‹ La femme de vingt-cinq ansChapitre 6 sur 52 · MARGUERITE · texte numérisé non relu

MARGUERITE

L*hôtel de Vranches, situé rue Saint-Dominique, était une antique bonbonnière située entre cour et jardin. Vieille demeure, jeune ménage : mademoiselle de Neufleu venait d'épouser monsieur de Vranches, assez joli homme, fort amoureux de sa femme, et avec autant d'esprit qu'il en faut pour être heureux. Madame de

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Vranches, de son côté, était folle de son mari. — Elle aura bientôt des moments lucides, disait d'Agnès qui la détestait. Madame de Vranches était une femme de petite taille, d'un embonpoint fort appétissant, assez sèche de ton, et élevée dans le respect progressif des généalogies. Chose bizarre! l'aristocratie, qui est devenue assez bourgeoise de sentiments et d'idées, n^en a pas moins gardé, comme un dépôt sacré, Tinfatuation d'ellemême. On pourra persiffler encore, on ne détruira jamais cette franc-maçonnerie de la vanité nobiliaire, dont Paris est, si l'on veut, le Grand-Orient le moins illibéral. Madame de Vranches ne disait pas mes genx, et n'appelait pas ses fournisseurs vilains ; mais elle eût difficilement reçu dans son salon un nom même si bien lavé qu'on n'y vît plus la tache originelle ; ses pairs eux-mêmes la jugeaient quelque peu hautaine.

Une dépendance de l'hôtel, séparée du corps de logis par une cour et des remises, et qui ne donnait que sur \me rue déserte, se trouvait à louer depuis longtemps. Au retour d'un voyage de quelques semaines, madame de Vranches trouva cette dépendance occupée. Une jeune veuve, madame d'Espandes, qui arrivait d'Italie avec des projets de retraite et d'étemels regrets, était venue s'établir là avec une femme de chambre.

Elle n#f sortait jamais que pour aller aux offices ^ et avait payé une année d'avance. Le tout était assez indifférent pour madame de Vranches qui avait son mari pour

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intendant. Le lendemain, monsieur de Vranches, en qualité de propriétaire, se présenta (^ez madame d'Espandes, et ne put être introduit ; mais, deux jours après, )a jeune veuve rendait la visite, et était reçue par madame de Vranches.

La conversation, officielle tout d'abord, Unnba bienfAi sur la perte doulouretise que venait de faire madsone 4'Ëspandes. La tristesse çincère de la jeu^e veuve, sa pâleur, qui disait encore mieux tout ce qu'elle souffrait encore, touct^èrent profondément madame de Vranches, par une sympathie laçile à eompi^endre. Là où était son bpnheur, était précisément Tinfortune de madaçne d'Espaces! Et quand la jeune veuve se retira, coupant |:x)urt k ce trop pénible suj^t, et pi^sqiie repeatante (l'être sortie de sa réserva, n^adame de Vranches, émue, lui promettait d'aller, non pas la consoler, mais sedéio- 1er quelquefois avec elle.

Le lendemain, Marguerite tenait sa parole ; sa visite sembla jet^r un der^i-jour dans l'esprit si sombre de sa voisine. La jeune veuve, par sa distinction, son air h)0d/sste, le son pénétrant de sa voix, acheva de se concilier madame de Vranches. Née de Champagnac, madame d'Espandes était alliée à toute la noblesse çlu Midi ; elle flatta l'orgueil de madaine de Vranches en énumérant les greffes de son arbre généalogique i Marguerite la Quitta, enchantée de la jeime veuve et d'elle-même.

Petit k petit les deux jeunes femmes se virent d'une qiapiièjre pli^s régulière; madame de Vranches, qui

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avait tfetiteà ses compagnes dfe coavent disséminée^ eil province, èhterchait une amie, et une amie tju'elle do^ minât.

