TROISIÈME ÉPOQUE
Le récit est continué par W. Haitright.
Je rouvre le livre à une page nouvelle. Je fais IVancliii' à mon récit tout l'espace d'une semaine.
Je dois laisser dans l'oubli l'histoire de ces huit jours que je néglige ainsi. Lorsque je veux y penser, mon cœur faiblit, mon intelligence sombre dans une obscurité où je ne distingue plus rien. Cela ne saurait être, si le fil qui nous permet de suivre un à un, dans tous ses détours, ce récit ambigu, doit rester d'un bout à l'autre emmêlé dans ma main.
Une vie tout à coup changée, — un but nouveau proposé à son activité ; ses espérances et ses craintes, ses luttes, ses sacrifices, ses intérêts, modifiés soudainement du tout au tout, et prenant une direction nouvelle, — voilà la perspective qui s'ouvre actuellement devant moi; tel un vaste paysage se révèle brusquement aux regards, quand on arrive à la cime d'une montagne. J'ai abandonné mon récit à l'ombre de la paisible chapelle de Limmeridge; je le repi»ends, une semaine plus tard,
LA FEMxME EN BLANC r2'i
;ui milieu du tumulte et du mouvement d'une rue de Londres.
La rue est dans un quartier populeux et pauvre. Le 'ez-de-chanssrc d'une des maisons qui la bordent est jccupé par le magasin d'un petit marchand de journaux; ^e premier et le second étage forment deux logements ineublcs, de la plus humble catégorie.
J'ai pris, sous un nom d'emprunt, ces deux logements. J'habite à l'étage supérieur oiî j'ai une chambre pour travailler, une chambre pour dormir. Au-dessous de moi, sous le même nom d'emprunt, résident deux femmes que j'ai présentées comme mes sœurs. Je gagne ma vie à dessiner et à graver sur bois pour les « magazines » à bon marché. Mes « sœurs » sont censées me venir en aide en se chargeant, çà et là, de quelques travaux de couture. Notre pauvre séjour, notre humble profession, noire parenté prétendue, notre nom d'emprunt, tout cela doit servir à nous tenir bien cachés dans cette forêt de maisons qu'on appelle Londres. Nous ne comptons plus parmi ceux de ses habitants dont la vie est au grand jour et connue de tous. Je suis un travailleur obscur auquel personne ne prend garde, sans patron, sans amis qui lui viennent en aide. Marian Halcombe n'est plus rien que ma sœur aînée, pourvoyant par le labeur de ses mains à nos nécessités domestiques. Au point de vue d'autrui, nous serions tous deux à la fois les dupes et les agents d'une imposture audacieuse. On nous croit les complices d'Anne Catherick, cette folle qui revendique le nom, la situation sociale et l'individualité vivante de lady Glyde, morte il y a quelques .iiois.
Telle est jiotre situation. Tel est le nouvel aspect sous lequel il faudra nous envisager désormais, dans ce récit, a mainte et mainte page de celles qu'on va lire.
Aux yeux de la raison et de la loi, selon la croyance de ses parents et de ses amis, de par toutes les forumles qu'accepte la société civilisée, « Laura, lady Glyde », gît enterrée avec sa mère, dans le cimetière de Limmeridije.
Retranchée vivante de la liste des vivants, la fille de Philip Fairlie, la femme de Percival Glyde pouvait bien encore exister pour sa sœur, pouvait bien encore exister pour moi; mais, en dehors de nous et pour tout le reste du monde, elle était morte. Morte pour son oncle qui l'avait reniée; morte pour les domestiques du château, qui s'étaient refusés à la reconnaître; morte pour le; personnes investies de l'autorité légale qui avaient transmis sa fortune à son époux et à sa tante; morte pour ma mère et ma sœur, qui me croyaient la dupe d'une aventurière et la victime d'une fraude; morte de par la société, la morale et la loi.
Et, cependant, elle vit! Elle vit, pauvre et cachée. Ellvit, ayant pour champion le pauvre professeur de dessir. qui a pris à lâche de la replacer, un jour ou l'autre, ou rang qu'elle occupait dans le monde des êtres vivants.
Au moment oii sa figure me réapparut pour la première fois, quelques soupçons, fondés sur ce que je savais do sa ressemblance avec Anne Gatherick, vinrent-ils me traverser l'esprit? Non, pas même l'ombre d'un soupçon, dès J'Jnstant où elle eut levé son voile à côté de l'inscription qui attestait son trépas.
Avant que le soleil de cette journée se fût couché, avant que nous eussions perdu de vue, djans l'obscurilô du soir, la résidence de famille qui lui fermait'ses portes, les paroles d'adieu que j'avais prononcées naguère, lors de notre séparation à Limmeridge-House, nous nous les étions rappelées l'un et l'autre : répétées par moi, elle les avait reconnues. « Si jamais un temps venait, où tout le dévouement de mon cœur, de mon âme et de ma force pouvait vous procurer un moment de bonheur ou vous épargner un moment de chagrin, vous rappellerezvous le pauvre maître de dessin qui vous a donné ses leçons? » Et Laura, qui maintenant se rappelait si peu les anxiétés et les terreurs d'une époque plus récente, gardait fidèlement mémoire de ces paroles; en toute innocence, en toute confiance, elle reposait sa tête dévouée au malheur sur la poitrine de l'homme qui les avait prononcées. A ce moment-là même, où elle mappe-
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laii par mon nom, où elle me disait : — Wallcr, on a voulu tout me faire oublier, mais je me souviens de Marian, et je me souviens do « vous » !... à ce moment, dis-je, moi, qui lui avais déjîi donné mon amour, je lui donnai ma vie , remerciant Dieu qui m'avait mis à môme, en me la conservant, de la consacrer à cette chère infortunée. Oui , l'heure prévue était arrivée ! A travers des milliers de lieues, parmi des déserts et des forêts, oii étaient tombés à côté de moi des compagnons bien autrement robustes; nonobstant ces mortels périls auxquels, à trois reprises différentes, il m'avait fallu échapper, la main qui pousse les hommes sur la voie obscure de l'avenir m'avait conduit à cette heure prédestinée. Maintenant que Laura était abandonnée et désavouée, rudement éprouvée et changée à faire pitié; maintenant que sa beauté était flétrie et son intelligence altérée ; maintenant qu'on l'avait dépouillée de sa position dans le monde, de sa place parmi les créaturej vivantes; —maintenant, je pouvais, sans reproche et sans peur, mettre à ses pieds le dévouement que je lui avais promis, cet entier dévouement de mon cœur, de mon âme et de ma force. En vertu de ses malheurs, en vertu de son isolement sans protection, elle m'appartenait, à la fin î Je l'avais à soutenir, à défendre, à soigner, à guérir. Je l'avais à aimer , à respecter, comme à la fois son père et son frère. Je l'avais à venger au prix de tout danger et de tout sacrifice, — au prix d'une lutte désespérée contre l'ascendant et la puissance aristocratiques, fortifiés par le succès et armés de ruse; au prix de ma réputation perdue, au prix de mes amis que j'abandonnais, au prix de ma vie que je livrais à tous les hasards.
A prései)J, ma position est définie ; on connaît les mobiles de ma conduite. Il faut reprendre, dans l'ordre
des faits, ce qui était arrivé à Marian, ce qui était arrivé à Laura.
Je placerai ici le récit de l'une et de l'autre, non pas tel qu'il me fut fait par elles, avec de fréquentes interruptions, un désordre inévitable, mais dans les termes mômes du simple et laconique extrait que je m'appliquai à rédiger, tant pour me guider moi-même que pour servir à éclairer l'homme de loi dont je prenais les conseils. Nous arriverons ainsi plus tôt, et d'une manière plus intelligible, à démêler le fil brouillé des événements.
L'histoire de Marian commence au point où l'avait laissée le récit de la femme décharge de Blackwater-Park.
Après que lady Glyde eut quitté la résidence de son mari, son départ et les circonstances dans lesquelles il avait eu lieu durent être, par la femme de charge, communiqués à miss Ilalcombe. Ce fut seulement quelques jours plus tard (et, en l'absence de tout « mémorandum » écrit, mistress Michelson n'a jamais pu dire au juste combien de jours) qu'une lettre, écrite par madame Fosco, vint annoncer la mort soudaine de lady Glyde dans la maison du comte. Celle lettre ne mentionnait aucune date, et laissait à la discrétion de misiress Michelson ou de révéler immédiatement la fatale nouvelle à miss Halcombe, ou de différer celte démarche jusqu'à ce que la santé de la jeune malade fût plus solidement rétabhe.
A près avoir consulté M. Dawson (qui, malade lui-même, n'avait pu reprendre immédiatement ses fonctions à Blackwater-Park), misiress Milchelson, par le conseil et en présence du docteur, donna communication de ces tristes nouvelles, ou le jour môme de l'arrivée de la lettre, ou le lendemain au plus tard. Iln'cst pas nécessaire d'insister ici sur la manière dont fut ressenti par miss Halcombe le trépas de sa sœur. Il suffit au but qu'on se propose actuellement de dire qu'elle fut, pendant les trois semaines suivantes, hors d'état de se mettre en roule. A l'expiration de ce délai, elle parlU pour Londres,
accoinpuj;n('e par In Icmine de charge. Là, elles se séparèrent, mistress Micholson ayant pris soin, auparavant, de laisser son adresse à miss Ilalcoinbe, pour le cas où elles auraient à communiquer l'une avec l'autre. •
Après avoir quitté la femme de charge, miss Halcombe se rendit tout aussitôt dans les bureaux de MM. Gilmore et Kyrie pour consulter, en l'absence de M. Gilmore, le second de ces deux associés. Elle fit part à M. Kyrie d'une idée qu'elle n'avait encore voulu communiquera personne, pas même à mistress Michclson, — savoir : les soupçons qu'elle avait conçus, d'après les circonstances dans lesquelles on affirmait qu'aurait eu lieu le décès de lady Glyde. M. Kyrie, qui avait déjà donné plus d'une preuve de sa bonne volonté à servir miss Halcombe, se chargea sans retard de prendre tous les renseignements que lui permettait d'obtenir la nature délicate et dangereuse de l'investigation qui lui était proposée.
Pour épuiser, avant de passer outre, cette portion du sujet, on peut mentionner ici que lorsque M. Kyrie se présenta, au nom de miss Halcombe, comme chargé de recueillir tous les détails relatifs au décès de lady Glyde qui n'étaient point encore parvenus à sa sœur, le comte Fosco lui offrit toutes les facilités imaginables. M. Kyrie fut mis en communication avec le médecin, M. Goodricke, et avec les deux domestiques de la maison. N'ayant aucun moyen de préciser la date exacte à laquelle lady Glyde était partie de Blackwater-Park, les témoignages du docteur et des deux femmes, qui confirmaient en tout point les constatations spontanées du comte et de la comtesse Fosco, produisirent dans l'esprit de M. Kyrie une conviction bien arrêtée. H dut nécessairement supposer que la terrible angoisse, produite chez miss Halcombe par la perle de sa sœur, avait égaré son jugeaient de la manière la plus regrettable; il lui écrivit, en . conséquence, que les soupçons odieux auxquels, vis-àvis de lui, elle avait fait allusion, étaient, à son sens, dénués de toute espèce de fondement. Ce fut ainsi que commença et prit fm l'investigation conduite par l'associé de M. Gilmore.
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Miss Halcombe, surces entrelaiLes, était retournée a Limmeridge-House ; et là, elle avait rassemblé tous les ren- Kisignements additionnels qu'il, lui fut possible d'obtenir.
M. Fairlie avait reçu de sa sœur, madame Fosco, l8 première nouvelle de la mort de leur nièce; la lettre en question ne renfermait non plus aucun détail précis rela* îivement aux dates. Il avait accédé à la proposition des?* sœur, que la défunte partageât avec sa mère le tombeau déjà occupé parcelle-ci, dans le cimetière de Linimeridge. Le comte Fosco avait escorté les restes mortels dans le Cumberland et assistait aux funérailles qui, le 30 juillet, avaient eu lieu à Limmcridge. Le convoi fut suivi, comme témoignage de respect, par tous les habitants du village et des environs. Le lendemain, on avait gravé, sur un des. côtés du monument élevé à la mémoire de mistress Fairlie, une inscription rédigée en projet, disaiton, par la tante de la défunte, et soumise préalablement à l'approbation de M. Frederick Fairlie.
Le jour même des funérailles, et pendant toute la journée qui les suivit, le comte Fosco avait reçu l'hospitalité à Limmeridge-House ; mais aucune entrevue n'avait eu lieu entre M. Fairlie et lui, d'après le désir manifesté par le premier de ces deux gentlemen. Ils ne communiquèrent donc que par lettres, et c'est ainsi que le comte Fosco avait porté à la connaissance de M. Fairlie les détails de la dernière maladie et de la mort de lady Glyde. La lettre où ils étaient donnés n'ajoutait aucun nouveau fait aux faits déjà connus; mais dans le « post-scriptum » de cette lettre était consigné un paragraphe très-remarquable. Il concernait Anne Catherick.
La substance du paragraphe en question était à peu près comme suit : ■
Il informait d'abord M. Fairlie qu'Anne Catherick (sur laquelle miss Halcombe pourrait lui donner des ren seignements complets quand elle serait rendue à Limmeridge) venait d'être dépistée et ressaisie dans les environs de Blackwater-Park, et qu'on l'avait, pour la seconde fois, commise aux soins du médecin de chez qui, naguère, elle s'était échappée. •
Telle était la première partie du « post-scriptum ». La seconde avertissait M. Fairlie que l'infirmitc mentale d'Anne Catherick s'était aggravée par suite de la liberté |l entière qui lui avait été laissée pendant quelque temps; et que sa haine, sa méfiance folle à l'égard désir Percival Glyde , lesquelles jadis étaient un des traits les plus: marqués de sa maladie, existaient encore, mais sous une forme nouvelle. La dernière idée conçue par cette infortunée, relativement à sir Percival, était celle de l'inquiéter et de lui nuire, — et, en même temps, elle croyait peut-être se relever par là aux yeux des autres malades et de leurs gardiens, — en se donnant pour la défunte femme du baronnet; la conception de cet étrange plan s'étant offerte à elle, bien évidemment, à la suite de l'entrevue secrète qu'elle était parvenue à se procurer avec lady Glyde, et durant laquelle elle avait pu remarquer la ressemblance extraordinaire que le hasard avait mise entre elle et la défunte lady. Il était improbable au plus haut point qu'elle réussît une seconde fois à s'échapper de l'hospice; mais il se pouvait qu'elle trouvât le moyen d'assiéger de ses lettres les parents de lady Glyde; et, dans cette hypothèse, M. Fairhe, prévenu d'avance, saurait comment les recevoir.
Le « post-scriptum », rédigé en ces termes, fut montré à miss Halcombe dès son arrivée à Limmeridge. On la mit aussi en possession des vêtements que lady Glyde avait portés et du surplus des effets qui, en même temps qu'elle, étaient arrivés chez sa tante. Madame Fosco les avait soigneusement recueillis et envoyés dans le Cumberland.
Telle était la situation des affaires, lorsque, dans la première moitié de septembre, miss Halcombe revint r Limmeridge.
Peu de temps après, une rechute la confina chez elle, ses forces physiques, déjà fort diminuées, ne pouvanc tenir contre raffliction .qui la torturait. Lorsqu'elle se rétablit, au bout d'un mois environ, ses soupçons subsistaient encore, inébranlables. Dans l'intervalle, elle n'avait pas entendu parler de sir Percival Glyde; en revanche,
elle avait reçu de madame Fosco plusieurs lettres, où celle-ci s'enquérait, dans les termes les plus affectueux, au nom du comte et au sien propre, de l'état de miss Ilaîcombe. Au lieu de répondre à ces missives, miss Halcombe s'arrangea pour faire surveiller secrètement la maison de Saint-John's Wood, et les démarches de ceux qui habitaient cette maison.
On ne découvrit rien d'équivoque. D'autres investigations, également secrètes, qui furent ensuite organisées nutour de mistress Rubelle, eurent le même résultat. Cette lemme était arrivée à Londres, environ six mois auparavant, avec son mari. Il venait de Lyon, et avait pris à bail une maison, dans le voisinage de Leicester-Square, pour la meubler et y loger quelques-uns des étrangers que l'on comptait voir arriver en grand nombre dans la capitale anglaise , à l'occasion de l'Exhibition annoncée pour 1851. Rien de défavorable au mari ou à la femme n'était connu dans le voisinage. Ils passaient pour des gens paisibles, et jusqu'alors avaient payé régulièrement tous leurs fournisseurs. On termina par des recherches relatives à sir Percival Glyde. Il était établi à Paris, et y menait une vie tranquille, dans un petit cercle d'amis, tant Anglais que Français.
Déçue de tous côtés, mais encore incapable d'en rester là, miss Halcombe résolut ensuite de visiter l'hospice dans lequel, en ce moment, elle croyait Anne Gatherick confinée pour la seconde fois. Celte femme, jadis, lui avait inspiré une vive curiosité; et maintenant il existait un double intérêt, d'abord à s'assurer s'il était vrai qu'Anne Catherick essayât de se faire passer pour lady Glyde; ef en second lieu (en supposant que cela fût vrai) à découvrir quels pouvaient être les motifs réels de cette pauvre fille pour essayer une pareille fraude.
Bien que la lettre du comte Fosco à M. Fairlie ne renfermât point l'adresse de l'hospice , cette importante omission ne créait aucun obstacle à miss Halcombe. En effet, lorsque M. Hartright avait, à Limmeridge, retrouvé Anne Catherick, celle-ci l'avait informé de l'endroit où était situé cet établissement; et miss Halcombe en avait
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pris noie dans son « Journal », en même temps que des autres détails de l'entrevue, exactement tels qu'elle avait pu les recueillir de la bouche de M. Ilartright.
En conséquence, elle n'eut qu'à consulter ce document, où elle retrouva l'adresse en question ; puis, s'étant munie de l'épître du comte à M. Fairlie, comme d'une lettre de créance qui pouvait lui être utile^ elle partit seule pour l'hospice, dans la journée du 14 octobre.
Elle passa à Londres la nuit suivante. Son intention avait été de coucher dans la maison qu'habitait l'ancienne gouvernante de lady Glyde; mais l'agitation qu'éprouva mistress Vesey en revoyant la plus proche el la plus intime amie de sa défunte élève prit des proportions telles, que miss Halcombe mit un certain scrupule à lui infliger sa présence; elle alla donc s'établir dans une maison meublée du voisinage, au propriétaire de laquelle la recommanda expressément la sœur mariée de mistress Vesey. Le jour suivant, elle se rendit à l'hospice, situé non loin de Londres et au nord de la métropole.
Le directeur de l'étabhssement la reçut sans aucun délai.
Tout d'abord, il semblait Tort éloigné de la laisser communiquer avec la malade dont il avait charge. Mais quand elle lui montra le « post-scriplum » de la lettre du comte Fosco, — quand elle lui eut rappelé qu'elle était cette même « miss Halcombe » dont il y était question-; de plus, proche parente de feu lady Glyde, et par conséquent portant un intérêt bien naturel, motivé par des raisor\s de famille, à s'assurer en quoi consistaient les aberrations d'Anne Catherick par rapport à sa défunte sœur, — le propriétaire de l'Asile modifia quelque peu sa première attitude, et finit par retirer ses objections. Il comprenait probablement qu'un refus obstiné, dans de telles circonstances, non-seulement serait un acte discourtois en lui-même, mais impliquerait, en outre, qu'il se passait chez lui des choses de nature à ne pas supporter le contrôle des honnêtes gens du dehors.
L'impression particulière de miss Halcombe fut que le propriétaire de l'hospice n'avait pas été mis au courant
(Je leur « secret » par sir Percival et par le comte. Ceci semblait établi du moment où il l'autorisait à visiter la malade; et une autre preuve, non moins certaine, était la facilité avec laquelle il se laissait aller à des aveux qu'un complice ne se serait jamais permis.
Par exemple, dans le cours de la conversation préliminaire qui eut lieu entre eux^ il informa miss Halcombe qu'Anne Cath'erick lui avait été ramenée, avec l'ordre ri'incarcération et les certificats nécessaires, par le comte Fosco, le 27 du mois de juillet : à celte occasion, le comte avait aussi produit une lettre renfermant les explications et les instructions de sir Percival Glyde. En recevant à nouveau son ancienne cliente, le propriétaire de l'hospice ne faisait aucune difficulté de reconnaître qu'il avait remarqué dans sa personne d'assez curieux changements. Pareilles altérations, sans nul doute, avaient leurs précédents; et il les avait vues se produire chez d'autres personnes affligées de maladies mentales. Les êtres privés J de raison étaient fréquemment, à telle ou telle époque, très-différents de ce qu'ils avaient été à telle ou telie autre, aussi bien comme aspect et comme dehors que comme dispositions intérieures; et leur élat, en effet, soit que la folie tendit à se confirmer, soit au contraire qu'elle s'atténuât , devait nécessairement contribuer à produire, dans l'apparence extérieure, ^es altérations correspondantes. Il leur faisait une large part; il tenait compte, également, de cette modification essentielle survenue dans les chimères dont se repaissait Anne Catherick, modification qui devait réagir, sans doute, sur son attitude et l'expression de sa physionomie. Néanmoins, il se trouvait encore embarrassé, de temps en temps, par certaines différences qu'il remarquait entre la malade qui s'était évadée de chez lui et cette même malade depui? qu'on la lui avait ramenée. Par leur minutie même, ces différences échappaient à la description. Il ne saurait constater, naturellement, aucun changement essentiel ni dans sa taille, ni dans ses formes, ni dans son teint, pas plus que dans la nuance de sa chevelure et de -ses yeux, ou dans le galbe de son visage. Le changement survenu
consistait en quelque chose dont il avait conscience plutôt qu'il ne le voyait. En somme, ce cas particulier avai^ offert, dès le début, un caractère énigmatique, et le problème nouveau n'était qu'un embarras ajouté à beaucoup d'autres.
On exagérerait en disant que cette conversation eu', pour résultat de préparer, même en partie, l'esprit de miss Halcombe à ce qu'\ allait survenir. Cependant, un très-sérieux effet se trouva par là produit sur elle. Elle se sentait si complètement énervée par tant d'ambiguïtés mystérieuses, qu'elle fut quelque temps à se remettre assez pour pouvoir accompagner le directeur de l'hospice jusqu'à celte portion des bàiimenls où étaient confinées les malades.
Informations prises, il se trouva que la prétendue Anne Catherick prenait- en ce moment quelque exercice dans les terrains clos dépendants de l'établissement. L'une des gardiennes s'offrit à y conduire miss Halcombe, le propriétaire de l'hospice se voyant retenu, pour quelques minutes, par un incident qui réclamait son intervention, ets'engageant du reste à rejoindre bientôt, dans l'enclos, la visiteuse dont il s'était constitué le « cicérone ».
La gardienne en question mena miss Halcombe dans une partie assez reculée du domaine, lequel était distribué avec un certain goût; et après avoir regardé de côté et d'autre, elle finit par tourner dans une allée de gazon percée entre deux taillis. Environ à mi-chemin de cette pente verte, deux femmes approchaient lentement. La gardienne les désigna de la main, et dit : — Voici Anne Catherick, madame, avec la personne spécialement chargée d'elle. Cette personne répondra aux questions que vous voudrez bien ^lui faire... Et là-dessus, la gardienne partit, rappelée par les devoirs que la régie de la maison lui imposait.
Miss Halcombe avançait de son côté, les femmes avançaient du leur. Quand elles ne furent plus séparées que par une douzaine de pas, l'une des deux femmes s'arrêta un inslanl, dévorant du regard la dame étrangère, puis elle échappa brusquement à rétrcintc de la gardienne
qui la tenait par le bras, et, l'instant d'après, se jeta sur la poitrine de miss Halcombe. A ce moment-là même, miss Halcombe reconnut sa sœur; elle reconnut la mortevivante !
Fort heureusement pour le succès des mesures adoptées plus tard, la gardienne seule assistait à cette rencontre. C'était une femme jeune encore; elle se trouva si émue, qu'au premier moment il lui fut impossible d'intervenir. Lorsqu'elle redevint disponible, tous ses services furent requis par l'état de miss Halcombe, que l'ébranlement de cette découverte imprévue avait, un instant, trouvée trop faible, et qui avait perdu connaissance. Cependant, après quelques minutes passées à l'air frais qui courait sous les arbres, son courage, son énergie naturelle lui vinrent en aide, et son empire sur elle-même lui fut assez rendu pour qu'elle pût comprendre à quel point sa présence d'esprit était nécessaire au salut de sa malheureuse sœur.
Elle obtint d'abord la permission de causer seule avec la malade, moyennant que la gardienne ne les perdrait de vue ni l'une ni l'autre. Ce n'était pas le moment des éclaircissements et des questions; — miss Halcombe devait, avant tout, tâcher de faire comprendre à sa ?œur la nécessité de se modérer, de se contenir, et lui garantir à ce prix un secours prochain, une déUvrance immédiate. La perspective d'une évasion à obtenir, en suivant les conseils de sa sœur, suffit pour apaiser lady Glyde et ui rendre intelligible ce qu'on espérait d'elle. Miss Halcombe revint ensuite vers la gardienne, entre les mains de qui elle versa sur-le-champ tout l'or qu'elle avait dans ses poches (trois « sovereigns »), en lui demandant où et quand elle pourrait lui parler sans témoins.
Cetlc femme, tout d'abord, se montra surprise et méfiante. Mais quand miss Halcombe l'eut assurée qu'il ne s'agissait que de quelques questions à lui faire, à tête reposée et non dans un moment d'agitation coniine celuici, et que, du reste, on ne songeait à lui rien demander de contraire à son devoir, elle consentit à garder l'argent et assigna — pour la prochaine entrevue — la journée
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du lendemain, sur les trois heures de l'après-midi. Elle pourrait alors, après le diner des malades, se dérober pendant une demi-heure, et viendrait trouver la daine, dans un endroit assez retiré, à l'extérieur du grand mur qui abritait au nord l'enclos de l'hospice. Miss Halcombe eut à peine le temps d'accepter le rendez-vous, et de promettre tout bas à sa sœur des nouvelles pour le lendemain, avant que le propriétaire de l'hospice vînt Jos rejoindre. Il remarqua l'agitation de sa visiteuse, que miss Halcombe rejeta sur l'émotion produite en elle, à première vue, par l'aspect d'Anne Calherick. Elle prit ensuite congé, aussitôt que possible, — ■ c'est-à-dire aussitôt qu'elle se sentit le courage de s'arracher à la présence de sa malheureuse sœur.
Il ne fallut pas beaucoup de réflexions, — quand la faculté de réfléchir lui fut revenue,— pour la convaincre que toute tentative afin d'étabhr l'identité de lady Glyde et d'obtenir sa délivrance par des moyens légaux devait entraîner, même en cas de succès, un délai qui pouvait être fatal à la raison de sa sœur, déjà fort ébranlée par les horreurs de la situation qu'une horrible trahison lui avait faite. Quand miss Halcombe revint à Londres, elle était déjà décidée à pratiquer, avec la gardienne, l'évasion secrète de lady Glyde.
Elle alla trouver immédiatement son agent de change, et réalisa tout son petit avoir, placé dans les fonds publics; c'est tout au plus s'il montait à sept cents livres sterling ^ Résolue, s'il le fallait, à donner en échange de la liberté de sa sœur le dernier « farthing » qu'elle eût au monde, elle repartit le lendemain, portant sur elle en billets de banque la somme entière, pour ce rendezvous qu'elle avait à l'extérieur des murs de l'hospice.
La gardienne s'y trouva. Miss Halcombe n'en vint à traiter le sujet qui l'amenait qu'avec toutes sortes de précautions, et après cent questions préliminaires. Elle apprit ainsi, entre autres détails, que la gardienne au-
PiîL-huit mille ùaacs environ.
trefois chargée de veiller sur la véritable Anne Catherick avait été regardée comme responsable de l'évasion de telte malade (bien qu'elle n'eût encouru à ce sujet aucun l:>lâme), et qu'elle en avait été punie par la perte de s? place. La même pénalité serait encourue, ajoutait-on, par la personne qui donnait ces détails, si celle qu'on croyait être Anne Catherick venait à s'évader encore; or^ dans ce cas particulier, la gardienne était spécialement intéressée à conserver son emploi. Un mariage était convenu pour elle. Les deux futiîfs attendaient, pour en finir, d'avoir pu réaliser en commun deux ou trois cents hvres sterling d'économies, nécessaires aux débuts d'un petit commerce qu'ils voulaient monter ensemble. Le salaire de la gardienne était élevé; en mettant sou sur sou les épargnes qu'elle pouvait faire, sa part de communauté devait se réaliser au bout de deux ans.
Ce fut de là que partit miss Halcombe. Elle fit savoir à la gardienne que la prétendue Anne Catherick lui tenait de près par les liens du sang; que son emprisonnement a l'hospice était le résultat d'une méprise fatale; qu'en se prêtant à les rendre l'une à l'autre, la gardienne ferait une bonne action, une œuvre chrétienne. Et alors, avant qu'elle eût eu le temps de soulever la moindre objection, miss Halcombe, tirant de son portefeuille quatre billets de cent livres chacun, les offrit à cette femme comme compensation des risques qu'elle avait à courir, et de sa place si cette place venait à lui être enlevée.
