LES EXERCICES PHYSIQUES
que toutes les constitutions sont soumises à ces sortes d'épreuves; la croissance exerce son action d'une façon différente et inégale chez nos enfants; les tempéraments ne sont pas astreints aux mêmes règles, ni exposés aux mêmes préjudices. Mais j'insiste sur ce point c'est que, s'il faut combattre l'inaction, la vie sédentaire, que s'il faut encourager les exercices physiques et maintenir dans notre éducation la gymnastique, il convient aussi de modérer des enthousiasmes irréfléchis, d'apporter, dans l'application des doctrines nouvelles et assurément bienfaisantes, une mesure qui risque d'être dépassée, et de montrer une sagesse d'autant plus grande qu'on demande à l'esprit de nos enfants plus d'application et de travail.
Il y a là un équilibre des fonctions qu'il s'agit de maintenir. On doit exercer l'esprit, on doit exercer le corps, mais scientifiquement, hygiéniquement; car l'excès de dépenses ne peut pas toujours être comblé par une somme suffisante de recettes, il y a un déficit, et ce déficit est le surmenage. Vous l'aviez fort bien compris, madame, votre fille travaillait, elle marchait, elle faisait de la gymnastique scientifique, permettez-moi ce mot un peu ambitieux; elle avait fort bien établi son budget des dépenses.
Nous avions à parler du budget des recettes . C'étaient le sommeil et l'alimentation.
Je ne vous dirai que quelques mots du sommeil; nos jeunes filles sont en général devenues plus raisonnables, surtout dans ces derniers temps, depuis que l'hygiène s'introduit dans nos mœurs, et depuis que le microbe a inspiré à tous de salutaires réflexions; elles se soignent plus, elles se ménagent, je dirai volontiers, elles s'écoutent plus, et puis elles n'ont pas, fort heureusement d'ailleurs, abandonné les traditions de la coquetterie, elles semblent même disposées à hâter l'heure où la jeune personne s'offre, dans son miroir, une représentation de tous les jeux de sa physionomie, où elle fait les yeux doux ou les yeux sévères, la bouche souriante, ou la bouche pincée, ou la bouche en cœur, où elle prend diverses expressions et diverses attitudes, afin de pouvoir choisir celles qui la rendront plus séduisante. Elle veut plaire.
Son miroir lui dit un jour qu'elle a les yeux fatigués, un peu cernés, le teint jaune; c'est qu'elle a trop veillé, qu'elle s'est attardée au bal. Elle se couchera de bonne heure, et la jeune fille prend ses neuf heures de sommeil ; si elle ne peut pas les avoir la nuit, elle eoiipiète sur le matin.
Vous êtes parfaitement tranquille, madame, votre fille a un sommeil réglé.
Le gros problème pour a'ous est l'hygiène alimentaire. Et cette hygiène prend surtout de l'importance au moment de l'adolescence. La jeune fille deviendra une jeune femme, elle sera soumise aux épreuves de la maternité et de l'allaitement; ce sera pour elle une joie, mais également une fonction; il faut la mettre en état de la remplir en lui donnant de la vigueur. Vous Tavez compris en lui préparant un excellent estomac dans lequel elle peut emmagasiner les aliments, c'est-à-dire la force qui peut produire le travail, mais croyez-vous d'abord que tout aliment est synonyme de force, que lorsque l'appétit est excellent et la faim apaisée, la nutrition est complète? En d'autres termes savons-nous manger, savons-nous nous nourrir? Tout ce que nous mangeons est-il digéré? Tout ce qui est digéré suffit-il à la réparation de notre organisme?
Ce sont là de grosses questions que je voudrais traiter avec vous en les dépouillant de leur caractère scientifique.
Le bon sens semble vous indiquer que lorsque nous avons satisfait notre faim, nous avons réparé;
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que dès lors nous sommes nourris. Ce serait là à la fois une grave erreur et ini danger imminent. Voulezvous des exemples : prenez des pommes de terre, vous pouvez en faire votre repas tout entier, vous calmerez votre faim, vous ne serez pas nourri; prenez exclusivement de la viande qui est assurément un aliment très fortifiant, et faites, pendant un certain temps, un usage exclusif de la viande, vous finirez par dépérii*; remplacez la viande par des purées de légumes secs (pois, lentilles, haricots) et continuez ces légumes secs, vous arrivez au même résultat. Vous pourrez le retarder pendant longtemps si vous ne vous livrez à aucun exercice, à aucun travail; mais si vous faites une dépense quelconque de forces, une alimentation exclusive constituera un budget de recettes défectueux.
