LE REBOUTEUR
incident grave échappait à sa pénétration habituelle.
Le frater , persistant dans ses soupçons , appliqua sa main sur celle de la jeune femme, sous prétexte de s'assurer de son état.
— La peau est bonne..., dit-il. Nul accident fâcheux n'est à craindre pour madame. La fièvre de lait viendra sans doute ; ne vous en épouvantez pas... ce ne sera rien.
3Iaislà, le rusé rebouteur, s'arrêtant, serra la main de la comtesse , par un mouvement d'une rare intelligence.
— Si vous ne voulez pas avoir d'inquiétude sur votre enfant, madame, reprit-il, il ne faut pas le quitter. Laissez-le longtemps boire le lait que ses petites lèvres cherchent déjà, et gardez-vous bien des drogues de l'apothicaire. Le sein est le remède à toutes les maladies des enfants. J'ai beaucoup vu d'accouchements à sept mois, mais j'ai rarement vu de délivrance aussi peu douloureuse que la vôtre. Ce n'est pas élonnant : l'enfant est si maigre !... il tiendrait dans un sabot !... et je suis sur qu'il ne pèse pas quinze onces. Du lait, du lait! S'il reste toujours sur votre sein, vous le sauverez.
Ces dernières paroles furent accompagnées
l'amoir paterxel. 57
d'un nouveau mouvement imperceptible des doigts du rebouteui' qui pressa le bras de la comtesse ; et , malgré les deux jets de flamme que dardaient les yeux du comte par les trous de son masque. Beauvouloir débita ses périodes avec le sérieux imperturbable d'un homme qui voulait gagner son argent.
— Oh ! oh ! rebouteur. tu oublies ton vieux feutre noir!... lui dit Bertrand au moment où le frater sortait avec lui de la chambre.
Ij'attiouÈ* jiafet'foel.
Les motifs de la clémence du comte envers son fils étaient puisés dans un et cœtera de notaire.
En effet , au moment où le rebouteur lui arrêta les mains, l'Avarice et la Coutume de Normandie s'étaient tout à coup dressées devant lui. Par un signe, ces deux puissances lui
58 l'amolr pater>el.
engourdirent les doigts, et imposèrent silence à ses passions haineuses.
L'une lui cria :
— Les biens de ta femme ne peuvent appartenir à la maison d'Hérouville que si un enfant mâle les y transporte.
L'autre lui montra la comtesse mourante et les biens réclamés par la branche collatérale des Saint-Savin.
Toutes deux lui conseillèrent de laisser à la nature le soin d'emporter Tavorton , et d'attendre la naissance d'un second fils, qui fût sain et vigoureux, pour aider la nature et pouvoir mépriser la vie de sa femme.
Alors il ne vit plus un enfant , il vit des domaines.
Sa tendresse subite était forte comme son ambition : il aurait voulu , dans son désir de salisfoire à la loi , que ce fils mort-né eut les apparences d'une robuste constitution.
Connaissant mieux le caractère du comte, la mère , encore plus surprise que le rebouteur, conserva une crainte instinctive qu'elle manifestait parfois avec hardiesse ; mais son enfant lui avait donné de la force et foit un courage.
Pendant quelques jours, le comte resta très-
l'amour PITERNEL. 59
assidûment auprès de sa femme, et lui prodiguait des soins auxquels l'intérêt imprimait une sorte de tendresse.
Mais, avec Tœil d'une mère, la comtesse s'aperçut promptement qu'elle seule était l'objet de toutes ses attentions.
La haine du père pour son fils était visible.
Il s'abstenait toujours de le voir ou de le toucher, se levait brusquement et allait donner des ordres au moment où les cris se faisaient entendre ; enfin, il ne semblait lui pardonner d'exister que dans l'espoir de sa mort.
Mais cette dissimulation coûtait encore trop au comte.
Le jour où il s'aperçut que l'œil intelligent de la mère devinait, sans le comprendre, le danger qui menaçait son fils, il annonça son départ pour le lendemain de la messe des relevailles, en prétextant la nécessité où il était d'amener au secours du roi toutes les forces dont il pouvait disposer.
Telles furent les circonstances qui accompagnèrent et précédèrent la naissance d'Etienne d'Hérouville.
Le comte n'aurait pas eu , pour désirer incessamment la mort de ce fils désavoué, le plus
60 l'amour paternel.
puissant motif de l'avoir déjà voulue ; il aurait même fiiit taire cette triste disposition que riiomnie se sent de haïr Tétre auquel il a nui une première fois, et il ne se serait pas trouvé dans l'obligation . cruelle pour lui. de feindre de Tamour pour un avorton qui lui était odieux, le pauvre Etienne n'en aurait pas moins été l'objet de son aversion.
La constitution rachitiquc et maladive de ce petit corps, dont la caresse paternelle avait peut-être aggravé les défauts de conformation, était, aux yeux du comte, une offense toujours flagrante pour son amour-propre de père.
S*il avait en exécration les beaux hommes , il ne détestait pas moins les gens débiles, voués aux sciences et aux ploisirs de rintelligence.
Pour lui plaire, il fallait cire laid de figure, grand et robuste.
L'ignorance des livres et la connaissance de l'art militaire étaient les seules qualités qu'il prisât dans un homme.
La rudesse des manières et du langage achevaient d'en faire à ses veux un modèle accompli de virilité.
Etienne devait donc trouver dans son père un ennemi sans générosité.
l'aMOCU PAT£Rî«îEL. G1
Sa lutte avec ce colosse commençait dès le berceau ; et pour tout secours contre un antagoniste aussi dangereux il n'avait que le cœur de sa timide et jeune mère, dont Tamour pour lui s'accroissait, par une lof touchante de la nature, de tous les périls qui le menaçaient.
Ensevelis tout à coup dans une profonde solitude par le brusque départ du comte , ces deux êtres faibles et timides se comprirent admirablement, s'unirent par une même pensée, et arrivèrent h n'avoir qu'une même existence.
Au moment où , pour la première fois , Etienne distingua les objets, et qu'il put exercer sa vue avec cette stupide avidité naturelle aux enfants, ses regards rencontrèrent les sombres lambris de la chambre d'honneur; lorsque sa jeune oreille s'efforça de percevoir les sons et d'en saisir les différences, il entendit le bruissement monotone des eaux de la mer qui venaient se briser sur les rochers par un mouvement aussi régulier que celui d'un balancier d'horloge : ainsi, les lieux, les sons, les choses, tout ce qui frappe les sens, prépare l'entendement et forme le caractère , s'accordait à le rendre enclin à la mélancohe.
62 l'amoir paternel.
Dès sa naissance, il devait croire que sa mère était la seule créature qui existât sur terre, voir le monde comme un désert, et s'habituer a ce sentiment de retour sur nousmêmes qui nous porte à vivre seuls , à chercher en nous les immenses ressources de la pensée.
Comme tous les enfants en proie à une souffrance, il gardait presque toujours une attitude passive.
La délicatesse de ses organes était si grande qu'un bruit trop soudain ou la compagnie d'une personne tumultueuse lui donnait une sorte de fièvre.
Vous eussiez dit un de ces petits insectes pour lesquels Dieu semble modérer la violence du vent et la chaleur du soleil.
Aussi , comme eux incapable de lutter contre le moindre obstacle, il cédait comme eux, sans résistance et sans plainte, à tout ce qui paraissait agressif.
Cette patience ani^élique inspirait à sa mère un sentiment profond qui Taidait a supporter les soins minutieux et constants réclamés par une santé si chancelante.
Les avis du rcbouteur étaient toujours écrits
l'amolr pater?«el, 65
devant elle 5 et alors, craignant tout pour sou enfant , elle assit la défiance près de son berceau.
Elle trouva des joies célestes dans la triste existence qu'elle croyait déshéritée de bonheur : voir son fils , c'était oublier ses peines.
Elle admira la Providence, qui le plaçait , comme une foule de créatures , au sein de la sphère de paix et de silence, la seule où il pût s'élever heureusement et se soustraire à la mort.
Souvent les mains maternelles, pour lui si douces et si prudentes, le transportaient dans la haute région des fenêtres ogives... Alors ses yeux bleus , comme ceux de sa mère, semblaient étudier les ondes vertes de l'Océan.
Ils restaient ainsi tous deux des heures entières à contempler l'infini de cette vaste nappe, tour à tour sombre et brillante.
Ces longues et muettes méditations étaient pour Etienne un secret apprentissage de la douleur , car presque toujours les yeux de sa mère se mouillaient de larmes , et alors , pendant ces pénibles songes de l'ànie, les jeunes traits d'Etienne ressemblaient à un léger réseau tiré par un poids trop lourd.
64 l'amoir p\ter>el.
Puis, bientôt sa précoce intelligence du malheur lui révélant tout le pouvoir de ses jeux enfantins sur la comtesse, il essayait, en ces instants de tristesse, de la divertir par les mêmes caresses dont elle se servait pour endormir ses souffrances; et jamais ses petites mains lutines, ses demi-mots bégayés, ses rires intelligents, ne manquaient de dissiper les rêveries de sa mère.
Alors, s'il était fatigué, une délicatesse instinctive rempéchait de se plaindre.
— Pauvre chère sensitive !... s'écria la comtesse en le voyant endormi de lassitude après une folàtrerie qui venait de faire enfuir un de ses souvenirs les plus douloureux. Où pourras-tu vivre? Qui te comprendra jamais, toi dont rame tendre sera blessée par un regard trop sévère, et qui, semblable a ta triste mère , estimeras un sourire chose plus précieuse que tous les biens de la terre?.... Ange aimé de ta mère , qui t'aimera dans le monde ? Qui devinera les trésors ensevelis sous ta frêle enveloppe? Personne... Comme moi , tu seras seul sur terre.
Elle soupira , pleura ; mais en voyant la pose gracieuse de son fils qui dormait sur ses
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genoux, elle sourit avec mélancolie , et le regarda lontenips en silence... heureuse, et goûtant un de ces plaisirs muets , profonds , qui sont un secret entre les mères et Dieu.
A dix-lîuit mois, la faiblesse d'Etienne n'avait pas encore permis à la comtesse de le promener au dehors ; mais les légères couleurs qui nuançaient le blanc mat de sa peau , comme si le plus pale des pétales d'un églantier y eût été apporté par lèvent, attestaientla vie et la santé. Au moment où elle commençait à croire aux prédictions du rebouleur , et s'applaudissait d'avoir pu , en l'absence du comte , entourer son fils des précautions les plus sévères afin de le préserver de tout danger , les lettres écrites par le secrétaire de son mari lui annoncèrent le prochain retour du maître.
Un matin, la comtesse, livrée à la folle joie qui s'empare de toutes les mères quand elles voient pour la première fois marcher leur premier enfant, jouait avec Eticnneàces jeux aussi indescriptibles que le charme des souvenirs... Tout à coup on entendit craquer les planchers sous un pas pesant, et à peine s'était-elle levée par un mouvement de surprise involontaire, qu'elle se trouva devant le comte.
66 l'aîiovr pater?<el.
Elle jeta un cri d'effroi, mais elle essaya de reparer ce tort involontaire en s'avançant vers le comte et lui tendant son front avec soumission pour y recevoir un baiser.
— Si j'avais été prévenue de votre arrivée. ..
— La réception, dit le comte en l'interrompant, eût été plus cordiale et moins franche.
Il avisa l'enfant, et l'état de santé dans lequel il le revoyait lui arracha d'abord un geste de surprise empreint de fureur; mais, réprimant soudain sa colère, il se mit à sourire.
— Je vous apporte de bonnes nouvelles..., reprit-il. J'ai le gouvernement de Champagne, et la promesse du roi d'être fait duc et pair. Puis, nous avons hérité d'un parent. Ce maudit huguenot de Chaverny est mort.
La comtesse pâlit et tomba sur un fauteuil.
Elle devinait le secret de la sinistre joie répandue sur la figure de son mari, et que la vue d'Etienne semblait accroître.
C'était le rire d'un démon.
— Monsieur, dit-elle d'une voix émue, vous n'ignorez pas que j'ai longtemps aimé mon cousin de Chaverny. Vous répondrez à Dieu de la douleur que vous me causez .
Aces mots, le regard du comte étincela, et
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ses lèvres tremblèrent sans qu'il put proférer une parole, tant il était ému par la rage; mais enfin , jetant sa dague sur une table avec une telle violence que le fer résonna comme un coup de tonnerre :
— Écoutez-moi ! cria-t-il d'une voix étourdissante, et souvenez-vous de ceci ! Je veux ne jamais entendre ni voir le petit monstre que vous tenez dans vos bras. Il est votre enfant et non le mien... A-t-il un seul de mes traits? Jour de Dieu ! cachez-le bien, ou sinon...
— Juste ciel !... cria la comtesse.
— Silence!... répondit le colosse. Si vous ne voulez pas que je le heurte, faites en sorte qu'il ne se rencontre plus sur mon passage...
— Alors, reprit la comtesse qui se sentit le courage de lutter contre son tyran, jurez-moi de ne point attenter à ses jours, si vous ne le voyez pas... Puis-je compter sur votre parole de gentilhomme?...
— Mais..., reprit le comte.
— Eh bien! monstre, tuez-nous donc!...
s'écria-t-elle en se jetant à genoux et serrant son enfant dans ses bras.
— Lcve^-vous, madame! Je vous engage
68 l'amolr paternel.
ma foi de gentilhomme de ne rien entreprendre sur la vie de ce maudit embryon, pourvu qu'il demeure sur les rochers qui bordent la mer au-dessous du château ; mais malheur à lui, si je le retrouve jamais au delà de ces limites!...
La comtesse se mit à pleurer amèrement.
— Voyez donc, dit-elle. C'est votre fils...
— Madame !...
A ce mot, la comtesse épouvantée emporta son enfant dont le cœur palpitait comme celui d'une fauvette surprise dans son nid par un pâtre.
Mais soit que l'innocence ait un charme auquel les hommes les plus endurcis ne sauraient se soustraire, soit que le comte se reprochât sa violence, ou craignit de plonger dans le desespoir une créature nécessaire à ses plaisirs et à ses desseins, sa voix était redevenue aussi douce qu'elle pouvait l'être, au moment où sa femme revint pâle et presque mourante.
— Jeanne, ma mignonne, lui dit-il, donnezmoi la main, et ne soyez pas rancunière!... On ne sait comment se comporter avec vous. Je vous apporte de nouveaux honneurs , de nouvelles richesses, et téte-Dieu ! vous me re-
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cevcz comme un maheustre dans un parti de manants! Mon gouvernement va m'obliger à de longues absences jusqu'à ce que je l'aie échangé pour celui de Normandie ; ainsi , ma mignonne, au moins faites-moi bon visage pendant mon séjour ici...
La comtesse comprit le sens de ces paroles ; leur feinte douceur ne pouvait plus la tromper.
— Je connais mes devoirs!... répondit-elle avec un accent de mélancolie que son mari prit d'abord pour de la tendresse.
Il y avait trop de pureté, trop de grandeur chez cette timide créature, pour qu'elle osât essayer, comme certaines femmes adroites, de gouverner le comte en mettant du calcul dans sa conduite ou en prostituant son cœur; elle soupira, s'éloigna en silence, soumise et cachant son désespoir.
— Téte-Dieu pleine de reliques ! je ne serai donc jamais aimé?... s'écria le comte en surprenant une larme dans les yeux de sa femme au moment où elle sortit.
Par une espèce de sortilège, dont toutes les mères ont le secret, et qui avait encore plus de force entre la comtesse et son fils, elle réussit à lui faire comprendre le péril qui le me-
70 l'amoir pater?ïel.
naçait sans cesse, et lui apprit à redouter lapproclic de son père.
La scène terrible dont Etienne avait été témoin se grava dans sa mémoire, de manière à produire en lui une maladie.
Il finit par pressentir la présence du comte avec tant d'instinct que, si un de ces sourires dont les mères connaissent les signes imperceptibles animait sa figure au moment où ses organes imparfaits, déjà façonnés parla crainte, lui annonçaient la marche lointaine de son père, ses traits se contractaient, et l'oreille de la mère n'était pas plus alerte que le sentiment intérieur du fils.
Avec l'âge, cette faculté de terreur grandit si bien qu'Etienne, semblable aux sauvages de l'Amérique, distinguait le pas de son père, savait écouter sa voix éclatante à des distances éloignées, et prédisait sa venue.
Voir le sentiment de terreur que son mari lui inspirait partagé sitôt par son enfant, le rendit encore plus précieux à la comtesse; et leur union se fortifia si bien, que, comme deux fleurs nées sur la même tige, ils se courbaient sous le même vent, se relevaient par la même espérance.
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C'était une même vie.
Au départ du comte, Jeanne commençait une seconde grossesse ; et cette fois, elle accoucha au terme voulu par les préjugés.
Elle mit au monde, non sans des douleurs inouïes, un gros garçon, qui, dix-huit mois après, offrit une si parfaite ressemblance avec son père que la haine du comte pour Taîné s'en accrut singulièrement.
Pour sauver son enfant chéri, la comtesse consentit à tous les projets que son mari forma pour le bonheur et la fortune de leur second fils.
Etienne fut destiné à l'état ecclésiastique.
Maximilien devait être l'héritier des biens et des titres de la maison d'Hérouville.
A ce prix, la pauvre mère assura le repos de son enfant chéri.
Jamais deux frères ne furent plus dissemblables qu'Etienne et 3Iaximilien.
Le cadet eut en naissant le goût du bruit, des exercices bruvants et de la oraerre.