La gardienne hésita, mais par pur élonnement; elle ne croyait pas à la proposition. Miss Halcombe insista forlemenj; pour la convaincre.
— Vous ferez une bonne action, répétait-elle. Vous viendrez en aide à la femme la plus injustement traitée et la plus malheureuse qui soit au monde. Pour récompense, votre dot est faite. Amenez-moi ici, saine et sauve, ]a personne en question; et avant de réclamer aucun droit sur elle, j'aurai fait passer ces billets de banque dans vos mains.
— Me donnerez- vous, demanda la femme, une lettre ou ces mots-là mêmes seront écrits, et que je pourrai
inonlicr à mon finncc quand il me demandera comment /ai gagné rargent?
— J'apporterai avec moi celle lettre, écrite et signée 6'avancc, répondit miss Ilalcombe.
— Alors j'en courrai les risques, dit la gardienne.
— Et quand?
— Pas plus tard que demain...
Il fut rapidement convenu enlre elles que miss Halcombe reviendrait le lendemain matin, de bonne heure, et qu'elle se tiendrait hors de vue, sous les arbres, — ayant toujours soin, cependant, de rester le plus près possible de cet endroit retiré qu'abritait le mur du nord. La gardienne ne pouvait pas dire d'avance à quelle heure au juste on devait s'attendre à l'y voir arriver, la prudence exigeant qu'elle-même guettât l'occasion et se laissât guider par les circonstances. Elles se quittèrent, après s'être ainsi entendues.
Avant dix heures, le matin suivant, miss Halcombe était à son postie avec la lettre et les billets de banque qu'elle s'était engagée à remettre. Elle attendit plus d'une heure et demie. Ce temps expiré, la gardienne tourna, d'un pas rapide, l'angle du mur, amenant par le bras lady Glyde. Miss Halcombe, à l'instant même où elles se rejoignirent, lui glissa dans la main les billets de banque et la lettre; — les deux sœurs étaient désormais réunies.
La gardienne, par une mesure de prévoyance très-bien entendue, avait fait revêtir à lady Glyde un châle, un voile, un chapeau pris dans sa propre garde-robe. Miss Halcombe ne la .retint que le temps nécessaire pour lui suggérer un moyen de détourner les poursuites, et de leur donner une fausse direction lorsque l'évasion viendrait à être découverte par les gens de Thospice. Celte femme devait rentrer dans l'établissement; r.aconter, de manière à être entendue par les gardiennes , qu'Anne Catherick^'était informée tout récemment de la distance entre Londres et le Hampshire; puis elle attendrait au dernier moment , et alors , quand la découverte serait inévitable, elle donnerait elle-même l'alarme sur la disparition de sa malade. Les prétendues questions sur le
Haiiipshire, communiquées au propriétaire de l'établis» sèment, le conduiraient à penser que, sous l'influence de cette illusion qui la faisait s'entêler à se donner pour lady Glyde, la iïigitive avait dû retourner vers Blackwater- Park; les premières poursuites seraient alors dirigées de ce côté.
La gardienne consentit d'autant plus volontiers à suivre ce mot d'ordre, qu'il lui offrait la chance de n'encourir, en restant à l'hospice, aucun châtiment plus grave que la perte de sa place, et de conserver, à tout le moins, un semblant d'innocence. Elle rentra immédiatement dans la maison, et miss Halcombe se hâta de ramener sa sœur à Londres. Dans l'après-midi du même jour, elles prirent le train de Carliste, et, sans aucun obstacle, sans aucun accident, arrivèrent , le soir, à Limmeridge.
Pendant la dernière moitié de leur voyage, elles se trouvèrent seules dans le wagon, et miss Halcombe fut alors à même de rassembler tous ceux des souvenirs du passé que fut en état d'évoquer la mémoire troublée, affaiblie , de sa pauvre sœur. L'effrayante histoire du complot tramé contre elle, que miss Halcombe obtint ainsi, lui fut donnée par fragments incohérents en euxmêmes, et enlre lesquels existaient d'immenses lacunes. Si imparfaite que fût cette révélation, il nous faut pourtant l'enregistrer ici avant de clore cette narration explicative par les événements qui, le lendemain, se passèrent à Limmeridge.
A partir du moment où elle avait quitté Blackwater* Park, le premier souvenir de lady Glyde était celui dd son arrivée à Londres et à la gare du a South-Western- Railway. » Elle avait négligé de prendre d'avance, pai écrit, la date du jour où elle se mettait en route. Il fallait donc renoncer à toute espérance de fixer cette date importante, soit par son témoignage, soit par celui de mistress Michelson.
A l'arrivée du train au bord du quai, lady Glyde trouva le comte Fosco qui l'attendait. Il parut à la portière du wagon en même temps que l'homme d'équipe qui se
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présentait pour l'ouvrir. Le train était plus nombreux qu'à l'ordinaire, et un grand désordre s'établit dans la distribution dos bagages. Un individu, que le comle Fosco avait amené avec lui, se procura pourtant les caisses de lady Glyde, lesquelles étaient marquées à son nom. Elle partit seule, avec le comte, dans une voiture ([uelconque à laquelle, en ce moment, elle n'avait pas pris garde.
La première question ,r- ^^t, en quittant la gare,
fut pour s'informer de miss llalcombe. Le comte lui apprit qu'elle n'était pas encore partie pour le Cumberland; il avait, en y réfléchissant, regardé comme une imprudence de lui faire faire un si long voyage sans qu'elle eût pris, au préalable, quelques jours de repos.
Lady Glyde s'enquit ensuite si sa sœur était chez le comte. Elle ne se rappelait pas au juste la réponse faite à cette question; une seule impression distincte lui en. était restée; c'est que le comte lui avait déclaré qu'il l'emmenait voir miss Halcombe. Lady Glyde connaissait Londres tellement peu, qu'elle ne pouvait alors se rendre compte des rues par lesquelles ils passaient. Pourtant ils ne quittèrent jamais les voies publiques, et ne traversèrent ni parcs, ni endroits plantés. Lorsque la voiture s'arrêta, ce lut dans une petite rue, derrière un « square » ; — un a square » où il y avait des magasins, des édifices publics et beaucoup de monde. D'après ces indicafions (données par lady Glyde avec toute certitude), il parait bien évident que le comte Fosco ne l'avait point conduite à la résidence qu'il occupait dans Saint-John's Wood.
Ils entrèrent dans une maison, et montèrent dans une chambre du fond, située au premier ou au second étage. Les bagages avaient été soigneusement apportés. Une servante avait ouvert la porte; un homme, ayant. une barbe noire et une physionomie étrangère, s'était trouvé dans le vestibule, et leur avait très-poliment indiqué par où ils devaient monter. Répondant aux questions de lady Glyde, le comle l'assura que miss Halcombe était dans h maison, et qu'on allait immédiatement l'avertir de l'arrivée de sa sœur. L'étranger et lui sortirent alors; ladf
Glyde resta seule dans la chambre. Cette pièce, assez pauvrement meublée, paraissait servir de salon, et donnait sur les derrières de quelques maisons.
Un grand calme régnait en cet endroit : on n'entendait sur les escaliers ni monter ni descendre; un seul bruit arrivait aux oreilles de lady Glyde, celui de quelques voix d'hommes, sourdes et basses, qui lui semblaient parler au-dessous d'elle. Elle n'était pas seule depuis bien longtemps, lorsque revint le comte, expliquant que miss Halcombe reposait pour le moment et ne pouvait être réveillée avant un certain délai. En même temps que le comte, était entré dans la chambre un gentleman (un Anglais), qu'il avait demandé la permission de présenter à lady Glyde, comme un ami à lui.
Après cette présentation extraordinaire, j^ dans le cours de laquelle, autant que lady Glyde pouvait s'en souvenir, aucun nom n'avait été mentionné, — elle demeura seule avec l'étranger. Il se montra d'une politesse parfaite, mais l'étonna pourtant et la troubla par quelques questions bizarres, qu'il lui adressa sur elle-même, et parle regard qu'il attachait sur elle, tout en lui posant ces questions. Après être resté auprès d'elle durant peu d'instants, il sortit à son tour, et, après une ou deux minutes, un second inconnu, — Anglais lui aussi, — se présenta devant lady Glyde. Celui-ci se donnait comme un autre ami du comte Fosco; comme l'autre, il la regardait d'une façon étrange ; comme l'autre, il lui adressa des questions qu'elle ne s'expliquait pas, ne l'interpellant d'ailleurs jamais par son nom; comme l'autre, enfin, il se retira au bout de peu d'instants. En ce moment elle commençait à ressentir de telles craintes, pour son propre compte et pour celui de sa sœur, qu'elle songeait à se hasarder dans les escaliers pour aller en bas demander protection et assistance à la seule femme qu'elle eût encore vue dans la maison, — la servante qui lui avait ouvert la porte.
Comme elle se levait de son fauteuil, le comte rentra dans !a chambre.
Dès qu'il parut, elle lui demanda avec inquiétude
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combien il devait encore s'écouler de lemps avant qu'cUo pût voir sa sœur. Tout d'abord, il ne lui fit qu'une rc* ponse évasive; mais, comme elle le pressait, il reconnut, avec une répugnance apparente, que miss Ilalcombo n'était pas à beaucoup près aussi bien portante que sa sœur avait pu le croire jusqu'alors. L'accent et l'attitude du comlo, tandis qu'il répondait en ces termes, alarmèrent si fort lady Glyde, ou pour mieux dire accrurent à ce point le malaise pénible occasionné en elle par la, présence énigmatique des deux inconnus, qu'une laiblesse soudaine s'empara d'elle, et qu'il lui fallut demander mi verre d'eau. Le comte, courant à la porte, commanda de l'eau et un flacon de sels. Le tout fut apporté par l'étranger à la longue barbe. L'eau, dont lady Glyde essaya de boire, avait un goût si étrange que sa faiblesse s'en trouva plus aggravée; et, saisissant en toute hâte le flacon de sels dans la main du comte Fosco, elle le voulut respirer. A l'instant même, un étourdissement la prit. Le comte retint le flacon qu'elle allait laisser tomber, et la dernière impression un peu nette dont elle eut con« science, c'est qu'il avait replacé, maintenu ce flacon sous ses narines.
A partir de là, on n'obtenait plus d'elle que des ressouvenances confuses, s'oflVant par lambeaux, et difficiles à concilier avec une probabilité tant soit peu raisonnable.
Ses propres impressions étaient, qu'un peu plus tai'd, dans la soirée, elle avait repris connaissance ; et qu'après cela (donnant suite aux arrangements projetés à Blackwater-Park), elle était allée chez mistress Vesey; qu'elle y avait pris le thé; qu'elle y avait passé la nuit. Du reste, il lui était impossible de dire à quelle heure, comment, en quelle compagnie elle avait quitté la maison où le comte Fosco l'avait conduite. Mais elle n'en persista pas' moins a déclarer qu'elle était allée chez mistress Vesey, et — circonstance plus extraordinaire encore, —j qu'elle avait été servie, déshabillée, mise au lit par mistress' Rubelle ! Elle ne se souvenait ni de ce qu'avait été la conversation chez mistress Vesey, ni si elle y avait vu personne autre que cette dame, ni des circonstance^ par
suilo desquelles mistress liubelle" s'était trouvée là, tout à point pour lui servir de femme de chambre.
Le souvenir, gardé par elle, de ce qui lui était arrivé le lendemain matin, plus vague encore et plus décousu, n'oUVait aucune espèce de consistance.
Elle avait comme une idée confuse d'être sortie en voiture (sans pouvoir dire à quelle heure) avec le comte Fosco, et, de rechef, avec mistress Rubelle en guise de suivante. Mais elle ne pouvait dire ni quand ni pourquoi elle avait quitté mistress Vesey; elle ne savait pas davantage dans quelle direction la voiture avait marché, ni où elle l'avait descendue, ni si le comte et mistress' Rubelle étaient restés avec elle, pendant tout la durée du voyage. A cet endroit, son triste récit subissait une lacune absolue. Elle n'avait plus à communiquer aucune impression, même des plus légères; elle ne s'était pas rendu compte s'il s'était passé alors un ou plusieurs jours avant, qu'elle revint brusquement à elle, dans un endroit inconnu, où elle se retrouva entourée de femmes qu'elle voyait toutes pour la première fois de sa vie.
C'était l'hospice. Là, pour la première fois, elle s'entendit donner le nom d'Anne Gatherick; et là, — dernière circonstance à noter dans l'histoire de cet odieux complot, — elle put s'assurer, de ses propres yeux, qu'elle portait les vêtements d'Anne Gatherick. En l'installant dans sa cellule, dès le premier soir passé à l'hospice, la gardienne, à mesure qu'elle la déshabillait, lui avait montré sur chaque pièce de son costume, l'une après l'autre, la marque qui y était inscrite; et, sans so fâcher autrement, sans aucune aigreur : — Voyez vousmême, lui avait dit celte femme, voyez votre nom sur vos vêtements, et ne venez pas ensuite nous répéter sans cesse que vous êteslady Glyde ! Elle est morte et enterrée; vous êtes vivante, et vous vous portez bien. Voyez plutôt les objets dont vous êtes habillée ; voilà votre nom écrit dessus, tout au long, en bonne encre à marquer, et vous le retrouverez, ce nom, sur tous vos anciei\s effets que nousavons gardés à l'établissement. — « AnneCalherick »,
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lisible commede l'imprime !... Et le nom y était, en elTet, quand miss Halcombe examina le linge de sa sœur, le soir de leur arrivée à Limmeridge-IIouse.
Voilà les seuls souvenirs, — tous plus ou moins incertains, quelques-uns même conlradicloircs, — qu'on pût obtenir de ladyGlyde, en l'interrogeant avec som, pendant le voyage du Cumbcrland, — miss Halcombe se gardant bien d'insister sur les questions relatives à ce qui s'était passé pendant le séjour à l'hospice ; il était clair, en elTet, que l'intelligence de sa sœur n'était pas en état de supporter l'épreuve d'un fréquent retour sur ce temps désastreux. On savait, par l'aveu tout volontaire du direclcur de la maison d'aliénés, qu'elle y avait été reçue le 27 juillet. De celle date au 15 oclobrc (le jour de sa délivrance), elle était restée soumise au régime de la force; son identité avec Anne GaLherick avait été ^systématiquement affirmée; et, du premier au dernier jour, on lui avait contesté, dans la pratique, l'intégrité de sa raison.
Dos facultés moins délicatement équilibrées que les siennes, des constitutions moins frêles que la, sienne, auraient été atteintes par une épreuve de cet ordre. Nul homme ne l'aurait subie, sans en être plus ou moins changé.
Arrivée à Limmeridge un peu avant la soirée du 15 miss Halcombe, sagement inspirée, résolut de ne riea faire pour arriver à constater l'identité de lady Glyde, avant la journée du lendemain. Le matin du 16, en effet, avant toute autre démarche, elle se rendit dans Tappartcmenl de M. Fairlie; et, avec toutes les précautions oratoires, tous les préliminaires dont elle s'avisa , lui dit, dons les termes les plus clairs, ce qui était arrivé. Dès que sa première surprise et sa première alarme furent calmées, le cher homme déclara, tout en colère, que miss Halcombe s'était laissé duper par Anne Catherick. Il lui rappela la lettre du comte Fosco, et ce qu'elle lui avait dit à lui-môme de la ressemblance personnelle constatée entre Anne et sa défunte nièce; en même temps
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il refusa positivement de soufCrir en sa présence, ne lïït-ce qu'une minute, une misérable Colle qui n'avait pu, sans insulte et sans outrage pour le maître de la maison, être admise chez lui.
Miss Halcombe quitta son oncle, et, laissant évaporer d'abord la première chaleur de son indignation^ résolut ensuite qiie, toute réflexion faite, avant de fermer ses portes à sa nièce comme à une étrangère, M. Fairlie la verrait, et cela dans un pur intérêt d'humanité; en conséquence, sans le moindre avertissement préalable, elle lui conduisit lady Glyde. Le valet de chambre avait été chargé de garder la porte, pour les empêcher d'entrer* mais miss Halcombe le contraignit à lui livrer passage, et tenant sa sœur par la main, lui fraya la route jusqu'en présence de M. Fairlie.
La scène qui suivit, encore qu'elle durât à peine quelques minutes, fut trop pénible pour être racontée ici; miss Halcombe elle-même se refusait à y faire allusion. H suffira de dire que M. Fairlie, dans les termes les plus positifs, déclara ne pas reconnaître la personne amenée dans sa chambre; ni dans sa figure, ni dans ses manières, il ne trouvait de quoi le faire douter, un moment, que sa nièce ne reposât bien réellement dans le cimetière de Limmeridge ; et enfin, il réclamerait la protection des , lois, si, avant la fin du jour, on n'avait éloigné, de chez lui, la personne qu'il n'y voulait pas recevoir.
En faisant la part la plus large à l'égoïsme, l'indolence, l'insensibiUté habituelle de M. Fairlie, il reste manifestement impossible de lui attribuer l'infamie qui eût consisté à reconnaître au fond du cœur et à désavouer ouvertement la fille unique de son frère. Miss Halcombe, avec autant de générosité que d'esprit, avait su reconnaître à quel point l'influence du préjugé, jointe à celle de la terreur, avait pu troubler les perceptions de M. Fairlie : c'est ainsi qu'elle s'expliquait sa conduite. Mais quand elle mit les domestiques à l'épreuve, et découvrit qu'eux aussi, sans exception, restaient dans le doute, — pour ne rien dire de pis, — sur le point de savoir si la dame qu'on leur représentait était ou leur jeune maîtresse, ou
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bien cette Anne Calherick,dont l'étonnante ressemblance avec elle leur avait tant de fois été signalée, il fallut bien en conclure, avec désespoir, que le changement produit dans la physionomie et l'aspect général de lady Glyde, par suite de son emprisonnement à l'hospice, était beaucoup plus sérieux que miss Ilalcombe ne l'avait suppose d'abord. Le vil mensonge qui avait affirmé son trépas ne pouvait pas même être constaté dans ce château, où. elle était née, par ces gens avec lesquels elle avait passé sa vie.
Dans une situation moins pressante, il n'eût pas fallu désespérer, même alors.
Ainsi, par exemple, la femme, de chambre, Fanny, qui se trouvait alors absente de Limmeridge, devait y rentrer sous deux jours, et il y avait toute chance d'obtenir qu'elle reconnût sa maîtresse, vu qu'elle avait toujours été en plus constante communication avec elle et lui était plus intimement attachée que les autres domestiques: c'était là un bon point de départ. On aurait pu, d'un autre côté, garder secrètement lady Glyde, soit dans le château, soit dans le village, et attendre ainsi que sa santé fût un peu remise, sa raison un peu raffermie. Une fois que sa mémoire, fonctionnant avec plus de sûreté, pourrait inspirer quelque confiance, elle lui fournirait naturellement, sur les personnes autrefois connues et les événements du passé, des détails trop précis et trop minutieux pour qu'on pût les attendre de l'imposteur le plus habile; le fait de son identité, que son apparence extérieure n'avait point suffi à établir, pouvait ainsi se prouver ultérieurement, moyennant le bénéfice du temps, par le témoignage bien autrement certain de son propre langage.
Mais les circonstances, dans lesquelles elle avait recouvré sa hberté rendaient, simplement impraticable tout recours à de pareils moyens. Les poursuites parties de l'hospice, et détournées, pour quelque temps seulement, vers le Hampshire, devaient ensuite, infailliblement, prendre la direction du Cumberland. Les personnes dépêchées sur les traces de la fugitive pouvaient, en quel-
ques heures, se trouver rendues à Limmeridge-House; et dans l'état d'esprit où se trouvait actuellement M. Fairlie, nul doute qu'elles ne dussent compter sur l'appui de son influence et de son autorité locales. La plus vulgaire attention, accordées la sécurité deladvGlyde, contraignait donc miss Halcombe à déserter la lutte entreprise, pour lui faire rendre justice, et à l'emmener immédiatement loin de ces lieux, devenus spécialement périlleux pour elle, ceux-là mêmes où elle était née, où elle avait toujours résidé.
Revenir immédiatement àLondres fut le premier moyen de salut, et aussi le meilleur, qui s'offrit à elle. Dans la grande cité, toutes traces de leur existence devaient s'effacer et se perdre plus promptement, plus sûrement que partout ailleurs. Point de préparatifs à faire, nuls adieux, nulles paroles de cœur à échanger. Dans l'après-midi de ce déplorable 16 octobre, miss Halcombe excita sa sœur à un dernier effort de courage, et, sans qu'une âme vivante se trouvât là pour leur adresser, au départ, un vœu favorable, toutes deux, seules, se lancèrent à travers le monde, et pour jamais dirent adieu à ce séjour qu'elles avaient tant aimé.
Elles avaient déjà passé la colline, au pied de laquelle était le cimetière, lorsque lady Glyde voulut absolument revenir sur ses pas, pour jeter un dernier regard sur le tombeau de sa mère. Miss Halcombe essaya de l'en détourner; mais, cette fois, contre son ordinaire, elle échoua complètement. Rien ne put ébranler Laura. Dans ses yeux ternis brilla une flamme soudaine, perçant le voile dont ils étaient couverts; ses doigts amaigris pressaient, d'une étreinte, à chaque instant plus nerveuse, le bras ami sur lequel, naguère, ils étaient nonchalamment posés... Je crois, et du fond du cœur, que la main de Dieu, à ce moment, les forçait à rebrousser chemin, et que, pour se manifester à elles, il avait choisi, à dessein, la plus innocente, la plus affligée de ses créatures.
Elles retournèrent au champ de repos, et, par cet acte, en apparence si indifférent , scellèrent l'avenir de no? trois exitsences.
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Telle était l'histoire du passé; — du moins était-ce là ce que nous en pouvions connaître alors.
Quand elle m'eut été révélée, deux conclusions bi(n netlesse présentèrent à mon esprit. En premier lieu, sanpéiiétrcr tous les ressorts qu'on avait fait jouer, je voyais en quoi le complot avait consisté; les chances guettées avec soin, les circonstances habilement exploitées pour assurer l'impunité à un crime aussi audacieux que complitjué. Les détails s'enveloppaient encore à mes yeux d'un profond mystère, mais je devinais, à n'en pas douter, le honteux abus qu'on avait fait de la ressemblance entre la Femme enbIancetLaurg.il était évident qu'Anne Catherick avait été amenée chez le comte Fosco, sous le nom de lady Glyde; évident encore que lady Glyde avait pris, à l'hospice, la place de la femme morte; substitution assez adroitement ménagée pour assurer au crime plusieurs complices tout à fait innocents : — le docteur Goodricke et les deux servantes, bien certainement; le directeur de l'hospice, suivant toutes probabilités.
La seconde conclusion dérivait nécessairement de la première. A nous trois, nous ne devions attendre aucune merci du comte Fosco et de sir Percival. La réussite du complot avait procuré à ces deux hommes un bénéfice net de trente mille livres sterling : — vingt mille pour l'un, directement; dix mille pour l'autre, par l'intermédiaire de sa femme. Ils avaient cet intérêt , mais bien d'autres encore, à préserver leur iniquité d'être mise au jour: ils ne négligeraient aucun moyen, ils ne reculeraient devant aucun sacrifice, ils ne se refuseraient à aucune trahison pour découvrir la retraite de Laura, et la sépares des seuls amis qu'elle eût au monde : ~ Marian Halcombe et moi-même.
Le sentiment de ce danger sérieux, — danger que char
que jour et chaque heure pouvaient rendre de plus en plus imminent, — fut l'influence unique qui me dirigea dans le choix de notre retraite. Je la préférai tout à fait à l'est de Londres, là où Ton trouve dans les rues le moins de ^ens oisifs, flânant et observant ce qui se passe autour l'eux. Je la préférai dans un quartier pauvre et popueux, — attendu que là oii les hommes et les femmes Jont nous serions entourés auraient à lutter plus énergiquement contre les nécessités de la vie, nous risquions d'autant moins qu'ils eussent' le temps ou prissent la peine de surveiller des étrangers tout à coup survenus au milieu d'eux. Tels étaient à mes yeux les grands avantages de cette élection de domicile; mais elle en avait un autre non moins essentiel. Nous pouvions vivre à peu dé frais avec le produit de mon travail quotidien; nous pouvions ainsi consacrer jusqu'à notre dernier farlhing à promouvoir le dessein, — le dessein légitime de redresser un tort infâme, — que j'avais en vue perpétuellement, sans jamais m'en laisser distraire.
Au bout d'une semaine, Marian Halcombe et moi nous avions réglé le cours de notre nouvelle existence.
Il n'y avait pas ^'autres locataires dans la maison, et nous pouvions entrer et sortir sans traverser la boutique du rez-de-chaussée. J'établis pour règle, du moins jusqu'à nouvel ordre, que ni Marian, ni Laura, ne feraient un pas hors de la maison sans que je fusse avec elles, et que, venant à m'absenter du logis, elles ne laisseraient entrer personne, sous quelque prétexte que ce fût, dans iCS pièces réservées à leur usage. Ceci arrangé, j'allai trouver un ancien ami, — un graveur sur bois, pourvu d'une nombreuse clientèle, — et je lui demandai de m'cmployer, —ajoutant que j'avais des raisons pour souhaiter de rester inconnu.
Il en conclut immédiatement que j'avais des dettes, — me témoigna sa sympathie dans les termes accoutumés, et me promit de faire tout ce qu'il pourrait pour me venir en aide. Je ne cherchai pas à reclilior ses fausses idées, et j'acceptai le travail qu'il avait à me donner. Il savait qu'il pouvait se fier à mon expérience et à mon zèle. •
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J'avais ce qu'il lui fallait avant tout, de l'application et de la facilité; aussi, bien que mon gain fût médiocre, il suffisait à nos besoins. Dès que je me sentis assuré de ceci, nous mîmes en commun, Marian et moi, tout ce que nous possédions. Il lui restait, de son avoir, deux à trois cents livres. sterling; j'en avais gardé à peu près autant sur le prix qui m'avait été payé pour ma clientèle de professeur de dessin, avant mon départ d'Angleterre. Réunies, nos ressources allaient à plus de quatre cents livres sterling ^. Je déposai ce petit capital dans une banque, où il devait rester exclusivement consacré aux dépenses de ces secrètes investigations que j'étais résolu à organiser, et à faire au besoin moi-même, si je ne trouvais personne pour m'assister. Nous calculâmes notre dépense hebdomadaire avec toute la rigueur possible, et nous ne touchions jamais à notre petit fonds, si ce n'est pour Laura ou dans ses intérêts.
L'ouvrage de la maison, qui aurait été fait par une domestique, si nous eussions osé introduire chez nous une personne étrangère, fut revendiqué dès le premier jour, revendiqué comme un droit, par Marian Halcombe. — Tout ce dont les mains d'une femme sont capables, disaitelle, matin ou soir, peu importe, les miennes le feront... Et pourtant, elles tremblaient, ces mains vers moi tendues. Ses bras amaigris , tandis qu'elle relevait les manches du grossier vêtement qu'elle avait endossé comme garantie de sécurité, racontaient la triste chronique du passé; mais dans ses yeux brillait encore l'inextinguible flamme de son courage tout viril. Je voyais de grosses larmes s'amasser dans ses yeux, et tomber ensuite lentement le long de ses joues, tandis qu'elle me regardait. Avec un retour de son ancienne énergie, elle les essuya brusquement, et je retrouvai dans son sourire un faible reflet de cette animation qui la distinguait jadis. — Ne mettez point mon courage en doute, Walter, disaitelle, s'excusant. .. C'est ma faiblesse qui pleure et non pas «moi ». Le travail domestique la domptera, si je
(1) Plus de dix. mille francs.
n'en puis venir à bout... Et, fidèle à sa parole, lorsque nous nous retrouvâmes, le soir, lorsqu'elle s'assit pour se reposer, elle avait remporté la victoire. Ses grands yeux noirs, qui exprimaient tant de fermeté, me lançaient encore quelques-uns de leurs éclairs d'autrefois : — Je ne suis pas encore tout à fait par terre, disait-elle; je suis digne qu'on se fie à moi pour ma part dans l'œuvre commune... Et, avant que je pusse répondre, elle ajouta sur un ton plus bas : — Je suis digne aussi d'avoir ma part dans les risques et les dangers de l'avenir ; ne l'oubliez pas, l'heure venue...
L'heure venue, je m'en souvins.
Dès les derniers jours d'octobre, notre existence quotidienne avait sa règle; et nous étions tous trois aussi complètement isolés que si la maison par nous habitée eût été une île déserte, et que le grand réseau de rues, les milliers de créatures semblables à nous dont nous étions entourés, eussent été les flots d'un océan sans limites. Je pouvais, maintenant, compter sur quelque répit pour me mettre à même de méditer le plan de ma campagne à venir, et les moyens de m'assurer, dès le début, les armes nécessaires à la lutte que j'allais entreprendre contre sir Percival et le comte.
J'avais écarté toute espérance de faire accepter, pour preuve de l'identité de Laura, soit mon témoignage personnel, soit celui de Marian. Alors même que nous l'eussions moins tendrement aimée, et si nous n'avions pas dû nous fier aux instincts de notre affection plus qu'à tout effort de logique , plus qu'à toute subtilité d'observation, son aspect seul eût suffi pour nous faire hésiter.
