LES JOURS DE REVUE
Uavez-vous vue passer quelquefois, à demi renversée au fond d'une calèche, que traînaient, au pas, deux chevaux prêts à s'emporter ; cocher poudré devant, laquais poudré derrière. — Elle, en grand nég^ligé, écoutait à peine trois ou quatre jeunes gens de fine fleur qui échangeaient tout l'or de leur esprit contre la monnaie d'un sourire. — Car on regardait ses lèvres pour voir quel temps il ferait; on courait à ses petits levers, et Ton intriguait pour être de ses soirées, où se jouait un jeu d*enfer; mais si l'on se ruinait pour elle^ Targent qui entrait par la porte sortait par la fenêtre.
Avant tout; Méphistophéline n'était pas bonne fille, — Vous savez ce qu'on entend par là. Le mot a l'air bonhomme, il est odieux ; bohne fille, c'est la qualité de celles qui rie Se refusent aucun défaut, c'est la triviale
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excuse du vice trivial. La débauche a saK cet esprit, sali ce visage, corps et âme ; k jeunesse 'est partie ; -^ ôoi, mais elle -est ^onne fitie. Sa voix est flétrie, mais elle chante toujours ; elle est la même pour tous. Dne première maîtresse vous trompe, elle rit; mais elle pleure si vous avez une écorchure ; elle ne comprend que les douleurs physiques; mais comme elle y compatit!
Puis elle a fait un tapis des préjugés. — Elle ne se fâche jamais ; — après les amants qui ont été, les amants qui sont ! Monsieur Pierre est mort, vive monsieur Paul I — Son <:œur est ouvert à tout venant; on entre sans se faire annoncer; comme elle sait la vie ! — Avec elle, tout ce qui n'est pas le mot définitif, — ce sont des phases/ — Vos volontés Sont les siennes; on n'est teûti k rien devant elle, pas même au respedt. — €ette femme, qui n'a plus de la femme que te èexe, c'est «n camarade, et tout le tnonde dit : Cest une bonne fille/
Tout au contraire, Méphistophéline avait l'abord âpre ; elle ne souriait pas pour montrer ses dents êtin- . ceflaiïtes, miais pour mordre. L'aimant de son regard €fM attiré les -cœurs de fer ; mais ce regard épouvantait les cœtrrs tendres. Le mot : Je n'égraiigne pas, je tue,' setnWait fait pour elle; elle était trop haïe pour ne pas jouir de cette considération défensive que donne la crainte.
Quinze fiiois se paôsèrem ainsi, et, sauf ce Têve «n*-
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possible pour la plus vertueuse de toutes les courtisa-nes : être seulement la plus courtisane de toutes les femmes vertueuses, Méphistopbéline n'avait plus rien à désirer.
DE
LniTTLTTÉ DES FENÊTRES QUI DONNENT SUR LES JARDINS
La chambre à coucher de Méphistopbéline avait vue à la fois sur une cour, une rue et un jardin. Un peu à droite d'une de ses fenêtres à rideaux de soie rose sous dentelle, sur le même jardin, à Tangle d'un balcon, où fleurissait un rosier en caisse, s'ouvrait une modeste fenêtre aux rideaux de mousseline blanche. Parfois un jeune homme, suivi d'un terre-neuve, se promenait sur ce balcon ; plus souvent encore, il y roulait un fauteuil, et, tout en caressant Fox, lisait ou fumait. Ni lui ni elle ne songeaient guères l'un à l'autre. Toute la vie paraissait être là, entre ces trois amis : un cigare, un livre, un chien.
On avait soupe cette nuit-là chez Méphistopbéline. Quand elle s'éveilla, entre deux mauvais rêves, un rayon
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de soldl venait de se glisser sournoisement dans sa chambre, — il était si frais et si alerte qu'il lui fit mal ; — elle songea, dans ce désenchantement qui suit le réveil, à ces nuits qui se ressemblaient toutes, à ces baisers successivement cueillis sur ses lèvres et dont pas un n'avait racine dans son cœur ; — à ce persiflage sans trêve qui la laissait dans une solitude profonde,— forme respectueuse du mépris qui entoure les femmes perdues, si haut perdues qu'elles soient; — à ces rires mauvais, ces propos libertins, crème battue du vice, friande aujourd'hui, et demain tournée à l'aigre I Une atmosphère lourde emplissait la chambre ; il lui sembla que c'était l'air de la débauche qu'elle respirait ; elle se leva en sursaut, s'enveloppa d'un peignoir et ouvrit la fenêtre du jardin.