Et vous allez le comprendre. Je choisirai une comparaison vulgaire qui rendra bien ma pensée. Vous avez une machine qui renferme un certain nombre de rouages; vous êtes obligée de l'entretenir, de réparer des pièces, d'en consolider d'autres pour qu'elle puisse marcher, vous brûlez dans cette machine du charbon pour qu'elle puisse fonctionner et produire du travail. Il en est de même pour la machine humaine; elle est formée d'une charpente qui renferme des organes : cette charpente et ces organes qui forment ses rouages sont soumis à une usure, ils doivent être réparés et consolidés, il faut leur donner des aliments de réparation et l'aliment de réparation, c'est ralbumine de la viande, du poisson, du lait, des œufs,
des légumes. Cette machine humaine brûle également du combustible pour produire du travail, travail intellectuel et travail physique; il lui faut du charbon, il lui faut donc des aliments de calorification, c'està-dire des aliments qui fournissent de la chaleur et vous les trouvez dans les fécules des légumes secs (lentilles, pois, haricots), dans les pommes de terre, le macaroni, le riz, les sucres, enfin dans les graisses qu'on rencontre dans la viande, dans l'œuf, dans le fromage et dans toute votre cuisine que vous faites au beurre.
Si un de ces aliments manque, la machine se trouve atteinte, Téquilibre est rompu, les dépenses risquent d'être plus fortes que les recettes, et leur augmentation entraîne un déficit, c'est-à-dire le dépérissement.
Voilà pourquoi vous ne pouvez pas prendre une nourriture uniforme. Il vous faut une nourriture variée, ce que nous appelons une nourriture mixte. Et vos menus devront toujours être ainsi composés : 1^ viande de boucherie ou gibier, ou poisson, 2" légumes secs féculents, sucre, fromage, beurre. Tous pourrez varier à l'infini. Si vous mangez insuffisamment de la viande vous pourrez la remplacer par l'albumine des œufs ou des légumes secs ; si vous le préférez, vous pouvez manger du poisson avec du gibier; mais il vous est interdit sous peine de déchéance de vous soustraire à ce régime mixte.
Je sais bien que vous me ferez une objection. Vous me direz : et ceux qui suivent un régime de lait, et
les ordres religieux qui ne mangent que des légumes?
D'abord ceux qui ne prennent que du lait sont des malades; ils ne dépensent pas de force, et ce régime ne peut être que temporaire; s'il se prolongeait, il deviendrait dangereux.
Quant aux ordres religieux : vous dites qu'ils ne prennent que des légumes, mais ils prennent du lait, des légumes secs, des œufs dans lesquels ils trouvent l'albumine de la viande; ils sont nourris.
Vous avez voulu, madame, arriver ainsi à la question du carême. Je ne vous dirai pas que le carême est excellent, mais c'est une pénitence, et cette pénitence ne compromet nullement la santé. Je ne prétends pas qu'au bout de quarante jours, vous ne vous sentiez pas un peu fatiguée; mais vous avez mangé du poisson, du lait, des œufs, des légumes secs, du fromage. Je ne reproche à ce régime qu'une certaine monotonie, mais il renferme exactement tous les principes nutritifs que je vous ai recommandés.
Vous voudriez savoir si on peut manger, digérer et surtout profiter comme vous dites, sans avoir faim. Je réponds oui sans hésiter. La faim n'est qu'une sensation : si cette sensation manque, l'estomac et l'intestin n'en continuent pas moins leurs fonctions. Et voyez d'ailleurs comme la nature a été prévoyante. Si votre estomac n'a pas accompli complètement sa besogne, soit parce qu'il a été paresseux, soit parce qu'on lui a imposé une trop lourde tâche par une alimentation excessive, il a tout près de lui un colla-
borateur, un auxiliaire, l'intestin, qui reçoit de l'estomac ce que celui-ci n'a pas voulu prendre, qui se met vaillamment à l'œuvre et qui achève la digestion des aliments pour son voisin.
Mais vous voilà rêveuse, vous êtes si prévoyante que mes explications vous paraissent renfermer une lacune; je vous ai indiqué comment nous devons manger, et vous, femme pleine de prudence, vous dites : comment pourrai-je bien digérer ce que j'ai mangé? et vous voulez savoir qu'elles sont les conditions d'une bonne digestion, vous avez raison. La digestion est parfois mauvaise, pénible, laborieuse parce que nous ne savons pas manger.