Les changements extérieurs, produits chez elle par les souffrances et les terreurs du passé, avaient accentué d'une manière effrayante, et de façon à nous laisser peu d'espoir, la fatale ressemblance qui existait entre elle et Anne Calherick. Dans mon récit du séjour que j'avais fait naguère à Limmeridge-House, j'ai noté, les ayant observées toutes deux, que cette ressemblance, si frappante qu'elle fût comme aspect géiiéral, offrait cependant d'im-
portantes lacunes, quand on en venait à une conriparaison minutieuse. Dans ce temps-là, les voyant ensemble et côte à côte, personne n'eût pu les prendre un seul instant l'une pour l'autre, ainsi que cela s'est vu (xôquemment pour des enfants jumeaux. Maintenant, je n'aurais pu m'exprimer de même à ce sujet. Les souffrances et les chagrins que je m'étais autrefois reproché d'associer a l'avenir de Laura Fairlie, même dans une de mes pensées éphémères, avait empreint sur sa jeune beauté leurs stygmates profanateurs; et la fatale ressemblance que je n'avais pu entrevoir sans un frémissement intérieur autrefois, et simplement par la pensée, était maintenant une ressemblance réelle et vivante, dont mes yeux mêmes m'affirmaient l'exactitude. Des personnes étrangères, de simples connaissances,— voire des amis qui ne l'auraient pas envisagée des mêmes yeux que nous, — si elle leur eût été montrée dès les premiers jours qui suivirent sa délivrance, auraient pu douter, et douter sans encourir le moindre blâme, que ce fût là cette même Laura Fairlie, jadis l'objet de leur admiration enthousiaste.
De plus, l'unique chance sur laquelle d'abord j'avais cru pouvoir compter, — celle qui consistait à évoquer chez elle le souvenir de personnes et de faits que nu^ imposteur ne pût connaître comme elle, — se trouvait, d'après notre récente et triste expérience, complètement annulée. Chaque petite précaution que Marian et moi prenions vis-à-vis d'elle, chaque petit remède que nous tentions pour fortifier, raffermir lentement ses facultés ébranlées et oblitérées, devenait une protestation nouvelle contre les dangers au-devant desquels nous irions, en forçant son esprit à se préoccuper d'un passé orageux et terrible.
Les seuls incidents du temps jadis que nous pussions nous hasarder à lui rappeler, étaient les menus détails domestiques de cet heureux temps passé à Limmeridge, alors que j'y étais allé pour lui donner des leçons de peinture. Le jour où je réveillai ce souvenir en lui montrant l'esquisse du kiosque-châlet qu'elle m'avait donnée le matin de nos adieux, et qui, depuis lors, ne m'avait
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jamais quitté, fut le point de départ d'une nouvelle ère d'espérance. Par degrés, et en usant de beaucoup de ménagements, nous lui rendîmes, en quelque sorte, l'aurore du souvenir de nos promenades d'autrefois, et ses pauvres yeux, d'où toute expression semblait bannie par la souffrance, fixèrent sur Marian et sur moi des regards où se lisait une sorte d'intérêt nouveau, un vague besoin de penser, flamme naissante qu'à partir de ce moment nous entretînmes avec un soin religieux. Je lui achetai une petite boîte à couleurs, et un album de tout point semblable à celui que j'avais vu dans ses mains le jour de notre première entrevue. Une fois encore, — une fois encore, ô joie! — durant ces heures que je pouvais disputer au travail, sous les ternes clartés du jour de Londres, dans une misérable chambre de Londres, je me retrouvai à côté d'elle, guidant ses pinceaux indécis, venant en aide à ses faibles travaux. Jour par jour, je m'appliquai à fortifier ce nouvel intérêt, jusqu'à ce qu'il eût pris une place désormais assurée dans son existence vide et sans emploi; —jusqu'à ce qu'elle en fût venue à penser à son dessin, à parler de son dessin, à s'y appliquer d'elle-même et sans secours, à retrouver quelques faibles reflets de Tinnocent plaisir que mes encouragements lui donnaient naguère, à se réjouir de plus en plus de ses progrès; sentiments qui appartenaient tous à la vie ancienne dont elle était déchue, au bonheur perdu de ses jours passés.
Nous relevions lentement, par celte naïve industrie, le niveau de son intelligence. Quand il faisait beau, nous l'emmenions avec nous dans uiï tranquille square de la vieille Cité, tout proche de notre domicile, et où rien ne devait ni la déranger ni l'alarmer. Sur les fonds déposés chez le banquier, nous prélevions, çà et là, quelques livres sterling pour lui procurer à la fois un peu de vin et la nourriture fortifiante en même temps que délicate dont sa santé réclamait impérieusement le secours. Nous l'amusions, le soir, avec des jeux de cartes à la portée des enfants, et avec des collections de dessins que je me procurais sans peine chez le graveur pour lequel je ira-
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vaillais. — C'est ainsi, et par d'autres menues attentions du même genre, que nous prenions à cœur de la calmer, de la rendre à elle-même, et nous voulions tout espérer, nous encourageant mutuellement, de la patience et du temps, surtout de celte âlTeclion qui jamais ne la négligeait, jamais ne s'était laissée aller à désespérer de son avenir. Mais l'arracher sans pitié à sa solitude et à son repos; la mettre en face de personnes étrangères, ou de connaissances indifférentes qui, pour elle, équivalaient presque à des inconnus; susciter en elle les pénibles impressions de sa vie passée, après tant de soins consacrés, au contraire, à les effacer de sa mémoire, — ceci, nous ne l'osions, même dans son propre intérêt. Quelques sacyifices que cela dût coûter, quelques longs, fatigants, et désolants délais qu'il nous fallût subir, le tort qui lui avait été fait, si tant est qu'humainement il offrît quelque prise, devait être redressé sans son concours, et même complètement à son insu.
Cette résolution prise, il fallait décider ensuite comment nous irions au-devant des premiers dangers, et quelles devaient être nos premières démarches.
Après m'être consulté avec Marian, je résolus de commencev par grouper autant de renseignements que possible, de demander ensuite l'avis de M. Kyrie (sur qui nous savions pouvoir compter); de savoir de lui, tout d'abord, si le recours aux lois nous était suffisamment ouvert. Je devais bien aux intérêts de Laura de ne pas faire dépendre tout son avenir de mes efforts isolés, tant que j'aurais la moindre chance de fortifier notre position par un secours quelconque sur lequel on pût faire fond.
La première source d'informations à laquelle je recourus fut le « Journal » que Marian Halcombe avait tenu à B!acwater-Park. Il y avait dans ces notes, relativement à moi, des passages qu'elle préférait ne pas me laisser voir. En conséquence, elle me lisait elle-même le manuscrit, et je prenais, au fur et à mesure, les notes dont j'avais besoin. Nous ne pouvions nous procurer le temps nécessaire à ce tcavail qu'en veillant fort avant dans la nuit. Nous y consacrâmes trois soirées, et ce fut assez
pour me mettre en possession de tout ce que Marian avait à m'apprendre.
Je m'employai ensuite à réunir autant de témoignages additionnels que je pus, sans trop éveiller de soupçons, m'en procurer au dehors. Je m* rendis en personne chez mistress Vesey pour savoir si Laura se trompait ou non en affirmant qu'elle y avait couché. En cette occasion, par égard pour l'âge et les infirmités de mistress Vesey, — et ultérieurement, dans toutes les occasions semblables, par mesure de précaution, — je tins secrète notre position réelle, prenant soin de ne jamais parler de Laura que comme de « feu lady Glydc. «>
La réponse de mistress Vesey à mes questions ne fit que me confirmer dans des appréhensions déjà conçues. Laura, bien certainement, s'était annoncée comme devant venir passer une nuit sous le toit de sa vieille amie; mais jamais, ni de près ni de loin, cette promesse n'avait été tenue.
En cette circonstance, — et, j'avais à le craindre dans beaucoup d'autres, — sa pensée lui présentait confusément un simple projet conçu par elle comme un acte définitivement réahsé. Cette fausse lueur de l'intelligence, ce démenti involontaire qu'elle se donnait à elle-même, n'avaient rien qu'on ne pût expliquer; mais il n'en était pas moins probable qu'on en tirerait contre elle des conséquences graves. Ils nous faisaient trébucher au premier pas; ils mettaient dans l'ensemble de nos preuves une sorte de « paille s qui en altérait sérieusement la cohérence.
Lorsque ensuite je demandai la lettre que Laura avait écrite de Blackwater-Park à mistress Vesey, elle me fut remise sans l'enveloppe qui, jetée le jour même au panier, avait disparu depuis longtemps.
La lettre elle-même ne portait aucune date, pas même celle du jour de la semaine. Elle renfermait seulement ces lignes : — « Très-chère mistress Vesey, je suis dans » de grandes anxiétés et dans de grands chagrins. Il se » peut que j'aille vous trouver demain soir, et que je » vous demande un asile pour la nuit. Je ne saurais, dans
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j> cette lettre, voiis donner aucun détail. Je l'écris avec j» une telle peur d'être découverte, qu'il m'est impossible » d'arrêter mon esprit sur quoi que ce soit. Veuillez, je » vous prie, vous trouver chez vous quand j'irai. Je vous » donnerai mille baisers et vous m.etlrai au courant de » tout. — Voire Lnura bien alTectionnée. » Quel parti pouvait-on tirer de ce% quelques lignes? Aucun, bien certainement.
En revenant de chez mistress Vesey, j'engageai Marian à écrire (non sans observer les précautions dont j'usais moi-même) à mistress Michelson. Elle pourrait, si cela lui convenait, exprimer en général, quelques soupçons sur la conduite du comte Fosco, et devait demander a l'ex-femme de charge de nous fournir, dans l'intérêt de la vérité, une constatation précise des événements. Pendant que nous attendions la réponse, qui nous arriva au bout de huit jours, j'allai visiter le médecin de Saint- John's Wood; je me présentai comme envoyé de miss Halcombe pour compléter, s'il y avait lieu, les détails que M. Kirle avait pris le soin de se procurer, sur les derniers moments de « fou lady Glyde. » Aesislé par M. Goodricke, j'obtins une copie du cerlificat mortuaire,^ et une entrevue avec la femme (nommée Jane Gould) qui avait été choisie pour les soins préliminaires de l'ensevelissement. Par l'entremise de cette personne, je découvris aussi un moyen de me mettre en communication avec la domestique, Rester Pinhorn. Elle venait de quitter sa place, par suite d'un désaccord avec sa maîtresse, et logeait chez certaines gens du voisinage, connus de mistress Gould. Ce fut ainsi que j'obtins les Relations de la femme de charge, du docteur, de Jane Gould et de Rester Pinhorn, exactement telles qu'on les a précédemment trouvées dans ces pages.
Muni d'un surcroît d'enquête si important, je me crus suffisamment préparé à la consultation que je voulais avoir avec M. Kyrie. Marian lui écrivit, en conséquence, qui j'étais, lui marquant le jour et l'heure oi^i je désirais m'entretenir avec lui en particulier.
Je trouvai, dans le cours de cette matinée, le temps de
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faire faire à Laura sa promenade habituelle, et de l'installer ensuite devant son dessin. Au moment où je m'apprêtais à quitter la chambre, elle leva les yeux sur moi, et je lus dans sa physionomie une sorte d'inquiétude inaccoutumée; ses mains ensuite commencèrent, comme autrefois, à errer vaguement parmi les pinceaux et les crayons qui encombraient la teble.
— N'est-ce pas, me dit-elle, que vous n'êtes pas encore fatigué de moi? ce n'est pas pour cela que vous me quittez? Je tâcherai de mieux faire, je tâcherai de me porter mieux. Vous suis-je aussi chère qu'autrefois, Walter, maintenant que me voilà si pâle, si maigre, et si lente à faire des progrès?...
Elle disait exactement ce qu'un enfant eût pu dire, et me laissait lire dans sa pensée avec une candeur d'enfant. Je restai quelques minutes de plus: — je restai pour lui dire à quel point elle m'était plus chère, maintenant, qu'à aucune autre époque du passé : — Tâchez de vous rétablir, lui dis-je, encourageant le nouvel espoir que je voyais se faire jour dans son esprit. Tâchez de vous rétablir pour Marian et pour moi.
— Oui, se disait-elle, revenant à son dessin. Je tâcherai, parce qu'ils m'aiment bien tous les deux. Puis, relevant tout à coup la tête : — Ne soyez pas longtemps! ajoutal-elle. Mon dessin ne va pas vile, Walter, quand vous n'êtes pas là pour m'aider.
— Je reviendrai bientôt, chère enfant, je reviendrai bientôt, pour m'assurer que cela marche...
Ma voix, malgré moi, faiblit un peu. Je dus me contraindre pour quitter la chambre. Mais ce n'était pas le moment de renoncer à cet empire sur moi-même qui, dans le cours de cette même journée, pouvait m'êlre encore si utile.
En ouvrant la porte, je fis signe à Marian de me suivre sur l'escalier. Il fallait la préparer à une des conséquences que devaient avoir, tôt ou tard, je le sentais bien, mes allées et venues, à front découvert, dans les rues de Londres. .
— Je sorai de retour dans quelques heures, selon toute
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probabilité, lui dis-je; et vous prendrez soin, comme à l'ordinaire, de ne laisser personne pénétrer ici en mon absence. Mais s'il arrivait quelque chose...
— Que peut-il arriver? interrompit-elle vivement. Si vous entrevoyez quelque danger, Waller, dites-le moi sans détour, et je saurai bien y iairc iace.
— Le seul danger, réj^ondis-je, c'est que la nouvelle de l'évasion de Laura ait pu rappeler à Londres sir Percival Glyde. Vous savez qu'il m'a fait guetter avant mon départ d'Angleterre, et que probablement il me connaît de vue, bien que je n'aie pas sur lui le même avantage...
Elle posa sa main sur mon épaule, et, dans une muette inquiétude, me contempla longuement. Je voyais qu'elle appréciait parfaitement la gravité du péril suspendu sur nos têtes.
— Il n'est pas probable, lui dis-je, que ma piste soit de sitôt retrouvée à Londres, ou par sir Percival lui-même, ou par les agents qu'il emploie; mais il n'est pas absolument impossible qu'il arrive quelque accident. Cela étant, et si je manquais à revenir ce soir, il ne faudrait pas vous alarmer; il faudrait, au contraire, trouver les meilleures défaites que vous pourrez, afin d'empêcher' que Laura ne s'inquiète- Si j'avais la moindre raison de soupçonner qu'on a l'œil sur moi, je prendrais soin .que nul espion ne, pût m'escorter jusqu'à ce logis. Si loin 'qu'il puisse être ajourné, croyez, Marian, croyez fermement à mon retour; croyez-y, et ne craignez rien!
— BienI répondit-elle avec fermeté. Vous n'aurez point à regretter, Walter, de n'avoir pour aide qu'une femme. Elle s'arrêta et me tint un instant de plus... Prenez garde! me dit-elle en me pressant la main avec inquiétude, — au nom de Dieu, prenez garde!
Je la quittai; je partis pour frayer la route aux découvertes, — route obscure, ambiguë, qui allait s'ouvrir à la porte de l'avocat.
Aucune circonstance, même de l'importance la plus minime, ne s'offrit à moi tandis que je me rendais dans Chancery Lane, aux bureaux de MM. Gilmore et Kyrie.
Tandis que l'on passait ma carte au second de ces deux associés, une réflexion me vint que je regrettai vivement de n'avoir pas faite plus tôt. D'après les renseignements fournis par le « Journal » de Marian, il était absolument certain que le comte Fosco avait ouvert la première des deux lettres écrites par elle, de Blackwater-Park, à M. Kyrie, et que, par l'entremise de sa femme, il avait intercepté la seconde. Il connaissait donc parfaitement l'adresse de l'étude, et devait conclure naturellement que si, après avoir fait évader Laura de l'hospice, Marian manquait de conseils et de secours, elle aurait une seconde fois recours à l'expérience de M. Kyrie. Cela étant, l'élude de Chancery Lane était justement le premier endroit autour duquel sir Percival et lui disposeraient leurs espions; donc, s'ils avaient choisi, pour cette nouvelle mission, les mêmes agents qui m'avaient naguère suivi, avant mon départ pour l'Amérique, le fait de» mon retour se trouverait constaté, selon toute apparence, dès ce jour-là même. J'avais, en général, fait entrer dans mes calculs la chance d'être reconnu en courant les rues de Londres; mais le risquespécial, attaché à ma venue dans cette étude, ne m'avait pas frappé jusqu'à ce moment. Il était trop tard, à présent, pour réparer cette déplorable erreur, — trop tard pour regretter de n'avoir pas arrangé ma rencontre avec l'avocat dans un endroit convenu d'avance, et resté secret entre nous. Je ne pus que me promcllrc de quitter Chancery Lane avec toute espèce de précautions, et de ne rentrer à aucun prix chez moi par la voie la plus directe.
Après quelques minutes d'attente, on m'introduisit dans le cabinet particulier de M. Kyrie. C'était un homme pâle,
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maigre, calme, toujours muilre do lui, ayant le regard très-attentif, parlant Fort bas, et aussi peu démonstralir que possible; sa sympathie (autant que j'en pus juger) n'était point, à la disposition du premier venu, et il ne devait pas être facile de déranger son sang-froid professionnel. Je ne pouvais guère trouver mieux que cet homme pour le genre de services que j'avais à réclamer de lui. S'il se laissait aller à une décision quelconque, et si cette décision nous était favorable, à partir de ce moment j'acquerrais la preuve que nous avions pour nous d'excellentes armes.
— Avant d'aborder l'affaire qui m'amène ici, lui dis-je, je dois vous prévenir, M. Kyrie, que, malgré tous mes efforts pour être bref, le simple exposé des faits prendra nécessairement quelque temps.
— Mon temps, répondit-il, est à la disposition de miss Halcombe. Du moment où ses intérêts sont en jeu, je représente non plus seulement la fonction, mais la personne même démon associé; il m'a positivement demandé ceci, en celant de prendre part à nos affaires communes.
— Puls-je savoir si M. Gilmore est en Angleterre?
— Il n'y est point; il réside en Allemagne avec ses parents. Sa santé est certainement meilleure; mais l'époque de son retour est encore incertaine...
Tandis que nous échangions laconiquement ces quelques propos préliminaires, M. Kyrie avait cherché dans les papiers qu'il avait devant lui, et en relira, justement alors, une lettre cachetée. Je voyais qu'il allait me la passer; mais changant apparemment d'intention, il la plaça sur la table, un peu à l'écart, s'installa dans son fauteuil, attendii en silence ce que j'avais à lui dire.
Sans perdre un moment en préfaces quelconques, j'abordai mon récit et lui donnai pleine connaissance des événements qui ont déjà été relatés en ces pages.
Bien qu'il fût avocat jusqu'à la moelle des os, Je lui fis perdre ce beau sang-froid qui est l'apanage traditionnel de sa profession. Des expressions d'incrédulité et de surprise, qu'il ne pouvait pas réprimer, m'interrompirent à diverses fois, avant que j'eusse fini. Je persévérai cepen-
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dant jusqu'au bout, et, lorsque j'y fus parvenu, je lui pensai hardiment la question la plus essentielle de toutes.
— Quelle est votre opinion, monsieur Kyrie?...
Il était trop prudent pour s'aventurer à répondre sans prendre le temps, auparavant, de recouvrer pleine possession de lui-même.
— Avant de donner mon opinion, dit-il, je vous demande la permission de déblayer le terrain par quelques questions...
Et il posa, d'un ton soupçonneux, incrédule, ces questions qui, par leur aigre précision, me prouvèrent qu'il me croyait la victime d'une fraude; et que même, si je ne lui eusse été adressé par miss Halcombe, il m'aurait volontiers soupçonné de chercher personnellement à organiser une habile mystification.
— Croyez-vous que j'aie dit la vérité, monsieur Kyrie? lui demandai-je, quand il eut cessé de m' examiner.
— En tant qu'il s'agit de vos propres convictions, mo répondit-il, j'en suis parfaitement sûr. J'ai la plus haulo estime pour miss Halcombe; j'ai dès lors toute raison do porter respect à un gentleman qu'elle choisit pour médiateur dans une affaire aussi délicate. J'irai même bien plus loin, si vous voulez : j'admettrai, pour mettre à la fois plus de courtoisie et de clarté dans la discusâion, j'admettrai que l'identité de lady Glyde, comme personne vivante, est un fait complètement démontré pour miss Halcombe et pour vous; mais vous venez me demandci' une opinion juridique. Comme avocat, et seulement comme avocat, je dois vous dire, monsieur Hartright, que vous n'avez pas l'ombre d'un droit.
— Vous formulez votre opinion, monsieur Kyrie, d'une manière bien absolue.
— Il ne dépendra pas de moi qu'elle ne vous devienne claire, au même degré. Les preuves de la mort de lady Glyde sont, d'après tout ce que l'on peut voir, parfaitement claires et suffisantes. Pour établir qu'elle est venue chez le comte Fosco, qu'elle y est tombée malade, et qu'ello y est morte, on a le témoignage de sa tante. Pour établir le décès, et montrer qu'il a eu lieu par suite de circons-
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lances naturelles, on a le cerlificat du médecin. Enfin, on a le lait des funérailles, à Limmeridge, et l'assertion lormcilc inscrite sur sa tombe. Tel se i)rL'Scnte l'ensemble des iïiils que vous voulez anéantir. Quelles preuves iburnissez-vous à l'appui de votre déclaration que la personne morte et enterrée n'était point lady Glyde? Parcourons les principaux points de votre exposé de fait^, et voyons ce qu'ils valent. Miss Ilalcombe se rend dans un hospice particulier quelconque, et rencontre là une malade quelconque. On sait qu'une femme nommée Anne Catherick, ressemblant d'une manière frappante à lady Glyde, s'est échappée autrefois de cet hospice; on sait que la personne admise là, au mois de juillet dernier, y a été reçue comme étant Anne Calherick, reprise et réintégrée ès-mains de ses gardiens; on sait que le gentleman, qui l'a ramenée, a prévenu en môme temps M. Fairlie, qu'entre autres symlômes de folie, Anne Calherick est possédée du désir de se faire passer pour la défunte nièce du propriétaire de Limmeridge-House; on sait enfin qu'à l'hospice (où personne ne s'avisait de la croire) elle s'est donnée, à plusieurs reprises, pour lady Glyde. Dans tout ceci, rien que des fai.ls. Qu'avez-vous à leur opposer? La reconnaissance de cette femme par miss Ilalcombe, reconnaissance que des événements ultérieurs invalident ou contredisent. En effet, est-ce que miss Halcombe atteste l'identité de sa sœur par-devant le propriétaire de l'hospice, aussitôt qu'elle l'a reconnue, pour arriver en- ' suite, par des moyens légaux, à la tirer de sa captivité? Nullement : elle soudoie en secret une des gardiennes, qui se charge de faire évader la prisionnière. Quand celle-ci a recouvré sa hberté, par ce moyen équivoque et irréguher, quand elle est conduite à M. Fairlie, est-ce que celuici la reconnaît? Est-il du moins ébranlé, un moment, dans ses convictions relativement à la mort de sa nièce? En aucune façon; les domestiques la reconnaissent-ils ? pas davantage. La garde-t-on dans le voisinage pour affirmer elle-même sa propre identité; — pour lui faire subir des épreuves ultérieures ? Nullement : on l'emmène à Londres en secret. Sur ces entrefaites, vous l'avez aussi
reconnue, vous; — mais vous n'êtes pas un de ses parents, nous n'êtes pas même un ancien ami de sa famille. Le témoignage contraire des domestiques lait équilibre au vôtre, de même que celui de M. Fairlie annule celui de miss ,Halcombe. Quant à la soi-disant lady Glyde, elle trouve un contradicteur puissant en elle-même. Ne déclare-t-elle pas, en elTet, qu'elle a couché à Londres, dans une maison désignée par elle ? Et il résulte de votre propre témoignage qu'elle n'a pas même approché de cette maison; vous admettez, en outre, que sa situation d'esprit vous empêche de la produire, n'importe où; vous refusez de la soumettre aux investigations nécessaires, pour que sa parole même fasse valoir ses droits. Je passe, afin d'économiser le temps, sur les adminicules secondaires des deux parts; et je vous demande, si ce procès doit s'engager maintenant devant un tribunal, — devant le jury tenu d'accepter les farts selon leur apparence plus ou moins raisonnable, — je vous le demande, où sont vos preuves?...
Je dus attendre un instant et me recueillir avant de lui répondre. C'était la première fois que l'histoire de Laura et l'histoire de Marian m'apparaissaient ainsi, au point de vue d'une personne étrangère, la première fois que les obstacles jetés en travers de notre route se montraient sous leur véritable aspect.
— On ne saurait douter, dis-je, que les faits, tels que vous venez de les exposer, semblent militer contre nous...
— Mais vous pensez que, bien expliqués, ces faits disparaîtront, interrompit M. Kyrie. Laissez-moi -vous faire profiter, à cet égard, du résultat de mon expérience. Quand un jury anglais est appelé à choisir entre un simple fait, s'offrant à la superficie des choses, et une longue explication- cachée dans leur profondeur, il préfère invariablement le fait tout simple au commentaire compliqué, Lady Glyde, par exemple (j'appelle ainsi, par simple forme de raisonnement, la dame au nom de laquelle vous venez), lady Glyde déclare qu'elle a passé la nuit dans telle maison, et il est prouvé qu'au fait et au prendre, elle n'y a pas couché. Vous expliquez cette circonstance
LA FEMMK EN BLANC ICO
en dftîrivant l'état particulier de son esprit, et en tirant de là une conclusion métaphysique plus ou moins subtile. Je ne dis point que cette conclusion soit erronée; je dis simpienicnl que le jury aimera mieux s'en tenir à ce lait, qu'elle s'est contredite, plutôt que d'entrer dans aucun des arguments par lesquels' vous essayerez d'expliquer celte contradiction.
— Mais n'esL-il pas possible, repris-je avec insistance, qu'à force de patience et de zèle, on se procure un supplément de preuves? Miss Halcombe et moi nous possédons quelques centaines de livres sterling...
Il me regardait avec une 'pitié à moitié contenue, et secouant la tête :
— Monsieur Hartright, me dit-il, réfléchissez là-dessus, même à votre point de vue. Si vous avez bien jugé sir Percival Glyde et le comte Fosco (ce que je suis loin d'admettre, prencz-y bien garde I) toutes les difficultés imaginables vous seraient suscitées, quand vous entreprendriez cette enquête nouvelle. On élèverait devant vous tous les obstacles que peut fournir la chicane; on contesterait systématiquement chaque point du procès; — et quand, avec le temps, nous aurions dépensé, non pas des centaines, mais des milliers de livres, le résultat flnal, suivant toute probabilité, serait contre nous. Les questions d'identité, quand elles se rattachent à des phénomènes de ressemblance personnelle, sont, en elles^Tiêmes, les plus difficiles à vider, — les plus difficiles, alors même qu'il ne s'y mêle aucune des complications dont se montre entouré le cas que nous discutons en ce moment. Je ne vois, en réalité, aucune chance d'éclaircir, d'une manière quelconque, cette affaire si bizarre. Même en supposant que la personne enterrée dans le cimetière do Limmeridge ne soit véritablement pas lady Glyde, vous établissez vousmême que, de son vivant, il existait entre elles une ressemblance extraordinaire. Isous ne gagnerions donc rien à obtenir les autorisations nécessaires pour la faire exhumer. Somme toute, monsieur Hartright, il n'y a pas là, réellement, matière à procès... *"
Résolu que j'étais à croire le contraire, je maintins la ". 10
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position, et, de nouveau, Je fis appelle à ses lumières... — N'est-il pas d'autres preuves que nous pourrions produire, lui demandai-je, indépendamment de celles qui établissent l'identité?
— Pas dans votre situation particulière, me réponditil. La plus simple et la plus certaine de toutes, la preuve par comparaison de dates, est, à ce que je comprends, hors de votre portée... Ah 1 si vous pouviez démontrer que la date mentionnée dans le certificat du médecin, et la date du voyage de iady Glyde à Londres sont en désaccord absolu, les choses prendraient un aspect tout à fait dilTércnt, et je serais lepremier à vousdire:Marchonsen avant!
— Cette date, monsieur Kyrie, pourrait bien encore se retrouver.
— Soit; quand elle « sera » trouvée, monsieur Harlright, vous aurez alors ce que j'appelle une matière à procès. Si d'ores et déjà vous entrevoyez une perspective quelconque d'en arriver là... faites-la-moi connaître, et nous verrons si j'ai quelques conseils à vous donner...
Je me mis à réfléchir. La femme de charge ne pouvait nous fournir cette date; Laura ne le pouvait pas non plus, et Marian pas davantage. Selon toute probabilité, les seules personnes, qui la connussent parfaitement, étaient sir Percival et le comte.
J'exprimai naïvement cette pensée, et alors, pour la première fois, la physionomie calme et attentive de M. Kyrie s'éclaira d'un léger sourire.
— D'après l'opinion que vous avez sur la conduite de ces deux gentlemen, me dit-il, vous ne vous attendez pas-, je présume, à trouver de leur côté beaucoup d'appui? S'ils se sont associés dans ce complot en vue d'un bénéfice considérable, il n'est pas à croire qu'ils veuillent bien avouer le fait.
~ Non, mais ils peuvent être forcés à le reconnaître.
— Et par qui?
— Par moi...