Aussi le comte eut-il pour lui autant d'amour que sa femme en avait pour Etienne.
Les deux frères grandirent sans se connaître, sans se voir, et arrivèrent a l'âge de l'adolescence.
72 i/amoi]r paternel.
Etienne habitait une petite cliaiimière de jardinier située dans une grotte de granit au au bord de la mer, au pied du château.
Sa mère avait fait disposer l'intérieur de cette humble maison de manière à ce que son fils y trouvât toutes les jouissances du luxe.
Elle y allait passer avec lui la plus grande partie de la journée.
Ils parcouraient les rochers , les grèves , et elle lui indiquait les limiles du petit domaine de sable, de coquilles, de mousses et de cailloux qui lui appartenait.
Insensiblement il avait compris, par la terreur profonde dont sa mère était saisie s'il venait à faire un pas hors de cette enceinte, que la mort l'attendait au delà.
Chez lui , le nom de père excitait tout à la fois une terrible crainte qui troublait son ame, la dépouillait de son énergie, et le soumettait à cette espèce d'atonie qui fait tomber à genoux une jeune fille devant un tigre.
Caché dans un trou de rocher, il apercevait souvent de loin ce géant sinistre, ou il en entendait la voix, et alors l'impression douloureuse qu'il avait ressentie jadis au moment où il fut maudit, lui glaçait le cœur.
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Aussi, comme un Lapon qui meurt au delà de ses neiges, il se fit une délicieuse patrie de sa cabane , de ses rochers , et s'il en dépassait Tenceinte , il éprouvait un malaise indéfinissable.
Sa mère , sentant que ce pauvre enfant ne pouvait trouver de bonheur que dans une humble sphère de calme et de silence, lui avait donné tous les goûts de la solitude.
Ainsi , la bibliothèque du cardinal d'Hérouville fut en quelque sorte son héritage.
La lecture devait remplir sa vie.
Pour le dédommager de ses infirmités, la nature l'avait doué d'une voix si mélodieuse qu'il était difficile de résister au plaisir de l'entendre.
Sa mère lui enseigna la musique ; et quelque chant tendre et mélancolique , soutenu par les accents d'une mandoline, fut un de ses trésors... La studieuse poésie, dont les riches méditations nous font parcourir en botaniste les vastes champs de la pensée; la féconde comparaison des idées humaines , l'exaltation que nous donne la parfaite intelligence des œuvres du génie , devinrent les inépuisables et tranquilles félicités de sa vie rêveuse et solitaire.
74 l'amour paternel.
Enfin, les fleurs, créations ravissantes, dont la destinée avait tant de ressemblance avec la sienne, eurent tout son amour.
Aussi , heureuse de voir à son fils des passions innocentes qui le garantissaient du rude contact de la vie sociale auquel il n'aurait pas plus résisté que la plus jolie dorade de l'Océan n'eût soutenu sur la grève un regard du soleil, la comtesse encouragea les goûts d'Etienne, en lui apportant des romanceros espagnols, des tnotets italiens, des livres, des sonnets, des poésies... Et chaque matin, il trouvait sa solitude peuplée de jolies plantes aux riches couleurs, aux suaves parfums.
Ses lectures, auxquelles sa frêle santé ne lui permettait pas de se livrer longtemps , et ses faibles exercices au milieu des rochers, étaient interrompus par de naïves méditations qui le faisaient rester des heures entières devant ses riantes fleurs, ses douces compagnes, ou tapi dans le creux de quelque roche en présence d'une algue, d'une mousse, d'une herbe marine dont il étudiait les mystères.
Il cherchait une rime au sein des corolles odorantes , comme l'abeille y eût été butiner son miel.
l'amour paternel. 7^
Il admirait même souvent sans but, et sans vouloir s'expliquer son plaisir, les filets délicats imprimés en couleur foncée sur les pétales, la délicatesse des riches tuniques d'or ou d'azur, vertes ou violâtres , les découpures si profusément belles des calices ou des feuilles , leurs tissus mats ou veloutés qui se déchiraient, comme son âme, au moindre effort.
Il demeurait pendant de longues journées couché sur le sable, vivant sa vie douce et molle, heureux, poëte sans le savoir; et alors l'irruption soudaine d'un insecte doré, les reflets du soleil dans l'Océan, les tremblements du vaste et limpide miroir des eaux, un coquillage, une araignée de mer, tout devenait événement, plaisir pour cette âme ingénue.
Voir venir sa mère, entendre de loin le frôlement de sa robe , l'entendre , la baiser, lui parler , l'écouter, lui causaient des sensations si vives, que souvent un retard, la plus légère crainte lui donnaient une fièvre dévorante...
A l'âge de seize ans , Etienne avait la taille d'un enfant ; et , semblable à une plante étiolée, ses longues méditations l'avaient habitué à pencher la tête.
Sa peau transparente et satinée comme celle
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d'une petite fille laissait voir le plus léger rameau de ses veines bleues.
Sa blancheur était celle de la porcelaine.
Ses yeux clairs exprimaient la faiblesse, une douceur ineffable ; ils imploraient protection , car il y avait de la prière dans son regard , et la modestie la plus vraie dans tous ses traits.
De longs cheveux châtains, plats, lisses et fins, se partageaient en deux bandeaux sur son front et se bouclaient à leur extrémité.
Ses joues étaient pâles et creuses ; son front pur, marqué de quelques rides , faisait mal à voir, car il trahissait une souffrance lente et profonde.
Sa bouche , gracieuse et ornée de dents trèsblanches , conservait cette espèce de sourire qui se fixe sur les lèvres des mourants.
Ses mains étaient blanches comme celles d'une coquette, et remarquablement belles.
Sa voix avait un timbre qui inspirait l'amour... Enfin, vous eussiez cru voir une tête de jeune fille malade sur un corps débile et contrefait.
Il n'y avait qu'une âme en lui , et à cette âme il fiUlait le silence, des caresses, la paix et l'amour.
l'amouk paternel. 77
Sa mère lui prodiguait l'amour et les caresses ; les rochers étaient silencieux ; les fleurs , les livres, charmaient sa solitude, et son petit royaume de sable et de coquilles, d'algues et de verdure, lui semblait un monde toujours frais et nouveau : aussi , jusqu'à l'âge de dixhuit ans, Etienne fut-il heureux.
Mais bientôt il éprouva le plus affreux malheur qui pût l'affliger.
La comtesse, dévorée par le chagrin, était en proie depuis longtemps à une maladie de langueur.
Elle mourut. Etienne resta seul dans le monde.
Sa douleur fut muette.
Il ne courut plus à travers les rochers; il ne se sentit plus la force de lire , de chanter ; il demeura des journées entières accroupi dans un creux de rocher, indifférent aux intempéries de l'air, immobile , attaché sur le granit, semblable à l'une des mousses qui y croissaient, pleurant bien rarement, mais perdu dans une seule pensée , immense , infinie comme l'Océan; et, comme TOcéan, elle prenait mille formes, devenait terrible , orageuse, calme... C'était plus qu'une douleur : c'était
78 l'aHOCR PATER^EL.
une vie nouvelle, une irrévocable destinée.
Cette pauvre petite créature ne devait plus sourire.
Il y a des peines qui, semblables à du sang jeté dans une eau courante, teignent momentanément les flots; puis Tonde, en se renouvelant, restaure la pureté de sa nappe; mais, chez Etienne, la source même était adultérée, et chaque flot du temps devait lui apporter une même dose de fiel.
A son lit de mort , la comtesse avait confié son fils au vieux Bertrand.
Avertie par un instinct qui ne trompe jamais les mères, elle s'était aperçue de la pitié profonde qu'inspirait a Técuver le chétif héritier de la maison puissante à laquelle il portait un sentiment de vénération comparable à celui de Tom-le-Long pour son navire.
Bertrand fut donc la providence de son jeune maître.
Presque octogénaire, le fidèle serviteur avait conservé Tintendance des écuries, pour ne pas perdre l'habitude d'être une autorité dans la maison; et, comme son logis se trouvait près de la chaumière où se retirait Etienne, il était à portée de veiller sur lui avec cette persistance
l'amour paterml. 79
d'afifection et cette simplicité rusée qui caractérisent les vieux soldats.
Il dépouillait toute sa rudesse pour parler au pauvre enfant.
Il allait doucement le prendre par les temps de pluie; et, l'arrachant à sa rêverie, il le ramenait au logis.
Il mit de l'amour -propre h remplacer la comtesse de manière à ce que le fils trouvât^ sinon le même amour, du moins les mêmes attentions... Cette pitié ressemblait à de la tendresse.
Or, comme le vieil ccuyer s'attachait de plus en plus à son maître, Etienne supporta sans plainte et sans résistance les soins du serviteur ; mais il n'y eut jamais de sympathie entre eux : tous les liens étaient brisés entre l'enfant maudit et les autres créatures.
Sa mère avait emporté dans la tombe tout ce qu'il pouvait porter d'amour à un être de son espèce.
Il semblait que son cœur eût été brisé comme son corps par la nature.
Aussi devint-il une sorte d'intermédiaire entre l'homme et la plante, ou peut-être entre l'homme et Dieu.
80 L'AMOrR P\TER?CEL.
Son âme conservait une pureté native.
Il ignorait les lois sociales, les faux sentiments du monde, et n'obéissait qu'à Finstinct de son cœur.
Néanmoins, malgré sa sombre mélancolie, il sentit bientôt le besoin d'aimer, d'avoir une autre mère, une autre àme à lui; et, comme une barrière d'airain s'élevait entre lui et la civilisation, à force de chercher un être auquel il put confier ses pensées et dont il put partager la vie, il finit par sympathiser avec l'Océan.
Toujours en présence de cette immense création, dont les merveilles cachées contrastent si puissamment avec celles de la terre, il y découvrit d'étonnants mystères.
Familiarisé dès le berceau avec l'infini de ces campagnes humides, la mer et le ciel lui racontaient d'admirables poésies.
Pour lui , tout était varié dans ce large tableau, si monotone en apparence.
Comme tous les hommes dont l'âme domine le corps, il avait une vue perçante, et pouvait saisir à des distances énormes, avec une admirable facilité, sans fatigue, les nuances les plus fugitives de la lumière, les tremblements les plus éphémères de l'eau.
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Il admirait même, par un calme parfait, les teintes multipliées de la mer, qui, semblable à un visage de femme, avait alors une physionomie, des sourires, des idées, des caprices; là verte et sombre, ici riant dans son azur... tantôt unissant ses lignes brillantes avec les tremblantes lueurs de l'horizon , tantôt se balançant d'un air doux sous des nuages bruns... Il y avait pour lui des fêtes magnifiques pompeusement célébrées au coucher du soleil, quand l'astre versait ses couleurs rouges sur les fiots comme un manteau de pourpre.
La mer était gaie, vive, spirituelle, au milieu du jour, lorsqu'elle frissonnait en répétant l'éclat de la lumière par mille facettes éblouissantes; puis, elle lui révélait d'étonnantes mélancolies, et le faisait pleurer, lorsque, résignée, calme et triste, elle réfléchissait un ciel gris chargé de nuages. Il avait saisi tous les langages muets de cette immense créature : le flux et le reflux étaient comme une respiration mélodieuse dont chaque soupir lui peignait un sentiment.
Il en comprenait le sens intime, et nul marin, nul savant, n'aurait pu prédire mieux
82 l'amoïe paternel.
que lui la moindre colère de TOcéan, le plus léger changement de sa face.
A la manière dont le flot venait mourir sur le rivage, il devinait les houles, les tempêtes, les grains, la force des marées...
Quand la nuit étendait ses voiles sur le ciel, il la voyait encore sous les lueurs crépusculaires, et conversait avec elle.
Enfin, il participait a sa grande et féconde vie : il éprouvait en son àme une véritable tempête quand elle se courrouçait , respirait dans ses sifflements aigus, courait dans ses lames énormes qui se brisaient en mille franges liquides sur les rochers, se sentait intrépide et terrible comme elle , et, comme elle, bondissait par des retours prodigieux, gardait des silences mornes, imitait ces clémences soudaines... Il avait épousé la mer.
Elle était sa confidente, son amie, son bonheur.
Le matin, quand il venait sur ses rochers, en parcourant les sables fins et brillants de la grève, il reconnaissait Tesprit de l'Océan par un simple regard : il en voyait soudain les paysages, et planait ainsi sur la grande face des eaux, comme un ange du ciel... Si de
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joyeuses, de lutines, de blanches vapeurs lui jetaient un réseau vague, comme un voile au front d'une fiancée, il en suivait les ondulations et les caprices avec une joie délicieuse... C'était un charme pour lui que de la trouver coquette au matin comme une femme qui se lève , fraîche , rouge , encore tout endormie...
Sa pensée, mariée avec cette grande pensée divine, le consolait dans sa solitude, et les mille jets de son âme avaient peuplé son étroit désert de mille fantaisies sublimes.
Pur comme un ange, vierge des idées sociales qui dégradent tant les hommes, naïf comme un enfant, il vivait comme une mouette, comme une fleur , prodigue seulement des trésors d'une imagination poétique : tantôt s'élevant jusqu'à Dieu par la prière, tantôt redescendant, humble et résigné, jusqu'au bonheur paisible de la brute ; incroyable mélange de deux créations.
Pour lui, les étoiles étaient les fleurs de la nuit; le soleil, un père; les oiseaux, des amis.
Partout il plaçait l'âme de sa mère : souvent il la voyait dans les nuages, il lui parlait.
84 l'amour paternel.
et ils communiquaient réellement ensemble par des visions célestes... Il y avait des jours où il entendait sa voix, où il admirait son sourire, des jours où il ne l'avait pas perdue. .. Dieu semblait lui avoir donné la puissance des anciens solitaires, des sens intérieurs plus parfaits, des forces morales inouïes qui lui permettaient d'aller plus avant que les autres hommes dans les secrets des œuvres immortelles.
Ses regrets et sa douleur étaient comme des liens qui l'unissaient au monde des esprits.
Il y pénétrait, armé de son amour, pour y aller chercher sa mère, réalisant ainsi, parles sublimes accords de l'extase, la fabuleuse entreprise d'Orphée... Il s'élançait dans l'avenir, dans le ciel, comme de son rocher il volait sur l'Océan d'une ligne à l'autre de l'horizon.
Souvent aussi, quand il était tapi au fond d'un trou profond, capricieusement arrondi dans un fragment de granit, et dont l'entrée avait l'étroitesse d'un terrier; quand, doucement éclairé par les chauds rayons du soleil qui passaient par des fissures et lui montraient les jolies mousses marines dont cette retaite était décorée, véritable nid de quelque
l'amour paternel. 85
oiseau de mer; là souvent il était saisi d'un sommeil involontaire.
Le soleil . son souverain , lui disait seul qu'il avait dormi, en lui mesurant le temps pendant lequel avaient disparu pour lui ses paysages d'eau , ses sables dorés , ses coquillages.
Alors il admirait, à travers une lumière brillante comme celle des cieux, les villes immenses dont ses livres lui parlaient ; il allait , regardant avec étonnement , mais sans envie , les cours , les rois , les batailles , les hommes , les monuments... Ce rêve en plein jour lui rendait toujours plus chères ses douces fleurs, ses nuages , son soleil , ses beaux rochers de granit.
Il semblait qu'un ange lui révélait les abîmes du monde moral et les chocs terribles des civilisations , pour le mieux attacher à sa vie solitaire... Il sentait que , s'il se hasardait à traverser ces océans d'hommes , son âme y serait bientôt déchirée ; qu'il y périrait brisé comme une fleur qui tombe du bord d'une pauvre mansarde dans la boue d'une rue...
Un jour, en 1617, vingt et quelques années après l'horrible nuit pendant laquelle Etienne fut mis au monde , le duc d'Hérouville , alors 2. 8
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âgé de soixante et quinze ans, vieux, cassé, presque mort . était assis , au coucher du soleil . dans un immense fauteuil , devant la fenêtre ogive de sa chambre à coucher, à la place d'où jadis la comtesse avait si vainement réclamé, par les sons du cor perdus dans les airs, le secours des hommes et du ciel... Vous eussiez dit un véritable débris de tombeau.
Sa large et puissante figure . dépouillée de son aspect sinistre par la souffrance et par rage, avait une couleur blafarde en rapport avec les longues mèches de cheveux blancs qui tombaient autour de sa tète chauve , dont le crâne jaune semblait débile.
La guerre et le fanatisme brillaient encore dans ses yeux gris, mais ils y étaient tempérés par un sentiment religieux.
La dévotion jetait une teinte monastique sur ce visage , jadis si dur et maintenant sillonné de rides qui en adoucissaient Texpression.
Les reflets du couchant coloraient cette tête encore vigoureuse par des tons doux; et le corps affaibli . enveloppé de vêtements bruns, achevait, par sa pose lourde, par la privation de tout mouvement, de peindre Texistence
l'amoer paterxel. 87
monotone , le repos terrible de cet homme , autrefois si entreprenant, si haineux, si actif. . .
— Assez !... dit-il à son chapelain , vieillard vénérable , qui lui lisait l'Évangile en se tenant debout devant lui , dans une attitude respectueuse.
Le duc , semblable à ces vieux lions de ménagerie qui arrivent à une décrépitude encore pleine de majesté , se tourna vers un autre homme en cheveux blancs, et lui tendit un bras décharné , couvert de poils rares , encore nerveux , mais sans vigueur.
— A vous , rebouteur ! s'écria-t-il ; voyez où j'en suis... aujourd'hui...
— Tout va bien, monseigneur, et la fièvre a cessé. Vous vivrez encore de longues années...