Le ciel était pâle encore ; un vent léger courait partout, salué les unes après les autres par toutes les feuilles et par toutes les fleurs. Une bonne odeur entra dans la chambre de Méphistophéline et chassa cet air chargé de parfums qui l'étouffait. Une idylle germa dans ce cœur aride, et, comme une émanation de rosier lui arrivait avec la brise, elle aperçut son voisin et le reconnut ; une Providence semblait les réunir.
» Il avait ce premier mérite de ne pas ressembler à ce type de jeunes élégants qui prennent si scrupuleusement des pieds à la tête la livrée de la mode, qu'ils font tous l'effet du même domestique. Tout le monde aujourd'hui a l'air distingué, — C'était avant tout une
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figuyre frai;M^iae àooX aucune exigeacene eonliurisà rexpnession. MépUâtc^éUDe eu avait peut-être vqj^ contré mille cfui. valaient mmûL ; iKiais celle-là d'^eoai-* pagQâyJit si bien de ce feuillaige, de ce matin JEuooe^itt — et surtout de ce beswn impéf ieux et laeuv-eau de mfKNser par quelqjues pensées douées unsasi^ incessani^ naent fouetté, — qu'elle, se prit k coûsWéiei* le por-» trait à cdme du cadre.
Begiaald, tout au contraire^ menait une vie^ Ëiasez coii* templative; il touchait aux, choses positives oojBme un homme d'affaires aux cbose» idéales. H tfétaib guère riche , et se disait précisément qu'on avait cabomié le monde des sens, et que rien n'était niais coméae d'êhre l'amant platonique de la nature. La brisç,en ce mcœaenti cette brise qui lui avait mille fois soufflé ring^iFatie», lui faisait la mine du Zéphyr mythologique. Km effet bizarre se produisit chez Fun et chez l'antre. Méphisto*phéline voyait un homme qui aimait ; lui voyait une femme qui n^avait jamais aimé; et tandis- qo'eUe, la courtisane, le regardait avec un regard plein de foi, \m, le ^iritoâiiste, lui lançait une o^Uade^
Mais tous? deux camprireqt bien vitie qu'ils s'étaient trompés et sourirent. -•Cette fois Méphistophélioe ne referma pas sa fenêtre.
Je ne sais comment cette idé^ lui vint tout d'un coup? 1^ comme un dernier désir sans dpute. ^ Elle avait tout, opulence, flatteries, • servilité, délices; -^ tout, excité l'amour. On lui écrivait des lettres qui.éUfcieat
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^ çhefs-d'oKuvre de grâce. — Elle possédait, comme ime reine, sa cour, et de plus ingénieux c^^urti^fins; n^ais nul n'aui:*ait eu l'effroniçrie de lui dire : Je vous aime/
Aimer Méphistophéline? quel regard ardent n^eusseat pa3 éteint ces yeux glacés? quelle parole douce n^ se fût pas décomposée sur ces lèvres arides? quel oosur d^argile eût osé lutter contre ce cœur d^airain?.
Mais lesplus éclectiques d'entre les blasés^craignaient encore que la variation I^ plus neuve sur un Ih^me à. Tordre du jour, ne lui parût une banalité. Quejquçsuns avaient essayé sans su/ccès de se composer une simplicité qui ent tronqp^é toi^te autre ; mais nul ne s'^ tait senti Taud^çe de trav^ser, pour aller jusqu'à cette' âme, la sécheresse superbe et la formidable armure du dédain. . •
De sorte que Méphistophéline se dit : -^ Si j'aimais?
UKE GHANDE SOIËÉE
Puis upe réflexion l'arrêta : — ce Réginald n'avait-il pas cooàpté une fois de plus sur le voisinage? AJlait-ce èkPË une dé ces imsérablesr aventures» qm se nouent
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grâce à rintervention forcée du vis-à-vis ? — Cette pensée amena chez Méphistophéline une aversion vi^ lente pour toute cette berçerie. — Elle eut un instant remords d'une bonne pensée.
Le lendemain, un peu plus tard, elle souleva ironiquement le coin du rideau : — rideau de comédie, pensait-elle, — A coup sûr, son voisin était là, curieux, épiant Theure où elle reparaîtrait ; puis, tout préparé, dès qu'il la verrait, à jouer Tindifférence.
Le balcon était désert, les volets fermés, le rosier enlevé. Réginald, comme elle le sut un quart d'heure après, avait donné congé la veille, et quitté déjà son logement. Méphistophéline fut piquée de s'être si fort inutilement mise en frais de conjectures.