Nous nous levâmes en même temps et du même mouvement. Il me regardait au visage, laissant voir plus d'intérêt qu'il ne m'en avait encore témoigné. Je pus consla-
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Icp, à son air, que je l'avais rendu quelque peu perplexe.
— Vous clos étrangement résolu, me dit-il. Sans nul doute, vous avez, pour toutes ces démarches, un molif personnel que je n'ai point à scruter. Si, dans l'avenir, un prpccs en règle peut être institué, je vous aider&i de mon mieux; c'est tout ce que je puis vous dire. Je dois
'^vous avertir, en même temps, — les questions d'argent se mêlant toujours aux questions légales, — que je vois peu d'espérance, si même vous parveniez à établir le fait de l'existence de lady Glyde, que sa fortune lui soit jamais rendue. L'étranger quitterait probablement le pays sans attendre le commencement des procédures. Quant à sir Percival, ses embarras sont assez nombreux, assez pressants, pour qu'il lui soit loisible de transférer en vingtquatre heures tout ce qu'il possède à ses créanciers. Vous devez naturellement savoir que...
Je ne le laissai pas achever.
-— Je vous en supplie, lui dis-je, ne discutons pas les affaires de lady Glyde. Je n'en ai jamais rien su autrefois, et n'en veux rien savoir aujourd'hui, — si ce n'est que sa fortune est perdue. En présumant que j'ai des motifs personnels pour agir dans cette affaire, vous êtes tout à fait dans le vrai. Je désire que ces motifs soient toujours aussi désintéressés qu'ils le sont actuellement...
Il voulut m'interrompre et s'expliquer. Mais j'étais, je suppose, animé par l'idée qu'il avait pu me soupçonner; et je continuai un peu brusquement, sans prêter l'oreille à ses excuses :
— Dans le service que je compte rendre à lady Glyde, lui dis-je, il n'entrera ni un motif d'argent ni une pensée d'intérêt personnel. Elle a été repoussée comme une étrangère de la maison dans laquelle elle était née; — un mensonge qui la dit morte a été solennellement inscrit sur la tombe de sa mère; et il existe deux hommes, impunis jusqu'ici, qui doivent être tenus pour responsables de tous ces faits. Eh bienî la maison dont je parlais se rouvrira pour la recevoir, en présence de tous ceux qui ont suivi jusqu'au cimiCtière les funérailles trompeuses; le mensonge sera publiquement effacé de la pierre funé-
raire, avec autorisation du chef de la iarnille; et puisque la justice qui siège dans les tribunaux n'a pas d'action sur les deux artisans de tant de fraudes, c'est moi qui leur demanderai compte de leur crime. J'ai consacré ma vie à ce but, et si Dieu me la conserve, tout seul que vous me voyez, ici, je saurai l'atteindre...
Il recula de quelques pas vers sa table, et garda le silence. Sa physionomie indiquait clairement qu'il croyait ma raison entièrement dominée par les illusions que je me faisais, et qu'il regardait comme totalement inutile de me donner d'autres avis.
— Nous conservons chacun notre opinion, monsieur Kyrie, repris-je. 11 faut bien attendre que l'avenir vienne donner raison à l'une ou à l'autre. D'ici là, je reste votre obligé pour l'attention que vous avez bien voulu accorder à mon exposé de faits. Vous m'avez montré clairement que la réparation légale est, dans toutes les acceptions du mot, au delà de nos moyens. Nous ne pouvons produire les preuves que la loi exige; nous ne sommes pas assez riches pour payer les frais d'une instance légale. C'est déjà quelque chose que de savoir, là-dessus, à quoi s'en tenir...
Après m'étre incliné, je me dirigeai vers la porte. Il me rappela, et me remit la lettre que je l'avais vu poser sur la table, à l'écart des autres papiers, dès le commencement de notre conférence.
— Ceci, dit-il, m'est arrivé par la poste, il y a quelques jours. Vous aurez peut-être la bonté de le remettre à qui de droit. Veuillez dire, en même temps, à missHalcombe mes regrets sincères de n'avoir pu jusqu'à présent l'aider que de mes conseils ; — etencore ces conseils, je le crains, lui seront-ils aussi peu agréables qu'à vous?...
J'avais jeté les yeux sur la lettre, tandis qu'il parlait ainsi. Elle était adressée « à miss Halcombe, aux soins de MM. Gilmore et Kyrie, Chancery Lane. » L'écriture m'était tout à fait inconnue.
En sortant, je posai une dernière question : — Sauriezvous par hasard, dis-je, si sir Percival Glyde est encore à Paris?
— Il est revenu à Londres, répondit M. Kyrie ; du moins l'ai-je entendu dire ainsi par son « solicitor », que je rencontrai pas plus tard qu'hier...
Sur cette réponse, je le quittai.
Au sortir de l'étude, la première précaution à prendre é.lait de ne pas attirer l'attention en alTeclant de regarder autour de moi. Je marchai sans retourner la tête dans la dh'eclion du plus solitaire de ces grands squares que l'on trouve au nord de Holborn ; là, je m'arrêtai tout à coup, dans un endroit d'où mon regard embrassait un large rayon de terrains découverts.
A l'angle du square se tenaient deux hommes qui venaient aussi de s'arrêter et causaient ensemble. Après un moment de réflexion, je revins sur mes pas, de manière à passer près d'eux. Comme j'approchais, l'un se mit en marche et tourna le coin qui, du square, menait à la rue que j'allais prendre. L'autre demeura sur place. Je le regardai en passant, et reconnus, à l'instant même, un des hommes qui jadis m'espionnaient, avant mon départ pour l'Amérique.
Si j'eusse été libre de m'abandonner à mes instincts, j'aurais débuté par adresser la parole à cet homme, et fini par lui tomber dessus. Mais j'étais astreint à peser les conséquences de chaque démarche. Me mettre une seule fois publiquement dans mon tort, c'était fournir contre moi des armes à sir Percival. Nulle autre alternative que d'opposer la ruse à la ruse. Je descendis la rue par laquelle le second de ces individus avait disparu, et je passai devant lui, le laissant embusqué sous une porte.
Il m'était tout à fait inconnu ; el je saisis avec empressement cette occasion de noter son aspect général, en vue des poursuites dont, à l'avenir, je pourrais être l'objet. Cela fait, je continuai à marcher dans la direction du nord jusqu'à ce que j'eusse atteint New-Road. Là, j'inclinai vers l'ouest (les deux hommes me suivant toujours) et, dans un endroit où je me savais à petite distance d'une station de cabriolets, j'attendis qu'une de ces voitures légères, vide et attelée d'un bon cheval, vint à passer devant moi. En peu de minutes, mon désir à cet
égard fut exaucé. Je sautai dans le cab, et enjoignis au cocher de pousser vivement vers Hyde-Park. Mes espions n'avaient pas sous la main un second équipage aussi leste. Je les vis s'élancer de l'autre côté de la route, pour me suivre à la course, jusqu'à ce qu'ils rencontrassent ou un cabriolet ou une station. Mais j'avais de l'avance sur eux, et, lorsque, pour descendre, j'arrêtai le cocher, personne n'était en vue. Je traversai Hyde-Park, et m'assurai, en rase campagne, que j'avais déjoué la surveillance dont j'étais l'objet. Je ne rentrai cependant au logis que beaucoup plus tard, et seulement lorsque l'obscurité se fut faite.
Marian m'attendait, seule dans le petit salon. Elle avait persuadé à Laura d'aller dormir, en lui promettant de ine montrer, dès mon retour, le dessin avec lequel je l'avais laissée aux prises. Celte pauvre petite esquisse, vague et sans éclat, — si peu de chose en elle-même, si touchante par les idées qui s'y rattachaient, — avait été étayée avec soin sur la table, au moyen de deux gros volumes, et placée de manière à recevoir, le plus avantageusement possible, les rayons de la bougie unique à laquelle nous nous réduisions alors. Je m'assis pour regarder ce dessin, et pour raconter tout bas à Marian ce qui était arrivé. La cloison qui nous séparait de la chambre voisine était si peu épaisse, que nous distinguions presque la respiration de Laura, et que nous l'eussions nécessairement réveillée en parlant à voix haute.
Marian garda son calme ordinaire pendant que je lui racontais mon entrevue avec M. Kyrie. Mais son visage changea, lorsque ensuite je lui parlai des deux hommes qui m'avaient suivi, au sortir des bureaux de l'avocat, et surtout quand je luiannnonçai comment j'avais découvert le retour de sir Percival.
— Mauvaises nouvelles, Walter, me dit-elle ; les pires que vous pussiez rapporter. Avez-vous quelque chose à m'apprendre ?
— J'ai quelque chose à vous remettre, lui répondis-je en lui passant la lettre que M. Kyrie avait confiée à mes soins.
Elle jeta un coup d'œil sur l'adresse, et reconnut immédiatement récriture.
— Vous connaissez votre correspondant? lui demandai-je.
• — Je ne le connais que trop, répondit-elle. Mon corresipondant est le comte Fosco...
Tout en parlant, elle décachetait la lettre. Tandis qu'elle en prenait lecture, le sang lui monta aux joues, et ses •yeux brillaient d'indignation lorsqu'elle me la passa pour que j'en prisse à mon tour connaissance.
Cette lettre était ainsi conçue :
« Obéissant à un honorable sentiment d'admiration, — honorable pour moi comme pour vous; — je vous écris, magnifique Marian, dans l'intérêt de votre repos, et pour vous adresser simplement deux paroles de consolation :
» Ne craignez rien!
» Mettez à profit l'admirable bon sens que vous tenez de la nature, et vivez désormais dans la retraite. Chèreet admirable femme, n'appelez point sur vous une publicité périlleuse! La résignation est sublime; —résignezvous! La modeste tranquillité du foyer domestique offre des attraits éternellement nouveaux; — sachez en jouir! Les orages de la vie passent, désarmés, sur les tranquilles vallons de la soUtude; — habitez, chère lady, ces vallons retirés I
» Agissez ainsi, et je vous permets de ne rien craindre. Aucune infortune nouvelle ne viendra froisser votre sensibilité, — sensibilité qui m'est aussi précieuse que la mienne. Vous ne serez point molestée; la belle compagne de votre retraite ne sera point poursuivie. Elle a trouvé, dans votre cœur, un asile nouveau. Asile inappréciable! je le lui envie, et je l'y laisse.
» Un dernier mot d'avertissement affectueux, de prévoyance paternelle, — et je m'arrache au bonheur de vous parler; je clos ces lignes ferventes.
» N'allez pas plus loin sur la route oii vous êtes engagée; ne compromettez aucun intérêt sérieux; ne menacez personne ! Je vous en supplie, ne me forcez point à l'aclion, — moi, l'homme d'action par excellence, —
lorsque je n'aspire qu'à rester passif et à restreindre, pour l'amour de vous, la vaste portée de mes facultés et de mes combinaisons. Si vous avez de téméraires amis, modérez leur déplorable ardeur. Si M. Hartright revient en Angleterre, n'ayez aucune communication avec lui ! Je marche sur la voie que je me suis faite, et où Percival me suit pas à pas. Le jour où M. Hartright se rencontrerait sur cette route, vous pouvez le regarder comme un homme perdu. »
Pour toute signature, au bas de cette lettre, il n'y avait qu'un F, entouré de paraphes efflorescenls et compliqués. Je la jetai sur la table avec tout le mépris qu'elle m'inspirait.
— Il essaie de vous effrayer, dis-je; signe bien certain que lui-même a peur...
Elle était trop véritablement femme pour traiter la lettre comme je le faisais. L'insolente familiarité du langage qu'on lui parlait, lui ôlait tout empire sur elle-même. D'un côté de la table à l'autre, elle me regardait, les mains crispées sur ses genoux; et l'ancienne ardeur de son indomptable caractère revint se refléter sur ses joues animées, dans ses yeux étincelants :
— Walter! me dit-elle, si jamais ces deux hommcî sont à votre merci, et si vous êtes obligé d'épargner l'un d'eux, — ah! par le ciel! que ce ne soit pas le comte!
— Je conserverai sa lettre, Marian, pour aider à ma mémoire quand le jour sera venu...
Elle me regardait avec intention loger ce papier dans mon portefeuille.
— Quand le jour « sera » venu, répéta-t-elle. Pouvezvous parler de l'avenir avec celte certitude! — après ce que vous avez entendu dans le cabinet de M. Kyrie, après ce qui vous est arrivé aujourd'hui?...
-- Ce n'est pas d'aujourd'hui, Marian, que le temps compte pour moi. Je me suis borné aujourd'hui à solliciter un autre homme d'agir en ma faveur et à ma place mais je daterai, dorénavant, à partir de demain,
— Pourquoi demain ?
— Parce que, à partir de demain, jo compte n'avoir d'autre agent que moi-même.
— Et que voulez-vous faire?
— J'irai à Blackwater parle premier train, et j'espère être de retour le soir même.
— A Blackwater !
— Ouil depuis que j'ai quitté M. Kyrie, j'ai eu tout le temps de réfléchir. Son opinion, sur un point, confirme la mienne. Nous devons persister jusqu'au bout à poursuivre la date du voyage de Laura. Le seul côté faible du complot, et, sans doute, l'unique chance de prouver qu'elle vit encore, tiennent ensemble à la découverte dé cette date.
-— Vous voulez sans doute dire, reprit Marian, une découverte qui vous permettrait d'établir que le départ de Laura, lorsqu'elle quitta Blackwaler-Park, est postérieur à la date de sa mort, telle que la donne le certificat du médecin ?
— C'est cela ; c'est précisément cela.
— Et qui vous fait penser que ce départ ait été postérieur au décès? Laura ne peut rien nous apprendre sur le temps qu'elle a passé à Londres.
— Non; mais le directeur de l'hospice vous a dit qu'elle y avait été admise le 27 juillet. Je mets en doute que le comte Fosco ait pu la garder à Londres, et l'y tenir insensible à tout ce qui se passait autour d'elle, pendant un laps de temps qui dépasse une nuit; Dans cette hypothèse, elle a dû partir le 26, et par conséquent arriver à Londres un jour après la date que le certificat du docteur assigne à son décès. Etablissons cette date, notre preuve est faite contre sir Percival et le comte. -
— Oui, oui! je vois, je me rends compte!... Mais comment nous procurer cette preuve?
— Le récit de mistress Michelson m'a suggéré deux moyens qui peuvent être essayés pour cela. L'un d'eux est d'interroger le docteur, M. Dawson, qui doit bien savoir à quelle époque il a repris, après le départ de Laura, le cours de ses visites à Blackwater-Park. L'autre est de faire une enquête dans cette auberge où sir Percival s'est
rendu tout seul, la nuit venue. Nous savons que son départ a suivi de quelques heures seulement celui do Laura; nous pouvons donc arriver ainsi à vérifier la date en question. Dans tous îeii cas, l'essai vaut bien qu'on le tente, et je le ferai demain, j'y suis bien décidé.
— Et supposons qu'il échoue?... Je vois tout en noir maintenant, Walter; mais, les désappointemients arrivant, vous me retrouverez optimiste;... supposons que personne, à Blackwater, ne nous vienne en aide?
— En ce cas, il y a deux hommes à Londres qui peuvent me prêter leur concours, et dont je l'obljendrai bien certaineinent : —sir Percival et le comte. Les gens qui n'ont rien à se reprocher peuvent bien avoir oublié la date; mais ils sont coupables, eux, et ils la savent. Si j'échoue partout ailleurs, je prétends arracher de force, aux conditions que je voudrai bien lui faire, l'aveu complet de l'un ou de l'autre....
A ces mots, tout ce que Marian avait en elle de ressentiment féminin lui monta au visage avec la rapidité do l'éclair.
— Commencez par le comte ! me dit-elle tout bas avec une ardeur singulière. Pour l'amour de moi, commencez par lui!
— Pour l'amour de Laura, lui répondis-je, nous devons commencer par ce qui nous offre le plus de chances de succès...
La rougeur de ses joues s'éteignit encore, et tristement elle secoua la tête :
— Oui, dit-elle, vous avez raison; il était mesquin et misérable de parler comme je l'ai fait. Je m'essaie à la patience, Walter, et j'y réussis mieux que dans les temps où j'étais plus heureuse ; toutefois, il me reste quelque chose de mon impétuosité passée, et c'est surtout quand je songe au comte que je me sens dominée par ces instincts d'autrefois.
— Il aura son tour, lui dis-je; mais, ne l'oubliez pas, nous ne sommes en possession, jusqu'à présent, d'aucun des points par lesquels son existence peut nous offrir
quelque prise... Ici, je suspendis un instant mes paroles pour la laisser reprendre possession d'elle-mcMnc; et alors, je prononçai les mots décisifs :
— Marian 1 il y a dans la vie de sir Percival, un point que nous connaissons tous deux...
— C'est le secret, dont vous voulez parler?
— Oui, c'est le secret. C'est par là seulement que nous avons la main sur lui. Je n'ai pas d'autre moyen pour l'arracher à la position qui fait sa force, pour le traîner au grand jour, lui et son infamie. Quoi que puisse avoir fait le comte, sir Percival a consenti au complot contre Laura par d'autres motifs que ceux de la cupidité. Vous l'avez entendu dire au comte qu'il croyait Laura maîtresse d'un secret dont la découverte le perdrait infailliblement? Vous l'avez entendu dire que si le secret connu d'Anne Callicrick venait à être révélé, c'en était fait de lui et de son avenir?
— Oui î oui ! j'ai entendu tout cela.
— Eh bien! Marian, quand nos autres ressources nous auront manqué, je prétends arriver à la connaissance du secret. Je suis encore hanté, même aujourd'hui, par mon ancienne superstition. Je persiste à dire que la Femme en blanc exerce son influence encore vivante sur noire triple existence. Le but est marqué; le but nous attire, et, du tombeau où elle repose, Anne Catherick continue à nous montrer le chemin...
Le récit de mes premières campagnes dans le Hampshire ne nous arrêtera pas longtemps.
Mon départ de Londres avait eu lieu d'assez bonne heure pour me permettre d'arriver chez M. Dawson dans le cours de la matinée. Notre conférence, du moins en ce qui touchait l'objet particulier de ma visite, n'eut aucun résultat dont je dusse me satisfaire.
Les livres de M. Dawson mentionnaient très-certainement la reprise de ses visites à miss Halcombe; mais nous ne pouvions remonter de cette date à celle du départ de Laura sans être aidés pour ce calcul par mistress Michelson, que je savais hors d'état de nous prêter cette assistance. Elle ne pouvait pas dire de souvenir (et qui le peut, du reste, en pareille circonstance?) combien de jours au juste s'étaient écoulés entre le retour du docteur auprès de sa malade et le départ antérieur de lady Glyde. Elle était bien à peu près certaine d'avoir fait connaître ce départ à miss Halcombe, le lendemain du jour où il avait eu lieu, mais elle n'était pas plus en état de fixer la date de cette communication que de préciser celle du jour précédent où lady Glyde était partie pour Londres. Elle ne pouvait non plus, même avec une exactitude approximative, calculer le temps qui s'était écoulé depuis le départ de sa maîtresse jusqu'au moment où était arrivée la lettre sans date de madame Fosco. Enfin, comme pour compléter cette série de dilïicultés, le docteur luimême, s'étant trouvé malade à cette époque, avait omis de mentionner, comme à l'ordinaire, le jour de la semaine et du mois où le jardinier de Blackwater-Park était venu lui rendre le message de mistress Michelson.
Désespérant de trouver assistance chez M. Dawson, je résolus d'essayer ensuite si je pourrais établir, d'une manière certaine, la date de l'arrivée de sir Percival à Knowlesbury.
On eût dit une fatalité! Lorsque j'arrivai à Knowlesbury, je trouvai l'auberge fermée. Sur ses murailles, de tous côtés, étaient apposées des affiches qui annonçaient sa vente prochaine. Depuis l'ouverture du chemin de fer, me dit-oa, la spéculation était devenue mauvaise. Le nouvel hôtel de la station avait peu à peu absorbé la clientèle, et l'ancienne auberge (que nous savions être celle où sir Percival était descendu) se trouvait déjà fermée depuis environ deux mois. Le propriétaire avait quitté la ville, emportant tout ce qu'il pessédait au monde, et je ne pus obtenir de personne des renseignements un peu précis sur ce qu'il était devenu. Quatre individus auxquels je
LA FEMME EN BLANC 18i
m'adressai successivement me donnèrent quatre explications dilïérentes sur ses pians et projets, au moment où il était parti de Knowlcsbury.
J'avais encore quelques heures de reste, avant que le dernier train partit pour Londres, et, dans un cabriolet pris à la station de Knowlesbury, je revins à Blackwater- Park, me proposant de questionner le jardinier, ainsi que l'homme chargé de la « lodge ». S'ils se trouvaient, eux aussi, hors d'état de me renseigner, j'étais pour le moment au bout de mes ressources, et n'avais plus qu'à retourner en ville.
A un mille environ du parc, je renvoyai le cabriolet, et d'après les indications que Je m'étais fait donner par le cocher, je marchai seul dans la direction du château.
Au moment où je débouchais sur la grande roule en quittant le sentier, je vis un nomme, ayant un sac de nuit à la main, et qui, d'un pas rapide, me précédait vers la « lodge «. Il était de petite taille; ses vêtements noirs semblaient tant soit peu râpés, et il portait un chapeau à bords remarquablement larges. Autant qu'il était possible d'en juger, iô crus discerner en lui quelque clerc de procureur, et je fis halte immédiatement pour laisser plus de distance entre lui et moi. Il ne m'avait pas entendu, et se perdit dans l'éloignementsans avoir regardé en arrière. Lorsque moi-même, quelque temps après, je franchis les portes de l'enclos, mes yeux le cherchèrent en vain; — bien évidemment il était entré au château.
Il y avait deux fenimes dans la « lodge i. L'une d'elles était âgée ; je reconnus de suite l'autre d'après la description que Marian m'avait faite d'elle, et je vis que j'avais affaire à Margaret Porcher.
Je demandai d'abord si sir Percival résidait pour le moment au château, et comme on me dit que non, je m'informai ensuite de l'époque à laquelle il l'avait quitté. Ni l'une ni l'autre des deux femmes ne trouva autre chose à répondre, si ce n'est qu'il était parti dans le courant de l'été. De Margaret Porcher, je ne pouvais rien tirer, si ce n'est des sourires hébétés qu'elle m'adressait 11. 11
i82 LA FEMME EN BLANC
en secouant la tête. La vieille femme était un peu plus intelligenle ; et je l'amenai, avec quelque effort, à me parler du départ de sir Percival et delà subite alarme qui en avait été cause. Elle se rappelait fort bien que son maître l'avait réveillée en sursaut, au milieu de la nuit ; elle se rappelait aussi que ses blasphèmes l'avaient effrayée; — mais la date à laquelle tout ceci était arrivé (la pauvre femme en convenait honnêtement), cette date était « bien au-dessus d'elle. »
En quittant la « lodge », je vis le jardinier qui travaillait à peu de distance. Au premier abord, quand je lui parlai, cet homme parut m'envisager avec une certaine méfiance ; mais en mettant en avant le nom de mislress Michelson, et moyennant une allusion polie à lui-même, je l'engageai assez vite dans la conversation* Il est inutile de raconter ce qui se passa entre nous; cette nouvelle tentative, pour retrouver la date perdue, ne réussit pas mieux que les autres. Le jardinier se rappelait que son maître était parti en voiture, pendant la nuit « à un certain moment du mois de juillet, dans la dernière quinzaine ou les derniers dix jours du mois ; » — il n'en savait pas davantage.
Pendant que nous causions, j'aperçus l'homme noir, au grand chapeau, qui sortait de la maison, et s'arrêtait, à quelque distance pour nous observer.
Déjà quelques soupçons m'avaient traversé l'esprit, touchant la mission de cet homme à Blackwater-Park. Ces soupçons augmentèrent maintenant, le jardinier n'ayant pas pu (ou voulu) me dire qui était ce personnage ; et je résolus d'éclairer un peu ma route, si je le pouvais, en i'abordant. La plus simple question à lui faire, en ma qualité d'étranger, était de m'informer si les curieux étaient admis à visiter le château. Je me dirigeai aussitôt vers lui, et l'interpellai par ces paroles.
Sa, physionomie et son altitude ne me laissèrent pas douter qu'il ne sût à qui il avait affaire, et je vis aussi qu'il se proposait de m'irriter, de susciter une querelle entre nous. Sa première réponse eût été assez insolente pour amener ce résullat, si elle mavait trouvé moins fer-
iiieinoiil résolu à me contenir. Moyennant ce, je lui opposai la plus imperturbable politesse. Je m'tîxcusai de mon involontaire « indiscrétion » (qu'il appelait, lui, « un délit »), et je quittai le domaine. Mes idées, à ce sujet, étaient parlailement exactes. Recoimu'au moment où je sortais de l'élude de M. Kyrie, ma présence h Londres avait été, bien évidemment, signalée à sirPercival, et on avait dépêché l'homme noir au château, en prévision des recherches que, sans nul doute, j'y viendrais faire, là ou dans le voisinage. Si je lui avais donné la plus petite chance de former contre moi une plainte légale quelconque, l'intervention de la magistrature locale aurait servi, sans nul doute, à paralyser provisoirement mes démarches et à me séparer, au moins pour quelque temps, de Marian et deLaura.
Je m'attendais à être guetté sur le chemin deBlackwater-Park à la station, exactement comme j'avais été guetté à Londres, le jour précédent. Mais je ne pus découvrir si réellement on me suivit ou non. Peut-être l'homme noir avait à sa disposition des moyens de surveillance que j'ignorais, — mais certainement il demeura invisible pour moi, aussi bien pendant mon voyage à la station que le soir, à Londres, quand je débarquai dans la gare. Je regagnai à pied notre domicile, prenant soin, avant de frapper à la porte, de passer par la rue la plus déserte des environs, où plusieurs fois je m'arrêtai soudainement pour regaiJer derrière moi, dans l'espace libre. C'est au sein de l'Amérique centrale que j'avais appris à me servir de ce stratagème contrôles trahisons dont on se croit menacé; et m.aintenanfe je l'employais de nouveau dans le môme but, mais avec des précautions plus grandes encore, au cœur de la métropole civilisée.
Pendant mon absence, rien n'était arrivé dont Marian pût s'effrayer. Elle me pressa de questions sur l'issue de mon entreprise. Quand je lui dis ce qui en était, elle ne put cacher la surprise que lui causait l'indifférence avec laquelle je parlais des échecs successifs qu'avaient amenés jusque-là toutes mes investigations.
Le fait est que le mauvais résultat de mon enquête ne
m'avait nullement abattu. C'est uniquement par devoir que je l'avais tentée et, dans le fond, je n'en attendais rien. Les dispositions de mon esprit étaient telles, à ce moment, que je trouvais une sorte de soulagement à voir ]a lutte, circonscrite maintenant entre moi et sirPercival Glyde, devenir une simple question de force relative. A mes autres mobiles, infiniment meilleurs, s'était toujours mêlé un âpre besoin de vengeance; et j'avoue que c était une joie pour moi, de penser que le plus sûr moyen, •— l'unique moyen, — de servir les intérêts de Laura, était de tenir à ma discrétion le misérable qui l'avait épousée.
S'il me faut reconnaître que je n'avais pas la force de sousiraire ma conduite à l'impulsion de ces instincts vindicatifs, je puis du moins, et en toute loyauté, me rendre d'autre part un témoignage favorable. Aucun vil calcul touchant les rapports que l'avenir pouvait amener entre Laura et moi, ou les concessions personnelles et secrètes que je pourrais arracher à sir Percival, si une fois je l'avais à ma merci, n'entra jamais dans ma pensée. Jamais je ne me dis à moi-même: — « Si je l'emporte, un des résultats de ma victoire sera de mettre son mari hors d'état de me l'enlever jamais. » Je ne pouvais ni l'envisager, ellC; ni songer à l'avenir avec des idées de cet ordre. Les changements qui avaient fait d'elle, en quelque sorte, une autre Laura, désintéressaient mon amour et en faisaient une tendresse épurée, une sainte compassion, telles que son père et son frère eussent pu les ressentir. Dieu sait que mes espérances n'allaient jamais au delà du jour oii elle serait complètement rendue à elle-même. La revoir forte et heureuse comme jadis, recevoir d'elle ses bons regards d'autrefois, l'entendre me parler comme autrefois, c'étaient là tous mes vœux, tout mon espoir.
Je ne trace pas ces lignes, absorbé dans une vaine contemplation de moi-même. Certains passages, dans ce récit, vont bientôt appeler le jugement d'autrui sur mg conduite. Il est juste, il est à propos qu'on ait d'avancpmis en regardée qu'il y a de meilleur et de pire en moi.
Dans la matinée qui suivit mou retour du llampshiro.
j'emmenai Marian avec moi dans mon atelier, et là je lui soumis mon plan, tel que je l'avais mûri jusqu'alors, pour dominer, dans la vie de sir Percival, la seule position qu'on pût attaquer avec succès.
11 fallait avant tout, pour arriver jusqu'au secret, percer 'e mystère jusqu'alors impénétrable à tous et chacun ;ie nous, le mystère de la Femme en blanc. Et maintenant, on pouvait essayer d'éclaircir ce dernier, en obtenant le concours de la mère d'Anne Calherick. Or, nous n'avions aucun moyen d'amener mistress Catherick à parler ou agir en cette matière, à moins que je ne parvinsse à découvrir, avant tout, tels ou tels détails de résidence ou de famille que mistress Cléments pouvait seule me fournir. Après y avoir bien songé, je me tenais pour certain de ne pouvoir commencer la nouvelle enquête qu'après m'être mis en commynication avec la fidèle amie et protectrice d'Anne Catherick.
