II
noms, et firent imprimer des prospectus par' milliers Magnifiques prospectus^ monsieur! tous émaillûs de lettres gothiques à l'encre rouge, affirmant que c'était un déshonneur de ne pas réparer l'église, de ne pas restaurer ses magnifiques sculptures^ et ainsi de suite. Vou? avez là, sous les yeux, les prospectus qui n'ont pas pu être distribués, avec les plans de l'architecte pour la restauration de l'église, et la correspondance qui a fini par mellre tout le monde aux prises, ce qui a donné à l'affaire une belle dispute pour unique résultat. Tout cela est là-bas, dans ce coin, derrière les emballages. L'argent, au commencement, arrivait goutte à goutte; mais hors de Londres, sur quoi pouvez- vous compter? il en est venu juste assez, vous le devinez, pour emballer les sculptures cassées, faire faire les devis, et payer les comptes de l'imprimeur. Ceci obtenu, il ne restait pas un demi-penny. Et voilà les objets, comme je vous l'ai dit. Nous n'avons aucun autre endroit pour les placer. Personne, dans la ville neuve, n'a cure de nos embarras ; — nous sommes dans un coin tout à fait perdu; — ceci est une sacristie fort mal en ordre; — mais que faire? — c'est ce que je voudrais bien savoir...
Mon pressant désir d'examiner le registre ne me prédisposait pas à beaucoup encourager les bavardages du bonhomme. Je tombai d'accord avec lui que personne ne pouvait guère empêcher la sacristie d'être mal en ordre; et je lui silggérai ensuite que nous pourrions bien, sans plus de délai, donner suite à notre affaire.
— Ah! oui, oui!... vous avez raison... le registre des mariages, dit le clerc, qui tira de sa poche un petit paquet de clefs. Jusqu'à quelle époque voulez-vous l'examiner, monsieur?...
Marian m'avait dit l'âge de sir Percival, le jour où nous avions causé ensemble de la promesse de mariage échangée entre Laura et lui. Elle me l'avait alors représenté comme âgé de quarante-cinq ans. Calculant d'après ce chiffre, et en tenant compte de l'année qui s'était écoulée depuis que j'avais obtenu le renseignement en question, je trouvai qu'il devait être né en 1804, et que je pouvais.
en toute sûreté, commencer, à partir de celte date, mes recherches dans le registre.
^ Nous commencerons en 1804, dis-je au clerc.
— Mais en quel sens? me demanda-t-il... les année? subséquentes ou les années antérieures?
— Les années antérieures à 1804.
Il ouvrit un des placards, celui où étaient suspendus les surplis, et en tira un gros volume dont la couverture en veau brun était fort graisseuse. Je fus frappé du peu de sécurité qu'oflVait l'endroit oi^i ce volume était ainsi déposé. La porte du placard était disjointe et déjetée, la serrure, de la plus petite dimension et de l'espèce la plus commune. Je l'aurais très-aisément forcée sans autre outil que la canne dont j'étais muni.
— Est-ce que l'on envisage cet endroit comme pouvant garantirla sûreté des registres ?demandai-je à mon guide. Un volume aussi important que celui-ci devrait, ce me semble; être protégé par une meilleure serrure, et soigneusement conservé dans un coffre-fort, à l'abri du feu.
— - Eh bien , voilà qui es^ curieux, dit mon clerc en fermant le livre qu'il venait justement d'ouvrir, et passant, à plusieurs reprises, sa main sur la couverture. Ce sont les mêmes paroles, mot pour mot, que mon ancien patron me disait, il y a^des années et des années, quand j'étais tout petit : — « Pourquoi donc ce registre (le même que voilà dans mes mains) pourquoi n'est-il pas enfermé dans un coffre-fort? » Si je ne lui ai pas entendu dire cela cent fois, il ne l'a pas dit une. C'était lui, monsieur, le «soliciter» qui, dans ce temps-là, remplissait les fonctions de clerc de paroisse. Un beau vieux gentleman, et l'homme le plus minutieux qui ait jamais existé. Tan qu'il a vécu, il a gardé copie de ce livre dans son bureau de Knowlesbury, et l'envoyait réguUèrement par le. poste, de temps en temps, pour le tenir au courant des nouveaux actes enregistrés ici. Vous aurez peine à le croire, mais il avait ses jours fixés d'avance, un ou deux par trimestre, pour venir^ sur son vieux poney blanc, collalionner ici, en personne, les deux exemplaires : —
« Esl-ce que je sais, avait-il coutume de dire, esl-ce que je sais si le registre laissé dans cette sacristie ne sera pas quelque jour volé ou détruit? Pourquoi ne l'enfcrmet-on pas dans un coffre-fort? Pourquoi ne puis-je rendre les autres aussi soigneux que je le suis moi-même? Quelqu'un de ces jours, il arrivera un accident; et quand le registre sera perdu, la paroisse comprendra de quel prix est mon exemplaire... » Là-dessus il humait sa prise de tabac, et regardait autour de lui, fier comme un lord. Ah! il ne serait pas facile de trouver son pareil, aujourd'hui, pour soigner les affaires... Vous iriez bien à Londres sans pouvoir le remplacer: oui, même là... Quelle année disions-nous, monsieur?... 1800 et combien ?
— 1804, répliquai-je, intérieurement résolu à ne plus fournir au vieillard une seule occasion de se livrer à sa loquacité naturelle, tant que je n'aurais pas fini d'examiner le registre.
Le clerc mit ses lunettes, et commença de feuilleter le livre, mouillant avec soin son index et son pouce, toutes les trois pages : Voilà, monsieur, dit-il, avec une tape joyeusement appliquée au registre, voilà l'année que vous demandez...
Comme j'ignorais en quel mois sir Percival était né, je pris naturellement l'année à son début. Le registre était tenu à la vieille mode; chaque acte étant enregistré en manuscrit sur des pages blanches, et la séparation de l'un à l'autre, opérée par des barres à l'encre, qui, au bas de chaque enregistrement séparé, traversaient la page dans toute sa longueur. Je remontai toute l'année 1804, sans retrouver la mention du mariage; et ensuite, je passai en revue le mois de décembre 1803; puis novembre, puis octobre, puis...
Non! je n'allai pas au delà de septembre. Sous l'intitulé de ce mois de l'année, je trouvai ce que je cherchais.
J'examinai soigneusement la constatation du mariage; elle occupait le bas d'une page, et, faute d'espace, y tenait une placemoindre que celle des autres mariages déjà inscrits. Celui qui la précédait immédiatement, se grava dans ma mémoire, à cause d'une circonstance toute par-
ticulière : c'est que le marié portait le même nom de baptême que moi. L'enregistrement qui venait immédiatement après (il parlait du haut de la page suivante) était remarquable d'un autre côté par la grande place qu'il îenait; on y avait, effectivement, constaté sous la même rubrique le mariage simultané de deux frères. Quand à la mention relative à celui de sir Félix Glyde, elle n'avait rien qui appelât l'attention, si ce n'est le peu d'espace danâ lequel, au bas de la page, elle Se trouvait si fort à l'étroit. Les renseignements fournis sur la femme ctnient conçus suivant les formules d'usage. Elle était désignée sous les noms de « Cecilia Jane Elster, de Park View^ Cottages, Knowlesbury, fille unique de feu Patrick ! Elster, Esq., quand vivait habitant de Bath. » [ Je notai ces détails dans mon portefeuille, non sans me i'Sentir, pendant celte opération, fort embarrassé, fort découragé au sujet de mes démarches ultérieures. Le secret que, jusqu'à ce moment, j'avair, cru être à portée de ma main, semblait à cette heure plus éloigné que jamais.
Ma visite à la sacristie m'avait-elle fourni de quoi me confirmer l'existence d'un mystère encore inexpliqué? Rien de semblable ne s'offrait à moi. Quel chemin avaisje fait vers la découverte de la tache que je soupçonnais sur la réputation de la mère de sir Percival ? Le seul fait que j'eusse éclairci tendait, au contraire, à maintenir cette réputation. De nouveaux doutes, de nouvelles difficultés, de nouveaux délais commençaient à se développer devant moi dans une perpective à perte de vue. Et maintenant :iiie devais-je faire ? La seule ressource immédiate qui aie fût laissée me paraissait être celle-ci. Je pouvais com- -nencer des recherches sur le compte de « miss Elster, de inowlesbury, » avec la chance de marcher vers le prin- :ipal objet de mes investigations, quand j'aurais d'abord oénétré le sens du mépris qu'affichait mistress Catherick a l'endroit de la mère de sir Percival.
— Avez-vous trouvé, monsieur, ce dont vous aviez besoin ? me dit le clerc, au moment oii je fermais le registre.
Il" — Oui, répondis-je ; mais j'ai encore quelques re» u.
cherches à faire. Je dois supposer, snns cloute, que le prêtre qui avait charge de cette paroisse, en l'année 1803, n'est plus aujourd'hui de ce monde ?
— Oh ! non, monsieur, il était mort trois ou quatre ans avant que je vinsse dans ces parages ; et ceci remonte à l'année 1827. J'aieu cette place, monsieur, continua le petit homme, toujours bavard, par suite de l'abandon qu'en fit mon prédécesseur. On dit qu'il fut chassé de sa maison et de son foyer par les déportements de sa femme, laquelle existe encore, là-bas, dans la ville neuve. Je ne sais pas au juste l'histoire ; mais ce qu'il y a de sûr, c'est que j'eus la place. M. Wansboroug l'obtint pour moi, le fils de ce vieux patron dont je vous parlais tout à l'heure. C'est un gentleman, menant l'existence la plus agréable du monde ; il chasse à courre, il a sa meute et le reste. Il est, comme son père l'était avant lui, clerc-greffier de cette sacristie.
-— Ne m'avez-vous pas dit que votre ancien patron habitait Knowlesbury , lui demandai-je , me rappelant l'interminable histoire du « minutieux gentleman de la vieille école, » avec laquelle ce compère si bavard m'a* vait assommé avant d'ouvrir le registre.
~ Certainement, monsieur, répondit le clec. M. Wansboroug, l'ancien, habitait Knowlesbury; et M. Wansborough, le jeune, y réside' aussi.
-- Vous venez de me dire qu'il est clerc de la sacristie, tout comme son père l'était avant lui? Je ne suis pas bien certain de savoir au juste ce que c'est que cette fonction.
— En vérité, monsieur ?... Et cependant vous arrivez de Londres?. . .Toute église paroissiale, sachez-ledonc, possède un clerc de sacristie et un clerc de paroisse. Le clerc de f paroisse est un homme dans mon genre (seulement, j'ai bien plus d'instruction que la plupart d'entre eux, mais je n'en lire pas vanité). Le clerc de sacristie remplit des fonctions ordinairement confiées à des gens de loi; et, s'il y a quelque procès à suivre pour le chapitre, ce sont; eux qui en sont chargés. H en est justement de même a Londres. Toute église de paroisse a son clerc de sacristie;
ei pas un, je vous le garanlis, qui ne soit en même lempii homme de loi.
— J'en conclus, alors, que M. Wansborough, le jeune, est avocat?
— Sans doute, monsieur, sans doute ! avocat dans .Iligh Street, Knowlesbury ;... c'est là qu'était, avant sa naissance, le cabinet de son père. Que de fois je l'ai balayé, ce cabinet; et que de fois j'ai vu le vieux gentleman trottant sur son poney blanc pour aller à ses affaires, regarder à droite et à gauche, tout le long de la route, saluant de la tête un chacun!... Ah! mais, c'était un homme populaire... A Londres, voyez-vous, il aurait tout aussi bien réussi!
— Et combien y a-t-il d'ici à Knowlesbury?
— Un fier ruban de queue, monsieur, dit le clerc avec cette notion exagérée des distances et ce vif sentiment des difficultés du voyage qui caractérisent les gens de province... Bien près de cinq milles...
L'après-midi était à peine entamée. J'avais donc tout le temps nécessaire pour pousser une pointe sur Knowlesbury et m'en revenir coucher à Welmingham; or, il n'y avait probablement personne dans la ville de qui je pusse attendre plus d'assistance pour m6s recherches sur le caractère et la position de la mère de sir Percival, anté- ,rieurement à son mariage avec sir Félix Glyde, que le « soliciter » delà localité. Décidé à partir immédiatement à pied pour Knowlesbury, je fus le premier à sortir de la sacristie.
— Bien des remerciements, monsieur, me dit le clerc, quand je glissai dans sa main mon petit cadeau. Est-ce que vous allez réellement faire à pied tout le chemin de Knowlesbu-i'y et retour? Eh bien, vous avez de bonnes Ïambes, vous aussi, et c'est là un bonheur, n'est-il pas vrai? Voici la route; impossible de s'y égarer. Je voudrai?, bien aller du même côté... Dans un coin perdu comme celui-ci, on est aise de rencontrer des gentlemen de Londres:... au moins on sait les nouvelles... Je vous souhaite le bonjour, monsieur, et vous remercie encore une fois...
Nous nous quittâmes. En laissant Téglise derrière moi, je jetai un regard- en arrière, et sur le bas de la route, je revis mes deux individus, accompagnés, celte fois, d'un troisième personnage; ce dernier était le petit homme en noir que, dans la soirée précédente, j'avais suivi à la pisto jusqu'au chemin de fer.
Le trio suspect resta quelque temps à causer, puis se sépara. L'homme en noir s'en alla tout seul du côté de Welmingham, les deux autres demeurèrent ensemble, se proposant évidemment de me suivre dès que je me mettrais en route.
Je continuai mon chemin sans laisser voir à ces drôles que j'eusse pris garde à eux. En ce moment, ils ne me causaient aucune irritation intérieure; — ils ranimaient, au contraire, mes espérances atténuées. Dans ma première surprise en trouvant la preuve du mariage, j'avais perdu de vue là conclusion que je tirais la veille de la présence de ces hommes dans le voisinage de la sacristie. Leur réapparition me rappela que sir Perciva^ avait prévu ma visite à l'église du Vieux- Welmingham, comme la conséquense naturelle de mon entrevue avec mistress Catherick; — sans cela, il n'eût pas envoyé ses espions me guetter en cet endroit. Si simples et si transparentes que les choses parussent être, dans la sacristie elles cachaient bien certainement quelque méfait; — et dans le registre, pour si peu que j'en pusse savoir, je subodorais une fraude non encore découverte.
Quand j'eus perdu l'église de vue, j'accélérai le pas du côté de Knowlesbury.
La route était, la plupart du temps, droite et unie. Toutes les fois que je regardais par dessus mon épaule, je voyais les deux espions obstinés à me suivre. Le plus souvent, ils restaient en arrière à une distance fort con-
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venable; mais une ou deux fois ils pressèrent le pas comme s'ils voulaient me rattraper; — puis ils s'arrêtaient, — • tenaient conseil, — et reprenaient leur ancienne position. Ils avaient en vue, bien certainement, quelque objet spécial, et semblaient hésiter, ou n'être pas d'accord sur les meilleurs moyens d'y arriver. Je ne pouvais deviner exactement ce qu'ils prétendaient faire; mais je doutais fort d'arriver à Knowlesbury sans avoir couru quelque danger sur le chemin. Mes soupçons, à cet égard, se réalisèrent.
Je venais d'aborder un endroit où la route, passablement déserte, formait à quelque distance un brusque détour, et, basant mes calculs sur le temps écoulé, je pensais devoir être assez près de la ville, lorsque j'entendis, tout à coup, dans mon voisinage immédiat, le pas des deux hommes.
Avant que j'eusse pu tourner la tête, l'un d'eux (le pême qui, à Londres, m'avait suivi) passa rapidement à jma gauche, et me heurta de l'épaule. Je m'étais irrité, llplus que je ne m'en doutais moi-même, d'avoir eu toujours derrière moi, depuis mon départ du Vieux- Welmingham, ces menaçants compagnons; et, par malheur, ije me laissai alier à écarter rudement, de ma main ouverte, celui qui venait ainsi se frotter à moi. Il cria tout aussitôt au secours. Son camarade, le grand gaillard habillé en garde-chasse, sauta immédiatement à ma droite, — et, la seconde d'après, ces deux coquins me tenaient entre eux, les deux bras pris, au milieu de la route.
La conviction qu'un piège m'avait été tendu, et le dépit de voir que j'y étais tombé, m'empêchèrent heureusement d'aggraver ma situation par une lutte inutile avec ces deux hommes, dont un seul, selon toute probabilité, iurait suffi pour me maîtriser malgré mes efforts. Je vprimai donc le premier mouvement, bien naturel, par "equel j'allais essayer de me dépêtrer, et je regardai auour de moi pour m'assurer s'il n'y avait pas, dans les environs, quelqu'un dont je pusse invoquer le témoiignage.
Dans un champ peu éloigné, un laboureur était à Tou-
vrage;il. avait dû voir tout ce qui s'était passé. Je lui, criai de nous suivre à la ville; secouant la tète avec une obstination grossière, il s'éloigna, au contraire, dans la direction d'un cottage écarté du grand chemin. En mémeu 'iemps, les hommes qui me tenaient entre eux, m'annonçaient leur intention de me traduire en justice pour tentative de coups et blessures. J'étais, maintenant, assez de sang-froid et assez bien avisé pour ne leur opposer aucune résistance.
— Cessez de me tenir les bras, leur dis-je, et j'irai avec vous jusqu'à la ville... L'homme en garde-chasse refusa brutalement. Mais son compagnon fut assez fm pour tenir L compte des conséquences de ce refus, et ne pas se laisser, compromettre par une violence que rien ne justifiait. l\y^ fit signe à l'autre, et, les bras libres, je marchai désor-|j|jj mais entre eux.
Nous parvînmes au tournant de la route; et là, presque immédiatement devant nous, commençaient les faubourgs, de Knowlesbury. Un agent de la police locale marchait sur la contre-allée au bord du chemin. Les deux hommes lui firent immédiatement leur plainte. Il répondit que le magistrat siégeait actuellement à la n^pnicipalité, nous, recommandant de nous rendre immédiatement devant| lui.
Nous allâmes, en effet, à la maison de ville. Le clerc rédigea un mandat en forme, et l'accusation fut portéei contre moi, non sans les exagérations et les mensonges qui sont d'usage en pareille circonstance. Le magistrat (homme de méchante humeur, qui semblait prendrai une sorte d'àpre plaisir à exercer son autorité) demanda I si quelqu'un sur la route, ou près de la route, avait assisté à la lutte engagée; et, à mon grand étonnement, le plaignant attesta lui-même la présence du laboureur dans le champ. Je fus bientôt éclairé, par c-e que dit ensuite le magistrat, sur le mérite de cette sincérité spon- , tanée. Il m'ajourna tout aussitôt jusqu'à ce que le témoin pût être régulièrement produit; et il me proposa, en môme temps, de recevoir caution que je me représente lais devant lui, pourvu que j'offrisse à cet égard une ga-
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jiilie de quelque valeur. « Si j'eusse été connu dans la illc, ajoula-t-il, ma libérallon provisoire m'aurait été ccordée sur mon simple engagement; mais, étranger bmmc je l'étais, il lui iallait une autre responsabilité que :i mienne. »
Toute la portée du stratagème me fut alors révélée. Ott était arrangé pour rendre l'ajournement indispensable, jans cette ville où je n'étais connu de personne, et oii ar conséquent je ne pouvais espérer d'être mis en berté sous caution. L'ajournement, il est vrai, ne 'étendait qu'à soixante-douze heures, car nous devions tre jugés à la prochaine audience du magistrat. Mais endant ces trois jours où je serais strictement enfermé, r Percival pourrait prendre toutes les mesures à sa corenance pour gêner mes futures démarches, — peut-être ouv se mettre à l'abri de toute découverte, — sans voir à craindre aucun obstacle de ma part. Les trois turs expirés, on retirerait, sans aucun doute, cette acjsation dérisoire, et la production du témoin deviendrait arfailement inutile.
Mon imagination, mon désespoir, pourrais-je dire, deant cette odieuse combinaison qui paralysait absolulent la suite de mes efforts, — combinaison en elle-même
mesquine et si peu importante, mais si décourageante, éanmoins, et qui pouvait avoir de si sérieux résultats, - me rendit tout d'abord incapable de réfléchir aux leilleurs moyens de sortir du dilemme où l'on m'avait nfermé. Je fus assez insensé pour demander de quoi crire, songeant à communiquer au magistrat, sous lo 3eau du secret, ma véritable position. L'inutilité, l'im^ rudence de cette démarche ne me frappèrent que îrsque j'eus tracé les premières lignes de la lettre proilée. Ce ne fut qu'après avoir repoussé le papier loin (i& loi, — et, j'ai honte de le dire, après m'être laissé domi-
Ier par l'espèce de désespoir où me jetaient les embarras ,8 ma situation, — que tout à coup s'offrit à mon esprit pne marche à suivre dont sir Percival ne s'était pas (visé, très-probablement, et qui, dans un laps de temps brt court, devait me rendre h la libellé. Je résolus de
faire connaître l'embarras où je me Iroiivais à M. Dawson, de Lak-Lodge.
On peut se souvenir qu'à l'époque de mes premières recherches dans les environs de Blackwaler-Park, j'étais allé chez ce gentleman à qui j'avais remis une lettre de miss Halcombe, laquelle me recommandait, dans les termes les plus forts, à son amicale attention. Je lui écrivis maintenant, me référant à cette lettre, et à ce que M. Dawson savait déjà par suite de nos entretiens sur la nature délicate et périlleuse des recherches auxquelles je me livrais. Je ne lui avais point révélé la vérité rela-. tivement à Laura, me bornant à lui représenter ma mission comme de la plus haute importance pour certains intérêts de famille qui concernaient miss Halcombe. Usant, aujourd'hui, des mêmes précautions, je lui expli-' quai tout aussi vaguement ma présence à Knowlesbury, et je demandais simplement au docteur si la confiance dont m'avait investi une dame qu'il connaissait bien, et si l'hospitalité qu'il m'avait accordée dans une circonstance récente, ne m'autorisaient pas à invoquer son assistance, lorsque celle d'amis plus intimes venait à me faire défaut. *
J'obtins la permission de dépêcher ma lettre par un messager, pour qui je louai une voiture afin qu'il pût ramener le docteur, séance tenante. Lak-Lodge était plus près de Knowlesbury que de Blackwater. Mon homme déclarait qu'il ne lui fallait pas plus de quarante minutes pour s'y rendre en voiture, et autant pour me ramener M. Dawson. Je lui enjoignis de relancer le docteur partout où celui-ci pourrait se trouver, si par hasard il n'était! pas chez lui; — puis j'attendis le résultat avec autant de; patience et d'espérances que j'en pus invoquer pour me ?enir en aide.
Il n'était pas tout à fait une heure et demie quand le! messager se mit en route. Avant trois heures et demie i était de retour, ramenant le docteur avec lui. La bonté dt M. Dawson, et la délicatesse avec laquelle il semblait en visager, comme toute naturelle etallant de soi, la prompt assistance qu'il me prêtait, me causèrent une ciïb
tioiî dontj'élais ù peine maître. La caution exigic fut olTerte par lui, et acceptée immédiatement. Avant quatre heures de l'après-midi, lo même jour, j'échangeais une cordiale poignée de mains avec le bon docteur , dans les rues de Knowlesbury où, désormais, je circulais librement.
M. Dawson, dont l'hospitalité ne se démentait pas, m'avait invité à retourner avec lui dans sa résidence, el à y prendre mes quartiers pour la nuit. Je dus lui répondre que mon temps ne m'appartenait pas, et lui demander la permission d'ajourner ma visite au temps peu éloigné où je pourrais, en lui renouvelant mes remerciements, lui donner toutes les explications auxquelles il avait droit, et qui m'étaient pour le mom.ent interdites. Nous nous quittâmes après des témoignages d'amitié réciproques, el je me dirigeai, à l'instant même, vers les bureaux occupés, dans High-street, parM. Wansborough.
Gagner du temps était, maintenant, de la dernière importance.
La nouvelle de ma mise en liberté sous caution devait parvenir à sir Percival, — j'en avais la certitude absolue, — avant la fm de cette journée. Si, dans les quelques heures qui allaient suivre, je ne m'étais pas mis en situation de légitimer ses plus terribles craintes, et de le tenir complètement à ma merci, je pouvais perdre, et perdre à jamais, tout ce que j'avais gagné de terrain. Le caractère de cet homme qu'aucun scrupule n'arrêtait, l'influence locale dont il était armé, le péril extrême des révélations dont le menaçaient mes recherches aveuglément dirigées, — tout me faisait un devoir d'arriver le plus tôt possible à une découverte décisive, et de ne pas perdre pour cela une seule minute. En attendant l'arrivée de M. Dawson, j'avais eu le temps de réfléchir, et ce temps n'avait pas été perdu pour moi. Certaines portions de ma conversation avec le vieux clerc bavard, qui oaguèrem'avaientsimplementassommé, se représentaient maintenant à ma mémoire avec un sens nouveau, une I portée nouvelle ; et un soupçon qui ne s'était pas offert à ^ iSkoi pendanr, nwu séjour daas la sa':risti3j ^^orURiençait à
se faire jour parmi les ténèbres de ma pensée. En venant à Knowlesbury, je m'étais seulement proposé d'obtenir de M. Wansborough quelques renseignements au sujd de la mère de sir Percival. Mon principal objet, maintenant, était d'examiner le « duplicata » du registre conservé dans l'église du Vieux-Welmingham.
M. Wansborough se trouvait dans son cabinet, lorsque je demandai à lui parler.
C'était un homme jovial, dont la face rouge exprimait èien l'humeur facile, ressemblant plutôt à un gentilhomme campagnard qu'à un avocat; et ma démarche auprès de lui sembla l'amuser encore plus qu'elle ne l'étonnait. Il avait entendu parler de la copie du registre gardée par son père ; mais jamais, lui-même, il n'y avait jeté les yeux; Jamais, non plus, on ne s'en était enquis, — et elle devait, sans aucun doute, se trouver dans une armoire particulière , ^parmi beaucoup d'autres papiers auxquels il s'était bien gardé de toucher depuis le décès de l'auteur de ses jours. « Il était bien dommage (disait M. Wansborough) que son père ne fût plus là pour entendre, à la fin, réclamer cette précieuse copie. Plus que jamais, à la suite d'une pareille requête, il aurait enfourché son « dada » favori. Comment avais-je entendu parler de ce double? était-ce par quelqu'un de la ville ?
Je détournai de mon mieux la question. On ne pouvait, à ce moment des investigations, user de trop de prudence; et autant valait ne pas laisser savoir à M. Wansborough que j'avais examiné déjà le registre original. Je me présentai, en conséquence, comme poursuivant une enquête de famille, pour les convenances de laquelle il fallait perdre le moins de temps possible. Je désirais vivement expédier à Londres, par le courrier du jour, certains renseignements essentiels ; et un coup d'œil sur le « duplicata » du registre (moyennant que je payerais les droits d'usage), en me fournissant les renseignements dont j'avais besoin, m'épargnerait un second voyage au Yieux-Welmingham. J'ajoutai que, dans le cas oii j'aurais à faire prendre ultérieurement un extrait du registre ori-
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g;\nn\, je m'adresserais pour avoir ce document, à l'étude de M.AVaiisborougii.
Après cette explication, il n'objecta plus rien à la production de la copie. Un clerc lut dépéché dans ses archives, et, après quelques délais, revint avec le volume. Il était de même dimension que celui de la sacristie, avec cette seule diiïerence, que le « duplicata » était relié avec plus de soin. Je m'installai avec lui sur un pupitre inoccupé. Mes mains tremblaient; j'avais la tête brûlante; je sentis la nécessité de déguiser de mon mieux cette agitation involontaire aux personnes qui étaient avec moi dans la chambre, avant de me hasarder à ouvrir le volume.
Sur le premier feuillet, que j'examinai tout d'abord, étaient tracées quelques lignes^ d'une encre pâlie par le temps. Elles ne renlermaient que ces mots :
« Copie du registre des mariages de Téglise paroissiale de Welmingham, exécutée par mes ordres et que j'ai ensuite coUationnée moi-même sur l'original, article par article. Signé: Robert Wansborough, clerc de la sacristie. »
Au-dessous de cette note, une ligne avait été ajoutée, d'une autre écriture; elle disait: « Comprenant du l^r janvier 1800 au 30 juin 1815. »
J'allai jusqu'au mois de septembre 1803. J'y trouvai le mariage de l'homme dont le nom de baptême était le même que le mien. J'y trouvai la double mention du mariage des deux frères; — et entre ces deux enregistrements, au bas de la page?...