Le jour même, dans un quartier qui était l'antipode de celui-là, Réginald tourna à l'improviste le coin d'une rue qu'elle allait prendre. Il rougit sans oser la saluer, elle pâlit et sentit quelque chose qui ressemblait à un serrement de cœur.
Le mois suivant, Réginald fut d'une soirée où se trouvait Méphistophéline. Il eut le bon goût de s'effacer au point de pouvoir être pris par chacun pour un des siens. Méphistophéline lui en sut gré ; les femmes sont quelquefois assez généreuses pour pardonner aux natures de poètes doublées d'une nature d'hommes du monde. Tous deux causèrent quelque temps avec un peu d'hésitation. Réginald s'excusa d'avoir si souvent inquiété sa toilette ou détourné sa rêverie. Gomme il ne voulait
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point qu'elle pensât s'être logée à côté d'un fâcheux, il avait fait le sacrifice d'une vue charmante.
/Méphistophéline sourit, et le pria impérieusement de Reprendre possession de son petit balcon. / De là, de temps à autre, ils échangeaient quelque Y signe de tête amical. Réginald y mit toute la discrétion possible.
Un soir, il reçut une invitation ainsi conçue :
o Mademoiselle Méphistophéline prie M. Réginald de » hii faire Thonneur de venir passer la soirée chez elle, » le mercredi 9 septembre 185...,
j » On causera. »
Le lendemain, Réginald s*habilla lentement, pour avoir le temps de trouver du courage.
Elle venait de faire tendre en satin lilas un petit boudoir, trop grand encore pour contenir ses illusions. Rien n'y trahissait la courtisane opulente, et le besoin d'échapper à l'isolement par l'entourage des superfluités ruineuses. Beaucoup de fleurs très-simples dans deS vases très-rares ; sur une table d^ébène, quelques livres qu'elle était sur le point d'aimer ; à la place des fragonards obligés, la vue du jardin.
Pas une calomnie, pas un bon mot, pas un éclat de fausse gaîté n'avait profané ce frais plafond. Elle seule était entrée là, avec ce quelque chose, nouveau en elle, et qui avait besoin d^un nid bien retiré pour ne pas
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s'envoler au bruit des pensées ricaneuses; un cœur.
Quand il arriva, elle était seule, un pied sur une causeuse, Fautre presque rentré sous sa robe de batiste blanche. Une lampe suspendue l'enveloppait d'une lumière tendre ; la fenêtre était ouverte, et des bouffées de brise éventaient son front brûlaat.
Réginald, en entrant, comprit tout et lui baisa gravement la main.
Il était venu avec une certaine toilette d'esprit. Il fut avant tout lui-même, assez large d'idées, assez haut de caractère, pour faire accepter, sans la corriger, sa franche nature.
Ce qu'il disait eût paru ordinaire dans une autre bouche ; mais il donnait de la saveur aux choses vraies. Il sentit qu'elle avait besoin d'un ami, et mit dans son épanchement un désintéressement qui la pénétra. — C^était le Réginald qu'elle souhaitait.
Parfois, ce langage sincère la faisait sourire un peu.
— Raillez, disait-il, je ne vous crains pas ; je ne vous aimerai jamais.
Et une syllabe, tremblante dans sa voix, démentait toutes ses paroles ; c^était justement pour cela qu^elle l'écoutait mieux.
n lui lut quelques pages qu'elle trouva charmantes ; la semaine précédente, elle eût renvoyé le livre à sa femme de chambre. Quand les esprits très-blasés retournent aiix choses simples, ils y reviennent comme
un voyageur amoureux d'une patrie qu^il a détestée.
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Il lui plut surtout pgir un respect réel, h seule flatterie qu'elle ne connût pas. Quand il se leva pour partir, elle se sentait un peu meilleure.
— Vous reviendrez quelquefois, lui dit-elle.
— A vos bonnes heures, répondit-il 3vec un sourire triste.
Et rien n'indiquait qu'il venait de passer avec une des femmes les plus recherchées un de ces moments choisis, après lesquels on jette sur la foule lé regard de Félu sur tous les appelés.
Méphistophéline ferma son boudoir à double tour.
A TBAVDBS LE§ A1«BRES
Un matin de bon soleil, Méphistophéline s'éveilla le cœur agile ; elle se fit si belle avec un chapeau de paille et une de ces robes de rien, qu'ennoblit un caprice d'illustré élégante. Réginald l'atteiîdait pour l'emmener à la campagne.
