‹ La femme du vingtième siècleChapitre 1 sur 14 · RUE AUBER · texte numérisé non relu

RUE AUBER

Je voudrais dire, après beaucoup d'autres, mon avis sur la condition des femmes. Je n'ai pas l'espoir de dire du nouveau; mais quand je ne ferais que remettre en honneur de bons préceptes un peu oubliés, il me semble que cela vaut la peine d'essayer.

J'ai hâte de dire que je ne propose aucune révolution, et que je ne veux toucher à l'ordre établi que pour le consolider en l'améliorant. Ce n'est pas ce dont on a coutume de se vanter; mais je n'aime pas les nouveautés en matière de morale. Je ne demande -pour les femmes aucune transformation politique ou sociale, mais je veux pour elles une grande augmentation d'autorité, et surtout d'autorité morale à l'intérieur de la famille.

Elles auront une instruction beaucoup plus étendue, en rapport avec le progrès général des sciences,

et une éducation d'autant plus sévère qu'elles ont à lutter contre le relâchement des mœurs et à reconstituer le lien familial de plus en plus menacé.

C'est surtout de l'éducation que je m'occupe. Mon but, hautement déclaré, est de revenir en arrière, et de faire la femme du xx'' siècle sur le modèle de la femme du xvii''. Cette femme-là était, avant tout, une femme d'intérieur. Elle est un peu sortie de sa maison, aux deux siècles suivants ; et qu'en est-il résulté? C'est que la maison, privée de son bon génie, a sombré. Nous commençons à vivre uniquement sur la place publique, et comme conséquence, nous ne tarderons pas à imiter jusqu'au bout les Américains, et à vivre en hôtels garnis.

Ne me prenez pas pour un partisan ce du bon vieux temps ». Je suis de mon siècle, et je crois même, dans mes moments de vanité, que je suis du siècle prochain. Je vois les progrès accomplis depuis la Révolution et par la Révolution : ils sont immenses. D'abord, pour commencer par moi-même, j'occupe un des premiers rangs dans mon pays. Sans la R.évolution, c'est tout au plus si j'aurais pu aspirer k quelque petite fonction dans une bourgade. Je me suis trouvé à treize ans sans aucune ressource, sans parents et sans amis, obligé de pourvoir par mes propres forces non seulement aux frais de mon éducation, mais à mes besoins matériels. J'y suis parvenu ; et je me suis donné à moi-même la meilleure éducation possible, puisque j'ai été élève de l'École normale. Comment aurais-je fait sous l'ancien régime?

J'aurais été obligé de prendre une profession manuelle, ou d'entrer dans quelque corporation religieuse.

On sent bien que je me prends pour exemple, uniquement parce que cet exemple est frappant et que je l'ai là sous la main. Il y a bien peu d'hommes actuellement vivants qui ne puissent se dire comme moi qu'ils ont fait eux-mêmes leur destinée, et que, si elle n'est pas plus grande ou plus heureuse, ce n'est pas par la faute de la société, car la commune, la patrie, la loi, mettent à la disposition de chacun de nous tous les moyens de se suffire par le travail et de s'élever par l'étude. Les amis des siècles passés qui nient cette transformation sous prétexte qu'il y avait au xvu'^ siècle et au xviii^ beaucoup d'écoles, savent bien, au fond, à quoi s'en tenir sur le progrès de l'instruction. Ils savent que ces écoles ou n'existaient que sur le papier ou n'étaient que des chapitres de prébendiers. Ils ont vu les registres des paroisses, et compté le nombre des conjoints qui ne savaient ni lire ni écrire. De quelque côté que nous jetions les yeux, quand nous étudions l'ancien régime, armée, magistrature, finances, industrie, nous trouvons toujours l'obstacle invincible de la naissance arrêtant l'essor du talent et du caractère. Oui, cela est vrai, même pour l'industrie, où on ne pouvait pénétrer sans être d'une famille de maître ou d'une famille de compagnon. Il faut être bien aveugle et bien ingrat pour ne pas reconnaître la grandeur d'une révolution politique et sociale qui nous a dotés

de l'égalité et qui a rendu à chacun de nous sa place au soleil. Pour ma part, je la remercie de ce qu'elle a fait pour moi, et je la remercie encore plus de ce qu'elle a fait pour les hommes de génie, car en les émancipant, en les aidant, elle nous a fait profiter de leurs découvertes.

Les uns ont propagé les idées philosophiques et les méthodes : ceux-là sont les plus bienfaisants de tous, parce qu'ils ont créé des outils ; les autres ont perfectionné les lois dans le sens de l'égalité et de la liberté ; d'autres ont transformé la médecine et créé l'hygiène; ils ont très positivement diminué le nombre de nos infirmités et augmenté la durée de la vie humaine; d autres, en appliquant la vapeur à l'industrie et à l'agriculture, ont augmenté le nombre des objets manufacturés et les ressources de l'alimentation : le progrès dans les deux ordres est frappant, même quand on l'envisage seulement au xix*' siècle. Je vois encore les paysans en haillons, marchant pieds nus et manquant de linge avant 1830. Je me rappelle les familles nombreuses qui remplaçaient le pain par des châtaignes ou de grossières galettes de maïs, et pour qui l'usage de la viande était inconnu. On mourait alors dans le coin de terre où on était né. L'invention des carrosses ne remonte qu'à quatre siècles, leur usage général à trois siècles, les voitures en commun à deux siècles; et dans ce siècle-ci, combien on admirait les diligences de 1820 qui faisaient douze lieues par jour! A présent on peut déjeuner à Paris et souper à Marseille. On fait la conversation

de Paris à Marseille, de Paris à Brest comme si on demeurait dans la même ville. Je ne parle que de la France, mais c'est le monde entier qui est transformé. Le monde est rapetissé, puisque nous pouvons le parcourir en quelques semaines; et il est augmenté puisque nous pouvons le parcourir avec facilité, jouir de lui, au lieu d'être confiné dans un coin comme dans une prison. C'est à présent qu'on peut dire, mais dans un autre sens que Sénèque : Non sum uni angulo tiatus. L'espace et le temps sont vaincus. Notre pensée est présente à la fois sur tous les points du globe. Nous pouvons, avec peu d'efforts, transporter tous nos produits jusqu'aux antipodes. Le monde est comme une boule dans les mains d'un encbanteur qui la diminue peu à peu en l'usant entre ses doigts. Encore un moment, et nous le trouverons trop petit pour notre activité.

Et je ne parle pas des moyens nouveaux d'éclairage et de cbauffage, ni de la photographie, ni de tant d'inventions qui se précipitent chaque jour sur le vieux monde pour le transformer ou le détruire. J'imagine que si les savants du xvii*' siècle avaient pu revivre tout à coup il y a deux ans, et parcourir les galeries de l'Exposition, ils se seraient crus transportés dans le monde des Mille et une Nuits; ceux du xiV auraient fait appel à l'Inquisition. Ils auraient brûlé M. Pasteur, M. Edison, M. Berthelot. Quant à mon ami Renan, il n'y aurait pas eu de bûcher assez haut pour le réduire en cendres. Nous aurions pu montrer à Turenne des armées de quatre cent mille

hommes, et ce n'est pas ce dont je me félicite le plus; mais nous lui aurions dit que sur ces quatre cent mille hommes, il n'y en a pas quatre mille qui n'aient pas appris à lire, et cela l'aurait confondu. J'aimerais mieux nier les vérités mathématiques les plus évidentes que de contester les progrès accomplis de tous côtés, dans la justice, dans l'hygiène, dans l'instruction, dans la médecine, dans la chimie, dans la physique, dans l'industrie. Le progrès a marché d'abord lentement, puis plus vite sous l'action des philosophes, puis il s'est précipité par la force de la Révolution française et à présent rien ne peut l'arrêter; c'est à peine si l'œil peut le suivre.

Mais ce progrès universel, qui rend aujourd'hui si attrayant le spectacle du monde, se produit-il sans causer chemin faisant quelque dommage? Tout est-il bon dans ce qu'il apporte? Tout est-il mauvais dans ce qu'il détruit? Ne regardons pas uniquement le côté physique, l'industrie, les sciences. Jetons un instant les yeux sur le côté moral. Dans ce monde-là, la scène est un peu difTé rente.

Je ne dis pas, comme beaucoup de penseurs, que la morale soit abaissée. Elle est relevée sur certains points.

Pielevée! Entendons-nous. La morale est éternelle. La justice n'est pas une convention humaine. Quelle que soit sa nature, elle est éternelle et immuable. Si le monde était emporté par un souffle, réduit au néant, et remplacé par un monde nouveau, la môme justice qui règne sur celui-ci régnerait sur celui-là.

Il suffirait qu'il y eût une intelligence pour la concevoir, et une liberté pour lui obéir. Mais l'intelligence est plus ou moins éclairée sur les lois de l'éternelle justice. On voit le même soleil, mais on le voit par de meilleurs yeux. Les preuves abondent. L'antiquité vivait, en quelque sorte, sur la doctrine de l'esclavage. Platon avait des esclaves, Aristote envisageait l'esclavage avec sang-froid, comme toutes choses, et il en donnait la théorie. En France, la théorie de l'esclavage, et le fait, ont persisté avec des modifications de surface, jusqu'à la nuit du 4 Août. Ce n'est qu'à partir de cette nuit-là que la justice a été la même pour tous les hommes. Comprendre qu'un roturier a les mêmes droits qu'un noble, c'était un progrès considérable. Cela nous paraît si simple aujourd'hui ! Cela parut, il y a un siècle, très admirable et très effrayant. La victoire ne fut complète que sur le papier. On se soumit à Paris; on s'insurgea en Europe. En Vendée, les paysans se firent tuer pour n'être pas assimilés aux nobles.

Les vainqueurs mêmes, comme effrayés de leur victoire, proposèrent des exceptions pour l'atténuer. Les juifs seraient-ils citoyens? Les comédiens jouiraient-ils de leurs droits? Les nègres étaient-ils des hommes? La liberté a été décrétée bien tard pour les nègres, puisque je suis un de ceux qui ont signé le décret.

D'autres idées générales ont été mises dans une lumière nouvelle, par le progrès de la morale. J'en cite une : le patriotisme. Je connais la mort de

d'Assas. Mais l'idée de patrie a été longtemps obscure; elle devait l'être, quand la nationalité dépendait d'une guerre ou d'un traité, et quand l'hoiime se croyait la propriété d'un homme. On mourait pour son roi, plutôt que pour son pays. L'émigration en 1792 était une grande scission sur la définition du patriotisme. On voulait se dévouer; mais à qui? Au sol, ou au prince? A d'autres époques on avait dit : Au prince, ou à Dieu?

Je sais, je vois que l'idée de patrie est mieux comprise aujourd'hui, malgré les efforts tentés par une secte odieuse pour la détruire dans les ateliers; on comprend mieux le devoir de la fidélité aux doctrines ; on n'aurait plus pour un Talleyrand l'enthousiasme qu'il inspirait à certains libéraux de la Restauration ; l'idée de la fraternité a fait aussi des progrès; le mouvement antisémite ne peut être qu'une maladie étrange et passagère. Mais remarquez la nature de tous ces progrès : il s'agit partout de la morale générale, de ce qu'on pourrait appeler la morale publique, la morale politique. Au contraire, nous n'avançons pas en ce qui touche la morale privée. Les actes d'improbité se multiplient. Toute une nouvelle famille de vols et d'escroqueries est née avec l'importance croissante de la fortune mobilière. On a reculé aussi pour les mœurs proprement dites. Le lien familial s'est relâché de toutes façons. L'adultère est devenu populaire. Les vertus domestiques ont été publiquement tournées en dérision. La loi a sapé l'autorité paternelle. Elle a émancipé de bonne heure les

enfants. Elle les a rendus égaux entre eux, et égaux à leurs ascendants. Elle a établi et facilité le divorce par deux lois : l'une qui établit le divorce prononcé par la justice après débat contradictoire; je la repousse, mais je la comprends; l'autre, qui s'mipose comme simple conséquence de la séparation de corps, et qui est, à mes yeux du moins, un attentat contre la justice et la liberté. Ainsi la morale privée s'abaisse au moment où la famille se relâche. Là est le péril. C'est là que je veux porter remède.