Madalne d'Ëspwiâes, en femme haiÂVé, ne précipita pas une liaiison qui ne demandait qu'à devenir plus étroite ; cette amitié naquit vite et grandit doucement. Iflsensibleme&t mad^^e dé Yrancëes passa les aprèsmidi diez 1^ Jeune V(Hslne^ eu M. de Vranched, à son tour, se montra fort assidu. Un petit plaisir, assez condamnable, eorrigëait le trop de vertii de madame d^ Vranches ? elle se plaisait à entendre son mari nommer leur commune amie : « la petite provinciale, t

Madame d'Espandes, qui pendant longtemps avait résisté à toute tentation, commençait à se départir utl jieu de ses habitudes sévères ; sa tristesse tournait à là mélancolie, et madame de Vranches ne s'attribuait pas sans vanité la plus large part dans ce changement. Elle amena même la jeune veuve à ne pas s'effrayer de quelques sioirées intimes-, ou elle était bi^ aise de prodoife sa nouvelle amie. Madame d'Espandes fut chattnante de grâce triste et de finesse : un peu plus tard, elle consentit à paraître dans un bal où elle ne dansa pas et fut beaucoup remarquée.

L'intimité des detlx femmes se féssetrâit éhaqùé jour davantage, lorsque, qtielqué temp^ âvaill âoîl départ pour la campagne, madâihe de Vi^âncKefe, en arrivant au salofa, crut entendre son mari ()arler à madame d^Èspandës d'ut) ton passionné. Elle entra : Monsieur dé

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Vranches avait repris sa voix naturelle, mais elle saisit un peu de trouble sur la physionomie de madame d'Ëspandes. Un soupçon violent la poursuivit; elle observa que depuis plusieurs semaines, les visites de la jeune veuve devenaient moins expansives et moins fréquentes. Elle surprit monsieur de Vranches rêveur, et jusqu'à cette affectation à parler de Tair provincial de madame d'£spandes, tout la mit à la fois sur la trace d'une découverte terrible. Madame de Vranches partit de suite pour sa terre, après une invitation à venir passer quelques jours avec elle, d'un sens très clair, quoique d'une forme tout onctueuse.

Madame de Vranches n'était pas de huit jours au château de***, que son mari disparaissait; une affreuse certitude la poussa à une prompte résolution. Elle prit en poste la route de Paris ; quand elle arriva chez elle, brisée de fatigue et d'épouvante, le concierge lui annonça que madame d'Espandes avait quitté l'hôtel depuis plusieurs jours, en laissant une lettre pour elle. Madame de Vranches s'enferma dans sa chambre et lut ce qui suit :

(( Madame,

» Vous rappelez-vous un mot qui vous échappa un )) soir aux Italiens ; vous parliez de certaines femmes et n vous disiez : En vérité^ ces créatures4à finiront par » prendre partout notre place. Voilà que votre prédic- » tion tt'est accomplie. Madame, et que monsieur d«

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» Vranches m'appartient. N*en veuillez pas trop à ma- )) dame d'Espandes, née de Ghampagnac.

» MÉPHISTOPHÉLINE. »

Madame de Vranches se redressa de toute sa fierté ; son orgueil était atteint de toutes parts. Ainsi, elle avait reçu chez elle, — introduit chez les autres, — elle s^était donné pour confidente — une bohémienne. — Puis, quand cette pensée eut bien soutenu son exaltation, son courage tomba tout d'un coup; elle ne se souvint que de son amour, et, par héroïsme, elle se décida à une lâcheté.

Elle alla trouver la courtisane, et se jeta presque à ses genoux :

— Voyez, dit-elle, je demande grâce, rendez-moi mon bonheur.

Méphistophéline partait pour le bois. Sa voiture était attelée.

— J'aurai Thonneur de vous répondre, madame, ditelle, en la congédiant d'un geste hautain.

Le lendemain, madame de Vranches recevait cet insolent billet :

« Madame,

» Il est hors de mon pouvoir de vous rendre mon- » sieur de Vranches tout entier. Quant à moi, je vous » cède bien volontiers ma part.

» MÊPBISTOPHÉUNe. »

140 MÉPHISTOPHÉLINE,

Un mois après, Marguerite de Vranches avait un amant.

Un mois après, MépbistQpbéline était célèbre.

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