‹ La femme du vingtième siècleChapitre 14 sur 14 · LE CHOIX D'UN MARI · texte numérisé non relu

LE CHOIX D'UN MARI

Vous songiez à marier votre fille, madame, elle avait dix-neuf ans; elle était jolie et elle avait une dot, double avantage pour faire un mariage excellent. Je crois bien que plusieurs jeunes gens se disputaient sa main, vous ne me l'avez pas dit, mais je l'ai soupçonné à certaines visites. Vous aviez de vives appréhensions et une certaine tristesse. Il vous coûtait de vous séparer d'une fille que vous aviez élevée avec tant de sollicitude, que vous aviez tant aimée et que vous aimiez tant. Votre jalousie reprenait tout son empire. Vous saviez bien cette fois que votre futur gendre vous enlèverait une partie de l'affection de votre enfant bien -aimée. Vous envisagiez ce mariage comme une séparation cruelle, mais aussi comme une nécessité inéluctable. Votre fdle n'avait jamais parlé avec vous de cette heure décisive dans sa vie, elle était heureuse dans son intérieur, vous l'aviez gâtée, et elle ne songeait pas à un changement d'existence ;

mais vous qui aviez le désintéressement de beaucoup de mères et qui ne songiez qu'au bonheur de votre enfant, vous n'aviez pu oublier qu'elle arrivait à l'âge où elle doit devenir une femme. Vous n'aviez surpris chez elle aucun penchant, aucune affection, vous aviez évité de lui parler des projets d'avenir; elle avait dans le cœur une virginité d'impressions et une naïveté de sentiments qui vous faisaient sans cesse reculer le jour où vous lui parleriez d'une existence nouvelle. Vous aviez d'ailleurs voulu auparavant me consulter; n'avais-je pas été le confident depuis plus de vingt ans de vos joies et de vos inquiétudes, n'avais-je pas vu naître et grandir cette enfant à laquelle je m'étais attaché comme à mon propre enfant; n'avais-je pas entendu son premier cri et recueilli avec vous son premier sourire; ne l'avais-je pas vue bébé, enfant, jeune fille; n'avais-je pas assisté à l'éclosion de ses premières pensées et à sa première entrée dans le monde?

Je vous remerciai de la confiance que vous aviez mise en moi, mais je vis avec quelle peine vous vous décidiez à aborder la question. Les pensées venaient en foule oll)séder votre esprit : vous ne saviez pas par où commencer, vous leviez les yeux au ciel et vous abordiez tous les sujets, sauf le véritable; votre conversation suivait des chemins détournés où vous essayiez de m'attirer, espérant que je finirais par deviner votre pensée et par vous poser des questions qui rendraient plus facile l'aveu que vous vouliez me faire. Mais j'hésitais à mon tour, je n'osais nr engager

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dans une voie qui pouvait ne pas être la bonne, je voulais éviter de vous froisser; et puis vous pouvez bien le dire, si vous vous égariez dans des théories un peu vagues sur le mariage, c'est que vous vouliez gagner du temps, et pendant que vous parliez ainsi, vous livrant aux fantaisies de votre imagination, vous vous demandiez si vous alliez me faire votre confidence; vous craigniez que je ne vmsse à soulever quelques objections invincibles contre vos projets. Mais il s'agissait de l'avenir de votre fille, et votre amour maternel remporta sur vos convenances personnelles. A'ous aviez pris le parti de tout me dire; vous m'aviez parlé du mariage tout d'abord, puis vous vous étiez rapprochée du but en me parlant du mari en général.

— Allons, madame, vous dis-je, vous avez un projet, vous n'osez pas me le dire.

— Je n'en ai pas un seul, j'en ai plusieurs malheureusement, et c'est ce qui m'embarrasse. Je vois trois excellents partis pour la chère enfant, mais j'ai des scrupules, je suis hésitante.

Je vous devinai, madame; j'avais cru remarquer l'accueil que vous faisiez à un jeune homme qui n'était plus un homme très jeune, du moins pour le mariage, car il frisait la quarantaine ; il était beau garçon, il paraissait vigoureux, il était riche, je crois même qu'il avait un titre, ce qui flattait votre vanité : il était comte. Mais votre fille n'avait que dix-neuf ans, et il me semble bien qu'il en avait trente-huit, c'est-à-dire dix-neuf ans de plus qu'elle, le double de

son âge; vous sentiez que l'écart était considéraljle, et vous aviez pris soin aussitôt de me citer plusieurs de vos amies dont les maris avaient dix-neuf ans de plus que leur femme. Il est vrai que quelques-uns de ces mariages n'avaient pas très bien tourné : vous vouliez connaître mon sentiment parce que vous saviez que j'avais un peu plus que vous l'expérience de la vie.