Je demande à la femme du xx^ siècle de relever la famille, que les femmes des deux siècles précédents ont laissé péricliter.

Ce dernier mot pourrait faire croire que je reproche aux femmes du xix^ siècle d'avoir manqué à leur mission. Nouvelle équivoque, que je veux dissiper. Je crois certainement qu'elles auraient pu faire plus et autre chose que ce qu'elles ont fait ; je le dirai tout à l'heure; mais je dois avant tout reconnaître tout ce que leur doit la patrie. Je ne veux pas remonter aux dernières années du siècle passé, où elles ont déployé ce qu'on n'attendait pas d'elles, un grand mépris de la mort. Je me borne à l'histoire contemporaine, et je rappelle leur attitude pendant la guerre de 1870. Elle a été magnifique. Partout elles ont soufflé le courage par leurs discours et par leurs exemples. A Paris, où j'étais, j'ai pu voir de près leur énergie pour pousser à la résistance, leur activité pour diminuer les privations de leurs familles, leur active charité pour secourir les pauvres, leur résignation pour souffrir

le froid et la faim. Tout était réuni, une épidémie cruelle, un froid rigoureux, le bombardement, la ruine; elles n'ont pas failjli un instant. On n'entendait de leur part ni plaintes publiques, ni plaintes privées, femmes du peuple et grandes dames faisaient leur devoir avec la même simplicité et la même fermeté. Elles n'ont cessé, depuis, de contribuer au relèvement matériel et moral de la patrie. Les œuvres de bienfaisance se sont multipliées pendant ces dernières années dans une proportion considérable sous rimpulsion et avec le concours des femmes. La société française a pris, grâce à elles, une allure plus sérieuse; le traA'ail et l'étude y sont plus que jamais en honneur. L'ambassadeur d'une grande nation amie me disait pendant le Centenaire : (( Vos femmes font votre force ». Il a raison. Il y a pourtant des reproches à leur faire.

Je ne leur reproche pas en ce moment de n'avoir pas lutté avec plus d'ardeur contre les laïcisations et les neutralisations des écoles, des hôpitaux et des prétoires ; d'avoir souffert avec indifférence le rétablissement du divorce ou même d'y avoir applaudi ; de ne s'être pas affiliées en foule aux sociétés de paix et d'arbitrage international. Ce sont là des faits éclatants, sur lesquels je ne renonce pas à revenir; mais je me préoccupe ici de détails qui semblent plus petits, et qui, en réalité, sont le tissu même de la vie. Les femmes ont cessé d'être, dans leurs salons, les arbitres du goût et les dispensatrices de la renommée; dans leur ménage, près de leurs maris et de leurs

enfants, les apôtres autorisés de la morale. Elles se sont laissé arracher pièce à pièce le gouvernement de la famille. Même pour la première éducation des enfants, malgré les peines qu'elles se donnent et leur collaboration constante avec les maîtres, elles ne jouent plus qu'un rôle d'auxiliaire; la direction leur a échappé depuis qu'elles ne peuvent rien sur le choix de l'école et la désignation des instituteurs. A tous les degrés de l'échelle sociale, les hommes vivent de leur côté, les femmes restent à part, la séparation est presque aussi grande que dans le monde oriental; il n'y a d'autre différence que l'absence du voile et de la grille qui, dans l'Orient même, ne sont plus guère que des symboles. C'est la faute des hommes, direz-vous; c'est aussi la faute des femmes. C'est peut-être surtout la faute des femmes. Nous avons voulu partir, mais nous n'avons pas été retenus.

Je suis loin de vouloir substituer l'autorité légale de la femme à l'autorité prépondérante du mari. Je ne parle ici que de l'autorité morale, de la force morale, de la coutume. Autrefois la femme régnait dans la maison, et elle régnait aussi sur les âmes. C'est la bonne règle; il y faut revenir. Il faut pour cela pétrir à nouveau l'âme des femmes. Il ne s'agit pas pour les femmes de gémir comme des colombes, et de laisser faire. Il faut apporter dans la communauté le sentiment profond de son droit fondé sur le devoir qu'on a à remplir. Ce n'est pas une difficulté pour la femme de se faire aimer, et ce

n'en doit pas être une de se faire respecter. Elle n'a pas besoin de lois pour cela; elle est armée par la nature. S'il faut des lois, on les fera. C'est à elle d'y pousser, à elle de les exiger. Nous crions tous de tous les côtés : le premier et le plus pressant des devoirs est de reconstituer la vie de famille. Adressonsnous aux femmes. C'est par elles que ce grand ouvrage se fera. La femme chrétienne du xvir siècle était maîtresse de sa famille. Ce qu'elle a fait, nos femmes peuvent le faire. La puissance légale du père de famille était alors bien autrement étendue. Il était maître absolu par la loi. En réalité, il se contentait d'être indépendant au dehors. Au dedans, il subissait, il aimait, il appelait la domination de son premier ministre. La vie publique était misérable ou nulle; la vie de famille était forte et puissante. Sur elle reposait la société comme sur une base solide.

Il est d'autant plus urgent de revenir à ces anciennes mœurs que nous sommes en république. Il faut que la liberté du citoyen soit compensée par l'autorité du père.

Non seulement nous n'en sommes plus à l'ancienne famille étroitement unie, où le père était souverain, et la mère, bien plus souveraine encore par la force de l'amour; où le foyer domestique était semblable à un sanctuaire; où l'on était fidèle à l'honneur du nom comme un soldat est fidèle à son drapeau. Mais la famille du xix'^ siècle, cette famille atténuée, diminuée, tend à se dissoudre. Le mari est parti depuis

longtemps; l'enfant échappe. Le mariage n'est plus qu'un contrat dissoluble par le divorce. Encore un peu, et il ne sera que la moins garantie et la moins durable des associations civiles.

La femme du xx'' siècle aura une tâche d'autant plus lourde qu'elle a perdu plusieurs forces jadis au service de ses devancières. Elle a perdu la force de la religion, la force de la tradition et de l'habitude, la force du rang et du respect, la force de la propriété immuable.

La force de la religion. Non qu'elle soit elle-même irréligieuse; mais son mari est irréligieux à peu près irrémédiablement. Elle a encore la force que sa religion lui donne sur elle-même, mais elle a perdu la force que la religion de son mari lui donnait sur son mari. Le fait que la femme a de la religion tandis que le mari n'en a plus, est, dans beaucoup de ménages, un dissolvant. La femme déserte la maison pour l'église; elle a un conseiller et un directeur autre que son mari ; elle a des lois qu'elle s'impose et qu'il dédaigne. Elle sait que leur union doit finir avec la vie; la mort sera une séparation absolue et éternelle. Le mari du xvii^ siècle était croyant et même pratiquant. Celui du xviip était croyant dans les basses classes. Il n'était incrédule qu'en haut. Là même, l'incrédulité militante valait mieux que l'indifférence d'aujourd'hui.

Une autre force de la femme était la tradition. On vivait partout, dans ce temps-là, sur la tradition. Tout ce qui était antique était vénérable. La durée

était la source du droit. Elle était au-dessus de la loi. Ce qui s'était toujours fait devait continuer à se faire. La faiblesse de la femme était défendue par la tradition, l'habitude, les usages. Les femmes se montraient conservatrices obstinées d'usages, quelquefois bizarres ou futiles, très souvent gênants pour elles. Elles y trouvaient un assujettissement à subir, et une force à exercer. La vie alors était sans doute une lutte ; mais ce n'était pas comme à présent une lutte forcenée.

On cheminait sur une route tracée d'avance, d'après des règles convenues et acceptées, tandis qu'aujourd'hui, il faut prendre conseil de soi-même et lutter contre tout venant. Il faut à chaque instant défendre son rang, parce qu'il n'y a plus de rang. Autrefois l'épouse, la mère, enseignait, représentait la dignité de la maison; le mari combattait s'il fallait combattre; mais quand il ne s'agissait que d'établir, de constater, d'expliquer et d'appliquer, c'était l'affaire de la femme. Elle était la maîtresse du protocole.

Nous rions de voir de grands esprits, des Saint- Simon, des Bossuet tenir à l'étiquette, au symbole. Tout cela se rattachait à l'esprit religieux. La royauté avait ses rites comme l'Église. Noblesse était chevalerie. Boileau , qui avait des difficultés pour faire reconnaître sa noblesse, écrivait à Racine : il s'agit d'être ou de n'être pas. Les femmes triomphaient par ce formalisme. Elles étaient un dogme.

La propriété immobilière était une de leurs grandes forces. C'était une force créée par la loi, et mise par la loi au service de leur faiblesse. Il y avait entre le noble et la terre comme un contrat d'alliance. Chaque individu était lié à ses ascendants et à ses descendants, et tous ensemble à la terre familiale par des liens plus étroits que tous ceux que nous connaissons, ayant à la fois la force légale, la force morale et la force religieuse. La femme, qui paraît faible dans son isolement, était forte comme chaînon de cette chaîne. Tout ce qui est immuable la fortifie; tout ce qui est mobile l'abaisse, parce qu'elle n'est pas faite pour la lutte.

La religion, la tradition, le rang, la propriété, quatre remparts qui entouraient la femme autrefois, et qui sont tombés l'un après l'autre ou menacent de tomber; car il est sans doute superflu de montrer la différence entre la propriété immuable et cette propriété voyageuse et tapageuse qui consiste en un morceau de papier, qui gonfle ou se désenfle au moindre caprice de la fortune, symbole éloquent de la transformation du monde, où notre vie autrefois calme, solide et majestueuse, est devenue fiévreuse, agitée, éphémère. Le monde qui a été une charte n'est plus aujourd'hui qu'une loterie.

La femme doit lutter pour reconstituer la vie de famille, avec son ancien cortège de respect, de tendresse et de bonnes mœurs. Le salut de l'humanité, et pour parler de l'intérêt le plus présent, le salut de la France esta ce prix. La tâche n'est pas au-dessus de

ses forces. Elle doit compter surtout sur l'éducation, instrument de toutes les réformes sociales. La grande dame dans son hôtel, et l'ouvrière à peine garantie contre la pluie et le froid, dans sa pauvre chambre, ont la même tache à remplir, et doivent y travailler par les mêmes moyens.

Tous les problèmes qui touchent à l'éducation et àl'instruction sont aujourd'hui étudiés avec ardeur. Les révolutions politiques, qui sont toujours en réalité des révolutions sociales, ont leur contre-coup dans la pédagogie. Rollin ne songeait qu'à élever les jeunes seigneurs et les enfants de la haute bourgeoisie; mais il faut que M. Gréard se préoccupe de tous les enfants, et peut-être des enfants du pauvre plus encore que de ceux du riche.

La condition des femmes a-t-elle été modifiée aussi profondément que celle des hommes par les événements de la Révolution? Elles subissent toutes les évolutions de leurs familles, ce qui constitue un grand changement, car il s'en faut que les conditions de la vie soient restées identiques depuis un siècle; mais elles contribuent à produire ces transformations dans la même proportion qu'autrefois, et par conséquent il n'y a pas lieu de préparer les filles

à la terrible bataille qui attend nos garçons dès demain matin. Je voudrais insister un moment sur cette pensée.

