d'homme qui ne possède des enfants igmorés, ces enfants dits de père inconnu, qu'il a faits, comme cet arbre reproduit, presque inconsciemment.
S'il fallait établir le compte des femmes que nous avons eues, nous serions, n'est-ce pas, aussi embarrassés que cet ébénier que vous interpelliez le serait pour numéroter ses descendants.
De dix-huit à quarante ans enfin, en faisant entrer en ligme les rencontres passagères, les contacts d'une heure, on peut bien admettre que nous avons eu des... rapports intimes avec deux ou trois cents femmes.
Eh bien, mon ami, dans ce nombre êtes- vous sûr que vous n'en ayez pas fécondé au moins une, et que vous ne possédiez point sur le pavé, ou au bagne, un chenapan de fils qui vole et assassine les honnêtes g*ens, c'est-à-dire nous ; ou bien une
fille dans quelque mauvais lieu; ou peut-être, si elle a eu la chance d'être abandonnée par sa mère, cuisinière en quelque famille.
Songez en outre que presque toutes les femmes que nous appelons publiques possèdent un ou deux enfants dont elles ignorent le père, enfants attrapés dans le hasard de leurs étreintes à dix ou vingt francs. Dans tout métier on fait la part des profits et pertes. Ces rejetons-là constituent les « pertes » de leur profession. Quels sont les générateurs? — Vous, — moi, — nous tous, les hommes dits comme il faut! Ce sont les résultats de nos joyeux dîners d'amis, de nos soirs de gaîté, de ces heures où notre chair contente nous pousse aux accouplements d'aventure.
Les voleurs, les rôdeurs, tous les misérables, enfin, sont nos enfants. Et cela vaut encore mieux pour nous que si nous étions les leurs, car ils reproduisent aussi, ces gredins-làl
Tenez, j'ai, pour ma part, sur la conscience, une très vilaine histoire que je veux vous dire. C'est pour moi un remords incessant, plus que cela, c'est un doute continuel, une inapaisable incertitude qui, parfois, me torture horriblement.
A l'âge de vingt-cinq ans, j'avais entrepris avec un de mes amis, aujourd'hui conseiller d'Etat, un voyage en Bretagne, à pied.
Après quinze ou vingt jours de marche forcenée, après avoir visité les Gotes-du-Nord et une partie du Finistère, nous arrivions à Douarnenez ; de là, en une étape, on gagna la sauvage pointe du Raz par la baie des Trépassés, et on coucha dans un village quelconque dont le nom finissait en of; mais, le matin venu, une fatigue étrange retint au lit mon camarade. Je dis au lit par habitude, car notre couche se composait simplement de deux bottes de paille.
Impossible d'être malade en ce lieu. Je le forçai donc à se lever, et nous parvînmes à Audierne vers quatre ou cinq heures du soir.
Le lendemain, il allait un peu mieux; on repartit; mais, en route, il fut pris de malaises intolérables, et c'est à grand'peine que nous pûmes atteindre Pont-Labbé.
Là, au moins, nous avions une auberge. Mon ami se coucha et le médecin, qu'on fit venir de Quimper, constata une forte fièvre, sans en déterminer la nature.
Connaissez-vous Pont-Labbé? — Non. — Eh bien, c'est la ville la plus bretonne de toute cette Bretagne bretonnante qui va de la pointe du Raz nu Morbihan, de cette contrée qui contient pessence des mœurs, des légendes, des coutumes bretonnes. Encore aujourd'hui, ce coin de pays
n'a presque pas changé. Je dis : encore mi <Thui, car j'y retourne à présent tous les ans. hélas!
Un vieux château baigne le pied de ses tours dans un grand étang* triste, triste, avec des vols d'oiseaux sauvages. Une rivière sort de là que les caboteurs peuvent remonter jusqu'à la ville. Et dans les rues étroites aux maisons antiques, les hommes portent le grand chapeau, le gilet brodé et les quatre vestes superposées : la première, grande comme la main, couvrant au plus les omoplates, et la dernière s'arrêtant juste au-dessus du fond de culotte.
Les filles, grandes, belles, fraîches, ont la poitrine écrasée dans un gilet de drap qui forme cuirasse, les étreint, ne laissant même pas deviner leur gorge puissante et martyrisée ; et elles sont coiffées d'une étrangle façon : sur les tempes, deux plaques brodées en couleur encadrent le visage, serrent les cheveux qui tombent ^en nappe derrière la tête, puis remontent se tasser au sommet du crâne sous un singulier bonnet, tissu souvent d'or ou d'argent.
La servante de notre auberge avait dix-huit ani au plus, des yeux tout bleus, d'un bleu pâle qua perçaient les deux petits points noirs de la pupille; et ses dents courtes, serrées, qu'elle mon-
trait sans cesse en riant, semblaient faites pour broyer du g*ranit.
Elle ne savait pas un mot de français, ne parlant que le breton, comme la plupart de ses compatriotes.
Or, mon ami n'allait guère mieux, et, bien qu'aucune maladie ne se déclarât, le médecin lui défendait de partir encore, ordonnant un repos complet. Je passais donc les journées près de lui, et sans cesse la petite bonne entrait, apportant soit mon dîner, soit de la tisane.
Je la lutinais un peu, ce qui semblait l'amuser, mais nous ne causions pas, naturellement, puisque nous ne nous comprenions point.
Or, une nuit, comme j'étais resté fort tard auprès du malade, je croisai, en- regagnant ma chambre, la fillette qui rentrait dans la sienne. C'était juste en face de ma porte ouverte; alors, brusquement, sans réfléchir à ce que je faisais, plutôt par plaisanterie qu'autrement, je la saisis à pleine taille, et, avant qu'elle fût revenue de sa stupeur, je l'avais jetée et enfermée chez moi. Elle me regardait, effarée, affolée, épouvantée, n'osant pas crier de peur d'un scandale, d'être jhassée sans doute par ses maîtres d'abord, et peut-être par son père ensuite.
J'avais fait cela en riant; mais, dès qu'elle fut
;hez moi, le désir de la posséder m'envahit. Ce fut une lutte longue et silencieuse, une lutte corps à corps, à la façon des athlètes, avec les bras tendus, crispés, tordus, la respiration essoufflée, la peau mouillée de sueur. Oh! elle se débattit vaillamment; et parfois nous heurtions un meuble, une cloison, une chaise ; alors, toujours enlacés, nous restions immobiles plusieurs secondes dans 3a crainte que le bruit n'eût éveillé quelqu'un ; puis nous recommencions notre acharnée bataille, moi l'attaquant, elle résistant.
Épuisée enfin, elle tomba; et je la pris brutalement, par terre, sur le pavé.
Sitôt relevée, elle courut à la porte, tira les verrous et s'enfuit.
Je la rencontrai à peine les jours suivants. Elle ne me laissait point l'approcher. Puis, comme mon camarade était guéri et que nous devions reprendre notre voyage, je la vis entrer, la veille de mon départ, à minuit, nu-pieds, en chemise, dans ma chambre où je venais de me retirer.
Elle se jeta dans mes bras, m etreignit passionnément, puis, jusqu'au jour, m'embrassa, me caressa, pleurant, sanglotant, me donnant enfin toutes les assur nces de tendresse et de désespoir qu'une femme peut nous donner quand elle ne sait pas notre 'langue.
Huit jours après, j'avais oublié cette aventure, commune et fréquente quand on voyage, les servantes d'auberge étant généralement destinées à, distraire ainsi les voyageurs.