Il y a trois conditions; 1'^ bien mâcher, 2" bien préparer et bien choisir ses aliments, 3'^ avoir des repas réguliers.
Bien mâcher, oh! ce n'est pas facile à obtenir surtout de la part de nos enfants qui mangent parfois avec précipitation, et disons le mot, qui vous paraîtra un peu vulgaire, avec gloutonnerie; ils avalent des morceaux entiers qui se succèdent avec rapidité, qui ne sont pas humectés par la salive, qui offrent de la résistance et qui restant longtemps intacts provoquent un encombrement dans l'estomac.
L'estomac n'est pas satisfait, il fait bien mouvoir toutes ses glandes pour en exprimer le suc gastrique ; mais il n'a pas de réserves suffisantes, et il ne peut remplir, à lui seul, la tâche des dents et de la salive; vous sentez alors un poids parce que les opérations de la digestibilité se trouvent retardées; l'estomac à
son tour se débarrassera sur l'intestin qui trouvera aussi la lutte trop ardue, et il pourra se produire ce tait: ou que, par leur collaboration, l'estomac et l'intestin achèveront plus tardivement leur œuvre, ce qui vous causera quelques petits troubles, ou que Tintestin laissera partir ce qu'il n'aura pu absorber, et vous aurez ainsi perdu le bénéfice de certaines matières nutritives. Vous aurez peut-être beaucoup mangé, mais vous n'aurez pas tout absorbé : voilà ce que peut produire le vice de la mastication. C'est grave, comme vous le voyez, et trop de mères n'y prêtent pas une attention suffisante; il faut tempérer cette ardeur; faites donc parler les enfants pendant les repas, c'est la meilleure manière de calmer leur précipitation et par suite de les faire mâcher; il est vrai que lorsqu'ils parlent à table, surtout quand ils n'ont qu'une douzaine d'années, on trouve qu'ils sont mal élevés, et on leur impose silence. Passe encore quand c'est un dîner de gala, mais dans l'intimité ou lorsque nous avons seulement quelques amis à dîner, nous pouvons bien les laisser parler un peu afin de les laisser souffler.
Je vous ai dit en second lieu qu'il fallait bien préparer et bien choisir ses aliments. Je ne vais pas vous établir ici deux catégories : les aliments lourds, les aliments légers. C'est la cuisine mondaine qui a inventé ces distinctions. La cuisine médicale prétend qu'il peut y avoir des aptitudes individuelles spéciales, mais que ce n'est pas en général la qualité des aliments qui peut être mise en cause pour les retards
de la digestion. Ainsi un morceau de viande peut être plus long à digérer qu'un morceau de homard.
Voilà vos doctrines un peu bouleversées, madame, et ce que je vous dis est rigoureusement exact. D'abord, vous prenez en général un morceau de viande plus gros qu'un morceau de homard et, dans cette viande, il y a souvent, sinon toujours, des matières inattaquables par le suc gastrique qui entourent la chair musculaire, comme les tendons et les aponévroses. Eli bien ! ce morceau de viande est plus difficilement attaqué que la rondelle de homard.
Voilà pourquoi je laisse de côté les aliments lourds et légers et voilà pourquoi je dis qu'au point de vue de la facilité de digestion, tout se réduit surtout à une question de préparation et à une question de quantité. Ainsi une viande bien dépouillée de ses peaux, de ses nerfs, — je prends vos expressions, — des légumes comme les pois, les haricots, les lentilles, décortiqués, c'est-à-dire affranchis de leurs enveloppes, seront facilement attaqués par les sucs digestifs et seront facilement absorbés ; on ne demandera pas ainsi à l'estomac, à l'intestin, un effort trop considérable; on ne forcera pas les sucs à opérer ce véritable travail de pénétration à travers les peaux de la viande et les enveloppes des légumes, c'est-à-dire un effort qui peut être stérile ou qui peut amener un retard dans l'absorption des matières alimentaires. J'ajoute encore que pour favoriser la digestibilité des aliments, il faudra faire un usa^e modéré des graisses, car les graisses ne subis-
sent pas de transformations dans l'estomac; elles sont là comme dans un vestibule d'attente, jusqu'à ce que l'intestin les prenne pour les absorber. Si elles encombrent le vestibule, elles gênent le travail stomacal; et le véritable régime consiste dans des viandes ou leurs similaires (poisson, œufs, lait, etc.), additionnés de fécules et de sucres et enfin de graisses en quantité modérée.