Les femmes, et surtout les jolies femmes, ont toujours eu un billet de loterie dans leur horoscope. Il arrive de loin en loin, de très loin en très loin, qu'elles décrochent le numéro gagnant ; et alors, c'est une métamorphose complète , quelque chose comme le coup de baguette d'une fée. On a fait, sur Gendrillon, cette remarque, qu'elle change complètement avec sa fortune, et qu'une fois passée princesse par la vertu d'une courte cérémonie, elle l'est jusqu'au bout des ongles. Ces sortes d'aventures sont si rares et si merveilleuses, qu'il n'y pas lieu d'en tenir compte. En général, la destinée des femmes est tout unie et sans grande secousse; le mariage même, qui en est la crise décisive, influe sur leur bonheur ou leur malheur, mais non pas sur leur condition sociale. On se marie entre égaux. On est, le lendemain, grande dame ou bourgeoise comme on l'était la veille. Gomme on avait suivi la fortune de son père, on suit celle de son mari. On jouit de la prospérité, on souffre des revers, sans avoir directement contribué à les produire. G'est le mari qui entreprend une affaire, qui dirige une manufacture, qui prend la parole dans une assemblée électorale ou au Parlement. La femme est assise dans le train, et se déplace en même temps que lui; mais c'est le mari qui surveille la locomotive.

Je ne veux pas dire que nos femmes ne soient pour

rien dans le succès de nos entreprises; j'examinerai tout à riieure quelle est la part qui leur revient ; je constate seulement qu'elles n'ont ni l'initiative, ni la direction, ni la responsabilité. Cette inégalité dans les attributions et les fonctions résulte-t-elle de la nature des choses, ou simplement des conventions humaines? Quelques femmes — accompagnées de quelques hommes, un peu déclassés dans un camp et dans l'autre — se sont mises à réclamer l'égalité de fonctions et de droits pour les deux sexes. Entendez bien qu'elles ne demandent pas à porter les armes, malgré l'exemple des Amazones, ni à frapper sur l'enclume; elles reconnaissent qu'elles sont inférieures en force physique, mais elles se prétendent égales en force intellectuelle, égales ou supérieures en valeur morale. La nature ne les a pas faites pour forger; mais elles soutiennent qu'elles peuvent administrer et gouverner aussi bien que nous, et remplir aussi bien que nous toutes les fonctions qui dépendent du jugement. Si nous accaparons ces fonctions pour nous seuls, c'est par un abus de la force et en violation de la justice. Cet abus a des suites fâcheuses, non seulement pour les dépossédées, mais pour la société entière qui se prive à plaisir d'une grande moitié des forces intellectuelles dont elle pourrait disposer. Il ne faut pas dire que les hommes ayant la charge de la défense et de la production ont droit, comme conséquence, à la possession de l'autorité, puisque les femmes peuvent invoquer la maternité, qui est une compensation plus que suffisante.

Je n'ai pas dessein de discuter ces assertions et ces prétentions, dont l'immense majorité des femmes ne fait que sourire. Je les repousse en bloc; j'en retiens quelque chose dans le détail. En d'autres termes, je crois qu'on ne ferait pas une belle affaire en établissant l'égalité civile et politique des citoyennes et des citoyens; mais je crois qu'il y aurait lieu de faire avec prudence, et après une étude attentive des faits, d'assez importantes réformes.

D'abord le point dont on part, c'est-à-dire l'égalité de force intellectuelle, est à discuter. Qu'entend-on par l'égalité? Si c'est équivalence, je ne conteste pas; je n'ai pas besoin de traiter la question; elle est en dehors de mon sujet. Si c'est identité, l'erreur est grossière; les deux sexes diffèrent autant par Tesprit que par le corps. Ni les goûts, ni les aptitudes ne sont les mêmes. Ces différences viennent de la nature; les habitudes et l'éducation y entrent pour peu de chose. Il suffit pour s'en convaincre de donner à un garçon l'éducation d'une fille ou à une fille l'éducation d'un garçon. On n'aboutira qu'à faire un être révolté ou dégradé.

C'est toujours à ce résultat que doivent s'attendre ceux qui, tout en croyant ne protester que contre les lois et les usages, s'insurgent en réalité contre la nature. La femme qu'ils auront affranchie de l'autorité de son mari, et introduite dans la vie publique, ne sera certainement plus une femme, et n'arrivera jamais à être un homme.

On cite des femmes qui administrent avec supério-

rite un fonds de commerce; d'autres qui ont régné avec éclat. Mais en quel petit nombre pour ces dernières ! Encore n'est-il pas prouvé qu'elles aient gouverné par elles-mêmes. Les commerçantes, c'est une autre affaire. Il y a deux choses distinctes : le génie commercial, l'esprit d'entreprise essentiellement masculin, et l'économie domestique, qui répond parfaitement aux aptitudes des femmes. Loin de vouloir restreindre leurs droits dans la direction des fortunes privées, je suis d'avis qu'il y a lieu de les augmenter. Mais il n'y a ni raison ni prétexte pour leur faire le triste cadeau des droits politiques. Elles le sentent bien ; elles savent ce qu'elles perdraient en honneur et en dignité à sortir de leurs maisons pour aller dans les réunions publiques proférer et subir des injures et des calomnies. On les traiterait en collègues, qu'elles ne s'y trompent pas; et comme elles ont l'esprit mordant, et se laissent facilement emporter par la colère, leurs maris, car elles ne pousseraient pas l'imitation jusqu'à se battre elles-mêmes, auraient une existence par trop militante.

Elles pensent, avec raison, que la plupart des hommes politiques n'entendent pas grand'chose à la politique ; mais elles sentent parfaitement qu'elles n'y entendent rien du tout. Cela tient en partie à ce qu'elles n'y ont jamais réfléchi; elles n'y pensent pas plus qu'à l'escrime, dont elles n'useront jamais ; elles ne connaissent la politique que par les douleurs qu'elle leur cause. Mais quand elles l'étudieraient, elles s'apercevraient bien vite qu'elles s'aventurent

dans un pays où elles ne sont pas appelées à faire de belles découvertes. Aucune loi, que je sache, ne leur interdit d'écrire sur la politique, et pourtant je ne vois guère que madame de Staël (lui ait pris place parmi les penseurs; encore sa politique est-elle surtout de la philosophie.

Pour la philosophie, mon opinion est bien différente. Je vais étonner peut-être nos contemporaines : les femmes aiment la philosophie, elles y réussissent; c'est-à-dire elles réussissent à la comprendre, plutôt qu'à la juger. Elles ont l'esprit plus subtil que nous. Tous les confesseurs (la théologie est de la philosophie) comprendront et approuveront ce que je dis là. Sainte Thérèse, Héloïse, madame Guyon pour citer les plus glorieuses, sont des philosophes mystiques d'une grande et étrange habileté. De celles-là mêmes on peut dire que si elles comprennent tout, elles n'inventent rien. Il en est de même de la musique : les virtuoses de premier ordre abondent parmi les femmes; c'est à peine si elles comptent quelques compositeurs de second et de troisième ordre. Le même phénomène se produit au théâtre : elles produisent des actrices incomparables, et tout au plus, de siècle en siècle, une jolie petite pièce à laquelle un collaborateur a mis la main.

Elles excellent dans le genre épistolaire. Il n'y a pas besoin de citer madame de Sévigné ; nous savons tous, par une expérience journalière, comment une femme d'esprit tourne une lettre. Voici une observation qui résume tout : elles n'ont pas produit un

seul historien, et elles nous égalent, si elles ne nous battent pas, dans le roman.

Je ne fais qu'effleurer le sujet sans le traiter; mon but est surtout de bien expliquer ce que je veux faire, et je devais déclarer tout d'abord qu'il ne s'agit pas pour moi d'élever les jeunes filles pour la vie publique. Je ne suis pas pour les nouveautés en matière de femmes. Je crois même qu'au moment où nous sommes, le vrai et souhaitable progrès consisterait à rétrograder. Je rêve une société où les femmes seraient maîtresses dans leur intérieur, et ne paraîtraient dans les affaires publiques que par Fintermédiaire de leurs pères et de leurs maris. Je leur donnerais une action prépondérante sur les mœurs, et je ne leur en donnerais aucune sur la confection des lois. Je reviendrais à la vieille morale de nos pères qui ne traitaient les femmes ni en collègues ni en camarades ; qui les traitaient un peu en divinités ; qui aimaient à se sacrifier pour elles, et à ne pas leur obéir. Je les ferais intervenir dans l'éducation beaucoup plus qu'elles ne le font aujourd'hui, et je ferais durer l'éducation longtemps après l'émancipation. Je crois que, si nous sommes encore un grand peuple, un peuple respectable, malgré la réputation que cherchent à nous faire nos ennemis , c'est à nos femmes que nous le devons. Elles ont un grand sentiment de l'honneur et de la droiture. Elles ont, pour la plupart, une croyance religieuse, que nous n'avons plus. Je repousse leur domination; mais j'appelle leur influence. La nuance est délicate; mais je tâche-

rai de la faire bien saisir par les développements que je lui donnerai.

Je disais un jour aux femmes en leur parlant du gouvernement de leur propre personne, opération capitale pour elles : (( Défendez vos avant-postes ». Elles ne les ont pas défendus comme corporation. Elles ont laissé se produire une transformation des mœurs qui leur fait plus de tort que toutes les lois dont se plaignent les partisans de leurs droits politiques.

Je ne parle pas ici de toutes les femmes; je parle de celles qui ont un salon. Qu'en ont-elles fait?

Le salon est l'instrument de travail des femmes. C'est là, et par là, qu'elles doivent régner. Le mari peut être un bon conseiller, mais dans la coulisse; pendant la représentation, il n'est qu'une grande utilité, un régisseur tout au plus. La femme est tout. Quelques femmes ont des salons tellement insignifiants qu'on y va comme à une corvée, et seulement parce qu'on y est contraint. D'autres ont recours à la récitation ou à la musique. Quand la musique est bonne, il n'y a qu'à approuver; mais c'est un concert, ce n'est pas un salon. Quand elle est mauvaise, ou irrémédiablement médiocre, quel supplice, mes amis ! Au théâtre, vous siffleriez, et mieux que cela, vous vous en iriez. Ici, il faut rester, rester debout; paraître attentif pendant les morceaux, applaudir à la fm, et, si on est tant soit peu un personnage, féliciter l'exécutant. Je ne fais pas plus grand cas de

la récitation d'une fable. Il y a fable et fable, récitant et récitant. On m'a presque dégoûté des jolies fables de La Fontaine, à force de me les réciter le soir. Les récitants que je préfère sont les très mauvais. Ceux qui ont pris des leçons, et qui récitent dans les règles, en soulignant les intentions, même quand il n'y en a pas, je les ai tout bonnement en horreur. D'abord, c'est toujours le même débit; c'est le même maître qu'on entend par la bouche de ses écolières. C'est comme les gens qui apprennent tard à écrire : ils écrivent bien; ils ont tous la même écriture. Quel malheur d'écrire avec l'écriture de tout le monde! Et quel malheur de réciter avec les incantations et les intentions de tout le monde ! Je ne parle pas de la comédie de société. Celle-là au moins, si elle ennuie à périr ceux qui l'écoutent, amuse ceux qui la jouent.

Vous me direz : Qu'appelez-vous un salon? Ce n'est pas un raout anglais, où on ne fait que passer avec un shake-hand et une tasse de thé pour tout divertissement; ce n'est pas un concert, qu'on trouverait, dans de meilleures conditions, aux cafés chantants des Champs-Elysées; ce n'est pas une fable de La Fontaine récitée par un bellâtre ou une bégueule : j'aime mieux demander à faire partie d'une délégation cantonale, et me faire réciter tout La Fontaine, et tout Florian par-dessus le marché, par des bébés de huit à dix ans. Vous me demandez ce que c'est qu'un salon? Eh bien! je vais vous le dire : un salon, c'est la conversation.