J'approuvai l'idée de marier votre fille; je crois en effet qu'une jeune fille peut se marier à partir de dixsept ans : je ne parle pas ici de l'âge légal, mais de l'âge hygiénique; mais j'avais une idée assez arrêtée sur l'âge du mari, et je vous déclarai nettement qu'à mon avis, le mari ne devait pas avoir au delà de onze ou douze ans de plus que la femme. Je vous développai mon opinion; vous ne cherchiez pas à marier votre fille pour la marier, comme on le fait trop souvent aujourd'hui, vous ne cherchiez pas non plus à prendre au hasard un numéro à cette loterie, vous ne vouliez pas davantage vous préoccuper exclusivement de la question d'argent et traiter le mariage comme une affaire; vous teniez à avoir un gendre qui serait un brave homme, qui rendrait votre fille heureuse; l'écart des âges me parut trop considérable. Songez que votre fille sera dans tout l'épanouissement de la jeunesse, qu'elle voudra aller dans le monde et au théâtre, mener une vie un peu active, prendre les plaisirs qu'elle n'a pas connus, tout cela avant de s'attacher plus exclusivement aux devoirs qu'elle connaîtra plus tard. Ne craignez-vous pas qu'un

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mari de trente-luiit ans qui doit être nécessairement un peu blasé ne réponde pas à ses désirs? Je vous le dis avec tristesse : si les jeunes filles se marient toujours pour goûter en somme une vie nouvelle qui leur apparaît, dans leurs rêves, remuante, un peu agitée et toute remplie de plaisirs, les hommes un peu âgés se marient trop souvent pour se reposer des fatigues d'une jeunesse trop bruyante et trop surmenée.

L'écart trop grand des âges explique la divergence des goûts et des habitudes. Madame voudra aller en soirée, monsieur sera fatigué et voudra se coucher de bonne heure parce qu'il n'a plus l'emportement des jeunes années. Je fis à ce propos une comparaison qui vous choqua, mais qui rendait bien ma pensée; je vous dis : (c II faut que dans un attelage les chevaux soient bien appareillés, sinon l'attelage ira mal; il en est de même du mariage. »

Je vis que vous étiez contrariée, mais vous aviez passé à un autre candidat, il s'agissait d'un cousin germain; je vous fis mes objections, je vous citai les exemples de parents trop rapprochés qui se mariaient entre eux et dont les enfants étaient malingres, idiots, sourds et rachitiques. Vous étiez trop mère pour insister. Vous avez abandonné le cousin.

Vous étiez restée pensive pendant quelques instants et après un silence vous avez repris : « Une jeune fille ne peut donc pas épouser un mari trop âgé pour elle, elle ne peut épouser son cousin germain ; quels sont ceux encore qu'elle ne doit pas épouser ? »

Elle ne peut épouser, madame, un homme dont les parents directs ont une maladie héréditaire comme le cancer, la phtisie, la folie; je ferais quelques réserves en faveur de l'épilepsie, mais vous comprenez bien vous-même les conséquences terribles d'un mariage accompli dans ces conditions; non seulement la femme peut en être la victime, mais les enfants, s'ils ne sont pas fatalement voués à recueillir ce triste héritage d'une maladie meurtrière, sont singulièrement exposés.

Je ne vous conseillerais pas davantage de donner votre fille à un homme qui aurait une maladie de cœur; non pas que la santé de la femme ou des enfants dût en souffrir, mais parce que le mari pourrait être enlevé plus ou moins rapidement à l'amour du foyer domestique.

