‹ La femme de soixante ansChapitre 4 sur 8 · LNE CHAMBRE A COU'^HER · texte numérisé non relu

LNE CHAMBRE A COU'^HER

s'accompagnant du rebec. lire en eaeliette un livre de chevalerie . déchirer une fleur par curiosité , attendre les présents que son père lui faisait à la fcte du bienheureux saint Jean, et chercher le sens des paroles qu'on n'achevait pas devant elle , étaient des sources intarissables de bonheur.

Mais aussitôt elle effaça par une pensée , comme on efface un mot crayonné sur un album , les enfantines joies que , pendant un moment, et entre deux souffrances, son imagination rapide venait de lui choisir parmi tous les tableaux que les seize premières années de sa vie pouvaient lui offrir.

Et la grâce de cet océan limpide fut bientôt éclipsée par l'éclat d'un plus frais souvenir; car la joyeuse paix de son enfance lui apportait moins de douceur qu'un seul des troubles semés dans les deux dernières années de sa vie, années riches en trésors ensevelis pour toujours dans son cœur.

La comtesse se retrouva soudain a cette ravissante matinée où, précisément au coin du grand parloir en bois de chêne sculpté qui servait de salle à manger, elle vit son beau cousin pour la première fois.

La famille de sa mère , redoutant les troubles de Paris, envoyait à Rouen ce jeune courtisan dans Tespérance qu'il s'y formerait aux devoirs de la magistrature auprès de son grandoncle, dont un jour la charge de président pouvait lui être résignée.

La comtesse sourit involontairement en songeant à la vivacité avec laquelle elle s'était retirée en reconnaissant dans le parloir ce parent attendu qu'elle ne connaissait pas ; mais malgré sa promptitude à ouvrir et fermer la porte, son coup d'oeil avait été si pénétrant qu'en ce moment encore il lui semblait le voir devant elle.

Elle avait, à la dérobée, admiré le goût et le luxe répandu sur des vêtements faits à Paris ; mais aujourd'hui, plus hardie dans son souvenir qu'en cette innocente et furtive entrevue , elle caressait le manteau violet brodé d'or et doublé de satin , les dentelles noires dont les bottines étaient garnies, les jolies losanges crevées du pourpoint et du haut-de-chausse , la blanche collerette empesée, et surtout une figure jeune, caractérisée par deux petites moustaches relevées en pointe, et par une royale qui, sous le menton , ressemblait à une des queues 2. 5

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d'hermine répandues sous Tépitoge de son père.

Au milieu du silence de la nuit, les yeux attachés sur les courtines de moire qu'elle ne voyait plus, oubliant et son mari et l'orage, la comtesse osa se rappeler comment après bien des jours, qui furent comme des années, le jardin entouré de vieux murs noirs et le noir hôtel de son père lui semblèrent lumineux : elle aimait, elle était aimée.

Puis, comment, craignant les regards sévères de sa mère, elle s'était glissée un matin dans le cabinet de son père, pour lui faire ses jeunes confidences, après s'être assise sur lui et s'être permis des espiègleries qui avaient attiré le sourire aux lèvres de l'éloquent magistrat, sourire qu'elle attendait pour lui dire :

— Me gronderez-vous, si...?

Elle croyait entendre encore son père, lui disant, après un interrogatoire où, pour la première fois, elle parlait de son amour:

— Eh bien! mon enfant, nous verrons. S'il étudie bien , s'il veut me succéder, s'il continue à te plaire... je me mettrai dans ta conspiration de bonheur...

DU SEIZIEME SIECLE. "li

Et alors , n'écoutant plus rien , elle avait baisé son père, renversé les paperasses, pour eourir au grand tilleul où tous les matins, avant le lever de la redoutable mère, elle rencontrait son cousin George de Chaverny !

Lui promettant de dévorer les lois et les coutumes, le courtisan quittait les riches ajustements de la noblesse d'épée pour prendre le sévère costume des magistrats.