Je prétends qu'il n'y en a plus. Presque partout, vous voyez les dames assises ensemble d'un côté, et les messieurs, quand ils ne sont pas au fumoir, debout dans un autre coin. On cause ici de je ne sais quoi, peut-être de chifïons, certainement de médisances; et là de Técurie ou de la Chambre. S'il y a quelque escarmouche d'un camp à l'autre, c'est pour échanger une banalité sur la pièce à la mode.

Comment! est-ce que nous n'avons plus de femmes d'esprit? — Nous en avons par centaines. Mais elles ont laissé les hommes leur glisser entre les doigts. Elles leur ont permis de fonder et de perfectionner les clubs; elles ont organisé entre elles, sous forme de représailles, de petites réunions, où les hommes se sentent déplacés quand par hasard ils y paraissent; elles trouvent bon qu'on se débarrasse d'elles avec quatre paroles, et ne prennent pas la peine de montrer l'esprit qu'elles ont, et de forcer les autres à se dépenser un peu. En un mot, elles n'ont pas défendu les avant-postes, et à présent elles ne peuvent plus se servir de leurs trésors que dans l'intimité.

Il était si bon, autrefois, si on parlait de théâtre, d'en parler en gens lettrés, et qui s'y connaissent; d'entendre de temps en temps une lecture, mais une lecture faite par l'auteur, ce qui était un événement; d'égratigner un peu le prochain, sans aller au delà de la médisance; de parler de la religion et de la philosophie, avec çà et là un mot profond qui éclatait.

et qui bien vite se cachait derrière des fusées étincelantes; car il ne faut pas toujours rire dans un salon, mais il faut toujours être prêt à le faire. La politique venait aussi, mais par ses grands côtés, où s'entendent très bien les femmes, la politique, prise ainsi de très haut, n'étant plus que de la philosophie. On parlait là de rhonneur national et des droits de l'humanité mieux qu'à la tribune, parce qu'on y échappait aux minuties et aux intrigues. Les salons faisaient un académicien de temps en temps; ils faisaient un député ; ils rendaient un député célèbre. Les hommes de premier ordre avaient le devoir d'y venir; ils y venaient aussi par plaisir, et se donnaient de la peine pour s'y montrer dignes d'eux-mêmes. Les fennnes surtout y brillaient : elles n'ont que ce genre-là à leur disposition, la causerie; comme elles n'ont, dans la littérature, que le genre épistolaire et le roman. Elles écrivent toujours des lettres adorables; elles font de beaux romans; elles ne causent plus! Quel malheur pour elles et pour nous! Quelle conspiration contre notre plaisir, et contre leur propre gloire! Gela est surtout à déplorer en France, parce que les Françaises étaient les reines des élégances, c'est-à-dire les reines des salons.

Il ne suffit pas de dire à présent : Vous allez voir comme je vais renouveler mon répertoire, obliger les hommes à quitter leurs insipides cigares, et leurs conversations de jockeys, les habituer à écouter les femmes, à leur parler, à y prendre plaisir, à tenir

compte de leurs jugements, et à se conduire en conséquence. De telles transformations ne se font pas en un jour. Il y faut du temps et de la patience. Il faut surtout préparer les hommes à se laisser faire, et pour cela les élever autrement que vous ne le faites.

Ah! vous n'avez pas défendu vos avant-postes? Eh l)ien ! à présent il faut recommencer l'édifice par ses fondements; et vous en êtes là, mes chères amies, plutôt par votre faute que par la nôtre.

Commencer par les salons des notes familières sur l'éducation des femmes, c'est bien frivole. Patience! les choses plus sérieuses auront leur tour; et celle-ci même est plus sérieuse qu'elle n'en a l'air. Le salon est pour les femmes ce qu'est le forum pour leurs maris. Elles y enseignent la politesse des mœurs; c'est presque comme si je disais qu'elles y enseignent la civilisation, mais j'évite à dessein les grands mots. Ce serait un grand bonheur, pour un peuple tombé dans le scepticisme, de tenir encore à l'opinion des femmes; d'abord parce qu'elles sont rarement sceptiques en matière de religion, et ensuite parce qu'elles ne le sont jamais en matière de convenances sociales. Au moyen âge, elles tenaient des cours d'amour, elles présidaient les tournois, elles distribuaient la gloire ou la honte après les grands faits de guerre. Je ne crois pas que l'accroissement de leur influence ait pour efl'et d'amollir les hommes; au

contraire, elles font aimer la gloire. Elles aiment tout ce qui la donne, et le courage par-dessus tout. Elles en sont les inspiratrices et le prix.

Il y a des salons de toutes dimensions. Une princesse a ses salons où sont rassemblées toutes les merveilles de l'art; et une petite bourgeoise a une pauvre petite pièce dont elle est fière, et qu'elle appelle aussi son salon. Elle a raison d'en être fière, elle a raison d'y tenir, car c'est ce salon qui fait d'elle une dame. Elle se rattache par ce salon au monde civilisé où les femmes sont l'objet d'un culte. Il n'est pas bon que les étrangers ou même les membres de sa famille la voient toujours occupée aux travaux du ménage. Il lui faut ce recoin, où on lui parle avec quelque cérémonie, pour établir ses droits à la déférence et au respect. Ce respect-là n'est pas la même chose que le respect inspiré par la vertu; c'est un respect plus superficiel, et en même temps plus formaliste, dont une femme a besoin de s'entourer. Elle doit parer sa vie comme elle pare sa personne. Cet apprêt, bien contenu dans de justes bornes, ne nuit pas au naturel. Qu'est-ce qu'un homme civilisé? C'est un homme paré, assujetti à mille petites règles, à mille petits besoins, dont quelques-uns le fatiguent sans lui profiter, et dont les autres lui sont nécessaires pour son agrément et pour sa défense. Une femme surtout a besoin d'être défendue par des conventions bien établies, que personne n'oserait enfreindre, et grâce auxquelles, toute faible qu'elle est, elle fait trembler un homme qui,

partout ailleurs que dans ce salon, fait trembler tous les autres hommes.

Cette timidité de la force devant la faiblesse est le triomphe même de la civilisation. Ce colosse est contrit de sa timidité; il se sent honteux et gauche; mais nous, au contraire, qui faisons galerie, nous ne l'en admirons que plus, et nous n'en comprenons que mieux cette force dont il renonce à se prévaloir. La femme, qui l'enlace ainsi par la seule vertu des convenances, remporte sur lui une victoire qui est toute au profit de la civilisation. On serait tenté, pour la célébrer, d'emprunter les paroles de Malebranche quand il vient d'exposer sa chimère de la prémotion physique. Vous ne connaissez pas la prémotion physique et vous ne connaissez pas Malebranche, dont nos ennemis ont coutume de dire que c'est le seul philosophe que nous ayons jamais eu, oubliant ainsi qu'ils parlent aux compatriotes de Descartes. Malebranche a imaginé, pour expliquer l'action de l'esprit sur le corps, un système qui la supprime. Le corps seul agit sur le corps. Mon âme a beau vouloir; mon corps reste insensible à sa volonté. Si mes jambes se meuvent quand j'ai envie de marcher, ce n'est pas mon esprit qui les met en mouvement; c'est Dieu qui se prête complaisamment à les mouvoir pour moi. Il n'est pas seulement la toutepuissance, il est la puissance unique; et comme il produit tous les êtres, il produit aussi tous les mouvements. Il ne nous laisse que l'illusion d'en être les causes; c'est-à-dire, il la laisse à ceux qui ne sont

pas philosophes, et philosophes de l'école de Malebranche. ce Puisque c'est de la puissance même de Dieu que nous nous servons, dit en terminant son exposé cet excellent Père de l'Oratoire, de grâce, ne l'employons pas à des usages indignes d'elle. » Et je dis aussi aux femmes : Puisque vous êtes, ou pouvez être, quand vous le voudrez, les maîtresses des mœurs qui adoucissent la grossièreté des hommes, servez- vous de votre force pour faire régner la justice et pour protéger la faiblesse; à ceux qui n'entendent pas la voix de la vertu, faites au moins entendre la voix de l'honneur qui en est l'écho. Les courtisanes, qui ont des boudoirs et n'osent pas se vanter d'avoir des salons, obtiennent leur influence en sacrifiant tout ce que vous êtes chargées de garder; et je vois certaines d'entre vous essayer de lutter contre elles eu faisant aussi des sacrifices. Erreur funeste, car vous auriez horreur de les suivre jusqu'au bout, et c'est une voie où Ton ne s'arrête plus quand on y est entrée. Le jour où on veut mettre le holà, on trouve les mêmes difficultés qu'on aurait trouvées au commencement, augmentées encore par la faiblesse que l'on a montrée, et par la confiance en soi que i'ennemi en a conçue. Non, revenez à l'ancien système. Luttez contre le vice avec toutes les forces de la vertu. Ne la rendez pas farouche; elle est aimable, dans son austérité. Elle a toutes les forces sociales à son service : l'amour filial, qu'il faut entretenir avec soin, car c'est de lui que découlent toutes les vertus, comme d'une source féconde et bénie ; l'amour

conjugal, que vous avez mille moyens de retenir; l'honneur du foyer, dont vous êtes les dépositaires; les traditions de famille, que vous enseignez, que vous respectez, que vous faites aimer; la vieille morale de nos pères, qui, en réalité, est la morale de nos mères, car ce sont nos mères qui l'enseignent aux petits enfants parmi leurs premiers baisers, et qui nous l'enseignent pendant toute notre vie en la pratiquant; la foi paternelle qu'il ne faut pas nous prêcher, car les sermons sont fort ennuyeux, dont il ne faut pas nous imposer les pratiques, mais qu'on peut tout doucement nous apprendre à respecter d'abord, et peut-être, avec le temps, à aimer. Et vous pouvez aussi lutter contre la littérature dépravée, de mauvais goût et de mauvais lieu, avec tous les chefs-d'œuvre de l'esprit humain qui seront, si vous voulez, vos auxiliaires naturels. Quelle belle bataille à livrer ! Quelles puissantes ressources! Quelle joie d'être ainsi entourées et aidées de tout ce qui est beau et de tout ce qui est sain ! Et quel prix de la victoire ! Le salut des enfants, la paix du foyer, le relèvement de la patrie.

N'allez pas me dire que tout cela est passé de mode, et que je parle comme la Morale en action. Il n'y a pas de mode pour la vertu. Toutes ces vieilleries dont je vous parle sont vieilles parce qu'elles sont éternelles; et la morale complaisante ou relâchée que vous avez laissée pénétrer dans vos salons, c'est celle-là qui change avec les caprices de la mode, parce qu'elle n'est qu'un jeu d'esprit, au lieu d'être une doctrine et une force.

Vieilleries si vous voulez; je voudrais revoir ces vieilleries dans les salons, avec leur cortège de bonnes et de solides pensées. Gela nous rappellerait notre temps de collège; les meilleurs d'entre nous aiment à se le rappeler. Ils s'en cachent; ils se le rappellent pourtant, et leurs vieux auteurs, qu'ils aimeraient à voir dans vos mains. Je ne proscris pas les nouveautés; je vous conseille seulement d'être sévères. Ne flirtez pas avec le vice. Chaque complaisance que vous avez pour lui est une décadence pour vous. Ne faites pas non plus de votre salon le parloir d'un couvent. Il faut en tout de la mesure. C'est l'art particulier des femmes, un peu négligé dans ces derniers temps, de savoir jusqu'où on peut aller avec sécurité.