— Je voudrais voir Maximilien ici !... reprit le duc en laissant échapper un sourire d'aise. Ce brave enfant ! il commande maintenant sa compagnie d'arquebusiers chez le roi... Le maréchal d'Ancre en a eu soin... Notre gracieuse reine Marie pense à le bien apparenter, et mon nom sera dignement continué... Il a fait des prodiges de valeur à l'attaque...
En ce moment Bertrand arrive, tenant une lettre à la main.
88 l'amour paternel.
— Qu'est-ce-ci ?. . . dit vivement le vieux seigneur.
— Une dépêche apportée par un courrier que vous envoie Sa 3Iajesté , répondit Técuver.
— Les huguenots reprendraient-ils les armes? tête-Dieu pleine de reliques !... s'écria le duc en se dressant et jetant un regard étincelant sur les trois vieillards. J'armerais encore mes soldats , et, avec Jlaximilien à mes côtés , la Normandie...
— Asseyez-vous, mon bon seigneur, dit le rebouteur inquiet de voir le duc se livrer à une bravade dangereuse chez un convalescent.
— Lisez , maître Corbineau , dit le vieillard en tendant la dépêche à son confesseur.
Ces quatre personnages formaient un tableau curieux , plein d'enseignements pour la vie humaine.
L'écuyer, le prêtre et le médecin , blanchis par les années, tous trois debout devant leur maître assis dans son fauteuil , ne se jetant l'un à l'autre que de pâles regards, traduisant chacun l'une des idées qui finissent par s'emparer de l'homme au bord de la tombe, tous fantastiquement éclairés par les riches couleurs du couchant , silencieux , composaient un tableau
l'amocr paternel. 89
sublime de mélancolie et fertile en contrastes. Cette chambre sombre et solennelle, où rien n'était changé depuis plus de vingt années, encadrait merveilleusement cette page poétique , pleine de passions éteintes , attristée par la mort, remplie par la religion...
— Le maréchal d'Ancre a été tué sur le pont du Louvre par ordre du roi ; puis...
— Achevez ! cria le seigneur.
— Votre fils...
— Eh bien?...
— Mort...
Le duc pencha la tête sur sa poitrine, fit un grand soupir et resta muet, immobile.
A ce mot, à ce soupir, les trois vieillards se regardèrent.
Il leur sembla que l'illustre et opulente maison d'Hérouville disparaissait devant eux comme un navire qui sombre...
— Le maître d'en-haut, reprit le duc en lançant un terrible regard sur le ciel, se montre bien ingrat envers moi!... Il ne se souvient guère de ce que j'ai osé pour sa sainte cause...
— Dieu se venge ! ... dit le prêtre d'une voix grave,
90 l'aMOIR PATER!SEL.
— Mettez-moi cet homme au cachot!... s'ëcria le seigneur exaspéré.
— Vous pouvez me faire taire plus facilement que votre conscience.
Le vieillard redevint pensif.
— Ma maison périr!... mon nom s'éteindre!... Je veux me marier... avoir un fils !... s'écria-t-il après une longue pause.
Le rebouteur ne put s'empêcher de sourire, tout effrayante que fût Texpression de désespoir peinte sur la face du duc d'Hérouville.
En ce moment, au milieu du silence, et dominant le doux murmure de la mer, un chant aussi frais que l'air du soir, aussi pur que le ciel , simple comme la couleur verte qui teignait l'Océan, s'éleva soudain pour charmer la nature.
La ravissante mélancolie de cette voix céleste, la mélodie des paroles, la musique plaintive, répandaient dans l'âme un sentiment semblable à je ne sais quel parfum magique.
L'harmonie montait comme par nuages.
Elle remplissait les airs, elle versait du baume sur toutes les douleurs , ou plutôt elle les consolait en les exprimant.
La voix s'unissait au bruissement de l'onde
l'amour paternel. 91
avec une si rare perfection , qu'elle semblait sortir du sein des flots... C'était plus doux qu'une parole d'amour; car il y avait la délicieuse fraîcheur de l'espérance.
— Qu'est-ce-ci?... demanda le duc.
— C'est le petit rossignol qui chante. Tel est le nom que nous avons donné au fils aîné de monseigneur..., répondit Bertrand.
— Mon fils!... s'écria le vieillard. J'ai un fils !... un fils!...
Il se dressa sur ses pieds . et se mit à marcher dans sa chambre d'un pas lent et précipité tour à tour; puis, faisant un geste de commandement, il renvoya ses gens, à l'exception du prêtre.
Le lendemain matin, le duc, appuyé sur son vieil écuyer, allait sur la grève , à travers les rochers , cherchant le fils que jadis il avait maudit.
Il l'aperçut de loin , tapi dans une crevasse de granit , nonchalamment étendu au soleil , la tête posée sur une touffe d'herbes fines , les pieds ramassés gracieusement sous le corps... Il ressemblait à une hirondelle en repos, . . Aussitôt que le grand vieillard se montra sur le bord de la mer, et que le bruit , assourdi par
92 l'amol'r pater?îel.
le sable , résonna faiblement , en se mêlant à la voix des flots , Etienne tourna la tête , jeta un petit cri d'oiseau surpris, et disparut dans le granit même , comme une souris qui rentre si lestement dans son trou que l'on finit même par douter de l'avoir aperçue...
— Eh! têle-Dieu pleine de reliques! où s'est-il donc fourré? s'écria le seigneur en arrivant au rocher sur lequel son fils s'était accroupi.
— Il est là..., dit Bertrand en montrant une fente étroite dont les bords avaient été polis , usés par les assauts des hautes marées.
— Etienne!... mon filsî... cria le vieillard.
Vhéritier ne répondit pas.
Alors, pendant une partie de la matinée, le duc supplia , menaça , gronda , implora tour à tour sans pouvoir obtenir de réponse.
Parfois il se taisait , appliquait l'oreille à la crevasse, et tout ce que son ouïe faible lui permettait d'entendre était le sourd battement du cœur d'Etienne, dont les pulsations précipitées retentissaient sous la voûte sonore.
— Il vit au moins, celui-là ! dit le vieillard d'un son de voix déchirant.
l'amour PATERINEL. 95
Au milieu du jour, le père au désespoir eut recours à la prière.
— Etienne, lui disait-il, mon cher Etienne, Dieu m'a puni de t'avoir méconnu ! Il m'a privé de ton frère ! Aujourd'hui tu es mon seul et unique enfant... Je t'aime plus que moi! J'ai reconnu mon erreur, et je sais que tu as véri tablement mon sang dans tes veines et celui de ta mère dont j'ai causé le malheur ; mais viens, je tâcherai de te faire oublier mes torts en te chérissant pour tout ce que j'ai perdu. Etienne, tu seras duc d'Hérouville, pair de France , chevalier des ordres , capitaine de cent hommes d'armes , grand baiUi de Bessin , gouverneur de Normandie pour le roi , seigneur de vingt-sept domaines, de quaranteneuf clochers... Tu auras pour femme la fille d'un prince... tu seras le chef de la maison d'Hérouville. Veux-tu donc me faire mourir de chagrin? Viens, viens! ou je reste agenouillé là, devant ta retraite, jusqu'à ce que je te voie.
Mais l'enfant maudit, n'entendant pas ce langage hérissé d'idées sociales , de vanités qu'il ne comprenait pas , et retrouvant dans son âme des impressions de terreur invincibles, resta muet, hvré à d'affreuses angoisses.
94 l'amour pateri^el.
Alors , sur le soir, le vieux seigneur ayant épuisé toutes les formules du langage, toutes les ressources de la prière et les accents du repentir, se jeta, frappé d'une sorte de contrition religieuse, à genoux sur le sable, et fit en luiraérae ce vœu :
— Je jure... d'élever une chapelle à saint Jean et saint Etienne , patrons de ma femme et de mon fils, d'y fonder cent messes en Thonneur de la Vierge, si Dieu et les saints me ramènent mon fils !
Il demeura dans une humilité profonde , agenouillé, les mains jointes, pria; et, ne voyant point paraître son enfant, Tespoir de son nom, alors de grosses larmes sortirent de ses yeux si longtemps secs, et roulèrent le long de ses joues flétries.
En ce moment, Etienne, qui n'entendait plus rien , s'étant coulé sur le bord de sa grotte comme une jeune couleuvre affamée de soleil, vit ses larmes , reconnut le langage de la douleur, et, saisissant la main de son père, il l'embrassa, disant d'une voix d'ange :
— 0 ma mère, pardonne !
i'N HÉRITIER. 95
Dans la fièvre du bonheur, le gouverneur de Normandie emporta dans ses bras son chétif héritier qui tremblait comme une fille enlevée ; en le sentant palpiter, il s'efforça de le rassurer en le baisant avec les précautions qu'il aurait prises pour manier une fleur, et trouva pour lui de douces paroles qu'il n'avait jamais su prononcer.
— Vrai Dieu , tu ressembles à ma pauvre Jeanne, cher enfant! lui disait-il. Instruis-moi de tout ce qui te plaira, je te donnerai tout ce que tu désireras. Sois bien fort, porte-toi bien ! Je t'apprendrai à monter à cheval sur une jument douce etgentille comme tu es doux et gentil. Rien ne te contrariera. Téte-Dieu pleine de reliques ! autour de moi tout pliera comme des
96 r.-^ HÉRITIER.
roseaux sous le vent. Je vais te donner ici un pouvoir sans bornes. Moi-même je t'obéirai comme au dieu de la famille.
Le père entra bientôt avec son fils dans la chambre seigneuriale où s'était écoulée la triste vie de la mère.
Etienne alla soudain s'appuyer près de cette croisée où il avait commencé de vivre, d'où sa mère lui faisait des signaux pour lui annoncer le départ de son persécuteur, qui maintenant, sans qu'il sût encore pourquoi , devenait son esclave, et ressemblait à ces gigantesques créatures que le pouvoir d'une fée mettait aux ordres d'un jeune prince ; cette fée était la féodalité.
En revoyant la chambre mélancolique où ses yeux s'étaient habitués à contempler rOcéan, des pleurs lui vinrent aux yeux.
Les souvenirs de son long malheur, mêlés aux mélodieuses souvenances des plaisirs qu'il avait goûtés dans le seul amour qui lui fut permis , Tamour maternel , tout fondit à la fois dans son cœur et y développa comme un poëme à la fois délicieux et terrible.
Il resta muet et immobile.
Les émotions de cet enfant habitué à vivre
dans les contemplations de l'extase, comme d'autres se livrent aux agitations du monde , ne ressemblaient à aucune des émotions habituelles aux hommes.
— Vivra-t-il? dit le vieillard étonné de la faiblesse de son héritier, sur lequel il se surprit à retenir son souffle.
— Je ne pourrai vivre qu'ici, répondit simplement Etienne qui l'avait entendu.
— Eh bien , cette chambre sera la tienne, mon enfant.
— Qu'y a-t-il ? dit le jeune d'Hérouville en entendant des commensaux du château qui arrivaient dans la salle des gardes, où le duc les avait convoqués tous pour leur présenter son fils.
— Viens , lui répondit son père en le prenant par la main et l'amenant dans la grande salle.
A cette époque , un duc et pair possessionné comme Tétait le duc d'Hérouville , ayant ses charges et ses gouvernements , menait en France le train d'un prince.
Les cadets de famille ne répugnaient pas à le servir; il avait une maison et des officiers; le premier lieutenant de sa compagnie d'or- % 9
donnance était chez lui ce que sont aujourd'hui les aides de camp chez un maréchal.
Quelques années plus tard, le cardinal de Richelieu eut des gardes du corps.
Plusieurs princes alliés à la maison royale, les Guise, les Condé, les Nevers, les Vendôme, avaient des pages pris parmi les enfants des meilleures maisons , dernière coutume de la chevalerie éteinte.
Sa fortune et l'ancienneté de sa race normande indiquée par son nom [herus, villa, maison du chef) avaient permis au duc d'ITérouville d'imiter la magnificence de gens qui lui étaient inférieurs, tels que les d'Epernon , les Luynes, les Balagny, les d'O, les Zaraet, regardés en ce temps comme des parvenus , et qui néanmoins vivaient en princes.
Ce fut donc un spectacle imposant pour le pauvre Etienne que de voir l'assemblée des gens attachés au service de son père.
Le duc monta sur une chaise placée sous un de ces solhim ou dais en bois sculpté, garni d'une estrade élevée de quelques marches , d'où , dans quelques provinces , certains seigneurs rendaient encore des arrêts dans leurs châtellenies : rares vestiges de féodalité
qui disparurent sous le règne de Richelieu.
Ces espèces de trônes, semblables aux bancs d'œuvre dans les églises , devinrent des objets de curiosité.
Quand Etienne se trouva là , près de son vieux père, il frissonna de se voir le point de mire de tous les yeux.
— Ne tremble pas, lui dit le duc en abaissant sa tête chauve jusqu'à l'oreille de son fils, ce sont de nos gens.
A travers les ténèbres à demi lumineuses, produites par le soleil couchant dont les rayons rougissaient les croisées de cette salle, Etienne apercevait le bailli, les capitaines et les lieutenants en armes accompagnés de quelques soldats, les écuyers, le chapelain, les secrétaires, le médecin, le majordome, les huissiers, l'intendant, les piqueurs, les gardes-chasse, toute la livrée et les valets.
Quoique ce monde se tînt dans une attitude respectueuse commandée par la terreur qu'inspirait le vieillard aux gens les plus considérables qui vivaient sous son commandement et dans sa province , il se faisait un bruit sourd produit par une curieuse attente.
Ce bruit serra le cœur d'Etienne qui, pour
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la première fois , éprouvait l'influence de la lourde atmosphère d'une salle où respirait une assemblée nombreuse ; ses sens, habitués à Tair pur et sain de la mer, furent offensés avec une promptitude qui indiquait la perfection de ses organes.
Une horrible palpitation, due à quelque vice dans l'organisation de son cœur, l'agita de ses coups précipités, quand son père, obligé de se montrer comme un vieux lion majestueux , prononça d'une voix solennelle le petit discours suivant :
a Mes amis , voici mon fils Etienne , mon premier-né, mon héritier présomptif, le marquis de Rubempré, à qui le roi confirmera sans doute les charges de défunt son frère.
u Je vous le présente afin que vous le reconnaissiez et que vous lui obéissiez comme à moi-même.
« Je vous préviens que si l'un de vous, ou si quelqu'un dans la province dont j'ai le gouvernement , lui déplaisait ou le heurtait en quoi que ce soit, il vaudrait mieux, cela étant et moi le sachant, que ce quelqu'un ne fut jamais sorti du ventre de sa mère. Vous avez
trf HÉBITIER. 101
entendu? Retournez tous à vos affaires, et que Dieu vous conduise !
« Les obsèques de Maximilien d'Hérouville se feront ici lorsque son corps y sera rapporté.
« La maison prendra le deuil dans huit jours. Plus tard, nous fêterons ravénement de mon fils Etienne. »
— Vive monseigneur ! vivent les d'Hérouville ! fut crié de manière à faire mugir le château.
Les valets apportèrent des flambeaux pour éclairer la salle.
Ce hourra , cette lumière et les sensations que donna à Etienne le discours de son père, jointes à celles qu'il avait éprouvées déjà, lui causèrent une défaillance complète; il tomba sur le fauteuil en laissant sa main de femme dans la large main de son père.
Quand le duc, qui avait fait signe au lieutenant de sa compagnie d'approcher, lui dit : « Eh bien! baron d'Artagne, je suis heureux de pouvoir réparer ma perte, venez voir mon fils ! » il sentit dans sa main une main froide , regarda le marquis de Rubempré , le
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crut mort, et jeta un cri de terreur qui épouvanta l'assemblée.
Beauvouloir ouvrit l'estrade, prit le jeune horame dans ses bras et l'emmena en disant à son maître :
— Vous l'avez tué en ne le préparant pas à cette cérémonie.
— Il ne pourra donc pas avoir d'enfant, s'il en est ainsi? s'écria le duc qui suivit Beauvouloir dans la chambre seigneuriale où le médecin alla coucher le jeune héritier. Eh bien! maître? dit-il avec anxiété.
— Ce ne sera rien, répondit le vieux serviteur en montrant à son maître Etienne ranimé par un cordial dont il lui avait donné quelques gouttes sur un morceau de sucre, nouvelle et précieuse substance que les apothicaires vendaient au poids de l'or.
— Prends, vieux coquin ! dit le vieux seigneur en tendant sa bourse à Beauvouloir , et soigne-le comme le fils d'un roi. S'il mourait par ta faute, je te brûlerais moi-même sur un gril.
— Si vous continuez à vous montrer aussi violent, il mourra par votre fait, dit brutalement le médecin à sou maître. Laissez-le, il va s'endormir.
tJN HÉRITIER. 103
— Bonsoir, mon amour ! dit le vieillard en baisant son fils au front.
— Bonsoir, mon père, reprit le jeune homme dont la voix fit tressaillir le duc, qui pour la première fois s'entendait donner par Etienne le nom de père.
Le duc prit Beauvouloir par le bras, l'emmena dans la salle voisine, et le poussa dans l'embrasure d'une croisée en lui disant :
— Ah çà ! vieux coquin , à nous deux !
Ce mot, qui était la gracieuseté favorite du duc, fit sourire le médecin, qui depuis longtemps avait quitté ses rebouteries.