Je vois bien la réponse qui se présente immédiatement à vos lèvres; vous allez me dire qu'il est bien difhcile de savoir la vérité, que le mariage est livré alors à toutes les incertitudes et à tous les hasards, qu'il devient par cela même une aventure, et vous avez poussé ce cri du cœur : « Vous savez bien, mon ami, comment les mariages se font aujourd'hui ; les jeunes filles se marient difficilement dans notre fm de siècle que vous appelez, je crois, utilitaire; il faut d'abord que la jeune hlle ait une dot, car on ne l'épouse plus guère pour sa beauté, et puis, — j'aurais dû commencer par là, — on ne trouve pas aisément de mari parce que nos jeunes gens ne veulent plus se marier ou ne veulent se marier que tard,

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lorsqu'ils ne sont plus bons à rien; et alors on vous en signale un qui n'est pas trop mal, vous le prenez, oh! je vous l'avoue, un peu à l'aveuglette; il nous était inconnu la veille, huit jours après, nous le recevons à notre table, quinze jours après il est fiancé, et ils se marient trop souvent tous les deux sans se connaître. Croyez-vous qu'on puisse avoir l'historique de l'existence de l'homme auquel vous donnez ce que vous avez de plus cher au monde? Si encore on avait un casier médical comme on a un casier judiciaire; car enfin vous avez raison, il semble qu'il n'y ait que les questions d'argent, mais il y a encore les questions de santé !

— Vous vous exagérez singulièrement la situation, madame; il y a des malades, il n'y a pas que des malades, fort heureusement. L'immense majorité de nos jeunes gens est vigoureuse et bien portante, et quand vous paraissez croire qu'on ne peut, avant de se marier, se livrer à une enquête, vous vous trompez, vous le savez bien ; quels sont les parents qui ne se sont pas entourés de tous les renseignements avant de marier leurs enfants?

» Vous vous rappelez vous-même que votre mère s'inquiéta de la santé des parents de votre mari ; votre beau-père était mort, on demanda à quelle maladie il avait succombé; on se préoccupa aussi de la santé de vos beaux-frères et de votre belle-sœur, et on prit les informations les plus minutieuses sur la santé de votre mari par des amis, par des connaissances...

» Mais pas par son médecin, répondites-vous, c'est-à-dire par celui qui aurait pu exactement vous dire la vérité, car vous avez inventé le secret professionnel; passe encore le secret professionnel pour toutes nos maladies, mais quand il s'agit du mariage, est-ce qu'à ce moment le secret professionnel doit exister, est-ce que le médecin qu'on consulte, et qui sait que le mariage projeté peut avoir des conséquences funestes, doit se taire ; est-ce qu'il ne devient pas complice des malheurs qui surviendront? Est-ce qu'il ne doit pas, dans l'intérêt de la santé publique, être là pour opposer son veto; est-ce qu'il n'a pas une mission sacrée à remplir? Je sais bien ce que vous allez me répondre, car vous autres médecins vous poussez le respect du secret professionnel jusqu'à laisser commettre ce que j'appellerai un assassinat : vous direz que vous êtes en règle avec la société? Ne vous est-il pas arrivé en certaines circonstances d'être le médecin de deux familles qui devaient s'allier? Vous aviez soigné le jeune homme qui n'était pas, par ses antécédents, en situation de se marier; vous aviez recueilli ses confidences : et vous n'avez pas empêché le mariage. Il vous suffisait de dire un mot pour le rompre, vous ne l'avez pas dit. Est-ce moral? est-ce humain? Je sais bien que vous avez dû multiplier vos efforts pour dissuader le jeune homme, que vous avez dû faire appel aux sentiments d'honnêteté de sa famille? mais il s'agissait du bonheur de leur enfant; ils trouvaient vos scrupules exagérés. Vous avez échoué dans votre tâche. Le secret professionnel

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a triomphé, le mariage s'est consommé et vous savez ce qui est arrivé.

Je ne pouvais vous suivre sur ce terrain, madame ; vous auriez été vous-même la première à vous plaindre d'une violation du secret professionnel; vous auriez pensé que le médecin aurait commis une trahison s'il avait fait la confidence de vos petites misères à des étrangers. Je conviens que le rôle du médecin n'existe guère dans l'enquête que les familles poursuivent lorsqu'il s'agit de marier leurs enfants. Nous n'avons pas pour les maris comme pour les conscrits un conseil de revision ; et vous ne pourriez me charger d'aller ausculter, percuter et interroger votre futur gendre. Vous êtes obligée de vous fier à vos renseignements et à l'honnêteté, et vos renseignements sont presque toujours très complets et l'honnêteté n'a pas encore été chassée de ce monde. J'admets avec vous qu'il vaut mieux marier nos enfants dans le monde de nos relations personnelles et ne pas les exposer à connaître leur mari plusieurs mois après le mariage.