La première difficulté, dès lors, était de trouver mistress Cléments.
Marian, avec son habituelle promptitude d'esprit, me fournit l'expédient qui devait m'amener à ce résultat par la voie la plus simple et la meilleure. Elle me proposa d'écrire à la petite ferme voisine de Limmeiidge (Todd's- Corner, celle dont il a déjà été question), pour s'informer si, dans le courant de ces derniers mois, mistress Cléments avait donné de ses nouvelles à mistress Todd. Personne de nous ne pouvait dire comment on avait séparé mistress Cléments de sa malheureuse protégée; mais, après cette séparation, l'idée avait dû nécessairement venir à mistress Cléments de chercher la jeune femme égarée et de s'enquérir d'elle, principalement dans le pays pour lequel on lui savait une préférence marquée, savoir les environs de Limmeridge. Je compris aussitôt que la proposition de Marian nous offrait une perspective de succès; et, en conséquence, par le courrier de ce jour-là même, elle écrivis à mistress Todd.
En attendant que la réponse arrivât, je me fis donner par Marian, tous les détails qu'elle avait pu se procurer elle-même sur l'origine de sir Percival, et la manière
donl il avait débuté dans la vie. Elle ne pouvait parler de tout ceci que par ouï-dire, mais elle avait toute raison de croire vrais les détails, en petit nombre, qu'elle me communiqua sans réserve.
Sir Percival était fils unique. Son père, sir Félix Glyde, avait été victime, dès sa naissance, d'un accident affreux, par suite duquel il était resté à jamais difforme. Aussi, sa jeunesse s'était-elle écoulée dans un isolement presque absolu. N'ayant d'autre jouissance que l'étude de l'art musical, il finit par épouser une personne dont les goûts étaient semblables aux siens, et qui passait pour une musicienne accomplie. Il hérita, jeune encore, du domaine de Blackwater. Ni lui, ni sa femme, quand ils eurent pris possession, ne firent la moindre avance à la société du voisinage; et personne ne tenta de leur faire abdiquer leur réserve habituelle, à une seule exception près, vraiment désastreuse, — celle du recteur de la paroisse.
Ce recteur étail de la pire espèce parmi ceux qui font le mal sans le vouloir; — il péchait par excès de zèle. Ayant ouï dire que sir Félix avait quitté l'Université avec la réputation d'être, à peu de chose près, un révolulioniiaire en politique, et un incroyant en matière religieuse, il en avait conclu, le plus consciencieusement du monde, que son devoir, rigoureusement obligatoire, le forçait à sommer le seigneur du château de venir à l'église, écouter l'exposé des saintes doctrines. Sir Féhx ressentit vivement l'intervention bien intentionnée, mais maladroite, du fonctionnaire ecclésiastique; il y répondit par des insultes si brutales et si peu dissimulées que- les familles des environs lui manifestèrent, par lettres, l'indignation qu'il leur faisait éprouver; les tenanciers euxmêmes du domaine de Blackwater exprimèrent leur mécontentement aussi fortement qu'ils l'osèrent. Le « baronet », qui n'avait aucune espèce de goût pour la campagne, aucun attachement pour le domaine ou pour n'importe lequel de ceux qui l'habitaient, déclara que la société de Blackwater n'aurait pas une seconde occasion de le tracasser, et, à partir de ce moment, il quitta sa résidence.
Après un court séjour à Londres, sa femme et lui partirent pour le continent, d'où jamais ils ne revinrent en Angleterre : ils passaient en France une partie de leur temps, et le reste en Allemagne, — se maintenant en cette retraite rigoureuse que le sentiment morbide de sa difformité personnelle avait toujours rendue nécessaire à sir Félix. Leur fils Percival, né à l'étranger, y avait été élevé par des instituteurs particuliers. Il avait commencé par perdre sa mère. Peu d'années après elle, en 1325 ou 1826, sir Félix était mort à son tour. Une ou deux fois avant cette époque, sir Percival était venu en Angleterre, mais seulement comme un jeune homme dont l'éducation s'achève ; et ses relations avec feu M. Fairlie n'avaient commencé que postérieurement à la mort de son père. Elles furent bientôt très-intimes, encore que si? Percival, dans ce temps-là, ne vînt à peu près jamais à Limmeridge-IIouse. M. Frederick Fairlie avait pu le rencontrer une ou deux fois dans la société de son frère Philip; mais, ni à cette époque ni à aucune autre, il ne l'avait beaucoup connu. Le seul ami véritablement intime, que sir Percival eût dans la famille Fairlie. était donc le père de Laura.
Tels furent tous les détails que je pus obtenir de Marian. Ils ne me fournissaient rien d'utile à mon projet actuel, mais j'en pris soigneusement note pour la cas oii, dans l'avenir, ils me deviendraient plus essentiels.
La réponse de mistress Todd (adressée, d'après notre désir, à un bureau de poste assez éloigné de nous) était arrivée à destination quand je me présentai pour la retirer. Les chances qui jusqu'alors avaient toujours tourné contre nous , nous devinrent favorables à partir de ce moment. La lettre de mislress Todd renfermait le premier article des renseignements après lesquels nous courions.
Mislress Cléments, paraît-il (ainsi que nous l'avions conjecluré), avait en effet écrit à Todd's-Gorner; d'abord, pour demander pardon du peu de cérémonie qu'elle avait mis, ainsi qu'Anne, à quitter leurs amis de la ferme (le lendemain du jour où j'eus rencontré la Femme en blanc dans le cimetière de Limmeridge) ; puis pour informer
mistress Todd qu'Anne venait encore de disparaître, et la supplier de faire faire des recherches dans les environs, attendu que la pauvre égarée avait fort bien pu revenir du côté de Limmeridge. En formulant celte requête, mistress Cléments avait eu soin d'y joindre une adresse à laquelle, en tout état de cause, on était sûr de pouvoir utilement la réclamer; cette adresse, mistress Todd le faisait passer à Marian. Elle indiquait une maison de Londres située à une demi-heure de marche de celle que nous habitions nous-mêmes.
J'étais donc décidé (qu'on me passe cette expression proverbiale), à « ne pas laisser croître Therbe sous mes pieds. » Dès le lendemain, je partis pour me procurer une entrevue avec mistress Cléments. Ce fut mon premier pas en avant dans l'investigation qui débutait. Ici commence le récit de la tentative désespérée à laquelle, désormais, je m'étais voué.
Vï
L'adressé envoyée par mistress Todd me conduisit à une maison garnie, située dans une rue de bon aspect, près de Gray's-Inn-Road.
Quand j'eus frappé, la porte me fut ouverte par mistress Cléments en personne. Elle ne paraissait point se souvenir de moi, et me demanda ce qui m'amenait. Je lui rappelai notre rencontre dans le cimetière de Limmeridge, à l'issue de ma conférence avec la Femme en blanc, prenant un soin tout spécial de lui remettre en mémoire que, suivant la déclaration d'Anne Catherick elle-même, j'étais celui qui l'avait aidée, après son évasion de l'hospice, à se dérober aux gens qui la poursuivaient. C'était là mon seul titre à la contiance de mistress Cléments. Dès mes premières paroles, elle se rappela les souvenirs que l'invoquais, et me fit entrer dans le salon, très-préoccu-
Sieri'r^ "^"'^^"'^ nouvelles d'Anne
JL?^'' i"iP0ssible de lui dire toute la vérité ^ans
iTlauZT-rT'''''''''^'' '" complot, dans des d.ta.Is qu il eut ete dangereux de confier à un étranger,
d'PvP r'''',f'f ^"' ^'^^^^^"''^ très-soigneusemen
Ir ' 7 '"' ^' *''^"P'"^^^ ^^P^^^"^^«' ^t l"i expliquer ensuite que ma visite avait pour objet de découvrir
rfZ H' A '''^ réellement demander compte de la disparition d Anne Catherick. J'ajoutai même, de façon à éviter pour 1 avenir tout reproche de ma propre conscience que je n avais pas la moindre espérance de pouvoir la retrouver jamais; que probablement nous ne la reverrions plus, vivante; et que, dans cette affaire, j'avais surtout a cœur de provoquer la punition des deux hommes queie soupçonnais de s'être entendus pour la faire tomber dans un picge, et qui, de plus, m'avaient causé un tort grave ains! qu'a certaines personnes de mes amies. Moyennant cette ex-pl.cation, je laissais à mistress Cléments le soin de décider si, malgré la différence de nos motifs, notre intérêt notait pas le même; et si elle voyait quelque inconvénient à servir mes projets en me donnant, pour faciliter mes recherches, toutes les informations dentelle pouvait disposer.
La pauvre femme, tout d'abord, se trouva trc^p émue trop agitée pour comprendre parfaitement ce que je lui disais. Elle m'assurait seulement qu'en retour des bontés que j avais eues pour Anne Catherick, elle était toutedisposée a neme rien celer de ce qu'elle savait. Maiselleaioulait que n ayant pas l'esprit très-prompt, ni l'habitude de parler a des personnes étrangères, elle me serait obligée ' de la mettre en bon chemin, et lui dire par où je souhaitais quelle commençât.
Sachant d'expérience que le récit le plus clair à tirer de personnes peu habituées à classer leurs idées, est ceilui qu, remonte assez loin pour leur épargner l'embarras de revenir, dans le cours de la narration, sur des événe- :nients antérieurs à ceux qu'elle embrasse, je demandai à fliistress Cléments de me raconter, tout d'abord, ce qui
avait suivi son départ de Limmeridge; et à partir de là, par des questions serrées et pressantes, je l'amenai, de point en point, jusqu'à Tépoque où Anne avait disparu.
Voici, en substance, les informations queje pus recueiliir ainsi :
En quittant la ferme de Todd's-Corner, mistress Clei.ients et Anne avaient poussé, le même jour, jusqu'à Derby, où elles étaient restées à peu près une semaine, à cause de la situation où se trouvait Anne. Elles étaient ensuite parties pour Londres, où» elles habitèrent alors, pendant un mois environ , le logement occupé par mistress Cléments : des circonstances sans intérêt, relatives à la maison et à son propriétaire, les obligèrent ensuite de changer de résidence. La peur qu'avait Anne d'être découverte, soit à Londres, soit aux environs, chaque fois qu'elle se hasardait à sortir, avait peu à peu gagné mistress Cléments; elle se décida, en conséquence, à se retirer dans l'un des endroits les plus écartes de l'Angleterre, la petite ville de Grimsby, dans le Lincolnshire, où feu ^n mari avait passé toute sa jeunesse. Les pa- l renls qu'il y avait laissés étaient des gens respectables, bien établis dans la ville; ils avaient toujours traité mistress Cléments avec beaucoup de bienveillance; aussi avait-elle cru ne pouvoir mieux faire que de se retirer auprès d'eux et d'agir selon leurs avis. Anne ne voulait pas entendre parler de retourner à AVolmingham, auprès de sa mère, parce que c'était delà qu'on l'avait conduite à l'hospice, et parce que sir Percival devait certainement venir l'y chercher. Cette objection était sérieuse, et mistress Cléments comprenait fort bien qu'elle n'en pouvait faire bon marché.
C'est à Grimsby que, chez Anne, s'étaient manifestés les premiers symptômes un peu graves de la maladie dont elle portait le germe. Ils devinrent tout à fait évidents,, bientôt après que la nouvelle du mariage de lady Glyde, publiée dans les journaux, lui fût ainsi parvenue.
L'homme de l'art qu'on envoya chercher pour soigner j la pauvre malade, reconnut immédiatement qu'il s'agis sait d'un alfection du cœur, déjà fort sérieuse. La mala
die dura longtemps, laissa derrière elle une grande faiblesse, et revint, bien que moins grave, à mainte et mainte reprise. Les deux femmes, en conséquence, restèrent à Grimsby pendant la première moitié de Tannée qui venait de commencer, et peut-être y seraient-elles demeurées beaucoup plus longtemps, si Anne, à celte époque, l'avait pris tout à coup le parti hasardeux de retourner ians le Hampshire, afin d'y obtenir de lady Glyde un en- Iretien particulier.
Mistress Cléments fit tout son possible pour s'opposer B l'exécution de ce projet inexplicable et périlleux. Sa îompcgne ne lui donna d'autre explication de ses motifs, si ce n'est qu'elle croyait approcher de sa fin, et qu'elle avait dans l'esprit quelque chose dont il lui fallait, absolument et à tout risque, donner secrètement connaissance à lady Glyde. Elle était si fermement résolue à l'accomplissement de ce projet qu'elle déclarait vouloir partir toute seule pour le Hampshire, si mistress Cléments montrait quelque répugnance à l'accompagner. Le médecin, consulté là-dessus, fat d'avis qu'en mettant sérieusement obstacle au désir de la malade, on amènerait, selon toute probabilité, une rechute qui pourrait être fatale; et en face d'un pareil danger, mistress Cléments, cédant à la nécessité, mais non sans prévoir dans l'avenir bien des troubles et des périls, laissa une fois de plus Anne Catherick libre d'agir selon ses inspirations.
En se rendant de Londres dans le Hampshire, mistress- Cléments découvrit qu'un de leurs compagnons de route connaissait à merveille les environs de Blackwater, et pouvait lui donner, sur celte localité, tous les renseignements dont elle avait besoin. Elle constata de celle manière qyue le seul endroit où elles pussent aller s'établir sans so risquer dans le voisinage de sir Percival, était un gros village appelé Sandon. De là aux limites de Blackwater* Park, il y avait environ trois ou quatre milles ; et chaque fois qu'elle était apparue dans les environs du lac, Annt Catherick avait dû, aller et retour compris, franchir deui. foi^s celte distance.
Pendant le peu de jours qu'elles avaient passé à San-
don sans y être découvertes, elles vivaient un peu en dehors du village, dans le cottage d'une respectable veuve qui avait une chambre à louer, et dont mistress Cléments s'était autant que possible assuré la discrétion, tout au moins pendant la première semaine. Elle avait aussi lutté de son mieux pour qu'Anne se contentât tout d'abord d'écrire à lady Glyde. Mais le complet avortement de la lettre anonyme, naguère envoyée à Limmeridge, avait inspiré à la pauvre fille l'inébranlable résolution de parler, cette fois, et de marcher seule à l'accomplissement de sa mission.
Mistress Cléments, néanmoins, la suivit secrètement toutes les fois qu'elle se rendait au lac; — mais sans se hasarder assez près de l'embarcadère pour être témoin de ce qui s'y passa. Lorsque Anne revint pour la dernière fois de ce périlleux voisinage, la fatigue causée par des courses réitérées, dont chacune passait la mesure de ses forces, venant se joindre à l'épuisement produit par l'agitation dont elle avait souffert, amena le résultat que mistress Cléments n'avait jamais cessé de redouter. De nouvelles angoisses dans la région du cœur et les autres symptômes qui avaient appelé l'attention du médecin de Grimsby, reparurent à la fois; Anne fut obligée de garder le lit et de rester enfermée dans le « cottage ».
En pareille occasion, il fallait d'abord, — et mistress Cléments le savait par expérience, — calmer chez la malade ses anxiétés d'esprit ; et, dans ce but, l'excellente femme se rendit elle-même au lac, le lendemain, pour tâcher d'y rencontrer lady Glyde (qui très-certainement, à ce que disait Anne, ne manquerait pas de venir tous les jours à l'embarcadère), et d'obtenir qu'elle voulût bien pousser secrètement sa promenade jusques au cottage voisin de Sandon. Arrivée aux limites extérieures des plantations, mistress Cléments rencontra, non pas lady Glyde, mais un gentleman de haute et forte [aille, d'un âge déjà mûr, et tenant un livre à la main , — en d'autres termes, le comte Fosco.
Ce digne homme, après l'avoir examinée pendant un moment avec beaucoup d'attention, lui demanda si elle
ne s'attendait pas à rencontrer quelqu'un dans ce lieu, ajoutant, sans lui laisser le temps de répondre, que luimême était là, porteur d'un message de lady Glyde; mais il n'était pas tout à fait sûr que la personne, actuellement devant lui, répondit au signalement qui lui avait été donné pour reconnaître celle à qui le message devait être rendu.
Mistress Cléments, immédiatement rassurée, lui confia l'objet de sa course, et le supplia de l'aider à calmer les inquiétudes qui dévoraient Anne, en lui transmettant le message dont il était chargé pour la pauvre malade. Le comte lui octroya sa requête immédiatement, et de la meilleure grâce du monde. « Le message, lui dit-il, était de la dernière importance. Lady Glyde suppliait Anne et son excellente amie de s'en retourner immédiatement à Londres, attendu que, selon elle, sir Percival ne saurait manquer de les découvrir, si elles demeuraient plus longtemps aux environs de Blackwater. Elle-même se rendrait à Londres, d'ici à peu de temps; et si Anne ainsi que mistress Cléments consentaient à l'y précéder, elles étaient certaines, en lui donnant leur adresse, d'entendre parler d'elle ou de la voir avant la quinzaine écoulée.. » Le comte ajouta qu'il avait déjà essayé de donner un conseil d'ami à la jeune fugitive, mais que, s'effrayant de sa figure inconnue, efle ne l'avait pas laissé approcher assez pour qu'il pût lui adresser la parole.
Très-affligée, et au moins aussi alarmée, mistress Cléments se représenta comme ne demandant pas mieux que de ramener Anne dans la capitale où elle serait, en elTet, bien moins exposée; mais, pour le moment, retenue dans son lit par la maladie, on ne pouvait songer à la transporter hors de ce voisinage, où elle courait tant de risques. Le comte s'informa si mistress Cléments avait appelé quelque médecin, et apprenant que jusqu'alors elle avait hésité à le faire, par crainte de rendre public leur séjour dans le village, il lui apprit qu'il était luimême un homme du métier, et se déclara prêt à revenir avec elle jusqu'à Sandon, au cas où cela lui seraitagréable, afin de voir s'il n'y avait pas quelque chose à faire pour sou-
lager Anne. Mislress Cléments (se sentant une confiance toute naturelle pour le comte, à raison du message dont lady Glyde l'avait chargé) accepta son offre avec reconnaissance, et ils reprirent ensemble la roule du « cottage. »
Anne était endormie quand ils arrivèrent. A sa vue le comte tressaillit (surpris, bien évidemment, de la voir ressembler si fort à lady Glyde). La pauvre mislress Cléments n'attribua cette émotion qu'à la gravité de l'état où il trouvait la jeune malade. Il ne permit pas qu'on troublât son sommeil ; il se contenta de poser à mistress Cléments quelques questions sur les symptômes du mal, tandis qu'il contemplait Anne Catherick, et légèrement lui tâtait le pouls. Sandon était assez considérable pour posséder une boutique d'épicier-droguiste ; le comte s'y rendit pour écrire son ordonnance, et faire faire le remède sous ses yeux II le rapporta lui-même, assurant à mistress Cléments que, grâce à ce stimulant d'un grand effet, Anne serait bientôt assez forte pour sortir de son lit et supporter la fatigue d'un voyage à Londres, lequel, après tout, ne durerait qu'un petit nombre d'heures. Le remède devait être administré en plusieurs fois, déterminées d'avance pour ce jour-là et le lendemain. Au troisième jour, elle serait en état de voyager ; et il convint de se rencontrer avec mistress Cléments à la station de Blackvvater, pour les voir partir par le train de midi. Si elles ne s'y montraient point, présumant que l'état de la malade avait empiré, il reviendrait iir»médiatement au « cottage ».
La tournure que prirent les événements ne réalisa pas cette dernière prévision.
La médecine eut sur Anne Catherick un effet exlraordinaire, et ses bons résultats furent confirmés encore par l'assurance que mistress Cléments croyait pouvoir lui donner maintenant, de rencontrer bientôt lady Glyde à Londres. Au jour et à l'heure fixés (elles n'avaient pas tout à fait passéune semaine complète dans le Hampshire), les deux femmes arrivèrent à la station. Le comte les y attendait, tout en causant avec une dame d'un certain âge, qui semblait aussi se <îisposer à partir par le train de Londres.
LA FEMME EN BLANC 19i»
Il leur prêta une Irès-bienveillanle assistance, et les installa lui-même dans le wagon, priant mistress Cléments de ne pas négliger l'envoi de son adresse à lady Glyde. La dame âgée ne voyagea point dans le même compartiment, et elles ne prirent point garde à ce qu'elle était devenue en débarquant à la gare de Londres. Mistress Cléments se procura, dans un quartier paisible, un logement convenable; et ensuite, ainsi qu'elle l'avait promis, écrivit à lady Glyde pour lui faire connaître sa nouvelle adresse.
Il s'écoula un peu plus de quinze jours, et l'on n'avait encore aucune réponse.
A l'expiration de ce temps, une dame (la même personne âgée qu'elles avaient vue à la station) arriva dans un cabriolet, se disant envoyée par lady Glyde, alors dans un hôtel de Londres, et qui désirait voir mistress Cléments, afin de combiner entre elles l'entrevue qu'elle désirait avoir avec Anne. En présence de celle-ci et à sa prière expresse, mistress Cléments se déclara toute disposée à déférer à ce vœu, d'autant plus qu'elle ne devait pas quitter la maison pour plus d'une demi-heure. Elles partirent ainsi dans le cabriolet, elle et la dame âgée (bien évidemment madame Fosco). Celle-ci, après qu'elles eurent franchi une certaine dislance, et avant qu'elles ne fussent arrivées à l'hôtel désigné, fit arrêter le cabriolet devant un magasin, priant mistress Cléments de l'attendre quelques minutes, pendant qu'elle ferait une emplette urgente et jusque-là oubliée. — Elle ne reparut
plus.
Après ravoir attendue quelque temps, mistress Cléments prit peur, et enjoignit au cocher de la ramener chei ^Ue. En y rentrant, après une absence d'un peu plus d'une demi-heure, elle n'y trouva plus sa compagne : — Anne était partie.
Tout ce qu'on put tirer des gens de la maison se réduisait à un seul reniseignement fourni par la domestique, attachée au service des locataires. Elle avait ouvert la porte à un petit commissionnaire des rues, lequel apportait une lettre pour « la jeune femme logeant au second »
(l'étage occupé par mistress Cléments). La domestique, après avoir remis la lettre, était redescendue, et cinq minutes plus tard, elle avait vu sortir Anne qui avait mis son chapeau et son châle et qui, elle-même, ouvrit la porte donnant sur la rue. Selon toute probabilité, elle em> portait la lettre qu'elle venait de recevoir, car on ne trouve pas ce document, et il devint ainsi impossible de savoir sous quel prétexte on l'avait attirée hors de la maison. Il avait dû être décisif; — car, d'elle-même, elle ne se serait jamais hasardée à sortir seule dans les rues de Londres. Si mistress Cléments n'en eût pas été assurée par une longue expérience, elle ne serait, pour rien au monde, sortie avec la dame au cabriolet, même pour une course qui ne devait pas se prolonger au delà d'une demiheure.
Dès que, la première émotion passée, elle put se recueiUir, l'idée qui tout d'abord s'offrit naturellement à mistress Cléments fut d'aller prendre information à l'hospice d'aliénés, où elle craignait qu'on n'eût ramené la pauvre Anne.
Elle s'y rendit le lendemain, — Anne elle-même lui ayant indiqué l'endroit où l'établissement était situé. On lui répondit (sa démarche ayant été faite, selon toute probabilité, un jour ou deux avant la réintégration à l'hospice de la prétendue Anne Catherick) qu'on n'y avait amené personne répondant au signalement qu'elle donnait. Elle avait alors écrit à mistress Catherick, à Welmingham, pour savoir si elle avait eu des nouvelles. La réponse fut négative, et lorsqu'elle l'eut reçue, mistress Cléments, à bout de ressources, n'avait plus su ni à qui s'adresser ni que faire ensuite. Aussi, depuis cette époque jusqu'au moment de ma visite, elle était restée dans une ignorance absolue, et des causes qui avaient amené la disparition d'Anne, et du funeste dénoûment de son histoire.
Jiisque-Ià, les informations que m'avait fournies mistress Clcmenls, — bien qu'elles établissent des faits tout nouveaux pour moi, — n'avaient cependant qu'une valeur préliminaire.
Il était clair que l'enchaînement des déceptions qui d'abord avaient ramené Anne Catherick à Londres, pour la séparer ensuite de mistress Cléments, était l'œuvre unique du comte Fosco et de la comtesse; et la question de savoir si, dans la conduite du mari ou de la femme, il y avait de quoi faire peser sur l'un ou sur l'autre une responsabilité légale quelconque, pouvait devenir ultérieurement un grave sujet d'examen. Mais le but que je me proposais maintenant portait mes efforts dans une autre direction. L'objet immédiat de ma visite à mistress Cléments était de frayer au moins quelques voies à la découverte du secret de sir Percival ; et jusqu'à présent, elle n'avait encore rien dit qui me fit faire sur cette route le moindre pas en avant. Je comprenais qu'il fallait essayer de faire appel à ses souvenirs d'un autre temps, et occuper sa mémoire de personnes, d'événements autres que ceux dont nous venions de parler. J'avais indirectement cet objet en vue lorsque je renouai Tentretien un moment interrompu.
— Je voudrais, lui dis-je, pouvoir vous être de quelque secours dans ces tristes circonstances. Malheureusement,' je n'ai à votre service qu'une vive sympathie. Anne
I Catherick eût-elle été votre propre enfant, mistress Cle- I ments, vous n'auriez pu la traiter avec une bonté plus réelle; vous n'auriez pu faire pour elle de sacrifices plus I méritants.
— Il n'y pas grand mérite à cela, monsieur, me dit mistress Cléments en toute simplicité. La pauvre créature
était bien, pour moi, comme mon propre enfant. Toute petite, monsieur, je l'ai soignée; sa croissance était mon ouvrage; et j'avais eu du mal, je vous l'assure, à en faire quelque chose. Je n'aurais pas tant à cœur de l'avoir perdue, si je ne lui avais fait les premières robes qu'elle ait portées après ses langes, et si je ne lui avais pas appris à marcher. Je disais toujours que^Dieu me l'avait envoyée pour me consoler de n'avoir à moi ni marmot ni marmotte. Et maintenant qu'elle' est perdue, le souvenir du vieux temps me revenant sans cesse en tête, je ne puis, toute vieille que vous me voyez, m'empêcher de pleurer après elle; — c'est comme cela, monsieur, c'est comme cela!...
J'attendis un Instant que mistress Cléments se fût calmée. Mais ce rayon de lumière, vainement espéré depuis longtemps, m'arriverait-il, — indécis encore et de loin, — dans ces souvenirs que la brave femme avait conservés des premières années d'Anne Catherick?
— Connaissiez-vous mistress Catherick avant la naissance de sa fille? lui demandai-je.
— Pas depuis bien longtemps, monsieur, quatre ou cinq mois tout au plus. Nous nous voyions souvent à cette époque, mais sans jamais avoir eu beaucoup d'amitié l'une pour l'autre...
Sa voix, tandis qu'elle me répondait ainsi, avait repris plus de fermeté. Si pénibles que pussent être beaucoup de ses souvenirs, je remarquai qu'à son insu c'était pour elle un véritable soulagement, après avoir si longuement ressassé les poignantes tristesses du temps présent, de se reporter aux chagrins à demi -effacés dont un passé déjà loin lui avait légué l'incertain souvenir.
— Vous et mistress Catherick, vous étiez voisines? lui dcmandai-je, prêtant secours à sa mémoire, et du ton le plus encourageant que je sus prendre.
— Oui, monsieur; — c'est-à-dire au Vieux- Welmingham.
— Au Vieux-Welmingham? Il y a donc deux endroits de ce nom, dans le Hampshire ?
— C'était du moins ainsi à cette époque, monsieur, et
je VOUS parle d'il y a vingt-trois ans tout au moins. On a l>àti une nouvelle ville, à deux mille plus près de la àvière; et le Vieux- Welmingham , qui était toujours resté un village ou peu s'en faut, a fini par être abandonné. La ville neuve est l'endroit qu'on désigne aujourd'hui sous le nom de Welmingham ; mais l'ancienne église paroissiale est encore, après tout, l'église paroissiale. Elle est debout, toute seule, au milieu des terrains où l'on a rasé les maisons, et de quelques ruines çà et là dispersées. J'ai assez vécu pour assistera de tristes changements. De mon temps, c'était un joli endroit, un agréable séjour.
— L'habitiez-vous avant votre mariage, mistress Cléments ?
— Non, monsieur... je suis née dans le Norforlk. Mon mari non plus n'était pas de là. Ainsi que je vous l'ai dit, il était de Grimsby, où il avait fait son apprentissage. Mais, ayant des amis dans le Sud, et entendant parler d'une bonne occasion, il ouvrit à Southampton son premier établissement de commerce. Les affaires allaient petitement, mais il fit assez d'économies pour avoir de quoi vivre, simple en ses goûts comme il l'était, et il s'établit au Vieux- Welmingham. Quand il m'eut épousée, j'y allai résider avec lui. Nous n'étions jeunes ni l'un ni l'autre, et nous Vécûmes irès-heureux ensemble ; — plus heureux que M. Catherick ne vivait avec sa femme, lorsque, un ou deux ans plus tard, il fut venu, lui aussi, s'établir aux Vieux- Welmingham.