— Tu sais, dit le duc en continuant, que je ne te veux pas de mal. Tu as deux fois accouché ma pauvre Jeanne , tu as guéri mon fils Maximilien d'une maladie grave, enfin tu fais partie de ma maison. Pauvre enfant! je le vengerai, je me charge de celui qui l'a tué! Tout l'avenir de la maison d'Hérouville est donc entre tes mains. Je veux marier cet enfant-là sans tarder. Toi seul peux savoir s'il y a chance de trouver en cet avorton de l'étoffe à faire des d'Hérouville... Tu m'entends. Que crois-tu?
— Sa vie au bord de la mer a été si chaste et si pure que la nature est plus drue chez lui
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qu'elle ne Taurait été s'il eût vécu dans votre monde. Mais un corps aussi délicat est le très-humble serviteur de Tàme. Monseigneur Etienne doit choisir lui-même sa femme. Tout en lui sera l'ouvrage de la nature, et non celui de vos vouloirs. 11 aimera naïvement, et fera par désir de cœur ce que vous souhaitez qu'il fasse pour votre nom. Donnez-lui une grande dame qui soit comme une haquenée, il ira se cacher dans ses rochers. Bien plus, quelque vive terreur le tuerait à coup sûr ; je crois qu'un bonheur trop subit le foudroierait également. Pour éviter ce malheur, m'est avis de le laisser s'engager de lui-même et à son aise dans la voie des amours. Écoutez , monseigneur, quoique vous soyez un grand et puissant prince, vous n'entendez rien à ces sortes de choses. Accordez-moi votre confiance entière , sans bornes , et vous aurez un petitfils.
— Si j'obtiens un petit-fils par quelque sortilège que ce soit, je te fais anoblir. Oui, quoique ce soit difficile, de vieux coquin tu deviendras un galant homme, tu seras Eeauvouloir sire de Forcalier. Emploie le vert et le sec , la magie blanche et noire , les neuvaines à Téglise
et !cs rendez-vous au sabbat, pourvu que j'aie une lignée mâle, tout sera bien.
— Je sais, dit Beauvouloir, un chapitre de sorciers capable de tout gâter ; ce sabbat n'est autre que vous-même, monseigneur. Je vous connais. Vous désirez une lignée à tout prix aujourd'hui ; demain vous voudrez déterminer les conditions dans lesquelles doit venir cette lignée ; vous tourmenterez votre fils.
— Dieu m'en garde !
■ — Eh bien , allez à la cour où la mort du maréchal et l'émancipation du roi doivent avoir mis tout sens dessus dessous, et où vous avez afTaire. Laissez -moi gouverner monseigneur Etienne. Mais engagez-moi votre parole de gentilhomme de m'approuver en quoi que je fasse.
Le duc frappa dans la main du vieillard en signe d'une entière adhésion, et se retira dans son appartement.
Quand les jours d'un haut et puissant seigneur sont comptés, le médecin est un personnage important au logis.
Aussi ne faut-il pas s'étonner de voir un ancien rebouteur devenu si familier avec le due d'Hérouville. A part les liens illégitimes
106 tN HÉRITIER.
par lesquels son mariage l'avait rattaché à cette grande maison, et qui militaient en sa faveur, le duc avait si souvent éprouvé le grand sens du savant , qu'il en avait fait l'un de ses conseillers favoris.
Beauvouloir était le Coyctier de ce Louis XI. Mais de quelque prix que fût sa science, le médecin n'avait pas sur le gouverneur de Normandie , en qui respirait toujours la férocité des guerres religieuses, autant d'influence que la féodalité.
Aussi le serviteur avait-il deviné que les préjugés du noble nuisaient aux vœux du père.
En grand médecin qu'il était , Beauvouloir comprit que, chez un être délicatement organisé comme Etienne , le mariage devait être une lente et douce inspiration qui lui communiquât de nouvelles forces en l'animant du feu de l'amour.
Comme il l'avait dit , imposer une femme à Etienne, c'était le tuer; il fallait éviter surtout que ce jeune solitaire s'effrayât du mariage dont il ne savait rien, et quil connût le but dont son père se préoccupait, car ce poëte inconnu n'admettait que la noble et belle pas-
GABRTELLE. 107
sion de Pétrarque pour Laure , de Dante pour Béatrix.
Comme sa mère, il était tout amour pur, et toute âme. On devait lui donner l'occasion d'aimer, attendre l'événement et non le commander; un ordre aurait tari en lui les sources de la vie.
Maître Antoine Beauvouloir était père, il avait une fille élevée dans des conditions qui en faisaient la femme d'Etienne.
Il était si difficile de prévoir les événements qui rendraient un enfant destiné par son père au cardinalat l'héritier présomptif de la maison d'Hérouville, que Beauvouloir n'avait jamais remarqué la ressemblance des destinées d'Etienne et de Gabrielle.
Ce fut une idée subite inspirée par son dé-
vouement à ces deux êtres plutôt que par son ambition.
Malgré son habileté, sa femme était morte en couches en lui donnant une fille dont la santé fut si faible, qu'il pensa que la mère avait du léguer à son fruit des germes de mort.
Beauvouloir aima sa Gabrielle comme tous les vieillards aiment leur unique enfant.
Sa science et ses soins constants prêtèrent une vie factice à cette frêle créature qu'il cultiva comme un fleuriste cultive une plante étrangère.
Il l'avait soustraite à tous les regards dans son domaine de Forcalier, où elle fut protégée contre les malheurs du temps par la bienveillance générale qui s'était attachée à un homme auquel chacun devait un cierge, et dont le pouvoir qu'on supposait aux gens occupés de sciences occultes inspirait une sorte de terreur respectueuse.
En s'attachant a la maison d'Hérouville, il avait augmenté les immunités dont il jouissait dans la province, et déjoué les poursuites de ses ennemis par sa position formidable auprès du gouverneur; mais il s'était bien gardé, en venant au château, d'y amener la fleur qu'il
tenait enfouie à Forcalier, domaine plus important par les terres qui en dépendaient que par rhabitation, et sur lequel il comptait pour trouver à sa fille un établissement conforme à ses vues.
En promettant au vieux duc une postérité, en lui demandant sa parole d'approuver sa conduite, il pensa soudain à Gabrielle, à cette douce enfant de qui la mère avait été oubliée par le duc, comme il avait oublié son fils Etienne.
Il attendit le départ de son maître avant de mettre son plan à exécution , en prévoyant que, si le duc en avait connaissance, les énormes difficultés qui pourraient être levées à la faveur d'un résultat favorable seraient dès l'abord insurmontables.
La maison de maître Beauvouloir était exposée au midi, sur le penchant d'une de ces douces collines qui cerclent les vallées de Normandie ; un bois épais l'enveloppait au nord ; des murs élevés et des haies normandes à fossés profonds lui faisaient une impénétrable enceinte.
Le jardin descendait en pente molle jusqu'à la rivière qui arrosait les herbages de la vallée,
LA FETliniE DE SOIXANTE ANS. 2. 10
et à laquelle le haut talus d'une double haie formait en cet endroit un quai naturel. Dans cette haie tournait une secrète allée dessinée par les sinuosités des eaux, et que les saules, les hêtres, les chênes rendaient touffue comme un sentier de forêt.
Depuis la maison jusqu'à ce rempart, s'étendaient les masses de la verdure particulière à ce riche pays, belle nappe ombragée par une lisière d'arbres rares dont les nuances composaient une tapisserie heureusement colorée : là. les teintes argentées d'un pin se détachaient de dessus le vert foncé de quelques aunes ; ici , devant un groupe de vieux chênes, un svelte peuplier élançait sa palme toujours agitée; plus loin, des saules pleureurs penchaient leurs feuilles pâles entre de gros noyers à tête ronde. Cette lisière permettait de descendre à toute heure de la maison vers la haie, sans avoir à craindre les rayons du soleil.
La façade, devant laquelle se déroulait le ruban jaune d'une terrasse sablée, était ombrée par une galerie de bois autour de laquelle s'entortillaient des plantes grimpantes qui. dans le mois de mai, jetaient leurs fleurs jusqu'aux croisées du premier étage.
GABRIELM. 111
Sans être vaste, ce jardin semblait immense par la manière dont il était percé; ses points de vue, habilement ménagés dans les hauteurs du terrain, se mariaient à ceux de la vallée où l'œil se promenait librement.
Selon les instincts de sa pensée , Gabrielle pouvait, ou rentrer dans la solitude d'un étroit espace sans y apercevoir autre chose qu'un épais gazon et le bleu du ciel entre les cimes des arbres , ou planer sur les plus riches perspectives en suivant les nuances des lignes vertes, depuis leurs premiers plans si éclatants jusqu'aux fonds purs de l'horizon où elles se perdaient , tantôt dans l'océan bleu de l'air, tantôt dans les montagnes de nuages qui y flottaient.
Soignée par sa grand'mère, servie par sa nourrice , Gabrielle Beauvouloir ne sortait de cette modeste maison que pour se rendre à la paroisse, dont le clocher se voyait au faîte de la colline, et où l'accompagnaient toujours son aïeule , sa nourrice et le valet de son père.
Elle était donc arrivée à l'âge de dix-sept ans dans la suave ignorance que la rareté des livres permettait à une fille de conserver, sans qu'elle parût extraordinaire, en un temps où
les femmes instruites étaient de rares phénomènes.
Cette maison avait été comme un couvent . plus la liberté, moins la prière ordonnée, et où elle avait vécu sous les yeux d'une vieille femme pieuse, sous la protection de son père, le seul homme qu'elle eût jamais vu.
Cette solitude profonde, exigée dès sa naissance par la faiblesse apparente de sa constitution . avait été soigneusement entretenue par Beauvouloir.
A mesure que Gabrielle grandissait, les soins qui lui étaient prodigués, l'influence d'un air pur avaient à la vérité fortifié sa jeunesse frêle ; mais aussi le savant médecin ne pouvait se tromper en voyant les teintes de nacre qui entouraient les yeux de sa fille s'attendrir, se brunir , s'enflammer suivant ses émotions ; la débilité du corps et la force de Tàme se signaient là par des indices que sa longue pratique lui permettait de reconnaître.
Puis la céleste beauté de Gabrielle lui avait fait redouter les entreprises si communes par un temps de violence et de sédition.
Mille raisons lui avaient donc conseillé d'épaissir Fombre et d'agrandir la solitude autour
de sa fille, dont l'excessive sensibilité l'effrayait.
Une passion, un rapt, un assaut quelconque la lui auraient blessée à mort.
Quoique sa fille encourût rarement des reproches , un mot de réprimande la bouleversait; elle le gardait au fond du cœur, où il pénétrait et engendrait une mélancolie méditative; elle allait pleurer, et pleurait longtemps ; son éducation morale n'avait donc pas voulu moins de soins que son éducation physique.
Le vieux médecin avait dû renoncer à lui conter les histoires qui charment les enfants , Gabriclle en recevait de trop vives impressions.
Aussi cet homme qu'une longue pratique avait rendu si savant s'était -il empressé de développer le corps de sa fille, afin d'amortir les coups qu'y portait une âme aussi vigoureuse.
Comme Gabriclle était toute sa vie , son amour , sa seule héritière , il n'avait jamais hésité à se procurer les choses dont le concours devait amener le résultat souhaité. Il écarta soigneusement les livres , les tableaux ,
iO.
114 GABRTELLE.
la musique , toutes les créations des arts qui pouvaient réveiller la pensée.
Aidé par sa mère , il intéressait sa fille aux ouvrages manuels.
La tapisserie, la couture, la dentelle, la culture des fleurs , les soins du ménage, la récoUe des fruits , enfin les plus matérielles occupations de la vie étaient données en pâture à l'esprit de cette charmante enfant.
Beauvouloir lui apportait de beaux rouets , des bahuts bien travaillés, de riches tapis, de la poterie de Bernard de Palissy, des tables , des prie-Dieu, des chaises sculptées et garnies d'étoffes précieuses , du linge ouvré , des bijoux.
Avec l'instinct que donne la paternité, le vieillard choisissait toujours ses cadeaux parmi les œuvres dont les ornements appartenaient à ce genre fantasque nommé arabesque, et qui, ne parlant ni aux sens ni à l'âme, s'adressent seulement à l'esprit par les créations de la fantaisie pure.
La vie que la haine avait commandée h Etienne d'Hérouville , l'amour paternel avait dit à Beauvouloir de l'imposer à Gabrielle ; chez l'un et l'autre, l'âme devait tuer le corps ) et
sans une profonde solitude , ordonnée par le hasard chez l'un , voulue par la science chez Tautre , tous deux pouvaient succomber, celuici à la terreur, celle-là sous le poids d'une trop vive émotion d'amour.
Mais, hélas ! au lieu de naître dans un pays de landes et de bruyères , au sein d'une nature sèche aux formes arrêtées et dures , Gabrielle vivait au fond d'une grasse et plantureuse vallée.
Beauvouloir n'avait pu détruire l'harmonieuse disposition des bosquets naturels, le gracieux agencement des corbeilles de fleurs, la fraîche mollesse du tapis vert, l'amour exprimé par les entrelacements des plantes grimpantes.
Ces vivaces poésies avaient leur langage , plutôt entendu que compris de Gabrielle qui se laissait aller à de confuses rêveries sous les ombrages.
A travers les idées nuageuses que lui suggéraient ses admirations sous un beau ciel , et ses longues études de ce paysage , observé dans tous les aspects que lui donnaient les saisons et les variations d'une atmosphère marine où venaient mourir les brumes de l'Angleterre ,
commençaient les clartés de la France . où il s'élevait dans son esprit une lointaine lumière, une aurore qui perçait les ténèbres dans lesquelles la maintenait son père.
Beauvouloir n'avait pas soustrait non plus Gabrielle à l'influence de l'amour divin ; elle joignait à l'admiration de la nature l'adoration du Créateur 5 elle s'était élancée dans la première voie ouverte aux sentiments féminins : elle aimait Dieu , la Vierge et les saints, elle aimait l'Église et ses pompes ; elle était catholique à la manière de sainte Thérèse qui voyait dans Jésus un infaillible époux, un continuel
mariage.
Mais Gabrielle se livrait à cette passion des âmes fortes avec une simplicité si touchante , qu'elle aurait désarmé la séduction la plus brutale par l'enfantine naïveté de son langage.
Où la conduisait cette vie d'innocence? Comment instruire une intelligence aussi pure que l'eau d'un lac tranquille qui n'aurait encore réfléchi que l'azur des cieux? Quelles images dessiner sur cette toile blanche? Autour de quel arbre tourner les clochettes de neige épanouies sur ce liseron? Jamais le père ne s'était
fait ces questions sans éprouver un frisson intérieur.
En ce moment, il cheminait lentement sur sa mule, comme s'il eût voulu rendre éternelle la route qui menait du château d'Hérouville à Ourscamp, nom du village auprès duquel se trouvait son domaine de Forcalier.
L'amour infini qu'il portait à sa fille lui avait fait concevoir un si hardi projet ! Un seul être au monde pouvait la rendre heureuse , cet homme était Etienne.
Certes, le fils angélique de Jeanne de Saint- Savin et la candide fille de Gertrude Marana étaient deux créations jumelles.
Toute autre femme que Gabrielle devait effrayer et tuer l'héritier présomptif de la maison d'Hérouville ; de même qu'il semblait h Beauvouloir que Gabrielle devait périr par le fait de tout homme de qui les sentiments et les formes extérieures n'auraient pas eu la virginale délicatesse d'Etienne de Rubempré.
Certes le pauvre médecin n'y avait jamais songé; le hasard s'était complu à ce rapprochement, et l'ordonnait.
Mais, sous le règne de Louis XIII, oser amener le duc d'Hérouville à marier son fils
unique à la fille d'un rebouteur normand ! Et ce.pendant de ce mariage seulement pouvait résulter cette lignée que voulait impérieusement le vieux duc.
La nature avait destiné ces deux beaux êtres l'un à l'autre.
Dieu les avait rapprochés par une incroyable disposition d'événements, tandis que les idées humaines, les lois mettaient entre eux des abîmes infranchissables.
Quoique le vieillard crût voir en ceci le doigt de Dieu, et malgré la parole qu'il avait surprise au duc, il fut saisi par de telles appréhensions en pensant aux violences de ce caractère indompté , qu'il revint sur ses pas au moment où, parvenu sur le haut de la colline opposée à celle d'Ourscamp, il aperçut la fumée qui s'élevait de son toit entre les arbres de son clos.
Il fut décidé par son illégitime parenté, considération qui pouvait influer sur l'esprit de son maître.
Puis une fois décidé, Beauvouloir eut confiance dans les hasards de la vie ; il se pourrait que le duc mourût avant le mariage.
D'ailleurs il comptait sur les exemples ; une
paysanne du Dauphiné, Françoise Mignot, venait d'épouser le maréchal de l'Hospital ; le fils du connétable Anne de Montmorency avait épousé Diane , la fille de Henri II et d'une dame piémontaise nommée Philippe Duc.
Pendant cette délibération, où l'amour paternel estimait toutes les probabilités, discutait les bonnes comme les mauvaises chances, et tâchait d'entrevoir l'avenir en en pesant les éléments, Gabrielle se promenait dans le jardin, où elle choisissait des fleurs pour garnir les vases de l'illustre potier qui fit avec l'émail ce que Benvenuto Cellini avait fait avec les métaux.
Gabrielle avait mis ce vase orné d'animaux en relief, sur une table, au milieu de la salle, et le remplissait de fleurs pour égayer sa grand'mère et peut-être aussi pour donner une forme à ses propres pensées.
Le grand cornet de faïence était plein , achevé, posé sur le riche tapis de la table, et Gabriefle disait à sa grand'mère : « Regardez donc!... )> quand Beauvouloir entra.