Uienl pas le moindre vestige de l'acte qui, dans le registre de paroisse, attestait le mariage de sir Félix Glyde et de Cécilia-Jane Elster.
Mon cœur bondit dans ma poitrine, et battit à m'étouffer. Je regardai une seconde lois, —je craignais de m'en rapporter irop vite au témoignage de mes yeux... Mais, non... Plus de doute! Le mariage n'était pas inscrit. Les enregistrements occupaient, sur les pages de la copie, exactement les mêmes places que sur les pages de l'originah Sur l'une d'elles, le dernier article enregistré
constatait le mariage de l'homme qui portail mon nom de baptême. Au-dessous se trouvait un espace laissé en blanc; laissé bien évidemment ainsi, parce qu'il était trop peu considérable pour renfermer la mention du mariage des deux frères, laquelle, dans la copie comme dans Toriginal, occupait les premières lignes de la page suivante. Cet espace blanc révélait, à lui seul, tout ce qui s'était passé! Il avait dû rester ainsi, dans le registre de paroisse, depuis l'année 1803 (où les mariages en question avaient été célébrés, et la copie exécutée) jusqu'à l'année 1827, époque où sir Percival parut à Welmingham. Ici, à Knowlesbury, se voyait, sur la copie, la chance qui s'était offerte à lui de commettre le faux; — et là-bas, au Vieux- Welmingham, sur le registre de l'église, s'étalait le faux lui-même !
Je me sentais gagner par des étourdissements, et, pour ne pas tomber, je dus me tenir au pupitre. De tous les soupçons qui m'avaient assiégé au sujet de ce désespéré, pas un n'approchait du vrai; jamais il ne m'était venu à la pensée qu'il pût n'être pas le moins du monde sir Percival Glyde, et n'avoir pas plus de droits à la baronnie ou à la propriété de Blackwater-Parck que le plus pauvre laboureur employé sur le ^/omaine. Dans un temps, j'avais pensé qu'il pouvait bien être le père d'Anne Ca- Iherick; dans un autre, qu'il pouvait bien être le mari d'Anne Catherick; — mais le crime dont en réalité il s'était rendu coupable, mon imagination, dans son vol le plus hardi, n'en avait jamais approché.
Les misérables moyens par lesquels la fraude avait dii s'effectuer, la grandeur et l'audace du crime qu'elle impliquait, l'horreur des conséquences que sa découverîrf devait entraîner: toutes ces considérations m'accablaieni à la fois. Comment s'étonner, maintenant, de cette agitation toute brutale au sein de laquelle ce malheureux passait sa vie; de ces alternatives désespérées entre une duplicité abjecte et une violence sans frein; de cette méfiance folle, inspirée par le remords, qui lui avait fait emprisonner Anne Catherick à l'hospice, et plus tard, l'avait fait entrer dans un ignoble complot contre sa
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propre femme, en vertu du simple soupçon que l'une et l'autre connaissaient son terrible secret? La découverte de ce secret aurait pu, à une époque déjà passée, le faire marcher à la potence; maintenant encore, elle pouvait ui valoir la transportation à vie. La découverte de ce secret, en supposant même que les victimes de sa fraude àii épargnassent les pénalités légales, lui ôterait d'uf> seul coup son nom, son rang, son domaine, toute l'exisicnce sociale par lui usurpée. Tel était le secret, et désormais, j'en étais maître ! Sur un mot de moi, château, terres, baronnie étaient à jamais perdues pour lui; sur un mot de moi, il serait réduit à errer par le monde, proscrit, misérable, sans nom, sans argent, sans amis! Tout l'avenir de cet homme était suspendu à mes lèvres, et, dans ce moment-là même, il le savait aussi bien que moi!
Cette dernière pensée eut pour effet de me rappeler à moi-même. Des intérêts bien autrement précieux que les miens dépendaient de la prudence qui présiderait dorénavant à mes moindres actions. 11 n'était pas de trahison possible que sir Percival ne dût essayer contre moi. Dans sa position périlleuse et désespérée, il ne s'effrayerait d'aucun risque, il ne reculerait devant aucun forfait; bref, pour son salut, il aurait recours indistinctement à tous les moyens.
Je réfléchis durant quelques minutes. La première nécessité pour moi était d'établir, par une preuve écrite bien positive, le fait que je venais de découvrir; et pour le cas où quelque accident personnel viendrait à m'atteindre, de mettre cette preuve hors de la portée de sir Percival • La copie du registre était certainement en sûreté dans .es archives de M. Wansborough; mais l'original, dans la sacristie, courait de fort grands risques, ainsi que j'avais j)u m'en assurer par moi-même.
Dans cette occurrence pressante, je pris le parti de revenir à l'église, de recourir une seconde fois à l'obligeance intéressée du clerc, et de prendre le soir même, avant de me coucher, tels extraits du registre qui pourraient m'èlre nécessaires. Je ne savais pas, alors, qu'il eût fallu
l'aire légalement certifier cet extrait, et qu'aucun document dressé, garanti par moi seul, ne pouvait avoir, devant les tribunaux, la valeur d'une preuve; J'ignorais ceci, et le parti pris chez moi de tenir secrètes mes démarches actuelles, retint sur mes lèvres les questions qui m'eussent procuré les informations nécessaires. Je ne m'inquiétais que de retourner au VieuK-Welmingham. Motivant de mon mieux le trouble que M. Wansborough avait déjà remarqué sur ma physionomie et dans mes gestes, je déposai sur la table les honoraires qui lui étaient dus; je convins avec lui que je lui écrirais le lendemain ou le surlendemain; et je quittai l'élude avec un vrai tourbillon dans la tête, une vraie fièvre dans les veines.
Il commençait à faire nuit. L'idée me vint que je poufrais encoie être suivi, et, qui sait? attaqué sur la grande route.
Ma canne était des plus légères, et ne pouvait en rien servir à me défendre. Je m'arrêtai donc aux dernières maisons de Knowlesbury pour y faire emplette d'un bon bâton de paysan, pas trop long, et terminé à son extrémité par une espèce de masse. Muni de cette arme grossière, je pouvais tenir tête à n'importe quel homme qui essayerait seul de me barrer le chemin; si plus d'un m'attaquait à la fois, je pouvais me fier à l'agilité de mes talons. Comme écolier, j'avais toujours passé pour un coureur distingué; or, depuis, la pratique ne m'avait pas manqué, surtout en dernier lieu, pendant ma campagne de l'Amérique centrale.
Je quittai la ville d'un bon pas, ayant soin de tenir le milieu de la chaussée.
Il tombait une petite pluie compliquée de brouillard, et, pendant la première moitié du chemin, il me fut impossible de m'^ssurer si on me suivait ou non- Mais plus tard, et lorsque je me pouvais croire à deux milles environ de la vieille église, je vis un hon^me courir à côté de moi, sous la pluie, — et j'entendis ensuite se fermer brusquement la barrière d'un champ qui longeait la route. Je continuai droit devant moi, ayant mon bàlon bien assuré dans ma main, l'oreille au guet, et m'eflbrçant de percer
du rcf^ard dans la double obscurité de la brume et de la nuit. Avant que j'eusse marché cent pas de plus, il se fit dans la haie, à ma droite, un bruit de feuilles froissées, et trois hommes en sortirent, en sautant sur la roule.
A l'instant même, je me jetai de côté sur le trottoir. Les deux hommes lancés en avant me dépassèrent de plusieurs pas avant d'avoir pu se retenir. Le troisième arriva sur moi comme l'éclair. Il s'arrêta, — fit demi-tour, — et me frappa de son bâton. L'atteinte, dirigée un peu au hasard, ne fut pas très-grave. Elle tomba sur mon épaule gauche. Je ripostai par un coup bien appliqué sur la tête de cet homme. Il recula, étourdi, et heurta ses deux compagnons juste au moment oiî ils se jetaient ensemble sur moi. Cette circonstance heureuse me donnait un instant d'avance. Je me dérobai, les laissant de côté, pour aller reprendre à toute vitesse le milieu de la route.
Les deux hommes intacts se mirent à ma poursuite. Tous deux étaient bons coureurs. La route, droite et unie, offrait peu d'obstacles; pendant les premières cinq minutes, ou même davantage, je sentis que je ne gagnais rien sur eux. Or, il était périlleux de courir ainsi long- , temps dans l'obscurité. C'est tout au plus si je discernais, des deux côtés de la route, la noire silhouette des haies, et le moindre obstacle, laissé par hasard sur le chemin, devait certainement me précipiter à terre. Bientôt, je sentis le sol changer, descendre à un tournant de la route, et se relever un peu au delà. Ek descendant, les deux hommes semblèrent se rapprocher, et quand nous remontâmes, je crus m'apercevoir que je les distançais. Le retentissement rapide et régulier de leurs pas m'arrivait moins distinct; et je calculai, d'après ce bruit, que j'avais assez d'avance pour me jeter à travers champs en me ménageant ainsi la chance que, dans l'obscurité, ils persistassent, du moins un moment, à suivre la rouie. M'élançant du trottoir, je sautai dans la première brèche que je crus entrevoir, ou plutôt deviner, dans la haie le long de laquelle je courais. Il se trouva que c'était une barrière fixe. Je sautai par-dessus, et me trouvant à l'exlré-
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mité d'un champ, je le traversai dans le sens de sa longueur, le dos à la route. J'entendis les hommes, toujours courant, passer devant la barrière; — puis, la ?liinute d'après, l'un d'eux qui criait à l'autre de s'en ;evenir. Peu m'importait, maintenant, ce qu'ils pourraieïi /aire; ils ne m'entendaient, ils ne me voyaient plus. Je continuai à traverser le champ en ligne droite, et, parvenu à l'autre bout, je m'arrêtai une minute pour reprendre haleine.
Il ne fallait pas songer à retourner sur ce chemin si mal hanté. Pourtant, j'étais bien résolu à gagner, ce même soir, le Vieux-Welmingham.
Ni lune ni étoiles pour me guider. Je savais seulement, qu'en partant de Knowlesbury, le vent et la pluie me venaient à dos ; et si, maintenant, je continuais à les recevoir ainsi, j'avais au moins cette certitude que je ne rebrousserais pas chemin dans une direction absolument opposée.
En vertu de ce calcul, je pris à travers champs, ne trouvant pour obstacle que des haies, des fossés, des bouquets de bois, lesquels, çà et là, me contraignaient à modifier, pour quelques instants, la direction générale de ma course. Je finis par me trouver au bas d'une colline dont le sol montueux s'élevait devant moi par une pente fort raide. Redescendant cette pente que j'avais commencé à gravir, je me fis jour comme je pus à travers un.e haie, et débouchai de la sorte dans une espèce de sente étroite. J'avais tourné à droite en quittant la route; je repris maintenant à gauche, me ménageant ainsi la chance de regagner la ligne dont je m'étais écarté. Après avoir suivi pendant dix minutes environ, les fangeux méandres de ce petit sentier profondément encaissé, j'aperçus un cottage dont une des fenêtres était éclairée. La porte du jardin ouvrait sur la petite voie où j'étais; j'y pénétrai tout aussitôt pour me faire indiquer mon chemin.
Avant que j'eusse pu frapper à la porte, elle s'ouvrit brusquement, et un homme en sortit d'un pas rapide, une lanterne à la main. Il s'arrêta, et me la porta au visage dès qu'il me vit. En nous reconnaissant l'un l'autre.
nous ne pûmes nous empêcher de tressaillir. Les tours et dclours de ma course m'avaient fait longer, à mon insu, les limites extérieures du village, et m'avaient conduit à son autre extrémité. J'étais de retour au Vieux- Welmingham; et l'homme à la lanterne n'était autre quF .na connaissance du matin, le clerc de paroisse.
Il me parut singulièrement changé depuis que je l'avais perdu de vue. Sa physionomie était soupçonneuse et troublée; ses joues fleuries avaient tourné au rouge iombre, et ses premières paroles, quand il ouvrit la bou- :he, me parurent tout à fait inintelligibles.
— Où sont les clefs ? demanda-t-il. Est-ce que vous les avez prises ?
— Quelles clefs ? répondis-je à mon tour. J'arrive à l'instant de Knowlesbury. De quelles clefs voulez-vous parler?
— Les clefs de la sacristie. Dieu nous vienne en aide ! que vais-je faire ? Plus de clefs ! entendez-vous ! criait le vieillard qui, dans son agitation, brandissait vers moi sa lanterne ; les clefs sont perdues î
— Comment? quand ? qui les a prises ?
— Je ne sais pas, dit le clerc promenant dans l'obscurité ses yeux hagards. Je ne fais que de rentrer. Ce matin, je vous disais que j'avais devant moi une longue journée de travail... J'ai fermé la porte à clef, j'ai fermé la fenêtre... elle est ouverte, maintenant; la fenêtre est ouverte... Voyez !... Quelqu'un est entré par là pour orendre les clefs...
Tout en parlant ainsi, le pauvre homme s'était tourné vers la fenêtre toute béante. Dans ce mouvement la petile porte de la lanterne sortit de ses gonds ; et le venl: lout aussitôt éteignit la lumière.
— Rallumez ! lui dis -je, et courons ensemble à la sacristie !... Vite, vite, hàlez-vous !...
Et je le poussai dans la maison. La trahison à laquelle je devais m'attendre, la trahison qui pouvait m'enlever tout l'avantage gagné jusqu'alors, s'accomplissait peutêtre en ce moment. J'étais si impatient d'arriver à l'église qu'il me fut impossible de rester inactif dans le cottagC;
is.
pendant que le clerc raccommodait et rallumait sa lanterne. Je descendis, suivant l'allée du jardin, dans ce petit chemin par lequel j'étais arrivé.
Je n'y avais pas lait dix pas, quand un homme, arrivant du côté de l'église, s'approcha de moi. Il m'adress:. la parole sur un ton respectueux. Je ne pouvais pas discerner ses traits, mais sa voix m'était tout à lait inconnue.
— Je vous demande pardon, sir Percival... commcnça-t-il.
Je l'arrêtai sans lui laisser rien dire de plus.
— L'obscurité vous trompe, lui dis-je. Je ne suis pas sir Percival.
L'inconnu se retira aussitôt.
— Je vous prenais pour mon maître, bégaya-t-il d'une manière embarrassée.
— Vous deviez rencontrer votre maître ici ?
— J'avais ordre d'attendre dans le petit chemin... Après cette réponse, il s'en retourna. Regardant vers
le cottage, j'en vis sortir le clerc qui avait enfin rallumé sa lanterne. Je pris le bras du vieillard pour l'aider à marcher plus vite. JVous nous hâtions le long du petit chemin, et vînmes à passer devant le personnage qui m'avait accosté. Autant que j'en pus juger aux imparlailes clartés de la lanterne , c'était un domestique, en habits bourgeois.
— Qui est-ce ? me dit le clerc à l'oreille. Pensez-vous qu'il sache quelque chose au sujet des clefs ?
Nous ne nous arrêterons pas pour le lui demander, répondis-je ; continuons d'abord vers la sacristie...
Même de jour, l'église ne se voyait que de l'extrémité du petit chemin. Comme, h partir de là, nous gravissions la hauteur qui nous indiquait la direction de l'édifice, un des enfants du village, — un petit garçon, — se rapprocha de nous, attiré par la lumière dont nous étions porteurs, et reconnut le clerc de paroisse.
— Dites donc, maître, commença l'enfant qui tirait officieusement le vénérable fonctionnaire par le pan de son habit... Il y a quelqu'un là-bas, dans l'église. ..je
l'ai cnlendu fermer la porte sur lui... je l'ai entendu iVotter une allumette pour s'éclairer...
Le clerc se mit à trembler, et s'appuyait lourdement à moi.
— Voyons ! voyons ! luidis-je pour lui donner courage ; nous sommes encore à temps. Quel que soit cet homme, nous le tenons. Gardez la lanterne, et suivez-moi aussi vite que vous le pourrez !...
Je montai rapidement la colline. Le sombre massif de la tour fut le premier objet que je discernai, se détachant mal sur l'obscurité du ciel. Au moment où j'en longeais le pied pour arriver à la sacristie, j'entendis fort près de moi un pas pesant. C'était le domestique qui à notre suite était, lui aussi, monté vers l'église. — Je ne vous veux aucun mal , dit-il , me voyant lui faire face ; je cherche seulement à savoir oii est mon maître... Son accent trahissait , à ne s'y pas méprendre , une vive crainte. Je ne pris plus garde à lui, et passai mon chemin.
Dès que j'eus tourné, l'angle de l'édifice, et en arrivant en vue de la sacristie, mes yeux furent éblouis par îa i)rillante clarté que projetaient au dehors les vitres de Fabat-jour ouvert sur le toit. Elle contrastait vivement avec les ténèbres du ciel nuageux et sans étoiles.
Je traversai le cimetière, courant vers la porte.
Comme je m'en rapprochais, une étrange odeur m'arriva, qui se mêlait peu à peu à l'atmosphère chargée de rhumidité des nuits. J'entendis, à l'intérieur du bâtiment^ un bruit d'éclats successifs... Je vis la lumière du toit devenir de plus en plus brillante... Un des carreaux se ■%ndit avec bruit... Je courus à la porte, j'y appuyai la main... La sacristie était en feu !
Avant que j'eusse pu bouger, àvantque j'eusse pu reprendre haleine ; un coup violent frappé à l'intérieur, contre la porte, vint ajouter à l'horreur de cette découverte. J'entendis la clef qu'on tournait convulsivement dans la serrure... et la voix d'un homme, derrière la porte, s'éleva aiguë et vibrante, pour appeler au secours. . Le domestique, toujours sur mes pas, se rejeta fris-
sonnant, en arrière, et se laissant aller sur ses genoux :
— Oh ! mon Dieu ! dit-il, c'est sir Percival !...
Au moment où ses lèvres laissaient échapper ces mots, le clerc arrivait à son tour, et, en même temps, il y eu!, an nouveau, un dernier tour de clef plus bruyant que les autres...
-— Dieu ait pitié de son âme ! dit le vieillard. C'est ur homme mort... Il vient de forcer la serrure !...
Je m'élançai contre la porte. L'unique dessein qui, de puis des semaines, absorbait toutes mes pensées, réglaif toutes mes actions, disparut à l'instant même de mon esprit. Tout souvenir de l'injustice cruelle que les crimes de cet homme avaient fait subir à Laura ; de ces trésors d'amour, d'innocence et de bonheur qu'il avait dissipés sans pitié; du serment que je m'étais fait de l'amener à la terrible expiation qu'il avait méritée, — s'effaça de ma mémoire comme un rêve. Je ne me rappelais plus rien que l'horreur de sa situation. Je ne sentais plus en moi que cette impulsion naturelle à l'homme, de venir en aide à celui que menace un horrible trépas.
— Allez à l'autre porte ! criai-je, à la porte du côté de réglise! La serrure est forcée !... Vous êtes mort si vous y perdez un instant de plus î...
Le dernier tour donné à la clef n'avait été accompagné d'aucun nouveau cri d'alarme. Et, maintenant, aucun bruit quelconque n'indiquait que le malheureux vécût encore. Je n'entendais que le pétillement de la flamme, i toujours plus vif, et la crépitation des vitres de l'abat-jour qui se fendaient l'une après l'autre. ^
Je jetai un regard sur mes deux compagnons. Ledomes- \ ïique s'était relevé; il avait pris la lanterne et la tenait i ^evée du côté de la porte, sans savoir ce qu'il faisait. La terreur semblait l'avoir rendu tout à fait imbécile ; il st^ \ tenait sur mes talons, et me suivait comme un chien partout où j'allais. Le clerc, assis sur une des pierres funéraires et le corps plié en deux, gémissait en gTclotlant. Il ne fallait que les voir pour m'assurer que ni l'un ni Tautre ne pouvaient me prêter la moindre assistance.
Sachant à peine ce que je faisais, j'obéis, dans mon.
désespoir, à la première impulsion qui s'offrit; je saisis le domestique, et le poussant vers le mur de la sacristie :
— Penchez la têfe, lui dis-je, et cramponnez-vous Qur pierres. Vous allez m'aider à grimper sur le toit. Je briserai f'abal-jour... Il faut lui donner de l'air...
Cet homme tremblait de la tête aux pieds, mais ses jambes ne fléchirent pas. Mon bâton entre les dents, je lu: montai sur le dos; je saisis le parapet de mes deux mains, et l'instant d'après, j'étais sur le toit. Dansl'espèce d'agitation frénétique à laquelle j'étais livré, il ne m'arriva pas de songer un instant que je livrais issue à la flamme, au lieu de donner passage à l'air. Je frappai sur le châssis et défonçai, pour ainsi dire, d'un seul coup, les vitrages déjà fendillés et déchaussés. La flamme s'élança au dehors, comme une bête féroce se jette hors de son antre. Si le vent, par un heureux hasard, ne^ l'avait pas chassée dans une direction opposée à celle où j'étais, mes efforts eussent pris fin à l'instant même et pour jamais. Je m'accroupis sur le toit, laissant la fumée et la flamme passer au-dessus de moi comme un torrent. Les rayons et les éclairs de l'incendie me montraient, au pied du mur, la figure effarée du domestique ainsi que celle du clerc, debout sur une tombe, et qui, dans son désespoir, se tordait les mains; enfin la rare population du village, les hommes stupéfaits, les femmes terrifiées, se groupant au delà dans le cimetière; et l'ensemble de ce tableau paraissait et disparaissaittourà tour, tantôt sous les rouges clartés de l'incendie, tantôt sous le voile noir de l'épaisse fumée. Et là, sous mes pieds, un homme!... un homme suffoqué, brûlant à petit feu, mourant à quelques pas de nous tous, et complètement isolé de tout secours ! Cette pensée me rendait à moitié fou. Je me laissai glisser au bas du toit, et de là, me retenant par les mains, tomber jusqu'à terre.
— La clef de l'église! criai-je aux oreilles du clerc. Essayons de ce côté! Nous pouvons le sauver encore, en enfonçant la porte intérieure.
— Kon, non, non ! répondit en gémissant le vieillard.
Inutile d'espérer 1 La clef de l'église et la clef de la sacristie sont au même anneau; toutes deux sont là dedans!... Oh ! monsieur, nulle chance de le tirer de là. Il n'est déjà plus que cendres et poussière !
• — De la ville, ils vont voir l'incendie, cria uue^ voi>'. partie des groupes d'hommes dispersés derrière moi. Ils ont une pompe, à la ville... Ils viendront sauver l'église...
J'appelai cet homme; — « lui », du moins, était dans son bon sens; — je lui dis de venir me parler. Un quart d'heure tout au moins devait s'écouler avant l'arrivée des pompiers, de la ville neuve. Je ne me sentais pas capable de passer tout ce temps dans l'inaction. En dépit de ma propre raison, je voulais me persuader que le malheureux, irrévocablement condamné , irrévocablement perdu , n'avait peut-être pas encore, étendu sans connaissance, rendu le dernier soupir. En brisant la porte, ne pouvionsnous pas le sauver? Je connaissais la force de la massive serrure, — je connaissais l'épaisseur de ce chêne revêtu de clous, — je savais complètement inulile d'attaquer l'un ou l'autre par les moyens ordinaires. Mais, bien certainement, on devait trouver encore quelques poutres dans ces cottages démantelés qui avoisinaient l'église. Si on s'en procurait une, si on s'en servait comme d'un bélier contre cette porte maudite!...
Cette pensée jaillit en moi comme le feu, naguère, jaillissait de ce châssis que j'avais brisé. Je m'adressai à l'homme qui avait parlé le premier des secours à espérer de la ville : — Avez-vous vos pioches sous la main ?...— Oui; il les avait... — Et une hache, une scie, un bout do torde?... — Oui! oui! oui! La lanterne en main, jeparcourais les rangs des villageois : — Cinq shillings par tête à tout homme qui vient m'aider!... Ces paroles s'em- ^|« blèrenl les ressusciter tout à coup. Cette seconde faim des misérables, — la faim de l'or, — leur eut bientôt communiqué une activité tumultueuse : — Que deux de vous apportent des lanternes, si l'on en peut trouver; deux autres se chargeront des pioches et des outils ! le reste avec moi pour chercher une poutre!... lis m'accla-
mèrent là-dessus, — de leur voix perçante qui semblait demander du pain, ils n^i'acclamcrent joyeusement. Les femmes et les enfants se dispersèrent à droite et à gauche pour nous faire place. Nous descendîmes en masse le sentier du cimetière, gagnant au plus vite le premier cottage abandonné. Pas un homme ne resta derrière, si ce n'est le clerc... le pauvre vieux clerc, qui, debout sur la pierre funéraire, sanglotait et pleurait d'avance l'église menaj cée. Le domestique était toujours sur mes talons; quand 1 nous pénétrâmes, en courant, dans le cottage, j'entrevis par-çlessus mon épaule, à un pas de moi, son visage pâle, bouleversé par la terreur. Le sol, tout autour de nous, était couvert de chevrons, arrachés au plancher de l'élage supérieur; mais ces morceaux de bois étaient trop légers. Au-dessus de nos têtes, mais encore à portée de nos bras et de nos pioches, courait une forte poutre, encastrée des deux bouts dans le mur en ruines; le plafond, le plancher étaient entièrement démolis autour d'elle; et une large brèche, pratiquée dans le toit, la dominait. Nous l'attaquâmes des deux bouts à la fois. Grand Dieu î tomme elle tenait! et quelle résistance obstinée nous offrirent les briques et le mortier du mur. Nous frappions, nous tirions, nous arrachions. La poutre finit par céder d'un bout, et descendit au milieu d'une avalanche de plâtras. Les femmes, qui se pressaient pélemèle pour nous regarder, poussèrent un cri d'effroi auquel les hommes répondirent par un cri de triomphe; deux d"entre eux avaient été renversés, mais sans blessures. Vn derni-er coup de collier, que nous donnâmes tous ensemble, dégagea complètement la poutre. Nous la soulevâmes, et l'ordre fut donner de débarrasser la porte. Maintenant, à l'œuvre! Maintenant, il faut aller faire brèche! Le feu monte dans le ciel, et, plus brillant que jamais, nous sert de phare. Nous gravissons l'allée du cimetière, en bon ordre, sur deux rangs et la poutre au milieu de nous. Il faut se jeter sur cette porte. Une, deux, trois!... — l'élan est donné. Une nouvelle acclamation résonne, que nul n'a pu retenir. La porte est déjà ébranlée; si la serrure lient bon, les gonds du moins ne résis-
teronl pas. Encore à la charge avec le bélier I Une, deux, trois, et en avant! Un panneau a fléchi 1 La flamme nous arrive en jets étroits par les crevasses qui se sont faites de tous côtés. Un autre élan, et c'est le dernier! La porte craque et tombe. Un grand silence d'épouvante, une anxiété haletante et qui nous tient immobiles, semblen' fout à coup nous avoir paralysés. Nos regards cherchent le cadavre. L'ardente chaleur qui nous vient au visage nous oblige à reculer: du reste, on ne voit rien; en bas, en haut, dans toute la salle, nous ne discernons qu'une nappe de flammes mobiles.
— Oii est-il? murmura le domestique, dont l'œil hagard restait fixé sur l'ardente fournaise.
— Cendres et poussière, répondit le clerc, et nos registres aussi, cendres et poussière... et l'église aussi, messieurs, ne sera bientôt que poussière et cendres!...
Ces deux hommes seuls prirent la parole. Lorsqu'ils se turent, rien ne troubla notre silence de mort, si ce n'est la rumeur sourde et les craquements de l'incendie.
Écoutez!
On entend au loin un roulement métallique, puis le piétinement amorti de chevaux qui galopent, — puis le mugissement tumultueux de cent voix humaines criant à la fois. Les pompes arrivent enfin !
Ceux qui m'entouraient quittent l'incendie, et montent en courant la colline. Le vieux clerc voudrait les suivre, mais ses forces sont épuisées. Je le vois encore s'appuyer à l'une des tombes: — Sauvez l'église! sauvez l'église criait-il de sa voix affaiblie, comme si les pompiers pouvaient déjà l'entendre.
Le domestique seul restait immobile. Les pieds fixés au sol, il contemplait, d'un regard sans expression et toujours, ie même, les flammes ruisselantes. Je lui parlai : je 1^ secouai par le bras; rien ne pouvait l'arracher à sa' léthargie. Une fois seulement, il répéta sa première ques-i tion; — Où est-il ? demandait-il à voix basse.