— Votre mari les connaissait-il auparavant ?
Il connaissait Catherick , monsieur , mais pas sa femme. Elle nous était étrangère à tous les deux. Certain gentleman de haut parage s'intéressait à Catherick, et lui avait obtenu la position de clerc de paroisse à l'église de Welmingham ; ce fut le motif pour lequel il vint s'établir dans noire voisinage. Il amenait avec lui sa femme qu'il - avait tout récemment épousée; et nous apprîmes, avec le temps, qu'elle avait été femme de chambre dans une famille résidant à Varneck-Hall, près Southampton. Catherick avait eu de la peine à obtenir qu'elle l'épousât.
attendu que c'était une fennme à prétentions un peu hautes. Il l'avait demandée, et demandée vainement è plusieurs reprises, si bien que, finalement, il y avai^ renoncé, la voyant si mal disposée. Une fois qu'il ne songea plus à elle, la voilà qui change d'avis et sans rime ni raison, de son propre mouvement, renoue l'affaire. Mon pauvre mari disait toujours que c'eût été la une bonne occasion de lui apprendre à se connaître. Mais Catherick en était trop affolé pour songer à rien de pareil. Jamais il ne la contrariait en rien, soit avant leur mariage, soit après. C'était un homme très-vi en ses sentiments, qui se laissait emporter par eux, tantôt d'un côté, tantôt de l'autre, et il aurait gâté une meilleure femme que mistress Catherick, si une meilleure lui fût échue en partage. Je n'aime à dire du mal de personne, monsieur; — mais c'était une femme sans cœur, et d'une obstination vraiment terrible en toutes ses volontés ; folle de beaux habits, tenant à être admirée, et ne se donnant pas même la peine d'avoir pour Catherick, si bon qu'il se montrât envers elle, les plus simples dehors du respect convenable. Mon mari disait, quand ils vinrent s'établir auprès de nous, que cet état de choses devait, à son avis, tourner mal, et ses paroles se sont vérifiées. Ils n'étaient pas dans notre voismage depuis plus de quatre mois, lorsqu'vm terrible scandale vint rompre misérablement leur union, et disperser leur ménage. Tous deux étaient fautifs... Je crains, du moins, qu'il n'y ait eu faute de l'un et de l'autre.
— Vous voulez dire, sans doute, de la femme et du mari?
— Oh I non, monsieur; je ne parle pas de Catherick... il ne méritait que la pitié. C'est sa femme que je veux dire; sa femme, et la personne qui...
— La personne qui fut l'occasion du scandale ?
— Précisément, monsieur. Un gentleman de naissance et d'éducation, qui aurait dû nous donner de meilleurs exemples. Vous le connaissez, monsieur ; et ma pauvre chère Anne le connaissait aussi, trop pour son malheur.
— Sir Percival Glyde ?
La IKMMR KN BLANC
— Oui. Sir Percival Glydc...
Mcn cœur balioil la charge. Je me figurais avoir mis la muin sur le fil conducLeur. Que je savais peu, à ce moment, par quels détours inextricables j'avais à passer encore a vent de sorlir du labyrinthe?
— Est-ce que sir Percival hebilait à cette époque vos environs ? demcndai-je.
— A'on, monsieiir; il nous arriva tout à coup, étranger à la communauté. Son père était mort, peu de temps auparavant, hors d'Anglelorre. Je me rappelle que le fils était encore en deuil. Il descendit à la petite auberge sur la rivière (ils l'ont démolie depuis lors), un endroit où les gentlemen venaient volontiers s'installer pour la pêche. On ne prit pas beaucoup garde à lui dam les premiers temps de son arrivée; c'était, une chose commune que de voir venir, de tous les comtés d'Angleterre, des touristes pécheurs attirés par noire rivière.
— Son apparition dans le village fut-elle antérieure à la naissance d'Anne Catherick?
— Oui, monsieur : Anne vint au monde au mois de juin i827 ; et je crois qu'il arriva, lui, vers la fin d'avril ou le commencement de mai.
— • Et parmi vous il n'était connu de personne? pas plus de mistress Catherick que de vos autres voisins?
— Nous le crûmes ainsi tout d'abord, monsieur. Mais, quand le scandale éclata, personne ne voulut admettre qu'ils ne se connaissaient point. Je me rappelle la chose comme si c'était hier Catherick, une nuiï, vint dans notre jardin, et nous réveilla en jetant aux carreaux une poignée du sable des allées. Je l'entendis prier mon mari, pour l'amour de Dieu, de descendre lui parler. Ils restèrent longtemps à causer sous le porche. Quand mon mari remonta, il était tout tremblant. Assis à côté du fit : — .Lizzie! me fait-il, je vous ai toujours dit que celte femme ne valait rien; je vous ai toujours dit qu'elle finirait mal;... et je crains bien, au fond, qd^ .ce ne soit déjà fait. Catherick a trouvé, cachés dans les tiroirs de sa femme, un tas de mouchoirs garnis de denteUes, deux
( belles bagues, et une montre d'or toute neuve avec sa
chaîne, — objets qu'une dame du monde devrait seulr posséder, et dont sa femme ne veut pas lui faire connaître la provenance. — Les aurait-elle volés? m'écriai je. — Non, dit-il; un vol, ce serait déjà bien mal. Mais c'est encore pire que cela ; elle n'aurait pas eu, par ici, la chance de dérober des objets pareils; et quand bien même cette chance lui eût été offerte, elle n'était pas femme 3 en profiter. Ce sont des cadeaux, Lizzie... ses initiales sont gravées à l'intérieur de la montre;... et Catherick l'a vue causer secrètement, et se conduire comme ne doil pas le faire une femme mariée, avec ce gentleman en deuil, sir Percival Glyde. N'en dites rien à personne... Pour cette nuit, j'ai apaisé Catherick. Je lui ai conseillé de retenir sa langue, d'ouvrir les yeux et les oreilles, et d'attendre un ou deux jours pour avoir une certitude complète : ~ Je crois, dis-je à mon mari, que tous les deux vous avez tort. Il n'est pas naturel que, bien à son aise et respectée comme elle l'est ici, mistrcss Catherick ait la tête tournée par un étranger de passage, tel que ce sir Percival Glyde. — Oui; mais est-il un étranger pour elle? me répondit-il. Vous oubliez comment la femme de Catherick en est venue à l'épouser. C'est après lui avoir dit non mainte et mamte fois, quand il la sollicilait, que, d'ellemême, tout à coup, elle a démenti son refus. Ce n'est pas d'aujourd'hui, Lizzie, qu'on a vu de mauvaises femmes employer à sauver leur réputation, et à couvrir une faute, l'aveuglement d'un honnête homme qui les aime; et je crains bien que cette mistress Catherick ne soit aussi vicieuse que la pire d'entre elles. Nous verrons, du reste, continua mon mari, et je crois que ce ne sera pas long. Deux jours après, en effet, nous avions vu...
Mistress Cléments suspendit un moment son récit. Dès ce moment-là même, je commençai à douter que j'eusse réellement trouvé, après tout, le fil conducteur qui devait me guider vers le mystère caché au centre du labyrinthe. Cette chronique vulgaire, malheureusement trop vulgaire, d'un homme perfide et d'une femme fragile, pouvait-elle me fournir la clef d'un secret qui pesait, terreur permanente, sur toute l'existenç* di »ïx Percival Glyde?
— Donc, monsieur, continua mislress Cléments, Catherick suivit les conseils de mon mari, et attendit ce qui allait advenir. Ainsi que je vous l'ai déjà dit, son attente ne fut pas longue. Dès le second jour, il trouva sa femme et sir Percival qui causaient ensemble, à voix basse, le plus familièrement du monde, tout contre la sacristie de l'église. Je suppose que le voisinage de la sacristie leur avait paru le dernier endroit où on dût s'aviser de les venir épier; — quoi qu'il en soit, c'est là qu'ils étaient. " Sir Percival, surpris en "apparence et troublé, se défendit si mal des imputations et des reproches à lui adressés, que le pauvre Catherick (je vous ai dit la vivacité de son caractère) perdit en quelque sorte la tête en face de son infortune; il se rua sur sir Percival. Mais il n'était pas (je suis fâchée de le dire) de force à lutter contre l'homme qui lui avait fait tort; il fut battu de la manière la plus cruelle, avant que les voisins, accourus au bruit, eussent eu le temps de les séparer. Tout ceci se passa aux approches de la soirée et avant la tombée de la nuit. Quand mon mari se rendit chez Catherick, celui-ci étai^ déjà parti, sans que personne sût pour oà. Pas une âme dans le village ne l'a jamais revu depuis. Il ne connaissait que trop bien, cette fois, l'ignoble motif qui avait déc^é sa femme à l'épouser; et il ressentait trop vivement sa disgrâce, — surtout après ce qui lui était arrivé avec sir Percival, — pour reparaître dans les lieux qui en avaient été témoins. Le pasteur de la paroisse fit mettre dans les journaux un avis par lequel il le priait de revenir, l'assurant qu'il ne perdrait ni sa place, ni l'estime de ses connaissances. Mais Catherick avait trop de fierté, disaient quelques-uns, —trop de chagrin, à ce que je crois, monsieur, — pour affronter les regards de ses voisins, et laisser s'user à la longue le souvenir de sa honte. Mon mari euf de ses nouvelles au moment où le malheureux quittf l'Angleterre; il en eut encore, pour la seconde fois, lorsque Catherick fut étabh en Amérique, où il paraissa^. prospérer. Pour autant que je sache, il y vit encore; maiC personne de ses anciens compatriotes, — et, moins qu®
tout autre, sa mauvaise femme, — ne doit probablement le revoir jamais.
— Qu'advint-il de sir Percival? demandai-je. Est-ce qu'il demeura dans le pays ?
— Ah! mais, non, monsieur; il y faisait un peu trop chaud pour lui. On l'entendit, le soir même du jour où le scandale avait eu lieu, s'en expliquer très-vivement avec mistress Catherick; et, le lendemain matin, il nous faussa compagnie.
— Et mistress Catherick, que devint-elle? A coup sûr, elle ne demeura pas dans le village, parmi les gens qui l'avaient vue se perdre de réputation?
— Si vraiment, monsieur; elle était assez endurcie, elle avait le cœur assez cuirassé pour mettre hardiment au défi l'opinion de tous ses voisins. Elle déclara publiquement à tous, depuis le pasteur jusqu'au dernier des paroissiens, qu'elle était la victime d'une affreuse méprise, et que toutes les mauvaises langues de l'endroit ne l'en chasseraient pas comme si elle avait quelque chose à se reprocher. Elle a vécu au Vieux- Welmingham tout le temps que j'y suis restée moi-même; et après mon départ, quand on se mit à bâtir la ville neuve, quand les honnêtes gens 'de l'endroit commencèrent à s'y transporter, elle alla s'y installer, elle aussi, comme bien résolue à rester des leurs et à les scandaliser jusqu'au bout. Elle y est encore, et y demeurera, malgré la réprobation des meilleurs d'entre eux, jusqu'au dernier jour de sa vie.
— Mais, pendant tout ce temps-là, demandai-je, quelles ont été ses ressources ? Son mari pouvait-il et voulait-il lui venir en aide ?
— Il le pouvait et le voulait, monsieur, répondit mis» tress Cléments. Dans la seconde lettre qu'il écrivit à mou brave homme de mari, il disait qu'elle avait porté son nom, qu'elle habitait encore sous le toit qui les avait abrités tous deux, et que, toute pervertie qu'elle fût, elle ne devait pas mourir de faim comme une mendiante des rues. Il était en position de lui accorder une peiite annuité, qu'il l'avisait de faire loucher à Londres, tous les
'trois mois, chez un banquier dont il lui donnait le nom.
— Accepta-t-elle celte pension?
— Pas le premier « farlhing » , monsieur. Elle dit ïfU'clle n'entendait plus devoir à Gatherick ni un morceau de pain ni une goutte d'eau, dût-elle vivre cent ans. Et toujours, depuis lors, elle a tenu parole. Quand mon pauvre cher mari vint à décéder, me laissant tout ce qu'il possédait, la lettre de Gatherick me fut remise avec le resle, et je demandai à sa femme, si jamais elle tombait dans le besoin, de me le faire savoir : —Toute l'Angleterre saura que je manque de pain, me répondit-elle, avant que je le dise à Gatherick ou à n'importe lequel de ses amis... Prenez pour vous cette réponse, et si jamais il écrivait de nouveau, elle pourra aussi lui servir, à a lui! »
— Supposez-vous qu'elle eût de l'argent à elle?
— En tout cas, monsieur, c'était bien peu de chose. On a dit, et avec raison, j'en ai bien peur, que ses moyens d'existence lui venaient de sir Percival Glyde.
Après cette dernière réponse, j'arrêtai un. instant Tinterrogatoire pour passer en revue ce que je venais d'apprendre. Si j'acceptais le récit dans toutes ses parties ^ et sans aucune réserve , jusqu'au point où il en était ^arrivé, il était bien évident, à présent, qu'aucune révéla- ^<tion ne m'avait été faite dont je pusse tirer parti, direc- '-tement ou indirectement, pour arriver à la possession ■ du secret, et que ma nouvelle tentative me laissait en- ' core face à face avec l'échec le plus palpable et le plus 'décourageant.
Mais il y avait dans ce récit un point mal éclairci qui me faisait hésiter à l'accepter sans quelques réserves, et qui me suggérait l'idée d'un « dessous de cartes » quelconque.
Je ne pouvais pas m'expliquer, si elle était coupable, la persistance qu'avait mise celte femme du clerc de paroisse à passer tout le resle de sa vie sur le théâtre même • de son déshonneur. Le propos même qu'on lui attribuait, à savoir qu'elle aurait adopté cette marche étrange
t'06 LA FEMME EN BLANC
comme une preuve irréfragable et pratique de son innocence, ne suffisait pas à me convaincre. D'après ma manière de voir, il me semblait plus naturel et plus probable de présumer qu'elle n'avait pas eu, en cette matière, le choix libre dont elle se targuait. Dans cette hypothèse, à qui devait-on le plus probablement attribuer celte influence dominante qui l'aurait retenue à Welmingham? Sans nul doule, à cette personne dont les secours réguhers lui fournissaient ses seuls moyens d'existence. Elle avait refusé l'assistance de son mari-; elle n'avait pas de quoi vivre; honnie, dégradée, on ne lui connaissait pas d'amis : de quelle source pouvait-elle tirer les secours indispensables, si ce n'est de celle qu'indiquait la voix publique, — la caisse de sir Percival Glyde?
Raisonnant d'après ces données, et ne perdant pas do vue le seul fait avéré qui pût me servir de guide, à savoir que mistress Catherick était en possession du secret, j'arrivais facilement à comprendre l'intérêt que sir Percival pouvait avoir à la retenir à Welmingham, la réputation qu'elle s'y était faite devant à coup sûr l'éloigner de toute comniunication avec ses voisines, et dès lors lui ôter toute occasion de laisser échapper le moindre de ces propos inconsidérés que les femmes se permettent fréquemment dans les effusions bavardes de leur intimité. Mais quel était donc le mystère qu'on cherchait à cacher? Non pas, certainement, le rôle infamant que- sir Percival avait joué dans la disgrâce de mistress Catherick,-- puisque précisément tout le voisinage en était instruit: ni le soupçon qu'il pût être le père d'Anne Catherick, — puisque Welmingham était l'endroit où ce soupçon pouvait le moins être écarté. Si donc j'acceptais, aussi facilement eC aussi absolument que d'autres- l'avaient fait avant moi cette culpabilité apparente; si je tirais de là les mêmes conclusions superficielles auxquelles M. Catherick et tous ses voisins avaient cru devoir s'en tenir, que devenait, dans tout ce que j'avais entendu, cette suggestion d'un périlleux secret gardé entre sir Percival et raisiress Catherick, et resté caché depuis cette lointaine '^que jusqu'au moment actuel? ,
Et pourtant, c'était bien dans ces entrevues dérobées, dans ces conférences à voix basse entre la femme du clerc de paroisse et le « gentleman en deuH » qu'existait, sans aucun doute, le fil conducteur à l'aide duquel on aurait pu tout découvrir.
Ne se pouvait-il pas que, dans cette circonstance, de trompeurs dehors attirassent l'esprit dans une direction, tandis que la vérité, préservée de tout soupçon, serait précisément dans la direction opposée ?MistressGatherick, en affirmant qu'elle était la victime d'une affreuse erreur, n'avait-elle pu dire vrai? En admettant même qu'elle eût menti, la déduction à Taide de laquelle on faisait de sir Percival le complice de sa faute, ne pouvait-elle pas être le résultat de quelque erreur difficile à concevoir? Et si, par hasard, sir Percival avait fomenté tout exprès l'idée qu'il était coupable en ceci pour détourner de lui quelque autre soupçon mieux fondé?... C'est là, — si je pouvais l'y découvrir; — c'est là qu'était l'accès du secret, profondément enfoui sous les insignifiants détails de la chronique de village qui venait de m'être contée.
Les premièrQS questions que je fis ensuite eurent pour objet unique de savoir si M. Galherick était arrivé, oui ou non, à se convaincre de la mauvaise conduite de sa femme. Les réponses que je reçus de mistress Glem.ents ne me laissèrent pas le moindre doute sur ce point. Mistress Catherick, avant son mariage, avait mis en péril sa réputation; des témoignages certains l'affirmaient, sans cependant qu'on sût à qui elle l'avait sacrifiée; et son mariage si imprévu avait bien eu lieu pour mettre son honneur à couvert.
Par des calculs de temps et de lieu qu'il est inutile de faire connaître en détail, on en était arrivé à établir très» positivement, que la fille à qui elle avait donné le noiï de son mari n'avait aucun droit de le porter.
L'objet dont je m'cnquis ensuite, — à savoir s'il était également certain qu'Anne fût la fille de sir Percival, — était bien autrement difficile à éclaircir. Je n'avais pas à ma disposition, pour calculer les probabihtés qui miU-
talent pour ou contre cette hypothèse, de meilleurs moyens que les déductions à tirer de la ressemblance personnelle entre ces deux individus, qu'on pouvait croire rapprochés par un lien si étroit.
— Je suppose, dis-je, que vous avez vu fréquemment sir Percival, quand il habitait votre village?
— Oh ! oui, monsieur... très-souvent, répondit mistress Cléments.
— Avez-vous jamais remarqué qu'il y eût entre Anne et lui quelques traits de ressemblance?
— Pas le moindre, monsieur.
— Probablement, alors, elle ressemblait à sa mère?
— A sa mère non plus, monsieur. Mistress Calherick était brune et avait la figure pleine...
Ni à sa mère, ni au père qu'on lui attribuait. Je savais bien qu'on ne peut implicitement se fier aux inductions tirées de la ressemblance personnelle: mais, d'autre part, il ne faut pas pour cela les écarter d'une manière trop absolue. Pourrais-je donner quelque force aux faits déjà établis, en découvrant quelques autres circonstances plus décisives qui se rattacheraient à la vie qu'avaient menée mistress Calherick et sir Percival avant que ni l'un ni. l'autre se fût montré au Vieux- Welmingham? Quand je posai de nouvelles questions, j'avais en vue cet autre moyen d'arriver au vrai.
-— Lorsque sir Percival arriva pour la première fois de vos côtés, dis-je, avez-vous su d'oià il venait en dernier lieu?
— Non, monsieur. Les uns parlaient de Blackwater- Park; les autres, de l'Ecosse;... mais personne n'en savait rien.
— Et mistress Calherick... était-elle en service à Varneck-Hall immédiatement avant son mariage?
— Oui, monsieur.
— Y avait-il longtemps qu'elle occupait cette place?
— Trois ou quatre ans, monsieur. Je ne sais pas bien au juste si c'est l'un ou l'autre.
— Avez-vous jamais entendu nommer le personnage à qui Varneck-Hall appartenait à cette époque ?
— Oui, monsieur. Il s'appelait le major Donthorne.
— M. Cathorick, ou quelque autre parmi vos connaissances, aurail-il jamais ouï dire que sir Percival fût lié ïvec le major Donthorne ? Quelqu'un aurait-il jamais 'encontre sir Percival aux environs de Varneck- ^lali ?
-- Je ne me rappelle- pas, monsieur, que cela soit amais arrivé à Catherick ni à aucune autre de mes connaissances...
Je noiai le nom et l'adresse du major Donthorne pour e cas où il serait encore vivant, et où il pourrait être jlile, un jour ou l'autre, de s'adresser à lui. En attendant, mes impressions personnelles étaient pour le moment tout à fait contraires à l'idée que sir Percival dût 3tre supposé le père d'Anne Catherick ; tout à fait favorables, en revanche, à cette conclusion que le mystère de ;es furtives entrevoies avec mistress Catherick était absolument étranger à la honte dont cette femme avait bOuillé la bonne réputation de son mari. Je ne voyais aucune enquête ultérieure qui pût me mettre à même ie confirmer celte impression ; — je n'avais plus qu'à încourager mistress Cléments à s'étendre encore sur les Dremier* temps de l'existence d'Anne Catherick, et il falail guetter toute suggestion que le hasard pourrait me burnir, une fois entré dans cette voie. .
— Vous ne m'avez pas dit encore, repris-je, comment 1 se fit. que la pauvre enfant, venue au monde sous de si acheux auspices, se trouvât, mistress Cléments, confiée » vos soins.
— Personne autre n'était là, monsieur, répondit misress CleniQnts, pour prendre en pitié cette petite créature (ii débile. La méchante mère sembla l'avoir en haine — •omme si c'était la faute de la pauvre petite! ~ dès le our de sa naissance. Cela me fit de la peine pour l'enfant 't j'offris de l'élever avec autant de soins que si elle était i moi.
— Est-ce qu'à partir de cette époque, Anne vous deneura exclusivement confiée ?
. — Pas tout à fait, monsieur; mistress Catherick avait
là-dessus ses imaginations, ses fantaisies, et de temps en temps elle réclamait ses droits sur l'enfant, comme pour me punir d'avoir voulu l'clever. Mais ces accès ne duraient jamais longtemps. La pauvre petite Anne me revenait invariablement, et toujours avec joie, — bien qu'elle n'eût chez moi qu'une vie assez terne, manquant de compagnons de jeu pour l'égayer, comme en ont les autres enfanls. Notre plus longue séparation fut à l'époque où sa mère la conduisit à Limmeridge. Justement alors je perdis mon mari, et dans le chagrin où j'étais, je sentais qu'il était préférable de ne point garder Anne auprès de moi. Elle avait alors entre dix à onze ans ; apprenant mal ses leçons, la pauvre Anne, et bien moins gaie que d'autres enfants, — mais aussi jolie petite fille qu'on en pût voir. J'attendis chez moi que sa mère l'eût ramenée; et je lui offris alors, partant pour Londres, de prendre l'enfant avec moi ; — le fait est, monsieur, que je n'avais plus le courage d'habiter le Vieux-Welmnigham après la mort de mon mari, tant cet endroit était changé à mes yeux et me semblait triste.
— Mistress Gatherick accepta-t-elle votre proposition ?
— Non, monsieur. Elle revenait du Nord plus dure, plus nourrie de fiel que jamais. Il se disait qu'(^ avait été contrainte de demander à sir Perclval une permission de voyage , premier ennui pour une personne comme elle; puis elle était allée, à Limmeridge, assister sa sœur mourante, lorsque le bruit avait couru que cette pauvre femme possédait quelques économies ; et, au fait , elle laissait à peine de quoi l'enterrer. Ces choses avaient dû, fort probablement, aigrir mistress Gatherick; mais, quoi qu'il en fût, elle ne voulut pas entendre parler de me laisser emmener l'entant. On eût dit qu'elle prenait plaisir à nous chagriner toutes deux en nous séparant. Je ne pus donc que donner mon adresse à la petite Annette, et lui dire en secret que, si jamais elle était dans l'embarras, elle n'avait qu'à venir inc trouver. Mais des années s'écoulèrent avant qu'elle eût la liberté d'agir ainsi. Je nej la revis plu:^, la pauvre chère Anne, que la nuit où eM s'échappa de la maison de fous.
— Vous savez sans doute, mistress Cléments, pourquoi sir Percival Glyde l'y avait lait enfermer.
— Je n'en sais, monsieur, que ce qu'Anne elle-même m'en a dit. La pauvre enfant, là-dessus, divaguait et déraisonnait à faire peine. É\\e disait que sa mère, ayant à garder je ne sais quel secret de sir Percival, le lui avait laissé connaître un jour, longtemps après mon départ du Hampshire, et que sir Percival, découvrant qu'elle était au fait de ce mystère, l'avait aussitôt fait emprisonner. Mais quand je lui demandai de quoi il s'agissait, jamais elle ne put me le dire. Tout ce que je tiens d'elle, c'est que sa mère, si elle le voulait, pourrait ruiner sir Percival et le détruire de fond en comble. Mistress Catherick avait fort bien pu dire cela, et ne pas en dire plus long. Je suis à peu près certaine qu'Anne m'aurait mise au courant de toute la vérité, si, comme elle le prétendait, — et comme elle se le figurait bien certainement, la pauvre âme! — elle l'avait réellement connue...
La même idée s'était déjà offerte plus d'une fois à mon esprit; j'avais dit à Marian, on l'a vu, que je ne savais si Laura était, au vrai, sur le point de faire quelque découverte importante, le jour où le comte Fo.sco était venu les déranger, elle et Anne Catherick, dans le petit embarcadère au bord du lac ; — l'infirmité mentale de cette dernière rendant tout à fait naturel qu'elle se figurât posséder absolument le secret , sans autre raison qu'un soupçon vague, puisé dans quelque insinuation imprudemment hasardée devant elle par sa mère. En ce cas, la méfiance que sir Percival puisait dans le sentiment de son crime avait dû lui inspirer l'idée parfaitement fausse qu'Anne Calherick avait tout su de sa mère ; absolument de même que, dans la suite, il avait conçu le soupçon, tout aussi erroné, que sa femme savait tout de la bouche d'Anne Catherick.
Le temps s'écoulail ; la matinée allait finir. Je ne voyais aucune certitude, en restant plus longtemps, d'apprendre par mistress Cléments quelque chose de plus qui pût servir à mes projets. J'avais déjà éclairci ces détails de lieux et de famille, se rapportant à mistress
Calherick, qui faisaient l'objetde mes recherches; et j'étais arrivé à certaines conclusions, tout à fait nouvelles pouv moi, qui pouvaient m'aider considérablement à dirige:mes démarches ultérieures. Je me levai pour prendre congé ; mais auparavant je crus devoir rendre grâce à mistress Cléments de la bonne volonté tout amicale qu'elle avait mise à me fournir des renseignements.
— Je crains bien de vous avoir paru fort indiscret, lui dis-je. Je vous ai posé bien des questions auxquelles beaucoup de gens, à votre place, ne se seraient pas souciés de répondre.
— Tout ce que je puis savoir, répondit mistress Cléments, je le mets de. grand cœur à votre disposition... S'arrêtant à ces mots, elle me regarda fixement... Mais j'aurais bien voulu, monsieur, continua la pauvre femme, que vous pussiez m'en dire un peu plus long sur le compte de mon Annelte. Il m'a semblé lire sur votre visage, quand vous êtes entré, que vous le pourriez si vous le vouliez. Vous ne sauriez croire à quel point il m'est pénible de ne pas savoir encore, à l'heure qu'il est, si elle vit ou non. Je supporterais mieux une certitude quelconque. Vous disiez que nous ne devions pas nous attendre à la revoir vivante. Est-ce que vous sauriez, monsieur. . . est-ce que vous sauriez, pour sûr et certain... qu'il a plu à Dieu de nous la reprendre ?...
Un appel si touchant me trouva sans défense; y résister eût été de ma part une bassesse, une cruauté indicibles.
— Je crains bien, lui répondis-je doucement, qu'il n!}^ ait pas à en douter; je suis convaincu, pour ma part, qu'elle en a fini avec les chagrins de ce monde...
La pauvre femme se laissa tomber dans son fauteuil et me dérobant son visage : — Oh! monsieur, dit~olie, comment le savez- vous ? qui peut vous l'avoir appris?
— Personne, mistress Cléments. Mais j'ai des raisons pour me sentir assuré de ce que je vous dis là ; des raisons que je vous communiquerai, je vous le promois, aussitôt que je le pourrai sans danger. Je suis certain qu'à ses derniers moments, elle.na pas manqué de soins; je suis certain que la maladie de cœur dont elle avait
LA FEMME EN BLANC 2i3
tant souffert a été la véritable cause de sa mort. De tout cela, bienlôt, vous serez aussi assurée que moi-même;... vous saurez, avant longtemps, qu'elle a sa sépulture dans un paisible cimetière de campagne, endroit riant et »jalme que vous-même auriez choisi pour elle.
— Morte! dit mistress Cléments, morte si jeune, et je lui survis! C'est moi qui lui ai fait ses premières 'robes ; c est moi qui lui ai appris à marcher. La première fois qu'elle a dit : Maman ! c'est à moi qu'elle l'a dit. Maintenant, elle est partie, et je reste!... Ne disiez-vous pas, monsieur, reprit la pauvre femme, écartant le mouchoir qui voilait sa face, et pour la première fois, levant les yeux sur moi, ne disioz-vous pas qu'elle a été enterrée convenablement? A-t-on donné autant de soins à ses funérailles... le pensez-vous, du moins... que si elle avait été ma propre fille?