Et je fus trente ans sans y songer et sans revenir à Pont-Labbé.
Or, en 1876, j'y retournai par hasard au cours d'une excursion en Bretagne, entreprise pour documenter un livre et pour bien me pénétrer des paysages.
Rien ne me sembla changé. Le château mouillait toujours ses murs grisâtres dans l'étang, à l'entrée de la petite ville; et l'auberge était la même quoique réparée, remise à neuf, avec un air plus moderne. En entrant, je fus reçu pardeux jeunes Bretonnes de dix-huit ans, fraîches et gentilles, encuirassées dans leur étroit gilet de drap, casquées d'argent avec les grandes plaques brodées sur les oreilles.
11 était environ six heures du soir. Je me mis à table pour dîner et, comme le patron s'empressait lui-même à me servir, la fatalité sans doute me fit dire : « Avez-vous connu les anciens maîtres de cette maison? J'ai passé ici une dizains de jours il y a trente ans maintenant. Je voiu parle de loin. »
11 répondit : oc C'étaient mes parents, monsieur» ■
t02 LA FEMME DE PAUL
Alors je lui racontai en quelle occasion je m'étais arrêté, comment j'avais été retenu par l'indisposition d'un camarade. Il ne me laissa pas achever.
« — Oh ! je me rappelle parfaitement. J'avais alors quinze ou seize ans. Vous couchiez dans la chambre du fond et votre ami dans celle dont j'ai fait la mienne, sur la rue. »
C'est alors seulement que le souvenir très vif de la petite bonne me revint. Je demandai : « — Vous rappelez-vous une gentille petite servante qu'avait alors votre père, et qui possédait, si ma mémoire ne me trompe, de jolis yeux bleus et des dents fraîches? »
Il reprit : « — Oui, monsieur; elle est morte en couches quelque temps après. »
Et, tendant la main vers la cour où un homme maigre et boiteux remuait du fumier, il ajouta : « — Voilà son fils. »
Je me mis à rire. « — Il n'est pas beau et ne ressemble guère à sa mère. Il tient du père sans doute. »
L'aubergiste reprit : « — Ça se peut bien ; mais on n'a jamais su à qui c'était. Elle est morte sans le dire et personne ici ne lui connaissait de g'alant. C'a été un fameux étonnement quand on a appris qu'elle était enceinte. Personne ne voulait le croire. »
J'eus une sorte de frisson désagréable, un de ces effleurements pénibles qui nous touchent le cœur, comme l'approche d'un lourd chagrin. Et je regardai l'homme dans la cour. Il venait maintenant de puiser de l'eau pour les chevaux et portait ses deux seaux en boitant, avec un effort douloureux de lajambe plus courte. Il e'tait déguenillé, hideusement sale, avec de longes cheveux jaunes tellement mêlés qu'ils lui tombaient comme des cordes sur les joues.
L'aubergiste ajouta : « — Il ne vaut pas grand' chose, c'a été g*ardé par charité dans la maison. Peut-être qu'il aurait mieux tourné si on l'avait élevé comme tout le monde. Mais que voulez-vous, monsieur? Pas de père, pas de mère, pas (L'argent! Mes parents ont eu pitié de l'enfant, mais ce n'était pas à eux, vous comprenez. »
Je ne dis rien.
Et je couchai dans mon ancienne chambre; et toute la nuit je pensai à cet affreux valet d'écurie en me répétant : « — Si c'était mon fils, pourtant? Aurais-je donc pu tuer cette fille et procréer cet être? » — C'était possible, enfin!
Je résolus de parler à cet homme et de connaître exactement la date de sa naissance. Une diftérence de deux mois devait m'arracher mes doutes.
Je le fis venir le lendemain. Mais il ne parlait
iOSr LA FEMME DE PAUL
pas le français non plus. Il avait l'air de ne rien comprendre d'ailleurs, ignorant absolument son âg*e qu'une des bonnes lui demanda de ma part. El il se tenait d'un air idiot devant moi, roulant son chapeau dans ses pattes noueuses et dégoûtantes, riant stupidement, avec quelque chose du rire ancien de la mère dans le coin des lèvres et dans le coin des yeux.
Mais le patron survenant alla chercher l'acte de naissance du misérable. Il était entré dans la vie huit mois et vingt-six jours après mon passage à Pont-Labbé, car je me rappelais parfaitement être arrivé à Lorient le 15 août. L'acte portait la mention : « Père inconnu ». La mère s'était appelée Jeanne Kerradec.
Alors mon cœur se mit à battre à coups pressés. Je ne pouvais plus parler tant je me sentais suffoqué; et je regardais cette brute dont les grands cheveux jaunes semblaient un fumier plus sordide que celui des bêtes; et le gueux, gêné par mon regard, cessait de rire, détournait la tête, cherchait à s'en aller.
Tout le jour j'errai le long de la petite rivière, en réfléchissant douloureusement. Mais à quoi bon réfléchir? Rien ne pouvait me fixer. Pendant des heures et des heures je pesais toutes les raisons bonnes ou mauvaises pour ou contre mes chances
de paternité, m'énervant en des suppositions inextricables, pour revenir sans cesse à la même horrible incertitude, puis à la conviction plus atroce encore que cet homme était mon fils.
Je ne pus dîner et je me retirai dans ma chambre. Je fus longtemps sans parvenir à dormir; puis le sommeil vint, un sommeil hanté de visions insupportables. Je voyais ce goujat qui me riait au nez, m'appelait « papa » ; puis il se changeait en chien et me mordait les mollets, et, j'avais beau me sauver, il me suivait toujours, et au lieu d'aboyer il parlait, m'injuriait; puis il comparaissait devant mes collègues de l'Académie réunis pour décider si j'étais bien son père; et l'un d'eux s'écriait : « C'est indubitable! Regardez donc comme il lui ressemble. » Et en effet je m'apercevais que ce monstre me ressemblait. Et je me réveillai avec cette idée plantée dans le crâne et avec le désir»fou de revoir l'homme pour décider si, oui ou non, nous avions des traits communs.
Je le joignis comme il allait à la messe (c'était un dimanche) et je lui donnai cent sous en le déviag'eant anxieusement. Il se remit à rire d'une ignoble façon, prit l'argent, puis, gêné de nouveau par mon œil, il s'enfuit après avoir bredouillé un motà peu près inarticulé, qui voulaitdire « merci », fia ns doute.
La journée se passa pour moi dans les mêmes angoisses que la veille. Vers le soir je fis venir l'hôtelier, et avec beaucoup de précautions, d'habiletés, de finesses, je lui dis que je m'intéressais à ce pauvre être si abandonné de tous et privé de tout, et que je voulais faire quelque chose pour lui.
Mais l'homme répliqua : « Oh! n'y songez pas, monsieur, il ne vaut rien, vous n'en aurez que du désagrément. Moi, je l'emploie à vider l'écurie, et c'est tout ce qu'il peut l'aire. Pour ça je le nourris et il couche avec les chevaux. Il ne lui en faut pas plus. Si vous avez une vieille culotte, donnez-la lui, mais elle sera en pièces dans huit jours. » Je n'insistai pas, me réservant d'aviser. Le gueux rentra le soir horriblement ivre, faillit mettre le feu à la maison, assomma un cheval à coups de pioche, et, en fin de compte, s'endormit dans la boue sous la pluie, gTàee a mes largesses. On me pria le lendemain de ne plus lui donner d'argent. L'eau-de vie le rendait furieux, et, dès qu'il avait deux sous en poche, il les buvait. L'aubergiste ajouta : « Lui donner de l'argent c'est vouloir sa mort. » Cet homme n'en avait jamais eu, absolument jamais, sauf quelques centimes jetés par les voyageurs, et il ne connaissait pas d'autre destination à ce métal que le cabaret.