M. Rousse, dans un de ses plus charmants discours (il n'en fait que de charmants), se félicitait de la baisse de nos romanciers au dehors. On ne les achète plus autant, disait-il; et c'est tant mieux, par ce que leurs romans sont mauvais, et qu'ils cesseront de produire quand ils auront perdu leurs débouchés. Je ne partage ni son dédain ni son espérance. Il y a eu à toutes les époques des romans obscènes, des romans immoraux et de pitoyables romans. Je n'ai jamais compris le plaisir qu'on trouve à lire des livres obscènes. Il paraît cependant qu'il y a des gens que cela amuse, et parmi eux, chose étrange, des gens d'esprit. La PuceJle de Voltaire, qui est un crime pour d'autres motifs, a trouvé un grand nombre de lecteurs et d'admirateurs. Une

femme ne parviendrait pas, quand elle le voudrait, à lire ces sortes d'ouvrages, et, si elle les lisait, il en résulterait pour elle, même dans le monde scandaleux, une flétrissure. Les romans immoraux sont bien plus nombreux et bien plus dangereux. Je vois beaucoup de femmes les tolérer, pourvu que tout soit dit en termes de bonne compagnie. Il y a un certain art, aujourd'hui fort répandu, de raconter les actions les plus immorales, sans apologie, mais sans blâme, et avec une simplicité si naturelle, que le vice paraît une chose acceptée et convenue. Il entre ainsi de plain-pied dans les esprits peu éclairés qui l'admettent sans défiance comme un enfant de la maison. Le chef-d'œuvre du genre est la Chartreuse de Parme, de Stendhal. Balzac a aussi bien des méfaits sur la conscience, malgré ses prétentions de grand moraliste. Il est très difficile de faire un choix de lectures, car le faire après avoir lu, c'est une duperie, et le faire sans avoir lu, c'est une ineptie. Une dévote se fiera à son confesseur. Une simple honnête femme prendra pour directeur un critique honnête et impartial, s'il y en a; je veux dire, si elle en a un sous la main. Pour le théâtre, dont la puissance est bien plus grande, le plus souvent on n'est pas avertie; car, je vous le demande, qu'est-ce qu'un bruit de coulisses? On est réduite à se risquer. C'est une mode dans un certain monde, et presque une convenance d'état, d'assister aux grandes premières. Quand une pièce a du succès, il faut nécessairement l'avoir vue. On ne parle que d'elle pendant quinze jours.

(( Que pensez- VOUS de cette scène? Et de cette tirade? Et du jeu de Mounet-Sully? Et que dites-vous de mademoiselle Bartet?

Je comprends qu'on aille à la comédie, pourvu qu'on y mette du discernement. Je crois que notre théâtre est très riche en belles œuvres. La censure, qui ne nous protège pas contre l'immoralité, nous protège au moins contre l'obscénité. Et nous avons de grandes scènes, comme celle du Théâtre-Français, qui sont par elles-mêmes une protection. Nul n'oserait mettre certaines paroles ou certains récits dans la bouche de mademoiselle Reichemberg ou de mademoiselle Bartet, et je crois qu'elles ne sauraient comment s'y prendre pour les dire. Je ne chicane pas les femmes pour être allées à une première représentation, même quand il se trouve que la pièce est regrettable. Mais si cette pièce a du succès, je leur reproche ce succès, et je dis qu'elles ont le droit et les moyens de faire la police du théâtre.

Allez au Théâtre-Français le jour d'une première. Le rez-de-chaussée est abandonné aux hommes. Il y a là les concurrents de l'auteur, qui font une assez forte phalange, et les critiques. Les femmes sont en très grande majorité dans le reste de la salle. Les critiques sortent pendant les entr'actes, et vont discuter, au foyer et dans les couloirs, sur le sort de la pièce. Ils influent beaucoup sur la chute ou sur le succès; mais, au fond, ce sont les femmes qui en décident. Outre que, pendant la représentation, elles font ce qu'on appelle l'aspect de la salle, elles font.

plus que les journaux, le bruit public après cette première soirée. C'est là que les salons se retrouvent dans toute leur force. Si les femmes prennent une pièce sous leur patronage, elle est sauvée; si elles la condamnent, elle est perdue. Quand la pièce est d'Alexandre Dumas, vous pouvez dire à coup sûr qu'il va soutenir une thèse; et vous pouvez jurer aussi que, dès les premiers mots où la thèse sera présentée, l'esprit de toutes les femmes sera en l'air pour savoir comment il va la résoudre.

Le salon, le roman, le théâtre, est-ce là tout le rôle extérieur des femmes? Non, il y a encore les œuvres, dont je veux vous parler en détail; les homies œuvres, comme disent les catholiques. — Et puis? — Mais c'est tout. Après cela nous étudierons le rôle des femmes dans la famille, et c'est le grand côté de leur mission. — Quoi ! pas de club, pas de journaux, pas de conférences, pas de réunions électorales? — Non, je ne veux voir les femmes dans aucune armée. Mais je ne regarde pas comme si frivole l'influence qu'elles exercent sur les mœurs par leur salon, et au nom des mœurs sur le roman ou le théâtre.

Vous ne m'accuserez pas de ne penser qu'aux grandes dames, puisque j'ai fait des réserves pour les plus petites bourgeoises, et que je crois réellement qu'il y a, à Paris et en province, des salons ignorés, qui n'ont d'autre attrait que la grâce et l'habileté de celles qui les habitent, où c'est un grand honneur d'être admis, où l'on prend beaucoup de plaisir, et d'où l'on ne sort jamais sans se sentir amélioré.

Mais enfin, direz-vous, même en ajoutant vos petites bourgeoises, vous ne parlez que d'un nombre très restreint de femmes. Vous oubliez celles qui devraient vous préoccuper avant toutes les autres, les ouvrières, pour lesquelles vous avez écrit tout un gros livre : ouvrières des villes, ouvrières des campagnes, qui forment la majorité.

Que Dieu me préserve de les oublier jamais! J'ai vécu dans mon enfance avec les ouvriers et les pauvres; et quand la politique brisa ma carrière de professeur en 1852, je suis retourné vers eux pour étudier plus particulièrement le sort de leurs femmes. C'était l'époque où la vapeur achevait de chasser les derniers métiers à bras. Les femmes quittaient la chambre où elles travaillaient au milieu de leur famille, pour aller s'enfermer dans l'usine de sept heures du matin à six heures du soir. Nous reconnaissions avec effroi que celle qui, la veille, était surtout épouse et mère, ne serait plus qu'une ouvrière désormais. Michelet lançait ses anathèmes contre ce mot terrible qui annonçait au monde une transformation radicale des rapports sociaux. Parmi les patrons, les uns se préoccupaient du sort des enfants, abandonnés pendant la journée entière, et commençaient l'organisation, non encore terminée au bout de quarante ans, des écoles de garde; les autres, comme Jean Dollfus, rêvaient de transporter la vapeur dans la famille, au lieu de transporter la famille dans l'antre même de la vapeur, le père d'un côté, la mère de l'autre, laissant les enfants dans le

ruisseau, à la garde de Dieu, ou enfermés sous clef dans la solitude du logis, pendant que le soleil luit pour toutes les créatures de Dieu. Aujourd'hui, la victoire de la vapeur est défniitive; toute l'industrie est rangée sous sa loi; et l'agriculture elle-même devient intensive, et de plus en plus mécanique. Je n'oublie pas les ouvrières, non! Mais je voudrais que, tout en restant ouvrières, puisqu'il le faut, elles devinssent de plus en plus des dames. C'est un souhait qui peut paraître bizarre dans ce cher pays de France, et qui ne le serait pas autant en Angleterre ou en Amérique.

Toutes les questions sont dans cette question du rôle des femmes dans la société; entre autres, le socialisme d'État. L'État peut-il intervenir pour limiter le travail des femmes, quant au genre et à la durée? Interdire, par exemple, le travail de nuit? ou le travail souterrain? ou la journée de onze heures? Est-il possible de remplacer utilement le salaire d'ouvrière de manufacture par le travail de la mère comme femme de ménage de la famille, cuisinière de la famille, tailleuse ou raccommodeuse d'habits pour la famille, et ajoutant quelque travail rétribué de fileuse, de couturière, fleuriste, etc., ou de teneuse de livres? Une telle réforme poussée un peu loin est-elle possible en fait? Peut-on la provoquer sans porter un coup à l'industrie nationale? Outre les réformes que ia loi et les règlements peuvent faire, n'y a-t-il rien à attendre des mœurs?

La femme du peuple en Angleterre et surtout en

Amérique, a, dans son éducation, sa mise et ses habitudes, quelque chose d'une dame. C'est plus que je n'en pourrais dire de beaucoup de nos bourgeoises. Je ne parle pas des femmes de la plus basse classe, vouées dans tous les pays du monde à l'abjection et à la misère. On voit, en Amérique, des femmes de paysans et d'ouvriers, obligées de gagner un salaire, et pourtant ne faisant que peu de travail grossier, vêtues avec une certaine élégance, ayant une culture intellectuelle qui leur permet les plaisirs de la lecture et de la musique, moins accablées que nos petites bourgeoises, et entourées de plus de respect et de soins par ceux qui les entourent. Je voudrais voir une révolution en ce sens se produire chez nous. Cela vous semble aristocratique? Oui, je voudrais que les femmes fussent comme une aristocratie dans la population ; et ce vœu me parait être conforme au plus pur esprit de la démocratie. Leur influence s'accroîtrait d'autant. Leur rôle, dans la maison, qui est aujourd'hui celui de servantes, serait désormais le rôle d'institutrices.

Notez bien que je ne rêve pas et que je ne souhaite pas de leur donner l'autorité légale. Je suis sur ce point de l'école de Molière, qui est l'école du sens commun. C'est l'autorité morale que je leur confie.

Entrez dans la hutte du sauvage. Le maître ne sait que chasser et se battre. Il sera infatigable à la guerre ; il est inactif partout ailleurs. La femme portera les fardeaux, se livrera, sans intervalle de repos, aux travaux les plus durs. L'Américain, au contraire,

prend toute la peine pour lui. Il ne laisse à sa compagne que les travaux qu'elle fait avec plaisir, et qu'il ne saurait pas faire aussi bien qu'elle. Il se sait le supérieur et le maître; mais sa manière d'affirmer sa supériorité est de prendre pour lui en toute occasion la fatigue et le péril. Il en reçoit une première récompense par la beauté de celle qu'il aime.

LES DECLASSEES

On peut me faire deux objections :

Me reprocher d'avoir dit qu'il n'y a plus de salons, ou m'accuser de transformer en dames nos paysannes et nos ouvrières. Il y a bien quelques autres difficultés, mais celles-ci sont les seules qui méritent une discussion.

Ai-je dit qu'il n'y avait plus de salons? J'ai voulu dire qu'il n'y en avait pas assez. Si on avait dit devant Victor Hugo qu'il n'y avait plus de poètes, il aurait entendu ce blasphème sans sourciller, parce qu'il savait, à n'en pas douter, qu'il y en avait au moins un.