Quant à la richesse de l'alimentation, elle est essentiellement variable; elle dépend de notre genre d'existence, de nos habitudes, de l'exercice, de la somme de travail que nous devons fournir; il en est de même de sa composition qui peut se modifier suivant la température; par le froid, on prendra plus d'aliments gras, d'abord parce qu'on peut plus facilement les digérer, ensuite parce qu'ils nous fourniront de la chaleur et nous garantiront contre l'impression du froid; par la chaleur au contraire, il s'agit de modérer nos combustions intérieures; nous serons donc plus réservés sur les graisses et nous préférerons les légumes verts. Ce qui nous permettra de mieux résister à la température.
J'arrive à la question de la régularité des repas. Il faut pour qu'une nouvelle digestion commence, que la précédente soit accomplie. La durée de la digestion varie entre cinq, six et huit heures, elle est plus ralentie ou elle est plus accélérée suivant le plus ou moins d'exercice et aussi suivant le plus ou moins d'aliments, suivant la température et enfin suivant l'âge.
Les adolescents et les adultes qui prennent un premier déjeuner, puis le second déjeuner, ne peuvent pas attendre le diner sans faire une collation. Quelles que soient les heures que vous choisissiez pour vos repas et qui sont nécessairement soumises à vos aptitudes digestives, à vos habitudes et aussi à votre profession, vous devez adopter toujours les mêmes heures, si vous ne voulez pas ressentir des troubles et compromettre les résultats des diverses digestions.
Je vous ai parlé de nos aliments, laissez-moi, madame, vous dire un mot de nos boissons. Nous avons une grande quantité d'eau dans nos tissus que nous perdons de diverses façons, notamment par la respiration et la transpiration; nous sommes obligés de restituer cette eau à notre organisme, et nous la trouvons dans la plupart de nos aliments qui en contiennent de notables quantités ; mais nous sommes obligés de compléter cette ration insuftisante par les boissons.
Les boissons jouent un double rôle : elles restituent l'eau que nous avons perdue, elles aident à la digestion en imbibant les aliments et en facilitant leur introduction dans l'organisme ; la boisson la plus commune est Teau rougie bien préférable au vin pur qui est parfois difficilement supporté. L'excès de liquide a un double inconvénient, il risque de troubler l'action des sucs digestifs et d'entraîner trop rapidement comme un torrent des matières nutritives qui auraient pu être utilisées, ce qui provoque une déperdition de la matière alimentaire et une diminution de gain.
La bière a des qualités nourrissantes par sa consti-
Lutioii et engraissantes par la facilité avec laquelle elle incorpore les graisses dans nos tissus; mais elle ne peut être continuée très longtemps sans amener une dépression des forces parce qu'elle diminue notre besoin de réparation et par suite notre ration alimentaire d'entretien ; elle doit être suspendue puis reprise.
Le café est assurément la meilleure des boissons parce qu'il excite favorablement le cerveau et donne de la vigueur aux muscles; il produit au début une insomnie qui cesse à un moment donné, par l'usage; il n'est pas toléré par tous les tempéraments et notamment par les nerveux, chez lesquels il produit des palpitations de cœur et des troubles nerveux.
Le thé est stimulant, il est excellent comme boisson pendant les repas; il agit favorablement comme boisson chaude pour terminer une digestion laborieuse.
On a abusé et on abuse encore des eaux gazeuses. Ce goût piquant nous est agréable et au début elles excitent l'appétit; les estomacs solides pourront les supporter, mais ce sont en général les estomacs paresseux qui les recherchent, et elles deviennent promptement pour eux une véritable mystification. Après avoir produit une impression favorable, elles finissent par rendre inerte l'estomac déjà distendu par des gaz, en apportant leur contingent de gaz acide carbonique, et la sagesse impose leur suppression.