Et cependant, madame, vous auriez tort de vous exagérer les conséquences d'un mariage improvisé. Il en existe beaucoup, et il y a beaucoup de ménages heureux. L'amour a suivi le mariage au lieu de le devancer, mais il n'y a pas seulement des mariages d'amour, il y a des mariages de raison ou de convenance, comme il y a des mariages d'argent. Vous ne pourrez pas changer la société ; il faut la prendre avec ses qualités et avec ses imperfections.

La conversation que nous avons eue ensemble n'avait pas été inutile; elle avait eu l'avantage de vous rendre plus prudente et plus attentive lorsqu'il s'est agi de marier votre fille.

Elle est aujourd'hui fiancée à un excellent garçon qui est un ami de votre famille, qui a vingt-huit ans, qui a une petite fortune et une situation brillante. Je vous en félicite.

Lorsque vous m'avez annoncé cette nouvelle, vous avez laissé échapper une larme, je crois bien que c'était une larme de joie et de tristesse à la fois. Vous étiez heureuse en pensant qu'elle serait heureuse, vous étiez attendrie en songeant qu'elle allait vous quitter. Vous avez mis dix-neuf ans à l'élever pour qu'elle appartînt à un autre qu'à vous. Votre futur gendre vous avait bien promis cependant qu'il ne vous abandonnerait pas, qu'il viendrait souvent vous voir avec sa femme, vous ne demandiez qu'à croire à ses promesses, et au fond vous y croyiez, et puis la réflexion vous venait, et vous ne vouliez plus y croire : il me promet tout aujourd'luii, il aura tout oublié demain.

Et puis cette séparation avait un prologue que vous considériez comme la préparation à une séparation détinitive : c'était le voyage de noce.

Ah! ce fameux voyage de noce, il vous causait

mille inquiétudes, je souriais et vous répondiez avec vivacité : (( Vous ne pouvez pas le comprendre, il n'y a que les mères qui peuvent comprendre; » mais vous essayiez de vous faire une raison : le voyage de noce est une tradition, c'est un usage, et vous alliez même jusqu'à dire : ce C'est une question de convenance »; vous ajoutiez : a La pudeur de la jeune mariée est sauvegardée par le nombre de kilomètres qu'elle met entre elle, ses parents et ses amis. Quelle serait sa situation si elle revoyait le lendemain ceux qu'elle a vus laveille,si elle reprenait ses habitudes; la majesté du mariage et le respect des convenances y perdraient.» Mais le voyage de noce consommait la rupture.

Vous vous étiez résignée à cette nécessité; n'étiezvous pas d^ailleurs l'esclave des traditions? Mais vous fûtes un peu surprise lorsque je me permis de vous dire mon avis sur le voyage de- noce.

Je convins aisément que les jeunes mariés devaient chercher une retraite loin des regards de la foule, loin des parents et des amis, où ils pussent en repos faire leurs confidences, échanger leurs pensées, leurs impressions et leurs espérances. J'admettais fort bien qu'ils pouvaient aller s'installer dans quelque ville ou quelque campagne; mais ce voyage de noce tel qu'on l'entend n'est-il pas une sottise, un contresens, une de ces erreurs énormes qu'entretiennent les habitudes et les préjugés? Il ne s'agit pas, remarquez-le bien, d'aller habiter quelque coin ignoré où Ton pourra jouir de sa liberté et de cette vie commune si nouvelle; il s'agit de voyager, de multiplier les étapes, de courir de

ville en ville, de passer des journées entières et peutêtre des nuits en chemin de fer, de courir d'une auberge dans une autre où l'on est souvent mal couché, mal nourri et mal soigné, oia l'on dort mal quand on dort; il faut faire son petit tour de.BYance, ou son petit tour de Suisse, ou son voyage en Italie ou en Espagne et pratiquer consciencieusement le surmenage. Il y a pour les jeunes mariés un programme qu'il faut remplir pour ne pas se singulariser. C'est convenable, c'est de bon ton. Et quand on a mené cette vie errante, quand on a imposé à ses jambes les fatigues excessives des promenades, à son estomac les nourritures douteuses des hôtels, à son cerveau le sommeil agité, interrompu, dans les lits des hôtels, au milieu du bruit des allées et venues des voyageurs, on tombe malade parfois dans une petite localité oi^i il n'y a qu'un mauvais médecin, on se préoccupe, on s'inquiète, on est si loin de chez soi! On est retenu huit jours à la chambre, on poursuit le voyage parce qu'il ne faut pas donner une mauvaise opinion de sa santé au mari; les fatigues nouvelles imposent une nouvelle station, et on revient bien vite pour se reposer des épreuves du voyage de noce. Mais les jeunes mariés ne sont pas tous malades; vous exagérez, me direz-vous; et moi je prétends que quand les jeunes mariés vont faire ce fameux voyage de noce, ils sont déjà dans de mauvaises conditions hygiéniques que vous aggravez encore par cette tournée obligatoire, par les fatigues, par la nourriture des hôtels, par les mauvais lits, par le chemin de fer.