Elle avait renvoyé tout son monde ; il était convenu qu'pn s'en irait a l'aventure, sous l'incognito du dî-
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manche, et sans plus de train qu'une paire de bourgeois de la rue Saint-Denis. Ils entrèrent donc intrépidement dans une de ces voitures paisibles, qui sont la sinécure des pauvres chevaux sur leurs vieux jours. Ils se trouvèrent au milieu de petites gens, tout reluisants de santé, de joies de famille et d'habits neufs. — Parisiens fiers d'être Parisiens, dont le cerveau, comprimé toute la semaine, éclate en saillies ce jour-là, et qui fuient Paris pour l'apporter là où ils sont. Mais elle était à ses heures d'indulgence, s'amusant presque des ennuis du voyage, tandis que le coche cahotait tout cet épanouissement.
Ils mirent pied à terre au sortir d'un petit village, et dès qu'on ne vit plus rien qui rappelât Paris. Elle voulait un jour, au moins, pour tant d'années, oublier franchement; — et, pour elle, pays perdu, c'était paradis trouvé.
L'automne parfumait les jardins, une route semée de gros bouquets d'arbres se perdait dans les sinuosités vertes d'une colline. Méphistophéline était d'un entrain charmant. Après la satire, l'idylle. Légère de toute la misanthropie qu'elle avait laissée chez elle, il semblait qu'elle songeait pour la première fois à ces simples choses : les arbres, les champs, le ciel. Réginald, plus sérieux, cherchait à voir clair au fond de lui-même. — Où sa passion le menait-elle, les yeux bandés? — Le cours de sa vie allait-il se détourner? — Ne traitait-il pas en poème nne aventure grossière? — Souvent, il re-
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gardait Méphistophéline à la dérobée, et cette beauté noble le rassurait. Le hasard les amena près d'une ferme, où ils dînèrent en pleine cuisine, et de joyeux appétit. Éternelle histoire de cette éternelle sensation : le pain bis qui devient une fois par hasard la plug délicate des friandises.
Puis, comme les hauteurs rosées de la vallée commençaient à rentrer dans Fombre, ils s'arrêtèrent, avant de partir, sur un des points les plus élevés. Il y eut un moment où le soleil n'éclaira plus que la tête pâle de Méphistophéline, appuyée sur l'épaule de Réginald. Elle avait foi en lui. Son sourire était devenu meilleur ; elle lui parlait comme à un ami, d'une voix calme. Réginald regardait avec tristesse cette convalescence du cœur, car, à présent, le malade c'était lui.
Pas une parole d'amour n'avait été échangée entre eux ; il avait ses lèvres presque sur le front de la belle fille, — mais un baiser eût tout détruit. — Et le soir, ^uand ils furent de retour, il serra avec un peu d'affectation la main que lui tendait Méphistophéline en signe d'adieu.
1^ MÉPHISTOPQËU^^.
KËaiNALD
Gejp^ndaDi un bFuit vague courait. -^ On se disait k voix b^^ae, ^ les petites renomioées qui désesp^aieot 4e grâ&dir -^ que MéphistopbéUne bai3$ai|,. Elle $e fai-t sait rarç.; oa la surprenait tantôt d'une verve éblpuis^ santé, tantôt d'un «ombre inaltérable} les railleries la fel»içuaienU Était-ce la préÇace d'un ronaan ? était-ce' jun sytaptônaç. de coaver^n ? On ne songeait guère à ^oupççtnner Réginald, qui, devant témoins, était d'une impertipçpce parfaite en matière de sentiment. Puis, de temps en temps, une hardiesse de toilette, im mot heureux coupaient court à tous les espoirs et à toutes le» médisances.
Un après-midi, Réginald entra chez elle. Il était Vêtu de noir et si défait qu'elle eut peur. Il s'approcha en chancelant.
— Je vous aime, dit-il, en mettant toute son âme dans sa voix qui se brisait.
— Je le savais, répondit Méphistophéline.
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— M*aimerez-vous jamais ? reprit-il; — question de vie ou de moçt.
Elle resta quelques minutes sans répondre.
Partez, dît-elle enfin; allez passer huit jours où vous voudrez. A votre retour, vous trouverez chez vous ma réponse.
Réginald obéit comme un enfant. Quand il lut sorti, une larme tomba des yeux de Méphistophéline, — la seule qu'elle eût jamais versée.