Mon Dieu, madame, votre salon est charmant. Si vous aviez voulu donner des bals, rien ne vous manquait, ni pour la magnificence ni pour la grâce. A' ous vouliez un salon, comme ceux que je demande, où l'on court pour s'amuser, et où l'on découvre, tout en s'amusant, qu'on s'instruit. Vous y avez

appelé beaucoup de jolies femmes, et vous tenez à y avoir tous les hommes qui, dans les sciences, les lettres et les arts, acquièrent un nom célèbre. Un provincial, un étranger, qui serait reçu chez vous, n'eût-il vu le monde que là, le connaîtrait dans ce qu'il a de plus aimable, et dans ce qu'il a de plus puissant. Vous ne ressemblez pas, même du plus loin, à un bureau d'esprit; on n'a pas, chez vous, la prétention de faire les réputations : si on en fait, c'est sans y prétendre, et si on en défait, de temps en temps, c'est sans y penser, et par la seule force du bon sens qui remet les hommes et les choses à leur véritable place. On joue une fois ou deux, pendant rhiver, une comédie, moins pour elle-même, je crois, que pour le plaisir des répétitions; mais ce n'est pas chez vous une manie, et vous ne souffrez pas que votre salon devienne un théâtre. Son véritable attrait est la conversation, la vôtre, madame, et celle de toute cette élite de gens d'esprit et de femmes charmantes que vous réunissez autour de vous. Un trait particulier de votre maison, c'est la liberté dont on y jouit : liberté décente, bien entendu; personne n'oublie qu'on est chez vous dans le monde et dans le meilleur monde; mais enfin, il y a tel salon, dans le faubourg Saint-Germain, où il faut rester fidèle à la branche aînée, et il y a tel autre, sur la rive droite, où on ne peut attaquer le gouvernement qu'en ami. Vous avez votre opinion, madame, comme vous avez vos amitiés, et vous les proclamez bien haut; mais vous ne les imposez à personne, et vous ne vous

montrez pas blessée quand on les conteste. Il en est de même pour la religion : j'ai entendu chez vous des négations bien audacieuses; mais j'y ai entendu aussi des réfutations bien victorieuses. On n'avait pas l'air de deux adversaires discutant une thèse dans une académie. C'étaient deux hommes du monde soutenant, en riant, et comme pour se jouer, deux paradoxes, à coups d'arguments et d'épigrammes, avec des saillies et des plaisanteries qui faisaient le bonheur des auditeurs frivoles, tandis que les esprits pénétrants devinaient la passion sous cet enjouement, et notaient au passage des pensées neuves et fortes. Pour tout dire en un mot, madame, et pour faire à la fois l'éloge de votre personne et de vos soirées, c'est que votre salon est un salon où l'on cause.

Avouez à présent que, tout en m'accablant de vos reproches, vous êtes secrètement mon alliée; et que, tout en voulant me faire dire qu'il y a encore des salons, vous pensez comme moi qu'il n'y en a plus. C'est comme Victor Hugo, quand on lui disait : (( Il n'y a plus de poètes! » Il regardait cela comme un hommage. Il y a pourtant, madame, d'autres salons que le vôtre. Il y en a deux ou trois que je pourrais nommer. Mais quel pas de clerc, si je les nommais ; et que d'ennemies je me ferais parmi mes amies! J'aime mieux me borner à des généralités, et dire, malgré votre beau salon, qu'il n'y a plus de salons. Je souhaite comme patriote, comme ami des moeurs, et, si vous voulez bien, comme ami des femmes, que votre exemple soit suivi, et que nous ayons des salons

à tous les étages du monde honnête. Permettez-moi, madame, de regarder cette querelle comme assoupie.

Je pourrais pourtant dire un mot d'une objection que vous me faites en passant sur le même sujet. Ce n'est pas aux femmes, dites- vous, qu'il faut reprocher la décadence des salons, puisqu'elles y restent; c'est aux hommes, puisqu'ils les fuient. Elles y restent, la belle raison ! Ce n'est pas d'y rester qu'on leur demande; c'est de nous y attirer et de nous y retenir. Savez-vous que, quand on se décide à rester et à essayer de causer, on se trouve quelquefois en pleine consultation de tailleuses et de marchandes de modes? On a l'air d'un intrus, et on en est réduit à soupirer après le retour des fumeurs pour sortir de l'impasse où on s'est fourré. D'ailleurs, c'est aux femmes que je parle; je leur adresse mes gronderies; et cela ne veut pas dire que je pardonne aux palefreniers et aux gens du monde qui parlent, dans leur fumoir, le langage de leurs écuries.

Je vais à présent m'expliquer au sujet des déclassées.

Oui, je le sais : il n'y a rien de pire que les déclassés.

On dit que l'Université fait des déclassés parce qu'elle fait trop de bacheliers.

Ce n'est pas elle qu'il faut accuser. Elle a créé, à côté de l'enseignement classique, l'enseignement industriel. Elle s'efforce, par tous les moyens en son pouvoir, de détourner des études classiques les enfants qui n'en retirent aucun profit. Ce n'est vraiment pas

sa faute si les parents ont la manie du bachelier; et il est bien vrai qu'une fois bachelier, cette dignité vous monte tellement à la tète qu'on aimerait mieux mourir de faim que d'exercer un métier manuel.

Je me souviens d'avoir une fois surpris mon valet de chambre assis dans mon fauteuil et lisant Horace dans l'original pour se distraire. C'était mon Horace de Baskerville, bien conservé avec la reliure du temps, et que je ne laisse pas volontiers traîner. Cet homme était évidemment bachelier. Il le cachait pour ne pas blesser les convenances, qui exigent qu'un bachelier vive noblement, et ne cire les bottes de personne. Mais il n'est pas nécessaire d'être bachelier pour devenir un déclassé.

Il y a dans toutes les classes une manie générale de quitter sa classe.

Un ouvrier des champs veut se transformer en ouvrier de fabrique, parce qu'il croit monter au rang de bourgeois, ou, comme il le dit, devenir un monsieur. L'ouvrier des villes, qui a horreur des patrons, rêve jour et nuit de passer patron à son tour. Le patron ! Plus il le hait, plus il l'envie. Un vieux sergent veut que son fils porte l'épaulette. C'est peutêtre pour cela qu'on appelle le xix<^ siècle le siècle du progrès.

Je me rappelle (j'étais bien jeune alors) le paysan de 1825. Il était plus mal logé, plus mal vêtu et plus mal nourri que le paysan de 1889. 0 ciel ! il n'y a pas de comparaison. Comme on n'avait pas encore inventé les grèves, il se contentait du salaire qu'on

lui donnait, et ce salaire était dérisoire. Il habitait des cahutes couvertes de chaume, où le sol, fait de terre battue, devenait de la boue en hiver, sans fenêtre à cause de l'impôt, et qui renfermaient, dans une pièce unique, une quantité invraisemblable d'êtres humains de tout âge et de tout sexe. Quand une maladie contagieuse survenait, il y en avait pour toute la chambrée. Le médecin, à trois ou quatre lieues de là, ne se dérangeait que pour les riches. On vivait de châtaignes et de pommes de terre; les plus aisés avaient le samedi un pain de seigle, où le son dominait, et qui durait toute une semaine. Des vêtements de toile, même en hiver, tombant en lambeaux, et d'une malpropreté sordide. Les chaussures étaient inconnues : de gros sabots quelquefois ; mais la plupart, hommes et femmes, marchaient pieds nus. Ceux qui regrettent ce bon vieux temps, croyezmoi, ne Font jamais vu.

Au-dessus du journalier et du domestique, il y avait le fermier ou le propriétaire. Celui-là avait dans son cellier sa barrique de cidre, et sa flèclie de lard pendue au plafond de la cuisine. Il mangeait en carême son plat de morue. Il travaillait comme ses gens toute la semaine, et se divertissait comme eux le dimanche, en jouant aux quilles et à la boule entre la messe et les vêpres. Très souvent, l'amusement dominical consistait à se soûler. A la brume, les femmes ramassaient les hommes dans les ruisseaux, et les ramenaient cahin-caha cuver leur cidre ou leur eau-de-vie de pomme de terre sur leur paillasse. Ces

patriarches ne savaient pas lire, et ne voulaient pas qu'on apprît à lire à leurs enfants. Ils n'aspiraient pas à monter. « Mes enfants seront ce que je suis, disaient-ils. Ils ne sont pas d'une autre pâte que moi. »

Gomment vivaient les femmes de ces ivrognes, souvent battues, faisant tout l'ouvrage de la maison, et leur grande part de l'ouvrage des champs? Elles n'avaient ni les boules, ni le cidre pour se divertir. La religion leur tenait lieu de tout. Elle les soutenait. Leur éternel dévouement, sans tendresse, mais sans repos et sans gémissements, était, à mes yeux du moins, comme un miracle. Les plus riches prenaient un peu de bien-être. Elles avaient quelque part un retrait, qu'elles appelaient pompeusement leur chambre. Elles portaient le dimanche les beaux costumes du pays, mais elles travaillaient durement comme leurs servantes, mangeaient à la table commune, et assistaient aux offices, agenouillées par terre ou assises sur leurs talons. Je parle du Nord. Il y avait plus de gaieté dans le Midi et autant de misère.

Les progrès de l'industrie ont changé tout cela. Les chemins de fer et les écoles primaires ont porté le xix*^ siècle dans les recoins d'Auvergne et de Bretagne où on était arriéré de plus de cent ans. Quatre-vingtquatre personnes sur cent savent lire. Tout le monde porte des souliers. Les habits sont raccommodés et blanchis. On porte des étoffes chaudes en hiver. On a des toits en ardoise, un peu d'air et de jour dans les maisons, des étables pour les animaux qui, il y a trente ou quarante ans, vivaient familièrement dans la même

chambre avec leurs maîtres. Presque partout se sont établis des comices, et il en est résulté des chemins vicinaux, de bonnes méthodes d'agriculture, l'emploi de machines perfectionnées. On a fait en trente ans plus de progrès qu'on n'en faisait en cent autrefois.

Le progrès moral n'a peut-être pas marché du même pas que le progrès matériel.

On lit; mais que lit-on? Le journal à un sou. Et parmi les journaux à un sou il en est quelques-uns qui prônent la démagogie et le nihilisme. Ils expliquent aux paysans que le cléricalisme, voilà l'ennemi. Le paysan en conclut que le curé est un charlatan, la religion une duperie. S'il n'y a pas de religion, il n'y a pas de morale : la morale, qu'est cela? Et qu'estce que Dieu, si le curé se moque de nous? Il ne va pas, ce paysan, jusqu'au communisme, qui est une idée un peu abstraite, et que personne d'ailleurs ne comprend très clairement; mais il se dit qu'il faut amasser le plus qu'on peut et jouir de ce qu'on a. Dès qu'il a quelques écus, il veut être bourgeois tout comme un autre. Il aura des valets d'écurie. Son métier à lui sera de courir les foires et de hanter les cabarets, qui ont monté d'un cran comme tout le reste, et s'appellent à présent des cafés. Il est assidu aux combats de coqs, aux courses de trot ; il fait des paris. Il porte, au lieu de blouse, une redingote achetée à quelque succursale de la Belle-Jardinière. Ce qu'il connaît le moins, c'est sa ferme. Et sa ferme, comme de raison, ne manque pas de lui glisser entre les doigts. C'est un déclassé.

Sa femme, par imitation, quitte le costume pittoresque du pays, et achète les rebuts de magasins de modes, sous lesquels elle est, comme on dit, endimanchée. Elle a un salon, dont elle ne sort pas, de peur de salir ses belles jupes dans la cour de la ferme. Elle ne met les pieds ni aux champs ni à l'étable. C'est tout au plus si elle tient son livre de comptes, et si elle consent à savoir le nombre de ses fromages. Elle est, comme son mari, une déclassée. Elle n'est plus une paysanne, et ne sera jamais que la caricature d'une bourgeoise. Ne me faites pas l'injure de penser que je sois partisan de ces nouvelles mœurs.

Je désire d'une façon générale que chacun remplisse la fonction à laquelle il est propre. Je souhaite que chacun aime sa condition, et qu'on en soit fier. Je voudrais que chaque homme fût respecté, non pour la beauté ou la dignité de sa fonction, mais pour la manière dont il la remplit. J'aime mieux un paysan laborieux qu'un bourgeois oisif et dissipé. Je suis plein de déférence pour un patron attentif et avisé, qui mène sa barque comme un pilote habile à travers tous les écueils; mais quand je vois la direction d'une maison livrée à un paresseux, à un étourdi, à un incapable, je me dis qu'il serait bien heureux pour la maison d'être débarrassée de son patron, et pour le patron, puisqu'il a des bras, de les employer à gagner une bonne journée en obtenant un établi. Je dis qu'entre un bon ouvrier et un sot patron, c'est l'ouvrier qui mérite d'être estimé et considéré.