— Je t'aime bien mieux vêtu de noir , lui disait-elle. - ' ^ -

Elle mentait; mais ce mensonge avait rendu son bien-aimé moins triste d'avoir jeté la dague.

Enfin les ruses employées pour tromper cette mère, dont la sévérité semblait grande, lui apportèrent les joies fécondes d'un amour innocent, permis et partagé...

Revivant, comme en songe, dans ces délicieuses journées où elle s'accusait d'avoir eu trop de bonheur, et d'autant plus qu'elle le sentait tout entier, elle se complut à revoir encore cette jeune figure aux regards enflammés , et cette bouche vermeille qui lui parlait si bien d'amour.

Elle avait aimé Chaverny , parce qu'il était

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pauvre; et, en récompense, que de trésors elle avait découverts dans cette âme modeste et douce!...

Mais tout à coup meurt le président. Cliaverny ne lui succède pas.

La guerre civile survient flamboyante. Par les soins de leur cousin , elle et sa mère trouvent un asile secret dans une petite ville de la basse Normandie.

Bientôt les morts successives de quelques parents lo rendent une des plus riches héritières de France, et avec la médiocrité de fortune s'enfuit le bonheur.

Alors la sauvage et terrible figure du comte d'IIérouville, demandant sa main et l'obtenant à force de terreur, lui apparaît comme la nuit qui étend un crêpe sur les richesses du soleil.

La pauvre comtesse s'efforce de chasser le souvenir de toutes les scènes de désespoir et de larmes amenées par sa longue résistance ; mais elle voit confusément l'incendie de la petite ville, et Chaverny emprisonné.

Puis elle arrive à cette épouvantable soirée où sa mère, pâle, mourante, se prosterne à ses pieds.

Elle cède ; il est nuit ; le comte, revenu sanglant du combat, se trouve là.

Elle appartient au malheur.

A peine peut-elle dire adieu h son beau cousin.

— Chaverny, si tu m'aimes, ne me revois jamais!...

Elle entend le bruit lointain des pas de son noble ami.

Elle garde au fond du cœur son dernier regard qu'elle voit si souvent en songe.

Puis, la jeune fille est comme un chat enfermé dans la cage du lion, craignant à chaque heure les griffes puissantes du maître , toujours levées sur elle.

La comtesse se fait un crime de se vêtir à certains jours de la robe que portait h jeune fille au moment où, pour la première fois, elle vit son amant.

Aujourd'hui, pour être heureuse, elle doit oubher le passé et ne plus songer à l'avenir.

— Je ne me crois pas coupable, se dit-elle ; mais si je le parais aux yeux du comte... il est si jaloux ! La sainte Vierge n'a-t-elle pas... ?

Elle s'arrêta ; et, pendant ce moment d'irréflexion, sa naïveté lui fit attribuer aux adieux

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de son amant le pouvoir de la Visitation de l'ange; mais cette supposition, digne du temps d'innocence auquel sa rêverie Tavait si imprudemment reportée, s'évanouit devant le souvenir d une scène plus odieuse que la mort.

La pauvre comtesse ne pouvait plus conserver de doute sur la légitimité de l'enfant qui s'agitait dans son sein, car la première nuit des noces lui apparut dans toute son horreur, traînant a sa suite bien d'autres nuits, et de bien tristes jours!...

— Ah ! s'écria-t-elle , pauvre Chaverny ! . . .

Alors elle pleura. Puis, se cramponnant à son chevet, elle tourna les yeux sur son mari, comme pour se persuader encore une fois que cette figure lui promettait une clémence si chèrement achetée... Elle jeta un cri perçant.

Le comte était éveillé. Ses deux yeux gris, aussi clairs que ceux d'un tigre, brillaient sous les touffes brunes de ses sourcils, et lançaient un regard accusateur.

Depuis un moment sans doute il contemplait sa femme.