La fille courut se jeter dans les bras du père.
Après les premières effusions de tendresse, Gabrielle voulut que le vieillard admirât le bouquet.
Après l'avoir regardé , Beauvouloir plongea sur sa fille un regard profond qui la fit rougir.
— Il est temps, se dit-il en comprenant le langage de ces fleurs, à chacune desquelles Gabrielle avait dû penser avant de la cueillir, et penser en cherchant la place où elle produisait un magique effet dans le bouquet.
Gabrielle resta debout, sans penser à la fleur commencée sur son métier.
A l'aspect de sa fille, une larme roula dans les yeux de Beauvouloir, sillonna ses joues qui contractaient encore difficilement une expression sérieuse, et tomba sur sa chemise que, selon la mode du temps, son pourpoint ouvert sur le ventre laissait voir au-dessus de son haut-de-chausse.
Il jeta son feutre orné d'une vieille plume rouge, pour pouvoir faire avec sa main le tour de sa tête pelée.
En contemplant de nouveau sa fille qui, sous les solives brunes de cette salle tapissée de cuir, ornée de meubles en ébène, de por-
tières en grosses étoffes de soie, parée de sa haute cheminée, et qu'éclairait un jour doux, était encore bien à lui, le pauvre père sentit des larmes dans ses yeux et les essuya.
Un père qui aime son enfant voudrait le garder toujours petit; quant à celui qui peut voir, sans une profonde douleur, sa fille passer sous la domination d'un homme, il ne remonte pas vers les mondes supérieurs, il redescend dans les espèces infimes.
— Qu'avez-vous , mon fils? dit la vieille mère en ôtant ses lunettes, et en cherchant dans l'attitude ordinairement joyeuse du bonhomme le sujet du silence qui la surprenait.
Le vieux médecin montra du doigt sa fille à l'aïeule, qui hocha la tête par un signe de satisfaction, comme pour dire : Elle est bien mignonne !
Qui n'eût pas éprouvé l'émotion de Beauvouloir en voyant la jeune fille comme la dessinait et la colorait l'habillement de l'époque et le jour frais de la Normandie?
Gabrielle portait ce corselet en pointe par devant et carré par derrière, dont les peintres italiens se sont presque tous servis pour leurs saintes et leurs madones.
122 GABBIEIAE.
Cet ëléo:ant corselet en velours bleu de ciel, aussi joli que celui d'une demoiselle des eaux, enveloppait son corsage comme une guimpe, en le comprimant de manière à modeler finement les formes qu'il semblait aplatir ; il moulait les épaules, le dos. la taille avec la netteté d'un dessin fait parle plus habile artiste, et se terminait par une oblongue échancrure ornée d'une légère broderie en soie couleur carmélite, et qui laissait voir autant de nu qu'il en fallait pour montrer la beauté de la femme, mais pas assez pour éveiller le désir.
Une robe de couleur carmélite, qui continuait le trait des lignes accusées par le corps de velours, tombait jusque sur les pieds en formant des plis minces et comme a{)latis.
Sa taille était si fine, que Gabrielle semblait grande.
Son bras menu pendait avec l'inertie qu'une pensée profonde imprime à l'attitude.
Ainsi posée, elle présentait un modèle vivant des naïfs chefs-d'œuvre de la statuaire dont le goût existait alors, et qui se recommande à l'admiration par la suavité de ses lignes droites sans roideur, et par la fermeté d'un dessin qui n'exclut pas la vie.
Jamais profil d'hirondelle n'offrit, en rasant une croisée le soir, des formes plus élégamment coupées.
Le visage de Gabrielle était mince sans être plat ; sur son cou et sur son front couraient des filets bleuâtres qui lui donnaient des nuances semblables a celles de Tagate, en montrant la délicatesse d'un teint si transparent qu'on eût cru voir le sang couler dans les veines.
Cette blancheur excessive était faiblement teintée de rose aux joues. Cachés sous un petit bonnet de velours bleu brodé de perles, ses cheveux d'un blond égal coulaient comme deux ruisseaux d'or le long de ses tempes , et se jouaient en anneaux sur ses épaules qu'ils ne couvraient pas; la couleur chaude de cette chevelure soyeuse animait la blancheur éclatante du cou. et purifiait encore par son reflet les contours du visage déjà si pur.
Les yeux longs et comme pressés entre des paupières grasses étaient en harmonie avec la finesse du corps et de la tète; leurs prunelles gris-de-perle avaient du brillant sans vivacité; la candeur y recouvrait la passion.
La ligne du nez eût paru froide comme une
lame d'acier, sans deux narines veloutées et roses dont les mouvements semblaient en désaccord avec la chasteté d'un front rêveur , souvent étonné, riant parfois, et toujours d'une auguste sérénité.
Enfin, une petite oreille alerte attirait le regard en montrant sous le bonnet , entre deux touffes de cheveux, la poire d'un rubis dont la couleur se détachait vigoureusement sur le lait du cou.
Ce n'était ni la beauté normande où la chair abonde , ni la beauté méridionale où la passion agrandit la matière , ni la beauté française toute fugitive comme ses expressions, ni la beauté du Nord mélancolique et froide ; c'était la séraphique et profonde beauté de TÉgUse catholique, à la fois souple et rigide, sévère et tendre.
— Où trouvera-t-on plus jolie duchesse? se dit Beauvouloir en se complaisant à voir Gabrielle qui légèrement penchée, tendant le cou pour suivre au dehors le vol d'un oiseau , ne pouvait se comparer qu'à une gazelle arrêtée pour écouter le murmure de l'eau où elle va se désaltérer.
— Viens l'asseoir là , dit Beauvouloir en se
frappant la cuisse et faisant à Gabrielle un signe qui annonçait une confidence.
Gabrielle comprit et vint ; elle se posa sur son père avec la légèreté de la gazelle, et passa son bras autour du cou de Beauvouloir dont elle froissa le collet.
— A qui pensais-tu donc en cueillant ces fleurs? jamais tu ne les as si galamment disposées.
— A bien des choses, dit-elle. En admirant ces fleurs qui semblent faites pour nous, je me demandais pour qui nous sommes faites, nous. Quels sont les êtres qui nous regardent? Vous êtes mon père, je puis vous dire ce qui se passe en moi ; vous êtes habile, vous expliquerez tout. Je sens en moi comme une force qui veut s'exercer, je lutte contre quelque chose. Quand le ciel est gris, je suis à demi contente, je suis triste, mais calme. Quand il fait beau, que les fleurs sentent bon, que je suis là-bas sur mon banc , sous les chèvrefeuilles et les jasmins , il s'élève en moi comme des vagues qui se brisent contre mon immobilité. 11 me vient dans l'esprit des idées qui me heurtent et s'enfuient comme les oiseaux le soir à nos croisées, je ne peux pas les retenir. Eh bien !
quand j'ai fait un bouquet où les couleurs sont nuancées comme sur une tapisserie, où le rouge mord le blanc, où le vert et le brun se croisent ; quand tout y abonde, que l'air s'y joue, que les fleurs se heurtent, qu'il y a une mêlée de parfums et de calices entre-choqués, je suis contente, je reconnais ce qui se passe en moi-même. Quand, à l'église, l'orgue joue et que le clergé répond, qu'il y a deux chants distincts qui se parlent , les voix humaines et la musique , eh bien ! je suis contente , cela me retentit dans la poitrine, je prie avec un plaisir qui m'anime le sang...
En écoutant sa fille, Beauvouloir l'examinait avec l'œil fixe de la sagacité ; son regard eût semblé stupide par la force même de ses pensées rayonnantes, de même que l'eau d'une cascade semble immobile.
Il soulevait le voile de chair qui lui cachait le jeu secret par lequel Tàme réagit sur le corps; il étudiait les symptômes divers que sa longue expérience avait surpris dans toutes les personnes confiées à ses soins, et les comparait aux symptômes contenus dans ce corps frcle dont les os l'effrayaient par leur délicatesse, dont le teint de lait l'épouvantait par
son peu de consistance, et il tâchait de relier les enseignements de sa science à Tavenir de cette angéiique enfant; et il avait le vertige en se trouvant ainsi comme s'il eût été sur un abime.
La voix trop vibrante, la poitrine trop mignonne de Gabrlelle l'inquiétait ; et il s'interrogeait lui-même, après l'avoir interrogée.
— Tu souffres ici ! s'écria-t-il enfin poussé par une dernière pensée où se résuma sa méditation.
Elle inclina mollement la tète.
— A la grâce de Dieu ! dit le vieillard en jetant un soupir. Je t'emmène au château d'Hérouville, tu y pourras prendre dans la mer des bains qui te fortifieront.
— Cela est-il vrai, mon père ? Ne vous moquez pas de votre Gabrielle. J'ai tant désiré voir le château, les hommes d'armes, les capitaines et monseigneur !
— Oui , ma fille. Ta nourrice et Jean t'accompagneront.
— Sera-ce bientôt?
— Demain, dit le vieillard qui se précipita dans le jardin pour cacher son agitation à sa mère et à sa fille. Dieu m'est témoin , s'écria-
t-il , qu'aucune pensée ambitieuse ne me fait agir. Ma fille à sauver, le pauvre petit Etienne à rendre heureux, voilà mes seuls motifs !
S'il s'interrogeait ainsi lui-même, c'est qu'il sentait au fond de sa conscience une inextinguible satisfaction de savoir que, par la réussite de son projet, Gabrielle serait un jour duchesse d'Hérouville.
Il y a toujours un homme chez un père.
Il se promena longtemps, rentra pour souper, et se complut pendant toute la soirée à regarder sa fille au sein de la douce et brune poésie dont il l'avait environnée.
Quand, avant le coucher, la grand'mère, la nourrice, le médecin et Gabrielle s'agenouillèrent pour faire leur prière en commun, il leur dit :
— Supplions tous Dieu qu'il bénisse mon entreprise.
La grand'mère, qui connaissait le dessein de son fils, eut les yeux humectés par ce qu'il lui restait de larmes.
La curieuse Gabrielle avait le visage rouge de bonheur.
Le père tremblait, tant il avait peur d'une catastrophe.
— Après tout, lui dit sa mère , ne t'effraye pas, Antoine ! Le duc ne tuera pas sa petitefille.
— Non, répondit-il, mais il peut la contraindre à épouser quelque soudard de baron qui nous la meurtrirait.
AtnouÈ*,
Le lendemain Gabrielle, montée sur un âne, suivie de sa nourrice à pied, de son père à cheval sur sa mule, et accompagnée du valet qui conduisait deux chevaux chargés de bagages, se mit en route vers le château d'Héronville , où la caravane n'arriva qu'à la tombée du jour.
Afin de pouvoir tenir ce voyage secret , Beauvouloir s'était dirigé par les chemins détournés en partant de grand matin, et il avait fait emporter des provisions pour manger en
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route, sans se montrer dans les hôtelleries.
Beauvouloir entra donc à la nuit, sans être remarqué par les gens du château , dans l'habitation que le marquis avait occupée si longtemps, et où Tattendait Bertrand, la seule personne qu'il eût mise dans sa confidence.
Le vieil écuyer aida le médecin, la nourrice et le valet à décharger les chevaux, à transporter le bagage, et à établir la fille de Beauvouloir dans la demeure d'Etienne. Quand Bertrand vit Gabrielle il resta tout ébahi.
— Il me semble voir madame! s'écria-t-il. Elle est mince et fluette comme elle : elle a ses couleurs pâles et ses cheveux blonds ; le vieux duc l'aimera.
— Dieu le veuille! dit Beauvouloir. Mais reconnaîtra-t-il son sang à travers le mien?
— Il ne peut guère le renier, dit Bertrand. Je suis allé souvent le quérir à la porte de la belle Romaine, qui demeurait rue Culture- Sainte-Catherinc. Le cardinal de Lorraine la laissait forcément a monseigneur , par honte d'avoir été maltraité en sortant de chez elle. Monseigneur, qui, dans ce temps-là, marchait sur les talons de ses \ingt ans, doit bien se souvenir de cette embûche. Il était déjà bien
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hardi. Je peux dire la chose aujourd'hui, il menait les affronteurs !
— Il ne pense plus guère à tout ceci, dit Beauvouloir. Il sait que ma femme est morte , mais à peine sait-il que j'ai une fille !
— Deux vieux reîtres comme nous mèneront la barque à bon port, dit Bertrand. Après tout, si le duc se fâche et s'en prend à nos carcasses, elles ont fait leur temps.
Avant de partir, le duc d'Hérouville avait défendu, sous les peines les plus graves, à tous les gens du château , d'aller sur la grève où Etienne avait jusqu'alors passé sa vie, à moins que le marquis n'y emmenât quelqu'un avec lui.
Cet ordre, suggéré par Beauvouloir, qui avait démontré la nécessité de laisser Etienne maître de garder ses habitudes, garantissait à Gabrielle et à sa nourrice l'inviolabilité du territoire d'où le médecin leur commanda de ne jamais sortir sans sa permission.
Etienne était resté pendant ces deux jours dans la chambre seigneuriale , où le retenait le charme de ses douloureux souvenirs.
Ce lit avait été celui de sa mère ; à deux pas , elle avait subi cette terrible scène de l'ac-
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couchement où Bcaiivoiiloir avait sauvé deux existences.
Elle avait confié ses pensées à cet ameublement, elle s'en était servie; ses mains avaient effleuré ce damas ; ses yeux avaient souvent erré sur ces lambris.
Combien de fois était-elle venue à cette croisée pour appeler par un cri, par un signe, son pauvre enfant désavoué , maintenant maître souverain du château !
Demeuré seul dans cette chambre . où , la dernière fois, il n'était venu qu'à la dérobée, amené par Beauvouloir pour donner un dernier baiser à sa mère mourante, il l'y faisait revivre , il lui parlait . il Técoutait ; il s'abreuvait à cette source qui ne tarit jamais et d'où découlent tant de chants comme le Super fiamina Babylonis.
Quand, le lendemain de son retour. Beauvouloir vint voir son maître, il le gronda doucement d'être resté dans sa chambre sans sortir, en lui faisant observer qu'il ne fallait pas substituer à sa vie en plein air la vie d'un prisonnier.
— Ceci est bien vaste, répondit Etienne, il y a l'âme de ma mère.
Le médecin obtint cependant , par la douce influence de l'affection , qu'Etienne se promènerait tous les jours , soit au bord de la mer, soit au dehors dans les campagnes qui lui étaient inconnues.
Néanmoins , Etienne , toujours en proie à ses souvenirs, resta le lendemain jusqu'au soir à sa fenêtre, occupé à regarder la mer ; elle lui offrit des aspects si multipliés , qu'il croyait ne l'avoir jamais vue aussi belle. Il entremêla ses contemplations de la lecture de Pétrarque, un de ses auteurs favoris, celui dont la poésie allait le plus à son cœur par la constance et l'unité de son amour.
Etienne n'avait pas en lui l'étoffe de plusieurs passions , il ne pouvait aimer que d'une seule façon, une seule fois.
Si cet amour devait être profond comme tout ce qui est un , il devait être calme dans ses expressions , suave et pur comme les sonnets du poëte toscan.
Au coucher du soleil , l'enfant de la solitude se mit à chanter de cette voix merveilleuse qui s'était produite comme une espérance dans les oreilles les plus sourdes à la musique, celles de son père.
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Il exprima sa mélancolie en variant un même air qu'il dit plusieurs fois à la manière du rossignol.
Cet air, attribué au feu roi Henri IV, n'était pas Tair de Gabrielle, mais un air de beaucoup supérieur comme facture . comme mélodie , comme expression de tendresse, et que les admirateurs du vieux temps reconnaîtront aux paroles également composées parle grand roi.
L'air fut sans doute pris aux refrains qui avaient bercé son enfance dans les montagnes du Béarn.
Viens, aurore.
Je t'implore , Je suis gai quand je te voi j
La l)ergère
Qui m'est chère Est vermeille comme toi.
De rosée
Arrosée , La rose a moins de fraîcheur;
Une hermine
Est moins fine , Le lis a moins de blancheur.
Après s'être naïvement peint la pensée de
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son cœur par ses chants, Etienne contempla la mer en se disant :
— Voila ma fiancée et mon seul amour à moi!
Puis il chanta cet autre passage de la chansonnette :
Elle est blonde Sans seconde !
et le répéta en exprimant la poésie solHciteuse qui surabonde chez un jeune homme, oseur quand il est solitaire.
Il y avait des rêves dans ce chant onduleux, pris , repris , interrompu , recommencé , puis perdu dans une dernière modulation, dont les teintes s'affaiblirent comme les vibrations d'une cloche.
En ce moment une voix qu'il fut tenté d'attribuer à quelque sirène sortie de la mer, une voix de femme répéta l'air qu'il venait de chanter, mais avec toutes les hésitations d'une personne à laquelle se révèle pour la première fois la musique. C'était le bégayement d'un cœur qui naissait à la poésie des accords. Etienne, à qui de longues études sur sa propre voix
avaient appris le langage des sons , où Târae rencontre autant de ressources que dans la parole pour exprimer ses pensées, pouvait seul deviner tout ce que ces essais accusaient de timide surprise.
Avec quelle religieuse et subtile admiration n'avait-il pas été écouté ! Le calme de l'air lui permettait de tout entendre : il tressaillit au frémissement des plis flottants d'une robe; il s'étonna, lui que les émotions produites par la terreur mettaient toujours à deux doigts de la mort, de sentir en lui-même la sensation balsamique autrefois causée par la venue de sa mère.