Je la rassurai pleinement là-dessus. Ma réponse sembla lui causer un inexplicable mouvement d'orgueil, et lui fournir un motif de consolations qu'elle aurait en vain demandé à des considérations d'un ordre supérieur. — Cela m'aurait saigné le cœur, disait-elle naïvement, si ma pauvre Anne n'avait pas été enterrée comme il faut... Mais d oij le savez-vous, monsieur ? qui vous l'a dit?...
Je la suppliai d'attendre le moment où je pourrais m'expliquer sans réserve vis-à-vis d'elle : — Vous êtes certaine de me revoir, lui dis-je, car j'ai un service à vous demander lorsque vous serez un peu plus calme; peut-être ne tarderai-je pas plus d'un ou deux jours.
— N'ajournez pas votre demande à cause de mol, monsieur, dit mistress Cléments; si je puis vous être utile, ne faites pas attention à mes pleurs! Dites-moi tout de suite, je vous prie, ce que vous pensez avoir à me demander.
— Je voulais seulement, repris-je, vous adresser une seule question. Je voulais seulement savoir de vous l'adresse de mistress Calherick, à Welmingham.
Ma requête effaroucha tellement mistress Cléments que, pour le moment, la triste nouvelle que je venais de lui donner sembla elle-même s'effacer de son esprit. Ses
pleurs s'arrêtèrent soudainement, et, toujours assise devant moi, elle me regardait avec une véritable stupéfaction.
— Pour l'amour de Dieu, monsieur, dit-elle, que voulez-vous de mistress Catherick?
— Le voici, mistress Cléments, lui répondis-je; je veux savoir le secret des entrevues particulières qu'elle avait jadis avec sir Percival Glyde. Dans ce que vous m'avez dit du passé de cette femme et des anciennes relations que cet homme a eues avec elle, il y a quelque chose de plus que vous ou aucun de vos voisins n'y avez jamais soupçonné. Entre eux deux, il y a un secret que personne ne connait encore;... et je vais trouver mistress Catherick avec la ferme résolution de le découvrir.
— Pensez-y à deux fois, monsieur ! dit mistress Cléments qui, dans son émotion, se leva tout à coup et posa sa main sur mon bras. C'est là une femme à craindre;... vous ne la connaissez pas comme je la connais. Pensez-y à deux fois !
— Votre conseil^ mistress Cléments, vous est dicté, j'en suis sûr, par un sentiment de bienveillance; mais, quoi qu'il en puisse arriver, je suis résolu à voir cette femme...
Mistress Cléments consulta ma physionomie avec inquiétude.
— Je vois bien que vous êtes décidé, dit-elle ensuite; eh bien, monsieur, je vais vous donner l'adresse...
Je l'écrivis sous sa dictée dans mon agenda, et pris ensuite sa main pour lui dire adieu.
— Vous entendrez bientôt parler de moi, repris-je; vous saurez tout ce que j'ai promis de vous révéler...
Mistress Cléments poussa un soupir et secoua la tête d'un air de doute : . ^
— L'avis d'une vieille femme peut quelquefois être bon à prendre, disait-elle. Pensez-y à deux fois avant de partir pour Welmingham...
L\ FEMME EN BLANC -21."i
• Lorsque après mon entrevue avec mistress Cléments, jo revins à la maison, je fus iVappé d'un changement qui s'était manifesté chez Laura.
L'invariable douceur, l'inépuisable patience dont tant de cruelles épreuves n'avaient encore pu venir à bout, semblaient lui avoir manqué soudainement. Insensible à tout ce que Marian essayait pour la calmer et la distraire, elle était assise loin de son dessin qu'elle négligeait et qu'elle avait repoussé loin d'elle, les yeux obstinément baissés, les mains sur ses genoux, et les doigts enl-acés les uns dans les autres par un mouvement fébrile. A mon entrée, Marian se leva, me laissant lire sur son visage une inquiétude silencieuse; elle attendit un instant pour voir si à mon approche Laura lèverait les yeux; et après avoir murmuré à mon oreille : — Voyez si vous pourrez la tirer de celte torpeur!... elle sortit de la chambre.
Je m'assis dans le fauteuil qu'elle avait laissé vide; je dénouai doucement les pauvres doigts amaigris et fiévreux; puis, prenant les deux mains de Laura dans les miennes :
-— A quoi pensez-vous? dites-le-moi, chère enfant?... faites effort, et dites-le-moi!...
' Il y eut en elle une sorte de combat, mais elle fmit pa/ me regarder en face :
•-- Je ne puis me sentir heureuse, dit-elle, je ne puis: m'empêcher de songer...
A ces mots, elle s'arrêta, se pencha légèrement en avant, et posa sa tête sur mon épaule avec une sorte de muel désespoir qui m'ai la au cœur.
— Tâchez, répélai-je doucement, tâchez de me dire ce qui vous empêche d'être heureuse !
— Je suis si peu utile,... je pèse si fort sur vous deux,
répondit-elle avec un soupir las et découragé. Vous travaillez, vous gagnez de l'argent, Walter; et Marian vous vient en aide. Pourquoi n'est-il rien que je puisse faire?... Vous finirez par me préférer Marian... Vous finirez par là, car je ne suis bonne à rien! Oh! de grâce, ne me traitez pas comme un enfant!...
Je lui fis relever la tête, et lissant ses cheveux en désordre qui lui tombaient sur le front, je donnai un baiser à cette pauvre fleur flétrie, à cette sœur dont le chagrin avait presque égaré la raison.
— Vous nous aiderez, Laura, lui dis-je; vous commencerez, chère enfant, dès aujourd'hui...
Aussitôt son regard prit une ardeur presque maladive, et sa curiosité, qui semblait lui couper la respiration, me fit trembler pour cette nouvelle vitalité que l'espérance venait de lui rendre sur quelques paroles tombées de mes lèvres. Je me levai, je remis en ordre ses instruments de dessin et les replaçant devant elle :
— Vous savez, lui dis-je, que je gagne ma vie en travaillant à ceci. Vous vous êtes si bien appliquée, vous avez fait tant de progrès que vous pouvez travailler, vous aussi, et comme moi gagner de l'argent. Tâchez de terminer cette petite esquisse aussi correctement, aussi gentiment que vous le pourrez. Quand elle sera finie, je la porterai au même marchand qui achète tout ce que je lais, et qui très-certainement l'achètera aussi. Vous garderez à part, dans votre bourse, tout ce que vous aurez gagné ; et Marian vous demandera, comme à moi, de quoi faire marcher notre petit ménage. Pensez combien vous allez vous rendre utile, à elle et à moi! Pensez-y, Laura, et vous ne saurez plus ce que c'est d'avoir une heure de chagrin...
Son visage s'anima et s'éclaira bientôt d'un sourire. Tant qu'il dura, ce sourire, et au moment oii elle reprenait les crayons que naguère elle avait mis de côté, on eût presque dit notre Laura d'autrefois.
J'avais su bien traduire les premiers symptômes de renaissance et de force nouvelle qui, à son insu, se révélaient dans son intelligence, par Tattention jalouse avec
laquelle, depuis peu, elle surveillait les occupations de sa sœur et les miennes. Marian (quand je lui contai ce qui s'était passé), comprit comme moi que Laura désirait ardemment reconquérir une petite importance, et se relever dans sa propre estime aussi bien que dans la nôtre : — à partir de ce jour, nous mimes tous nos soins à seconder cette ambition nouvelle, qui peut-être nous donnait à espérer, et pour un temps assez proche, un avenir plus heureux. Ses dessins, à mesure qu'elle les terminait ou croyait les avoir terminés, passaient aussitôt dans mes mains; je les remettais à Marian qui les cachait avec soin, et je prélevais sur mes profits un léger tribut hebdomadaire, qui était olTert à Laura comme le prix auquel des étrangers avaient acquis ces dessins sans mérite et sans valeur, que moi seul, en somme, j'achetais. Il nous était quelquefois dirhcile de garder le sérieux nécessaire à cette innocente fourberie, quand elle nous apportait avec orgueil sa part de la dépense commune, et me demandait gravement lequel avait gagné le plus, d'elle ou de moi, dans le cours de la semaine écoulée. Tous ses dessins, enfouis avec soin, je les ai encore en ma possession; ils constituent, à mes yeux, un trésor sans prix. — Chers souvenirs que j'aime à faire vivre; — amis des temps malheureux qui ne sont plus, mon cœur ne les sacrifiera, ne les oubliera jamais !
Serait-il donc vrai que je me soustrais ici aux nécessités de mon labeur ? et n'anticipé-je pas sur les temps plus heureux auxquels ce récit ne m'a pas encore amené? Oui, sans doute, il en est ainsi, et je l'avoue franchement. Maintenant, revenons sur nos pas; revenons à ces jours d'anxiétés, de craintes continuelles, où mon courage ne demeurait vivant qu'au prix d'une lutte acharnée, danh celle glaciale immobilité où je demeurais enchaîné. Peutêtre ces minutes n'auront-elles pas été perdues, si les amis dont l'œil suit les pages de ce récit ont fait halte et se sont reposés comme moi.
Je saisis la première occasion qui s'offrit de causer en particulier avec Marian, et de lui communiquer le résultat des inibrmalions que j'avais prises dans la matinée.
Sur le voyage que je comptais faire à Welmingham, elle me parut partager l'opinion que m'avait déjà exprimée mistress Cléments.
— Bien certainement, me dit-elle, Walter, le peu que vous avez appris jusqu'ici ne doit vous donner aucun espoir d'obtenir les confidences de mistress Galherick? Est-il bien sage de vous porter à de telles extrémités, avant d'avoir bien réellement épuisé tous les moyens plus directs et plus sûrs d'en arriver à ce que vous désirez? Quand vous me disiez que sir Percival et le comte étaient les deux seuls êtres vivants qui connussent la date exacte du voyage de Laura, vous avez oublié, j'oubliais moi-même qu'il existe une troisième personne à qui cette date est certainement connue; — c'est de mistress Rubelle que je veux parler. Ne serait-il pas beaucoup plus facile et beaucoup moins dangereux d'insister pour obtenir d'elle une confession complète, que de prétendre arracher cet aveu à sir Percival?
— Cela, répliquai-je, pourrait être beaucoup plus facile; mais nous ne savons pas au juste jusqu'où va la connivence de mistress Rubelle, et l'intérêt qu'on lui a donné dans le complot; nous ne sommes donc pas certains que la date soit restée gravée dans sa mémoire, comme elle l'est, bien certainement, dans celle de sir Percival et du comte. Il est maintenant trop tard pour perdre avec mistress Rubelle le temps précieux que nous pouvons employer à découvrir, dans la vie de sir Percival, ce côlé faible qui nous la livrera tout entière. Ne tenez-vous pas compte un peu trop sérieusement, Marian, du danger auquel je m'expose en retournant dans le Hampshire? Ne commencez-vous pas à croire que sir Percival Glyde pourrait bien se trouver, en somme, un antagoniste au-dessus de mes forces ?
— Il ne sera pas au-dessus de vos forces, répondit-elle d'un ton décidé, parce qu'il n'aura pas, pour lutter contre vous, l'aide puissante que lui prêterait l'impénétrable méchanceté du comte.
— Et d'où tirez-vous cette conclusion? lui demandai-'ô un peu surpris.
— Je connais, me rôpondit-elle, rentêlementde sir Percival et l'impatience avec laquelle il subit le contrôle de son conseiller intime. Il voudra, je crois, vous tenir tôle à lui tout seul, tout comme il voulait d'abord, à Blaclvwater-Park, agir par lui-même. L'heure oià vous devez vous attendre à voir intervenir le comte, sera celle où vous (iendrez sir Percival à votre discrétion. Les intérêts du :;jremierse trouveront alors directement menacés; et pout* sa propre défense, Waller, vous lui verrez déployer de terribles ressources.
— Nous pouvons le désarmer d'avance, répliquni-je. Quelques-uns des détails que je tiens de mistress Cléments peuvent servir contre lui, et nous avons encore à notre disposition d'autres moyens de soutenir la lutte. Il y a, dans la relation de mistress Miehclson, certains paspages d'oii il résulte que le comte a cru nécessaire de se mettre en communication avec M. Fairlie; et dans cette
"démarche peut se rencontrer telle ou telle circonstance plus ou moins compromettante pour lui. Pendant mon absence, Marian, écrivez à M. Fairlie, et demandez-lui une réponse où soit exactement décrit ce qui s'est passé entre lui et le comte; qu'il vous renseigne, en même temps, sur tous les détails qui auraient pu lui parvenir, depuis lors, relativement à sa nièce. Dites-lui que l'exposé de laits que vous réclamez serait, tôt ou tard, l'objet d'instances nouvelles et plus pressantes, s'il répugnait à vous le donner aujourd'hui.
— J'écrirai cette lettre, Walter. Mais êtes-vous donc bien décidé à partir pour "Welmingham?
— Absolument décidé. Je vais consacrer deux jours à gagner de quoi nous suffire la semaine prochaine : cela lait, je m'embarque pour le Hampshire...
, Quand arriva le troisième jour, j'étais prêt à me mettre en route.
Comme il était possible que mon absence durât quelque temps, j'arrangeai avec Marian une correspondance régulièrement quotidienne; et naturellement nous nous écririons sous des noms supposés, la prudence la plus vulgaire l'exigeant ainsi. Tant que j'aurais régulièrement
de ses nouvelles, je pourrais compter que rien de mal n'était arrivé; mais la première fois que le courrier du matin ne m'apporterait aucune lettre, je partirais pour Londres sans autre avis, et par le premier train disponible. Je parvins à l'aire accepter à Laura la pensée do mon départ, en lui disant que j'allais à la campagne cher^ cher des acheteurs pour ses dessins et les miens; je la laissai fort occupée et tout heureuse. Marian m'accompagna jusqu'à la porte de la rue.
— Rappelez-vous, me dit-elle tout bas dans le corridor, rappelez-vous quels cœurs inquiets vous laissez ici ; rappelez-vous toutes les espérances attachées à votre retour sain et sauf! Si des accidents imprévus viennent traverser ce voyage; si vous vous rencontrez avec sir Percival...
— Qui peut vous faire songer à une pareille rencontre? lui Qemandai-je. - -
-- Est-ce que je sais, moi?... J'ai des craintes et des imaginations dont je ne puis rendre compte. Riez-en, Walter, si vous voulez!... mais, pour l'amour de Dieu, si vous vous trouvez en contact avec cet homme, demeurez maître de vous l
— Ne craignez rien, Marian; je vous ré^Donds de mon empire sur moi-même...
Ce fut sur ces mots que nous nous quitlâmes.
Je pris une allure très-rapide pour me rendre à la station. Il y avait en moi je ne sais quelle ardeur et quel éclat d'espérance; dans mon esprit grandissait la conviction que mon voyage, cette fois, ne serait pas vainement entrepris. La matinée était belle, lumineuse et froide; mes nerfs en étaient comme remontés, et je sentais pal-. piler en moi, de la tète aux pieds, l'énergie de ma résolution.
Tandis que je traversais le quai du rail-way, cherchan? de droite et de gauche, dans les groupes qui l'encombraient, quelques visages de connaissance, je me demandai tout à coup si je n'eusse pas mieux fait d'adopter quelque déguisement, avant départir pour le Hampshire. Mais il y avait, selon moi, dans cette idée, quelque chose
de si répulsif, — on s'assimile si bien, en se déguisant, à l'ignoble troupeau des espions à gages et des agents de la police privée, — que la question se trouva résolue pour moi, presque aussitôt qu'elle se fut offerte à mon esprit. Envisagée simplement au point de vue des avantages qu'elle pouvait offrir, une telle démarche était excessivement équivoque. Si je la tentais chez moi, le maître delà maison devait la découvrir tôt ou tard, et de ce mo ment, je serais en butte à ses soupçons. Si je me déguisais au dehors, l'accident le plus vulgaire pouvait tour a tour me montrer aux mêmes personnes avec et sans mon costume d'emprunt ; par là, j'appellerais aussitôt sur moi cette méfiance que je devais éloigner à tout prix. Jusqu'alors, j'avais agi à visage découvert; je me promis de continuer ainsi jusqu'au bout.
Le train me déposa devant Welmingham, la même après-midi, de bonne heure.
Est-il en Arabie un désert de sable ou, parmi les cités détruites de la Palestine, une scène de désolation qui puisse répugner à l'œil et accabler l'esprit au même point que l'aspect d'une ville provinciale anglaise au début de son existence, et alors que sa prospérité future est encore à l'état de germe? Je me posais cette question en traversant les rues de Welmingham, oii régnaient je ne sais quelle propreté désolée, je ne sais quelle laideur bien entretenue, et une sorte de torpeur aux dehors prétentieux et coquets. Les marchands qui, du fond de leurs boutiques désertes, ouvraient de grands yeux en me voyant passer ; les arbres qui, mal étayés, s'affaissaient dans une aride région de « crescents ' » et de squares inachevés, où ils végétaient en exil; les. squelettes des maisons qui, dans un silence de mort, attendaient en vain la présence vivifiante des êtres humains appelés à leur communiquer plus tard le mouvement et le souffle ; toute créature offerte à mes yeux, tout objet inanimé devant lequel je
(1) On donne ce nom, en Angleterre, à des places ou à de larges rues disposées en hémicycles. \
passais, semblaient Qie répondre d'un commun accord : — Les déserts de l'Arabie n'ont rien de commun avec notre désolation civilisée; les vieilles ruines de la Palestine n'atteindront jamais à notre tristesse, qui date d'hier.
Je me fis indiquer le chemin du quartier où habitait mistress Catherick. En y arrivant, je me trouvai dans un square formé par des maisonnettes uniformes, hautes d'un étage. Il y avait au milieu un lambeau de pelouse dénudée que protégeait mal un grillage économique en fil de ler. Une vieille bonne et deux enfants, debout à un angle du petit enclos, contemplaient une chèvre étique dont ferrante humeur était contrariée par des entraves. Deux promeneurs à pied causaient nonchalamment sur un des côtés du trottoir établi devant les maisons, et sur l'autre, un petit garçon oisif traînait en laisse, au bout d'une ficelle, un petit chien non moins désœuvré. J'entendais, dans le lointain, le tapotement monotone d'un piano, et, en guise d'accompagnement, le choc intermittent d'un marteau beaucoup plus rapproché de moi. Voilà par quels aspects et par quels bruits la vie se révélait à moi, lorsque je débouchai dans le square.
J'allai directement à la porte du numéro treize, — le numéro de mistress Calherick, — et j'y frappai sans prendre le temps de réfléchir d'avance à la manière dont je me présenterais, une fois entré. Il fallait d'abord voir mistress Catherick. Je pourrais ensuite apprécier, d'après mes propres observations, le mode le plus simple et le plus sûr d'aborder la question qui m'amenait.
La porte fut ouverte par une servante, déjà mûre et d'une physionomie mélancolique. Je lui remis ma carte, en lui demandant si je pouvais voir mistress Catherick. Cette fille porta mon nom dans le salon donnant sur la rue, et revint me prier de faire connaître l'objet de ma visite.
— Dites,' s'il vous plaît, lui rcpondis-je, que ma visite a pour objet la fille de mistress Catherick... Je ne trouvai pas de meilleur prétexte, sous le coup de la nécessité, )our expliquer ma venue.
, f^A FEMME EN BLANC 223
La domestique renlra de nouveau dans le salon, de nouveau revint me trouver, et, celle fois, non sans un regard d'étonnemcnt douloureux, me pria d'entrer.
Les murailles de la petite pièce où je pénétrai étaient tapissées d'un papier à ramages de la pjus grande dimension et des couleurs les plus « tapageuses ». Fauteuils, tables, chiffonnier, sofa, tout reluisait de cet éclat glutineux particulier aux meubles de pacotille. Sur la plus grande fable, gu centre de la pièce, et reposant au milieu même de cette table, sur un coussin de tricot jaune et rouge, était une Bible somptueusement reliée; à côté dune autre table, la pins rapprocHée de l'unique' fenêtre, ayant sur les genoux un panier à ouvrage, et accroupi à ses pieds un vieil épagneuil asthmatique et chassieux, se tenait une femme âgée, dont un bonnet de filet noir couvrait la tête; habillée, d'ailleurs, d'une robe de soie noire, et cachant 9 mùillé ses mains sous des mitaines, couleur d'ardoise. Ses cheveux gris de fer tombaient en lourds bandeaux sur les deux côtés de son visage; ses yeux noirs regardaient droit en avant avec une fixité dure méfiante, implacable. Elle avait les joues pleines, le menl ton allongé et les lèvres épaisses, sensuelles, dépourvues de colons. Sa taille était forte et robuste, son altitude' empreinte d'un sang-froid agressif. Telle était mistress Calherick.
— Vous êtes venu me parler de ma fille, me ditelle, sans me laisser le temps d'articuler un seul mot. Ayez la bonté de m'expliquer ce que vous avez à me dire...
^ L'accent de sa voix était aussi dur, aussi méfiant, aussi implacable que l'expression de son regard. Elle m'avait indiqué un fauteuil, et me regarda très-attentivement de la lele aux pieds pendant que j'y prenais place. Je ne me • vis d'autre chance, avec une pareille femme, que de régler mon langage sur celui qu'elle avait adopté, de la isuivre, dès le début de l'entretien, sur le terrain qu'elle savait choisi.
^ - Vous savez, lui dis-je, qu'on a perdu les traces de 'votre fille?
— Je suis parfaitement au courant de ceci.
— N'avez-vous appréhendé en rien que le malheur de sa fuite pût n'être que le prélude d'un autre malheur, — celui de sa mort?
— Oui. Venez-vous me dire qu'elle est morte?
— Positivement.
— Pourquoi?...
Elle me posa cette étrange question sans que sa voix, son visage ou son attitude eussent subi le plus léger changement. Elle n'eût pas semblé plus complètement désintéressée dans la question, s'il se fût agi du trépas de la chèvre captive devant ses fenêtres.
— Pourquoi ? répétai-je. Vous me demandez pourquoi je viens vous apprendre la mort de votre fille ?
— Sans doute. Quel intérêt prenez-vous à elle ou à moi? Comment se fait-il que vous soyez au courant de ce qui concerne ma fille?
— Vous allez le savoir. Je la rencontrai le soir où elle s'échappa de l'hospice, et je lui procurai les moyens d'arriver à un refuge sûr.
— Vous eûtes grand tort. ♦
— Je suis fâché d'entendre sa mère parler ainsi.
— Peu importe à sa mère. Comment savez-vous qu'elle est morte?
— Je n'ai pas la liberté de dire comment je le sais; mais je le sais, ajoutai-je en appuyant sur ces trois derniers mots.
— Avez-vous la liberté de dire comment vous avez découvert mon adresse ?
— Parfaitement :... c'est mistress Cléments qui me Ta donnée.
— Mistress Cléments a perdu la tête. Vous a-t-clle conseillé de venir ici?
— En aucune façon.
— Alors, je vous le demande encore, pourquoi êtes-: vous venu?...
La voyant bien résolue à obtenir une réponse, je l8)i lui donnai sous la forme la plus simple.
— Je suis venu, lui dis-je, pensant que la mère d'Anml
Callierick pouvait avoir naturellement quelque intérêt à savoir si celle-ci était morte ou vivante.
— Voilà tout? dit mistress Calherick avec plus de sangfroid que jamais. Vous n'aviez pas d'autres motifs?...
J'hésitai. La réponse la plus convenable à cette ques tion n'était pas facile à improviser sur place.
— Si vous n'avez pas d'autres motifs, conlinua-t-ello, ôlant à loisir ses mitaines couleur d'ardoise et les roulant avec soin l'une dans l'autre, je n'ai plus qu'à vous remercier de votre visite, et à vous dire que je ne vous retiendrai pas plus longtemps. L'information que vous m'apportez serait plus complète, si vous vouliez biea m'expliquer par quelle voie elle vous est parvenue. Je suppose pourtant qu'elle m'autorise à prendre le deuil. Comme vous voyez, je n'aurai pas à modifier beaucoup mon costume. Mes mitaines une fois chengées, je serai en noir de la tête aux pieds...
Elle fouilla dans les poches de sa robe; elle y prit une paire de mitaines en filet noir; elle les ganta du plus beau calme et avec l'impassibilité d'une figure de marbre; puis, laissant retomber ses mains sur ses genoux :
— Je vous souhaite le bonjour, me dit-elle.
Le froid mépris que respirait son attitude me décida, en m'irrilant, à lui laisser voir que le but de ma visite n'était pas encore rempli.
— • En venant ici, lui dis-je, j'avais un autre motif.
— Ah! je m'en doutais, remarqua mistress Calherick.
— La mort de votre fille...
— De quoi est-elle morte ?
— D'une maladie de cœur.
— C'est bien. Continuez.
— La mort de votre fille a servi à infliger un tort grave à une personne qui m'est très-chère. Je sais, de science certaine, que deux hommes ont pris part à cet acte d'iniquité. L'un d'eux est sir Percival Glyde.
— En vérité?...
Je la regardais attentivement pour voir si la brusque mention de ce nom ne l'ébranlerait pas quelque peu. Pas
un de ses muscles ne bougea... le regard de ses yeux, toujours dur, méfiant, Implacable, ne vacilla pas un seul instant.
— Peut-être vous étonnerez-vous, continuai-je, que la mort de votre fille ait pu être utilisée comme moyen de !àire tort à une autre personne ?
— Non, dit mislress Catherick; je ne m'étonne de rien. Ceci paraît être votre affaire. Vous prenez intérêt à ce qui me concerne; je n'en prends aucun à ce qui vous intéresse.
— Peut-être me demanderez-vous, repris-je avec une certaine insistance, pourquoi j'ai voulu porter ce renseignement devant vous?
— Oui, je vous demanderai ceci.
— Eh bien, c'est que je suis résolu à faire en sorte que sir Percival Glyde rende compte de la mauvaise action qu'il a commise.
— Qu'ai-je à faire avec cette résolution?
— Je vais vous le dire. Il y a, dans le passé de sir Percival, certains événements dont la connaissance complète est nécessaire à la réalisation de mes vues. Vous les connaissez... et pour cette unique raison, je suis venu vous trouver.
— De quels événements voulez-vous parler?
— D'événements qui se passèrent au Vieux- Welminghnm, quand votre mari était là, clerc de paroisse, et avant l'époque oii naquit votre fille...
Enfin, à travers la 'barrière d'impénétrable réserve qu'elle s'était efforcée d'élever entre nous, j'avais atieiiu cette femme. Je voyais la flamme encore voilée de son regard trahir sa colère naissante, — aussi clairement que je voyais ses mains inquiètes se mouvoir d'abord et, se dénouant ensuite, se mettre à lisser machinalement, sur ses genoux, sa robe de soie.
— Que savez-vous de ces événements? me demandât-elle.
— Tout ce que mistress Cléments a pu m'en dire, lui répliquai-je.
Sur ce ferme visage, aux lignes carrées, passa une
rougeur rapide; ses mains mobiles s'arrêtèrent un instant, et tout ceci semblait présager un soudain éclat de colère qui la n^eltrait momentanément hors de garde. Mais non; — elle dompta l'irritation naissante, s'adossa dans son fauteuil, croisa ses bras sur sa large poitrine et, nvcc un sourire de sinistre sarcasme arrêté sur ses lèvres ipnisses, elle me regardÏÏ" aussi obstinément que jamais.
> — Ah ! je commence à tout comprendre, maintenant... Et sa colère contenue, disciplinée, ne se révélait que par la raillerie contrainte de son accent et de son attitude... Vous avez contre sir Percival Glyde une rancune à vous personnelle... et je dois vous aider à l'assouvir. Il faut, n'est-il pas vrai ? que je vous raconte ceci, cela, ou autre chose encore, sur le compte de sir Percival et sur le mien? Vraiment oui? Vous avez fouillé dans ma vie privée. Vous croyez avoir trouvé une femme perdue, et dont vous ferez tout ce que bon vous semblera; qui vit ici par tolérance et ne doit vous rien refuser, de peur que vous ne lui fassiez tort dans l'opinion des gens de la ville. Je vous comprends, et aussi votre ingénieuse spéculation... Je la comprends, et elle m'amuse... Ah ! ah!
Elle s'arrêta un moment; ses bras se roidirent sur sa poitrine, et elle continua de rire à part elle, — d'un rire âpre, violent, irrité.
— Vous ne savez pas comment j'ai vécu ici, et ce que j'ai fait ici, monsieur... monsieur Je-ne-sais-qui, continua-l-elle. Je vous le dirai avant de sonner pour qu'on vous reconduise. Je suis arrivée ici, victime de la calomnie; je suis arrivée ici, dépouillée de ma bonne réputation, et bien décidée à la reconquérir. Il m'a fallu, pour cela, des années et des années... mais je l'ai reconquise. J'ai lutté avec les gens investis du respect public, loyale^. ^;i ment, ouvertement, sur leur propre terrain. Je suis maintenant placée assez haut, dans cette ville, pour me |; regarder comme hors de voire atteinte. « Le prêtre m'ôte son chapeau. » Ah ! ah ! vous ne comptiez pas là-dessus, ij^quand vous vous êtes décidé à venir? Allez à l'église, et
renseignez-vous sur mon compte. Vous apprendrez que mistress Catherick a sa stalle, tout comme une autre, et qu'à jour fixe elle acquitte la taxe paroissiale. Allez à la municipalité. Vous y trouverez une pétition en voie de signature; une pétition des plus respectables habitants contre l'autorisation projetée d'un cirque à ouvrir ici; d'un cirque qui pourrait cornempre nos mœurs... « No? mœurs, » entendez-vous bien ?... J'ai signé ce matin cette pétition. Allez au magasin de librairie; on y publie, par souscription, les « Lectures du soir » de notre pasteur, sur la Justification par la Foi. Vous verrez mon nom parmi ceux des souscripteurs. Au dernier sermon de charité, la femme du médecin n'a mis qu'un shilling dans le plateau des quêtes; j'y ai mis une demi-couronne.