La comtesse, épouvantée davoir rencontré ce terrible regard, se glissa sous la courte-pointe et resta sans mouvement.

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— Pourquoi pleurez-vous?... demanda le comte en tirant vivement le drap sous lequel sa femme s'était ensevelie.

Cette voix, toujours effrayante pour elle, eut en ce moment une douceur factice qui sembla de bon augure.

— Je souffre beaucoup, répondit-elle.

— Eh bien ! ma mignonne, est-ce un crime que de souffrir ? Pourquoi vous cacher quand je vous regarde? Hélas ! que faut-il donc faire pour être aimé ?

Il soupira, et toutes les riJes de son front s'amassèrent entre ses deux sourcils.

— Je vous cause toujours de l'effroi, je le vois bien !...

La comtesse se permit d'interrompre son mari en jetant quelques gémissements, et, con-

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seillée par l'instinct des caractères faibles et timides, elle s'écria tout à coup :

— Je crains de faire une fausse couche ! J'ai couru sur les rochers toute la soirée, et je me serai sans doute trop fatiguée...

Elle trembla violemment en prononçant ces paroles, tant son mari la regardait fixement : car, prenant la peur qu'il inspirait à cette naïve créature pour l'expression d'un remords, il répliqua :

— Mais c'est peut-être un accouchement véritable qui commence...

— Eh bien?... dit-elle.

— Eh bien ? dans tous les cas , il faut ici quelqu'un d'habiîe, et je vais le chercher...

L'air sombre dont ces paroles furent accompagnées glaça la comtesse.

Elle retomba sur le lit en poussant un cri , arraché plutôt par une affreuse vision de sa destinée que par les angoisses de la crise prochaine.

Ce gémissement acheva de prouver au comte la vraisemblance de tous les soupçons qui se réveillaient dans son esprit.

Une rage concentrée lui brisa le cœur; mais, affectant un calme que les accents de sa voix ,-

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ses gestes, ses regards démentaient, il se leva précipitamment; puis, s'enveloppant à la liàte d'une robe en velours noir qu'il trouva sur un fauteuil, il alla fermer soigneusement une porte située auprès de la cheminée et par laquelle on pouvait passer de la chambre de parade dans les appartements de réception qui communiquaient à l'escalier d'honneur.

En voyant le soin avec lequel son mari gardait cette clef, la comtesse eut le pressentiment d'un malheur.

Épiant ses mouvements avec une indéfinissable anxiété, elle l'entendit ouvrir la porte opposée à celle qu'il venait de fermer, et se rendre dans une autre pièce où couchaient les comtes d'Hérouville quand ils n'honoraient pas leurs femmes de leur noble compagnie.

Mais la comtesse ne connaissait que par ouïdire la destination de cette chambre , car depuis son mariage quelques expéditions militaires avaient pu seules obliger le comte à quitter le lit d'honneur ; et l'on doit croire que, pendant ses absences forcées, il laissait plus d'un argus au château.

Alors la comtesse resta dans un profond silence ; et, malgré l'attention avec laquelle elle

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s'ciïorçait d'écouter le moindre bruit, elle n'entendit plus rien qui put lui révéler les intentions de son mari.

Le comte était arrivé dans une longue galerie aboutissant à sa chambre, et qui occupait toute l'aile occidentale du château.

Le cardinal d'Hérouville , son grand-oncle, amateur passionné d'imprimerie , y avait amassé une bibliothèque aussi curieuse par le nombre que par la beauté des volumes ; et la prudence lui avait fait pratiquer dans les murs une de ces inventions merveilleuses conseillées par la solitude ou la peur monastique.

Une chaîne d'argent soigneusement cachée mettait en mouvement, au moyen de fils invisibles, une sonnette placée au chevet du lit d'un serviteur fidèle.

Le comte , voulant agir avec le plus grand secret, entra à tâtons, saisit la chaîne et la tira doucement.