Alors je passai des heures dans ma chambre, avec un livre ouvert que je semblais lire, mais ne faisant autre chose que de regarder cette brute, mon fils! mon fils! en tâchant de découvrir s'il avait quelque chose de moi. A force de chercher je crus reconnaître des lignes semblables dans le front et à la naissance du nez, et je fus bientôt convaincu d'une ressemblance que dissimulaient rhabillement différent et la crinière hideuse de l'homme.
Mais je ne pouvais demeurer plus longtemps sans devenir suspect, et je partis, le cœur broyé, après avoir laissé à l'aubergiste quelque arguent pour adoucir l'existence de son valet.
Or, depuis six ans, je vis avec cette pensée, cette horrible incertitude, ce doute abominable. Et, chaque année, une force invincible me ramène à Pont-Labbé. Chaque année je me condamne à ce supplice de voir cette brute patauger dans son fumier, de m'imaginer qu'il me ressemble, de chercher, toujours en vain, à lui être secourable. Et chaque année je reviens ici, plus indécis, plus torturé, plus anxieux.
J'ai essayé de le faire instruire. Il est idiot, sans ressource.
J'ai essayé de lui rendre la vie moins pénible. Il est irrémédiablement ivrogne et emploie à boiro
tout l'arg-ent qu'on lui donne; et il sait fort bien vendre ses habits neufs pour se procurer de l'eaude-vie.
J'ai essayé d'apitoyer sur lui son patron pour qu'il le ménageât, en offrant toujours de l'argent. L'auberg'isfe, étonné à la fin, m'a répondu fort sagement : « Tout ce que vous ferez pour lui, monsieur, ne servira qu'à le perdre. Il faut le tenir comme un prisonnier. Sitôt qu'il a du temps ou du bien-être, il devient malfaisant. Si vous voulez faire du bien, ça ne manque pas, allez, les enfants abandonnés, mais choisissez-en un qui réponde à votre peine. »
Que dire à cela?
Et si je laissais percer un soupçon des doutes qui me torturent, ce crétin, certes, deviendrait malin pour m'exploiter, me compromettre, me perdre. Il me crierait « papa » comme dans mon rêve.
Et je me dis que j'ai tué la mère et perdu cet être atrophié, larve d'écurie, éclose et poussée dans le fumier, cet homme qui, élevé comme d'autres, aurait été pareil aux autres.
Et vous ne vous fîg'urez pas la sensation étrange, confuse et intolérable que j'éprouve en face de lui, en songeant que cela est sorti de moi, qu'il tient à moi par ce lien intime qui lie le fils au père, que
grâce aux terribles lois de l'hérédité, il est moi par mille choses, par son sang- et par sa chair, et qu'il a jusqu'aux mêmes germes de maladies, aux mômes ferments de passions.
Et j'ai sans cesse un inapaisable et douloureux besoin de le voir ; et sa vue me fait horriblement souffrir; et de ma fenêtre, là-bas, je le reg-arde pendant des heures remuer et charrier les ordures des bêtes, en me répétant : « C'est mon fils. »
Et je sens, parfois, d'intolérables envies de l'embrasser. Je n'ai même jamais touché sa main sordide.
L'académicien se tut. Et son compagnon, l'homme politique, murmura : « Oui, vraiment, nous devrions bien nous occuper un peu plus des enfants qui n'ont pas de pèie. »
Et un souffle de vent traversant, le grand arbre jaune secoua ses grappes, enveloppa d'une nuée sodorante et fine les deux vieillards qui la respi rèrent à longs traits.
Et le sénateur ajouta : « C'est bon vraiment d'avoir ving«t-cinq ans, et même de faire deenfants comme ça. »
Mme DE X... A. Mme DE Z...
Etretat, vendredi.
Ma chère tante,
Je viens vers vous tout doucement. Je serai aux Fresnes le 2 septembre, veille de l'ouverture de la chasse que je tiens à ne pas manquer, pour taquiner ces messieurs. Vous êtes trop bonne, ma tante, et vous leur permettez ce jour-là, quand vous êtes seule avec eux, de dîner sans habit et sans s'être rasés en rentrant, sous prétexte de fatigue.
Aussi sont-ils enchantés quand je ne suis pas là. Mais j'y serai, et je passerai la revue, comme un général, à l'heure du dîner; et si j'en trouve un
seul un peu négligé, rien qu'un peu, je l'enverrai à la cuisine, avec les bonnes.
Les hommes d'aujourd'hui ont si peu d'égards et de savoir-vivre qu'il faut se montrer toujours sévère. C'est vraiment le règne de la goujaterie. Quand ils se querellent entre eux, ils se provoquent avec des injures de portefaix, et, devant nous, ils se tiennent beaucoup moins bien que nos domestiques. C'est aux bains de mer qu'il faut voir cela. Ils s'y trouvent en bataillons serrés et on peut les juger en masse. Oh! les êtres grossiers qu'ils
Sulltl
Figurez-vous qu'en chemin de fer, un d'eux, un monsieur qui semblait bien, au premier abord, grâce à son tailleur, a retiré délicatement ses bottes pour les remplacer par des savates. Un autre, un vieux qui doit être un riche parvenu (ce sont les plus mal élevés), assis en face de moi, a posé délicatement ses deux pieds sur la banquette, à mon côté. C'est admis.
Dans les villes d'eaux, c'est un déchaînement de grossièreté. Je dois ajouter une chose : ma révolte tient peut-être à ce que je ne suis point habituée à fréquenter communément les gens qu'on coudoie ici, car leur genre me choquerait moins si je l'observais plus souvent.
Dans le bureau de l'hôtel, je fus presque ren-
CORRESPONDANCE Ml
Versée par un jeune homme qui prenait sa clef pardessus ma tête. Un autre me heurta si fort, sans dire « pardon », ni se découvrir, en sortant d'un bal au Casino, que j'en eus mal dans la poitrine. Voilà comme ils sont tous. Regardons-les aborder les femmes sur la terrase, c'est à peine s'ils saluent, ils portent simplement la main à leur couvre-chef. Du reste, comme ils sont tous chauves, cela vaut mieux.
Mais il est une chose qui m'exaspère et me choque par-dessus tout, c'est la liberté qu'ils prennent de parler en public, sans aucune espèce de précaution, des aventures les plus révoltantes. Quand deux hommes sont ensemble, ils se racontent, avec les mots les plus crus et les réflexions les plus abominables, des histoires vraiment horribles, sans s'inquiéter le moins du monde si quelque oreille de femme est à portée de leur voix. Hier, sur la plage, je fus contrainte de changer de place pour ne pas être plus longtemps la confidente involontaire d'une anecdote graveleuse, dite en termes si violents que je me sentfi* humiliée autant qu'indignée d'avoir pu entendre rrela. Le plus élémentaire savoir-vivre ne devrait & pas leur apprendre à parler bas de ces chose' de notre voisinage?
Étreta.t est, en outre, le pays des cancans e
partant, la patrie des commères. De cinq à sept heures on les voit errer en quête de médisances qu'elles transportent de groupe en groupe. Comme vous me le disiez, ma chère tante, le potin est un sig*ne de race des petites gens et des petits esprits. Il est aussi la consolation des femmes qui ne sont plus aimées ni courtisées. Il me suffît de regarder celles qu'on désigne comme les plus cancanières pour être persuadée que vous ne vous trompez pas.