— Allons, Gabrielle, mon enfant, dit Beauvouloir , je t'ai défendu de rester après le coucher du soleil sur ces grèves. Rentre, ma fille.
— Gabrielle ! se dit Etienne, le joli nom! Beauvouloir apparut bientôt et réveilla son
maître d'une de ces méditations qui ressemblaient à des rêves.
Il était nuit, la lune se levait.
— Monseigneur, dit le médecin, vous n'êtes pas encore sorti aujourd'hui , ce n'est pas sage.
— Et moi, répondit Etienne, puis-je aller sur la grève après le coucher du soieil?
Le sous-entendu de cette phrase qui accusait la douce malice d'un premier désir fît sourire le vieillard.
— Tu as une fille, Beauvouloir?
— Oui, monseigneur, l'enfant de ma vieillesse, un enfant chéri. Jlonseigneur le duc, votre illustre père, m'a si fort recommandé de veiller sur vos précieux jours, que, ne pouvant plus l'aller voir à Forcalier où elle était, je Ten ai fait sortir, à mon grand regret. Afin de la soustraire à tous les regards, je l'ai mise dans la maison où logeait auparavant monseigneur. Elle est si délicate, je crains tout pour elle, même un sentiment trop vif. Aussi ne lui ai-je rien fait apprendre, elle se serait tuée.
— Elle ne sait rien ! dit Etienne surpris.
— Elle a tous les talents d'une bonne ménagère ; mais elle a vécu comme vit une plante. L'ignorance, monseigneur, est une chose aussi sainte que la science ; ce sont pour les créatures deux manières d'être; l'une et l'autre conservent l'âme comuie dans un suaire 5 la science vous a fait vivre, l'ignorance sauvera ma fille. Les perles bien cachées échappent au
plongeur et vivent heureuses. Je puis la comparer à une perle, son teint en a l'orient, son âme en a la douceur, et jusqu'ici mon domaine de Forcalier lui a servi d'écaillé.
— Viens avec moi , dit Etienne en s'enveloppant d'un manteau , je veux aller au bord de la mer, le temps est doux.
Beauvouioir et son maître cheminèrent en silence jusqu'à ce qu'une lumière, partie d'entre les volets de la maison du pêcheur, eût sillonné la mer par un ruisseau d'or.
— Je ne saurais exprimer, s'écria le timide héritier en s'adressant au médecin, les sensations que me cause la vue d'une lumière projetée sur la mer. J'ai si souvent contemplé la croisée de cette chambre jusqu'à ce que sa lumière s'éteignît ! ajouta-t-il en montrant la chambre de sa mère.
— Quelque délicate que soit Gabrielle, répondit gaiement Beauvouioir, elle peut venir, et se promener avec nous, la nuit est chaude et l'air ne contient aucune vapeur.
Etienne était trop timide pour proposer à Beauvouioir de l'accompagner à la maison du pêcheur; d'ailleurs, il se trouvait dans l'état de torpeur où nous plonge l'aftluence des idées
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et des sensations qu'engendre l'aurore de la passion.
Plus libre en se trouvant seul , il s'écria, voyant la mer éclairée par la lune :
— J'ai donc l'Océan dans l'âme !
L'aspect de la jolie statuette animée qui venait à lui , et que la lune argentait en l'enveloppant de sa lumière, redoubla les palpitations au cœur d'Etienne, mais sans le faire souffrir.
— Mon enfant, dit Beauvouloir, voici monseigneur.
En ce moment, le pauvre Etienne souhaita la tailie colossale de son père; il aurait voulu se montrer fort, et non chétif.
Toutes les vanités de l'amour et de l'homme lui entrèrent à la fois dans le cœur comme autant de flèches, et il demeura dans un morne silence en mesurant pour la première fois l'étendue de ses imperfections.
Embarrassé d'abord du salut de la jeune fille, il le lui rendit gauchement et resta près de Beauvouloir avec lequel il causa tout en se promenant le long de la mer.
La contenance timide et respectueuse de Gabrielle l'enhardit, il osa lui adresser la parole .
La circonstance du chant était Teffet du hasard ; le médecin n'avait rien voulu préparer; il pensait qu'entre deux êtres auxquels la solitude avait laissé le cœur pur, l'amour se produirait dans toute sa simplicité.
La répétition de l'air par Gabrielle fut donc un texte de conversation tout trouvé.
Pendant cette promenade, Etienne sentit en lui-même cette légèreté corporelle que tous les hommes ont éprouvée au moment où le premier amour transporte le principe de leur vie dans une autre créature.
Il offrit à Gabrielle de lui apprendre à chanter.
Le pauvre enfant était si heureux de pouvoir se montrer aux yeux de cette jeune fille investi d'une supériorité quelconque, qu'il tressaillit d'aise quand elle accepta.
Dans ce moment la lumière donna pleinement sur Gabrielle et permit à Etienne de reconnaître les points de vague ressemblance qu'elle avait avec sa mère.
Comme Jeanne de Saint-Savin, la fille de Beauvouloir était mince et délicate ; chez elle comme chez la duchesse , la souffrance et la mélancolie produisaient une grâce mystérieuse.
Elle avait la noblesse particulière aux âmes chez lesquelles les manières du monde n'ont rien altéré, en qui tout est beau parce que tout est naturel.
Mais il se trouvait de plus en Gabrielle le sang de la belle Romaine qui avait rejailli à deux générations, et qui faisait à cet enfant un cœur de courtisane violente dans une âme pure; de là procédait une exaltation qui lui rougit le regard, qui lui sanctifia le front, qui lui fit exhaler comme une lueur, et communiqua les pétillements d'une flamme à ses mouvements.
Beauvouloir frissonna quand il remarqua ce phénomène qu'on pourrait aujourd'hui nommer la phosphorescence de la pensée, et que le médecin observait alors comme une promesse de mort.
Etienne surprit la jeune fille à tendre le cou par un mouvement d'oiseau timide qui regarde autour de son nid; cachée par son père, elle voulait voir Etienne à son aise, et son regard exprimait autant de curiosité que de plaisir, autant de bienveillance que de naïve hardiesse. Pour elle, Etienne n'était pas faible, mais délicat ; elle le trouvait si semblable à elle-même,
142 AMOIR.
que rien ne l'effrayait dans ce suzerain : le teint souffrant d'Etienne, ses belles mains, son sourire malade, ses cheveux partagés en deux bandeaux et répandus en boucles sur la dentelle de son collet rabattu , ce front noble sillonné de rides jeunes , ces oppositions de luxe et de misère, de pouvoir et de petitesse lui plaisaient; ne flattaient-elles pas les désirs de protection maternelle qui sont en germe dans l'amour? Ne stimulaient-elles pas déjà le besoin dont toute femme est dévorée de trouver des distinctions à celui qu'elle veut aimer?
Chez tous les deux, des idées, des sensations nouvelles s'élevaient avec une force et une abondance qui leur élargissaient l'âme, et ils restaient l'un et l'autre étonnés et silencieux, car l'expression des sentiments est d'autant moins démonstrative qu'ils sont plus profonds.
Tout amour durable commence par de rêveuses méditations.
Il convenait peut-être a ces deux êtres de se voir pour la première fois dans la lumière adoucie de la lune, afin de ne pas être éblouis tout à coup par les splendeurs de l'amour; ils devaient se rencontrer au bord de la mer qui
leur offrait une image de Tiramensité de leurs sentiments.
Ils se quittèrent pleins l'un de l'autre en craignant tous deux de ne s'être pas plu.
De sa fenêtre Etienne regarda la lumière de la maison où était Gabrielle.
Pendant cetteheure d'espoir mêlée de crainte, le jeune poëte trouva des significations nouvelles aux sonnets de Pétrarque.
Il avait entrevu une Laure , une fine et délicieuse figure, pure et dorée comme un rayon de soleil , intelligente comme l'ange , faible comme la femme.
Ses vingt années d'étude eurent un lien ; il comprit la mystique alliance de toutes les beautés ; il reconnut combien il y avait de la femme dans les poésies qu'il adorait ; il aimait enfin depuis si longtemps sans le savoir, que tout son passé seconfonditdanslesémotions decette belle nuit. La ressemblance de Gabrielle avec sa mère lui parut un ordre divinement donné. Il ne trahissait pas sa douleur en aimant; l'amour lui continuait la maternité. Il contemplait, à la nuit, l'enfant couchée dans cette chaumière, avec les mêmes sentiments qu'éprouvait sa mère quand il y était ; cette simi-
144 AMOER.
litude lui rattachait encore le présent au passé. Sur les nuages de ses souvenirs , la figure endolorie de Jeanne de Saint-Savin lui apparut; il la revit avec son sourire faible , il entendit sa parole douce, il inclina la tête, et pleura.
La lumière de la maison s'éteignit.
Etienne chanta la jolie chansonnette de Henri IV avec une expression nouvelle.
De loin , les essais de Gabrielle lui répondirent.
Elle aussi faisait son premier voyage dans les pays enchantés de l'extase amoureuse.
Cette réponse remplit de joie le cœur d'Étienne; coulant dans ses veines, le sang y répandit une force qu'il ne s'était jamais sentie.
L'amour le rendait puissant.
Les êtres faibles peuvent seuls connaître la volupté de cette création nouvelle au miheu de la vie. Les pauvres, les souffrants, les maltraités ont des joies ineffables ; peu de chose est l'univers pour eux.
Etienne tenait par mille liens au peuple de cette Cité dolente.
Sa grandeur récente ne lui causait que de la terreur ; l'amour lui versait le baume créateur delà force; il aimait l'amour.
AMOLR. 145
Le lendemain, Etienne se leva de bonne heure pour courir à son ancienne maison , où Gabrielle, animée de curiosité, pressée par une impatience qu'elle ne s'avouait pas, avait de bon matin bouclé ses cheveux et revêtu son pur costume.
Tous deux étaient pleins du désir de se revoir, et craignaient mutuellement les effets de cette entrevue.
Quant à lui , pensez qu'il avait choisi ses plus fines dentelles , son manteau le mieux orné, son haut-de-chausse de velours violet; il avait pris enfin ce bel habillement que recommande à toutes les mémoires la pâle figure de Louis XIII , figure opprimée au sein de la grandeur comme Etienne l'avait étéjusqu'alors.
Cet habillement n'était pas le seul point de ressemblance qui existât entre le maître et le sujet.
Mille sensibilités se rencontraient chez Etienne comme chez Louis XIII : la chasteté, la mélancolie , les soufi'rances vagues mais réelles , les timidités chevaleresques, la crainte de ne pouvoir exprimer le sentiment dans sa pureté, la peur d'être trop vite amené au bonheur que les grandes âmes aiment a diffé-
LA FR3IME DE SOIXANTE ANS. 2. i3
rer. la pesanteur du pouvoir, celte pente à l'obéissanccqui se trouve chez les caractères indifférents aux intérêts. mais pleins d'amour pour ce qu'un beau génie religieux a nommé ra$f?*a/.
Quoique très-inexperte du monde, Gabrielle avait pensé que la fille d'un rebouteur, l'humble habitante de Forcalier, était jetée à une trop grande distance de monseigneur Etienne, marquis de Rubempré, l'héritier de la maison d'Hérouville, pour qu'ils fussent égaux : elle n'allait pas jusqu'à deviner ranoWlssement de l'amour.
La naïve créature n'avait pas vu la sujet d'ambitionner une place à laquelle toute autre fille eût été jalouse de s'asseoir.
Aimant déjà sans savoir ce que c'était qu'aimer, elle se trouvait loin de son plaisir et voulait s'en rapprocher comme un enfant souhaite la grappe dorée, objet de sa convoitise , trop haut située.
Pour une fille émue à l'aspect d'une fleur, et qui entrevoyait Tamour dans les chants de la liturgie, combien doux et forts n'avaient pas été les sentiments éprouvés la veille, à l'aspect de cette faiblesse seigneuriale qui rassurait la sienne ! Mais Etienne avait grandi pendant cette
nuit, elle s'en était fait une espérance, un pouvoir; elle Tavait mis si haut qu'elle désespérait de parvenir jusqu'à lui.
Lorsque Etienne se produisit si craintif, si humble, car il avait déifié la fille de Bcauvouloir, Gabrielle fut embarrassée du sceptre qu'il lui remettait, mais elle fut profondément émue et flattée de cette soumission.
Les femmes seules savent combien le respect que leur porte un maître engendre de séduction. Néanmoins, elle eut peur de se tromper, et tout aussi curieuse que la première femme, elle voulut savoir.
— Vous venez me montrer la musique? lui dit-elle tout en espérant que la musique é'ait un prétexte pour se trouver avec elle.
Si la pauvre enfant avait su la vie d'Etienne, elle se serait bien gardée d'exprimer un doute.
Pour lui , la parole était un retentissement de l'âme, et celte phrase lui causa la plus profonde douleur ; il arrivait le cœur plein en redoutant jusqu'à une obscurité dans sa lumière, et il rencontrait un doute.
Sa joie s'éteignit, il se replongea dans son désert et n'y trouva plus les fleurs dont il l'avait embelli.
Eclairée par la prescience des douleurs, qui distingue l'ange chargé de les adoucir et qui sans doute est la charité du ciel , Gabriclle devina la peine qu'elle venait de causer.
Elle fut si vivement frappée de sa faute qu'elle souhaita la puissance de Dieu pour pouvoir dévoiler son cœur à Etienne, car elle avait ressenti la cruelle émotion que causaient un reproche, un regard sévère.
Elle lui montra naïvement les nuées qui s'étaient élevées en son âme et qui faisaient comme des langes d'or à l'aube de son amour.
Une larme de Gabrielle changea la douleur d'Etienne en plaisir; il voulut alors s'accuser de tyrannie. Ce fut un bonheur qu'à leur début ils connussent ainsi le diapason de leurs cœurs, car ils évitèrent mille chocs qui les auraient meurtris.
Tout à coup Etienne , impatient de se retrancher derrière une occupation , conduisit Gabrielle à une table, devant la petite croisée où il avait souffert et où désormais il allait admirer une fleur plus belle que toutes celles qu'il avait étudiées. Puis il ouvrit un livre sur lequel se penchèrent leurs têtes dont les cheveux se mêlèrent.
Ces deux êtres si forts par le cœur, si maladifs de corps, mais embellis par les grâces de la souffrance, formaient un touchant tableau.
Gabrielle ignorait la coquetterie ; un regard était accordé aussitôt que sollicité, et les doux rayons de leurs yeux ne cessaient de se confondre que par pudeur; elle eut de la joie à dire à Etienne combien sa voix lui faisait plaisir à entendre; elle oubliait la signification des paroles quand il lui expliquait la position des notes ou leur valeur, elleTécoutait, laissant la mélodie pour l'instrument, l'idée pour la forme: ingénieuse flatterie, la première que rencontre l'amour vrai.
Gabrielle trouvait Etienne beau ; elle voulut manier le velours du manteau, toucher la dentelle du collet.
Etienne se transformait sous le regard créateur de ces yeux fins; ils lui infusaient une sévc fécondante qui étincelait dans ses yeux , reluisait à son front , qui le retrempait intérieurement, et il ne souffrait point de ce jeu nouveau de ses facultés ; au contraire, elles se fortifiaient. Le bonheur était comme le lait nourricier de sa nouvelle vie.
Comme rien ne pouvait les distraire d'eux-
loO AMOUR.
mêmes, ils restèrent ensemble non -seulement cette journée, mais toutes les autres; car ils s'appartinrent dès le premier jour, en se passant l'un à l'autre le sceptre, et jouant avec eux-mêmes comme l'enfant joue avec la vie. Assis et heureux sur ce sable doré, chacun disait a l'autre son passé, douloureux chez celui-ci , mais plein de rêveries ; rêveur chez celle-là, mais plein de souffrants plaisirs.
— Je n'ai pas eu de mère, disait Gabrielle, mais mon père a été bon comme Dieu.
— Je n'ai pas eu de père, répondait l'enfant maudit, mais ma mère a été tout un ciel.
Etienne racontait sa jeunesse , son amour pour sa mère, son goût pour les fleurs.
Gabrielle se récriait à ce mot.
Questionnée, elle rougissait, se défendait de répondre; puis, quand une ombre passait sur ce front que la mort semblait effleurer de son aile, sur cette àme visible où les moindres émotions d'Étiennc apparaissaient, elle répondait:
— C'est que moi aussi j'aimais les fleurs ! N'était-ce pas une déclaration comme les
vierges en savent faire , que de se croire liée jusque dans le passé par la communauté des
AMOl'R^ 151
goûts ? L'amour cherche toujours à se vieillir, c'est la coquetterie des enfants.
Etienne apporta des fleurs le lendemain, en ordonnant qu'on lui en cherchât de rares , comme sa mère en faisait jadis chercher pour lui .
Sait-on la profondeur à laquelle arrivaient chez un être solitaire les racines d'un sentiment qui reprenait ainsi les traditions de la maternité, en prodiguant à une femme les soins caressants par lesquels sa mère avait charmé sa vie? Pour lui, quelle grandeur dans ces riens où se confondaient ses deux seules affections ! Les fleurs et la musique devinrent le langage de leur amour. .
Gabrielle répondit par des bouquets aux envois d'Etienne, ces bouquets dont un seul avait fait deviner au vieux reboutcur que son ignorante fille en savait déjà trop.
L'ignorance des deux amants formait comme un fond noir sur lequel les moindres traits de leur accointance toute spirituelle se détachaient avec une grâce exquise, comme les profils rouges et si purs des figures étrusques.
