SCÈNE IV
LE JARDIN. -^ UNE ALLÉE COUVERTE. — UN BANC DE BO!d Ht PER AVEC UNE VIGNE SCULPTÉE.
13 septembre.
M. DE CHSLLES, Maj>ai|e D'AUVU.É assise.
MADASIE d'AUVTLÉ.
Vous êtes sûr de M. de Sparr, Régis?
M. DE CHELLES
Ah ! voilà! — Je savais bien que vous en vouliez à
de Sparr. — Pauvre garçon i — Parce <pi'il est phar* awuttt avec imt le inonde, et par conséquent avec ma femoaye I — C'est que je défiends mes amis, moi 1 -^ Ah bien oui»1 4e Sparr ! -* Nous avons vécu trois ans ensemble. — Je lui ai prêté de l'argent, — il me l'a toujours rendu. — J*ai eu des madtresses...
MADAME d'aUVILB.
Il vous les a rendues aussi ?
M. DE ciwx^s, triomphant.
Jamais il ne m'a pris une maîtresse.
liADAM£ JD'AUVILÉ.
Je connais ces probités-là. Jl y a un tas de geos ^qui ne voleraient pas cent sous, — mais ils volent trèsbien cent louis.
M. DE CHELTEd.
Encore, s'il était avec ma femme sur la défensive, froid, roide, causant à peine, ayant l'air de la détester ! — il serait plausible, — ce sont là du moins les symptômes voulus.
MADAME D'AUVaÉ.
Mais, mon ami, un homme un peu intelligent se gare tout de suite des symptômes voulus, — C'est bon pour les surnuméraires. — Tout le mande sait maintenant que paraître glacé avec une femme est le moyen jnfi^illi-
ble qu'on vous soupçonne de couver un amour incendiaire. On renverse le raisonnement ; on parait violemment amoureux, et chacun dit : Il ne Taime pas. — Rien n'est dangereux comme les idées à bascule.
M. DE CHELLES
Non, non ! — Vous ne connaissez pas de Sparr I — Les autres, je vous les abandonne ; mais de Sparr ce n'est pas un ami — c'est un alter ego.
MADAME d'aUVILÉ.
Avez-vous lu M. de Balzac, Régis ?
M. DE CHELLES, ooec déférence.
C'était un homme d'esprit.
MADAME D'aUVILÉ.
Vous êtes bien bon. — Ah I c'est une grande imprudence que de ne pas savoir son Balzac. — La Physiologie du mariage devrait être votre bréviaire, à vous autres.
M. DE CHELLES, SOUriout.
Je l'ai dit au collège.
madame D^AUVlLÉ.
Naturellement — trop tôt.
m. de CHELLES.
Ahl je te redirai.
ON SE COUCHE. m'
MADAME d'AUVILÉ.
Naturellement {baissant la voix) — trop tard.
M. DE GHRLLES, pâUssant.
Trop tard! — Et pourquoi cela?
MADAME d'aUVILÉ.
Parce que M. de Sparr est sur le point d'être votre alter ego près de votre femme. ^— {Mouvement de M. de Chelles,) Ohl ayez de l'indignation, mais pas contre moi. — Je n'avance rien sans preuves. J'ai, comme vous le savez, une belle-fille. Votre femme et elle se sont connues aux Ursulines. — Elles s'écrivent. — Marguerite m'envoie une lettre de madame de Chelles — avec cette seule ligne : « S'il en est temps encore, sauvez-la I ))
M. DE CHELLES, jetant les yeux sur la lettre. C'est bien d'elle.
MADAME d'aUTILA.
Je vais vous lire ce qui vous concerne — indirectement d'abord. {Elle lit.) a Si tu savais, ma bonne Mar- » guérite, comme il est siûiple et charmant I — Le cœur » sur les lèvres et de petites dents si spirituelles I — » Ses grands yeux noirs sont pleins d'un dévouement n qui m'effraie. — Je n'ai jamais été aimée ainsi. — » Quand je suis chagrine, il sait me faire isourire, et s'il » osait, il pleurerait avec moi. — Tant^ qu'il est là, je
)) suis oiseau ; mais je perds mes ailes dès que je me )) retrouve... » {Elle s'arrête.)
M. DE GHELLES.
Oh I lisez tout.