En dix minutes, la pompe eut pris position; une fon-' laine, au chevet de l'église, l'alimentait abondamment.!
et le tuyau fut porto au seuil de In sacristie. Si, dans ce moment-là, on eût eu recours à mon aide, j'aurais été hors d'état de servir à quoi que ce fût. Ma volonté avait perdu toute son énergie, mes forces tout leur ressort; le rapide tourbillon de mes pensées s'était arrêté soudain, de manière à m'etïrayer moi-môme, maintenant que je savais mort ce misérable ennemi. J'étais là, inutile,, impuissant spectateur, regardant, moi aussi, sans fin ni trêve, la sacristie embrasée.
Je vis l'incendie dompté peu à peu. L'éclat du foyer incandescent s'éteignit par degrés; — la vapeur, soulevée en nuages blancs, monta vers le ciel; et on entrevit sur le sol des monceaux de cendres, tour à tour rouges et noirs. Il se fit une pause; puis les pompiers et les gens de police, s'avançant à la fois, vinrent obstruer la porte; — ils tinrent une consultation à voix basse; — el ensuite deux hommes se détachèrent du groupe , dépêchés dans le cimetière à travers les rangs de la foule. Elle s'écarta, de droite et de gauche, pour les laisser passer, dans un morne silence.
Quelques instants après, un frisson marqué passa sur la foule, et la vivante avenue s'élargit peu à peu. Les deux hommes revenaient , soutenant une porte qu'ils avaient enlevée à l'un des cottages inhabités. Ils l'apportèrent jusqu'à la sacristie où on les vit pénétrer. La police emcombra de nouveau le passage; et plusieurs individus, se détachant de la foule par deux et par trois, vinrent se placer au plus près de l'issue ainsi encombrée, pour être les premiers à voir ce qu'il allait en sortir. D'autres attendaient un peu plus loin, afin d'entendre les premiers ce qui se dirait. Les femmes et les enfants étaient parmi ces derniers.
Les nouvelles de la sacristie commençaient à se répandre parmi la foule. Lentement, de bouche en bouche, elles arrivèrent jusqu'à l'endroit où je me tenais. J'entendais, tout autour de moi, se croiser les demandes et les réponses qu'on s'adressait à voix basse, avec une émotion mal contenue.
— L'a-t-on trouvé? — Oui. — Où? — Contre la oorte.
A plat ventre. — Quelle porte? — La porte qui donne dans l'église. Sa tête posait tout contre. — Il avait la face contre terre. — Son visage est-il brûlé? — Non. — Si fait. — Non; pas brûlé tout à fait... un peu rissolé... Puisque je vous dis que sa figure était par terre. — Et qui était-ce? — Un lord, à ce qu'ils assurent. — Non, ce n'était pas un lord. « Sir. » Je ne sais qui. « Sir » veut dire chevalier. — Et baronnet aussi. — Non. — Si fait. — Qu'allait-il faire là dedans? — Rien de bon, à coup sûr. — - L'a-t-il fait exprès? — Quoi? de se brûler? — Non, pas lui... la sacristie. — Est-il bien affreux à regarder? — Horrible, ma chère! ~ La figure aussi? -- Non, non, lafigure n'a pas grand'chose. — Quelqu'un le connaît-il? — Il y a un homme qui dit le connaître. — Et qui donc? — Un domestique, à ce qu'on prétend. Mais il est tellement ahuri, tellement stupide, que la police ne veut pas s'en rapporter à lui. ~ Personne autre ne sait qui c'est? - Chut!...
La voix haute et claire d'un des fonctionnaires publics arrêta court le bourdonnement des causeries qui s'étaient engagées autour de moi. — Où est, disait cette voix, le gentleman qui a essayé de le sauver?
— Le voici, monsieur... le voici!... Et, par douzaines, des figures curieuses se tournèrent de mon côté, des bras officieux écartèrent la foule. Le fonctionnaire vint à moi, sa lanterne à la main.
— Par ici, monsieur, je vous prie, me dit-il tranquillement.
J'étais hors d'état de lui adresser la parole, et quand il me prit par le bras, hors d'état de lui résister. J'aurais voulu expliquer que je n'avais jamais vu vivant le malheureux dont la mort allait se constater, et que le témoi« gnage d'un étranger comme moi ne devait compter pour rien dans l'enquête ouverte. Mais les paroles s'arrêtaient sur mes lèvres. J'étais affaibli, muet, sans décision.
— Le reconnaissez-vous, monsieur?
J'étais debout, à fintérieur d'un cercle d'hommes. Trois d'entre eux, en face de moi, abaissaient leur lanterne vers le sol. Leurs yeux, ainsi que les yeux d'un chacun.
étaient fixés sur mon visage, exprimant une attente silencieuse. Je n'ignorais pas ce que j'avais à mes pieds; je n'ignorais pas pourquoi ils tenaient leur lanterne au rab i\i sol.
— Pouvez-vous, monsieur, témoigner de son identité?...
Mon regard s'abaissa lentement. Il ne rencontra d'abord qu'un grossier lambeau de toile cirée. Le silence était tel qu'on entendait la pluie qui tombait dessus goutte à goutte. Le long de cette espèce de paquet informe, mon regard remontait toujours; et là, tout au bout, roide, contracté, noirci, sous une lumière jaune et sinistre, — là, m'apparut le visage du mort.
Ainsi le vis-je pour la première et dernière fois. La volonté d'en haut avait décrété que nous nous trouverions ainsi, face à face.
On pressa l'enquête pour quelques raisons d'utilité .locale qui parurent déterminantes au « coroner » cl aux autorités de la ville. La séance fut tenue dans l'apros- ; midi du lendemain. J'étais nécessairement au nombre des témoins assignés.
I Ma première démarche, dans la matinée, fut d'aller ; prendre à la poste la lettre que j'attendais de Marian. Aucun changement de circonstances, si extraordinaire qu'il I fût, n'avait prise sur cette anxiété profonde qui me seri rait le cœur aussi longtemps que je restais hors de ' Londres. Cette lettre du malin, qui me rassurait seule : contre toutes les périlleuses éventualités de mon absence, ! était encore, dès mon réveil, ma plus absorbante préoccupation..
A mon grand soulagement, la lettre de Marian m'attendait dans les bureaux.
Aucun malheur n'était arrivé; — mes deux amies
étaient l'une et l'autre aussi bien portantes et aussi tranquilles que lorsque je les avais quittées. Laura m'envoyait ses tendresses, et me priait de lui annoncer mon retour vingt-quatre heures d'avance. Sa sœur commentant ce me/ssage, m'expliquait que la chère enfant avait mis de côté « près d'un sovereign, « sur ses dépenses particulières, et qu'elle entendait commander elle-même, le donnant à ses irais, le repas destiné à célébrer ma rentrée en ville. Je lisais ces petites confidences domestiques aux brillants rayons du matin, ayant encore présent à la mémoire le terrible souvenir de ce qui s'était passé la veille au soir. La nécessité d'épargner à Laura toute révélation trop soudaine, fut la première considération que me suggéra la lettre. J'écrivis immédiatement à Marian pour lui raconter, avec tous les ménagements possibles, les incidents relatés dans ces dernières pages, et pour l'avertir, en même temps, de ne laisser arriver aucune sorte de journal entre les mains de Laura, aussi longtemps que durerait mon absence. S'il s'était agi de toute autre femme moins courageuse et moins sûre, j'aurais peutêtre hésité à lui faire connaître ainsi la vérité tout entière. Mais je devais bien à Marian, en souvenir des épreuves passées, de me fier à elle comme à un autre moi-même.
Ma lettre fut naturellement assez longue. Elle prit tout mon temps, jusqu'à l'heure où je devais comparaître à Tenquôte.
L'objet particulier de cette constatation légale était nécessairement entouré de complications et de difficultés particulières. Outre les investigations relatives aux circonstances par suite desquelles avait succombé le défuntr il se présentait à éclaircir de très-graves questions suf la cause de l'incendie, l'enlèvement des clefs, et la présence d'un étranger dans la sacristie au moment où le fei' s'était déclaré. On n'avait pas même encore constaté d'une manière définitive l'identité du défunt. L'imbécillité plus ou moins confirmée dont le domestique faisait preuve avait mis la police en garde contre ses assertions relativement au maître qu'il disait reconnailre. On avait envcyé,
poiitlant la nuit, à Knowlesbury pour s'assurer de témoins à qui la figure et les dehors désir Percival Glyde Cussonl tout à fait lamiliers; et, de plus, dès le matin, on s'élnil mis en communication avec Blackwater-Park. Grâces à ces précautions, le « coroner » et le jury purent régler lu question d'identité. Les assertions du domestique se trouvant parfaitement vérifiées par les témoignages de personnes compétentes; et la découverte de certains détails jusque là restés dans l'ombre, reçurent une consécration nouvelle quand on examina la montre du défunt. Les armoiries et le nom de sir Percival Glyde étaient gravés h l'intérieur de la boîte.
Les interrogatoires durent ensuite porter sur Tincendie.
On appela d'abord en témoignage le domestique ôi\ mort et l'enfant qui avait entendu dans la sacristie le froltement d'une allumette. Ce garçon déposa d'une manière assez claire; mais l'intelligence du domestique n'était pas encore remise du choc violent qu'elle avait subi; — le pauvre diable était tout à fait incapable de fournir les renseignements qu'on lui demandait. Après quelques questions, on le pria de retourner à sa place.
Heureusement pour moi, mon interrogatoire dura peu. Je n'avais pas connu le défunt; je ne l'avais même jamais vu; j'ignorais qu'il se trouvât au Vieux-Welmingham; et je n'avais pas assisté, dans la sacristie, à la découverte du corps. Tout ce que je pus affirmer, c'est que je m'étais arrêté devant le cottage du clerc pour demander mon chemin ; qu'il m'avait appris la perte des clefs; que je l'avais accompagné à l'église pour lui prêter toute l'assistance en mon pouvoir; que j'avais vu l'incendie; que j'avais entendu, à l'intérieur de la sacristie, une personne à moi inconnue, essayer vainement d'ouvrir la porte; que j'avais fait, enfin, par simple humanité, tout mon possible pour sauver l'homme en péril. D'autres témoins, qui avaient été en relation avec le défunl, furent interrogés sur le point de savoir s'ils pouvaient expliquer le double mystère et du vol des clefs qu'on lui attribuait, et de se présence dans le lieu cà Tincendie avait éclaté.
Mais, tout naturellement, le a coroner » sembla regarder comme acquis aux débals que, dans ma position particulière, totalement étranger au pays, totalement étranger à sir Percival Glyde, je ne pouvais, sur ces deux points, fournir aucun éclaircissement utile.
Une Ibis que j'eus passé par l'étamine officielle, la marche que j'étais tenu de suivre me parut assez clairement indiquée. Je ne me sentais nullement appelé à produire spontanément un exposé quelconque de mes convictions particulières; d'abord, parce qu'en agissant ainsi, je ne pouvais arriver à aucun résultat pratique, maintenant que la seule preuve existant à l'appui de mes conjectures avait été détruite en même temps que le registre, en seéond lieu, parce que je n'aurais pu exposer mon opinion, — mon opinion parement hypothétique. — sans dévoiler toute l'histoire du complot; sans produire, par conséquent, je n'en pouvais douter, sur l'esprit du « coroner » et des jurés, la même fâcheuse impression que j'avais vue se manifester naguère dans celui de M. Kyrie.
Mais dans ces pages, et après le laps de temps déjà écoulé depuis lors, les précautions et la gêne dont je viens de rendre compte ne sauraient enchaîner fexpression libre de ma pensée. J'exposerai donc ici, avant que d'autres événements se présentent sous ma plume, comment je suis amené à me rendre compte de l'enlèvement des clefs, de la manière dont le feu put être mis, et da trépas de ce malheureux.
La nouvelle que je venais d'être mis en liberté soui eaution acculait sir Percival, je l'ai déjà dit, à ses dernières ressources. L'embuscade placée sur ma route était un de ces moyens suprêmes; l'autre, et le plus sûr des deux, était de supprimer toute preuve matérielle de son crime, en détruisant la page du registre sur laquelle le faux avait été commis. Si je ne pouvais produire un extrait réguUer du registre original à comparer avec le double authentique que l'on en gardait à Knowlesbury,) toute évidence manquait à mes preuves, et je ne pouvais plus le menacer de révélations qui dussent le perdre., Pour atteindre à son but, il n'avait qu'à se glisser *■ inco-
gnilo » dans la sacristie, à déchirer la page du regislrc, el à sortir ensuite aussi secrètement qu'il serait entré.
Dans cette hypothèse, on comprend aisément comment il attendit que la nuit fût tombée, avant de risquer sa dernière tentative, et comment il profita de l'absence du clerc pour se mettre en possession du paquet de ciels. Illui était également indispensable de se procurer de la lumière pour trouver le registre en question, et la prudence la plus vulgaire devait lui suggérer l'idée de s'enfermer en dedans, soit pour se mettre à l'abri de l'indiscrète curiosité du premier passant venu, soit pour se soustraire à ma surveillance, si par hasard je m'étais déjà rendu sur le théâtre de cette machination.
I Je ne puis croire qu'il entrât le moins du monde dans ses intentions de s'arranger pour que la destruction du registre parût être le résultat d'un acccident, et, dans ce but, de mettre le feu à la sacristie. La simple chance que de prompts secours pussent arriver, et que les registres, de manière ou d'autre, fussent sauvés des flammes, devait, à première réflexion, lui faire écarter celle combinaison hasardeuse. En tenant compte de la quantité d'objets combustibles que contenait la sacristie, — la paille, les papiers, les caisses d'emballage, le bois sec, les bufleis vermoulus, — toutes les probabilités doivent faire croire, selon moi, que l'incendie eut lieu à la suite de (Miclque accident causé par ses allumettes ou par la bou- ;^ie qui l'éclairait.
Dans de telles circonstances, sa première impulsion lui lit sans doute essayer d'éteindre les flammes naissantes; et, n'y pouvant parvenir, il avait dû (ne connaissant pas l'état de la serrure) essayer de s'échapper :par la porte qui lui avait donné accès. Au moment où j'étais arrivé à lui, le feu gagnait certainement déjà vers 'la porte donnant sur l'église, et des deux côtés de laquelle 'élaient placés les vieilles armoires ainsi que les autres 'Objets combustibles dont j'ai parlé. Selon toute probabilité, lorsqu'il tenta de s'échapper par cette porte, les .flammes et la fumée (concentrées encore dans cet étroit l".vci) avaient eu raison de ses efforts. Il était tombé
mortellement évanoui à la place où son corps fut ensuite retrouvé, juste au moment oij j'arrivais sur le toit pour briser le châssis de l'abat-joar. Alors, bien même qu'à la longuc, nous eussions pu pénétrer dans l'église et rompre la porte de ce côté, nous serions probablement arrivés trop tard; il était perdu, irrévocablement perdu, et déjà depuis longtemps. Nous n'aurions abouti qu'à ouvrir auK flammes l'accès de l'église; de l'église maintenant sauvée, mais qui, le cas échéant, aurait partagé le sort de la sacristie. Il n'existe aucun doute dans mon esprit, — il ne saurait y avoir de doute dans Tesprit de qui que ce soit, — sur ce point qu'il était déjà mort quand nous courûmes aux cottages abandonnés, et lorsque, de toutes nos forces, nous travaillions à détacher la poutre qui devait nous servir de bélier.
Voilà tout ce que mes théories à ce sujet ont pu me fournir de plus logique et de plus vraisemblable, pour rendre compte d'un résultat, qui, après tout, s'était produit sous nos yeux. La surface des événements fut telle que je l'gi décrite. Ainsi que je l'ai raconté, on retrouva son cadavre.
L'enquête, cependant, fut ajournée à vingt-quatre heures; jusque-là, effectivement, l'examen légal n'avait pu expliquer d'une manière suffisante, les mystérieuses circonstances de ce tragique événement.
Il fut converm qu'un supplément d'instruction aurait lieu, et que le « soliciter » du défunt serait invité à comparaître. Un médecin fut aussi chargé de donner son avis sur l'état mental du domestique qui, jusqu'alors, avait semblé hors d'état de fournir aucun i enseignement de quelque valeur. Il se bornait à répéter en véritable idiot, que le soir de l'incendie, l'ordre lui avait été donné d'attendre dans le petit chemin, et que, du reste, il ne savait pas autre chose, mais que le défunt était bien certainement son maitre.
Mon impression particulière, à ce sujet, c'est que (sans le mettre au courant d'aucune intention coupable) on s'était servi de lui pour s'assurer ane le clerc était absent.
et qu'ensuite on l'avait posté près de l'église, mais non en vue de la sacristie, a(in qu'il pût venir prêter secours à son maître, dans le cas où, sorti de l'embuscade que l'on m'avait préparée, une lutte personnelle s'établirait entre sir Percival et moi. Peut-être est-il bon d'ajouter que le témoignage direct de cet homme n'est jamais venu corroborer ma manière de voir. Le rapport du médecin, à son sujet, déclarait sérieusement ébranlées les facultés mentales, d'ailleurs fort médiocres, dont le ciel l'avait pourvu; on ne put rien tirer de lui à la reprise de l'enquête; et je n'ai aucune raison de penser que, jusqu'à ce jour, il se soit jamais rétabli.
Je revins à l'hôtel de Welmingham, si fatigué de corps et d'esprit, si énervé, si accablé par tant d'épreuves successives, que j'étais absolument hors d'état de supporter le bavardage local dont l'enquête fournissait la matière, et de répondre aux insignifiantes questions qui m'étaient adressées par les causeurs de la « coffee-room. » Je quittai mon pauvre dîner pour me retirer dans mon galetas économique; là, je trouvais un peu de repos; là, je pouvais, tout à mon aise, rêver de Marian et de Laura. Si j'eusse été plus riche, je serais retourné à Londres, et la vue de ces deux chers visages m'aurait certainement ranimé. Mais, d'une part, il fallait me tenir prêt à répondre si l'enquête ajournée réclamait mon témoignage, et j'étais encore bien autrement tenu de satisfaire à l'engagement, sous caution, contracté envers le magistrat de Knowlesbury. Nos minces ressources avaient déjà été entamées, et notre avenir incertain, — maintenani plus incertain que jamais, — m'interdisait toute dépense superflue, même celle d'un voyage à prix réduit, aller el Tclour, dans des voitures de seconde classe.
Le lendemain, — le jour qui suivit l'enquête, — j'avais la pleine disposition de moi-même. Je débutai, le matin, par aller chercher à la poste le bulletin régulier que m'adressait Marian. Il m'attendait là, comme le jour d'avant, et avait été rédigé d'un bout à l'autre avec une parfaite sérénité. Je le lus avec reconnaissance, et, l'esprit à l'aise pour vingt-quatre heures, j'allai au .Vieux-Wel- II. 16
mingham, pour y revoir, au grand jour, le théâtre de l'incendie.
Que de changements j'y trouvai 1 sous quel aspect nouveau il m'apparut!
Sur tous les chemins de notre énigmatique planète marchent, se donnant la main, le trivial et le terrible. L'ironie des circonstances n'est épargnée à aucune catastrophe humaine. Lorsquej'arrivai devant l'église, la seule trace sérieuse qu'eussent laissée derrière eux l'incendie et le trépas, était la condition du cimetière, bouleversé, profané par les pas de la foule. On avait dressé, devant la porte de la sacristie, un grossier amas de planches. Déjà d'immondes caricatures y étaient inscrites, et les enfants du village se disputaient en criant les interstices par lesquels on pouvait le mieux voir. A l'endroit même où j'avais entendu le cri de rescousse qui sortait de la fournaise embrasée, à l'endroit même oiî le domestique, frappé de terreur, s'était laissé tomber sur ses genoux, une escouade bruyante de volailles affamées caquetaient et se heurtaient l'une l'autre, picorant çà et là, parmi l'abondante moisson de vers que la pluie avait fait sortir de terre; — et enQn, sur le sol que je foulais, le même où la veille on avait déposé la porte arrachée et les horribles débris auxquels elle servait de civière, le dîner d'un ouvrier, empilé dans une petite écuelle jaune, attendait qu'il fût de loisir, et le fidèle roquet à la garde duquel il était commis, aboyait après moi, qui m'approshais trop de son trésor. Le vieux clerc contemplait paresseusement la lente mise en œuvre des réparations, et n'avait plus maintenant à bavarder que sur un seul sujet, ne songeant qu'à s'exonérer de toute censure, et à démontrer qu'il n'avait aucune part dans le désastre arrivé. Une des villageoises, — dont je me rappelais bien la figure pâle et bouleversée, véritable image de la terreur, au moment où la poutre tombait à nos pieds, — penchée maintenant sur un vieux baquet à lessive, ricanait niaisement avec une autre femme, et offrait la véritable image du néant moral. Dans les choses d'icibas, rien de sérieux. Salomon, dans toute sa gloire, n on
avait pas moins, cachés à tous les plis de ses manteaux de pourpre, à tous les coins de son splendide palais, des motifs de risée et de mépris.
En m'en allant je vins à songer, non pour la première fois, que, par- la mort de sir Percival, tout espoir actuel d'établir l'identité de Laura se trouvait complètement anéanti. Avec lui avait disparu la chance sur laquelle se concentraient toute mon activité, toute ma toi dans
l'avenir.
Ne pouvais-je donc envisager mon échec à un autre point de vue, celui-ci beaucoup plus exact?
Supposons qu'il eût vécu, en quoi cette circonstance aurait-elle modifié la situation ? Même dans l'intérêt de Laura, du moment où j'avais constaté que le vol des droits d'autrui formait l'essence du crime de sir Percival, pouvais-je faire métier et marchandise de ma découverte? Aurais-je pu lui offrir mon silence en échange de ses aveux relativement au complot, lorsque ce silence devait avoir pour effet de priver de ses biens l'héritier légitime, et du titre nobihaire celui qui seul y avait droit?... Non, cela n'était pas possible!... Sir Percival eût-il vécu, il ne m'aurait pas été permis de supprimer ou de révéler à mon gré, pour obtenir que justice fût rendue à Laura, cette découverte sur laquelle j'avais tant compté, quand j'ignorais encore la véritable nature du secret. Les notions les plus vulgaires du bon droit et de l'honneur m'auraient immédiatement contraint d'aller trouver l'étranger injustement privé des avantages de sa naissance, et il m'eût fallu renoncer à la victoire à peine gagnée, en mettant sans réserve entre les mains de cet étranger tout le bénéfice de ma découverte. Alors je me serais retrouvé de nouveau face à face avec toutes les difficultés qui me séparaient^ encore du but vers lequel je tendais uniquement, et tout à fait dans la même position où j'étais maintenant, bien déterminé à lutter contre elles jusqu'au bout.
Je revins à Welmingham, l'esprit plus tranquille; je me sentais plus que jamais sûr de moi-même et de mon énergique résolution.
En cheminant vers mon hôtel, je passai à l'extrémité du square où logeait mislress Gatherick. Fallait-il retourner chez elle, tenter encore d'y être admis? Non. Celte nouvelle de la mort de sir Percival, — la dernière, bien certainement, qu'elle pût s'attendre à recevoir, — avait dû lui parvenir depuis déjà plusieurs heures. Le journal de la localité, dans son numéro du malin, n'avait pas manqué de publier le procès-verbal de l'enquéle. Je ne pouvais donc rien dire à cette femme, dont elle ne fût déjà informée. D'ailleurs, je ne me sentais plus le même intérêt à la faire parler... Je me rappelai la haine cachée qu'exprimait son visage, au moment où elle me disait : — « En fait de nouvelles de sir Percival, je n'allends plus avec quelque intérêt que celle de sa mort. » Je me rappelai cette curiosité furtive avec laquelle, au moment où je partais, elle m'examinait après avoir prononcé ces paroles. Une sorte d'instinct, au plus profond de mon cœur, instinct auquel je savais pouvoir me fier, me rendait souverainement répugnante la pensée de me retrouver en sa présence; — je tournai donc le dos au square, et rentrai directement à l'hôtel.
Quelques heures plus tard, tandis que je me reposais dans la « coffee-room, » une lettre me fut remise par le garçon. L'adresse perlait bien mon nom, et j'appris, en réponse à quelques questions, qu'elle avait été déposée au comptoir de l'hôtel, par une femme, au moment où le jour tombait, et avant que le gaz fût allumé. Celte femme n'avait pas ouvert la bouche, et s'était retirée avant qu'on pût lui parler, ou même regarder qui elle était.
J'ouvris la lettre. Elle ne portait ni date ni signature, et récriture était visiblement déguisée. Néanmoins, avant que j'eusse achevé la première phrase, je savais à quoi m'en tenir sur l'origine de ce document. Il me venait de mistress Gatherick.
La lettre portait ce qui suit; — je la copie exactement, mot pour mot :
Le récit est continué par mistress Catherick.
Monsieur, vous n'êtes pas revenu comme vous l'avics annoncé. Cela ne fait rien; je suis au courant des nouvelles, et je vous écris pour vous le dire. Avez-vous remarqué sur mon visage, quand vous me quittiez, une expression particulière? C'est que je me demandais, en moi-même, si le jour de sa chute était enfin venu, et si vous étiez l'instrument providentiel, choisi pour venir à bout de lui. Vous étiez en effet cet instrument, — et vous avez accompli votre mission.
Vous avez eu la faiblesse, m'a-t-on dit, de vouloir lui sauver la vie. Si vous eussiez réussi, je' vous aurais regardé comme un ennemi mortel. Je vous tiens, au contraire, pour ami, du moment où vous avez échoué. Là crainte que lui inspiraient vos recherches, à votre insu et contrairement à voire vouloir, ont servi une haine de vingt-trois années, et accompli la vengeance qu'elle réclamait. Merci, monsieur; malgré vous, merci !
Je dois quelque chose à l'homme dont l'intervention a eu ce résultat. Mais comment acquitter ma dette? Si j'étais encore une jeune femme, je pourrais vous dire : — Venez passez votre bras autour de ma taille, et si vous l'avez pour agréable, posez vos lèvres sur les miennes... J'aurais assez raffolé de vous pour ne pas reculer devant cette extrémité, et, laissez-moi vous le dire, monsieur, vous n'auriez pas refusé cette invitation, si je vous l'eusse adressée il y a vingt ans. Mais, à présent, je suis vieillOc EU bien, j'ai de quoi satisfaire votre curiosité; c'est ainsi que je compte vous payer. Vous étiez, en effet, quand vous vîntes chez moi, fort désireux deconnaitre quelquesunes de mes affaires les plus secrètes, — si secrètes que toute votre subtilité n'y pouvait voir clair sans mon aide,- ^ si secrètes que, même à présent, vous n'avez pu en pénétrer le mystère. Je vais, moi, vous le révéler; votre curiosité aura de quoi se satisfaire. Je me donnerai toute espèce de peine pour vous être agréable, mon estimable jeune amil
Vous n'étiez, je suppose, qu'un fort petit garçon, dans la vingt-septième année de ce siècle. J'étais, à cette époque, une jeune et jolie femme, habitant, pour ses péchés, le Vieux- Welmingham. J'avais pour mari un méprisable imbécile. J'avais aussi l'honneur d'être en relations (à quel titre, n'y prenez pas garde) avec un certain gentleman (et lequel, cela ne vous concerne en rien). Je ne le désignerai point par son nom. Et pourquoi, puisque ce nom •n'était pas le sien ? Jamais il n'a eu de nom à lui. Vous le savez, à cette heure, tout aussi bien que moi.
Il est plus à propos de vous dire comment il s'insinua dans mes bonnes grâces. J'étais née avec les instincts d'une grande dame, et il les flatta de son mieux. En d'autres termes, il vanta ma beauté, il me fit des cadeaux. Nulle femme ne sait résister à l'admiration et aux cadeaux; aux cadeaux, surtout, pourvu qu'on lui offre à propos les choses qu'elle désire le plus. Il était assez subtil pour savoir cela ; — presque tous les hommes le savent, à ce que je crois. Naturellement en retour, il demandait quelque chose; — tous les hommes en sont là. Et ce quelque chose, que pensez-vous que ce fût? La plus insignifiante bagatelle du monde : tout bonnement, la clef de la sacristie et la clef de l'armoire placée à l'intérieur d'icelle, un jour où mon mari ne serait pas là. Il va sans le dire, qu'il me répondit par un mensonge, quand je lui demandai pourquoi il avait besoin de ces clefs, et de les recevoir en si grand secret. Il aurait pu s'épargner cette peine; je me gardai bien de le croire. Mais je tenais aux présents qu'il m'avait faits, et je désirais qu'il m'en fit d'autres. Aussi, je lui remis les clefs sans que mon mari le sût, et je l'épiai, lui, sans qu'il s'en doutât davantage. Une fois, deux fois, quatre fois, je le guettai; ~ à la quatrième, je sus de quoi il s'agissait.