Leurs moindres paroles apportaient des flots d'idées, car efles étaient le fruit de leurs méditations.
Ib2 AMOIR.
Incapable d'inventer la hardiesse, pour eux tout commencement leur semblait une fin.
Quoique toujours libres , ils étaient emprisonnés dans une naïveté désespérante, si Fun d'eux eût pu donner un sens à ses confus désirs.
Ils étaient à la fois les poëtes et la poésie.
La musique, le plus sensuel des arts pour les âmes amoureuses, fut le truchement de leurs idées; ils prenaient plaisir à répéter une même phrase en épanchant la passion dans ces belles nappes de sons où leurs âmes vibraient sans obstacle.
Beaucoup d'amours procèdent par opposition : ce sont des querelles et des raccommodements, le vulgaire combat de l'esprit et de la matière.
Mais le premier coup d'aile du véritable amour le met déjà loin de ces luttes ; il ne distingue plus deux natures là où tout est même essence ; semblable au génie dans sa plus haute expression, il sait se tenir dans la lumière la plus vive, il la soutient, il y grandit, et n'a pas besoin d'ombre pour obtenir son relief.
Gabrielle parce qu'elle était femme, Etienne parce qu'il avait beaucoup souffert et beau-
AMOUR. Iu5
coup médité, parcoururent promptement Tespace dont s'emparent les passions vulgaires, et allèrent bientôt au delà.
Comme toutes les natures faibles, ils furent plus rapidement pénétrés par la foi , par cette pourpre céleste qui double la force en doublant la vie.
Pour eux, le soleil fut toujours à son midi.
Bientôt ils eurent cette divine croyance en eux-mêmes qui ne souffre ni jalousie, ni torture; ils eurent Tabnégation toujours prête , Tadmiration constante.
Dans ces conditions, Tamour était sans douleur.
Egaux par leur faiblesse, forts par leur union , si le noble avait quelques supériorités de science ou quelque grandeur de convention, ]a fille du médecin les effaçait par sa beauté, par la hauteur du sentiment, par la finesse qu'elle imprimait aux jouissances.
Ainsi , tout à coup , ces deux blanches colombes volent d'une aile semblable sous un ciel pur : Etienne aime, il est aimé, le présent est serein , l'avenir est sans nuage , il est souverain , le château est à lui, la mer est à eux , nulle inquiétude ne trouble l'harmonieux con-
ccrt de leur double cantique ; la virginité des sens et de Tesprit leur agrandit le monde , leurs pensées se produisent sans effort; le désir, dont les satisfactions flétrissent tant de choses, le désir, cette faute de l'amour terrestre , ne les atteint pas encore; comme deux zéphyrs assis sur la même branche de saule, ils en sont au bonheur de contempler leur image dans le miroir d'une eau limpide ; l'immensité leur suftit, ils admirent TOcéan sans songera y glisser sur la barque aux blanches voiles, aux cordages fleuris, que conduit TEspérance.
Il est, dans Tamour, un moment où il se suffit à lui-même , où il est heureux d'être ; pendant ce printemps où tout est en bourgeon, Tamant se cache parfois de la femme aimée pour en mieux jouir, pour la mieux voir; mais Etienne et Gabrielle se plongèrent ensemble dans les déhces de cette heure enfantine : tantôt c'étaient deux sœurs pour la grâce des confidences, tantôt deux frères pour la hardiesse des recherches.
Ordinairement Tamour veut un esclave et un dieu, mais ils réalisèrent le délicieux rêve de Platon, il n'y avait qu\in seul être divinise. Ils se protégeaient tour à tour.
A5I0LR. 1o5
Les caresses vinrent, lentement, une à une; mais chastes comme les jeux si mutins, si gais, si coquets des jeunes animaux qui essayent la vie.
Le sentiment qui les portait à transporter leur âme dans un chant passionné les conduisit à l'amour par les mille transformations d'un même bonheur.
Leurs joies ne leur causaient ni délire ni insomnies, c'était l'enfance du plaisir grandissant sans connaître les belles fleurs rouges qui couronneront sa tige.
Ils se livraient l'un à l'autre sans supposer de danger, ils s'abandonnaient dans un mot comme dans un regard, dans un baiser comme dans une longue pression de leurs mains entrelacées ; ils se vantaient leurs beautés l'un à l'autre ingénument, et dépensaient dans ces secrètes idylles des trésors de langage en devinant les plus douces exagérations, les plus violents diminutifs trouvés par la muse antique des Tibulle et redits par la poésie italienne.
C'était sur leurs lèvres et dans leurs cœurs le constant retour des franges liquides de la mer sur le sable fin de la grève, toutes pareilles, toutes dissemblables.
Joyeuse, éternelle fidélité!
S'il fallait compter les jours, ce temps prit trois mois ; s'il fallait compter les innombrables sensations, les pensées, les rêves , les regards, les fleurs écloses, les espérances réalisées, les joies sans fin, une chevelure dénouée et vétilleusement éparpillée, puis remise et ornée de fleurs, les discours interrompus, renoués , abandonnés, les rires folâtres, les pieds trempés dans la mer, les chasses enfantines faites à des coquillages cachés dans les roches, les baisers, les surprises, les étreintes, metlez toute une vie , la mort se chargera de justifier le mot.
II est des existences toujours sombres, accomplies sous des cieux gris; supposez un beau jour où le soleil enflamme un air bleu ; tel fut le mai de leur tendresse pendant lequel Etienne avait suspendu toutes ses douleurs passées au cœur de Gabrielle, et la jeune fille rattaché ses joies à venir a celui de son sei-
gneur,
Etienne n'avait eu qu'une douleur dans sa vie, c'était la mort de sa mère ; il ne devait y avoir qu'un seul amour, c'était Gabrielle.
lA PERLE BRISÉE. 157
Lia poffe hÈ^isée.
La grossière rivalité d'un ambitieux précipita le cours de cette vie de miel.
Le duc d'Hérouville, vieux guerrier rompu aux ruses, politique rude mais habile, entendit en lui-même s'élever la voix de la défiance après avoir donné la parole que lui demandait son médecin.
Le baron d'Artagne, lieutenant de sa compagnie d'ordonnance, avait en politique toute sa confiance ; c'était un homme comme les aimait le duc d'Hérouville, une espèce de boucher, taillé en force, grand, a visage mâle, acerbe et froid , brave au service du trône , rude en ses manières, d'une volonté de bronze à l'exécution, et souple sous la main du maître ; noble d'ailleurs, ambitieux avec la probité du soldat et la ruse du politique. 2. U
Il avait la main que supposait sa figure, la main large et velue du condottiere.
Ses manières étaient brusques, sa parole était brève et concise.
Or. le gouverneur avait chargé son lieutenant de surveiller la conduite que tiendrait le médecin auprès du marquis de Rubempré.
Malgré le secret qui environnait Gabrielle, il était difficile de tromper le lieutenant d'une compagnie d'ordonnance ; il entendit le chant de deux voix, il vit de la lumière le soir dans la maison au bord de la mer; il devina que tous les soins d'Etienne, que les fleurs demandées et ses ordres multipliés concernaient une femme ; puis il surprit la nourrice de Gabrielle parles chemins allant chercher quelques ajustements à Forcalier, emportant du linge, en rapportant un métier ou des meubles déjeune fille.
Le soudard voulut voir et vit la fille du rebouteur, il en fut épris.
]]eauvouloir était riche.
Le duc allait être furieux de l'audace du bonhomme. Le baron d'Artagne basa sur ces événements Tédifice de sa fortune.
Le duc, apprenant que son fils est amoureux.
voudrait lui donner une femme de grande maison, héritière de quelques domaines; et pour détacher Etienne de son amour, il suiïîrait de rendre Gabriellc infidèle en la mariant à un noble dont les terres seraient engagées à quelque Lombard.
Le baron n'avait pas de terres.
Ces données eussent été excellentes avec les caractères qui se produisent ordinairement dans le monde, mais elles devaient échouer avec Etienne et Gabrielle.
Le hasard avait cependant déjà bien servi le baron d'Artagne.
Pendant son séjour à Paris, le duc avait vengé la mort de Maximilien en tuant l'adversaire de son fils, et il avait avisé pour Etienne une alliance inespérée avec l'héritière des domaines de la branche aînée de la maison de Grandlieu, une grande et belle personne dédaigneuse, mais qui fut flattée par l'espérance de porter un jour le titre de duchesse d'Hérou ville.
Le duc espéra faire épouser à son fils mademoiselle de Grandlieu.
En apprenant qu'Etienne aimait la fille d'un misérable médecin , il voulut ce qu'il espérait.
160 Lk PERLE BRISÉE.
Pour lui cet échange ne faisait pas question.
Il était difficile qu'un homme de politique brutale ne comprît pas brutalement Tamour; il avait laissé mourir près de lui la mère d'Etienne, sans avoir compris un seul de ses soupirs.
Jamais peut-être en sa vie n'avait-il éprouvé de colère plus violente que celle dont il fut saisi , quand la dernière dépèche du baron lui apprit avec quelle rapidité marchaient les desseins du rebouteur, auquel le capitaine prêta la plus audacieuse ambition.
Le duc commanda ses équipages et vint de Paris à Rouen en conduisant à son château la comtesse de Grandlieu , sa sœur la marquise de Xoirmoutier, et mademoiselle de Grandlieu, sous le prétexte de leur montrer la province de Normandie.
Quelques jours avant son arrivée, sans que Ton sut comment ce bruit se répandait dans le pays, il n'était question, d'Hérouville a Rouen, que de la passion du jeune marquis de Rûbeuipré pour Gabriclle Beauvouloir, la fille du célèbre rebouteur.
Les gens de Rouen en parlèrent au vieux duc précisément au milieu du festin qui lui
LA PERLE BRISÉE. I6t
fut offert, car les convives étaient enchantés de piquer le despote de la Normandie.
Cette circonstance excita la colère du gouverneur au dernier point.
Il fit écrire au baron de tenir fort secrète sa venue à Hérouville, en lui donnant des ordres pour parer à ce qu'il regardait comme un malheur.
Dans ces circonstances, Etienne et Gabrielle avaient déroulé tout le fil de leur peloton dans l'immense labyrinthe de l'amour; et tous deux, peu inquiets d'en sortir, voulaient y vivre.
Un jour, ils étaient restés auprès de la fenêtre où s'accomplirent tant de choses.
Les heures, d'abord remplies de douces causeries , avaient abouti à quelques silences méditatifs.
Ils commençaient à sentir en eux-mêmes les vouloirs indécis d'une possession complète ; ils en étaient à se confier l'un à l'autre leurs idées confuses , reflets d'une belle image dans deux glaces pures.
Durant ces heures encore sereines , parfois les yeux d'Etienne s'emplissaient de larmes pendant qu'il tenait la main de Gabrielle collée à ses lèvres.
Comme sa mère, mais en cet instant plus heureux en son amour qu'elle ne Tavait été, Fenfant maudit contemplait la mer, alors couleur d'or sur la grève , noire à l'horizon , et coupée ça et là de ces lames d'argent qui annoncent une tempête.
Gabrielle , se conformant à l'attitude de son ami , regardait ce spectacle et se taisait.
Un seul regard , un de ceux par lesquels les âmes s'appuient Tune sur l'autre, leur suffisait pour se communiquer leurs pensées.
Le dernier abandon n'était pas pour Gabrielle un sacrifice, ni pour Etienne une exigence.
Chacun d'eux aimait de cet amour si divinement semblable à lui-même dans tous les instants de son éternité, qu'il ignore le dévouement, qu'il ne craint ni les déceptions ni les retards.
Seulement, Etienne et Gabrielle étaient dans une ignorance absolue des contentements dont le désir aiguillonnait leur âme.
Quand les faibles teintes du crépuscule eurent fait un voile à la mer, que le silence ne fut plus interrompu que par la respiration du flux et du reflux dans la grève , Etienne se leva ,
LA PERLE BRISÉE. I6ô
Gabriclle imita ce mouvement par une crainte vague , car il avait quitté sa main.
Etienne prit Gabriclle dans un de ses bras en la serrant contre lui par un mouvement de tendre cohésion ; aussi, comprenant son désir, lui lît-clle sentir le poids de son corps assez pour lui donner la certitude qu'elle était à lui, pas assez pour le fatiguer.
L'amant posa sa tète trop lourde sur l'épaule de sa mie , sa bouche s'appuya sur le sein tumultueux , ses cheveux abondèrent sur le dos blanc et caressèrent le cou de Gabriclle.
La jeune fille ingénument amoureuse pencha la tête afin de donner plus de place à Etienne en passant son bras autour de son cou pour se faire un point d'appui.
Ils demeurèrent ainsi , sans se dire une parole, jusqu'à ce que la nuit fût venue.
Les grillons chantèrent alors dans leurs trous, et les deux amants écoutèrent cette musique comme pour occuper tous leurs sens dans un seul.
Certes ils ne pouvaient alors être comparés qu'à un ange qui, les pieds posés sur le monde, attend l'heure de revoler vers le ciel.
Ils avaient accompli ce beau rêve du génie
mystique de Platon et de tous ceux qui cherchent un sens à Thumanité; ils ne faisaient qu'une seule âme, ils étaient hien cette perle mystérieuse destinée à orner le front de quelque astre inconnu , notre espoir à tous !
— Tu me reconduiras? dit Gabrielle en sortant la première de ce calme déh'cieux.
— Pourquoi nous quitter? réponditÉtienne.
— Nous devrions toujours être ensemble , dit-elle.
— Reste.
— Oui.
Le pas lourd du vieux Beauvouloir se fit entendre dans la salle voisine. Le médecin trouva les deux enfants séparés , et il les avait vus entrelacés à la fenêtre.
L'amour le plus pur aime encore le mystère.
— Ce n'est pas bien , mon enfant , dit-il à Gabrielle; demeurer aussi tard ici sans lu-
mière!
— Pourquoi? dit-elle, vous savez bien que nous nous aimons , et qu'il est le maître au château.
— Mes enfants , reprit Beauvouloir, si vous vous aimez, votre bonheur exige que vous vous
L\ PERLE ERISÉE. 16d
épousiez pour passer votre vie ensemble ; mais votre mariage est soumis à la volonté de monseieneur le duc...
— 3Ion père m'a promis de satisfaire tous mes vœux, s'écria vivement Etienne en interrompant Beauvouloir.
— Ecrivez-lui donc, monseigneur, répondit le médecin , exprimez-lui votre désir, et donnez-moi votre lettre pour que je la joigne à celle que je viens d écrire. Bertrand partira sur-le-champ pour remettre ces dépêches a monseigneur lui-même. Je viens d'apprendre qu'il est à Rouen ; il amène l'héritière de la maison de Grandlieu , et je ne pense pas que ce soit pour lui... Si j'écoutais mes pressentiments , j'emmènerais Gabrielle cette nuit même...
— Nous séparer ! s'écria Etienne , qui défaillit de douleur en s'appuyant sur son amie.
— Mon père !
— Gabrielle , dit le médecin en lui tendant un flacon qu'il alla prendre sur une table , et qu'elle fit respirer à Etienne, Gabrielle, ma science m'a dit que la nature vous avait destinés l'un à l'autre... 3Iais je voulais préparer monseigneur le duc à un mariage qui froisse
toutes SCS idées , et le démon Ta prévenu contre nous. Il est 31. de Rubempré , dit le père à Gabriellc , et toi tu es la fille d'un pauvre médecin.
— Mon père a juré de ne me contrarier en rien , dit Etienne avec calme.
— Il m'a bien juré aussi , à moi , de consentir à ce que je ferais en vous cherchant une femme, répondit le médecin ; mais s'il ne tient pas ses promesses?
Etienne s'assit conmie foudrové.
— La mer était sombre ce soir, dit-il après un moment de silence.
— Si vous saviez monter à cheval, monseigneur, dit le médecin, je vous dirais de vous enfuir avec Gabrielle, ce soir même ; car je vous connais l'un et l'autre, et sais que toute autre union vous sera funeste. Le duc me ferait certes jeter dans un cachot et m'y laisserait pour le reste de mes jours en apprenant cette fuite ; mais je mourrais joyeusement, si ma mort assurait votre bonheur. Hélas! monter a cheval . ce serait risquer votre vie et celle de Gabrielle. Il faut affronter ici la colère du gouverneur.
— Ici? répéta le pauvre Etienne.
— Nous avons été trahis par quelqu'un du château qui a courroucé votre père, reprit Beauvouloir.
— Allons nous jeter ensemble à la mer, dit Etienne à Gabrielle en se penchant à Toreille de la jeune fille, qui s'était mise h genoux auprès de son amant.
Elle inclina la tête en souriant. Beauvouloir devina tout.
— 3Ionseigneur, reprit-il, votre savoir autant que votre esprit vous a fait éloquent, l'amour doit vous rendre irrésistible ; déclarez votre amour à monseigneur le duc, vous confirmerez ma lettre qui est assez concluante. Tout n'est pas perdu, je le crois. J'aime autant ma fille que vous l'aimez, et veux la défendre.
Etienne hocha la tête.
— La mer était bien sombre ce soir!
dit-il.
— Elle était comme une lame d'or à nos pieds , répondit Gabrielle d'une voix mélodieuse.
Etienne fit venir de la lumière, et se mit à sa table pour écrire à son père.
D'un côté de sa chaise était Gabrielle âge-
nouillce, silencieuse, regardant récriture sans la lire, elle lisait tout sur le front d'Etienne.
De Tautre côte se tenait le vieux Beauvouloir . dont la figure joviale était profondément triste, triste comme cette chambre où mourut la mère d'Etienne.