Songez à ce qui se passe pendant les fiançailles. La jeune fille mène une existence agitée, absorbante; je ne parle pas de ses émotions, elle peut en avoir, elle en a certainement, et alors elle dort mal et se nourrit mal; elle a des cauchemars et elle a des troubles digestifs. Mais elle doit s'occuper, avec la mère, du trousseau, elle court les magasins, elle reste pendant des heures chez la couturière où elle doit essayer la robe blanche, la robe de voyage, la robe de la mairie, que sais-je encore? Elle doit assistera quelques dîners de famille, à quelques soirées, faire des visites aux parents et aux amis, présenter son fiancé. Ses fiançailles durent bien six semaines ou deux mois au plus ; mais c'est surtout dans les derniers jours que les fatigues se multiplient; on est en retard avec la couturière, on a oublié de voir quelques amis, on doit penser aux objets du ménage, on reçoit des cadeaux et on fait des visites pour remercier, on est obligée de satisfaire certaines jalousies qui se produisent et d'accepter les dîners chez des amis froissés. Et puis, l'heure solennelle approche, la jeune fiancée a des nuits de plus en plus agitées, elle ne prend plus ses repas régulièrement parce qu'elle n'a pas faim ou parce qu'elle n'a pas le temps. On la trouve pâle, un peu amaigrie, les yeux fatigués; elle passe par les émotions de la soirée du contrat et par les troubles de la cérémonie à féglise; et c'est le soir de ce beau jour de fête qu'elle va prendre le train, voyager pendant dix heures pour échouer dans un hôtel, au nom des convenances, au nom de la pudeur, au nom de

la tradition. Et à cette jeune fille qui va devenir une femme, qui a traversé déjà de grandes épreuves, vous ofïrez comme repos le voyage de noce.

Non, mille fois non, votre tradition n'est pas raisonnable. C'est une absurdité.

Vous êtes toute surprise, madame; c'est que j'ai assisté à beaucoup de mariages et que j'ai vu beaucoup de fiancées. Elles ont fait ce que nous faisons tous, elles sont parties en voyage et elles sont tombées malades en route, les unes avec des maux de gorge dans le courant d'air des chemins de fer, des gares et des couloirs d'hôtel, les autres avec des embarras gastriques, les autres avec des crises de nerfs et avec d'autres maladies que vous me permettrez de ne pas énumérer, car la liste en serait trop longue. Elles étaient malades moins par le fait du voyage de noce que parce qu'elles étaient déjà dans de mauvaises dispositions en partant, et je suppose que vous ne connaissez pas de fiancées qui ne soient pas fatiguées; elles étaient dès lors, par suite de cet affaiblissement, exposées à toutes les indispositions et à toutes les petites misères.

J'ai connu d'autres fiancées qui vous auraient bien scandalisé, madame, parce qu'elles n'avaient pas observé rigoureusement la tradition; elles s'absentaient, mais elles s'établissaient bien commodément dans une campagne aux environs de Paris quand c'était en été, dans une ville du Midi quand c'était en hiver. Elles passaient là leurs vingt ou trente jours. Elles s'y reposaient , elles suivaient une bonne