Je n'étais pas extraordinairement scrupuleuse en ce qui concernait les affaires d'autrui; et je ne m'inquiétai guère de le voir insérer un acte de mariage dans le registre pour son compte et profit particulier.
Je savais, naturellement, que c'était mal; mais cela no me nuisait en rien ; excellente raison pour n'en pas J'aire
tapage. Et je n'avais encore ni montre ni chaîne d'or, ce qui en était une autre, plus déterminante que la première. El, la veille même de ce jour, il m'avait promis de me faire venir de Londres la montre et la chaîne. — troisième raison, la meilleure de toutes. Si j'avais su ce que la loi regardait comme un crime, et de quelles peines elle le frappait, j'aurais pris pour moi toutes les précautions convenables, eussé-je dû le compromc^ttrc en temps opportun. Mais j'ignorais tout, — et j'avais grande envie de la montre d'or. Je n'insistai donc que sur un point, qui fut d'être mise en confidence et au courant de toutes choses. J'étais alors aussi curieuse de ses affaires que maintenant vous l'êtes des miennes. Il accepta mes conditions; — pourquoi? vous allez le savoir tout à l'heure.
Le récit qui va suivre est le résumé de ce qu'il me dit. Ce ne fut pas de son plein gré qu'il me raconta tout ce que je vous apprends ici. J'obtins, à force de persuasion, une partie de ces détails; à force de questions, je lui en arrachai quelques autres. J'étais bien décidée à savoir toute la vérité, et je crois que je finis par l'obtenir.
Pas plus que tout autre il n'avait su ce qui en était des relations établies entre son père et sa mère jusqu'après la mort de celle-ci. Son père, alors, lui confessa les choses, promettant de faire pour lui tout ce qui serait humainement possible. Il mourut ensuite, n'ayant rien fait, — pas même son testament. Le fils (qui pourrait l'en blâmer?) pourvut sagement à ses propres destinées. Il revint immédiatement en Angleterre, et prit possession du domaine. Personne n'était là pour le soupçonner, personne pour faire obstacle à ses desseins. Son père et sa mère avaient toujours vécu comme mari et femme; et parmi leurs connaissances, en bien petit nombre, personne ne s'était jamais douté qu'un lien moins sacré les unît. L'individu qui, la vérité connue, aurait eu des droits à faire valoir sur le domaine, était un. parent éloigné qui n'avait jamais songé à pareille bonne fortune, et qui était en mer à l'époque où décéda le père du gentleman en question. Jusque-là, donc, nulle difficulté; — son entrée en jouissance parut dans le cours régulier des choses. Il n'avait à
produire, pour y être admis, que deux documeots, L'ua était un certificat de sa naissance, et l'autre un certifica'^ du mariage de ses parents. Il se procura aisément le premier, il était né en pays étranger, et son acte de naissance y avait été régulièrement enregistré. Quant au second, il y avait difficulté; — c'était cette difficulté qui l'avait amené au Vieux-Welmingham.
Au lieu de cela, sans une petite considération, il serait allé à Knowlesbury.
Mais c'était là que sa mère vivait quand le hasard la mit en relations avec l'homme qui allait devenir le père de notre gentleman. Elle y vivait sous son nom de fille, mais en réalité, c'était une femme mariée, mariée naguère en Irlande, où son époux, après l'avoir rendue victime des plus mauvais traitements, avait fini par l'abandonner pour s'expatrier avec une autre femme. Je vous livre ce fait sous bonne garantie, sir Félix en ayant parlé à son fils comme de l'unique motif qui l'eût empêché de se marier. Vous pouvez vous étonner que ce fils, sachant que la liaison de ses parents avait commencé à Knowlesbury, n'ait pas dirigé sa première campagne contre le registre paroissial de cette ville, où il était présumable que leur mariage avait eu lieu. La raison qui l'en empêcha fut que le pasteur en exercice à l'église de Knowlesbury dans le courant de l'année 1803 (où» conformément à l'acte de naissance du gentleman, son père et sa mère avaient dû contracter mariage), se trouvait vivre encore au 1er janvier 1827, lorsque l'ingénieux héritier venait prendre possession du domaine. Cette circonstance inopportune le contraignit à étendre un peu le champ de ses opérations, et à pousser son entreprise de notre côté. Là n'existait aucun danger de ce genre, l'ancien pasteur de noire église étant mort depuis quelques années.
Le Vieux-Welmingham convenait d'ailleurs tout aussi bien que Knowlesbury à l'exécution de ce beau plan. Le père, en effet, n'avait pas voulu afficher dans celte dernière ville une intimité coupable, et avait amené la jeune femme, par lui séduite, dans un cottage situé sur la
rivière, à petite distance de notre village. C'est là qu'ils vécurent d'abord et qu'elle commença de porter son nom. Les gens qui avaient connu sir Félix encore célibataire, et qui étaient au courant de son goût pour la solitude, ne s'étonnèrent pas de le luivoirconserver après son prétendu mariage. Sans l'ejiArême laideur que lui avaient infligée ses infirmités, et qui le rendait hideux à regarder, la profonde retraite dans laquelle il vivait avec sa compagne aurait pu exciter quelques soupçons; mais, les choses étant ainsi, personne ne s'étonna de le voir dissimuler à tous les yeux sa difformité repoussante. Il vécut dans nos environs jusqu'à ce que Blackwater-Park lui échût en pleine propriété. Après un laps de vingt-trois à vingtquatre ans, qui pouvait dire (le pasteur étant mort) que son mariage n'eût pas eu lieu dans les mêmes conditions de secret qui avaient sans cesse protégé sa vie, et que cette union ne se fût pas accomplie dans l'église du Vieux- Welmingham ? ,
Aussi, comme je vous le disais, son fils jugea que notre village était l'endroit le mieux choisi pour régulariser secrètement, dans l'intérêt de son avenir, les choses passées. Vous apprendrez peut-être avec surprise que l'altération qu'il fit subir au registre ne fut point préméditée et qu'il l'improvisa sous l'impulsion du moment.
Sa première idée avait été simplement d'arracher le •feuillet correspondant à l'année, aux mois les plus convenables à sa fraude, de le détruire secrètement, et d'aller ensuite à Londres demander aux gens de loi de lui pro* curer un certificat du mariage de son père, en les ren- |voyant naturellement, le candide jeune homme, à la dati iQÙ aurait manqué le feuillet. Personne ne pourrait soutenir, après cela, que son père et sa mère n'avaient pas été jsnariés; — et lors même que, dans de telles circonstances, 'on dût faire difficulté de lui prêter de l'argent (ce qui, Iselon lui, était probable), au moins aurait-il sa réponse lîoute prête si jamais on s'avisait de mettre en question^ Ison droit au titre et au domaine.
Mais quand il vint à examiner secrètement le registre,, jil s'aperçut qu'au bas d'une des pages consacrées à l'an-
née 1803, on avait laissé un blanc assez étendu, apparemment afin de renvoyer à la page suivante l'enregistrement d'un article trop long pour être inscrit en entier dans celle-ci. La perspective de cette chance modifia tous ses plans. C'était là une occasion sur laquelle il n'avait jamais compté, à laquelle, même, il n avait pensé jamais, et dont il tira parti, vous savez comment. Le blanc dont je vous parle, pour se trouver parfaitement d'accord avec son certificat de naissance, aurait dû être placé, sur le registre, au mois de juillet. Au lieu de cela, il n'y figurait que dans le mois de septembre. Mais pour expliquer celte anomalie, si des questions indiscrètes étaient posées, on pouvait aisément trouver une réponse satisfaisante. Il se dirait simplement né à sept mois.
Je fus assez sotte, quand il me conta son histoire, pour m'inléresser à lui, pour m'apitoyer sur son compte dans une certaine mesure; et là-dessus, comme vous le verrez, il avait basé ses calculs. Je le trouvais duremeut traité. Si son père et sa mère n'étaient point mariés, ce n'était pas sa faute, après tout; et ce n'était pas non plus la leur. Une femme plus scrupuleuse que je ne l'étais, — une femme qui ne se fût pas mise en tête d'avoir une montre d'or et sa chaîne, — aurait elle-même trouvé pour lui quelques excuses. Dans tous les cas, je lui gardai le secret, je protégeai le mystère de ses opérations.
Tl fut quelques temps à se procurer une encre de la couleur voulue (au moyen de plusieurs mélanges successifs, pour lesquels je lui fournissais pots et flacons). Il fut quelques temps, ensuite, à se faire une écriture pareille à celle du registre. Mais il finit par réussir, et rendit Thonneur à sa mère, alors qu'elle reposait déjà dans la tombe ! Jusque-là, je ne conteste pas qu'il se soit conduit envets moi d'une manière loyale : il me donna la montre et la chaîne promises, sans lésiner sur le prix ; toutes deux étaient fort chères et du plus beau travail. Je les ai encore l'une et l'autre; — la montre va merveilleusemen' bien.
Selon vos paroles de l'autre jour, mistress Clément, vous a révèle tout ce qu'elle a pu savoir. Je n'ai pas be
soin, si cela est, d'insister ici sur los cnlomnios dont j'ai souffert, souffert injustement, je l'affirme de la manière la plus positive. Vous devez savoir, tout aussi bien que moi, quelles suppositions entrèrent dans la ictc de mon mari, quand il découvrit que nous avions, le beau gentleman et moi, des entrevues secrètes, des causeries mystérieuses. Mais vous ignorez, en revanche, comment se dénouèrent ces relations suspectes entre moi et mon amoureux prétendu. Continuez à lire; vous verrez quelle fut sa conduite.
Quand je vis le tour qu'avaient pris les choses, les premières paroles que je lui adressai furent celles-ci : -- « Faites-moi justice! — Enlevez à ma réputation cette souillure que, vous le savez, je n'ai jamais méritée. Je n'ai pas besoin, je n'exige pas que vous fassiez à mon mari des révélations complètes; — engagez-lui seulement votre parole de gentleman qu'il se trompe complètement, et que je n'ai nullement encouru le blâme dont il croit pouvoir me flétrir. Rendez-moi du moins cette justice, en échange de tout ce que j'ai fait pour vous... » Il me refusa tout net, et sans périphrases. Il me dit, tout simplement, qu'il avait intérêt à laisser dans leur erreur mon mari et tous ses voisins, — parce que, tant qu'elle durerait, ils n'en viendraient jamais, bien certainement, à soupçonner la vérité. Je ne manquais pas de résolution, et je lui répondis que je me chargeais de la leur dire moi-même, cette vérité menaçante. Sa réplique fui courte et allait au" but — « Je n'avais qu'à parler, et en le perdant, je me perdais. »
Oui vraiment! les choses en étaient là. Il m'avait volontairement dissimulé les risques où je m'engageais en l'assistant. Il avait abusé de mon ignorance; il m'avait tentée par ses cadeaux. Avec le récit de sa vie il m'avait intéressée, et le résultat de tout cela, c'est que j'étais maintenant la complice de son crime. Il m'avoua la chose, avec un sang-froid parfait, et termina en me disant, pour la première ibis, quelle effroyable punition il avait encourue, punition réservée également à quiconque avait trempé dans son œuvre criminelle. En ce temps-là, la loi
n'était pas aussi indulgente qu'elle l'est maintenant, si j'en crois ce qu'on dit. La potence n'était pas réservée aux seuls assassins; et les condamnées n'étaient point traitées en belles dames qui ont eu des malheurs. J'avoue qu'il m'effraya, le vil imposteur, le lâche coquin! Coin^ prenez*-vous, maintenant, quelle haine j'ai dû lui porter? Comprenez-vous pourquoi je me donne tant de peine, — sous l'inspiration de la reconnaissance, — pour gratifier la curiosité du jeune gentleman, si méritant, qui a fini par aba!tre ce colosse d'iniquité?
Main trônant, continuons. Il n'était pas assez fou pour me rédn re absolument au désespoir. Je ne suis pas de l'espèce des femmes qu'on peut iaipunément pousser à bout; — il le savait, et m'apaisa sagement par ses propositions pour l'avenir.
Je méritais quelque récompense (il eut la bonté de le reconnaître) pour le service que je lui avais rendu, et quelques compensations (il eut l'obligeance d'ajouter ceci) pour le tort que j'avais souffert. Il était tout disposé, — généreux comme un voleur! — à me consentir une belle redevance annuelle, payable tous les trois mois, à deux 'conditions. D'abord, un silence complet, — dans mon intérêt aussi bien que dans le sien. En second lieu, je ne devais plus bouger de Welmingham, sans l'en avoir averti au préalable, et avoir obtenu de lui ma permission de voyage. A Welmingham, en effet, où les femmes honnêtes me fuyaient, les commérages de la table à thé ne risquaient point de m'induire en quelques révélations indiscrètes; à Welmingham, il m'avait toujours sous la main. Cette seconde condition était bien dure; — je l'acceptai, cependant.
Pouvais-jo faire autre chose? Je demeurais sans ressources avec la perspective d'une charge prochaine, qui m'arrivait sous forme d'enfant. Pouvais-je faire autre chose? Me mettre, par exemple, à la merci de cet idiof de mari qui venait de prendre la fuite, après avoir excité contre moi toutes les mauvaises langues du pays? Cent fois mieux valait mourir. De plus, la pension promise avait ses charmes. J'aurais un revenu plus considérable,
un meilleur loil sur ma lête, de meilleurs tapis sur mes plancher^ que les trois quarts des femmes qui faisaient mine, en me voyant, do liwer les yeux aux ciel. Chez nous, la vertu était habillée de cotonnade. Moi, je portais de la soie.
Ainsi, j'acceptai les conditions qu'il m'offrait; j'en tirai le meilleur parti possible, et, sur leur propre terrain, je livrai à mes respectables voisines une bataille qu'avec le temps j'ai gagnée, ainsi que vous avez pu le constater de vos propres yeux. Si j'ai gardé son secret (et le mien) pendant les longues années qui se sont écoulées depuis lors ; et si feue ma fille a jamais été initiée, elle aussi^ à ce secret périlleux, — voilà, j'ose le dire, ce qui pique singulièrement votre curiosité. Soit ! ma reconnaissance ne veut rien vous marchander. Je vais tourner encore une page, et répondre immédiatement à la question que vous m'adressez, je le pressens, dans votre for intérieur. Mais vous m'excuserez, monsieur Hartright, si je commence par exprimer ma surprise de l'intérêt que ma fille Anna semble vous avoir inspiré. Ce sentiment est tout à fait inexplicable pour moi. S'il vous fait désirer quelques détails sur son enfance, je devrai nécessairement vous renvoyer à mistress Cléments; elle en sait là-dessus plus long que moi. Retenez bien, je vous prie, que je ne me vante pas d'avoir eu pour ma défunte fille une affection surabondante. De sa naissance à sa mort, elle ne m'a jamais causé que du souci, sans compter qu'elle fut toujours à peu près idiote. Vous aimez la franchise, et j'espère que celle-ci vous plaira.
Je n'ai pas à vous ennuyer de beaucoup de détails personnels, relativement à tout ce qui s'est passé. Il suffira de vous dire que je m'en tins fidèlement aux termes du marché conclu, et gue, en retour, je jouis paisiblement de ma confortable annuité, payée à jour fixe tous les trois mois. I De temps en temps, je faisais un petit voyage pour I rompre la monotonie de mon existence, jamais n'omettant de demander congé à mon seigneur et maître, et n'esy. suyant guère de refus. Comme je vous l'ai déjà dit, il I 11. 17
n'était pas asi^ez fou pour me rendre le joug trop pesant, et il pouvait raisonnablement compter sur ma discrétion, sinon dans son intérêt, au moins dans le mien. Une de mes plus longues excursions hors de mon domicile, fut le voyage que je fis à Limmeridge pour aller soigner une demi-sœur à moi, qui s'y mourait. Le bruit s'était répandu qu'elle avait fait des économies; et je trouvais à propos (pour le cas où ma pension serait accidentellement arrêtée) de veiller aux intérêts que je pouvais avo^r par là. Au fait et au prendre, néanmoins, mes peines furent perdues, et là où il n'y avait rien, je ne pus me rien faire donner.
Anne étai^ venue avec moi dans le Nord ; j'avais, de temps en temps, au sujet de cette enfant, des caprices, des fantaisies, et, dans ces moments-là, je devenais jalouse de l'influence que mistress Cléments exerçait sur elle. Je n'ai jamais goûté mistress Cléments. C'était une pauvre femme sans idées, sans énergie, — esclave de naissance, pourrait-on dire, — et de temps en temps, il ne me déplaisait pas de la tourmenter en lui reprenant Anne pour la garder avec moi. Ne sachant trop que faire de ma fille, dans le Cumberland, tandis que je restais au ^ chevet de la malade, je la mis à l'école de Limmeridge.. La dame du château, mistress Fairlie (une femme remarquablement laide, laquelle avait trouvé moyen de se faire épouser par un des plus beaux hommes d'Angleterre), m'amusa infiniment par le goût très-vif qu'elle prit pour ma petite fille. Le résultat fut que celle-ci n'apprit rien à l'école, et qu'elle fut câlinée, gâtée à Limmeridge-House. Entre autres fantasques imaginations dont on meubla sa jeune cervelle, se trouva cette sotte manie de se mettre toujours en blanc. Moi qui déleste le blanc, et qui ai toujours, au contraire, aimé les couleurs un peu sombres, je projetai de lui ôter cette fantaisie de la tête, dès que nous serions revenues chez nous.
Chose étrange à dire, ma fille me résista obstinément. Quand il lui arrivait de se coiffer d'une idée, elle était, comme sont en général les pauvres d'esprit, aussi tenace qu'une mule rétive. Nous eûmes de belles disputes; et
inislress Cléments qui n'aim«nit pas, je suppose, à en cire témoin, oiTrit d'emmener Anne dans la capitale, où elle allait s'établir. J'aurais dit « oui » si, dans cette question des vêtements blancs, mislress Cléments ne s'était pas mise du côté de ma fille. Mais, ayant décrété que celleci ne s'habillerait pas en blanc, et attendu que j'avais pris mistress Cléments en grippe pour s'être permis de la soutenir contre moi, je dis « non » et c'était» non », et « non » fut mon dernier mot. Il s'ensuivit que ma fille resta près de moi ; et de là vint, à son tour, notre première querelle un peu sérieuse, à propos du secret.
La chose eut lieu longtemps après l'époque dont je viens d'écrire l'histoire. J'étais établie, depuis des années, dans la ville neuve, m'appliquant par la vie que j'y menais à miner peu à peu ma mauvaise réputation, et gagnant lentement du terrain sur les respectables habitants avec qui j'avais engagé la lutte. C'était pour moi une grande condition de succès que d'avoir ma tille chez moi. Son caractère inoffensif, et cette fantaisie de s'habiller en blanc, lui attiraient 'une certaine sympathie. Ceci fut cause que je cessai de lutter contre ce penchant favori; car une portion des sympathies qu'elle inspirait devaient nécessairement m'échoir à la longue. C'est ce qui arriva, effectivement. Je date de cette époque le choix qui me fut donné entre les deux meilleures stalles à louer dans l'église; et du jour où j'eus ma stalle, je date le premier salut que j'obtins du « clergyman. »
J'en étais là, ma foi, lorsqu'un jour je reçus une lettre de ce gentleman si bien né (maintenant, on peut ajouter: ^i bien mort), en réponse à une des miennes, par laquelle je l'avertissais, conformément au traité, que je désirais quitter momentanément la ville pour changer un peu d'air et d'existence.
Je suppose que, lorsqu'il avait reçu ma lettre, le mau- ^vais côté de son caractère devait prédominer; car il me répondit par un refus, et conçu dans des \ermes si insolents que je perdîs à l'instant môme tout e;'npire sur moi. 3e l'insultai devant ma fille, le traitant de « vil imposteur «lue je ruinerais à jamais s'il me plaisait d'ouvrir la
bouche, et de révéler son secret. » Je n'en dis pas davantage là-dessus, rappelée à moi, dès que ces paroles m'eurent échappé, par un regard jeté sur le visage de ma fille, qui me contemplait en ce moment avec une avide curiosité. Je la fis aussitôt sortir de la chambre, pour n'y rentrer que lorsque je serais calmée.
Je ne me sentis pas à mon aise, vous pouvez m'en croire, quand je vins à réfléchir sur ma conduite insensée. Ma fille, celte année-là, s'était montrée particulièrement déraisonnable et bizarre, et lorsque j'envisageais comme possible qu'elle en vint à répéter par la ville mes imprudentes paroles, — à nommer même celui que j'avais ainsi maltraité, si, par hasard, des gens curieux venaient à la presser là-dessus, — - j'eus la plus grande peur des conséquences que tout cela pouvait entraîner. Mes pires craintes pour moi-même, ma plus vive anxiété sur ce que pourrait faire le personnage en question n'allèrent pas au delà. Je n'étais nullement préparée à ce qui arriva réellement, et dès la journée suivante.
Ce jour-là, sans m'avoir aucunement avertie que j'eusse à l'attendre, il vint à*la maison.
Ses premières paroles, et le ton sur lequel il les prononça, bien que ce fût assez aigrement^ me firent comprendre de suite qu'il se repentait déjà de son insolente réponse, et qu'il venait, de fort mauvaise humeur, lâcher de replacer nos relations sur jun bon pied avant qu'il ne lut trop tard. Trouvant ma fille avec moi dans ma chambre (je ne m'étais pas souciée de la perdre de vue, après ce qui s'était passé la veille), il lui enjoignit de se retirer. Ils ne s'aimaient guère l'un l'autre; et il déchargeait suf elle, en ce moment, la mauvaise humeur qu'il n'osait mt témoigner.
— Laissez-nous! dit-il en la regardant du haut en bas Elle le toisa, elle aussi, par-dessus son épaule, et ne bou gea non plus qu'une souche. — M'entendez-vous? criat-il; sortez de la chambre!... — Parlez-moi plus poliment! répondit-elle, rougissant un peu. — Mettez cette idiote à la porte! reprit-il en s'adressant à moi. Elle avait toujours eu de folles préoccupations au sujet de sa di-
gnilé. Ce mot « d'idiote » la bouleversa tout aussitôt. Avant que j'eusse pu intervenir, elle s'approcha de lui dans une noire colère : — Demandez-moi pardon sur-lechamp, lui dit-elle, ou vous vous en repentirez, je vous en réponds!... Je révélerai votre secret... Je n'ai qu'à ouvrir la bouche pour vous ruinera jamais!... Mes propres paroles, monsieur Harlright, répétées exactement comme je les avais dites la veille, — répétées devant lui, comme si elles émanaient d'elle! Il s'assit sans pouvoir parler, blanc comme le papier sur lequel j'écris, tandis que je la poussais hors de la chambre. Quand il fut à peu près remis...
Non ! Je suis une femme trop respectable pour répéter ce qu'il dit quand il eut retrouvé la parole. Ma plume est celle d'un membre de la Congrégation du Recteur, celle d'une personne qui a souscrit aux « Lectures du mercredi », sur la Justification par la Foi : — Ne pensez-vous pas que je vais l'employer à retracer ici un grossier langage?... Supposez vous-même, pour votre édification, les blasphèmes enragés du plus ignoble coquin d'Angleterre, et arrivons ensemble, le plus promptement possible, au dénoûment de la scène.
Elle finit, cette fois, vous le devinez sans doute, par les pressantes instances qu'il m'adressa pour que, faisant enfermer ma fille, je lui garantisse ainsi, à lui, sa sécurité que j'avais compromise.
J'essayai de raccommoder les choses. Je lui dis qu'elle avait tout bonnement répété, comme une perruche, les expressions dentelle m'avait entendu me servir, et qu'elle ne connaissait aucuns détails quelconques, par la raisoa toute simple que je ne lui en avais jamais révélé un seul. Je lui expliquai que, dans sa rancune contre lui, elle avait feint de savoir ce qu'elle ne savait pas ; qu'elle voulait simplement le menacer et le punir, en l'inquiétant, de lui avoir parlé comme il l'avait fait; et que mes désastreuses imprécations lui avaient tout justement fourni l'occasion d'atteindre le but où tendait sa rancune. Je lui rappelai mille autres' étrangetés d'elle, et ce qu'il pou- , vail savoir des divagations que le hasard amène sur les
lèvres des personnes dont l'esprit est à peu près égaré;
— tout cela fut inutile; — il ne voulut pas m'en croire, même sous serment; — il était absolument certain, disait-il, quej'avais révélé tout le secret... Bref, il ne voulait entendre parler de rien, si ce n'est de la loger entre quatre murailles.
En ces circonstances, je remplis mon devoir de mère :
— Vous ne la mettrez pas, lui dis-je, dans un hôpital de pauvres; je neveux pas qu'on mette ma fille dans un hôpital de pauvres. Ce sera, si vous voulez bien, dans un hospice privé. J'ai un cœur de mère, après tout, et ma bonne renommée à garder dans la ville. Je ne me laisserai imposer qu'un établissement particulier, du même genre que ceux oià mes voisins, d'un certain rang, consentent à mettre leurs parents affligés de quelques dérangements intellectuels... Ainsi m'exprimai-je, mot pour mot. J'éprouve un certain plaisir à penser que je fis alors mon devoir. Bien que je n'eusse jamais beaucoup aimé ma défunte fille, j'avais pour elle tout l'orgueil convenable. Aucune tache de paupérisme, — grâce à mon inébranlable résolution, — n'aura jamais été infligée à mon enfant.
Ayant emporté la question (ce qui me coûta moins de peine à raison des facilités spéciales que présentent ces Asiles particuliers.), je ne pouvais plus contester que la mesure proposée n'eût ses avantages. D'abord, on prendrait grand soin de l'enfant, puisqu'elle devait être traitée (je pris soin de le répandre en ville) sur le même pied qu'une « lady ». En second lieu, on la tiendrait ainsi éloignée de Welmingham, où elle aurait pu exciter les soupçons, provoquer les questions de bien des gens, en répétant mes imprudentes paroles.
Sa captivité n'avait qu'un seul inconvénient, et vraiment léger. Nous transformions en une idée fixe, quoique fausse, sa fanfaronnade à propos de sa prétendue initialion au secret. L'ayant d'abord lancée en avant, par pur ressentiment de folle, contre l'homme qui l'avait offensée, elle avait assez de ruse pour s'apercevoir qu'elle était parvenue à l'effrayer sérieusement, et plus lard, elle fut;
assez fine pour découvrir aussi la pari qu'il avait eue h son emprisonnement. Le résultat fut qu'en se rendant à l'Asile, elle vomit feu et (lamme contre lui, dans un accès de colère frénétique, et la première chose qu'elle dit à ses gardiennes, quand elles furent parvenues à la calmer fut « qu'on l'avait emprisonnée parce qu'elle connaissait le secret du gentleman et que, le moment venu, elle ouvrirait la bouche pour le perdre à jamais. »
Peut-être vous aura-t-elle tenu le même langage, quand vous commîtes l'étourderie de favoriser son évasion. Du moins est-il certain (je l'ai appris l'été dernier) qu'elle s'exprima ainsi devant la malheureuse femme mariée naguère à ce doux gentleman anonyme qui vient de mourir. Si vous, ou cette infortunée, aviez questionné ma fille de plus près, en la pressant de vous expliquer ce qu'au fait elle* voulait dire par là, vous lui auriez vu perdre, à l'instant même, toute son importance d'emprunt, et ne savoir que dire, et s'agiter, et divaguer; — vous auriez enfin constaté que tout ce que j'écris ici est la vérité pure. Elle savait qu'un secret existait: ■— elle connaissait les personnes à qui ce secret importait le plus:; — elle savait, s'il venait à être découvert, sur qui retomberait sa découverte; — mais, en dehors de cela, quelques airs importants qu'elle ait pu se donner, à quelques vaines bravades qu'elle ait pu se complaire devant les étrangers, elle n'a pas su autre chose jusqu'au jour de sa mort.
Ai-je bien satisfait toutes vos curiosités? J'ai pris, dans tous les cas, assez de peine pour en arriver là. Je ne vois péellement pas autre chose que j'aie à vous dire sur mon compte ou sur celui de ma fille. Mon plus grand fardeau de responsabilité, en ce qui la concernait, me fut enlevé quand je l'eus une fois logée à l'hospice. Je reçus, dans le temps, une formule de lettre, touchant les circonstances dans lesquelles elle avait été enfermée, pour répondre à miss Halcombe qui voulait savoir à quoi s'en tenir là, dessus, et qui a dû entendre, à propos de moi, une fière quantité de mensonges, débités par certaine langue à qui la vérité ne fut jamais familière. Plus tard, je fis ce que je pouvais pour retrouver ma fille qui s'était
échappée, et prévenir le mal qu'elle pourrait faire, en la cherchant moi-même dans le pays où on avait faussement prétendu qu'elle s'était montrée. Mais ces bagatelles et d'autres pareilles ne doivent avoir pour vous, auprès de ce que vous savez maintenant, que bien peu ou point d'intérêt.