L'autre jour j'assistai à une soirée musicale au Casino, donnée par une remarquable artiste, Mme Masson, qui chante vraiment à ravir. J'eus l'occasion d'applaudir encore l'admirable Coquelin, ainsi que deux charmants pensionnaires du Vaudeville, M... et Meillet. Je pus, en cette circonstance, voir tous les baigneurs réunis cette année sur cette plage. 11 n'en est pas beaucoup de marque.
Le lendemain, j'allai déjeuner à Yport. J'aperçus un homme barbu qui sortait d'une grande maison en forme de citadelle. C'était le peintre Jean-Paul Laurens. Il ne lui suffit pas, paraît-il d'emmurer ses personnages, il tient à s'emmurer lui-même.
Puis je me trouvai assise sur le g-alet à côté d'un homme encore jeune, d'aspect doux et fin, d'allure
calme, qui lisait des vers. Mais il les lisait avec une telle attention, une telle passion, dirai-je, qu'il ne leva pas une seule fois les yeux sur moi. Je fus un peu choque'e; et je demandai au maître baigneur, sans paraître y prendre garde, le nom de ce monsieur. En moi je riais un peu de ce liseu. de rimes; il me semblait attardé, pour un homme. C'est là, pensai-je, un naïf. Eh bien, ma tante, à présent, je raffole de mon inconnu. Figure-toi qu'il s'appelle Sully Prudhomme. Je retournai m'asseoir auprès de lui pour le considérer tout à mon aise. Sa figure a surtout un grand caractère de tranquillité et de finesse. Quelqu'un étant venu le trouver, j'entendis sa voix qui est douce, presque timide. Celui-là, certes, ne doit pas crier de grossièretés en public, ni heurter des femmes sans s'excuser. Il doit être un délicat, mais un délicat presque maladif, un vibrant. Je tâcherai, cet hiver, qu'il me soit présenté.
Je ne sais plus rien, ma chère tante, et je vous quitte en hâte, l'heure de la poste me pressant. Je baise vos mains et vos joues.
Votre nièce dévouée, Berthe de X...
P.S. — Je dois cependant ajouter, pour la .ification de la politesse française, que nos uomna-
:i9 LA FEMME DE PAUL
triotes sont en voyage des modèles de savoir-vivre en comparaison des abominables Anglais qui semblent avoir été élevés par des valets d'écurie, tant ils prennent soin de ne se gêner en rien et de toujours gêner leurs voisins.
Madame de Z... a Madame de X...
Les Fresnes, samedi.
Ma chère petite, tu me dis beaucoup de choses pleines de raison, ce qui n'empêche que tu as tort. Je fus, comme toi, très indignée autrefois de l'impolitesse des hommes que j'estimais me manquer sans cesse; mais en vieillissant et en songeant à tout, et en observant sans y mêler du mien, je me suis aperçue de ceci : que si les hommes ne sont pas toujours polis, les femmes, par contre, sont toujours d'une inqualifiable grossièreté.
Nous nous croyons tout permis, ma chérie, et estimons en même temps que tout nous est dû, et nous commettons à cœur joie des actes dépourvus
de ce savoir-vivre élémentaire dont tu parles avec passion.
Je trouve maintenant, au contraire, que les hommes ont pour nous beaucoup d'égards, relativement à nos allures envers eux. Du reste, mignonne, les hommes doivent être, et sont, ce que nous les faisons. Dans une société où les femmes seraient toutes de vraies grandes dames, tous les hommes deviendraient des gentilshommes.
Voyons, observe et réfléchis.
Vois deux femmes qui se rencontrent dans la rue ; quelle attitude! quels regards de dénigrement, quels mépris dans le coup d'œil! Quel coup de tête de haut en bas pour toiser et condamner! Et si le trottoir est étroit, crois-tu que l'une cédera le pas, demandera pardon? Jamais! Quand deux hommes se heurtent en une ruelle insuffisante, tous deux saluent et s'efïacent en même temps; tandis que, nous autres, nous nous précipitons ventre à ventre, nez à nez, en nous dévisageant avec insolence.
Vois deux femmes se connaissant qui se rencontrent dans un escalier devant la porte d'une amie que l'une vient de voir et que l'autre va visiter. Elles se mettent à causer en obstruant toute 1s largeur du passage. Si quelqu'un monte derrière elles, homme ou femme, crois-tu qu'elles se dérangeront d'un demi-pied? Jamais! jamais!
J'attendis, l'hiver dernier, vingt-deux minutes, montre en main, à la porte d'un salon. Et derrière moi deux messieurs attendaient aussi sans paraître prêts à devenir enragés, comme moi. C'est qu'ils étaient habitués depuis longtemps à nos inconscientes insolences.
L'autre jour, avant de quitter Paris, j'allai dîner, avec ton mari justement, dans un restaurant des Champs-Elysées pour prendre le frais. Toutes les tables étaient occupées. Le garçon nous pria d'attendre.
J'aperçus alors une vieille dame de noble tournure qui venait de payer sa carte et qui semblait prête à partir. Elle me vit, me toisa et ne bougea point. Pendant plus d'un quart d'heure elle resta là, immobile, mettant ses gants, parcourant du regard toutes les tables, considérant avec quiétude ceux qui attendaient comme moi. Or, deux jeunes gens qui achevaient leur repas m'ayant vue à leur tour, appelèrent en hâte le garçon pour régler leur note et m'offrirent leur place tout de suite, s'obstinant même à attendre debout leur monnaie. Et songe, ma belle, que je ne suis plus jolie, comme toi, mais vieille et blanche.
C'est à nous, vois-tu, qu'il faudrait enseigner la politesse ; et la besogne serait si rude qu'Hercule n'y suffirait pas.
Tu me parles d'Étretat et des gens qui potïnent sur cette gentille plage. C'est un pays fini, perdu pour moi, mais dans lequel je me suis autrefois bien amusée.
Nous étions là quelques-uns seulement, des gens du monde, du vrai monde, et des artistes, fraternisant. On ne cancanait pas, alors.
Or, comme nous n'avions point l'insipide Casino où l'on pose, où l'on chuchote, où l'on danse bêtement, où l'on s'ennuie à profusion, nous cherchions de quelle manière passer gaiement nos soirées. Or3 devine ce qu'imagina l'un de nos maris ? Ce fut d'aller danser, chaque nuit, dans l'une des fermes des environs.
On partait en bande avec un orgue de Barbarie dont jouait d'ordinaire le peintre Le Poittevin, coiffé d'un bonnet de coton. Deux hommes portaient des lanternes. Nous suivions en procession, riant et bavardant comme des folles.
On réveillait le fermier, les servantes, les valets. On se faisait même faire de la soupe à l'oig\ (horreur !) et l'on dansait sous les pommiers, au son de la boîte à musique. Les coqs réveillés chantaient dans la profondeur des bâtiments ; les chevaux s'agitaient dans la litière des écuries. Le vent frais de la campagne nous caressait les joues, plein d'odeurs d'herbes et de moissons counées.
Que c'est loin ! que c'est loin ! voilà trente ans de cela !
Je ne veux pas, ma chérie, que tu viennes pour l'ouverture delà chasse. Pourquoi gâter la joie de nos amis, en leur imposant des toilettes mondaines en ce jour de plaisir campagnard et violent ? C'est ainsi qu'on gâte les hommes, petite.
Je t'embrasse.
Ta vieille tante, Geneviève de Z...