MiDAMB D^AUVILÉ*
« Avec M. de Chelles ; — il me &ut bieû du courage, » vois-tu, pour ne pas prendre en aVersion cette figure » fatiguée d'ennui, — cette barbe mal faite, cette mise » sans souci, — enfin les mille impertinences des gens » qui, vous sachant là, se négligent. — 11 engraissq, et D il en riU — Il plaisante, d'une voix terne, toutes ces » petites délicatesses que nous aimons. — Décidément » c^est un homme commun. Si encore Septime était tou- » jours là, je me ferais à cette vie bizarre I — Ah I ma )) pauvre amie, je ne sais plus où je vais. — Madame » d^Auvilé est ici ; — elle tricote. — Je t^ embrasse. »
M. DE CHELLES
De Sparr, que j'ai vu enfant I — Aurélie ! (// pleure.)
liADAME d'àuvilé, annonçant d'une voix brève. Monsieur dé l^rr, Régis I
M. de sparr, qui a sous le bras madame de Clielles,
Eh bien, mais, où êtes-vous donc ? — Nous vous cherchons partout. Ah I ah I Régis en téte-à-tète avec ma* dame d'Auvilé, sous la coudrette, ô gué, sous la coudrette 1
ON SE COUCHE. iSS
M. DE CHELLES
Nous VOUS rejoignons. (// s'éloigne.) ] — Ma femme ! — Je Taimais tant I
MADAME D'AUVILÉ.
Régis, — écoutez-moi. — Je ne suis qu^une pauvre vieille femme qui ne tient plus à grantfchose ; mais j'ai été l'amie de votre mère, et je l'aime dans son fils. — D^abord, la vérité. — La crise est plus grave peutêtre que je ne le pense. — Fors l^honneur tout est perdu. Il s'agit pied à pied de reconquérir vingt lieues de terrain : suivez-moi donc.
La mythologie moderne n'a pas grand*chose à faire dans un malheur réel, mon ami ; mais un vieux badinage vous rendra mieux mon idée.
11 est toujours un fleuve qu'on nomme le Tendre ; — sa géographie est un caprice ; lac aujourd'hui, demain on le passe à gué. Son cours est semé de courants et de bancs de sable; où l'on n'échoue pas, on se noie. Sa transparence ne révèle pas les précipices qui se forment, d'une heure à l'autre, sous le murmure de ses eaux. Vous croyez le suivre, il vous échappe, se divise en mille ruisseaux, se fait torrent, ou déborde sans fertiliser. Chaque orage déplace son lit ; lui-même souvent le déserte pour s'en faire un à travers tous les obstacles. Sa source est inconnue ; mais la plupart du teixips il se jette, par sept embouchures, dans les mens
polaires. — C*est assez vous dire que c'est le moins navigable de tous les fleuves.
En général, observez dans les livres au théâtre — ce double reflet de la société, — cette trinité inséparable : l'amant, la femme, le mari. — L'amant a tous les mérites, — le mari tous les torts. — L^adultère — (pardonnez-moi ce vilain mot) — y est illégal, mais légitime. L^ainant, inquiet, empressé, séduisant, arrive à temps, console, amuse, plaît ; — le mari, indifférent, désobligeant, laid, ne bouge pas de chez lui, raille platement et ennuie, — faisant tout ce que sa femme ne veut pas, tandis que l'amant fait tout ce qu'elle veut. — Le mari, c'est monsieur Veto, malheureux monarque constitutionnel qu'on appelle tyran en le tyrannisant. — Pour la femme, l'amant, c'est le peuple souverain.
Pourquoi donc, une bonne fois, le mari n'irait-il pas sur les brisées de l'amant?