Jusqu'à présent, c'est le plus amicalement du mond^ que j'ai voulu vous écrire. Mais je ne saurais clore ma lettre sans ajouter ici un mot de remontrance sérieuse, et même de reproche, directement à votre adresse.
Dans le cours de l'entrevue personnelle que vous avez eue avec moi, vous avez fait une audacieuse allusion à l'apparentage de ma défunte fille, du côté paternel, comme si cet apparentage pouvait faire l'effet d'un doute. Ceci était, de voire part, une haute inconvenance, et fort peu digne d'un gentleman. Si jamais nous sommes d(^tinésà nous revoir, veuillez vous rappeler, je vous prie, que je ne permets à personne de se jouer de ma réputation, et que (pour me servir d'une expression familière à mon ami le recteur) « l'atmosphère morale de Welmingham ne doit être souillée par aucune espèce de conversation obscène. » Si vous vous permettez de douter que mon mari fût le père d'Anne Catherick, vous me faites, personnellement, l'insulte la plus grossière. Si vous avez jamais éprouvé, si vous éprouvez encore, à cet égard, une curiosité profane, laissez-moi vous recommander, dans votre propre intérêt, de la réfréner immédiatement et à jamais. De ce côté du tombeau, monsieur Hartright (quoiqu'il puisse advenir de l'autre), cette curiosité ne sera jamais satisfaite.
D'après ce que je viens de vous dire, peut-être regarderez-vous comme indispensables de m'adresser des excuses écrites. Faites-le; je les recevrai volontiers. Ensuite, si vous désirez une secondé entrevue avec moi, je ferai un pas de plus, et je « vous » recevrai. Ma situation me permet seulement de vous inviter à prendre le thé, bien que, par ce qui vient d'arriver, elle n'ait empiré en aucune façon. J'ai toujours vécu, je crois vous l'avoir dit, en deçà des limites de mon revenu ; et j'ai assez écono-
misé dans ces derniers vingt ans, pour m'assurer une véritable aisance pendant le reste de ma vie. Je n'ai pas Vintention de quitter Welmingham. Il est encore une ou deux petites victoires que je prétends gagner en cette ville. Le prêtre, vous l'avez vu, me salue; mais sa femme, — car il est marié, n'est pas tout à fait aussi polie. Je me propose de me faire admettre dans la société de Secours mutuels, et j'entends ensuite que la femme du « clergyman » me fasse la révérence.
Si vous m'honorez de votre visite, tenez-vous pour dit, je vous prie, que notre conversation doit rouler exclusivement sur des sujets d'intérêt général. Toute allusion que \ous feriez à cette lettre sera complètement inutile; — je suis décidée à ne pas reconnaître l'avoir écrite. La preuve, je le sais, a disparu dans l'incendie; néanmoins, j'aime mieux, si je me trompe, pécher par excès de précaution.
Ceci vous expliquera pourquoi aucun nom n'est ici mentionné, pourquoi aucune signature n'est apposée au bas de ces lignes. L'écriture est déguisée d'un bout à l'autre, et j'entends porter la lettre moi-même, en personne, de telle façon qu'il soit impossible d'en retrouver les traces jusque chez moi. Vous n'avez aucune raison valable pour vous plaindre de ces précautions, vu qu'elles n'affectent en rien les renseignements que je vous transmets ici, en considération de l'indulgence toute spéciale à laquelle vous avez droit de ma part. C'est à cinq heures et demie que le thé se sert chez moi, et mes rôties au beurre n'attendent personne.
Le récit est continué par Walter Ilarlrisht.
Ma première impulsion, après avoir lu l'étrange relation de mistress Galherick, fut d'anéantir un pareil document. La dépravation endurcie, éhontée, qui s'y révélait d'un bout à l'autre, — l'atroce perversité d'esprit avec laquelle on m'associait obstinément à un malheur dont je ne pouvais répondre sous aucun rapport, et à une mort que j'avais tenté d'empêcher au risque ' de ma vie, — m'inspirèrent un si profond dégoût que j'étais sur le point de déchirer la lettre en mille morceaux, lorsqu'une considération s'offrit à moi, qui me conseillait d'attendre un peu avant de détruire un aveu de cette importance.
Cette considération était complètement étrangère à sir PercivaL Les renseignements qu'on m'avait communiqués confirmaient purement et simplement, par rapport à lui, les conclusions auxquelles j'étais déjà arrivé par moimême.
Il avait commis son crime précisément comme je l'avais supposé, et en ne faisant aucune allusion au registre duplicata de Knowlesbury. Mistress Catherick corroborait ma conviction intérieure que l'existence de ce registre, et le danger qu'elle iinpliquait, avaient dû nécessairement rester inconnus à sir Percival. C'en était fait, pour moi, de tout intérêt dans la question du faux en
écriture publique; et mon objet unique, en conservant la lettre, était de la faire servir plus tard à éclaircir le dernier mystère qui semblait se jouer de ma poncLralion, — celui qui enveloppait encore l'apparenlage d'Anne Catherick du côté paternel. Il y avait dans la relation de sa mère une ou deux phrases auxquelles il pourrait être utile de recourir, quand les recherches d'une importance plus immédiate me laisseraient le loisir de courir après les preuves qui me manquaient encore. Je ne désespérais nullement de les trouver, 'et mon désir à cet égard n'avait rien perdu de son ardeur, car je me sentais toujours aussi intéressé à connaître le père de l'infortunée créature qui reposait maintenant dans le tombeau de mistress Fairlie.
Je recachetai, en conséquence, la lettre de mistress Catherick, et soigneusement la mis de côté dans mon portefeuille, pour l'y retrouver au besoin quand le temps serait venu. |
Le jour suivant était le dernier que je dusse p^^ser dans le Hampslwi^. Une fois que j'aurais comparfi de nouveau devant lè^. magistrat de Knowlesbury et assisté à la seconde séance de l'enquête ajournée, je recouvrerais la liberté de retourner à Londres par le train de l'après-midi ou celui du soir.
Ma première course du matin fut, comme à l'ordinaire, ma visite quotidienne au bureau de poste, mais il me sembla, lorsque la lettre me fut remise, qu'elle n'avait pas son poids habituel. Je déchirai l'enveloppe avec inquiétude, et ne trouvai à l'intérieur qu'une petite bande de papier, pliée en deux. Les quelques lignes, raturées, écrites à la hâte, qu'on y avait tracées, renfermaient seulement ces mots :
« Revenez aussitôt que vous pourrez. J'ai été contrainte à changer de domicile. Nous vous attendons au no 5 d& Gower's Walk, Fulham. Je serai aux aguets pour vous voir arriver. N'ayez point d'inquiétude sur notre compte. Nous sommes toutes deux saines et sauves. Revenez pourtant l
> MARL\N. »
Les nouvelles qui m'étaient ainsi annoncées, — nouvelles que je rattachai immédiatement à quelque tentative de trahison de la part du comte Fosco, — me bouleversèrent complètement. Le papier froissé dans ma main, je demeurais sur place, presque hors d'haleine. Qu'était-U donc arrivé? quelle subtile méchanceté le comte avait-il combinée, exécutée en mon absence? Une nuit s'était écoulée depuis que le billet de Marian avait été tracé; — plusieurs heures devaient s'écouler encore avant que je pusse me retrouver auprès d'elle; — quelque nouveau désastre avait déjà pu se produire, dans l'ignorance duquel je restais plongé. Pourtant, il fallait demeurer ici, séparé par bien des lieues de ces chères créatures, — retenu, doublement retenu par les exigences de la légalité!
Je ne saurais dire à quel point mes anxiétés et mes alarmes auraiept pu m'entraîner en dépit des obligations qui pesaient sur moi, sans la calmante influence de la foi que j'avais en Marian. Si je n'avais absolument compic sur elle, aucune autre considération humaine n'aurait pu m'aider à me contenir et me- donner le pénible courage de -l'attente. Le premier obstacle qui gênât ma liberté d'action était l'enquête à laquelle il me fallait assister pour la seconde fois. Je me rendis à l'heure fixée, les formalités légales exigeant ma présence dans cette enceinte ; mais, vu la tournure que prirent les choses, je ne fus point obligé à revenir sur mon témoignage. Ce retard inutile était une rude épreuve; je calmai pourtant de mon mieux l'impatience qui me dévorait, en étudiant, avec toute l'attention qu'il me fut possible de concentrer, la marche de la procédure.
Arrivé de Londres le matin même , le t soliciter » du défunt (M. Merriman) se trouvait parmi les personnes présentes; mais il ne put apporter à l'enquête aucun supplément de lumière, et dut se borner à reconnaiti'e ce fait, après avoir exprimé son étonnement, sa douleur. A diverses reprises, pendant les nouveaux interrogatoires, il suggéra des questions, immédiatement posées par le « coroner, * mais qui n'aboutirent à aucun résultat.
LA FEMME EN BLANC ;^0t
Après une investigation patiente, qui dura près de trois heures et parut avoir épuisé toutes les sources de renseignements auxquelles on put avoir recours, le jury prononça le verdict traditionnel quand il s'agit d'une mort subite amenée par accident. A cette décision de forme, ils ajoutèrent spontanément qu'ils n'avaient pu arriver à rien savoir sur l'enlèvement des clefs, les causes de l'incendie, ou le motif pour lequel le défunt s'élai-; introduit dans la sacristie. Cet acte mettait fin à la procédure. Le représentant légal du défunt avait désormais le droit de vaquer aux nécessités de la sépulture, et les témoins étaient libres de se retirer.
Résolu à ne pas perdre une minute pour me rendre à Knowlesbury, je soldai mon compte à l'hôtel et arrêtai le cabriolet qui devait me transporter dans cette ville. Un gentleman qui m'entendit donner mes ordres, me voyant partir seul, m'informa qu'il habitait les environs de Knowlesbury, et me demanda si je verrais quelque objection à ce qu'il retournât chez lui dans mon cabriolet, en prenant à sa charge la moitié des frais. J'acceptai naturellement cette proposition accommodante.
Notre conversation, durant la route, ne pouvait guère rouler que sur le sujet oii se concentraient, ce jour-là, toutes les préoccupations locales.
Ma nouvelle connaissance était en rapports plus ou moins intimes avec le « soliciter» de sir Percival; et ils avaient discuté, M. Merriman et lui, la situation des affaires du défunt, les droits auxquels sa succession allait donner ouverture. Les embarras pécuniaires de sir Percival étaient si bien connus dans le pays, que son homme d'affaires ne pouvait songer à les dissimuler.
Il était mort sans laisser de testament, et, lors même qu'il en eût fait un, il n'avait à léguer aucunes propriétés personnelles, la fortune qui lui venait de sa femme ayant été complètement absorbée par ses créanciers. L'héritier du domaine (sir Percival étant mort sans postérité) était le fils du plus proche cousin de sir Félix Glyde ; — un officier de marine, commandant un des navires de la compagnie des Indes. Il devait s'attendre à trouver fort
chargée de dettes cette succession inattendue; mais, avec de la patience et de l'ordre, le domaine finirait par s'acquitter, et le « capitaine », en s'y prenant bien, pourrait encore se trouver riche avant de mourir.
Si absorbé que je fusse par l'idée de mon retour à Londres, ce renseignement (que la suite des événements me prouva être d'une exactitude parfaite) avait en luimême de quoi fixer mon attention. Il légitimait, à mes yeux, le secret que je voulais garder sur la découverte de la fraude commise par sir Percival. L'héritier dont il avait usurpé les droits était le même qui allait entrer en possession du domaine. Les revenus de cette belle terre qui, depuis vingt-trois ans, auraient dû en bonne justice lui échoir, et que le défunt avait dévorés jusqu'au dernier farthing, étaient désormais parfaitement irrecouvrables. Si je parlais, mes révélations ne porteraient profit à personne. Si je gardais le secret, mon silence protégerait la réputation de l'homme qui avait frauduleusement déterminé miss Fairlie h l'épouser. Or, pour elle, je souhaitais que cette réputation restât intacte; pour elle encore je me crois tenu de raconter cette histoire sous des noms déguisés.
Je me séparai, à Knowlesbury, du compagnon que le hasard m'avait donné; sans aucun relard, je me rendis à la maison de ville. Ainsi que je l'avais présupposé, personne n'était là pour suivre l'accusation portée contre moi, et, quand les formalités d'usage eurent été remplies, je fus renvoyé de la plainte. Au sorlir du tribunal, on me remit une lettre de M. Dawson. Elle m'annonçait qu'il avait dû s'absenter pour raisons professionnelles, et me renouvelait son offre de m'assister en toutes choses, autant qu'Userait en lui. Je lui répondis pour lui témoigner la reconnaissance que m'inspiraient toutes ses bontés, et pour m'excuser de ne pas lui porter moi-même mes remerciements, attendu les pressantes affaires qui me rappelaient dans la capitale.
Une demi-heure après, je partais pour Londres en toute hâte par le train express.
Il était entre neuf et dix heures, lorsque j'arrivai à Fulham et me fis indiquer Gower's-Waik.
Laura et Marian vinrent toutes deux m'ouvrir la porte. Je ne crois pas qu'avant cette soirée, oîi de nouveau nous nous trouvions réunis, nous eussions bien su à quel point étaient étroits les liens qui nous rattachaient l'un à l'autre. On eût dit que nous étions séparés depuis des mois, au lieu de l'avoir été durant quelques jours à peine. La physionomie de Marian indiquait la fatigue et l'inquiétude. Il me suffit du premier regard jeté sur elle pour savoir qu'en mon absence, elle avait seule connu tout le péril, et seule subi toutes les anxiétés. La physionomie de Laura, plus sereine au contraire, et son moral raffermi me dirent avec- quel soin on lui avait caché le terrible événement de Welmingham et la véritable raison qui nous faisait changer de domicile.
L'agitation qu'avait entraînée celte démarche me parut l'avoir égayée, intéressée. Elle ne parlait que comme d'une bonne pensée de Marian pour me surprendre à mon retour, de ce changement qui, au lieu d'une rue étroite et bruyante, nous plaçait au bord de la rivière, parmi les champs elles arbres. Elle était toute préoccupée de mille projets pour l'avenir : — des dessins qu'elle avait à terminer; des acheteurs que j'avais dû leur trouver pendant mon voyage; des économies qu'elle avait faites en mon absence, et qui avaient alourdi sa bourse au point qu'elle me pria, toute fière, de soupeser dans ma main ce frêle tissu chargé de shillings et de « six-pence. » L'amélioration qui s'était manifestée chez elle, en si peu de jours, fut pour moi une surprise à laquelle je n'étais nullement préparé; et à qui devais-je l'indicible bonheur qu'elle me donna, si ce n'est à notre Marian, à sa courageuse tendresse ?
uaiid Laura nous eut quittés, et lorsque nous pûmes
nous entretenir sans réserve, j'essayai de lui exprimer, dans une mesure quelconque, la reconnaissance et l'admiration dont mon cœur était plein; mais cette généreuse créature ne voulut seulement pas m'écouter. L'abnégation sublime de la femme, qui demande si peu en échange de si grands sacrifices, détournait toutes ses pensées d'elle-même, et les reportait sur moi.
— Je n'ai eu, me dit-elle, qu'une minute libre avant l'heure de la poste; sans cela, je vous aurais écrit avec moins de hâte. Vous semblez fatigué, accablé, Walter. Je crains que ma lettre ne vous ait causé des craintes sérieuses.
— Au premier abord seulement, lui répondis-je. Ma confiance en vous, Marian, m'a bientôt rendu le repos. N'ai-je pas deviné juste, en attribuant ce brusque changement de résidence à quelques persécutions dont vous aura menacé le comte Fosco?
— Parfaitement juste, me dit-elle. Je l'ai vu hier, et ce qui est encore pire. Walter, je lui ai parlé :...
— Parlé? Savait-il donc où nous habitions? Serait-il venu chez nous ?
— Vous l'avez dit : en ce sens, du moins, qu'il est venu à notre porte; mais il n'est pas monté. Laura ne l'a point vu, Laura ne soupçonne rien. Je vous conterai comment tout cela est arrivé; quant au péril, je crois et j'espère qu'il n'existe plus. J'étais, hier, dans le salon de notre ancien logement. Laura dessinait devant sa table, et moi je rangeais de côté et d'autre. Je vins à passer devant la fenêtre, et je jetai les yeux, en passant, du côté de la rue. Là, sur le trottoir opposé, je vis le comte avec un homme qui llii parlait...
— Vous avait-il vue à la fenêtre?
— Non... ou du moins je ne le crus pas. J'étais, du reste, trop violemment émue pour avoir aucune certitude à cet égard.
— Qui était l'autre individu? un étranger.
— Non, Walter; ce n'était point un étranger. Dès que i je pus me ravoir un peu, je le reconnus. C'était le propriétaire-directeur de l'Asile que vous savez.
— Et le comte, sans doute, lui désignait la maison?
— Nullement. Ils causaient ensemble, comme des gens qui viennent de se rencontrer dans la rue. Je restai à la lenétre, les regardant de derrière le rideau. Si je m'étais tournée, mon Dieu! et si Laura, dans ce moment, avait vu ma figure! Mais, grâce au ciel, elle était absorbée dans son dessin. Ils se séparèrent bientôt. L'homme de i'hospice prit d'un côté, le comte de l'autre. Je commençais à espérer que le hasard seul les avait conduits dans notre rue, quand je vis le comte revenir sur ses pas, s'arrêter encore devant notre maison, tirer de sa poche son crayon et son agenda, y tracer quelques mots, et traverser ensuite la rue, jusqu'au magasin au-dessus duquel sont nos chambres. Je passai derrière Laura sans qu'elle pût me voir, lui disant que j'avais oublié quelque chose en haut. Dès que je fus hors de la chambre, je descendis au premier palier, et j'attendis... J'étais bien décidée à l'arrêter s'il essayait de monter; mais il ne tenta rien de semblable. La petite fille de boutique arriva par la porte qui donne sur le passage, tenant sa carte à la main, une grande carte dorée sur tranche, portant son nom surmonté d'un « coronet, » et, au-dessous, ces lignes au crayon : « Chère Lady » (oui, le misérable se permet encore de s'adresser à moi dans ces termes 1) — « Chère Lady, un mot, je vous en supplie, sur un sujet fort grave pour tous deux. » Dans les crises un peu pressantes, du moment où l'on peut réfléchir, on réfléchit vite. Je compris à l'instant que ce pouvait être une fatale méprise de rester volontairement, et de vous laisser aussi dans les ténèbres, quand il s'agissait d'un homme comme le comte. Je sentais d'ailleurs que mon incertitude sur ce qu'il pourrait tenter en votre absence me serait dix fois plus pénible si je refusais de le voir, que si je consentais à causer avec lui. — Priez le gentleman de m'attendre dans le magasin, dis-je à la petite fille; je l'y rejoindrai dans l'instant... Je montai prendre mon chapeau, car je ne voujais, sous aucun prétexte, lui parler à l'intérieur de la maison. Connaissant sa voix grave et sonore, je craignais que Laura ne l'entendit, même dans le magasin.
Moins d'une minute après, je redescendais dans le corridor et j'ouvrais la porte de la rue. Il sortit du magasin pour se trouver sur mon passage. Il était là, en grand deuil, avec sa révérence mielleuse et son mortel sourire, et près de lui, quelques gamins oisifs, quelques femmes curieuses ouvraient de grands yeux devant sa taille colossale, ses beaux habits noirs et sa longue canne à pomme dorée. Les affreux souvenirs de Blackwater me revinrent tous, au moment oià j'arrêtai les yeux sur lui. Je sentis mes anciens dégoûts, comme une vermine immonde, se glisser en rampant dans tout mon être, quand il ôta son chapeau avec un geste de comédien, m'adressant la parole comme si nous nous étions quittés la veille à peine, et dans les meilleurs termes.
-— Vous vous rappelez ce qu'il vous a dit? — Walter, je ne puis le répéter. Vous allez savoir immédiatement ce qu'il disait de vous; mais ce qu'il m'a dit, à moi, je ne puis le répéter. C'était bien pis que rinsolence polie de sa lettre. Mes mains me démangeaient de le frapper comme si j^eusse été un homme ! Je ne parvenais à les tenir tranquilles qu'en les occupant, sous mon châle, à mettre sa carte en mille morceaux. Sans prononcer moi - même une seule parole, je m'éloignai de la maison, de peur que Laura ne nous vît; et il me poursuivait, tout le temps, de ses doucereuses protestations. Dans la première rue latérale, je me tournai brusquement pour lui demander enfin ce qu'il me voulait. Il voulait deux choses. D'abord, avec ma permission, m'exprimer ses sentiments. Je refusai d'y prêter l'oreille. En second lieu, me répéter l'avis "contenu dans sa dernière lettre. Je lui demandai ce qui rendait ce rappel nécessaire. Il salua, sourit, et annonça qu'il allait s'expliquer. Son explication confirma exactement les craintes que je vous avais exprimées avant votre départ. Je vous disais, vous le rappelez-vous? que sir Percival s'entêterait à ne pas vouloir réclamer, dans sa lutte avec vous, les conseils de son ami, et qu'il n'y avait rien à craindre du comte, si ce n'est quand ses
LA FEMÎ\JE KN BLANC 307
iiUérèls seraient menacés, et quand il lui faudrait agir pour sa propre défense.
—-Je me souviens parfaitement bien, Marian, que vous m'avez dit tout cela.
— Eh bien, ma prédiction s'est réalisée. Le comte a offert ses conseils qui ont été repoussés. Sir Percivnl n'en voulait prendre que de sa violence, de son entêtement, de la haine qu'il vous porto. Le comte, dès lors, le laissa libre d'agir à sa guise, s'assurant d'abord, pour le cas où ses intérêts viendraient à courir quelque risque, (le l'endroit oij nous résidons. Apres votre premier voyage au Ilampshire, et quand vous revîntes ici, vous fûtes suivi, Walter, par les agents de l'homme d'affaires à quelque dislance du chemin de fer, et jusqu'à la porte de la maison par le comte lui-même. Il ne m'a pas dit comment il parvint à échapper à vos regards, mais ce fut alors, et de cette façon, qu'il nous découvrit. Ce premier résultat obtenu, il n'en tira aucun parti, jusqu'à ce qu'il reçût la nouvelle de la mort de sir Percival; et alors, comme je vous le disais, il se mit en campagne pour son propre compte, pensant bien que vous alliez diriger vos batteries contre le survivant des deux auteurs du complot. Il prit immédiatement ses mesures pour retrouver, à Londres, le propriétaire de l'hospice, et l'emmener avec lui là où était cachée sa malade fugitive; à quelque résultat qu'on dût finalement aboutir, il espérait bien, par cette manœuvre, vous impliquer dans d'interminables difficultés et discussions légales, et, vous liant les mains de cotte façon, paralyser en tout ce qui le concernait vos desseins hostiles. Tel était son but, ainsi qu'il me l'a lui-même avoué. L'unique considération qui, au dernier moment, le fit hésiter... il est dur de le reconnaître, Walter, et pourtant j'y suis réduite... cette considération unique, c'était « moi ». Il n'est pas de mots qui puissent dire à quel point, lorsque j'y songe, je me sens drgradeedans ma propre estime... mais, enfin, il est bien avéré que le seul côté faible de ce caractère de fer est l'horrible admiration qu'il ressent pour moi. J'ai tâché, dar égird pour moi-même, de la révoquer en doute aussi
longtemps que je l'ai pu ; mais ses regards, ses actions, m'imposent la conviction de cette flétrissante vérité. J'ai vu s'humecter les yeux de ce monstre pendant qu'il me parlait ainsi; —oui, Walter, je les ai vus. Il m'a déclaré qu'au moment de signaler notre maison au docteur, l'idée du chagrin oij me plongerait ma séparation d'avec Laura, et de la responsabilité que j'allais encourir si la justice me demandait compte de son évasion, l'avait amené à risquer une seconde fois, pour mon compte, tous les dangers que vous pourriez lui faire courir. Il ne me demandait, en échange, que de ne point oublier ce sacrifice, et, dans mon propre intérêt, de contenir les effets de votre propre témérité. — Ces intérêts si chers, ajouta-t-il, il lui serait interdit, une autre fois, d'y avoir encore égard... Je n'ai point fait avec lui un marché pareil; je serais morte plutôt. Mais, que vous le croyiez ou non, qu'il ait dit ou non la vérité, en affirmant que, sous un prétexte quelconque, il a renvoyé le docteur, — il y a quelque chose de certain; c'est que j'ai vu cet homme le quitter sans lever les yeux sur notre fenêtre, sans regarder du côté de notre maison.
— Je le crois, Marian. Les hommes les meilleurs ne sont pas absolument conséquents en faisant le bien. Pourquoi les plus méchants le seraient-ils en faisant le mal. Je le soupçonne, en outre, d'avoir voulu vous effrayer par des menaces d'une exécution difficile ou impossible. Maintenant que sir Percival est mort, maintenant que mistress Calherick est Ubre de tout contrôle, je doute qu'il puisse nous tourmenter beaucoup à l'aide du propriétaire de l'hospice. Mais poursuivons. Qu'a dit le comte à mon sujet ?
— C'est en dernier lieu qu'il a été question de vous. Ses yeux alors se sont éclairés et ont pris une expression plus dure; son attitude est redevenue ce que je l'avais vue autrefois, ce mélange d'impitoyable résolution et de raillerie vantarde qui le rend si difficile à pénétrer : « Mettez M. Harlright sur ses gardes, me disait-il, du ton le plus hautain qu'il puisse prendre. Il a affaire, maintenant, à un homme de tête, à un homme pour qui les lois et
les conventions sociales sont tout bonnement matière à chiquenaudes... Qu'il n'essaye donc pasdese mesurer avec moi. Si mon regrettable ami avait voulu prendre mes ionseils, c'est le cadavre de M. Hartright qui aurait fourni :îiaiière à l'enquête du coroner. Mais mon regrettable ami avait la tète dure. Voyez, cependant, je porte son deuil, — dans mon cœur, intérieurement; au dehors, sur mon chapeau. Ce crêpe vulgaire est l'interprète de regrets que j'invite M. Hartright à respecter. Ils pourraient se transformer en des haines incommensurables, s'il se hasardait à les troubler. Satisfait de ce qu'il a obtenu et de ce que, pour l'amour de vous, je ne veux pas lui contester, qu'il sache s'en tenir là! Dites-lui (en lui faisant mes compliments) que s'il me force à sortir de mon repos, c'est avec Fosco qu'il lui faudra se débattre. Or, dans cet anglais que parle le peuple, je le préviens que Fosco n'a jamais tt boudé » devant qui que ce soit! Ma chère lady, bien le bonjour!... » Ses yeux, d'un gris froid, s'arrêtèrent sur mon visage; il ôta solennellement son chapeau, — s'inclina devant moi, tête nue, et me laissa là.
— Eh ! quoi? sans revenir sur ses pas, sans rien ajouter à ses paroles d'adieu ?
— Au coin de la rue il se retourna, m'envoya un salut de la main, et ensuite la posa sur son cœur, par un geste dramatique. A partir de ce moment, je le perdis de vue; il disparut, tournant le dos à notre maison, et je revins, en courant, trouver Laura. Mais, avant même d'être rentrée, j'avais décidé qu'il fallait partir. Maintenant que le comte la connaissait, notre maison (plus spécialement en votre absence) devenait, au lieu d'un asile, un endroit fort périlleux. Si j'eusse été bien assurée de votre retour, j'aurais peut-être risqué de vous y attendre. Mais je n'étais certaine de rien, et j'ai dû agir sous l'impulsion du moment. Vous aviez parlé, avant de nous quitter, de nous transporter dans un quartier plus tranquille et au sein
. d'un air plus pur, dans l'intérêt de la santé de Laura. Je n'eus donc qu'à lui rappeler ces paroles, à lui suggérer l'idée de vous surprendre et de vous épargner de l'embarras en opérant celte translation pendant votre absence,
pour lui faire partager mon envie de déménager au plus vite. Elle voulut m'aider elle-même à mettre en paquets ious vos instruments de travail, et à les ranger ici dans votre nouvel atelier.
— Comment avez-vous eu l'idée de vous en venir de ce côté?