A Pierre Seeourcelîe.
Mon cher ami, tu n'y comprends rien? et je le conçois. Tu me crois devenu fou? Je le suis peutêtre un peu, mais non pas pour les raisons que tu supposes.
Oui. Je me marie. Voilà.
Et pourtant mes idées et mes convictions n'ont pas changé. Je considère l'accouplement léguai comme une bêtise. Je suis certain que huit mari? sur dix sont cocus. Et ils ne méritent pas moins pour avoir eu l'imbécillité d'enchaîner leur vie,cfa renoncer à l'amour libre, la seule chose gaie e( bonne au monde, de couper l'aile à la fan-
taisie qui nous pousse sans cesse à toutes les femmes, etc., etc. Plus que jamais je me sens incapable d'aimer une femme parce que j'aimerai toujours trop toutes les autres. Je voudrais avoir mille bx^as, mille lèvres et mille... tempéraments pour pouvoir étreindre en même temps une armée de ces êtres charmants et sans importance.
Et cependant je me marie.
J'ajoute que je ne connais g^uère ma femme de demain. Je l'ai vue seulement quatre ou cinq fois. Je sais qu'elle ne me déplaît point ; cela me suffit pour ce que j'en veux faire. Elle est petite, blonde et grasse. Après-demain, je désirerai ardemment une femme grande, brune et mince.
Elle n'est pas riche. Elle appartient à une famille moyenne. C'est une jeune fille comme on en trouve à la grosse, bonnes à marier, sans qualités et sans défauts apparents, dans la bourgeoisie ordinaire. On dit d'elle : « M"0 Lajolle est bien gentille. » On dira demain : « Elle est fortg-entille, MmoRaymon ». Elle appartient enfin à la légion des jeunes filles honnêtes « dont on est heureux défaire sa femme » jusqu'au jour où on découvre qu'on préfère justement toutes les autres femmes à celle qu'on a choisie.
Alors pourquoi me marier, diras-tu ?
J'ose à peine t'avouer l'étrange et invraisem-
blable raison qui me pousse à cet acte insensé,
Je me marie pour n'être pas seul !
Je ne sais comment dire cela, comment me faire comprendre. Tu as pitié de moi, et tu me mépriseras, tant mon état d'esprit est misérable.
Je ne veux plus être seul, la nuit. Je veux sentir un être près de moi, contre moi, un être qui peut parler, dire quelque chose, n'importe quoi.
Je veux pouvoir briser son sommeil ; lui poser une question quelconque brusquement, une question stupide pour entendre une voix, pour sentir habitée ma demeure, pour sentir une âme en éveil, un raisonnement en travail, pour voir, allumant brusquement ma bougie, une figure humaine à mon côté.,., parce que... (je n'ose pas avouer cette honte)... parce que j'ai peur, tout seul.
Oh ! tu ne me comprends pas encore.
Je n'ai pas peur d'un danger. Un homme entrerait, je le tuerais sans frissonner. Je n'ai pas peur des morts ; je crois à l'anéantissement définitif de chaque être qui disparaît !
Alors !... oui. Alors !.<. Eh bien ! j'ai peur de moi ! j'ai peur de la peur ; peur des spasmes de mon esprit qui s'affole, peur de cette horrible sensation de la terreur incompréhensible.
Ris si tu veux. Gela est affreux, inguérissable.
J'ai peur des murs, des meubles, des objets fami liers qui s'animent, pour moi, d'une sorte de vie animale. J'ai peur surtout du trouble horrible de ma pensée, de ma raison qui m'échappe brouillée, dispersée par une mystérieuse et invisible angoisse.
Je sens d'abord une vague inquiétude qui me passe dans l'âme et me fait courir un frisson sur la peau. Je regarde autour de moi. Rien ! Et jô voudrais quelque chose ! Quoi ? Quelque chose de compréhensible. Puisque j'ai peur uniquement parce que je ne comprends pas ma peur.
Je parle! j'ai peur de ma voix. Je marche! j'ai peur de l'inconnu de derrière la porte, de derrière le rideau, de dans l'armoire, de sous le lit. Et pourtant je sais qu'il n'y a rien nulle part.
Je me retourne brusquement parce que j'ai peur de ce qui est derrière moi, bien qu'il n'y ait rien et que je le sache.
Je m'agite, je sens mon effarement grandir; et je m'enferme dans ma chambre ; et je m'enfonce dans mon lit, et je me cache sous mes draps ; et blotti, roulé comme une boule, je ferme les yeux désespérément, et je demeure ainsi pendant un temps infini avec cette pensée que ma bougie demeure allumée sur ma table de nuit et qu'il faudrait pourtant l'éteindre. Et je n'ose pas.
lui;? 120
N'est-ce pas affreux d'être ainsi I
Autrefois je n'éprouvais rien de cela. Je rentrais tranquillement. J'allais et je venais en mon logis sans que rien troublât la sérénité de mon âme. Si Ton m'avait dit quelle maladie de peur invraisemblable, stupide et terrible, devait me saisir un jour, j'aurais bien ri; j'ouvrais les portes dans l'ombre avec assurance; je me couchais lentement, sans pousser les verrous, et je ne me relevais jamais au milieu des nuits pour m'assurer que toutes les issues de ma chambre étaient fortement closes.
Cela a commencé l'an dernier d'une singulière façon.
C'était en automne, par un soir humide. Quand ma bonne fut partiev après mon dîner, je me demandai ce que j'allais faire. Je marchai quelque temps à travers ma chambre. Je me sentais las, accablé sans raison, incapable de travailler, sans force même pour lire. Une pluie fine mouillait les vitres; j'étais triste, tout pénétré par une de ces tristesses sans causes qui vous donnent envie de pleurer, qui vous font désirer de parler à n'importe qui pour secouer la lourdeur de notre pensée.
Je me sentais seul. Mon logis me paraissait vide comme il n'avait jamais été. Une solitude infinie et navrante m'entourait. Que faire? Je m'assis. Alors une impatience nerveuse me courut dans les
jambes. Je me relevai, et je me remis à mnr/her. J'avais peut-être aussi un peu de fièvre, car mes mains, que je tenais rejointes derrière mon dos, comme on fait souvent quand on se promène a\ lenteur, se brûlaient l'une à l'autre, et je le remarquai. Puis soudain un frisson de froid me courut dans le dos. Je pensai que l'humidité du dehors entrait chez moi, et l'idée de faire du feu me vint. J'en allumai ; c'était la première fois de l'année. Et je m'assis de nouveau en regardant la flamme. Mais bientôt l'impossibilité de rester en place me fit encore me relever, et je sentis qu'il fallait m aller, me secouer, trouver un ami.
Je sortis. J'allai chez trois camarades que je ne rencontrai pas; puis, je gagnai le boulevard, décidé à découvrir une personne de connaissance.
II faisait triste partout. Les trottoirs trempés luisaient. Une tiédeur d'eau, une de ces tiédeurs qui vous glacent par frissons brusques, une tiédeur pesante de pluie impalpable accablait la rue, semblait lasser et obscurcir la flamme du gaz.
J'allais d'un pas mou, me répétant : «Je ne trou verai personne avec qui causer. »
J'inspectai plusieurs fois les cafés, depuis la Madeleine jusqu'au faubourg Poissonnière. Des gens tristes, assis devant des tables, semblaient n'avoir pas même la force de finir leurs consommations.