Je vous ai entretenue rapidement, madame, de
l'hygiène alimentaire, je ne vous ai donné là qu'une esquisse incomplète, une indication dont vous pourrez profiter; j'ai voulu vous en montrer l'importance au point de vue de l'entretien de la santé. Vous avez assurément compris qu'en suivant une méthode rationnelle, qu'en étabhssant un équilibre constant des forces, vous vous placiez dans les meilleures conditions pour résister à la maladie, pour en diminuer la gravité et en affaiblir les atteintes, pour retrouver plus facilement, dans la convalescence, les forces diminuées. Le champ était vaste, je risquais en le parcourant de dénaturer le caractère de ces causeries. J'ai voulu vous donner seulement quelques conseils que vous pourrez utiliser dans la direction de
La maison était tout en l'air, ce jour-là; on avait supprimé les leçons et la promenade; mademoiselle devait aller le soir à son premier bal. Les couturières achevaient une jolie robe rose qu'on devait essayer dans Taprès-midi pour y faire ensuite les retouches nécessaires, le corsage était montant et formait châle en laissant entrevoir un petit triangle de la peau de la poitrine.
Gomme la jeune fille tenait à ce petit triangle ! elle pensait que plus tard elle aurait un petit carré, jusqu'au jour où elle pourrait montrer sa gorge, ses épaules et ses bras nus.
C'est maman qui était heureuse, elle avait un corsage bien décolleté avec deux simples épaulettes qui lui servaient de manches; un demi-buste nu.
L'hiver était très rigoureux, la bise soufflait, une neige épaisse couvrait les trottoirs et les pavés.
On avait commencé la toilette à huit heures du
soir, on avait passé des mains du coiffeur aux mains de la couturière. On avait mis un peu de poudre jaune dans les cheveux, et de la poudre blanche sur la figure et sur les épaules nues. J'arrivai à dix heures et demie pour chercher ces dames, car je m'étais promis d'assister au début de la jeune fille dans le monde.
J'avais revêtu l'insipide habit et le gilet largement ouvert dans lesquels on grelotte, et j'attendis au salon l'entrée de ces dames. A onze heures moins le quart, la jeune fille apparut; elle était ravissante, avec sa robe rose, ses souliers de satin rose et sa petite frange follette sur le front; la maman avait mis plus de temps à sa toilette, elle vint un quart d'heure après toute fière de montrer ses bras et ses épaules admirables.
— Voilà une toilette que vous ne porteriez pas par trente degrés de chaleur, hasardai-je, mais nous avons quatre degrés au-dessous de zéro, et c'est la toilette de saison.
Vous me répondîtes aigrement :
— Mais n'est-ce pas la toilette de bal? Allez- vous dire qu'il ne faut plus se décolleter?
— Je m'en garderais bien, je n'essaierai pas de lutter contre une institution qui a la consécration de plusieurs siècles; mais je ne cesserai d'admirer notre inconséquence ou, si vous préférez, l'inconséquence de nos habitudes.
)) Dans la journée, en hiver, nous nous habillons chaudement, nous redoutons si fort de gagner un
refroidissement que nous ne nous contentons pas d'un vêtement montant, mais que nous nous garantissons encore avec un paletot; à chaque changement de température, que ce soit en été, que ce soit en hiver, nous changeons de vêtement suivant le temps qu'il fait ; mais lorsqu'il s'agit d'une soirée ou d'un bal, nous nous décolletons, qu'il y ait dix degrés au-dessus de zéro ou qu'il y ait cinq degrés audessous. ))
Vous avez répondu, madame, très sèchement par une phrase qui n'admettait pas de réplique; je n'eus garde d'insister.
Les femmes sont courageuses, elles s'exposent aux maux de gorge, aux laryngites, aux fluxions de poitrine et aux rhumatismes; personne au monde ne saurait les en empêcher, et l'usage de la robe décolletée continuera à traverser les âges; d'ailleurs, si dans la soirée la plus modeste vous vous croyez astreinte à porter la robe décolletée, dans les soirées officielles elle est obligatoire : une robe montante serait une mise négligée, et cette intolérance va si loin que vous n'imposez pas cette mode seulement aux jeunes femmes qui sont plus résistantes, mais que vous l'exigez encore des femmes qui ont dépassé un certain âge ; elles peuvent s'y soustraire, dira-t-on, en refusant les invitations; c'est une erreur; elles sont obligées souvent par la situation de leur mari de se soumettre à ces exigences; elles courent un risque; mais elles doivent être l'esclave de l'étiquette et de leur devoir.
Je ne songeai donc pas à récriminer, madame, mais à vous admirer. Je vous recommandai seulement d'emporter pour vous et pour votre fdle des vêtements bien chauds afin de vous couvrir en sortant du salon ; j'obtins même une concession, c'est que vous auriez une petite mantille que vous mettriez sur vos épaules au cas où vous sentiriez le froid.