M. lemarguillier Soward tenait le plateau, et m'a saluée. Il y a dix ans, il disait à l'apothicaire Pigrum que j'aurais dû être chassée de la ville à coups de tbuet, liée à la queue d'une charette. Votre mère vit-elle encore? Eh bien, a-t-elle sur sa table une plus belle Bible que la mienne? Est-elle avec ses fournisseurs sur un meilleur pied que moi ? A-t-elle toujours vécu dans les limites de son revenu? J''ai toujours vécu dans les hmiles du mien... Eh! tenez, voici le ministre qui traverse le square... Regardez, monsieur Je-ne-sais-qui, regardez bien, je vous prie!...
Elle se leva, preste et leste comme une jeune femme, attendit que le « clergyman » vînt à passer, et lui fit alors une solennelle révérence. Le prêtre ôta cérémonieusement son chapeau, et continua son chemin. Mistress Catherick revint prendre place dans son fauteuil, me lîontemplant avec un sourire plus sarcastique et plus me raçant que jamais.
— Voilà! dit-elle. Et maintenant, que pensez-vous de ia femme perdue? qu'augurez-vous de votre jolie spécu lation?...
La singulière façon dont elle avait ainsi voulu s'affirmer, cette excentrique revendication du rôle qu'elle s'était fait dans la ville, m'avaient tellement embarrassé, que je ] l'écoutais, muet de surprise. Je n'en étais pas moins ré*
solu, malgré tout, à faire une seconde tentative pour dérouter ce beau sang-froid. Si le caractère violent de cette femme échappait une fois à son empire, et si j'en attirais sur moi les éclats, elle pouvait encore prononcer telle ou telle parole qui mettrait en mes mains le fil conducteur,
— Voyons... répondez ! qu'augurez-vous de votre spéculation ? reprit-elle d'un air de ir«iomphe.
— Exactement ce que j'en augurais en mettant le pied dans ce salon, lui répondis-je. Je ne révoque nullement en doute la position que vous avez su vous faire dans cette ville ; et, quand bien même je le pourrais, je ne désire aucunement y porter atteinte. Je suis venu ici parce que, à ma connaissance certaine, sir PercivalGlyde est votre ennemi tout comme le mien. Si j'ai ma rancune contre lui, vous avez la vôtre. Vous convient-il de le nier ? à votre aise ; méfiez-vous de moi autant qu'il vous plaira ; fàchez-vous à votre pleine satisfaction ; mais si vous êtes le moins du monde sensible à l'outrage, à l'injustice, je vois en vous, de toutes les femmes d'Angleterre, celle qui devrait m'aider le plus volontiers à écraser cet homme.
— Écrasez-le tout seul, dit-elle, et venez ensuite me trouver; vous verrez ce que j'ai à vous dire...
Elle prononça ces paroles autrement qu'elle n'avait parlé jusqu'alors, — j d'un ton bref, farouche, vindicatif. J'avais excité, dans son noir abri, la haine vipérine qui était tapie là depuis des années... Tandis que, par un brusque mouvement, mislress Catherick se penchait en avant vers le le fauteuil où j'étais assis, — cette haine sembla se jeter sur moi comme un reptile caché. Tandis que mistress Catherick se renfonçait à l'instant même dans son fauteuil, — elle se glissa promptement hors de vue.
— Vous ne voulez pas vous fier à moi ? lui dis-je.
— Non.
— Vous avez peur.
— En ai-je l'air ? ;
— Vous avez peur de sir Perciva!. Glyde.
— Vous croyez?...
Son teint s'animait et ses mains se mettaient à l'œuvre, lissant, de plus belle, sa robe de soie. Je lui serrai le bouton de plus près ; je continuai, sans lui accorder un moment de trêve.
— Sir Percival, lui dis-je, a une grande position dans le monde. Il serait très-concevable qu'il vous fit peur. Sir Percival est un homme puissant, — un baronnet, — propriétaire d'un beau domaine, — le descendant d'une grande famille...
Le soudain éclat de rire que ces mots lui arrachèrent, m'étonna au delà de toute expression.
— Certainement, comment donc ? reprit-elle, sur le ton du mépris le plus amer et le mieux confirmé : un baronnet, — le propriétaire d'un beau domaine, — le descendant d'une grande famille. — Oui vraiment ! une grande famille... Surtout par sa mère...
Je n'avais pas le temps de réfléchir sur les paroles qui venaient de lui échapper ainsi ; mais j'avais celui de comprendre qu'elles étaient dignes d'être méditées quand une ibis j'aurais quitté la maison.
— Je ne suis pas ici pour discuter des questions de famille, lui dis-je. Je ne connais rien de la mère de sir Percival...
— Et pas davantage de sir Percival lui-même, interrompit-elle avec aigreur. ,
— Oh I quant à cela, ne vous y fiez pas trop, je vous en préviens. Je sais de lui quelques petites choses, et j'en soupçonne bien davantage.
— Que soupçonnez-vous ?
— Je commencerai par vous dire ce que je ne soupçonne pas. Je ne le soupçonne pas d'êlre le père d'Anne Catherick.
Elle se dressa sur ses pieds, et l'air furieux, vint se placer près de moi :
— Comment osez-vous parler du père de ma fille ^ comment vous permettez-vous de dire qui est son père ou qui ne l'est pas ? s'écria-t-elle, son visage frémissant, sa voix tremblant de colère.
— Ce n'est pas ce secret-là, continuai-jo, qui vous lie à sir Percival ; le mystère qui obscurcit sa vie ne date
pas de la naissance de votre fille ; ce niyslère n'est pas mort avec elle...
Reculant d'un pas, et me montrant la porte d'un air sévère : — Sortez 1 me dit-elle simplement.
— Ni dans votre cœur ni dans le sien, poursuivis-jfe. bien convaincu qu'il fallait l'acculer à ses dernières défenses, il n'y a jamais eu, pour cette enfant, une seule pensée. Il n'y avait entre lui et vous aucun lien de coupable amour, alors que vous lui donniez ces rendez-vous fugitifs; alors que votre mari vous surprenait, causant a voix basse, derrière la sacristie de l'église...
Sa main, encore étendue, retomba immédiatement le long de son corps, et tandis que je parlais, les rougeurs irritées de son visage s'étaient peu à peu effa.cées. Je vis un changement s'opérer en elle ; je vis celte femme, si maîtresse d'elle-même, si impénétrable, si affermie, si intrépide, plier sous une terreur à laquelle toute sa résolution ne pouvait résister, — quand je prononçai ces cinq derniers mots : « la -sacristie de l'église ».
Pendant une minute, et même davantage, nous en demeurâmes là, nous regardant l'un l'autre en silence. Je rouvris la bouche le premier.
— Refusez-vous toujours de vous fier à moi ? lui demandai-je.
Elle ne pouvait pas rappeler à ses joues le sang qui les avait abandonnées, — mais elle avait raffermi sa voix, elle avait repris son attitude de sang-froid méfiant, lorsqu'elle répondit à cette question.
— Je refuse, dit-elle.
— M'ordonnez-vous toujours de sortir?
«— Oui. Partez 1 et ne revenez jamais !...
J'allai jusqu'à la porte; j'attendis un moment avant de l'ouvrir, et me retournant pour la regarder encore :
— J'aurai peut-être, lui dis-je, à vous apporter, de sir Percival , certaines nouvelles sur lesquelles vous ne comptez guère, et, dans ce cas-là, je me permettrai de revenir.
— Il n'y a pas de nouvelles de sir Percival qui puissent me surprendre ou m'intéresser , excepté peut-être
Elle en resta là ; son pâle visage s'obscurcit, et d'unfe allure calme, furtive, féline, elle se glissa vers son fauteuil.
— Excepté la nouvelle de sa mort, reprit-elle en se rasseyant avec un semblant de sourire qui errait encore sur ses lèvres cruelles, et quelques rayons de haine qu. se dérobaient au fond de ses yeux calmes et fixes.
Comme pour m'en aller j'ouvrais la porte du salon, elle tourna vivement la tête de mon côté. Le sourire cruel élargissait ses lèvres, — elle me regardait, de la tête aux pieds, avec un intérêt étrange, qu'elle cherchait à dissimuler ; -- une inexprimable attente se trahissait méchamment dans tous les détails de sa physionomie. Calculait-elle, dans le secret de son cœur, ma jeunesse, ma force, la vivacité de mon ressentiment, les limites de mon empire sur moi-même ? et se rendait-elle compte des extrémités auxquelles je pourrais me laisser entraîner dans le cas oii sir Percival et moi viendrions jamais à nous rencontrer ? Le simple doute qu'il en pouvait être ainsi me repoussait loin d'elle et arrêtait sur mes lèvres les plus vulgaires formules des adieux convenus. Sans un mot de plus, ni de son côté ni du mien, je quittai le salon.
Au moment où j'ouvrais la porte extérieure, je vis lo même « clergyman » qui, déjà une fois, était passé devant la maison, sur le point d'y passer encore en relraversant le square. Je m'arrêtai sur le pas de la porto pour ne pas obstruer son chemin, et, ce faisant, je tournai la tête vers la croisée du salon.
Dans le silence de cette place déserte, mistress Catherick avait entendu retentir les pas du ministre; et, denouveau, elle se retrouvait debout près de la fenêtre, épiant le moment de son passage. Toutes les terribles passions que je venais de soulever dans le cœur de celte femme, n'avaient pu relâcher l'étreinte désespérée par laquelle elle se cramponait à cette épave de considération sociale qu'un labeur de bien des années avait fini' par amener à. portée de sa main. Elle était donc encore là, moins d'une minute après que .je l'eus quittée, occu-
pant tout exprès une position qui mettait le < clergyman » dans l'obligation de la saluer une seconde Ibis, s'il ne voulait pas manquer à la courtoisie la plus vulgaire. Il lui ôta donc son chapeau comme naguère. Je vis, derrière la fenêtre, s"adoucir et s'éclairer, d'un rayon d'orgueil satisfait, le visage dur et blême de la vieille pécheresse; je vis s'incliner cérémonieusement, en retour, la tête couverte du sinistre bonnet noir: le ministre l'avait saluée, — en ma présence, qui plus est, — deux fois dans la même journée.
Je quittai la maison, bien convaincu qu'en dépit d'ellemême, mistress Gatherick m'avait fait faire un pas en avant. Je n'étais pas encore au tournant de la rue par laquelle j'allais sortir du square, lorsque le bruit d'une porte qui se fermait derrière moi vint tout à coup appeler mon attention.
Je tournai la tête, et vis un petit homme vêtu de noir sur le seuil d'une maison qui, autant que j'en pus juger, touchait à celle oii habitait mistress Gatherick; — elle y touchait du côté le plus rapproché de moi. Get homme n'hésita pas un instant sur la direction qu'il avait à prendre. Il avança d'un pas rapide vers le coin de rue où je m'étais arrêté. Je le reconnus pour cette espèce de clerc d'avoué qui m'avait si bien devancé lors de la visite à Blackwater-Park, et qui, lorsque je lui demandais à visiter le château, avait lait son possible pour me chercher querelle.
Je voulus l'attendre pour savoir s'il se proposait, cette fois, de m'aborder et de me parler. A ma grande surprise, il passa son chemin, toujours très-vite, sans prononcer un mot, sans même lever les yeux sur moi. Gette façon d'agir était si complètement à rencontre de mon attente, — de mon attente bien fondée, ce me semble, — que ma
curiosité, ou .plutôt ma méfiance, fut tout à coup en éveil. Je résolus donc, à mon tour, de ne pas le perdre de vue, et de découvrir ce que pouvait être sa mission actuelle. Sans trop me soucier s'il me voyait ou non, je marchai sur ses traces. Il ne regarda pas en arrière une seule fois, et me conduisit, à travers les rues, tout droit à la station du chemin de fer.
Le train était sur le point de se mettre en mouvement, et deux ou trois voyageurs attardés se groupaient autour du petit guichet par où les billets sont distribués. Je les rejoignis, et j'entendis très-distinctement mon clerc de procureur demander une place pour la station de Blackwater. Avant de me retirer, je voulus être certain par moi-même que le train. emportait cet individu.
Je ne pouvais interpréter que d'une seule manière ce que je venais de voir et d'entendre. L'homme en question, j'en étais sûr, avait quitté une maison située dans le voisinage immédiat de mistress Catherick. Il avait été posté là (comme locataire probablement) par ordre de sir Percival, dans la prévision que, tôt ou tard, mes recherches m'amèneraient à entrer en communication avec mistress Catherick. Il m'avait vu sans doute entrer et sortir, et s'était sauvé par le premier train pour aller porter son rapport à Blackwater, où sir Percival devait naturellement se transporter (au courant comme il l'était bien évidemment de mes moindres démarches), afin de se trouver sur son terrain si je revenais dans le Hampshire. Il ne devait plus maintenant s'écouler de bien longs jours, suivant toute probabilité, avant qu'une rencontre eût lieu entre lui et moi.
A quelques résultats que les événements dussent nous conduire, je résolus de suivre mon chemin directement à mon but, sans m'arrêler ou me détourner pour sir Percival ou pour tout autre. L'énorme responsabilité qui, à Londres, pesait sur moi, — et qui m'obligeait à régler mes moindres actions de manière à éviter qu'elles fissent accidentellement découvrir le refuge de Laura, — cette responsabilité se trouvait écartée, maintenant que j'étais dans le Hampshire. Je pouvais, à Welmingham, aller et
venir comme il me plaisait; et s'il m'arrivait de manquer à quelques-unes des prùcaulions nécessaires, cette imprudence n'aurait, immédiatement du moins, de résultat fâcheux que pour moi-même.
Lorsque je quittai la station, la soirée (nous étions en hiver) allait bientôt commencer. Il n'y avait guère d'espoir, une fois l'obscurité venue, de poursuivre mes recherches avec quelque succès, dans des entours qui m'étaient inconnus. Je cherchai donc l'hôtel le plus proche pour y commander mon dîner et mon lit. Cela fait, j'écrivis à Marian pour lui apprendre qu'il ne m'était rien arrivé de malheureux, et que j'avais devant moi une assez belle perspective de réussite. Je lui avais recommandé, en quittant la maison, de m'adresser sa première lettre (celle que je complais recevoir le lendemain matin), poste restante à Welmingham; je la, priai maintenant de faire passer à la même adresse sa lettre du second jour. Si, par hasard, je me trouvais hors de la ville quand elle arriverait, je pouvais très-facilement me la faire acheminer en écrivant au maître de poste.
Lo^^qu'il se fit un peu tard, la « coffee-room » de l'hôte^ devint un parfait désert. Je pus y réfléchir à ce que j'avais fait dans l'après-midi, tout aussi à mon aise que si la maison m'eût appartenu. Avant de remonter dans ma chambre, j'avais donc repassé avec attention, d'un bout à l'autre, mon extraordinaire entrevue avec mistress Gatherick; et j'avais pu vérifier, tout à loisir, les conclusions que j'avais tirées à la hâte, durant la première moitié du jour. La sacristie de l'église du Vieux Welmingham fut le point de départ d'où ma pensée se fraya lentement un chemin dans tout ce que j'avais entendu dire ou vu faire à mistress Gatherick.
Au moment où mistress Cléments avait mentionné devant moi, pour la première fois, les abords de la sacristie, j'avais remarqué que c'était là, de tous les endroits possibles, celui que sir Percival eût dû choisir le dernier comme' théâtre de ses rendez-vous clandestins avec la femme du clerc de la paroisse. Sous cette impression, et sans être influencé par aucune autrÇ; ^'avais 'iientionné
cette sacristie devant mistress Catherick, presque par hasard; — ce n'était pour moi qu'un des menus détails du récit, lequel s'était offert à moi tandis que je parlais. Je m'attendais à ce qu'elle me répondrait avec trouble ou colère ; mais la terreur subite qui s'était emparée d'elle au moment où j'avais prononcé ce mot, m'avait complète ment dérouté. Depuis longtemps, le secret de sir Percival était associé, dans mon esprit, à l'idée d'un crime cache dont mistress Catherick avait connaissance; mais je n'avais jamais poussé au delà de cette induction. Maintenant le paroxysme de terreur qui s'était manifesté chez celle femme combinait directement ou indirectement l'idée de ce crime avec celle de la sacristie; et je demeurai convaincu que mistress Catherick n'y avait pas joué le rôle de simple témoin, mais aussi celui de complice, et cela sans le moindre doute.
Quelle devait être la nature du, crime? Il avait, à coup sûr, son côlé avilissant en même temps que son côté hasardeux; sans cela, mistress Catherick n'aurait pas répété mes propres paroles, relatives au rang et à l'influence de sir Percival, avec ce dédain marqué dont certainement elle avait fait étalage. C'était donc un crime méprisable, en même temps qu'un crime périlleux, dans lequel mistress Catherick avait trempé, et ce crime, de manière ou d'autre, avait des rapports avec la sacristie de l'église.
Le premier objet à considérer ensuite me fit faire, partant de là, un pas de plus.
Le mépris que mistress Catherick professait ouvertement pour sir Percival s'étendait également à la mère de celui-ci. N'avait-elle pas fait allusion, sur le ton du sarcasme le plus amer, à la grande famille dont il descendait, — surtout a du côlé maternel? » Que voulait dire ceci? On ne pouvait, à première apparence, l'expliquer que de deux manières. Avait-il eu pour mère une femme de basse extraction ? ou bien y avait-il, dans la réputation de sa mère, quelque défaut caché dont mistress Catherick et sir Percival avaient eu seuls la révélation ? Je n'avais qu'un seul moyen pour vérifier la première de ces deux hypothèses, c'était d'examiner l'enregistrement de
son inariîigo, et, comme préliminaire à d'autres reclierciies, de vérifier son nom de (ille et son apparentage.
D'un autre côlé, en supposant vraie la seconde de mes Inlerprélalions, quelle avait pu être celte brèche secrète à la réputation de la mère de sir Percival ? Me rappelant ce que Marian m'avait dit du père et de la mère de l'orgueilleux barounet, et de l'isolement suspect dans lequel ils avaient toujours voulu vivre, je me demandai, à partir de ce moment, si, après tout, il n'était pas bien possible qu'ils n'eussent jamais été mariés. Pour ceci encore, le registre de l'état civil pouvait, en me fournissant la preuve écrite du mariage, lever d'un coup tous les doutes. Maïs où trouver ce registre ? Arrivé là, je repris en sous-œuvce les conclusions précédemment formées ; et le même procédé logique qui m'indiquait où avait p.i être c ; unis le crime caché, me désigna aussi, comme rcoélani le registre, la sacristie du Vieux- Welmingham.
— ïelsétaientles résulta tsdemonenlrevueavec mistress Calherick, telles étaient les considérations diverses, mais convergeant toutes sur un seul point, qui décidèrent le cours de mes démarches dans la journée du lendemain.
La matinée était couverte et triste, mais il ne pleuvait point. Je laissai à l'hôtel mon sac de nuit, que je devais venir y reprendre ; après avoir demandé mon chemin, je partis à pied pour l'église du Vieux- Welmingham.
C'était une promenade d'un peu plus de deux milles, sur un terrain qui graduellement s'élevait toujours.
Au sommet de la pente, se dressait l'église, — ancien édifice battu des vents, flanqué d'épais contre-forts, et, sur sa façade, ayant une tour carrée assez grossièrement construite. La sacristie, au chevet, était séparée de l'église, et semblait dater de la même époque. Autour de I l'antique bâtiment se montraient çà et là les restes ruinés I du village que mistress Cléments m'avait décrit, comme I ayant jadis servi de résidence à son mari, et comme [abandonné depuis longtemps, au profit de la ville neuve, 8 par l'élite de sa population. Quelques-unes des maisons |t vides, démantelées en partie, n'avaient olus que la coaua
extérieure ; d'autres avaient été livrées purement e? simplement aux lents ravages du temps; quelques-unes, enfin, étaient encore habitées par des personnes appartenant, bien évidemment, à la classe la moins fortunée. Le tout offrait un tableau assez triste, et cependant, avec les pires dehors de la ruine, moins désolé que n'était celui de la ville neuve d'oià je sortais. Ici du moins, l'œii avait pour se reposer le vaste espace des champs aux teintes brunes, sur lesquels la brise courait librement ; les arbres, ici, même dépouillés de leurs feuilles, variaient la monotonie du paysage, et faisaient rêver aux chaleurs de l'été, aux ombrages futurs.
En m'écarlant du chevet de l'église, je passai devant plusieurs des cottages démantelés, où j'espérais trouver quelqu'un en état de m'indiquer le clerc de la paroissBi. ijbi Je vis alors deux hommes qui, s'abriiant d'un mur et se donnant l'air de flâner, me suivaient assidûment. Le plus ^at grand des deux, gaillard robuste, velu comme un gai'de- i chasse, — m'était tout à fait inconnu ; l'autre était un : des individus qui m'avaient déjà suivi à Londres, au moment 011 je quittais l'étude de M. Kyrie. Je l'avais particulièrement remarqué, cette fois-là, et me sentais bien certain de ne pas me méprendre en constatant son identité.
Ni lui ni son compagnon ne tentèrent de me parler, et tous deux se tenaient à une distance respectueuse; mais le motif de leur apparition dans le voisinage de l'église n'avait rien d'obscur pour moi. C'était bien ce que j'avais supposé; sir Percival me savait là, et m'attendait. Ma visite à mistress Calherick lui avait été dénoncée, la veille au soir, et ces deux hommes avaient été mis aux aguets, près de l'église, dans la prévision de mon arrivée t au Vieux-Welmingham. Si j'avais eu besoin d'une preuve de plus pour me confirmer dans l'idée que mes investigations étaient enfin sur la bonne voie, la manière i dont j'étais maintenant surveillé me l'aurait à coup sur i|^ fournie. Jia,
Je continuai à marcher, m'éloignant toujours de l'è glise, jusqu'à ce que j'arrivasse devant une des maisons Htiji habitées, pourvue d'un jardin potager où travaillait un \
paysan. Il m'indiqua la résidence du clerc, — un simple cottage peu éloigné de là, et placé à l'écart, sur la limilo extérieure du villnge abandonné. Le clerc se trouvait chez lui, et metlait jusiement, pour sortir, son gros pardessus. C'était un vieillard de joyeuse et lamilière humeur, bavard et parlant très-haut, lequel appréciait fort peu (je ne lus pas longtemps à le découvrir) l'endroit où il était forcé de vivre, et qui revendiquait avec bonheur la supériorité que lui donnait sur ses voisins certain voyage autrefois accompli dans la capitale.
— Vous avez bien fait, monsieur, de venir de bonne heure, me dit ce brave homme, quand je l'eus mis au courant de l'objet qui m'amenait... Dix minutes plus tard, j'étais parti... Affaire de paroisse, monsieur, et avant qu'elle ne soit finie, j'aurai à fournir une traite un peu
ongue pour un homme de mon âge. Par bonheur, j'ai
encore des jambes sohdes; et tant qu'un homme se tient
sur ses pattes, on peut attendre encore de lui une
3onne dose d'ouvrage... N'êtes- vous pas de cet avis,
monsieur?...
Tout en parlant, il prenait ses clefs, accrochées à un clou de sa cheminée, et fermait derrière nous la porte de son cottage.
— Personne pour garder la maison quand je m'en vais, me dit-il avec un joyeux sentiment de la liberté parfaite que lui laissait l'absence de tout embarras de famille. Ma femme est là-ba^, dans le cimetière, et mes enfants sont tous mariés. Triste endroit que celui-ci, n'est-ce pas, monsieur? mais la paroisse est étendue, —et ce n'est pas le p*'emier venu qui se tirerait comme moi du travail qu'elle donne. Cela tient à l'instruction; j'en ai eu ma |)art, et un peu plus que ma part. Je puis parler l'anglais de la reine (Dieu bénisse la reine !) et c'est plus que m'en pourraient dire les trois quarts et demi du monde d'ici. Je vous suppose venu de Londres, monsieur, je suis allé, moi aussi, à Londres, il y a tantôt vingt-cinq ans de cela... Qu'y dit-on de neuf, maintenant, je vous prie?...
' Ce fut en bavardant ainsi qu'il me ramenait vers la Sacristie. Je regardais autour de moi pour savoir si les
deux espions étaient encore en vue. Ils ne se montrèrent nulle part. Après s'être assurés que je me rendais chez !e clerc de la paroisse, ils s'étaient- probablement nichés în quelque endroit d'où ils pouvaient librement surveillei G reste de mes démarches.
La porte de la sacristie était en bon vieux chêne, tout étoile de clous à grosse tête, et le clerc introduisit son énorme clef dans la serrure, en homme qui se sachant aux prises avec une dilliculté, n'est pas tout à fait certain de s'en tirer à son honneur.
— J'ai dû, monsieur, dit-il, vous amener de ce côté, parce que la porte de la sacristie à l'église est verrouillée en dedans. Sans cela, nous serions entrés par l'église. Voilà ce quej'appelle, si jamais il y en eut, une méchante serrure. Elle est assez grosse pour une porte de prison; on l'a plusieurs fois forcée; et il serait grand temps de la remplacer par une autre. Je l'ai dit au moins cinquante fois au marguillier; il me répond toujours: « Je verrai cela, » et jamais il n'y regarde. Ah ! nous sommes ici dans un endroit perdu. Cela ne ressemble guère à Londres, n'esl-il pas vrai, monsieur? Nous dormons tous, par ici; nous ne marchons pas avec notre époque...
Après avoir tordu et tourmenté un peu la clef, il finit cependant par faire céder la massive serrure, et la porte s'ouvrit devant nous.
La sacristie était plus grande que je, ne l'aurais supposée, à ne la juger que du dehors. C'était une vieille salle obscure, poudreuse, triste, avec un plafond bas, à poutrelles saillantes. Le long de deux de ses côtés. — ceux-là qiii confinaient à l'intérieur de l'église, — étaienl deux placards massifs, en bois vermoulu, et béants dt vieillesse. Accrochés à l'angle intérieur d'un de ces placards, pendait un certain nombre de surplis, dont le bas bombait irrévérencieusement en flasques paquets de mousseline désempesée. Au-dessus des surplis, et par terre, étaient trois caisses d'emballage, dont les tenons étaient à moitié mis, à moitié ôtés, et qui laissaient échapper de tous côtés, par leurs fentes et leurs crevasses, la paille dont elles étaient garnies à profusion. DcTrière,
LA FEMME EN BLANC 2'.i
elles, dans un coin, une litière de papiers poudreux, quelques-uns de grande dimension, et roulés comme des plans d'architecte; d'autres lies ensemble par paquet ainsi que des factures ou des lettres. Jadis, cette salle avait été éclairée par une fenêtre décote; mais on t'avait murée depuis lors, et remplacée par un jour ouvert dans le toit. On y respirait une atmosphère chargée de poussière humide, et d'autant plus épaisse, que la porte rciiduisant à l'église demeurait constamment fermée. Cette porte, également faite de chêne solide, était verrouillée en haut et en bas, du côté de la sacristie.
— Nous pourrions être un peu plus propres, n'est-il pas vrai? reprit le clerc volontiers facétieux. Mais, que faire dans un endroit perdu comme celui-ci?... Tenez, regardez moi ça !... examinez-moi ces caisses I... elles sont là, depuis plus d'un an, toutes prêtes à partir pour Londres... elles ne font qu'encombrer la place, et tant que deux clous y tiendront encore, on n'y touchera pas, n'ayez pas peur... C'est que, monsieur, comme je vous le disais, nous ne sommes point à Londres... Ici, nous ne faisons que dormir... nous ne marchons pas avec notre époque 1
— Qu'y a-t-il donc dans ces caisses? demandai-je.
— Des fragments de bois sculpté, détachés de la chaire, des panneaux enlevés au sanctuaire, et des images qu'on a prises dans Torgue, répondit le clerc. Les portraits des douze Apôtres, tous en bois, et dont pas un n'a le nez entier. Tous cassés, vermoulus, tombant en poussière sur les bords; — aussi fragiles que de la faïence, monsieur, et aussi anciens que l'église, sinon davantage.
— Et pourquoi les expédie-t-on à Londres? demandai- ]e ; — sans doute pour les réparer?
— Précisément,, monsieur. Pour les réparer; et ceux qu'on ne pourra remettre à bien, on devait les reproduire en bois neuf. Mais, par malheur, l'argent a manqué. Les voilà qui attendent de nouvelles souscriptions, et les souscripteurs n'arrivent pas. Cela s'est fait il y a un an, monsieur; six « gentlemen » dînèrent ensemble, pour cela, dans l'hôtel de la ville neuve. Ils firent de beaux discoure, décrétèrent des résolutions, inscrivirent leurs