J'errai longtemps ainsi, et vers minuit, je nie mis en route pour rentrer chez moi. J'étais fort calme, mais fort las. Mon concierge, qui se couche avant onze heures, m'ouvrit tout de suite, contrairement à son habitude; et je pensai : « Tiens, un autre locataire vient sans doute de remonter. »
Quand je sors de chez moi, je donne toujours à ma porte deux tours de clef. Je la trouvai simplement tirée, et cela me frappa. Je supposai qu'on m'avait monté des lettres dans la soirée.
J'entrai. Mon feu brûlait encore et éclairait même un peu l'appartement. Je pris une bougie pour aller l'allumer au foyer, lorsqu'en jetant les yeux devant moi, j'aperçus quelqu'un assis dans mon fauteuil, et qui se chauffait les pieds en me tournant le dos.
Je n'eus pas peur, oh! non,vpas le moins du monde. Une supposition très vraisemblable me traversa l'esprit; celle qu'un de mes amis était venu pour me voir. La concierge, prévenue par moi à ma sortie, avait dit que j'allais rentrer, avait prêté sa clef. Et toutes les circonstances de mon retour, en une seconde, me revinrent à la pensée : le cordon tiré tout de suite, ma porte seulement poussée.
.Mon ami, dont je ne voyais que les cheveux, s'était endormi devant mon feu en m'attendant, et je m'avançai pour le réveiller. Je le voyais
parfaitement, un de ses bras pendant à droite; ses pieds étaient croisés l'un sur l'autre; sa tête, penchée un peu sur le côté gauche du fauteuil, indiquait bien le sommeil. Je me demandais : Qui est-ce? On y voyait peu d'ailleurs dans la pièce. J'avançai la main pour lui toucher l'épaule!...
Je rencontrai le bois du siège! Il n'y avait plus personne. Le fauteuil était vide!
Quel sursaut, miséricorde!
Je reculai d'abord comme si un danger terrible eût apparu devant moi.
Puis je me retournai, sentant quelqu'un derrière mon dos; puis, aussitôt, un impérieux besoin de revoir le fauteuil me fit pivoter encore une fois. Et je demeurai debout, haletant d'épouvante, tellement éperdu que je n'avais plus une pensée, prêt à tomber.
Mais je suis un homme de sang-froid, et tout de suite la raison me revint. Je songeai : « Je viens d'avoir une hallucination, voilà tout. » Et je réfléchis immédiatement sur ce phénomène. La pensée va vite dans ces moments-là.
J'avais eu une hallucination — c'était là un fait incontestable- Or, mon esprit était demeuré tout le temps lucide, fonctionnant régulièrement et logiquement. Il n'y avait donc aucun trouble du côté du cerveau. Les yeux seuls s'étaient trompés,
avaient trompé ma pensée. Les yeux avaient eu une vision, une de ces visions qui font croire aux miracles les gens naïfs. C'était là un accident nerveux de l'appareil optique, rien de plus, un peu de congestion peut-être.
Et j'allumai ma bougie. Je m'aperçus, en me baissant vers le feu, que je tremblais, et je me relevai d'une secousse, comme si on m'eût touché par derrière.
Je n'étais point tranquille assurément.
Je fis quelques pas; je parlai haut. Je chantai à mi-voix quelques refrains.
Puis je fermai la porte de ma chambre à double tour, et je me sentis un peu rassuré. Personne ne pouvait entrer, au moins.
Je m'assis encore et je réfléchis longtemps à mon aventure; puis je me couchai, et je soufflai ma lumière.
Pendant quelques minutes, tout alla bien. Jt. restais sur le dos, assez paisiblement. Puis le besoin me vint de regarder dans ma chambre ; et je me mis sur le côté.
Mon feu n'avait plus que deux ou trois tisons rouges qui éclairaient juste les pieds du fauteuil; et je crus revoir l'homme assis dessus.
J'enflammai une allumette d'un mouvement rapide. Je m'étais trompé, je ne voyais plus rien.
Je me levai, cependant, et j'allai cacher le fauteuil derrière mon lit.
Puis je refis l'obscurité et tâchai de m'endormir. Je n'avais pas perdu connaissance depuis plus de cinq minutes, quand j'aperçus en songe, et neî ment comme dans la réalité, toute la scène de la soirée. Je me réveillai éperdûment, et, ayant éclairé mon logis, je demeurai assis dans mon lit, sans oser même essayer de redormir.
Deux fois cependant le sommeil m'envahit, malgré moi, pendant quelques secondes. Deux fois je revis la chose. Je me croyais devenu fou.
Quand le jour parut, je me sentis guéri et je sommeillai paisiblement jusqu'à midi.
C'était fini, bien fini. J'avais eu la fièvre, le cauchemar, que sais-je? J'avais été malade, enfin. Je me trouvai néanmoins fort bête.
Je fus très gai ce jour-là. Je dînai au cabaret ; j'allai voir le spectacle, puis je me mis en chemin pour rentrer. Mais voilà qu'en approchant de ma maison une inquiétude étrange me saisit. J'avais peur de le revoir, lui. Non pas peur de lui, non pas peur de sa présence, à laquelle je ne croyais point, mais j'avais peur d'un trouble nouveau de mes yeux, peur de l'hallucination, peur de l'épouvante qui me saisirait.
Pendant plus d'une heure, j'errai de long en
large sur le trottoir; puis je me trouvai trop im.be'cile à la fin et j'entrai. Je haletais tellement que je ne pouvais plus monter mon escalier. Je resta encore plus de dix minutes devant mon logement sur le palier, puis, brusquement, j'eus un élan de courag'e, un roidissement de volonté. J'enfonçai ma clef; je me précipitai en avant une bougie à la main, je poussai d'un coup de pied la porte entrebâillée de ma chambre et je jetai un regard effaré vers la cheminée. Je ne vis rien. — Ali!...
Quel soulagement! Quelle joie! Quelle délivrance! J'allais et je venais d'un air gaillard. Mais je ne me sentais pas rassuré; je me retournais par sursauts; l'ombre des coins m'inquiétait.
Je dormis mal, réveillé sans cesse par des bruits imaginaires. Mais je ne le vis pas. Non. C'était fiai!
Depuis ce jour-là j'ai peur tout seul, la nuit. Je la sens là, près de moi, autour de moi, la vision. Elle ne m'est point apparue de nouveau. Oh nonl Et qu'importe, d'ailleurs, puisque je n'y crois pas, puisque je sais que ce n'est rien!
Elle me g'êne cependant parce que j'y pense sans cesse. — Une main pendait du côté droit, sa tête était penchée du côté gauche comme celle d'un homme qui dort... Allons, assez, nom de Dieu! je n'y veux plus songer 1
Qu'est-ce que cette obsession, pourtant? Pourquoi cette persistance? Ses pieds étaient toul près du feu!
Il me hante, c'est fou, mais c'est ainsi. Qui, II? Je sais bien qu'il n'existe pas, que ce n'est rien! Il n'existe que dans mon appréhension, quedans ma crainte, que dans mon angoisse! Allons, assez!
Oui, mais j'ai beau me raisonner, me roidir, je ne peux plus rester seul chez moi, parce qu'il y est. Je ne le verrai plus, je le sais, il n<? se montrera plus, c'est fiui cela. Maïs il y est tout de même, dans ma pensée. Il demeure invisible, cela n'empêche qu'il y soit. Il est derrière les portes, dans l'armoire fermée, sous le lit, dans tous les coins obscurs, dans toutes les ombres. Si je tourne la porte, si j'ouvre l'armoire, si je baisse ma lumière sous le lit, si j'éclaire les coins, les ombres, il n'y est plus; mais alors je le sens derrière moi. Je me retourne, certain cependant que je ne le verrai pas, que je ne le verrai plus. Il n'en est pas moins derrière moi, encore.
