LE DÉJEUNER
14 septembrt.
M. DE QUELLES, Màdamb OE GHELLES.
MADAME DE GHELLES.
Mais vous êtes magnifique, Régis. — Est-ce que vous attendiez quelqu'un ?
M. DE GHELLëS.
J'ai rhonneur de déjeuner auprès de madame de Chelles.
MADAME DE CHELLES
Oh I VOUS étiez très-bien avec votre ancien habit.
M. DE CHELLES, d*un ton de reproche.
Ah ! voilà une dureté ! — Vous trouveriez le secret d'être charmante avec une robe de Tempire; mai» moi...
MAJ)AME DE CH^LLES
Est-ce que c'est ma fête, aujourd'hui ?
M. DE CHELLES
Non, madame, mais je veux vous dire vos vérités, et tous les jours.
MADAME DE CHELLES
Ah ! gardez vos économies de madrigaux ! — Les femmes ne s'appellent plus Eglé, aujourd'hui, et les hommes qui les respectent ont horreur de la galan^ terie.
M. DE CHELLES
Je n'aurais certes pas horreur — en vous sous-entendant — de m'entendre appeler <( le galant. »
MADAME DE CHELLES
Vous dites tout cela d'un air'désolé ?
M. DE GHBUES.
Pardcm, je vous empêche de lire.
MADAME DE CHELLES
Que tenez-vous donc là?
M. DE CHELLES
Un roman nouveau de votre auteur favori.
MADAME DE CHELLES
Oh ! laissez-moi voir.
M. DE CHELLES, lui possatit le volume^ Et tout au long, je vous en prie.
MADAME DE CHELLES
Trop bon. — Mais vous?
M. DE CHELLES, tirant un deuxième volume de sa
poche.
Je suis armé I
MADAME DE CHELLES
Vous êtes homme de précaution.
M. DE CHELLES
C'est pour vous, croyez-le. — Je comprends parfaitement que beaucoup de conversations — je mets la mienne du nombre — ne valent pas un chapitre du roman que vous tenez. — Je vous demande un peu ce que n'importe quelle improviwtion, fût-ce celle de Tau-
leur lui-même, pourrait faire à côté d'un conte émouvant imaginé à loisir et dit avec style par un romancier d'infiniment d'esprit? - Un femme se renferme trois jours entiers pour dévorer un roman en dix volumes ; ferait-elle le même sacrifice à un premier ajnant? — Or, moi, simple mari, — si je ne Usais pas en face de vous qui lisez, — qu'adviendrait-il? — Vous seriez capable d'avoir de la conmiisération pour un pauvre diable qui ne dirait mot du premier service au dessert ; vous lui adresseriez de temps en temps la parole, — et cela hacherait l'intérêt. — Pour moi — chacun son goût — votre voix me fait bien plus de plaisir que le dialogue de tous ces personnages.
MADAME DE CHELLBS. *»
Je veux croire que ce n'est pas une satire. — Mais comment, vous commencez par le tome second?
M. DE CHELLES
Ne fais-je pas bien? — Je lis en éclaireur, comme un maître d'hôtel qui goûte des plats. — Si c'était mauvais — au goftt. — {Offrant,) Un peu de ce perdreau.
(Madame de Chclles lit en le regardant h la dérobée. — M. de Cheltef lit de ion côté. — Silence. — Ils rient. — Ils rient de nouveau.)
MADAME DE CHELLES, avec dcs larmes dœns la voiip. Pauvre Henri !
M. DE CHELLES
Rassurez-vou$ ; — il se marie.
MADAME DE GHELLE8.
Quel bonheur !
M. DE GHELLES, tristement.
Il est mal avec sa femme. {Madame de Chelles se lève. — Ils se séparent.)