Une voix secrète criait au médecin :
— Il aura la destinée de sa mère!
La lettre finie, Etienne la tendit au vieillard , qui s'empressa d'aller la donner à Bertrand.
Le cheval du vieil écuver était tout sellé , l'homme prêt ; il partit et rencontra le duc à quatre lieues d'Hérouville.
— Conduis-moi jusqu'à la porte de la tour, dit Gabrielle à son ami quand ils furent seuls.
Tous deux passèrent par la bibliothèque du cardinal . et descendirent par la tour où se trouvait la porte dont Etienne avait donné la clef à Gabrielle.
Abasourdi par l'appréhension du malheur, le pauvre enfant laissa dans la tour le flambeau qui lui servait à éclairer sa bicn-aimée, et la conduisit vers sa maison.
A quelques pas du petit jardin qui faisait
une cour de fleurs à cette humble habitation , les deux amants s'arrêtèrent.
Enhardis par la crainte vague qui les agitait, ils se donnèrent dans l'ombre et le silence ce premier baiser où les sens et l'âme se réunissent pour causer un plaisir révélateur.
Etienne comprit l'amour dans sa double expression , et Gabrielle se sauva de peur d'être entraînée par la volupté, mais à quoi?... Elle n'en savait rien.
Au moment où le marquis de Rubempré montait le degré de l'escalier , après avoir fermé la porte de la tour, un cri de terreur poussé par Gabrielle retentit à son oreille avec la vivacité d'un éclair qui brûle les yeux.
Etienne traversa les appartements du château, descendit par le grand escalier, gagna la grève , et courut vers la maison de Gabrielle où il vit de la lumière.
En arrivant dans le petit jardin , et à la lueur du flambeau qui éclairait le rouet de sa r.ourrice, Gabrielle avait aperçu sur la chaise un homme à la place de cette bonne femme.
Au bruit de ses pas , cet homme s'était avancé vers elle et l'avait eiïravée.
L'aspect du baron d'Artagne justifiait bien la peur qu'il inspirait à Gabrielle.
— Vous êtes la fille à Beauvouloir, le médecin de monseigneur? lui dit le lieutenant de la compagnie d'ordonnance quand Gabrielle fut remise de sa frayeur.
— Oui, seigneur.
— J'ai des cboses de la plus haute importance avons confier. Je suis le baron d'Artagne, le lieutenant de la compagnie d'ordonnance dont monseigneur le duc d'IIérouville est le commandant.
Dans les circonstances où se trouvaient les deux amants, Gabrielle fut frappée de ces paroles et du ton de franchise avec lequel le soldat les prononça.
— Votre nourrice est la, elle peut nous entendre, venez, dit le baron.
Il sortit, Gabrielle le suivit.
Tous deux allèrent sur la grève qui était derrière la maison.
— Ne craignez rien, lui dit le baron.
Ce mot aurait épouvanté une personne qui n'eût pas été ignorante ; mais une jeune fille simple et qui aime ne se croit jamais en péril.
— Chère enfant, lui dit le baron en s'effor-
çant de donner un ton mielleux à sa voix, vous et votre père vous êtes au bord d'un abîme où vous allez tomber demain ; je ne saurais voir cela sans vous avertir. Monseigneur est furieux contre votre père et contre vous, il vous soupçonne d'avoir séduit son fils, et il aime mieux le voir mort que le voir votre mari : voilà pour son fils. Quant à votre père, voici la résolution qu'a prise monseigneur. Il y a neuf ans, votre père fut impliqué dans une affaire criminelle ; il s'agissait du détournement d'un enfant noble au moment de l'accouchement de la mère, et auquel il s'est employé. Monseigneur , sachant l'innocence de votre père, le garantit alors des poursuites du parlement ; mais il va le faire saisir et le livrer à la justice, en demandant qu'on procède contre lui. Votre père sera rompu vif; mais en faveur des services qu'il a rendus à son maître, peut-être obtiendra-t-il de n'être que pendu. J'ignore ce que monseigneur a décidé de vous ; mais je sais que vous pouvez sauver monseigneur de Rubemprc de la colère de son père, sauver Beauvouloir du supplice horrible qui l'attend , et vous sauver vousmême.
— Que faut-il faire? dit Gabrielle.
— Aller vous jeter aux pieds de monseigneur, lui avouer que son fils vous aime malgré vous, et lui dire que vous ne Taimez pas. En preuve de eeci, vous lui offrirez d'épouser l'homme qu'il lui plaira de vous désigner pour mari. Il est généreux , il vous établira richement.
— Je puis tout faire excepté de renier mon amour.
— 3Iais s'il le faut pour sauver votre père, vous et monseigneur de Rubempré?
— Etienne, dit-elle, en mourra, et moi aussi.
— Monseigneur de Rubempré sera triste de vous perdre, mais il vivra pour l'honneur de sa maison ; vous vous résignerez à n'être que la femme d'un baron au lieu d'être marquise, et votre père vivra , répondit l'homme positif.
En ce moment Etienne arrivait à la maison; il n'y vit pas Gabrielle, et jeta un cri perçant.
— Le voici, s'écria la jeune fille, laissez-moi l'aller rassurer.
— Je viendrai savoir votre réponse demain matin, dit le baron.
— Je consulterai mon père, répond it-elle.
— Vous ne le reverrez plus, je viens de recevoir Tordre de l'arrêter et de l'envoyer à Rouen sous escorte, et enchaîné, dit-il en quittant Gabrielle frappée de terreur.
La jeune fille s'élança dans la maison et y trouva Etienne épouvanté du silence par lequel la nourrice avait répondu à sa première question :
— Où est-elle?
— Me voilà, dit-elle.
Sa voix était glacée, ses couleurs avaient disparu, sa démarche était lourde.
— D'où viens-tu? dit-il, tu as crié.
— Oui, je me suis heurtée contre...
— Non , mon amour, répondit Etienne en l'interrompant, j'ai entendu les pas d'un homme.
— Etienne , nous avons sans doute offensé Dieu, mettons-nous à genoux et prions. Je te dirai tout après.
Etienne et Gabrielle s'agenouillèrent au prie- Dieu, la nourrice récita son rosaire.
— Mon Dieu, dit la jeune fille dans un élan qui la fit francliir les espaces terrestres , si nous n'avons pas péché contre vos saints commandements, si nous n'avons offensé ni l'Édise
ni le roi, nous qui ne formons qu'une seule et même personne, en qui Tamour reluit comme la clarté que vous avez mise dans une perle de la mer, faites-nous la grâce de ne nous séparer ni dans ce monde ni dans l'autre !
— Chère mère, ajouta Etienne, toi qui es dans les cieux, obtiens de la Vierge que si nous ne pouvons être heureux , Gabrielle et moi, nous mourions au moins ensemble, sans souffrir. Appelle-nous, nous irons à toi!...
Puis, ayant récité leurs prières du soir, Gabrielle raconta son entretien avec le baron d'Artagne.
— Gabrielle, dit le jeune homme en puisant du courage dans son désespoir d'amour, je saurai résister à mon père.
Il la baisa au front, et non plus sur les lèvres; puis il revint au château, résolu d'affronter l'homme terrible qui pesait tant sur sa vie.
Il ne savait pas que la maison de Gabrielle allait être gardée par des soldats aussitôt qu'il l'aurait quittée.
Le lendemain , Etienne fut accablé de douleur quand , en allant voir Gabrielle , il la trouva prisonnière.
LA PEULE BRISÉE. 175
Gabrielle envoya sa nourrice pour lui dire qu'elle mourrait plutôt que de le trahir, que d'ailleurs elle avait trouvé le moyen de tromper la vigilance des gardes , et qu'elle se réfugierait dans la bibliothèque du cardinal où personne ne pourrait soupçonner qu'elle serait ; mais elle ignorait quand elle pourrait accomplir son dessein.
Etienne se tint alors dans sa chambre, où les forces de son cœur s'usèrent dans une pénible attente.
A trois heures, les équipages du duc et sa suite entrèrent au château où il devait venir souper avec sa compagnie.
En effet, à la chute du jour, madame la comtesse de Grandiieu, à qui sa fille donnait le bras, le duc et la marquise de Noirmoutier montaient le grand escalier dans un profond silence, car le front sévère de leur maître avait épouvanté tous les serviteurs.
Quoique le baron d'Artagne eut appris l'évasion de Gabrielle, il avait affirmé qu'elle était gardée ; mais il tremblait d'avoir compromis la réussite de son plan particulier, au cas où le ducverraitson dessein contrarié par cette fuite.
Ces deux terribles figures avaient une cx^
pression farouche mal déguisée par Tair agréable que leur imposait la galanterie.
Le duc avait conmiandé a son fils de se trouver au salon. Quand la compagnie y entra, le baron d'Artagne reconnut à la physionomie abattue d'Etienne que Tévasion de Gabrielle lui était encore inconnue.
— Voici monsieur mon fils, dit le vieux duc en prenant Etienne par la main et le présentant aux dames.
Etienne les salua sans mot dire.
La comtesse et mademoiselle de Grandlieu échangèrent un regard qui n'échappa point au vieillard.
— Votre fille sera mal partagée, dit-il à voix basse : n'est-ce pas là votre pensée?
— Je pense tout le contraire, mon cher duc, répondit la mère en souriant.
La marquise de Noirmoutier, qui accompagnait sa sœur, se prit à rire finement.
Ce rire perça le cœur d'Etienne , que la vue de la grande demoiselle avait déjà terrifié.
— Eh bien, M. le marquis, lui dit son père à voix basse et d'un air enjoué, ne vous ai-je pas trouvé là un beau moule? Que dites- VJus de ce b:^in de fille, mon chérubin?
Le vieux duc ne mettait pas en doute Tobéissance de son fils.
Etienne était pour lui l'enfant de sa mère, la même pâte docile au doigt.
— Qu'il fasse un enfant et qu'il crève ! pensait le vieillard, peu m'en chaut.
— Mon père, dit l'enfant d'une voix douce, je ne vous comprends pas.
— Venez chez vous , j'ai deux mots a vous dire , fit le duc en passant dans la chambre d'honneur.
Etienne suivit son père.
Les trois dames, émues par un mouvement de curiosité que partagea le baron d'Artagnc, se promenèrent dans cette grande salle de manière à se trouver groupées à la porte de la chambre d'honneur que le duc avait laissée entr'ouverte.
— Cher Benjamin, dit le vieillard en adoucissant d'abord sa voix , je t'ai choisi pour femme cette grande et belle demoiselle; elle est l'héritière des domaines de la branche aînée de la maison de Grandlieu , bonne et vieille noblesse du duché de Bretagne. Ainsi, sois gentil compagnon , et rappelle-toi les plus jolies choses de tes livres pour leur
178 lA. PERLE BRISÉE.
(lire des galanteries , avant de leur en faire.
— Mon père, le premier devoir d'un gentilhomme n'est-il pas de tenir sa parole?
— Oui!
— Eh bien! quand je vous ai pardonné la mort de ma mère, morte ici par le fait de son mariage avec vous, ne m'avez-vous jxas promis de ne jamais contrarier mes désirs? Moi-même je i' obéirai comme au dieu de la famille, avezvous dit. Je n'entreprends rien sur vous , je ne demande que d'avoir mon libre arbitre dans une affaire où il s'en va de ma vie, et qui me regarde seul, mon mariage.
— J'entendais, ditle vieillard en sentant tout son sang lui monter au visage, que tu ne t'opposerais pas à la continuation de notre noble race.
— Vous ne m'avez point fait de condition , dit Etienne. Je ne sais ce que l'amour a de commun avec une race ; mais ce que je sais bien, c'est que j'aime la fille de votre vieil ami Beauvouloir, et petite-fille de votre amie la belle Romaine.
— Mais elle est morte, répondit le vieux colosse d'un air à la fois sombre et railleur qui annonçait l'intention où il était de la faire disparaître.
II y eut un moment de profond silence.
Le vieillard aperçut les trois dames et le baron d'Artagne auxquels il fit un signe d'intelligence.
En cet instant suprême, Etienne, dont le sens de l'ouïe était si délicat, entendit dans la bibliothèque la pauvre Gabrielle, qui, voulant faire savoir à son ami qu'elle s'y était renfermée, chantait ces paroles :
Une hermine Est moins fine, Le lis a moins de blancheur.
L'enfant maudit , que l'horrible phrase de son père avait plongé dans les abîmes de la mort, revint a la surface de la vie sur les ailes de cette poésie.
Quoique déjà ce mouvement de terreur effacé si rapidement lui eût brisé le cœur, il rassembla ses forces, releva la tête, regarda son père en face pour la première fois de sa vie , échangea mépris pour mépris, et dit avec l'accent de la haine :
— Un gentilhomme ne doit pas mentir !
D'un bond il sauta vers la porte opposée a celle du salon et cria :
— Gabrielle !
Tout à coup, la suave créature apparut dans l'ombre comme un lis dans les feuillages, et trembla devant ce groupe de femmes moqueuses instruites des amours d'Etienne.
Semblable à ces nuages qui portent la foudre, le vieux duc . arrivé à un degré de rage qui ne se décrit point, se détacbait sur le fond brillant que produisaient les ricbes habillements de ces trois dames de cour.
Entre la prolongation de sa race et une mésalliance . tout autre homme aurait hésité; mais il se rencontra dans ce vieil homme indompté la férocité qui jusqu'alors avait décidé toutes les dilTîcuUés humaines; il tirait à tout propos répée. comme le seul remède qu'il connut aux nœuds gordiens de la vie.
Dans cette circonstance où le bouleversement de ses idées était au comble, le naturel devait triompher.
Deux fois pris en flagrant délit de mensonge par un être abhorré, par son enfant maudit mille fois , et plus que jamais maudit , au moment où sa faiblesse méprisée, et pour lui h
plus méprisable, triomphait d'une omnipotence infaillible jusqu'alors, il n'y eut plus en lui ni père, ni homme ; le tigre sortit de Fantre où il se cachait.
Le vieillard, que la vengeance rendit jeune, jeta sur le plus ravissant couple d'anges qui eût consenti à mettre les pieds sur la terre un regard pesant de haine et qui assassinait déjà.
— Eh bien ! crevez tous ! Toi, sale avorton, la preuve de ma honte ! Toi, dit-il à Gabrielle, misérable gourgandine à langue de vipère qui as empoisonné ma maison !
Ces paroles portèrent dans le cœur des deux enfants la terreur dont elles étaient chargées.
Au moment où Etienne vit la large main de son père armée d'un fer et levée sur Gabrielle, il mourut; et Gabrielle tomba morte en voulant le retenir.
Le vieillard ferma la porte avec rage, et dit à mademoiselle de Grandlieu :
— Je vous épouserai, moi!
— Et vous êtes assez vert-galant pour avoir une belle lignée, dit la comtesse à l'oreille de ce vieillard qui avait servi sous sept rois de France.
i,*ii^ii[ism.
D'autres , des ingrats, passent insoucîamment devant la sacro-sainte boutique d'un épicier.
Dieu vous en garde ! quelque rebutant , crasseux, mal en casquette que soit le garçon, quelque frais et réjoui que soit le maître, je les regarde avec sollicitude et leur parle avec la déférence qu'a pour eux le Constitutionnel.
Je laisse aller un mort , un évéque , un roi
184 l/ÉPIClER.
sans y faire attention , mais je ne vois jamais avec indifférence un épicier.
A mes yeux. Tépicier, dont l'omnipotence ne date que d'un siècle . est une des plus belles expressions de la société moderne.
N'est-il donc pas un être aussi sublime de résignation que remarquable par son utilité , une source constante de douceur, de lumière, de denrées bienfaisantes? Enfin n'est-il plus le ministre d'Afrique , le chargé d'affaires des Indes et de l'Amérique? Certes, l'épicier est tout cela.
Mais ce qui met le comble a ses perfections, il est tout cela sans s'en douter.
L'obélisque sait-il qu'il est un monument?
Ricaneurs infâmes, chez quel épicier étesvous entrés qui ne vous ait gracieusement souri , sa casquette à la main tandis que vous gardiez votre chapeau sur la tête? Le boucher est rude, le boulanger est pâle et grognon , mais l'épicier, toujours prêt à obliger, montre dans tous les quartiers de Paris un visage aimable.
Aussi , à quelque classe qu'appartienne le piéton dans l'embarras , ne s'adresse-t-il ni à la science rébarbative de l'horloger, ni au
l'épicier. 18o
comptoir bastionné de viandes saignantes oii trône la fraîche bouchère, ni à la grille défiante du boulanger : entre toutes les boutiques ouvertes, il attend, il choisit celle de l'épicier pour changer une pièce de cent sous ou pour demander son chemin.
Il est sûr que cet homme , le plus chrétien de tous les commerçants, est à tous, bien que le plus occupé ; car le temps qu'il donne aux passants, il se le vole à lui-même.
Mais quoique vous entriez pour le déranger, pour le mettre à contribution , il est certain qu'il vous saluera ; il vous marquera même de l'intérêt , si l'entretien dépasse une simple interrogation et tourne à la confidence.
Vous trouveriez plus facilement uno femme mal faite qu'un épicier sans politesse.
Retenez cet axiome, répétez-le pour contrebalancer d'étranges calomnies.
Du haut de leur fausse grandeur, de leur implacable intelligence ou de leurs barbes artistement taillées, quelques gens ont osé dire Raca! h l'épicier.
Ils ont fait de son nom un mot, une opinion, une chose, un système, une figure eul'opéenne et encyclopédique comme sa boutique.