Un vieil écuyer de garde ne tarda pas à faire retentir du bruit de ses bottes et de ses éperons les dalles sonores d'une vis en colimaçon, contenue dans la haute tourelle qui flanquait, du côté de la mer , Tangle occidental du château.

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En entendant monter le compagnon de ses périls, le comte alla dérouiller les puissants ressorts de fer et les verrous qui défendaient la porte secrète par laquelle la galerie communiquait avec la tourelle.

Puis il introduisit dans ce sanctuaire de la science un homme d'armes dont Tencolure annonçait un serviteur dio;ne du maître.

L'écuyer, a peine éveillé, semblait avoir marché par instinct.

La lanterne de corne qu'il tenait à la main éclaira si faiblement la longue galerie, que son maître et lui se dessinèrent dans l'obscurité comme deux fantômes.

— Selle mon cheval de bataille à l'instant même, et prépare-toi à m'accompagner..., dit le comte d'un son de voix profond qui réveilla toute l'intelligence du serviteur.

Ce dernier, levant les yeux sur son maître, rencontra un regard si perçant, qu'il en reçut comme une secousse électrique.

— Bertrand , ajouta le comte en posant la main droite sur le bras de l'écuyer, il faut quitter ta cuirasse et prendre les habits d'un capitaine de miquelets.

— Vive Dieu ! monseigneur , me déguiser

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en ligueur!... Excusez-moi, je vous obéirai : mais j'aimerais autant être pendu !...

Le comte sourit comme un homme dont on caresse la chimère favorite ; mais, pour effacer ce rire qui contrastait avec l'expression sinistre répandue sur son visage, il répondit brusquement :

— Ah ça ! choisis dans Fccurie un cheval assez vigoureux pour que tu puisses me suivre. Nous irons comme des balles au sortir de Tarquebuse. Quand je serai prêt, sois-le. Je sonnerai de nouveau.

Bertrand s'inclina en silence, et partit.

Quand il eut descendu quelques marches , il se dit à lui-même, en entendant siffler l'ouragan :

— Tous les démons sont dehors, jarnidieu î... et ça m'aurait étonné de voir celui-ci rester tranquille. C'est par une tempête semblable que nous avons surpris Saint-Lô !...

Le comte trouva dans sa chambre un costume favorable à son projet, et qui lui servait souvent pour ses stratagèmes.

Il s'habilla à la hâte avec une mauvaise casaque qui avait l'air d'appartenir à l'un de ces pauvres reitres dont Henri lY payait si rare-

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ment la solde, et revint promptement dans la chambre où gémissait sa femme.

— Tâchez de souffrir patiemment, lui dit-il. Je crèverai , s'il le faut , mon cheval , afin de revenir plus vite pour apaiser vos douleurs.

Malgré les sons rauques de la voix de son mari , ces paroles n'annonçant rien de funeste, la comtesse, enhardie, se préparait à faire une question , lorsque le comte lui demanda tout à coup :

— Ne pourriez-vous pas m'indiquer où vous mettez vos masques?

— Mes masques!... répondit-elle. Bon Dieu! qu'en voulez-vous faire?...

— Où sont vos masques?... répéta-t-il avec sa violence ordinaire.

— Dans le bahut, dit-elle.

La comtesse ne put s'empêcher de frémir en voyant son mari s'emparer de tous ses masques, et s'occuper, avec une attention minutieuse , à déguiser son visage à l'aide d'un tour et de liez, dont l'usage était aussi naturel aux dames de celte époque que l'est celui des gants aux femmes d'aujourd'hui.

Le comte devint entièrement méconnaissable quand il eut mis sur sa tête un mauvais

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cliopcau de feutre gris , orné d'une vieille plume de coq toute cassée.

Il serra autour de ses reins un large ceinturon de cuir, dans la gaine duquel il passa une longue dague qu'il ne portait pas habituellement.