De même pour la paysanne, transformée en fausse dame, dont je parlais tout à l'heure, je pense qu'elle fait tout ce qu'elle peut pour se rendre malheureuse. Elle n'est plus paysanne, puisqu'elle n'en porte plus les habits et n'en remplit pas les obligations. Elle est Tobjet de la jalousie et du mépris de celles qu'elle a quittées. Elle a quatre-vingt-dix chances sur cent pour être punie de sa vanité par la ruine; elle l'est dès à présent par Fennui auquel elle se condamne en s'imposant des habitudes qui lui sont une cause perpétuelle de gêne. On ne la souffre plus dans sa classe, mais on ne l'admet pas dans Fautre; elle y est un sujet de risée; elle ne sait plus ni s'habiller, ni marcher, ni s'asseoir, ni parler, ni écouter. Elle a ellemême conscience de sa gaucherie; elle rougit de ce qu'elle est et de ce qu'elle veut être ; elle a honte de son mari et d'elle-même. Elle détourne quand même ses enfants de leur vocation, car l'expérience la fait souffrir sans l'éclairer, et elle ne veut pas les laisser déchoir. Elle croit que ce serait pour eux une déchéance que de revenir à un état dont ils rempliraient parfaitement les devoirs, et où ils se trouveraient heureux, parce qu'ils s'y trouveraient chez eux. Elle n'aura de cesse qu'elle n'en ait fait des bacheliers... et des déclassés.

Non, non. La dame dont je parlais ne cache pas sa profession et sa condition. Elle est paysanne, elle est ouvrière; elle s'en vante. Elle tient les comptes de la ferme en comptable exercée. Elle sait mieux coudre, repasser et laver, que ses servantes. Elle leur

apprend à faire la cuisine. Quand viennent les foins et les moissons, elle prend sa faucille comme les autres. Elle connaît ses bètes par leur nom. Elle n'a pas peur de traire une vache ; elle gouverne la bassecour, elle jardine un peu à son loisir, et quand il y a un pot de fleurs sur la table, il y a à parier que c'est elle qui les a plantées et soignées. Ce que je demande, c'est que sa tâche ne dépasse pas ses forces; que l'homme fasse un peu plus de besogne, pour qu'elle en fasse un peu moins; qu'on lui épargne certains travaux dégoûtants ou malpropres; qu'on la pousse à prendre soin de sa personne; qu'elle ait quelques plaisirs convenables à ses goûts, peut-être un peu de musique ; qu'elle sache chanter sans prétention ; qu'elle voie ses amies le dimanche; qu'elle ait deux ou trois bons livres dans son armoire. Dans une vie si active et si sérieuse, il n'y a de place ni pour la coquetterie ni pour le luxe; mais si elle porte avec quelque élégance le costume du pays, c'est tant mieux pour elle et pour ceux qui l'entourent. En un mot, je veux que la paysanne devienne un peu une dame, sans cesser d'être une paysanne, et qu'elle honore sa classe en y restant.

Me fais-je comprendre? Je le voudrais passionnément. Parviendrai-je à me faire écouter? Je n'aime pas beaucoup l'intervention de l'État pour limiter les heures de travail, et je ne la subirai que si je ne peux faire autrement; mais que ce soit par l'État ou d'un commun accord, je voudrais qu'aucune fille de fabrique, factory girl, ne fit une journée entière;

je voudrais qu'elle ne fût ouvrière qu'une partie du jour, et qu'elle fût femme le reste du temps. Gela ne peut se faire que par un surcroît de travail pour le père ou le mari ; mais combien ils y gagneraient en bonheur!

Il n'y a presque pas de femme, clans les classes quelque peu aisées, qui n'ait quelque bonne œuvre à laquelle elle s'adonne sans bruit. Quelques grandes dames ont deux ou trois œuvres qu'elles patronnent avec éclat; c'est un de leurs luxes. Vous trouverez de braves gens qui n'aiment pas les chantés débordantes, et qui conseillent aux femmes de se consacrer uniquement à leur maison, et, comme on disait autrefois, de n'avoir pas d'histoire.

Ne pensez-vous pas, madame, qu'en ces sortes de choses, il faut du tact et de la mesure, et qu'il en faut beaucoup quand il s'agit de bien établir le rôle qui convient aux femmes? J'aimerais mieux pour elles, je l'avoue, une vie très retirée et presque cloîtrée, qu'une vie trop mondaine. Mais pourquoi ces exagérations? Je veux bien dire que le bonheur consiste principalement à remplir son devoir; mais il comporte aussi une certaine somme de plaisir. Je cons-

taterai, si l'on veut, que le premier devoir, pour une femme, est de rendre sa maison très douce et très agréable pour ceux qui sont appelés à y vivre sous son empire; mais elle a aussi des devoirs envers les malheureux, les mêmes devoirs que nous, et d'autres encore; car notre générosité ressemblera toujours à un raisonnement ou à un calcul, toujours un peu formelle, tandis que la sienne est spontanée et trempée de larmes. Une mère de famille doit, dit-on, tous ses instants et toute sa vie à son mari et à ses enfants. Eh bien, elle leur donnera toute sa vie, et ce qui lui restera après cela, de son temps et de son cœur, elle le donnera à ceux qui souffrent.

Nous rencontrons ici d'abord la religion, ou les religions, avec lesquelles il faut toujours compter quand il s'agit de questions sociales. Les deux grandes forces religieuses sont l'éducation et la bienfaisance. Dans toute religion et dans tout pays, le clergé revendique le droit d'instruire et l'honneur de secourir. C'est aussi le goût et la vocation des femmes. Il le sait, et ne manque jamais de les prendre pour auxiliaires. Il les appelle, les enrégimente, les conduit au combat contre l'ignorance, le vice et le malheur, fait beaucoup de bien par elles, et ne manque pas de tirer profit, de ce bien fait en commun, pour son influence propre.

Il se produit, cela va sans dire, quelques excès de zèle, qui transforment les bonnes œuvres en œuvres de propagande, ou même, comme on disait il y a quelques années, en menées cléricales. Je crois que cela est fort rare. On exagère le nombre et la portée des exa-

gérations, pour s'en faire des moyens de polémique. Le clergé est surtout préoccupé de faire de bonnes écoles, et de répandre d'abondantes aumônes. Les rêves de domination qu'il a pu avoir autrefois sont bien dissipés, et les événements lui démontrent de plus en plus que la meilleure politique qu'il puisse suivre désormais est d'invoquer la liberté, et de s'y tenir. Les femmes ont pris de leur côté l'initiative de grandes associations purement laïques. Quelquesunes de ces associations, à Paris et dans de très grands centres industriels, sont anti-cléricales; la plupart sont animées par un esprit religieux, sans aucune affiliation ni subordination à un clergé quelconque; toutes les religions y sont admises sur le pied de la plus complète égalité ; et quoique les femmes soient beaucoup plus portées que les hommes à demeurer attachées à leurs doctrines confessionnelles, c'est plutôt des associations composées d'hommes que sont sortis les mouvements anti-sémitiques de ces dernières années.

Je crois devoir laisser ici de côté tout ce qui touche aux religions positives. Les femmes que nous formons ne sont pas destinées aux cloîtres. Nous souhaitons qu'elles aient de la religion; nous pensons qu'on peut en avoir dans toutes les Églises. La religion naturelle, dont j'ai tenté ailleurs de réunir les principes, n'est que l'ensemble des croyances communes à toutes les religions. Elle ne condamne rien de ce qu'elle omet. Elle n'a d'exclusion que pour l'intolérance.

Si l'on faisait une étude comparée des congréga-

lions criiommes et des congrégations de femmes dans l'Église catholique, qui est la grande et souveraine maîtresse de la vie mystique, on trouverait, parmi les femmes, de très nombreuses fondatrices et de très puissantes réformatrices. Les ordres féminins sont de trois sortes : contemplatifs, scolaires, hospitaliers. Les ordres scolaires et hospitaliers dominent. Dans la plupart, les deux caractères sont réunis, comme par exemple chez les sœurs de Saint-Vincent de Paul, qui tiennent des écoles, desservent des hôpitaux et portent des secours à domicile. On peut dire que dans toute femme il y a une maîtresse d'école et une sœur de charité. Les femmes du monde ont moins d'occasion en France de s'occuper des écoles qu'en Angleterre où elles ont partout leur école du dimanche. Nous avons ici les couvents, qui sont nombreux, et, depuis 1867, des écoles communales de filles dans tous les villages. On se rejette sur la fondation des orphelinats, des ouvroirs. Les femmes du monde et les religieuses se rencontrent plus souvent qu'on ne croit au chevet des malades et dans le logement des pauvres. Il y a toujours quelque chose à inventer ou à importer. Les asiles de nuit sont la dernière création de la charité. On trouvera mieux, quoique ce soit bien beau.

Je demande à présent la permission de distinguer les œuvres tapageuses et les œuvres muettes. Ce n'est pas pour jeter l'anathème au bruit que l'on fait pour recommander les œuvres. Si j'étais capaljle de faire du bruit, il est clair que j'en ferais le plus possible

pour les deux œuvres qui me sont particulièrement chères, et qui sont le sauvetage de l'enfance et les ambulances urbaines.

Je fais tous les ans une conférence sur le sauvetage de l'enfance; je ne suis donc pas ennemi du bruit. Il faut de l'argent pour faire des œuvres, et il faut du bruit pour avoir de l'argent. Mais ce que j'appelle les œuvres tapageuses sont surtout celles auxquelles on s'affilie tout exprès pour faire du bruit; des œuvres d'ostentation, créées et imaginées pour le bonheur et la splendeur de celles qui s'y livrent. J'avoue que je ne m'intéresse pas plus aux œuvres de ce genre qu'à la création d'une nouvelle étoffe. Encore un beau tissu de soie peut-il avoir des conséquences heureuses pour Lyon ou Saint-Étienne, et je m'en préoccupe à ce point de vue-là. Mais qu'on donne un bal de bienfaisance qui coûte cinquailte mille francs et ne rapporte pas cinq mille francs aux pauvres, je me demande pour qui il est donné? Je vois bien qu'on s'y amuse, qu'on y étale de belles toilettes, et qu'on reçoit force éloges dans les journaux pour sa grâce et sa charité; mais je n'admets pas qu'on ait le droit de prendre l'enseigne sacrée du malheur pour couvrir toutes ces joies, et quand je jette les yeux sur ces salles brillantes, je pense au grenier qui n'en tirera pas le bénéfice d'un morceau de pain. Ne jouons pas la comédie de la charité; elle est ignoble.

A l'époque où je m'occupais de la réforme des logements ouvriers, un homme à manteau bleu me supplia un jour d'aller visiter sa pauvre maison. Je

partis avec lui. Ce n'était pas une bicoque. Il y avait là, en deux ou trois corps de logis, près de cent familles : (( Cent familles, me dit-il, qui seraient sans asile si je n'avais fait cette fondation. » Il m'en démontra longuement tous les avantages, la propreté, la salubrité, les commodes dispositions. Les femmes qui étaient là approuvaient, renchérissaient. Dans ce concert et dans ce spectacle, je sentis quelque chose de faux qui me troublait. J'y pensai et repensai toute la nuit, et dès le matin, j'étais de nouveau à la porte de cette cité modèle, seul cette fois-là, et sans être attendu.