C'est stupide, mais c'est atroce. Que veux-tu? Je n'y peux rien.
Mais si nous étions deux chez moi, je sens, oui, je sens assurément qu'il n'y serait plus! Car il est là parce que je suis seul, uniquement parce que je suis seul 1
Le boulevard, ce fleuve de vie, grouillait dans la poudre d'or du soleil couchant. Tout le ciel était roug-e, aveuglant; et, derrière la Madeleine, une immense nuée flamboyante jetait dans toute la îor.g'ue avenue une oblique averse de feu, vibrante comme une vapeur de brasier.
La foule gaie, palpitante, allait sous cette brume enflammée et semblait dans une apothéose. Les vsages étaient dorés; les chapeaux noirs et les habits avaient des reflets de pourpre; le vernis des chaussures jetait des flammes sur l'asphalte des trottoirs.
Devant les cafés, un peuple d'hommes buvait des boissons brillantes et colorées qu'on aurait prises pour des pierres précieuses fondues dans le cristal.
Au milieu des consommateurs aux légers vêtements plus foncés, deux officiers en grande tenue faisaient baissés tous les yeux par l'éblouissement de leurs dorures. Ils causaient, joyeux sans motif, dans cette gloire de vie, dans ce rayonnement radieux du soir; et ils regardaient la foule, les hommes lents et les femmes pressées qui laissaient derrière elles une odeur savoureuse et troublante.
Tout à coup un nègre énorme, vêtu de noir, ventru, chamarré de breloques sur un gilet de coutil, la face luisante comme si elle eût été cirée, passa devant eux, avec un air de triomphe. Il riait aux vendeurs de journaux, il riait au ciel éclatant, il riait à Paris entier. Il était si grand qu'il dépassait toutes les têtes; et, derrière lui, tous les badauds se retournaient pour le contempler de dos.
Mais soudain il aperçut les officiers, et, culbutant les buveurs, il s'élança. Dès qu'il fut devant leur table, il planta sur eux ses yeux luisants et ravis, et les coins de sa bouche lui montèrent jusqu'aux oreilles, découvrant ses dents blanches, claires comme un croissant de lune dans un ciel noir. Les deux hommes, stupéfaits, contemplaient ce géant d'ébène, sans rien comprendre à sa gaieté.
Et il s'écria, d'une voix qui fit rire toutes les tables :
— Bonjou, mon lieutenant.
Un des officiers était chef de bataillon, l'autre colonel. Le premier dit :
— Je ne vous connais pas, monsieur; j'ignore ce que vous me voulez.
Le nègre reprit :
— Moi aimé beaucoup toi, lieutenant VédiéT siège Bézi, beaucoup raisin, cherché moi.
L'officier, tout à fait éperdu, regardait fixement l'homme, cherchant au fond de ses souvenirs; mais brusquement il s'écria :
— Tombouctou?
Le nègre, radieux, tapa sur sa cuisse en poussant un rire d'une invraisemblable violence et beuglant:
— Si, si, ya, mon lieutenant, reconné Tombouctou, ya, bonjou.
Le commandant lui tendit la main en riant luimême de tout son cœur. Alors Tombouctou redevint g-rave. Il saisit la main de l'officier, et, si vite que l'autre ne put l'empêcher, il la baisa, selon la coutume n^gre et arabe. Confus, le militaire lui dit d'une voix sévère :
— Allons, Tombouctou, nous ne sommes pas en Afrique. Assieds- toi là et dis-moi comment ^e te trouve ici.
Tumbouctou tendit son ventre, et, bredouillant, tant il parlait vite :
- Gag-né beaucoup d'agent, beaucoup, grand'estaurant, bon mangé, Prussiens, moi, beaucoup volé, beaucoup, cuisine française, Tombouctou, cuisinié de l'Empéeu, deux cent mille francs à moi. Ah! ah! ah! ah!
Et il riait, tordu, hurlant avec une folie de joie dans le regard.
Quand l'officier, qui comprenait son étrange langage, l'eut interrogé quelque temps, il lui dit :
— Eh bien, au revoir, Tombouctou; à bientôt. Le nègre aussitôt se leva, serra, cette fois, la
main qu'on lui tendait, et, riant toujours, cria :
— Bonjou, bonjou, mon lieutenant!
Il s'en alla, si content, qu'il gesticulait en marchant, et qu'on le prenait pour un fou. Le colonel demanda :
— Qu'est-ce que cette brute?
— Un brave g-arçonet un brave soldat : Je vais vous dire ce que je sais de lui; c'est assez drôle.
Vous savez qu'au commencement de la g*uerre de 1870 je fus enfermé dans Bézieres, que ce nègre
pppelle Bézi. Nous n'étions point assiégés, mais bloqués. Les lignes prussiennes nous entouraient de partout, hors de portée des canons, ne tirant pas non plus sur nous, mais nous affamant peu à peu.
J'étais alors lieutenant. Notre garnison se trouvait composée de troupes de toute nature, débris de régiments écharpés, fuyards, maraudeurs séparés des corps d'armée. Nous avions de tout enfin, même onze turcos arrivés un soir on ne sait comment, on ne sait par où. Ils s'étaient présentés portes de la ville, harassés, déguenillés, affames et saouls. On me les donna.
Je reconnus bientôt qu'ils étaient rebelles à toute discipline, toujours dehors et toujours gris. J'essayai de la salle de police, même de la prison, rien n'y fît. Mes hommes disparaissaient des jours entiers, comme s'ils se fussent enfoncés sous U puis reparaissaient ivres à tomber. Ils n'avaient pas d'argent. Où buvaient-ils? Et comment, et avec quoi?
Cela commençait à m'intriguer vivement, d'autant plus que ces sauvages m'intéressaient avec leur rire éternel et leur caractère de grands enfants espiègles.
Je m'aperçus alors qu'ils obéissaient aveuglément au plus grand d'eux tous, celui que vous venez de voir. Il les gouvernait à son gré, prépa-
rait leurs mystérieuses entreprises en chef toutpuissant et incontesté. Je le fis venir chez moi et je l'interrog-eai. Notre conversation dura bien trois heures, tant j'avais de peine à pénétrer son surprenant charabia. Quant à lui, le pauvre diable, il faisait des efforts inouïs pour être compris, inventait des mots, gesticulait, suait de peine, s'essuyait le front, soufflait, s'arrêtait et repartait brusquement quand il croyait avoir trouvé un nouveau moyen de s'expliquer.
Je devinai enfin qu'il était fils d'un grand chef, d'une sorte de roi nègre des environs de Tombouctou. Je lui demandai son nom. Il répondit quelque chose comme Ghavaharibouhalikhranafotapolara. Il me parut plus simple de lui donner le nom de son pays : « Tombouctou ». Et, huit jours plus tard, toute la g'arnison ne le nommait plus autrement.
Mais une envie folle nous tenait de savoir où cet ex-prince africain trouvait à boire. Je le découvris d'une singulière façon.
J'étais un matin sur les remparts, étudiant l'horizon, quand j'aperçus dans une vig*ne quelque chose qui remuait. On arrivait au temps des vendanges, les raisins étaient mûrs, mais je ne songeais g"uère à cela. Je pensai qu'un espion s'approchait de la ville, et j'org-anisai une expédition
complète pour saisir le rôdeur. Je pris moi-même le commandement, après avoir obtenu l'autorisation du général.