Car vous le savez vous-même, ces salons si brillamment illuminés qui ressemblent à un éden sont particulièrement malsains. Vous avez d'abord la chaleur de la cheminée, la chaleur des lumières, la chaleur des invités, le parfum des tleurs; vous vous trouvez dans un air vicié par les produits de la combustion, par la respiration des personnes et aussi par la respiration des fleurs. Vous êtes dans un air confiné et dans un air surchaufïé; on ouvre brusquement les fenêtres pour le renouveler, il gèle dehors, le froid vous prend dans les épaules, car vous avez transpiré. C'est demi- mal, dites- vous, pour les danseurs et danseuses qui vont se donner du mouvement.
Mais vous savez bien, madame, qu'on ne danse plus aujourd'hui ; on marche : vous marchez dans le quadrille, vous marchez dans la polka, vous glissez dans la valse. La danse, qui était autrefois excellente, est actuellement à peine un exercice.
Mais je conviens qu'il faut vivre avec les inconvénients du décolletage et du bal et qu'il y a seulement quelques précautions à prendre.
Votre fille avait dansé avec beaucoup de grâce.
mais elle avait eu très chaud dans le salon, et je lui conseillai de se reposer avant de sortir pour ne pas éprouver la sensation trop brusque du froid.
Vous m'avez entrepris pendant ce temps d'arrêt^ sur la poudre de riz et sur les fards. Vous m'aviez montré en face de vous une femme qui avait dépassé le temps oi^i on peut plaire, mais qui n'avait pas abandonné l'illusion — d'autant plus tenace qu'on avance plus en âge — qu'on peut substituer les ressources de l'art aux flétrissures de la nature; elle avait du noir sur les sourcils, du noir sur les cils, du blanc sur les joues, du rouge sur les lèvres; c'était une véritable palette; elle avait même poussé le regret de sa jeunesse passée jusqu'à dessiner sur sesépaules de petites raies bleues qui indiquaient le réseau des veines. C'était un objet de peinture complet; vous m'avez demandé si cet étrange vernissage n'offrait pas de dangers, et je vous misen garde contre ces fards qui renferment despoisons dangereux comme le mercure, le plomb et l'arsenic.
Vous étiez arrivée à la poudre de riz en me faisant remarquer une fort jolie personne que j'avais vue déjà à son entrée dans le salon ; elle avait alors une couche blanche de poudre de riz sur la figure, et comme nous étions arrivés à la fin de la soirée, cette couche blanche s'était morcelée, divisée en petits îlots, elle avait des plaques qui l'enlaidissaient singulièrement.
Je commençai par vous faire une profession de foi très nette : Les femmes, vous dis-je, s'enfarinent en général pour être plus belles, pour avoir la peau plus blanche, pour dissimuler quelques boutons imperceptibles et aussi pour plaire aux hommes; mais si elles savaient combien elles seraient plus belles et plus séduisantes, combien elles plairaient plus en laissant à leur teint tout son éclat et toute sa fraîcheur, elles renonceraient à une pratique déplorable. Remarquez que je ne proscris pas l'emploi de la poudre de riz quand elle n'est pas composée de produits malsains; elle est utile pour sécher la peau, pour lui donner un certain velouté, mais à la condition qu'elle soit enlevée soigneusement. Les masques de pierrot que nous voyons trop souvent dans les soirées ont un inconvénient, c'est qu'ils bouchent tous les pores de la peau, entravent sa respiration (car la peau respire) et risquent de la flétrir rapidement.
Croyez-moi, madame, n'habituez pas votre fille à l'usage de ces poudres dont on abuse. J'ai vu que vous lui avez mis ce soir de la poudre blonde sur les cheveux. Vous avez eu tort. Cette pratique renouvelée finirait par dessécher ses cheveux et par leur ôter tout leur luisant et tout leur éclat.
La soirée se terminait par un cotillon; il était tard, tous les invités revenaient de la salle du souper dans les salons. La chaleur avait fait disparaître sur les visages des femmes tout le fard et la poudre de riz, ce qui nous réservait quelques découvertes; les femmes jolies étaient encore plus jolies et les femmes
laides n'étaient pas plus laides, elles apparaissaient toutes comme la nature les avait faites, et, quelle que soit votre opinion, la nature triomphera toujours de ces artifices qui hâtent plutôt qu'ils ne reculent l'heure de la déchéance.