En ce moment, il s'avança vers le lit par un mouvement si étrange , et ses misérables vêtements lui donnèrent un aspect si effrayant, que la comtesse crut sa dernière heure arrivée.

— Ah! ne nous tuez pas!... s'écria-t-elle. Laissez-moi mon enfant et je vous aimerai !...

— Vous vous sentez donc bien coupable pour m'offrir comme une rançon Tamour que vous me devez?...

Ces paroles amères furent accompagnées d'un regard flamboyant, et la voix du comte eut un son lugubre sous le velours.

La comtesse, anéantie, s'écria douloureusement :

— Mon Dieu , l'innocence serait-elle donc funeste?

— 11 ne s'agit pas de votre mort, lui répondit son maître en sortant de la rêverie où il était tombé, mais de faire exactement, et pour

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l'amour de moi, ce que je réclame en ce moment de vous.

Il jeta sur le lit un des deux masques qu'il tenait, et sourit de pitié en voyant le geste de frayeur involontairement arraché à sa femme par la chute du velours noir.

— Ayez ce masque sur votre visage lorsque je serai de retour, ajouta-l-il ; je ne veux pas qu'un homme, même un croquant, puisse se vanter d'avoir vu la comtesse d'Hérouville !...

— Pourquoi un homme ? demanda-t-clle à voix basse.

— Oh ! oh ! ma mie, ne suis-je pas le maître ici? répondit le comte.

— Qu'importe un mystère de plus? dit la comtesse au désespoir.

Le maître ayant disparu, son exclamation fut sans danger pour elle.

Par un des courts moments de calme qui séparaient les accès de la tempête, la comtesse entendit le pas de deux chevaux qui semblaient voler à travers les dunes périlleuses et les rochers sur lesquels ce vieux château était assis; mais ce bruit fut étouffé par la voix des flots, et bientôt elle se trouva prisonnière dans ce sombre appartement, seule au milieu d'une nuit

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tour à tour silencieuse ou menaçante, et sans secours pour conjurer le malheur qu'elle voyait s'avancer à grands pas , comme le dénoùment des angoisses de son premier enfantement.

Pensant qu'elle devait peut-être la vie à l'innocente finesse par laquelle elle avait fait appréhender une fausse couche à son mari , la comtesse chercha une nouvelle ruse pour sauver son enfant.

Ce petit être , conçu dans les larmes et le désespoir, était devenu toute son existence.

Depuis cinq mois, il était sa consolation, le principe de ses idées, l'avenir de ses affections, sa seule et frêle espérance.

Elle se leva, soutenue par un maternel courage ; et, allant prendre le petit cor de cuivre dont se servait son mari pour faire venir ses gens, elle ouvrit une fenêtre, et tira du cuivre quelques accents faibles et grêles qui se perdirent sur la vaste étendue des eaux comme une bulle lancée dans les airs par un enfant.

Alors elle pleura en comprenant l'inutilité de cette plainte ignorée des hommes.

Marchant à travers les appartements, elle espéra que toutes les issues n'en seraient pas fermées.

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Parvenue à la bibliothèque, elle chercha s'il n'y existerait pas quelque passage secret, mais ce fut en vain.

S'élançant au bout de la longue galerie des livres, elle atteignit la fenêtre la plus rapprochée de la cour d'honneur du château, et là, faisant de nouveau retentir les échos en sonnant du cor, elle lutta sans succès avec la voix puissante de l'ouragan.

Presque morte et découragée, elle pensait à se confier à l'une des duègnes dont son mari l'avait entourée , lorsqu'en passant dans son oratoire elle vit que la porte conduisant aux appartements de ses femmes était fermée.

La comtesse eut à peine le temps de regagner son lit.

A mesure qu'elle perdait tout espoir, les douleurs venaient l'assaillir, et alors elle en sentit bien plus vivement le poids ; car son découragement, accru de tous les efforts tentés pour sauver son enfant , lui avait enlevé ses dernières forces. Elle ressemblait au naufrasfé qui, fatigué, succombe, emporté par une lame moins furieuse que toutes les autres.