Notez bien que madame de Chelles, qui a un cœur large coname ua trou d'aiguille — (encore a-t-elle un cœur, et il ne s'agit que de prendre du fil fin), — madame de Chelles ne descendrait jamais. — Vous n'êtes pas de ces infortunés, jeunes, spirituels et bien faits, qu'on sacrifie à je ne sais quoi d'inepte et de repoussant. — Contre ce mal-là, il n'y a pas de remède. — Mais, franchement, monsieur de Sparr vous est supérieur. — Vous avez autant d'esprit que lui ; — mais comme il sait mieux faire valoir le sien I — L'esprit,
mon ami, bien souvent consiste moins k dire un mot mordant qu'à ne pas le dire. — Sa mise est sans reproche. — Vous ne savez pas, Régis, ce qu'un bottier fait de tort aux gens mal chaussés ! — Vous, vous usez vos vieux habits sous prétexte que vous êtes à la campagne, et vous avez cinquante mille livres de rente. — Ce sont là de ces économies qui ruinent dans l'esprit d'une femme. — Ne soyez pas si prodigue, Régis ! — Monsieur de Sparr est toujours d'humeur souriante. — Vous avez souvent une maussaderie qui vous vieillit. — Pourtant vous êtes du même mois. — Prenez garde au droit du cadet. De plus, vous ne quittez pas votre femme. — Ne vous verrait-elle pas, elle vous sait là ; — c'est tout un pour les gens qui se détestent ou qui s'aiment... — C'est un réveil si doux que de ne pas voir un beau matin — les importuns ! — On leur en sait tant de gré, qu'on commence presque à les aimer. — Monsieur de Sparr, lui, ne se dépense pas tout entier. — Il arrive aujourd'hui, après-demain il repart. Il sème, et ne dérange pas la semaine. — Votre femme, mon ami, est Parisienne jusqu'au bout de l'ongle de son petit doigt. Ce n'est plus une jeune fille, — et elle est d'un milieu très-fin, ou ce qui vous reste de cœur est adorablement dépravé. — Dans ce monde-là, on est toute tolérance pour le dupeur, toute intolérance pour le dupé, et pourvu que la chose se soit faite avec grâce, l'eau vient à la bouche des auditeurs quand on va parler des gens trompés. L'esprit vit si bien des misères du cœur ! —
l8B COMME QN FAIT SON LIT
Et votre femme saurait» en se perdant, sauver sa digoité.
La conduite à tenir» la voici :
Remettez madame de Chelles dans ce tumulte de Paris qui étouffe les mauvais conseils de la soUtude. — Reprenez le premier tailleur, le meilleur carrossier. — Souffrez, par tous les temps, les brises caressantes autour de la plus irritable des sensitives : l'amourpropre. — Faites-vous rare ; votre femme s'estime assez pour ne vous trahir qu'en face. — Soyez hardi comme monsieur de Sparr. Employez pour le battre sa propre tactique. — Ayez du goût, des petits triomphes, un à-propos universel. — Faites parler de vous. — Grandissez avec un air grave. — Publiez deux volumes sur l'avenir du Béloutchistan. — Les plus légères sont flattées de commander à des hommes sérieux. Evitez seulement ce moyen de comédie : la jalousie. Que madame ••• n'ait jamais de bontés pour vous. On pardonne les succès avant ; on en est même bien aise ; c'est une plus-value; mais on est inflexible pour les succès pendant. — S'il le faut, ayez de l'ambition ; obligez continuellement votre femme à être fière de vous. — Une femme politique n^accorde plus que des audiences. — En un mot, endiguez-vous sans relâche contre la mauvaise fortune, vous chez qui l'on vient en chercher une bonne. -^ Creusez les bancs de sable, comblez les précipices, contraries; les courants; canalisiez LE TENDRE,
ON SE COUGHB. 187
M. DE GHËLLES.
Par où commencer ?
BiADAlfE d'AUVILÉ*
Par le commencement. — Vous avez tout à refeire : figurez-vous que monsieur de Sparr est le mari. — Je vous quitte dans un instant, lui part tout à Theure. — Profitez du tête-à-tête. Vous en êtes à votre noviciat. — Rajeunissez-vous de cinq ans. Passez une heure à rendre aérienne Tarchitecture de votre cravate. Ne restez pas dans les bois, comme un hobereau sauvage ; chassez une heure, costumé en vignette, avec un joli fusil — ©t des gants clairs» ^ et dans dix jours soyez à Paris.
M. DE CHELLES
Et de Sparr? — A propos, si je le tuais?
MADAME d'ADVILÉ.
Etes-vous fou ? — Votre femme porterait le deuil, et par vengeance convolerait en secondes noces, de votre vivant, avec le premier homme à la mode venu. — Chacun a plus ou moins son affection chronique. — La vôtre s'appelle de Sparr. — Guérissez-vous. — Voilà une belle Qccasion d'homéopathie. — Mais ne chassez pas brusquement une maladie : il en revient deux. — Vous recevrez donc monsieur de Sparr.
M. de CHELLES, av€c dépit.
Ce sera la toile de Pénélope ! .
MADAME d'aUVILÉ.
Précisément. — Personne n'épousera votre femme que vous. Voyez-vous, pour que ces amours-là ne ressuscitent pas, il faut les laisser mourir de leur belle mort. — Son excellence Mazzini le dit tous les jours : L'idée est incompressible.
M. DE GHELLES.
Si on le faisait nommer secrétaire d'ambassade, ce de Sparr ?
MADAME d'aUVILÉ.
Il serait capable de refuser, et vous paieriez les frais de son héroïsme. Voici la voiture. — Adieu. — Canalisez l