hygiène, elles menaient une vie bien simple et bien bourgeoise, elles se portaient bien, elles pensaient que ces débuts en ménage avec leur mari accaparaient leur affection, occupaient suffisamment leurs loisirs et remplaçaient les curiosités des villes qu'elles auraient pu parcourir; elles slmaginaient peut-être ingénument qu'elles pourraient faire plus tard ce voyage, dans de meilleures conditions, alors que les émotions et les fatigues se seraient éloignées, alors qu'elles auraient recouvré la plénitude de leur santé ; c'étaient des sages. Mais je vous le répète, je ne songerais pas, madame, à donner ces conseils à votre fille. Ce voyage est pour elle la préface de sa nouvelle existence et comme le dernier terme d'une trilogie : la mairie, l'église, le voyage. C'est pour elle, elle le croit du moins, le repos, l'heure des épanchements intimes; elle pense que ces épanchements ne sont véritablement intimes que s'ils sont emportés au loin par la locomotive d'un train; elle a fait sa première étape à Bordeaux, elle veut aller encore plus loin, gagner Biarritz et Saint-Sébastien, car le bonheur n'est entier que lorsqu'il a passé la frontière. Je respecte ces illusions, je vous ai dit ce que je pensais comme j'ai l'habitude de vous dire tout ce que je pense. Je n'insiste pas.

Vous étiez rayonnante, madame, le jour où votre lille se rendit à l'église, elle était ravissante dans sa robe de mariée. L'église était pleine, les parents, les amis, les connaissances étaient venus en grand nombre. On vous félicitait, et dans cette heure de

fierté et d'ivresse vous ne pensiez plus au lendemain. Ces quelques instants de joie ne paraissaient pas devoir finir. Vous étiez distraite par le défilé de ceux qui ne vous ménageaient ni les compliments ni les témoignages d'amitié.

Mais l'heure de la séparation était arrivée; j'étais là au moment du départ, je vous vis embrasser avec passion votre fille et contenir vos larmes. Votre gendre avait vu votre émotion et vous avait rassurée : (( Nous vous écrirons, nous reviendrons bientôt. » Et lorsque la porte se referma, vous avez laissé échapper ces larmes qui vous étouffaient ; j'essayai de vous consoler en vous promettant de venir vous voir : vous me fîtes un petit signe de reconnaissance, qui disait trop que je ne pourrais pas combler la place vide. Je revins le lendemain, vous aviez reçu une première dépêche excellente, semblable d'ailleurs à toutes les dépèches qui sont envoyées en pareille circonstance; la seconde était moins bonne, la jeune femme était très fatiguée, elle avait eu un embarras d'estomac, elle devait rester dans la ville où elle se trouvait, trois ou quatre jours de plus. Vous étiez inquiète, mais elle avait continué le voyage, vous étiez rassurée. Elle dut encore s'arrêter dans une autre ville, elle avait des malaises nerveux, elle vous écrivit qu'elle renonçait à poursuivre ses étapes, qu'elle se reposerait une dizaine de jours à Biarritz et qu'elle reviendrait ensuite. Elle remplit consciencieusement ce programme et elle revint terminer son voyage de noce, brusquement interrompu, dans

votre campagne. Je la vis avec vous, elle nous fit le récit de son odyssée.

C'est elle qui fut sévère sur les oscillations énervantes des chemins de fer, sur les chambres d'hôtel, sur l'absence de confortable au moment même où on en aurait le plus besoin, sur les voyageurs qu'elle accusait de la regarder comme une bête curieuse, sur les domestiques qui ne vous soignaient pas quand vous étiez souffrante, sur les préoccupations qu'elle éprouvait de condamner son mari à faire Toffice de garde-malade, sur les inquiétudes qu'elle ressentait à la pensée qu'il faudrait peut-être rester des semaines dans une ville où l'on ne connaissait personne ! Son mari avait des préoccupations d'un autre genre. Il craignait qu'elle ne fût pas bien soignée, et l'isolement augmentait encore ses angoisses. L'air de la campagne, le repos, la joie de se retrouver auprès de vous apaisèrent ce système nerveux surexcité. Votre fdle alla s'installer à Paris, tout près de vous : vous aviez gagné votre dernière bataille.

Je la vis, la jeune mariée, clans son ménage. Elle avait traversé les six mois d'une lune de miel pleine d'espérances. Son mari allait à ses affaires. Elle s'occupait du soin de son intérieur qu'elle avait organisé très coquettement, elle dirigeait la maison, (( J'ai ma maison à diriger, » comme elle disait aux amies qui voulaient l'entraîner dans des promenades trop longues; et le fait est qu'elle la dirigeait réellement. Elle faisait tous les matins sa petite inspection, voyait si les chambres avaient été bien aérées, si les meubles avaient été bien secoués, bien battus, car elle était née sous le règne du microbe qui nous fait peut-être plus de mal aujourd'hui depuis que nous nous en occupons davantage, et elle savait que les miasmes, les poussières impures s'attachaient aux rideaux, aux meubles, aux tapis; elle avait appris l'hygiène , un peu de cuisine , et son professeur d'hygiène lui avait enseigné très complètement la manière de se