Bientôt les souffrances ne permirent plus à la comtesse de compter les heures.

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Au moment où elie se crut sur le point d'accoucher seule, sans secours, et qu'à toutes ses terreurs se joignait la crainte des accidents auxquels son inexpérience l'exposait, le comte arriva soudain sans qu'elle l'eût entendu venir.

Il se trouva là comme un démon réclamant, à l'expiration d'un pacte , l'âme qui lui a été vendue.

II gronda sourdement en voyant le visage de sa femme découvert ; mais , après l'avoir assez adroitement masquée, il l'emporta dans ses bras nerveux, et la déposa sur le lit de sa chambre.

L'effroi que cette apparition et cet enlèvement inspirèrent à la comtesse fît taire un moment la nature, et alors la malheureuse mère put jeter un regard furtif sur les acteurs de cette scène mystérieuse.

Bertrand, qu'elle ne reconnut -pas (car il était masqué aussi soigneusement que son maître), avait allumé à la hâte quelques bougies , dont la clarté se mêlait aux premiers rayons du soleil, qui commençait à rougir les vitraux des fenêtres.

Ce serviteur étonne paraissait , en restant

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dans la même position , obéir à un ordre supérieur.

Il était appuyé sur l'angle d'une embrasure de fenêtre; et, le visage tourné vers le mur, dont il semblait mesurer l'épaisseur formidable, il se tenait dans une immobilité si complète que vous eussiez dit une statue de chevalier.

Au milieu de la chambre, la comtesse aperçut un petit homme très-gras et tout pantois, dont les yeux étaient bandés.

La terreur peinte sur sa figure rondelette en bouleversait tellement les traits qu'il était impossible d'en deviner l'expression habituelle , et il gardait, comme les mannequins des peintres, une posture si stupide, qu'on pouvait le comparer à un enfant auquel ses camarades ont malicieusement crié casse-cou de tous côtés.

— Par la mort-Dieu ! monsieur le rebouteur, lui dit le comte eu lui rendant la vue par un mouvement brusque qui fit tomber autour du cou de l'inconnu le bandeau qu'il avait sur les yeux , ne t'avise pas de regarder autre chose que la misérable sur laquelle tu vas exercer ta science ; ou sinon je te jette dans'la rivière qui

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coule sous ces fenêtres, après l'avoir rais au chef un diamant de cent livres !

Et il tira légèrement sur la poitrine de son auditeur stupéfait la cravate qui avait servi de bandeau,

— Examine d'abord si ce n'est qu'une fausse couche, et dans ce cas ta vie me répondrait de la sienne... 3Iaissi l'enfant est vivant, tu me l'apporteras ! ^

Après celte allocution, le comte saisit parle milieu du corps le pauvre rebouteur, l'enleva comme une plume de la place où il était et le posa devant la comtesse.

Puis il alla se placer au fond de l'embrasure de la croisée, où il demeura immobile comme Bertrand.

Seulement , jouant du tambour avec ses doigts sur le vitrage^ ses yeux se portèrent alternativement sur son serviteur, sur le lit, sur rOcéan, mais plus fréquemment peut-être sur le lit et l'Océan , et ses sinistres regards semblaient promettre à l'enfant attendu la mer pour berceau.

Le nom de rebouteur appartenait, a cette époque, comme un litre d'honneur, à quelques-uns de ces hommes rares en France, qui,

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soit par sortilège, ou grâce à une longue pratique, rehoutaienty c'est-à-dire remettaient les jambes ou les bras cassés, guérissaient bétes et gens de certaines maladies, et s'accommodaient merveilleusement aux volontés des dames et des seigneurs, qui ne les payaient pas toujours.