— C'est tout simplement, faute de i{iit3ux connaître les environs de Londres dans toute autre direction. Je comprenais la nécessité de m'éloigner autant que possible de notre ancien logement, et je connaissais un peu Fulham, pour y avoir jadis été en pension. J'envoyai un messager chargé d'un billet, pour le cas où le pensionnat existerait encore. Effectivement, il existait; les filles de mon ancienne maîtresse le dirigeaient en son lieu et place; et, d'après les instructions que j'avais envoyées, elles retinrent pour moi ces appartements. Quand le messager fut de retour, m'apportant la nouvelle adresse, je n'avais plus que le temps bien juste de vous prévenir par la poste. Nous partîmes après la tombée de la nuit, nous arrivâmes ici sans* avoir été le moins du monde observées. Ai-je bien agi, Walter? ai-je justifié votre confiance en moi ?
Je mis dans ma réponse toute la chaleureuse reconnaissance que je ressentais. Mais tandis que je parlais, j'observai sur sa figure une inquiétude persistante; et la première question qu'ensuite elle m'adressa fut relative au comte Fosco. ^
Je vis qu'elle l'envisageait, à présent, avec de nouvelles dispositions. Je ne Tealendis plus éclater contre lui en paroles irritées; je ne l'entendis plus me conjurer de hâter le jour où il rendrait compte de ses méfaits. Sa conviction que cet homme était sincère dans la haïssable admiration qu'il professait pour elle, semblait avoir centuplé la méfiance qu'elle avait de son insondable ruse, la crainte instinctive que lui inspiraient l'énergie, la vigilance perverses de toutes ses facultés.
Elle parlait d'une voix plus faible, ses gestes étaient j hésitants, ses regards interrogeaient les miens avec une crainte palpitante, lorsqu'elle me demanda ce que jepen-
sais du message du comte, cl ce que j'euiendais Taire, à présent que ce message m'avait été transmis.
— Depuis mon entrevue avec M. Kyrie, il ne s'est pas écoulé, Marian, beaucoup de semaines. Au moment oii nous nous séparions, lui et moi, les dernières paroles que je lui fis entendre, au sujet de Laura, furent celles-ci: « La maison de son oncle s'ouvrira pour la recevoir, en présence de tous ceux qui suivirent jusqu'au tombeau les funérailles trompeuses; le mensonge qui constate sa mort sera publiquement effacé de la pierre funéraire, par ordre du chef de famille; et les deux hommes qui' lui ont infligé un tort si grave me rendront compte, à moi, de leur crime, puisque la justice qui siège dans les tribunaux se . montre impuissante à les poursuivre. » Un de ces hommes est déjà soustrait ici-bas, à toute atteinte, mais l'autre survit; ma résolution survit aussi...
Ses yeux brillèrent, son teint s'anima. Elle n'ouvrit pas la bouche ; mais je vis sur son visage qu'elle sympathisait avec moi très-complètement.
— Je ne me dissimule point, continuai-je, et ne veux point vous dissimuler davantage que nous avons devant nous une perspective plus que douteuse. Les risques déjà courus par nous ne sont peut-être que des bagatelles, comparés à ceux qui nous menacent dans l'avenir; mais malgré "-^ut, Marian, l'aventure sera tentée. Je ne suis pas témérhw^ à ce point que je me veujlle mesurer avec un homme comme le comte, avant de m'être préparé en conséquence. J'ai appris à patienter; je puis attendre une occasion' favorable. Laissons-lui croire que son message a produit tout l'effet qu'il en attendait; qu'il ne sache rien de nous, qu'il n'entende plus parler, de nous; donnons-lui tout le temps, de se croire à l'abri; sa nature fanfaronne et vantarde, — ou je le connaissais bien mal, — hâtera ce résultat. Voilà déjà une raison pour attendre; mais il en est une autre, encore plus importante. Avant de jouer nos dernières cartes, il faudrait, Marian, que ma position visà-vis de vous et vis-à-vis de Laura fût plus forte qu'elle
I ne Test maintenant...
Elle s'appuya contre moi, me gardant avec surprise. ^
— Comment peut-elle devenir plus forte? demanda-t-elle.
— Je vous le dirai, lui répondis-je, quand le temps sera venu; il ne l'est pas encore, et peut-être ne viendrat-il jamais. Je n'en parlerai peut-être jamais à Laura, et. pour le présent, il faut que je me taise, même vis-à-vi de « vous », jusqu'à ce que je sois certain que je pui. m'expliquer honorablement et sans nuire à personne. Quittons ce sujet; il en est un autre qui réclame plus impérieusement notre attention. Vous avez tenu Laura, et par ménagement pour elle, dans Tignorance de la mort de son mari...
— Oh ! Walter ! il se passera longtemps, à coup sûr, avant que nous puissions la lui révéler.
— Non, Marian : mieux vaut la lui annoncer dès aujourd'hui que de hasarder quelque accident qui, sans que nous ayons pu l'empêcher, las lui ferait connaître dans l'avenir et d une manière inattendue. Épargnez-lui tous les détails; mettez-y toute sorte de ménagements, mais dites-lui qu'il n'est plus.
— Vous avez sans doute, Walter, outre la raison que venez de me dire, quelque motif pour souhaiter qu'elle sache la mort de son mari.
— C'est vrai.
— Une raison se rattachant à ce sujet que nous ne devons pas traiter encore?... et dont, peut-être, Laura n'entendra jamais parler?...
Elle insista sur ces derniers mots d'une manière significative. J'y insistai de même, en lui répondant affirmativement.
Son visage pâlit; pendant un moment, elle arrêta sur moi un long regard où s'exprimaient à la fois un intérêt mélancolique, et un peu d'embarras. Une tendresse inac coutumée frémissait dans ses yeux noirs et allénuait U coupe rigide de ses lèvres, tandis qu'elle jetait un regaru furlif sur le fauteuil vide où s'asseyait naguère la chère compagne de toutes nos joies et de tous nos chagrins.
Je crois comprendre, dit-elle, et je pense, en effet, que je lui dois, ainsi qu'à vous, Walter, de lui apprendre la mort de son mari...
Elle soupira, et pendant un instant, garda ma miiiii serrée dans la sienne ; puis, la laissant aller brusquement, elle quitta la chambre. Dès le lendemain, Laura sul^ qu'elle était libre, elle sut que l'erreur et le malheur de sa vie étalent à jamais ensevelis dans la tombe de cet homme.
Son nom ne lut jamais plus mentionné parmi nous. A partir de ce jour, nous évitâmes avec le plus grand scru* pule toute allusion, même lointaine, à ce trépas libérateur; et nous mhiies, Marian et moi, tout autant de soin à ne jamais parler de cet autre sujet, que d'un commun accord, nous avions ajourné. Il n'en était pas moins présent à nos pensées; et le silence que nous nous étions mposé contribuait à l'y maintenir présent. L'un et l'autre, nous surveillions Laura d'un œil plus inquiet que jamais, attendant que le temps fût venu, quelquefois avec un peu d'espérance, quelquefois avec de nouveaux motifs de crainte.
Peu à peu, nous reprîmes notre vie habituelle; je revins à ce travail quotidien qu'avait interrompu mon voyage dans le Hampshire. Notre nouvelle résidence nous coûtait plus cher que l'appartement beaucoup plus petit et beaucoup moins commode auquel nous avions renoncé; et le surcroît de travail qui m'était ainsi imposé devenait d'autant plus obligatoire que notre avenir était encore fort problématique. Telles circonstances pressantes pouvaient se présenter qui nous forceraient à épuiser, chez le banquier, notre petite réserve, et nous serions alors réduits, pour ressource unique, au travail de nos mains. Un emploi plus permanent et plus lucratif que celui dont j'étais provisoirement pourvu devenait une nécessité de ma position, et il était à propos d'y songer d'avance.
Il ne faudrait pas croire que, pendant ce temps de retraite et de repos, j'abondonnai absolument la préoccupation principale eTl vue de laquelle étaient dirigées mes actions, ainsi qu'on l'a vu dans ces pages. Pendant bien des mois encore, cette préoccupation devait continuer à poser sur moi. Tout en mûrissant lentement mes projets, il. 18
j'avais à prendre une mesure de précaution, à remplir un devoir de reconnaissance, à résoudre une question encore douteuse.
La mesure de précaution se référait nécessairement au comte. Il était de la dernière importance de savoir si ses plans l'obligeaient à rester en Angleterre, autant vaut dire sous ma main. J'éclaircis ce doute par un moyen fort simple. Connaissant son adresse à St-John's Wood, je pris des renseignements dans le voisinage, et m'étant procuré le nom de l'agent chargé de louer la maison -meublée qu'il habitait, je m'informai si le numéro cinq dans Forest-Road devait, d'ici à peu, se trouver vacant. La réponse fut que le gentleman étranger résidant alors dans cette maison, avait renouvelé son bail pour un terme de six mois, et qu'il y resterait jusqu'à la fm de juin de l'année à venir : or, le mois de décembre commençait à peine. Je quittai l'agent, bien rassuré contre toute crainte actuelle de voir le comte m'échapper.
L'obligation que j'avais à remplir me ramena une fois encore chez mistress Cléments. Je lui avais promis de revenir lui confier ces mêmes détails relatifs à la mort et à la sépulture d'Anne Gatherick que, lors de notre première entrevue, j'avais dû lui taire. Vu le changement actuel des circonstances, rien ne s'opposait à ce que je misse la brave femme au courant de cette partie du complot qu'il était indispensable, de lui révéler. Pour m'acquitter promplement de ma promesse, j'avais toutes les raisons que pouvaient me donner une sympathie véritable et une bienveillance amicale; aussi, m'en acquittai-je en conscience, et avec tout le soin voulu. Je ne surchargerai point ces pages du récit de l'entrevue. Il sera mieux de dire que cet entrelien môme me remit en tète le problème qui restait à résoudre, savoir l'apparontage d'Anne Gatheridc du côté paternel.
Une multitude de considérations secondaires, se rattachant à ce sujet, — assez puériles en les prenant isolément, mais d'une importance frappante lorsqu'on venait à les grouper, — m'avaient amené, en dernière analyse, à une conclusion que je voulais vérifier. J'obtins de Ma-
rian la permission d'écrire au major Donlhorne, de Varncck-IIall (cliez qui misLress Calherick avait servi pendant quelques années antérieurement à son mariage), pour lui poser certaines questions.
Je prenais ces renseignements au nom de Marian, et attribuais ma démarche à des alfaires d'intérêt personnel et de famille qui pouvaient à la t'ois l'expliquer et l'excuser. En écVivant ma lettre, je n'étais nullement certain que le major Donthorne fût encore en vie; je courais simplement la chance qu'il vécût encore, et qu'il pût, qu'il voulût répondre.
Deux jours écoulés, la preuve arriva, sous forme do lettre, que le major était encore de ce monde et tout prêt à nous assister.
Quand on connaîtra sa réponse, il sera inutile d'expliquer et l'idée qui m'avait fait lui écrire, et la nature de mes questions. Sa lettre y satisfaisait par la communication de certains faits importants :
En premier lieu, « feu sir Percival Glyde, de Blackwater-Park, « n'avait jamais mis le pied à Varneck-Hall. Le défunt gentleman était complètement inconnu au major Donlhorne et à toute sa famille.
En second lieu, « feu M. Phihp Fairlie, de Limmeridge- House, » avait été, dans sa jeunesse, l'intime ami et l'hôle fréquent du major Donlhorne. En ravivant ses souvenirs au moyen d'anciennes lettres et documents, le major était en état d'affirmer positivement que, dans le courant du mois d'août 1826, M. Philip Fairhe résidait à Varneck-Hall, et qu'il y était resté pour les chasses, durant le mois de septembre et une partie d'octobre suivant. Autant que le major pouvait s'en souvenir, M. Fairlie était alors parti pour l'Ecosse, et on ne l'avait revu à Varneck-Hall qu'après un certain délai ; il y revint alors à titre de nouveau marié.
Prise en elle-même, cette constatation n'avait peutêtre pas une bien grande valeur; — mais se rattachant à certains faits que Marian ou moi savions parfaitement vrais, elle nous conduisit naturellement à une conclusion que nous trouvâmes irrésistible.
31fi LA FEMME EN BLANC
Assurés, maintenant, que M. Philip Fairlie avait habité Varneck-Hall dans l'automne de 1826, et que mislress Catherick s'y trouvait, comme lemme de chambre, à la même époque, nous savions en même temps; — en premier lieu, qu'Anne était née au mois de juin 1827; — secondement, qu'elle avait toujours ressemblé à Laura d'une manière frappante; — et, troisièmement, que Laura ressemblait merveilleusement à son père. M. Philip Fairlie avait été un des hommes les plus remarquablement beaux de son époque. Différent, en tous points, de son frère Frederick, il était l'enfant gâté du monde, surtout des femmes; — homme de cœur léger, de facile humeur, d'impulsions généreuses; généreux jusqu'à la prodigalité; naturellement relâché dans ses principes, et connu par son indifférence à toute obligation morale dérivant de ses rapports avec les femmes. Tels étaient les faits connus de nous; tel était le caractère de l'homme. Il est bien inutile, à coup sûr, d'indiquer ce qu'on en devait conclure.
En la lisant à celte clarté nouvelle qui venait de jaillir pour moi, la lettre même de mistress Catherick venait, en dépit d'elle, corroborer pour sa petite part la conclusion à laquelle j'avais été conduit. Elle avait représenté mistress Fairlie (enm'écrivant) comme une « femme laide » qui était parvenue à se faire épouser par « le plus bel homme de toute l'Angleterre. x> Ces deux assertions étaient tout à fait gratuites, et, de plus, tout à fait mensongères. Une déplaisance jalouse (qui, chez une femme comme mistress Catherick , devait s'exprimer par de mesquins sarcasmes plutôt que de ne pas s'exprimer du tout) me paraissait être la seule cause qu'on pût assigner à l'insolence toute particulière de son allusion à î'égard de mistress Fairlie , alors que cette allusion ellemême n'avait aucune raison d'être.
La mention que nous faisons ici du nom de mistress Fairlie suggère assez naturellement une autre question. Soupçonna-t-elle jamais qui pouvait être le père de l'enfant qu'on lui avait conduite à Limmeridge?
Sur ce point, le témoignage de Marian était positif. La
lettre de mistress Fairlie à son mari, qui m'avait jadis été lue, — la lettre où elle décrivait la ressemblance d'Anne avccLaure, et constatait, en même temps, l'inlérct alTect.u6ux que lui inspirait la petite étrangère, — cette lettre avait été écrite, incontestablement, en toute innocence de cœur. Il paraissait même douteux, en y réfléchissant, que M. Philip Fairlie lui-même eût été, plus que sa femme, sur la voie de la vérité. La misérable tromperie qui avait flétri le mariage de mistress Calherick, la dissimulation préméditée qu'elle en attendait, devaient à cet égard , la rendre muette, par précaution, d'abord, et peut-être aussi par orgueil, — en supposant même qu'elle se fût assuré les moyens de communiquer avec le père de l'enfant à naître, alors qu'il était éloigné d'elle.
Tandis que ces conjectures flottaient dans ma pensée, je ne pus m'empêcher de me rappeler cette menace de l'Écriture, sur laquelle nous avons tous médité avec surprise et terreur : « Les fautes des pères sont châtiées dans leurs enfants. » Sans cette fatale ressemblance qui existait entre les deux filles du même père, le complot dont Anne avait été l'instrument innocent et Laura l'innocente victime, jamais n'aurait été tramé contre elles. Avec quelle infaillible, avec quelle effrayante sûreté le long enchaînement des circonstances ne nous menait-il pas , de cette faute irréfléchie commise par le père , à l'impitoyable injustice que ses enfants avaient subie ! Ces pensées, et bien d'autres qui me vinrent en même temps, rappelaient à mon esprit le petit cimetière du Cumberland où Anne Calherick reposait maintenant. Je songeai aux jours lointains où je l'avais rencontrée auprès du tombeau de mistress Fairlie„el où je l'avais vue alors pour la dernière fois. Je me rappelai ses pauvres !; mains si faibles, étreignant la pierre funéraire, et les paroles, empreintes d'une lassitude extrême, qu'avec un élan désespéré elle adressait aux restes mortels de sa protectrice et de son amie : Oh ! si je pouvais mourir, être cachée là , reposer près de « vous » ! A peine s'était-il écoulé plus d'un an depuis qu'elle avait exhalé ce vœu funèbre, et par quelles voies cachées, par quelle effravanle 1 .8. "
persistance du hasard il se trouvait maintenant réalisé 1 Les paroles qu'elle avait dites à Laura, sur les bords du lac, se trouvaient être une prophétie. « Oh! si je pouvais être enterrée avec votre mère! Si je pouvais m'éveiller à côté d'elle quand sonnera la trompette de l'ange, et quand les tombeaux rendront leurs morts à la résurrection ! » A travers combien de crimes et d'horreurs, et par quels obscurs détours de ce chemin qui la menait à la mort, la pauvre créature, guidée de Dieu, était arrivée à ce dernier asile que, vivante, elle avait désespéré d'atteindre! A ce repos sacré, je l'abandonne; — que ses restes demeurent en paix dans le redoutable voisinage, naguère appelé par ses vœux !
Ainsi s'enfonce dans les ténèbres impénétrables la forme spectrale qui a hanté ces pages comme elle hanta ma vie. Elle m'apparut, pour la première fois, comme un fantôme dans la nuit. Comme un fantôme, à présent, elle disparaît dans la solitude du tombeau.
Quatre mois s'écoulèrent. Avril revint; — le mois du printemps; le mois où tout change.
Depuis l'entrée de l'hiver, la marche du temps nous avait laissés, paisibles et heureux, dans notre résidence nouvelle. J'avais tiré parti de mes longs loisirs; j'avais largement accru les sources de mon travail, et placé sur de plus sûres bases les ressources de notre existence. Marian se ranimait, délivrée de ces hésitations et de ceifte anxiété qui l'avaient si durement et si longtemps éprouvée; l'énergie naturelle de son caractère commençait à se manifester do nouveau avec à peu près toute la liberté, toute la vigueur du temps jadis.
Plus facile aux changements que ne l'était sa sœur, Laura nous montrait aussi plus clairement les progrès qu'elle devait aux salutaires inlluenccs de sa vie nou-
vcUe. L'aspect usé, fatigué, qui avait donné à son visage une vieillesse précoce, s'en ei'façait rapidement; et l'expression qui, dans les temps passés, avait été le plus puissant de ses charmes, fut aussi la première des beautés qu'elle reconquit. Mes observations les plus assidues ne découvraient plus en elle qu'un résultat sérieux du complot qui avait menacé jadis et sa raison et sa vie. Tout souvenir des événements qui s'étaient accomplis depuis le jour où elle avait quitté Blackwaler-Park jusqu'à celui oià nous nous étions rencontrés dans le cimetière de Limmeridge, semblait être chez elle effacé sans retour. La moindre allusion à cette période de temps la faisait pâlir et trembler encore; ses paroles devenaient vagues et confuses, sa mémoire errait et s'égarait aussi désespérément que jamais. En ceci, et en ceci seulement, l'empreinte du passé restait profonde, trop profonde pour être effacée.
Pour tout le reste, son établissement se complétait si bien que, dans ses jours les meilleurs et les plus sereins, elle avait l'air et le langage de la Laura d'autrefois. Ce changement heureux amenait, pour nous deux, le résultat qu'il devait naturellement avoir. De son côté comme du mien, s'éveillaient maintenant les impérissables souvenirs de la vie que nous avions menée autrefois dans le Cumberland; c'étaient en même temps les souvenirs de notre mutuel amour.
Graduellement, et par des nuances insensibles, nos relations vis-à-vis l'un de l'autre trahirent une certaine gêne. Les paroles de tendresse que je lui adressais si naturellement, au temps de ses souffrances et de ses peines, ne franchissaient plus mes lèvres sans un certain effort. Dans le temps oîi ma crainte de la perdre obsédait le plus mes pensées, je ne manquais jamais de l'embrasser, le soir, en nous quittant, et quand nous nous retrouvions le matin. Ces baisers fraternels, nous y avions maintenant renoncé; une convention tacite semblait les avoir bannis à jamais de notre existence. De nouveau, venant à s'étreindre, nos mains frémissaient. Quand Marian n'était pas là, jamais il ne nous arrivait de nous regarder longuement, et si nous restions seuls, la conversation
languissait presque toujours. Au moindre contact accidentel je sentais mon cœur battre plus vite, comme il battait jadis à Limmeridge, et ses joues lui répondaient d'une manière charmante, comme si nous étions encore dans les montagnes du Cumberland, heureux maître et docile élève. Elle avait de longs intervalles pensifs, et si Marian la questionnait à ce sujet, elle niait les rêves où nous l'avions vue s'absorber. Je me surpris, un jour, négligeant mon travail pour contempler, tout songeur, le petit portrait à l'aquarelle que j'avais lait d'elle, dans le kiosque où nous nous étions rencontrés pour la première fois; — c'était justement ainsi que je néghgeais jadis les dessins de M. Fairlie, pour contempler cette même image, alors tout récemment sortie de mes pinceaux. Si changées que fussent toutes les circonstances, on eût dit que notre amour ressuscité faisait revivre avec lui notre position réciproque, telle qu'elle était aux jours dorés de notre première rencontre. C'était comme si le temps nous avait ramenés, sur quelque épave de nos espérances naufragées, à la rive enchantée dont le souvenir ne s'était jamais perdu 1
A toute autre femme j'aurais adressé des paroles décisives, que j'hésitais encore à prononcer devant elle. Sa position tout à fait sans ressources, la dépendance dans laquelle la plaçait l'abandon de ses amis et qui lui rendait tout à fait indispensable la protection dont je l'entourais avec tant de bonheur; ma crainte de heurter trop tôt quelques secrètes susceptibilités que mes instincts d'homme n'auraient pas été assez subtils pour découvrir en elle; ces considérations et d'autres semblables me faisaient me méfier de moi-même, et je -me taisais. Pourtant, je savais qu'il faudrait, un jour ou l'autre, mettre un terme à cette gêne mutuelle; que nos relations, vis-à-vis l'un de l'autre, devraient être modifiées pour l'avenir et d'une manière stable; enfin que c'était à moi de reconnaître le premier la nécessité d'un tel changement.
Plus je pensais à notre position, plus il me semblait difficile de rien tenter qui pût l'altérer, aussi longtemps
que resteraient les mêmes les conditions domestiques dans lesquelles nous avions passé l'hiver. Je ne saurais rendre compte du caprice dans lequel ce sentiment prenait sa source, mais je n'en étais pas moins possédé d l'idée que quelque changement de lieux et de circons tances, quelque accident qui romprait la tranquille monolonie de nos Taçons de vivre, et viendrait changer le point de vue familier sous lequel nous étions habitués à nous envisager l'un l'autre, pourraient frayer passage à nies paroles, et rendraient plus facile, moins embarrassant pour Laura et pour Marian, d'y prêter l'oreille.
Avec cet objet en vue, je leur déclarai un matin que nous avions tous gagné, me semblait-il, un congé de quelques jours, et que nous avions droit à une petite excursion. Après quelques réflexions, il fut décidé que nous irions passer une quinzaine de jours sur les bords de la mer.
Le jour suivant, nous quittâmes Fulham pour nous rendre dans un paisible petit port de la côte sud. A cette saison de l'année, trop précoce pour les baigneurs ordinaires, nous nous y trouvâmes absolument seuls en fait d'étrangers. Les courses parmi les rochers du rivage et les promenades à l'intérieur des terres étaient, dans cet isolement, ce qui pouvait le mieux nous convenir. La douceur de l'air, les changeantes clartés qu'avril jetait sur les collines boisées et les dunes sablonneuses, la mer sans repos qui envoyait ses vagues bondir jusque sous nos fenêtres, tout nous rappelait l'éclat et la fraîcheur de la saison nouvelle.
Je devais bien à Marian de la consulter avant de parler
, à Laura, et d'agir ensuite selon ses conseils.
Le troisième jour après notre arrivée, je trouvai pour i'entretenir seule une occasion favorable. Au premier regard que nous jetâmes l'un sur l'autre, sa vive perspicacité découvrit dans mon esprit la pensée que j'allais
' énoncer. Avec son énergie, sa décision habituelles, elle
parla aussitôt, sans me laisser l'embarras de l'initiative.
— Vous pensez, dit-elle, à ce sujet dont il fut question
entre nous, le soir de votre retour du Hampshire. Je
m'attendais, déjà depuis quelques jours, que vous y feriez allusion. Il faut, Walter, que quelque chose change dans notre petit intérieur; nous ne pouvons pas continuer à vivre ainsi. Je le vois aussi clairement que vous, — aussi clairement que Laura le voit elle-même, quoiqu'elle n'en dise rien. A quel point le temps passé, le temps du Cumberland, semble nous être rendu ! Nous voici, vous et moi, réunis encore; et, comme jadis, c'est à Laura eue nous songeons tous les deux. Il me serait aisé de me figurer que cette chambre est le kiosque de Limmcridge, et que ces vagues, là-bas, brisent sur nos côtes natales.
— Dans ce temps-là, répondis-je, c'étaient vos conseils qui me guidaient, et maintenant, avec une confiance dix fois plus grande, j'y soumettrai encore ma conduite...
Elle ne répondit qu'en me pressant la main. Je la vis profondément touchée de l'allusion que je faisais au passé. Nous étions assis près de la fenêtre, et tandis que je parlais, tandis qu'elle écoutait, nous voyions, épandue sur la majesté de la mer, l'éclatante lumière du soleil.
— Quoi qu'il puisse arriver de cet entrelien confidentiel, lui dis-je, et soit qu'il doive finir par me rendre heureux ou malheureux, les intérêts de Laura resteront ceux auxquels ma vie se subordonnne. Quand nous partirons d'ici, en quelques termes que nous soyons alors, j'emporterai à Londres, aussi certainement que j'irai moi-même, la détermination d'arracher au comte Fosco cet aveu que je n'ai pu obtenir de son complice. Ni vous ni moi ne pouvons dire ce que fera contre moi, cet homme une fois mis au pied du mur; nous savons seulement, par ses propres paroles et par ses actions, qu'il est capable de • chercher à m'atteindre en frappant Laura, sans une minute d'hésitation, sans une minute de remords. Dans notre position actuelle, je n'ai sur elle aucun droit que la société sanctionne, que la loi reconnaisse, pour m'aider à résister, pour m'aider à la protéger contre lui. Ceci me place dans une condition sérieusement inégale à celle de mon antagoniste. Si je dois combattre pour notre cause, vis-à-vis du comte, et puiser une partie de ma force dans
le scnliincnt que Lnura est en sûrelé, il faut que je combalte pour ma rcuunc. Jusque-là, Marian, sommes-nous d'accord?
— Parfaitement, me répondit-elle.
— Je ne plaiderai pas la cause de mon propre cœur, ^coniinuai-je; je n'invoquerai pas cet amour qui a survécu
à tout ce qui pouvait ou l'ébranler ou l'user; — je ne me prévaudrai, pour penser d'elle et parler d'elle comme si elle devait être ma femme, que^ de ce que je viens de dire. Si la chance que je puis avoir d'obliger le comte à une confession publique est bien, comme je le pense, la dernière que nous ayons de constater l'existence de Laura, le motif le moins égoïste que je puisse faire valoir pour notre mariage se trouve reconnu par vous comme par moi. Mais, dans cette conviction, je puis me tromper; peut-être avons-nous à notre disposition d'autres moyens d'atteindre le môme but, "qui seraient moins incertains et moins dangereux. J'ai recherché, avec zèle, dans mon esprit, quels ils pouvaient être, sans en découvrir aucun. El vous, Marian ?
— Non, j'y ai pensé aussi; j'y ai pensé vainement.