nourrir; elle savait composer un menu, le varier : quand elle avait rempli ses devoirs de ménagère, elle taisait sa promenade habituelle, car on lui avait dit que la vie sédentaire était nuisible , qu'elle affaiblissait les muscles, ralentissait les digestions, ne nous aguerrissait pas contre les variations de température et nous exposait aux refroidissements ; qu'elle était surtout pernicieuse chez les femmes qui, étant plus impressionnables et souvent nerveuses, devenaient hypocondriaques par l'inaction. Elle occupait son intelligence, dont on avait soigné particulièrement l'éducation, par des lectures intéressantes et solides; c'était pour elle comme une nécessité et un besoin; elle n'oubliait pas ses anciennes relations, elle s'en créait de nouvelles qui pouvaient être utiles à son mari, elle menait bien sa vie et la préparait aux devoirs prochains qu'elle pouvait être appelée à remplir.

Ce sont les femmes vigoureuses qui donnent des générations vigoureuses, elle le savait et elle ne négligeait rien pour pouvoir remplir utilement son rôle. Elle avait été bien élevée par sa mère, on ne l'avait pas dressée comme une poupée destinée à faire figure dans le monde; on ne lui avait pas appris seulement quelques arts d'agrément, on n'avait pas dirigé son goût exclusivement du côté de la coquetterie et des plaisirs. On ne lui avait pas persuadé qu'elle était destinée seulement à plaire et à ne rien faire; mais on lui avait enseigné ses devoirs de maîtresse de maison et son rôle de mère. On lui avait

meublé son intelligence, et elle aimait les choses de Tesprit.

Vous le savez, madame, Thistoire que j'ai racontée dans ces pages est une histoire vraie; elle n'est pas l'histoire de toutes les mères, car toutes les mères n'ont pas eu votre sollicitude, elles n'ont pas été toutes absorbées, comme vous l'avez été, par les soucis de la santé et de l'éducation de leur enfant ; mais elle est l'histoire exacte de leur ignorance et de leur inexpérience.

Les jeunes femmes de la fin du siècle nous donneront les femmes du siècle de demain. Je demande qu'elles nous donnent des filles comme la vôtre, des tilles qu'on préparera à leur rôle d'épouse et à leur rôle de mère. Je ne veux certes pas qu'elles abdiquent une partie de leur personnalité, qu'elles soient exclusivement des mères sachant diriger et régler l'éducation de nos filles; je demande qu'elles soient véritablement des femmes.

Vous me comprenez, madame, car vous vous êtes pénétrée de votre mission; mais combien de femmes ne l'ont pas comprise comme vous ; elles ont trop souvent cru et elles croient trop souvent qu'elles affirment une supériorité en donnant aux futilités la première place, en s'exerçant à plaire et à être admirées, en se mettant en vue dans les réunions et les fêtes mondaines, en composant un salon où elles montreront à un grand nombre d'imbéciles quelques hommes illustres. C'est un aveu d'impuissance qu'elles essaient de dissimuler sous des apparences

brillantes; c'est l'inférioriLé d'une éducation incomplète qu'elles masquent par le tapage d'une existence décorative.

Mais la femme qui n'a pas été élevée seulement à la dignité d'une parure et d'un objet de luxe, la femme qui a été assez instruite pour devenir la compagne utile et au besoin la collaboratrice du mari, qui a développé son intelligence par une éducation solide, qui a su attirer à elle des amis par le charme de son esprit et par délicatesse de son cœur, qui a su se composer un salon dont elle était la véritable souveraine; la femme qui a su être le premier médecin et la première institutrice de son enfant, qui a su diriger ce grand ministère qu'on appelle le foyer domestique et jouer ce rôle si complexe d'épouse, de mère et de femme du monde, c'est cette femme-là qui affirme sa véritable supériorité, c'est elle qui nous donnera des femmes qui seront véritablement des femmes, exerçant une autorité solide et durable et reprenant dans la société une influence qu'elles ont à peu près perdue.

Cette femme, madame, vous nous Tavez donnée. C'est pour vous un honneur, ce sera pour les autres mères un exemple.

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