Le pauvre rebouteur, que le comte venait d'arracher par une violence inouïe au plus doux sommeil qui eut jamais clos paupière d'homme, pour l'attacher en croupe sur un cheval qui semblait avoir l'enfer à sa suite, était célèbre principalement par son habileté dans les accouchements, avortements et fausses couches.

Son caractère , naturellement mahcieux et gai, s'était admirablement bien accommodé de la joie et des repas qui couronnaient presque toujours ses opérations.

11 luttait avec la corporation formidable des sages-femmes ; mais sa discrétion bien connue lui avait valu, de quarante lieues à la ronde, la chentèle de la haute noblesse, qui, dans ces temps de désordres , était souvent obligée d'initier à des secrets honteux ou terribles maître Antoine Beauvouloir.

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L'habitude d'être partout Thomaie le plus important avait ajouté à son imperturbable gaieté une dose de vanité grave.

Ses impertinences étaient presque toujours bien reçues dans les moments de crise, où il se plaisait à opérer avec une certaine lenteur magistrale.

De plus, il était curieux comme un rossignol : à ces deux défauts près, développés en lui par les aventures multipliées où le jetait sa profession, c'était le meilleur homme de Normandie.

En se trouvant placé par le comte devant une femme en mal d'enfant, maître Beauvouloir recouvra toute sa présence d'esprit.

Il se mit à tàter le pouls de la dame masquée, sans penser aucunement à elle.

C'était un maintien doctoral, à l'aide duquel il réfléchissait sur sa propre situation.

Dans aucune des intrigues, soit honteuses, soit criminelles, où la force l'avait contraint d'agir en instrument aveugle, jamais les précautions n'avaient été gardées avec autant de prudence que dans celle-ci.

Il pouvait souvent avoir compris que sa mort avait été mise en délibération comme un moyen

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d'assurer le secret de l'entreprise à laquelle il avait participé malgré lui, mais sa vie n'avait jamais été tant compromise qu'en ce moment. 11 résolut, avant tout, de reconnaître ceux dont il était le complice, et de s'enquérir ainsi de l'étendue de son danger, afin de pouvoir sauver sa chère personne.

— De quoi s'agit-il?... demanda le rebouteur a voix basse en disposant la comtesse à recevoir les secours de sa vieille expérience.

— Ne lui donnez pas l'enfant...

— Parlez tout haut ! . . . s'écria le comte d'une voix tonnante qui empêcha maître Beauvouloir d'entendre le dernier mot prononcé par la victime. Ou sinon , ajouta le seigneur qui déguisait soigneusement sa voix, dis ton In manns.

— Plaignez-vous à haute voix, dit le rebouteur à la dame ; criez , jarnidicu ! car cet homme a des pierreries qui ne vous iraient pas mieux qu'à moi !... Du courage, ma petite dame!

— Aie la main légère ! cria de nouveau le comte.

— Monsieur est jaloux , répondit le fratcr d'une petite voix aigre.

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Mais les cris de la comtesse couvrirent sa voix.

Aussi heureusement pour la sûreté que pour la renommée de maître Beauvouloir, la nature se montra clémente.

C'était plutôt un avortement qu'un accouchement, tant l'enfant qui apparut était chétif, débile et sans consistance. Grâce à sa rare petitesse, le nouveau-né n'avait dû causer à sa mcre aucune douleur aiguë.

— Par le ventre de la sainte Vierge! s'écria le curieux rebouteur, ce n'est pas une fausse couche!...

A ces mots le comte fit trembler le plancher, tant il le frappa violemment du pied, tandis que la comtesse pinça maître Beauvouloir.

— Ah! ah! j'y suis! se dit-il à lui-même. Ce devait donc être une fausse couche?... demanda-t-il à l'oreille de la dame masquée, qui lui répondit par un geste affîrmatif, comme si ce geste était le seul langage qui pût exprimer ses pensées.

Tout cela n'est pas encore bien clair ! pensa le rebouteur.

Comme tous ceux qui exercent son art avec habileté, le frater savait reconnaître assez faci-

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