-^ Selon toute probabilité, continuai-je, en méditant ce sujet délicat, les mêmes questions se sont offertes à votre esprit, qui avaient déjà préoccupé le mien. Vous vous êtes demandé si nous devions revenir avec elle à Limmeridge, maintenant qu'elle a repris son ancien aspect, et nous fier à ce que les gens du village, les enfants de l'école la reconnaitront à coup sûr. Vous vous êtes demandé si nous en appellerions à cette preuve toute pratique que son écriture pourrait nous fournir. Supposez que nous agissions ainsi. Supposez qu'on l'ait reconnue, et que l'identilé de son écriture soit établie. Ce double succès înous donnerait-il autre chose qu'une excellente base pour un procè3 à instituer en cour de justice? La reconnaissance par les habitants, la preuve au moyen des écritures démontreraient-elles son identité à M. Fairlie, et la feraient-elles rentrer à Limmeridge-House, en dépi ^^u témoignage de sa tante, en dépit du certiticatdes méuecinsj en dépit des funérailles célébrées, et de l'inscrip-
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lion gravée sur sa tombe — deux faits écrasants? Non certainement ! nous pourrions tout au plus espérer de réussir à jeter un doute sérieux sur l'affirmation de sa mort, — doute qu'ensuite pourrait seule consolider une enquête légale. J'admettrai que nous possédions (et certes nous sommes loin de l'avoir) l'argent nécessaire pour suivre cette enquête à tous ses degrés. J'admettrai qu'à ibrce de bonnes raisons, nous venions à bout des préjugés de M. Fairlie;sque le faux témoignage du comte, celui de sa femme, et tous les autres faux témoignages soient réfutés ou détruits; qu'on ne puisse plus attribuer à une confusion, entre Laura et Anne Catherick, la reconnaissance obtenue, et que nos ennemis renoncent à présenter, comme une fraude habile, la ressemblance parfaite des deux écritures,— toutes suppositions hautement contraires à la probabilité, mais que je veux néanmoins' admettre, — eh bien, demandons-nous ce que sera le résultat des premières questions adressées à Laura ellemême, touchant le complot dont on a voulu la rendre victime. Nous ne savons que trop ce qui en arrivera, — car nous savons qu'elle n'a recouvré aucun souvenir de ce qui s'est passé à Londres, par rapport à elle. Qu'on l'examine en secret ou en public, elle est absolument incapable de venir en aide à la revendication de son propre droit. Si vous ne voyez pas ceci, Marian, tout aussi clairement que je le vois, nous irons dès demain à Limmeridge pour tenter l'épreuve.
— Je le vois, Walter. Quand bien même nous aurions les moyens de défrayer toutes les dépenses d'un procès, quand bien même nous finirions par l'emporter, les délais à subir seraient intolérables, etj après ce que nou3 avons souffert déjà, l'hésitation dans laquelle il nous faudrait vivre perpétuellement aurait de quoi nous briser le cœiîr. Vous avez toute raison de penser que le voyage à Limmeridge se ferait en pure perte. Je voudrais me sentir aussi certaine que vous avez également raison , en vous obstinant à tenter avec le comte cette chance suprême. Y a-t-il réellement là une chance quelconque?
— Oui, sans aucun doute. Il y a la chance de retrouver la date perdue, celle du voyage de Laura vers Londres. Sans reprendre en sous-œuvre les raisons que je vous donnais il y a quelque temps, je suis aussi fermement convaincu que jamais de la discordance qui doit exister entre la date de ce voyage et la date portée sur le certificat de décès. C'est là qu'est le point faible de tout le complot. Il s'écroule de fond en comble, si nous parvenons h l'attaquer dans cette direction ; et les moyens d'altaquO; le comte les possède. Si je réussis à les lui arracher, l'objet de votre vie, l'objet de la mienne se trouvent remplis. Si jéchoue, le tort lait à Laura ne recevra jamais en ce monde une réparation complète.
•—Et vous-même, Walter, craignez-vousd'échouer?
— Je n'ose présumer le succès; et c'est précisément pour cette raison, Marian, que vous m'avez vu m'expliquer aussi ouvertement, aussi simplement que je l'ai fait. Je puis le dire en toute conscience et la main sur le cœur, les espérances que peut faire concevoir l'avenir de Laura sont en ce moment au plus bas. Je sais que sa fortune est anéantie; je sais que la dernière chance de lui rendre sa position dans le monde est à la discrétion du pire ennemi qu'elle ait, d'un homme jusqu'à présent inattaquable, et qui peut rester inattaquable jusqu'au bout. Maintenant qu'elle a perdu tout ce qu'elle avait d'avantages mondains; maintenant que tout espoir de lui rendre son rang est plus que douteux ; maintenant que son avenir le plus assuré dépend de ce que son mari pourra faire pour elle, — le pauvre professeur de dessin peut enfin, sans risquer de lui nuire, lui ouvrir son cœur tout entier. Au jour de sa propérité, Marian, je "n'étais pour elle que le maitre chargé de guider sa main ; à présent qu'elle est malheureuse, je la réclame, cette main, comme celle de ma femme!...
Les regards de Marian vinrent afièctueusement chercher les miens. — Je ne pouvais rien dire de plus. Mon cœur était gonflé, mes lèvres étaient tremblantes. Pour un peu, en dépit de moi-même, j'aurais imploré sa pitié. Je me levai pour quitter la chambre. Elle se leva au "• 19
même moment, posa doucement sa main sur mon épaule, et me retint auprès d'elle.
— Walter, me dit-elle, je vous ai séparés une fois, pour votre malheur et pour le sien. Attendez ici, mon frère!... Attendez, mon plus cher, mon meilleur ami, que Laura vienne vous dire ce que, maintenant, j^ai fait... )
Pour la première fois depuis nos adieux à Limmeridge, elle posa ses lèvres sur mon front. Une larme glissa sur mon visage au moment où elle m'embrassait ainsi. Puis, se tournant vivement, elle me montra le fauteuil d'où je venais de me lever, et me laissa seul dans la chambre.
Je restai à la fenêtre, attendant que la crise de ma vie eût reçu son dénoûment. Mon esprit, dans cet intervalle de temps si rempli d'anxiétés, était comme anéanti. Je n'avais plus conscience de rien que d'une pénible intensité dans les perceptions les plus familières. Le soleil devenait, pour moi, d'un éclat éblouissant. Les blancs oiseaux de mer, qui se donnaient la chasse dans le lointain, me semblaient venir battre mon visage de leurs ailes. Le murmure profond et doux du flot déferlant sur la grève, roulait dans mes oreilles comme un tonnerre.
La porte s'ouvrit; et Laura Fairlie entra toute seule. C'est ainsi qu'elle était entrée dans la salle à manger de Limmeridge, le matin de notre séparation. D'un pas lent et chancelant, mélancolique, hésitante, elle s'était alors rapprochée de moi. Elle arrivait, maintenant, accourant d'un pas léger au devant du bonheur, et le visage rayonnant de tout l'éclat qu'il peut donner. D'eux-mêmes, ces bras chéris m'étreignirent; d'elles-mêmes, ces douces lèvres montèrent aux miennes: — Cher aimé! murmura* t-elle, ce que nos cœurs éprouvent, pouvons-nous à présent nous le dire?.:. Et posant sa tête sur ma poitrine avec une joie attendrie: — Oh! disait-elle en toute innocence de cœur, que je suis donc heureuse, à la linl...
Dix jours après, nous étions plus lieureux encore. Nous étions mariés.
Au courant de ce récit que rien ne doit plus arrêter, je me laisse entraîner loin de celte aurore de notre hymen, vers le dénoûment qui se rapproche.
Après une quinzaine de jours écoulés, nous étions tous trois de retour à Londres, et l'ombre menaçante de la lutte à venir se projetait furlive sur nos têtes.
Marian et moi nous eûmes soin de laisser ignorer à Laura la cause de notre prompt retour : — La nécessité de nous assurer du comte Fosco. Le mois de mai venait de commencer, et c'était à la fin de juin qu'expirait le bail de la maison par lui louée dans Forest-Road. S'il le renouvelait (et j'avais quelques raisons, dont je parlerai bientôt, pour prévoir qu'il en serait ainsi ), je pouvais être certain qu'il ne m'échapperait pas. Mais si, par hasard, mon attente à ce sujet devait être déçue, et s'il s'apprêtait à quitter le pays, je n'avais pas de temps à perdre, en ce cas, pour m'armer en vue de notre pro- ' ehain duel.
Dans le premier abandon de ma félicité nouvelle, il y avait eu des heures où ma résolution fléchissait, — des heures" où j'étais tenté de ne plus songer qu'à jouir de mon bonheur en toute sécurité, maintenant que la plus chère aspiration de ma vie se trouvait réalisée par le don que Laura m'avait fait de son amour. Pour la première fois, je songeais avec une certaine faiblesse de cœur à la grandeur du péril, aux chances hostiles multipliées contre moi, aux belles promesses de ma vie nouvelle, aux dangers qu'allait courir un bonheur si chèrement acheté par nous tous. Oui! je l'avouerai sans détour, pendant un laps de temps assez court, je me laissai entraîner, soumis aux douces inspirations de l'amour heu-
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rcux, loin du but auquel, dans des jours plus sombres et sous de plus rudes épreuves, je n'avais jamais cessé de tendre. Laura, sans le vouloir, me détournait ainsi de mon dur sentier; — elle devait m'y ramener, sans le vouloir.
Parfois, au sein d'un sommeil mystérieux, ses rêves lui rappelaient, de ce passé terrible, à demi effacé de son esprit, certains événements dont, éveillée, sa mémoire ne gardait aucune trace. Une nuit (deux semaines à peine après notre mariage), une nuit que je la comtemplais endormie, je vis des larmes s'échapper lentement de ses paupières closes, et ses lèvres murmuraient quelques mots qui m'apprirent qu'elle revenait avec angoisse sur ce voyage fatal de Blackwater-Park. Cet appel dont elle n'avait pas conscience, et qui, dans la majesté du sommeil, avait quelque chose de si touchant et de si sacré, fit circuler en moi je ne sais quelle flamme tout à coup ranimée. Le lendemain était le jour fixé pour notre retour à Londres; et, ce jour-là, ma résolution me revint dix fois plus forte et mieux arrêtée que jamais.
Tout d'abord, il fallait savoir quelque chose de cet homme. Jusqu'ici, la véritable histoire de sa vie était restée, pour moi, un impénétrable mystère.
Je commençai par épuiser les rares sources de renseignements que j'avais à ma disposition. L'importante relation écrite par Frederick Fairlie (Marian l'avait obtenue, en suivant les instructions que je lui avais données, dans le cours de l'hiver) ne pouvait servir en rien à l'objet spécial en vue duquel je l'éludiais maintenant. Tout en la Usant, je passais en revue, d'après les révélations de mistress Cléments, toute la série des mensonges qui avaient amené Anne Calherick à Londres, et, une fois là, l'avaient sacrifiée aux inlérêls du complot. En ceci non plus je ne pouvais, d'aucune façon, l'atteindre et le frapper.
Je revins ensuite au Journal que Marian avait tenu à Blackwater-Park. Sur ma requête, elle me lut de nouveau certairts passages relatifs à la curiosité que le comte lui avait jadis inspirée, et aux détails bien peu nombreux qu'elle avait pu se procurer sur son compte.
La passage auquel je fais allusion se rencontre dans celle partie de son Journal où elle fait le portrait physique du comte, et analyse en même temps son caractère. Elle le dépeint comme » n'ayant pas, depuis des années, franchi les frontières de son pays natal; » comme « particulièrement désireux de savoir si quelque gentleman italien ne serait pas établi dans la petite ville la plus proche de Blackwater-Park ; » — comme « recevant des lettres couvertes de toutes sortes de timbres bizarres, et dont l'une, entre autres, était scellée d'un cachet énorme, qui lui donnait un air officiel, x. Elle incline à croire, pour s'expliquer le long séjour du comte hors de son pays, qu'il pourrait bien être exilé politique. Mais elle ne sait, d'un autre côté, comment concilier cette idée avec la réception d'une lettre arrivant de l'extérieur, et portant ce grand sceau diplomatique; — les lettres qui arrivent du continent à l'adresse des exilés politiques n'ayant guère coutume de solliciter, par ces dehors pompeux, l'attention des bureaux de poste étrangers.
Les considérations que le Journal de Marian m'offrait ainsi, combinées avec certaines conjectures à moi qui en dérivaient naturellement, me suggérèrent une conclusion à laquelle je m'étonnai de n'être pas arrivé plus tôt. Je me disais maintenant ce que Laura, jadis, à Blackwater-Park, avait dit à Marian, ce que madame Fosco avait surpris en écoutant aux portes : — Le comte est un espion I
Laura lui avait appliqué ce mot, tout à fait au hasard, dans le premier élan de la colère toute naturelle que lui inspiraient ses procédés. Je le lui appliquai, moi, déhbérément, convaincu que son métier, dans la vie, était, en effet, le métier d'espion. Dans cette hypothèse, les motifs qui le faisaient rester en Angleterre, contre toute probabilité, si longtemps après avoir obtenu les résultats matériels du complot tramé contre Laura, ces motifs me devenaient parfaitement intelligibles.
L'année à laquelle me reporte le récit actuel, était celle où avait eu heu, dans Hyde-Park, la fameuse Exhibition du Palais de Cristal. Des étrangers, en nombre bien plus
considérable qu'à l'ordinaire, étaient débarqués déjà, et, chaque jour, débarquaient en Angleterre. li y avait chez nous, par centaines, des hommes que l'incessante méfiance de leurs gouvernements y surveillait en secret, au moyen d'agents mercenaires. Mes conjectures ne classèrent pas un seul instant parmi la troupe vulgaire des espions étrangers en sous-ordre un homme placé dans le monde comme l'était le comte, et pourvu de talents si exceptionnels. Je le soupçonnai d'occuper une fonction supérieure, et d'être chargé par le gouvernement qui l'avait secrètement à sa solde, d'organiser et de diriger les agents, tant hommes que femmes, emplovés dans notre pays ; et je regardai comme fort probable que mistress Rubelle^ cette garde découverte pour Blackwater- Park dans un moment si opportun, devait figurer au nombre de ces agents.
En admettant que celte idée à moi eût quelque fondement réel, la position du comte pouvait se trouver moins inattaquable que je ne m'étais jusqu'alors hasardé à le supposer. Mais à qui m'adresser pour en savoir plus long sur le passé de cet homme, et sur cet homme lui-même ?
Dans cet embarras, il me vint naturellement à la pensée, qu'un de ses compatriotes, sur lequel je pourrais compter, serait le personnage la plus en état de me prêter assistance. Le premier à qui je dus penser, dans de telles circonstances, fut également le seul Italien avec qui j'eusse jamais eu des rapports intimes ; — mon original petit ami, le professeur Pesca.
Le professeur a disparu depuis si longtemps de ces pages qu'il a couru le risque d'être complètement oublié.
C'est la loi rigoureuse d'un récit comme le mien, de n'y faire a'pparaître les différents personnages qu'au moment où 4e cours des événements les réclame ; — ils entrent sur la scène, ils en sortent, non par suite d'une partialité capricieuse de ma part, mais en vertu du droit que leur donne un rapport direct établi entre eux et les circonstances qu'il s'agit de relater. C'est par celle raison,
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que non-seulement Pesca, mais aussi ma mère et ma sœur ont été reléguées à l'arrière-plan du réeit. Mes visites au cottage de Ilampstead; la cmyance absolue de ma mère au mensonge établi par le complot, et son refus d'admettre l'identité de Laura; mes vains eflbrts pour vaincre, chez ma mère et ma sœur, ce préjugé auquel, dans la jalouse affection qu'elles me portaient, toutes deux restèrent longtemps fidèles; la nécessité pénible où je me trouvai, par suite, de leur cacher mon mariage jusqu'à ce qu'elles eussent appris à rendre justice à ma femme; — toutes ces menues occurrences domestiques n'ont pas été mentionnées ici, parce qu'elles n'avaient rien d'essentiel à l'intérêt fondamental du récit. Il importait peu qu'elles eussent ajouté à mes anxiétés et rendu mes désappointements plus amers : la marche constante des événements les a inexorablement laissées de coté.
C'est pour la môme raison que je n'ai rien dit ici des consolations que je trouvai dans l'allection toute fraternelle de Pesca, lorsque je le revis après la brusque cessation de ma résidence à Limmeridge-House. Je n'ai pas non plus rappelé la chaleureuse fidélité avec laquelle mon petit ami m'avait accompagné jusqu'au port d'où je m'embarquai pour l'Amérique centrale, ni ses bruyants transports de joie lorsque ensuite nous nous retrouvâmes à Londres. Si je m'étais cru autorisé à me prévaloir des offres de service qu'il me fit à mon retour, il y a longtemps qu'il eût fait sa réapparition dans ces pages. Mais, tout en n'ignorant pas que je pouvais implicitement compter sur son honneur et son courage, je n'étais pas au même point certain de sa discrétion, et, pour cette unique raison , je poursuivis seul le cours de mes recherches. Il sera maintenant assez compris que Pesca, bien que son nom ne se soit jusqu'ici rattaché en rien à la marche progressive de ce récit, n'était nullement séparé ni de moi ni de mes intérêts. Au contraire, je comptais encore, et tout autant que jamais, sur son dévouement amical.
Avant d'invoquer l'assistance de Pesca, ii fallait voir
par moi-même à quelle espèce d'homme j'allais avoir affaire. Jusqu'à cette époque, je n'avais pas une seule fois jeté les yeux sur le comte Fosco.
Trois jours après être revenu à Londres avec Laura et Marian, je partis seul pour Forest-Road, Saint- John's- Wood, entre dix et onze heures du matin. Il faisait fort beau! — j'avais quelques heures à ma disposition; — et il me semblait probable que^ si je pouvais l'attendre quelque peu, le comte ne manquerait pas une si belle occasion de promenade. Je n'avais pas beaucoup h craindre qu'il me rconnût en plein jour, par cette excellente raison que la seule fois oià j'eusse été vu par lui était celle où il m'avait suivi, le soir, jusque chez moi.
Personne ne se montrait aux fenêtres de la maison donnant sur la rue. Je descendis jusqu'à un détour de la route qui longeait un des côtés de l'habitation, et, par-dessus les murailles basses du jardin, je pus y jeter un coup d'œil. Une des croisées du fond, au rez-de-chaussée, était grande ouverte, et un fitet en fermait l'issue. Je ne vis personne; mais j'entendis, à l'intérieur de la pièce, d'abord le gazouillement perçant et le chant de quelques oiseaux, — puis la voix basse et sonore que les récits de Marian m'avaient, en quelque sorte, rendue familière : — Venez sur mon petit doigt, mes gentils petits,' mes petits gentils, criait la voix, venez monter à l'échelle! Une, deux, trois, et en haut! trois, deux, une, et en bas! une, deux, trois, « — touit, — touit, — touit, — touit » 1... Le comte exerçait ses serins, tout comme jadis au temps de Marian, à Blackwater-Park.
J'attendis quelque peu, et les chants, et le gazouillis prirent fin : — Allons, venez m'embrasser, mes mignons! dit l'énorme voix de basse... Un battement d'ailes, un joyeux ramage lui répondirent ; — puis, un rire discrel et comme onctueux; — puis un silence d'une ou deu> minutes; et ensuite, j'entendis ouvrir la porte de la mai son. Me tournant alors, je revins sur mes pas. La magnifique mélodie de la t Prière, » dans le « Moïse « de Ros- ' sini, chantée d'une voix qui rappelait celle de Lablache, s'élevait majestueusement au milieu du silence qui en-
tourait celle villa de faubourgs. La porle du jardin s'ouvrit el se referma. Le comle venail de sortir.
Il Iraversa la roule et s'achemina vers la limite occidenlale de Rcgenl's-Park. J'étais resté sur le trottoir opposé, un peu en arrière, et je pris la même direction.
Marian m'avait fait pressentir sa haute stature, sa corpulence monstrueuse, et l'ostentation de sps vêlements de deuil, — mais non la fraîcheur horrible, la gaieté, la vitalité de cet homme. Il portait ses soixante ans comme si la Providence lui en eût déduit au moins vingt. Il avançait, ferme sur ses hanches, son chapeau un peu de côté, d'un pas élastique et léger, faisant tournoyer sa grosse canne, fredonnant dans sa cravate, et promenant de temps en temps, sur les maisons et les jardins qui bordaient les deux côtés de la route, un superbe regard de souriant patronage. Si on eût dit à quelque étranger que tout le pays environnant appartenait à ce promeneur, la chose lui eût sans doule paru tout à fait vraisemblable. Le comle, du reste, ne jeta pas un regard derrière lui. Il ne semblait en aucune façon prendre garde à moi, ni, du reste, à aucun des passants qu'il rencontrait sur la roule, — si ce n'est lorsque, çà et là, il adressait une œillade souriante, empreinte de je ne sais quelle affectueuse paternité, aux enfants et aux bonnes dont il traversait les jeux. Ce fut ainsi que je marchai à sa suite jusqu'il ce que nous fussions arrivés à un camp volant de magasins en plein air, établi le long des terrasses occidentales du Parc.
Il s'arrêta là, devant la boutique d'un pâtissier, y en* ira (sans doute pour commander quelque chose), et en ressortit presque immédiatement, un gâteau à la main. Un musicien des rues, venu d'Italie, tournait son orgue devant la boutique, et un malheureux petit singe, à la face ridée était assis sur la boîte à musique. Le comte s'arrêta, donna pour son propre compte un bon coup de dent à sa tartelette, et tendit majeslueusement au petit singe ce qui en restait : — Mon pauvre bonhomme! disait il avec une tendresse bouffonne, on dirait que vous
avez faim. C'est au nom sacré de l'humanité que je vous oHVe, en passant, votre goûter!... Le joueur d'orgue essaya, par de piteuses lamentations, d'arracher un penny à cet inconnu si bienveillant pour les animaux. Le comte, avec un dédaigneux mouvement d'épaules, passa son chemin sans l'écouter.
Nous arrivâmes aux rues et à des magasins d'un ordre plus élevé, entre New-Road et Oxford-Street; le comte s'arrêta de nouveau, et entra dans la boutique d'un petit opticien qui, d'après une inscription affichée derrière ses carreaux, se chargeait de toute sorte de réparations. Il en sortit, ayant à la main une lorgnette de spectacl»; quelques pas plus loin, il s'arrêta pour regarder l'aFfiriio de l'Opéra, placée à l'extérieur d'un magasin de musique. Il la lut avec attention, réfléchit pendant quelques secondes^ et ensuite héla un cabriolet vide qui vint à passer devant lui : —Opéra', bureau de location, dit-il au cocher; et la voiture l'entraîna loin de moi.
Je traversai la route, et regardai l'affiche à mon tour. Elle annonçait pour le soir même : « Lucrezia Borgia. » La lorgnette dans la main du comte, le soin qu'il avait mis à lire l'affiche, l'ordre qu'il avait donné au a cabman j, tout cela indiquait assez qu'il se proposait d'assister h cette représentation. Or, en m'adressantà un des peintresdécorateurs attachés au théâtre, confrère très-lié avec moi depuis des années, il m'était facile de me procurer deux places de parterre pour un ami et pour moi. J'avais au moins la chance que le comte lut placé de manière à ce que je pusse le voir et le montrer à la personne qui m'accompagnerait; ceci étant, je pouvais, dès le soir même, arriver à savoir au juste si Pesca connaissait, oui ou non, son compatriote.
Cette considération décida immédiatement l'emploi do ma soirée. Je me procurai les billets et pris soin d'en prévenir le professeur par un mot écrit que je déposai chez lui en passant. A huit heures moins un quart, je revins le prendre pour l'emmener avec moi au théâtre. Mon petit ami était au plus haut degré de l'agitation, une fleur à sa boutonnière, et sous son bras, pressée
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contre son cœur, tenant la plus grosse lorgnette que j'aie jamais vue.
— Êtes- vous prêt? lui demandai-je.
— « Right-ail-right », répondit Pesca.
Lii-dessus, nous partîmes pour le spectacle.
On venait déjouer les dernières notes.de l'introduction, et les stalles du parterre étaient toutes remplies lorsque nous entrâmes dans la salle, Pesca et moi.
En revanche, il y avait abondance de places dans le couloir qui entoure le parterre, -^ et c'était précisément là le poste qui convenait le mieux au but que je m'étais proposé en venant assister à cette représentation. J'allai d'abord me placer contre la barrière qui nous séparait des stalles, et mes yeux cherchèrent le comte dans cette partie du théâtre. Il ne s'y trouvait pas. En revenant le long du couloir, à main gauche de la scène, et en regardant avec attention autour de moi, je le découvris au parterre. Il occupait une excellente place, bien centrale, au troisième rang derrière les stalles. Je me mis exactement sur la même ligne que lui, Pesca demeurant à mon côté.
Le prolesseur ne savait pas encore dans quel but je l'avais emmené au spectacle, et s'étonnait un peu que nous ne nous rapprochassions pas de la scène.
On leva le rideau, l'opéra commença.
Pendant tout le premier acte, nous gardâmes nos positions; le comte, absorbé dans l'orchestre et le chant, ne jeta pas même de noire côlé, un regard fortuit. Pas une note de la délicieuse musique de Donizetti n'était perdue pour ce fm connaisseur. Dominant tous ses voisins, il souriait, et sa tête colossale, de temps en temps, applaudissait par un mouvement sympa'thique. Lorque les gens qui Tenlouraient se permettaient de couvrir d'applaudis-
sements la fin d'un morceau, sans tenir le moindre compte de la ritournelle que l'orchestre avait à faire entendre immédiatement après (un public anglais, en pareille circonstance, donne invariablement cette preuvtï de bon goût), le comte leur jetait un regard où le reproche se mêlait à la pitié, puis levait une main qui semblait les supplier de garder le silence. Aux finesses du chant, aux phrases les plus délicates de la musique, alors que, elles passaient inaperçues pour le reste des spectateurs, ses mains obèses, ornées de gants de chevreau noir allant à merveille, battaient doucement l'une contre l'autre, et attestaient l'appréciation éclairée d'un homme du métier. En pareil cas, son onctueux murmure d'approbation : « Bravo ! Bra-a-a-a 1 » traversait les rangs silencieux, comme le ron-ron d'un chat énorme. Les spectateurs, placés immédiatement à ses côtés, — bons campagnards à faces rubicondes, qui se chauffaient délicieusement au soleil des réunions à la mode, — le voyant et l'écoutant, commençaient à l'accepter pour directeur de leur enthousiasme. Plus d'une salve d'applaudissements, venue ce soir-là du parterre, avait reçu le signal de ses mains gantées de noir qui se rapprochaient par un mouvement si doux et si confortable. I^n vanité gloutonne du personnage absorbait avec un plaisir évident ce tribut payé à sa supériorité critique. Sa large face se ridait et se moirait d'un ample sourire, à chaque instant répété. Pendant les pauses d'un morceau à l'autre, il jetait autour de lui des regards sereins, parfaitement satisfaits (le lui-même et de ses semblables: — Sans doute! sans doute ! ces barbares Anglais me devront quelques enseignements. Ici, comme ailleurs, comme partour, moi, — Fosco, j'impose mon influence, et je siège au premier rangl Si jamais physionomie exprima quelque chose, la sienne parlait en ce moment, et je crois traduire exactement son langage.
La toile tomba, le premier acte achevé; les spectateurs se levèrent pour regarder autour d'eux. C'étaitle moment que j'avais attendu pour savoir si Pesca connaissait le comte.
Celui-ci s'était levé comme les autres, et à l'aide de sa lorgnette examinait avec majesté la foule brillante qui peuplait les loges. Tout d'abord, il nous tournait le dos; mais, à la longue, il en vint à regarder de notre côté, dans jes loges au-dessus de nous, se servant de sa lorgnette pendant les premières minutes, puis l'écartant de ses yeux, mais sans cesser de regarder dans la même direction. Ce fut le moment que je choisis, quand sa figure fut en plein tournée vers nous, pour attirer sur lui l'attention de Pesca.
— Connaissez-vous cet homme, lui demandai-je?
— Quel homme, cher ami?
— Ce grand et gros homme, qui là-bas nous fait face.
Pesca, s'élevant sur ses orteils, regarda le comte.
-- Non, répondit le professeur. Ce grand personnage m'est tout à fait étranger... Aurait-il une réputation ?... Pourquoi me le montrez-vous?
— A cause de certaines raisons particulières qui me fontsouhailer d'avoir des renseignements sur son compte. C'est un de vos compatriotes; il se nomme le comte Fosco. Ce nom vous est-il connu?
— Pas le moins du monde, Waller... Je ne connais ni l'homme ni le nom.
— Êtes-vous bien certain de ne pas le reconnaître? Regardez encore; regardez avec soin! Je vous dirai pourquoi j'y attache tant d'intérêt, quand nous aurons quitté Je théâtre... Attendez! je vais vous aider à monter ici; vous le verrez mieux...
J'attirai effectivement le petit bonhomme sur le bord de la plate-forme, légèrement surélevée, oii sont placées toutes les stalles de parterre. Sa petite ta'Jle, une fois là. ne lui faisait plus obstacle; il pouvait regarder par-dessus la tête des dames, assises à la limite extérieure de la banquette.