Quel changement! La crasse et la poussière étaient revenues comme par miracle en une seule nuit. Les enfants aussi étaient revenus. Où il n'y en avait que deux la veille, il y en avait sept aujourd'hui. C'était un encombrement, un étoufîement. Comment auraisje deviné que ce lit, auquel on avait prêté des draps et une couverture pour la circonstance, servait aux frères et aux sœurs qui couchaient pêle-mêle sur la planche nue! 0 l'habile homme! l'admirable monteur de coups! Toutes ces femmes qui l'approuvaient hier me criaient aujourd'hui qu'il avait bien fallu mentir devant lui, pour ne pas être jetées à la porte. J'appris à me méfier de la charité tapageuse. Je me demande d'abord, en présence de ces étalages, ce qu'ils rapportent en renommée et en argent à la personne qui tient la boutique.

Ce que je reproche à ces hypocrites, c'est de déconsidérer la vertu. Ils sont comme ces pauvres qui

découragent de donner à force d'avoir perfectionné l'art d'apitoyer. Que ces fanfarons et ces fanfaronnes de bienfaisance ne nous empêchent pas de voir la vie comme elle est, particulièrement dans notre pays. Allez chez M. le curé : il vous dira les noms de celles qui donnent, à moins, ce qui n'est pas rare, qu'elles aient exigé de lui le silence. Beaucoup ne prennent pas d'intermédiaire. Elles sont à l'affût de la souffrance pour la guérir. Elles économisent sur leur toilette ou leur plaisir, pour se donner ce plaisir-là, qu'elles placent au-dessus de tout. A chaque privation qu'elles s'imposent, elles pensent avec délices au malheur qu'elles vont soulager. Elles ne se donnent pas toujours la joie de verser ellesmêmes le baume sur la blessure. Elles savent qu'il y a des âmes délicates qui s'efforcent de cacher leur détresse. Elles cachent aussi leur bienfaisance. Le secours arrive sans le bienfaiteur. Le secouru ne peut remercier que Dieu; et n'est-ce pas Dieu en effet qui a ouvert pour lui ce cœur délicat et charmant? Je me donne quelquefois le plaisir de lire les listes de souscription aux belles œuvres. Toutes ces femmes ne disent pas leur nom. La plupart savent bien que peu de gens éprouveront la curiosité qui me pousse. Elles déposent là leur engagement, et n'y marquent pas leur orgueil. Voilà un nom que je connais. Mille francs par an ! Je sais qu'elle est bien riche; mais cette liste est la dixième, la vingtième où je la trouve, sans compter ses charités privées. Je deviens, pour elle, indiscret. Je compare ses dons avec ses ressources.

Cette riche, à force de donner, se rend pauvre. Cette année, elle a engagé ses revenus. Oh ! bien secrètement. On n'aime pas à avouer sa misère. En voilà une autre qui avait un riche écrin. Elle a tout donné, jusqu'au dernier diamant. Elle a le cœur gai, à présent : elle pense aux larmes qu'elle a séchées.

Je m'arrête aussi quelquefois à l'obole. C'est un contraste violent avec le gros chiffre qui précède. Pourquoi donner, puisqu'elle donne si peu? Hélas! elle donne sa bonne volonté, son exemple, son cœur. Elle appelle les pauvres au service des pauvres. Il y a mille à parier contre un qu'elle donne son temps, dont elle a besoin. La Sagesse des nations prononce que : ce Nul ne donne ce qu'il n'a pas. » Quelle erreur! Ce sont ceux qui n'ont rien, qui donnent le plus.

Un usage touchant s'est établi de charger l'Académie de récompenser les belles actions. Les beaux talents couronnent les belles vertus. Tous les ans on lui présente des femmes qui auraient besoin d'être elles-mêmes secourues, et qui s'adonnent à élever ou à secourir toute une famille de misérables. La foi transporte les montagnes : le cœur aussi. Il est plus fort que Pasteur, plus fort qu'Edison ; plus adorable, plus puissant que le génie.

Une chose me frappe. Les femmes ne font pas partie officiellement des bureaux de bienfaisance. Pourquoi? Elles y seraient chez elles. On vient, bien tardivement, de les introduire dans les conseils de l'instruction publique. Elles y sont en minorité; il suffit qu'elles y soient; je ne crois pas qu'il faille les

y appeler en plus grand nombre, si ce n'est dans les délégations. La direction supérieure est une œuvre philosophique; la surveillance des détails demande de la finesse et de la tendresse. Là surtout est leur place. Comment ne pas les appeler dans les bureaux de bienfaisance? On craint qu'elles se laissent trop dominer parla pitié ! Mais elles ne seraient pas seules ; et puis elles feraient leur éducation. Le bien des pauvres ne coule pas entre les doigts des filles de Saint- Vincent de Paul. Soulager, guérir, affaire des femmes. Mettons-les où elles seraient utiles, où elles sont nécessaires ; et ne les laissons pas rêver d'aller où elles seraient gênantes ou gênées.

J'aurai l'air de faire un paradoxe si je dis que je désire leur voir prendre de l'influence sur la politique, et que c'est pour cela que je ne veux pas leur donner de droits politiques. Pour cela et pour quelques autres raisons encore. Je me figure difficilement une femme entrant en querelle réglée avec son mari et avec son fils pour le choix d'un candidat. Poserat-elle elle-même sa candidature? Espérez- vous qu'une fois jetée dans la lutte, elle sera traitée en femme? Ne savez-vous pas qu'en politique, on ne voit que l'adversaire? On ne respecte ni l'âge, ni le service rendu, ni l'illustration, ni le génie. Est-ce là la place d'une femme? Une fois notre égale, quels droits invoquera-t-elle à notre déférence? Il ne lui restera d'autre arme que sa faiblesse physique. Elle est donc perdue. Le respect, la décence, la politesse des mœurs, le secret du foyer, tout disparaît, et bientôt il ne restera

de la famille, déjà bien menacée par l'émancipation du fils, que les soins donnés à la première enfance. Que gagnera-t-elle en échange de tout ce qu'elle perd? De l'autorité? Je n'en sais rien. Elle n'est pas faite pour cette rude vie, elle y sera constamment vaincue. A côté de la bataille, elle était puissante, influente; mêlée à la lutte, elle ne sera rien et ne pourra rien. Et à nous, que nous apportera-t-elle? Son esprit est-il fait pour étudier les finances, la statistique, l'économie politique, la jurisprudence? Saura-t-elle sacrifier les personnes aux principes, oublier la famille pour la patrie? C'est une vérité d'évidence, qu'elle est excessive en tout, dans l'amour comme dans la haine. Quel triste présent on ferait aux hommes, et quel triste présent aux femmes! Ce n'est pas l'égalité seulement que l'on cherche par cette réforme, c'est l'identité.

La suppression des différences! La chimère des chimères! D'abord cette suppression-là est impossible : l'esprit d'une femme, le cceur d'une femme, ne sont ni l'esprit ni le cœur d'un homme. Combien on doit s'en féliciter ! Et en toutes choses, que de différences maladroitement supprimées, qu'il faudrait faire renaître si on avait un peu de sagesse! Je suis bien aise qu'un Provençal et un Breton aient l'un et l'autre le cœur d'un Français. Qu'ils mettent la patrie française au-dessus de tout, j'y consens, j'en suis ravi. Mais à l'identité du costume, du langage et des habitudes, que gagnez-vous, je vous prie? Je vois bien ce que vous y perdez; ce que vous perdez à cette édu-

cation commune, qui règne sous toutes les latitudes, s'impose à toutes les intelligences, et rend les hommes incapables, sous prétexte de les rendre égaux. Nous allons rendre le monde bien ennuyeux : un de ces matins, il suffira de connaître Paris pour connaître l'univers. L'unité dans la diversité, qui est la suprême aspiration de l'art, est aussi la condition de la science sociale. Pour moi, qui aime et respecte les femmes, je désire passionnément augmenter leur bonheur et développer leurs qualités, et je crois sincèrement qu'en essayant d'en faire des hommes, on n'arrive qu'à les dégrader.

Je suis très persuadé que si elles ne font pas des députés, et si elles n'entrent pas elles-mêmes à la Chambre, si elles ne discutent pas dans les clubs, dans les assemblées électorales, dans les bureaux et dans les commissions, si elles ne montent pas à la tribune pour appuyer ou renverser un ministère, elles gagnent à cette exclusion le droit d'exercer sur la politique une influence morale; le droit de se prononcer sur les questions de justice et d'honneur, le droit de combattre les sots préjugés qui compromettent la vie des hommes et celle des peuples. Si le honteux usage des pots-de-vin, le trafic des places, la préoccupation exclusive des intérêts privés ou des intérêts locaux s'introduisent dans l'administration, les femmes s'en aperçoivent plus vite que les hommes, parce qu'elles sont moins préoccupées des faits de la cause et que pour cette raison même, les questions pratiques ne leur cachent pas les questions de prin-

cipe. Elles ne sont pas, comme les hommes, en garde contre leur sensibilité. Si elles étaient aux affaires, il est possible, il est certain que le cœur les conduirait plus que la raison. Ce serait un mal; et c'est un mal aussi, et un grand mal, d'oublier le cœur et de l'étouffer. Ce n'est pas en vain que Dieu l'a fait si puissant, et qu'il a créé les femmes tout exprès pour en être les interprètes. Elles sont, comme disait madame de Staël, les juges désintéressés des combats de la vie. Elles représentent, dans l'ordre politique, le cœur et l'honneur, qui exercent leur empire par l'opinion et par l'émotion.

Au moment où je parle, l'Europe est menacée d'une guerre auprès de laquelle toutes les guerres passées ne seraient rien. Il n'y a pas un de nos enfants dont la vie ne soit en péril; il n'y a pas une fortune laborieusement édifiée qui ne puisse être supprimée demain. Ces villes superbes ne seront plus que des ruines; ces belles campagnes seront transformées en déserts; tous les canons et tous les fusils qui sont dans le monde partant ensemble et crachant la mitraille de tous côtés détruiront des populations entières. Ceux qui ne mourront pas sur les champs de bataille pourriront dans les hôpitaux.

Les hommes laissent marcher les événements jusqu'à l'explosion, sous prétexte de ne pas paraître manquer de courage. La guerre! Qui a peur de la guerre! Eh bien? on se battra. C'est moi qui suis le plus fort. — Hélas! fous que vous êtes, qui sait où est le plus fort avant l'événement? Et qui n'a appris par

de douloureuses expériences ce que peut un moment de folie sur l'esprit d'un souverain ou d'un générai? Il suffit d'un ordre mal donné ou mal compris pour qu'un empire s'écroule. Ne croyez-vous pas qu'il y a là une fonction à remplir pour les femmes? La politique de la paix, voilà leur politique. C'est à elles de prêcher le désarmement et l'arbitrage. Nous faisons des listes d'amis de la paix. En comptant tout, je crois bien que nous avons cent mille signatures, et plus de signatures d'hommes que de signatures de femmes. Si toutes les femmes voulaient se liguer, elles obligeraient les peuples à faire vider leurs différends par des arbitres. Elles font des ligues pour les droits des femmes. Le premier droit d'une femme est d'avoir un mari et de sauver la vie à ses enfants. A quoi pensent les reines sur leurs trônes? Osent-elles se proclamer augustes, parce qu'elles président aux bals de la cour, et qu'elles règlent les questions de toilette et d'étiquette? Où est la reine qui a jamais dit à un conquérant : (c Arrêtez-vous; vous allez devenir un meurtrier! )) Si les reines oublient qu'elles ont le cœur d'une femme, que les autres femmes s'en souviennent. Elles ne pourraient pas, je le crains, supprimer les guerres; elles pourraient les ajourner, les retarder, en diminuer l'atrocité et le nombre. Je signale à toutes les femmes cette œuvre féminine par excellence. Elles souffrent de la guerre plus que nous, puisqu'elles lui survivent.

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