J'avais fait sortir, par trois portes différentes, trois petites troupes qui devaient se rejoindre auprès de la vigne suspecte et la cerner. Pour couper la retraite à l'espion, un de ces détachements avait à faire une marche d'une heure au moins. Un homme resté en observation sur les murs m'indiqua par signe que 1 être aperçu n'avait point quitté le champ. Nous allions en grand silence, rampant, presque couchés dans les ornières. Enfin, nous touchons au point désigné; je déploie brusquement mes soldats, qui s'élancent dans la vigne, et trouvent... Tombouctou voyageant à quatre pattes au milieu des ceps et mangeant du raisin, ou plutôt, happant du raisin comme un chien qui mange sa soupe, à pleine bouche, à la plante même, en arrachant la grappe d'un coup de dent.
Je voulus le faire relever; il n'y fallait pas songer, et je compris alors pourquoi il se traînait ainsi sur les mains et sur les g'enoux. Dès qu'on l'eût planté sur ses jambes, il oscilla quelques secondes, tendit les b'i ' s'abattit sur le nez. Il était gris comme je n'ai jamais vu un homme être gris.
On le rapporta sur deux échalas. Il ne cessa de
rire tout le long de la rouie en gesticulant bras et des jam! 3.
C'était là tout le mystère. Mes gaillards buvaient au raisin lui-môme. Puis, lorsqu'ils étaient saouls a ne plus bouger, ils dormaient sur place.
Quant à Tombouctou, son amour de la v passait toute croyance et toute mesure. 11 vi là-dedans à la façon des grives, qu'il haïssait d ailleurs d'une haine de rival jaloux. Il répétait sans cesse :
— Les gives mangé tout le raisin, eapulesl
Un soir on vint me chercher. On apercevait par la plaine quelque chose arrivant vers nous. Je n'avais point pris ma lunette, cl je distinguais fort mal. On eût dit un grand serpent qui se déroulait, un convoi, que sais-je"?
J'envoyai quelques hommes au-devant de cette étrange caravane qui fît bientôt son entrée triomphale. Tombouctou et neuf de ses compagnons portaient sur une sorte d'autel, fait avec des chaises de campagne, huit têtes coupées, sanglantes et grimaçantes. Le dixième turco traînait un cheval à laqueue duquel un autre était attaché
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et six autres bêtes suivaient encore, retenues même façon.
Voici ce que j'appris. Etant partis aux vignes, Africains avaient aperçu tout à coup un
L'un vil le fuir, ils s'étaient cachés; puis, lor officiers eurent mis pied à terre devant une auberge pour se rafraîchir, ies onze gai] s'élancèrent, mirent en fuite les uhlans qui se crurent attaqués, tuèrent les deux sert plus le colonel et les cinq officiers de son escorte.
Ce jour-là, j'embrassai Tombouctou. Mais je m'aperçus qu'il marchait avec peine. Je le crus blessé; il se mit à rire et me dit :
— Moi, po visions pou
C'est que Tombouctou ne faisait point la guerre pour l'honneur, mais bien pour iegain. Tout ce qu'il trouvait, tout ce qui lui paraissait avoir une valeur quelconque, tout ce qui brillait surtout, il
un gouffre qui commençait à la hanche et finissait aux chevilles. Ayant retenu un terme de troupier., il l'appelait sa « profonde », et c'était sa profonde, en effet!
Donc il avait détaché l'or des uniformes prussiens, le cuivre des casques, ies boutons, etc., et
jeté le tout dans sa « profonde » qui était pleine à débordi
Chaque jour, il précipitait là-dedans tout objet luisant qui lui tombait sous les yeux, morceaux d'étain ou pièces d'argent, ce qui lui donnait parfois une tournure infiniment drôle.
Il comptait remporter cela au pays des autruches, dont il semblait bien frère, ce fils de roi torturé par ce besoin d'engloutir les corps brillants. S'il n'avait pas eu sa profonde, qu'auraitil fait? Il les aurait sans doute avalés.
Chaque matin sa poche était vide. Il avait donc un magasin général où s'entassaient ses richesses. Mais où? Je ne l'ai pu découvrir.
Le général, prévenu du haut fait de Tombouctou, fit bien vite enterrer les corps demeurés au village voisin, pour qu'on ne découvrît point qu'ils avaient été décapités. Les Prussiens, y revinrent le lendemain. Le maire et sept habitants notables furent fusillés sur-le-champ, par représailles, comme ayant dénoncé la présence des Allemands.
L'hiver était venu. Nous étions harassés et désespérés. On se battait maintenant tous les
jours. Les hommes affamés ne marchaient plus. Seuls les huit turcos (trois avaient été tués) demeu-
x et toujouii prêts à se battre. Tombouctou engraissait même. Il me dit un jour :
— Toi beaucoup faim, moi bon viande.
Et il m'apporta en effet un excellent filet. Mais de quoi? Nous n'avions plus ni bœufs, ni moutons, ni chèvres, ni ânes, ni porcs. Il était impos-' sible de se procurer du cheval, je réfléchis à tout cela après avoir dévoré ma viande. Alors une pensée horrible me vint. Ces nègres étaient nés bien près du pays où l'on mang'e des hommes! Et chaque jour tant de soldats tombaient autour de la ville! J'interrog'eai Tombouctou. 11 ne voulut pas répondre. Je n'insistai point, mais je refusai désormais ses présents.
Il m'adorait. Une nuit, la neig'e nous surprit aux avant-postes. Nous étions assis par terre. Je regardais avec pitié les pauvres nègres grelottant sous cette poussière blanche et glacée. Comme j'avais grand froid, je me mis à tousser. Je sentis aussitôt quelque chose s'abattre sur moi, comme une grande et chaude couverture. C'était le manteau de Tombouctou qu'il me jetait sur les épaules.
Je me levai et, lui rendant son vêtement :
— Garde ça, mon garçon ; tu en as plus besoin que moi.
Il répondit :
— Non, mon lieutenant, pou toi, moi pas besoin, moi chaud, chaud.
Et il me contemplait avec des yeux suppliants.
Je repris :
— Allons, obéis, garde ton manteau, je le veux.
Le nègre alors se leva, tira son sabre qu'il savait rendre coupant comme une faulx tenant de l'autre main salarie capote que je refusais :
— Si toipasgadé manteau moi coupé; pésonne manteau.
Il l'aurait fait. Je cédai.
Huit jours plus tard, nous avions capi Quelques-uns d'entre nous avaient pu s'enfuir. Les autres allaient sortir de la ville et se rendre nux vainqueurs.
Je me dirigeais vers la place d'Armes où nous devions nous réunir, quand je demeurai stupide
mement devant un nègre géant vêtu de cou- (il blanc et coiffé d'un chapeau de paille. C'était Tombouctou. Tl semblait radieux et se promenait, les mains dans ses poches, devant une petite boutique où l'on voyait en montre deux assiettes et deux verres.
Je lui dis :
— Qu'est-ce que lu fais ?
11 répondit :
— Moi pas pati, moi bon cuisinié, moi fait mangé colonel, Algéie ; moi mangé Pussiens4 beaucoup volé, beaucoup. -
I! gelait à dix degrés. Je grelottais devant ce nèg're en coutil. Alors il me prit par le bras et me fit entrer. J'aperçus une enseigne démesurée qu'il allait pendre devant sa porte sitôt que nous serions partis, car il avait quelque pudeur.
Ei je lus, tracé par ia main de quelque complice, cet appel :