Un homme mince, à cheveux blonds, debout près de nous, et que je n'avais pas remarqué jusqu'alors, — il portail à la joue gauche la marque dune cicatrice, — regarda Pesca très-attenlivemeni, au moment où je l'aidais
à monter, et ensuite, plus attentivement encore, suivant la direction imprimée par moi aux regards de Pesca, il se mit à examiner le comte. Notre conversation était peutêtre arrivée à ses oreilles, et il se pouvait, — ceci me frappa, — qu'elle eût éveillé sa curiosité.
Cependant Pesca tenait ses yeux ardemment fixés sur cette large face, pleine et souriante, qui, exactement placée devant lui, continuait à regarder en l'air.
-- Non, dit-il enfin; je n'ai, de ma vie, arrêté mes deux yeux sur ce gros bonhomme...
Tandis qu'il pa-rlait, le regard du comte s'abaissa vers les baignoires placées derrière nous, presque au niveau du parterre.
Les regards des deux Italiens vinrent à se rencontrer.
L'instant d'avant, je venais de me convaincre, d'après ses assertions réitérées, que Pesca ne connaissait point le comte. L'instant d'après, je fus tout aussi convaincu que le comte connaissait Pesca.
Il le connaissait; et, phénomène bien plus étrange, il le redoutait aussi. Nul moyen de se méprendre sur le changement que subit le visage de ce misérable. Les teintes plombées qui modifièrent en un moment sa peau jaune et bilieuse, la rigidité soudaine de tous ses traits, l'exameu furtif auquel s'appliquèrent ses yeux d'un gris froid, l'immobilité qui l'envahit de la tête aux pieds, autant de circonstances révélatrices. Une terreur mortelle s'était emparée de lui, corps et âme; et la cause de cette terreur, c'était bien évidemment qu'il avait reconnu Pesca.
L'individu à la taille mince, à la cicatrice sur la joue, était toujours dans notre voisinage immédiat. De reflet que la vue de Pesca venait de produire sur le comte, il semblait avoir tiré ses conclusions, tout comme j'avais tiré les miennes. C'était un homme de manières douces et courtoises, qu'on pouvait croire étranger, et l'intérêi qu'il paraissait prendre à nos démarches ne se manifestait par aucun symptôme extérieur dont nous eussions à nous formaliser.
Pour ma part, j'étais étourdi du brusque changement survenu dans la physionomie du comte, slupél'ait du
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tour absolument imprévu que venaient de prendre les cvénemenls; aussi je ne savais plus ni que dire ni comment agir. Pesca dissipa quelque peu cet abasourdissement, en descendant pour se rasseoir auprès de moi, et en prenant le premier la parole.
— Bon Dieul s'écria-t-il, quels yeux roule donc l'homme gras? Est-ce moi qu'il regarde ainsi? Serais-je lameux sans le savoir? et comment me connaît-il, moi qui ne le connais pas?...
Mon regard était toujours fixé sur le comte. Je le vis bouger pour la première fois au moment où, Pesca se rasseyant, son compatriote sembla vouloir ne pas le perdre de vue. Je fus curieux de savoir ce qui arriverait si, dans ces circonstances, l'attention du petit homme était détournée de celui qu'il fascinait ainsi; je demandai, en conséquence, au professeur si, parmi les dames qui occupaient les loges, il ne reconnaissait pas quelquesunes de ses élèves. Pesca porta immédiatement à ses yeux son énorme lorgnette, et la promena lentement tout autour des galeries, cherchant, le plus consciencieusement du monde, à résoudre la question que je venais de lui poser. I Dès qu'il parut être ainsi préoccupé, le comte tourna sur lui-même, glissa parmi les personnes qui occupaient les stalles au delà de la sienne, dans la direction opposée à nous, et disparut dans le couloir central qui donne issue au parterre. Je saisis Pesca par le bras, et, à son I inexprimable surprise, je l'entraînai avec moi au fond du ! parterre pour couper la retraite au comte, avant que celui- ,ci pût gagner la porte. Je fus quelque peu étonné, à 'mon tour, de nous voir devancés par notre fluet voisin, l'homme à la cicatrice, qui sut éviter à temps robslacle momentané offert à notre course par quelques spectateurs ,du parterre, lesquels venaient, eux aussi, de quitter || leurs places. Quand nous parvînmes sous le vestibule, le 1 comte avait disparu; — et le svelte étranger n'était plus j:là, lui non plus.
1 — Rentrons! dis-je, rentrons chez vous, mon cher ! Pesca l il faut que je vous parle seul à seul; que je vous iiparle sur l'hçure...
— « My-soul-bless-my-soul! » s'écria le professeur au comble de la stupéfaction. De quoi s'agit-il au inonde?...
Je continuai à marcher rapidement, sans répondre un mot. La manière dont le comte avait quitté le théâtre me donnait à penser que son extrême souci d'échapper à Pesca pouvait l'entraîner beaucoup plus loin. En quittant Londres, il m'échappait, à moi aussi. Si je lui laissais seulement un jour de liberté pour agir à sa guise, l'avenir me semblait compromis. Je suspectais aussi cet étranger inconnu, qui avait pris sur nous les devants, et qui me semblait l'avoir suivi à dessein.
Aiguillonné par cette double méfiance, je ne perdis pas grand temps à m'expliquer avec Pesca. Dès que nous fûmes seuls dans sa chambre, je complétai sa confusion et son trouble, en lui exposant mes intentions aussi simplement et d'une manière aussi nette que je l'ai fait dans les pages précédentes.
— Que puis-je à tout ceci, mon bon ami? criait le professeur, m'implorant à mains jointes : a Deuce-whatthe-deuce ! » en quoi puis-je vous servir, AValler, puisque cet homme m'est inconnu?
-- Mais il vous connaît, — il a peur de vous, — il a quitté le théâtre pour vous échapper. Il faut bien qu'il ait ses raisons, Pesca ! Revenez sur votre existence passée, antérieurement à votre arrivée en Angleterre. Vous avez quitté rilalie, — je le tiens de vous-même, — pour des motifs pohtiques. Vous ne me les avez jamais fait connaître, et je ne vous questionne pas là-dessus présente- Iment. Tout ce que je vous demande, c'est de consulter vos souvenirs, et de me dire s'ils ne vous suggèrent aucune explication de la terreur qu'un seul regard jelé sur vous paraît avoir causée à cet homme...
Qu'on juge de ma surprise, quand je vis ces mots si parfaitement insignifiants à mes yeux, avoir sur Pesca une influence analogue à celle que sa vue exerçait linstant d'avant sur le comte. Le visage rosé de mon petit ami pâlit et blêmit tout aussitôt. Tremblant de la télé aux pieds, il s'écarta lentement de moi.
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— Walter, disait-il, vous ne savez pas ce que vous me demandez...
Il articulait ces mots à voix basse ; il me regardait comme si je venais de lui dénoncer un danger caché pour tous deux. En moins d'une minute de temps, ce pelit homme, que j'avais toujours connu vif, original et de facile humeur, se trouva tellement changé, que venant à le rencontrer dans la rue, sous ces dehors qui m'étaient absolument nouveaux, je ne l'aurais certainement pas reconnu.
~ Excusez-moi, lui répondis-je, si, tout à fait sans le vouloir, j'ai pu vous peiner ou vous blesser. Rappelezvous le tort cruel que le comte a infligé à ma femme. Rappelez-vous que ce tort ne sera jamais réparé, si je n'acquiers les moyens de le contraindre à lui rendre justice. C'est pour elle que je parlais, Pesca; — je vous demande encore de me pardonner, et ne saurais rien dire de plus...
Je me levai pour partir. Avant que j'eusse gagné la porte, il m'arrêta.
— Un moment, disait-il. Vous m'avez ébranlé de la tête aux pieds. Vous ne savez ni comment ni pourquoi j'ai quitté mon pays. Laissez-moi me remettre, laissez-moi, si je puis, réfléchir un peu...
Je repris mon fauteuil. Il arpentait la pièce en long et en large, s'adressant à lui-même, dans sa langue natale, des propos incohérents. Après bien des tours, il vint tout d'un coup à moi, et posant ses petites mains sur ma poitrine, avec une tendresse, une solennité singulières :
— Sur votre cœur et votre âme, Walter, me dit-il, n'avez-vous aucun autre intermédiaire que moi pour arriver à cet homme?
— Aucun, répondis-je.
Il me quitta de nouveau : il ouvrit la porte de la chambre et jeta un regard de précaution dans le corridor; puis il la referma, et revint.
— Vous avez conquis des droits sur moi, Walter, me dit-il, le jour où vous me sauvâtes la vie. Elle était à vous
dès ce moment, et pour l'heure où il vous plairait de \? reprendre. Reprenez-la donc aujourd'hui!... Oui, certes! je ne dis rien de trop... Aussi vrai que le bon Dieu est sur nos têtes, les paroles que je vais prononcer mettront ma vie dans vos mains...
Le tremblement ému avec lequel fut prononcée cette bizarre adjuration porta dans mon esprit la conviction qu'il disait la vérité.
— Prenez bien garde à ceci, continua-t-il, agitant les mains vers moi, dans la véhémence de son émotion. Il n'existe en mon esprit aucune sorte de lien entre cet homme que vous appelez Fosco, et le passé sur lequel me force à revenir l'aflection que j'ai pour vous. Si vous découvrez ce fil, gardez-le pour vous; ne m'en dites rien î... Je vous en prie et supplie à genoux, laissez- moi mon ignorance; laissez-moi rester aveuglé sur l'avenir, comme je le suis à cette heure; laissez-moi rester innocent de tout le mal qu'une telle découverte pourra produire!...
Je voyais la peine qu'il avait à s'exprimer en anglais, dans une occasion trop s"érieuse pour lui permettre l'usage de son vocabulaire familier, ajouter singulièrement à la difficulté des aveux devant lesquels il venait de reculer. Or, comme j'avais, dans les premiers temps de notre intimité, appris à lire et à comprendre sa langue natale, sinon à la parler moi-même, je lui proposai de s'exprimer en italien, tandis que je rédigerais en anglais les questions qui me sembleraient nécessaires pour éclaircir le sujet. Il accepta cette combinaison. Ce fut dans sa langue, au rapide courant, — et prononcés avec une agitation véhémente accusée par la mobilité perpétuelle de ses traits et la brusquerie passionnée de sa gesticulation étrangère, mais sans qu'il en vint jamais à élever la voix, ■— ce fut ainsi, dis-je, que j'entendis les mots destinés à m'armer pour la dernière lutte dont ce récit doit résumer le souvenir '.
(1) 11 est naturel Je mentionnor ici qu'en reproduisant les détails !i moi conliés par Posca, j'en ai supprimé, j'y ai changé avec soin tout ce qui pouvait coniproineltrc un anù. Les seules réserves que j'aie cru devoir garder vis-à-vis du lecteur sont celles que, daus celte partie du récit, la prudeuGC rendait nécessaires.
— Vous ne savez rien des motifs qui m'ont fait quitter rilalic, commença-t-il, si ce n'est que, de près ou de loin, ils tiennent à la politique. Si j'avais été simplement poussé dans ce pays par les persécutions de mon gouvernement, je n'aurais caché ces motifs ni à vous ni à personne. J'ai dû les dissimuler, au contraire, parce qu'aucune autorité régulière n'a prononcé contre moi la sentence d'exil. Vous avez entendu parler, Walter, des sociétés politiques cachées dans toute grande cité du continent européen? J'appartenais, en Italie, à l'une de ces sociétés; — en Angleterre, je lui appartiens encore. Quand je suis venu en ce pays, je suis venu par ordre de mon chef. J'exagérais le zèle, dans le feu de ma jeunesse. Je courais le risque de me compromettre, et de ne pas me compromettre seul. Pour cette raison,, j'eus ordre d'émigrer en Angleterre et d'y attendre qu'on disposât de moi. J'ai obéi, — j'ai attendu, — j'attends encore. Demain, je puis être appelé au dehors. Dans dix ans, je cours même chance. Pour moi, c'est tout un ; —je suis ici, je vis du produit de mes leçons, et j'attends le signal. Je ne viole, du reste, aucun serment (vous allez tout à l'heure savoir pourquoi) en complétant ma confidence par le nom de la société à laquelle j'appartiens. Seulement, je mets ma vie à votre disposition. Si d'autres savent jamais que mes lèvres ont articulé ce que je vous dis aujourd'hui, aussi vrai que nous voilà maintenant assis l'un près de l'autre, je suis un homme perdu I...
Ce qu'il ajouta fut murmuré à mon oreille. Je garde le secret qu'il me comumniqua ainsi. L'association dont il faisait partie sera très-suffisamment particularisée, pour îe but dans lequel ces pages sont écrites, si je la désigne simplement, dans les rares occasions où il devra être question d'elle, parle nom de « la Fraternité ».
— L'objet de la Fraternité, continua Pesca, est le même en somme, que celui des autres sociétés politiques du même ordre : — la destruction de la tyrannie et la revendication du droit des peuples.
La Fraternité repose sur deux principes. Aussi long-
temps que la vie d'un homme est utile, même simplement inoffensive, il a le droit d'en jouir. Mais si sa vie porte préjudice au bien-être de ses semblables, ce droit lui est enlevé ; ce n'est plus un crime, c'est positivement un mérite que la lui ôter. Il ne m'appartient pas de dire en quelles effroyables circonstances d'oppression et de misère cette société a pi. se former. Il ne vous appartient pas davantage, ~ à vous autres Anglais, possédant votre liberté depuis si longtemps que vous avez oublié le sang versé, les extrémités subies pendant la lutte qui vous l'a donnée, — il ne vous appartient pas de dire à quelle limite peut ou ne peut pas s'arrêter l'exaspération de ces hommes que l'esclavage de leur pays a rendus fous de colère. Le fer qui a pénétré dans nos âmes y est entré à des profondeurs qu'il vous est interdit de sonder. Laissez le réfugié à sa douleur ! riez de lui, méfiez-vous de lui, émerveillez-vous de cette secrète individualité qui se conserve en lui comme le feu sous la cendre, parfois masquée sous les dehors tranquilles, la « respectabilité » bourgeoise d'un homme comme moi, quelquefois sous l'écrasante pauvreté, les farouches guenilles d'hommes moins heureux, moins souples, moins patients que je ne le suis ; -— mais gardez-vous de nou? juger ! Au temps de votre Charles 1er, vous eussiez pu nous apprécier à notre juste valeur; mais vos longues habitudes de liberté vous ont rendus incapables de savoir ce que nous sommes...
Les sentiments les plus intimes semblaient, pendant qu'il parlait ainsi, se révéler comme à regret ; pour la première fois de notre vie, il me laissait lire à toutes les pages de son cœur ; — et pourtant sa voix ne s'élevait pas ; et la crainte où le jetaient ces terribles révélations ne cessait de peser sur lui.
— Vous ne pouvez cependant, reprit-il, penser de celte société autrement que des autres. Selon vos idées anglaises, elle a pour but l'anarchie et la révolution. Elle prend la vie d'un mauvais roi ou d'un mauvais ministre, comme si l'un et l'autre étaient des bêtes féroces sur lesquelles on doit tirer à la première occasion. Soit, je vous
accorde ceci. Pourtant, les lois de la Fraternité ne sont celles d'aucune autre société politique à la surface du globe. Les membres ne se connaissent point l'un l'autre. Il y a un président on Italie, il y a des présidents hors de ce pays. Chaque président a son secrétaire. Les présidents et les secrétaires connaissent les membres ; mais les membres demeurent tous étrangers , les uns aux autres, jusqu'à ce que leurs chefs jugent à propos, de par la nécessité politique de l'époque, ou en vertu des besoins privés de la société, de les mettre en rapports individuels. Moyennant cette sauvegarde, nous sommes admis sans prêter serment. Notre affiliation à la Fraternité est attestée par une marque secrète que nous portons tous, et qui dure autant que nous-mêmes. On nous prescrit de poursuivre chacun notre profession, et de rendre seulement compte de nous-mêmes, quatre fois par an, au président ou au secrétaire, pour le cas où nos services auraientà être requis. On nous avertit que, si nous trahissons la Fraternité, ou si nous lui faisons tort en nous mettant au service d'intérêts contraires, nous mourrons en vertu de ses principes, — nous mourrons de la main d'un étranger, envoyé pour nous frapper peut-ê^re de l'autre bout du monde, — ou de la main d'un ami ihtime qui, durant tout le temps de notie liaison, était, à notre insu, un membre de la terrible Fraternité. Quelquefois la sentence mortelle est ajournée ; quelquefois elle suit la trahison comme le coup suit le coup. Notre premier devoir est de savoir attendre ; notre second de savoir obéir au premier signal. Certains d'entre nous attendront toute leur vie, et ne seront jamais appelés à l'œuvre. D'autres, au contrairCj devront ou l'accomplir ou la préparer, dès le jour même de leur admission. Moi qui vous parle, — ce petit homme que vous connaissez d'humeur joyeuse et facile, et qui, par instinct, lèverait à peine son mouchoir sur ia guêpe importune qui bourdonne autour de son visage, — moi-même, dans ma première jeunesse, provoqué par des griefs si affreux que je ne saurais vous en parler, j'entrai dans la Fraternité par la même fougueuse impul- ' sion qui m'eût fait me couper la gorge. Maintenant, il
iaut que J'y reste; - et quoi que je puisse penser d'elle reiroidi par l'âge et calmé par une meilleure fortune elle me tient, et me gardera jusqu'au jour de ma mort. Pendant que je séjournais encore en Italie, je fus choisi ïour secrétaire, et tous les membres reçus à cette époque jui furent mis face à face avec mon président, lurent ?galement mis face à face avec moi...
Je commençais à le comprendre; je voyais à quelles issues nous amenait peu à peu son étrange révélation II attendit un moment, attachant sur moi un regard exprèssil, ~ et cherchant à deviner ce qui se passait dans ma pensée, avant de reprendre la parole.
- Vous avez déjà tiré voire conclusion, me dit-il quand U se crut fixé. Je le vois à votre physionomie. N^ me dites rien; gardez le secret vis-à-vis de moi sur ce qui se passe en vous. Laissez-moi consommer le sacrifice de moi-même que vous m'avez demandé ; puis abandonnous ce sujet pour n'y jamais revenir
Il me m signe de ne pas lui répondre, se leva, ôla son habit et releva sur son bras gauche la manche de sa chemise. '
- Je vous ai promis que cette confidence serait complète murmurait-il à mon oreille, et les yeux fixés du cote de la porte. Quoi qu'il puisse arriver, vous n'aurez pas a me reprocher de vous avoir rien caché de ce mi pouvait vous être bon à savoir. Je vous ai dit que la Fra- •ernite constate l'affiliation de ses membres par- une mrque ineffaçable. Voyez par vous-même, et cette Jiarque, et la place où on l'empreint...
II leva son bras, et fort haut dans la partie supérieure 3n dedans, me montra, profondément imprimée dans la îhair, une empreinte rouge de sang, obtenue au movcn Jlu feu. Je m'abstiendrai de décrire le symbole que re présentait cette marque. Il suffira de savoir qu'elle était de forme circulaire, et de si petites dimensions qu'un Shilling 1 aurait entièrement recouverte.
-- Avec celte marque à jamais imprimée là, me dit-il en recouvrant son bras, un homme est partout reconnu tomme membre de la Fraternité. Celui qui l'a trahie est
ôt OU lard découvert par les chcls qui le connaissent, iirésidcnt ou secrétaire, selon l'occurrence. Découvert par es ciiefs, cet homme est mort. « Aucunes lois au monde 18 sauraient le protéger. Souvenez- vous de ce que vous îvez vu et entendu; lirez-en les conclusions que vous v'oudrez; agissez ensuite a votre guise. Mais, au nom de Dieu, quoi que vous veniez à découvrir, quoi que vous vous décidiez à faire, ne me dites rien! Laissez-moi resr.er affranchi d'une responsabilité dont la seule idée me ! ait horreur, et qui, pour le moment, j'en ai la conscience, iiie pèse pas encore sur moi. Je vous le dis pour la dernière Ibis: sur mon honneur de gentleman, sous mon [serment de chrétien, — si l'homme que vous m'avez montré à l'Opéra me connaît, il est si changé ou si bien iéguisé que je ne le reconnais point. J'ignore ce qu'il fait DU veut faire en ce pays; autant que je le sache, je ne Tai jamais vu, et je n'ai jamais entendu, avant cette soirée, le nom sous lequel il se présente. C'est tout ce que j'ai à dire. Et maintenant, Walter, quittez-moi!... Je suis nccablé par ce qui vient d'arriver, effrayé de mes propres [iveux. Laissez-moi m'efforcer de redevenir moi-même pour le jour où nous nous rencontrerons de nouveau... Il se laissa tomber dans un fauteuil; et se détournant It' moi, cacha sa figure dans ses mains. J'ouvris doucement la porte, de manière à ne pas le déranger, — et prononçai fort bas mes quelques paroles d'adieu, pour qu'il pût, à son gré, ou les entendr-e ou y rester sourd.
— Je conserverai au plus profond de mon cœur, lui
j}dis-je, le souvenir de tout ce qui s'est passé ce soir. Vous
'ne vous repentirez jamais d'avoir eu confiance en moi.
iPuis-je venir vous trouver demain matin? Neuf heures,
ce sera-t-il trop tôt?
— Venez, Walter, répondit-il avec un regard affectueux, et parlant anglais de nouveau, comme s'il eût été
, pressé, maintenant, de reprendre le cours de nos an- I ciennes relations. Venez vous asseoir à mon modeste dé- I jeûner, avant que je parte pour aller donner mes leçons,
— Eonne nuit, Pesca!
— Bonne nuit, mon ami.
Yl
Je restai convaincu, dès que je me trouvai hors de la maison, qu'une seule alternative m'était laissée; celait d'ag.ir immédiatement, d'après les renseignements qui venaient de m'être donnés; —de m'assurer du comte, dès ce soir; — ou de risquer, si je retardais seulement jusqu'au matin, la perle de la dernière chance qui restât encore à Laura. Je regardai à ma montre; il était dix heures.
Je ne pouvais douter le moins du monde des projets qu'avait le comte au sortir du théâtre. En se dérobant à nous, il préludait évidemment à son évasion de Londres. Il portait à son bras la marque de la Fraternité; j'en étais aussi certain que s'il m'en avait montré la sanglante empreinte, et il avait sur la conscience d'avoir trahi la Fraternité, — je m'en étais assuré au moment où il reconnaissait Pesca.
Il était facile de comprendre pourquoi Pesca ne l'avait pas reconnu. Un homme doué comme le comte ne devait pas encourir la terrible rétribution de l'espionnage, sans veiller sur sa sécurité personnelle avec autant de soin qu'il en pouvait mettre à s'assurer les odieux bénéfices de sa profession. Ce visage complélement rasé que j'avais signalé à l'Opéra, pouvait fort bien être apparu à Pesca, jadis, couvert d'une barbe épaisse; les cheveux, d'un brun foncé, n'étaient peut-être qu'une perruque; quant au nom du comle, c'était évidemment un pseudonyme. Le temps, d'ailleurs, s'était sans doute fait son complice; son énorme embonpoint avait dû se développer avec l'âge. Il existait toute espèce de raisons pour, que Pesca ne l'eût pas reconnu; — toute espèce de raisons, également, pour qu'il eût reconnu Pesca, dont les singuliers dehors faisaient, en toutes circonstances, un homme assez remarquable.
J'ai dit que je n'avais aucun doute sur les intentions qu'avait eues le comte en s'cchappant du théâtre. Comment en aurais-jc doute, quand je l'avais vu, de mes propres yeux, se croire reconnu par Pcsca malgré tous les chanj^cmenls survenus dans son extérieur, et s'estimer, par conséquent, en danger de mort. Si donc je pouvais, ce soir-là môme, avoir une entrevue avec lui, si je pouvais lui montrer que, moi aussi, je savais sa vie en péril, quel en serait le résultat? Tout simplement celuici : l'un de nous serait maître de la situation ; l'un de nous serait inévitablement à la merci de l'autre.
Je me devais à moi-même de réfléchir aux chances contraires avant de les affronter; je devais à ma femme de faire tout ce qui dépendrait de moi pour amoindrir le péril.
Les chances contraires n'appelaient pas une bien longue énumération; elles se confondaient toutes en une seule. Si le comte venait à découvrir, par mon propre aveu, que pour assurer son salut, sa plus simple res- ^ source était de m'ôter la vie, il élait bien le dernier homme du monde qui dût hésiter à me prendre en traître, me tenant sans témoins à sa discrétion. Les seuls moyens de défense que je pusse employer contre lui pour diminuer le péril, s'offrirent assez clairement à mon esprit après quelques moments de réflexion sérieuse. Préalablement à la déclaration de guerre que j'allais lui porter, et à la menaçante découverte dont j'allais personnellement l'imformer, il fallait loger celte découverte en tel lieu qu'il pût immédiatement en être fait usage contre lui, et qu'elle demeurât à l'abri de toutes ses tentatives pour l'anéantir. Si, avant de me placer à sa portée, je creusais la mine sous ses pieds et si une tierce personne élait par moi chargée d'y mettre le feu à l'expiration d'un certain délai, à moins d'avoir reçu avis contraire ou de ma propre main ou de ma propre bouche, — évidemment, alors, la sécurité du comte dépendrait tout à fait de la mienne, et, même dans sa maison, même à sa merci, je pourrais conserver sur lui la haute main.
Quand cette idée me vint, j'étais près du nouveau do-
micile que nous avions pris à noire retour des bords de la pier. Je rentrai, à l'aide de mon passe-partout, sans déranger personne. Une lumière brûlait dans le vestibule. Je m'en servis pour monter furtivement dans mon atelier l'aire mes préparatifs, et me hasarder ensuite, tête baissée, à mon entrevue avec le comte, avant que Laura et Marian pussent avoir le plus léger soupçon de ce que je complais faire.
Une lettre adressée à Pesca m'avait semblé la précaution la plus sûre qu'il me fût possible de prendre. Je l'écrivis en ces termes :
« L'homme que je vous ai désigné à l'Opéra est un membre de la Fraternité, un membre infidèle et traître. Vérifiez, sans une minute de retard, cette double assertion. Vous savez sous quel nom il vit en Angleterre. Son adresse est au no 5, Forest-Road, Saint- John's Wood. De j3ar l'attachement que vous m'aviez voué, employez l'autorité qui vous a élé remise, employez-la sans merci, sans délai, contre cet homme. J'ai tout risqué, tout perdu ; — j'ai payé de ma vie cet échec décisif.»
J'enfermai dans une enveloppe, dûment scellée ces lignes que j'eus soin de dater et de signer. A l'extérieur du pli, j'écrivis la recomman-dation suivante : « Conservez ce paquet sans l'ouvrir, jusqu'à demain matin, neuf heures. Si, d'ici là vous ne m'avez pas vu, et si rien ne vous est arrivé de ma part, rompez lecachet, au coup de l'horloge, et prenez connaissance de ce qu'il contient. » J'ajoutai mes initiales, et, plaçant le tout dans une seconde enveloppe cachetée, j'y inscrivis Tadresse de Pesca.
11 ne restait plus qu'à trouver les moyens de faire parvenir immédiatement ma lettre à sa destination. J'aurais alors accompU tout ce que je pouvais faire. Si quelque chose m'arrivait chez le comte, j'avais pourvu à ce qu'il en fût rendu responsable, j'avais préparé l'expiation de son crime.
Que les moyens d'empêcher son évasion, en telle circonstance qu'il la voulût tenter, fussent à la disposition de Pesca si ce dernier voulait s'en prévaloir, je ne con-
servais pas, à cet égard, la moindre incertitude. Le désir extraordinaire quMl avait manifesté de n'être point éclairé sur l'identité du comlç, — ou, en d'autres termes, de rester dans une ignorance des faits qui l'autorisât en conscience à ne point agir, — montrait clairement que, sans qu'il eût voulu me l'avouer, il avait en main les moyens d'exercer la terrible justice de la Fraternité. La fatale certitude avec laquelle la vengeance des associations politiques étrangères sait atteindre un traître à la cause, en quelque lieu qu'il se puisse cacher, avait été attestée par de trop fréquents exemples pour me laisser là-dessus le moindre doute, bien que je fusse loin de connaître en détail leurs sombres annales. Sans envisager ce sujet autrement qu'avec mes souvenirs comme lecteur de journaux, ne me rappelais-je pas mille histoires, ayant Londres ou Paris pour théâtre, d'étrangers qu'on avait trouvés poignardés dans les rues, sans qu'on ait jamais pu se mettre sur la trace de leurs assassins; — de cadavres ou de lambeaux de cadavres, jetés dans la Tamise ou la Seine par des mains demeurées inconnues; — de . morts violentes secrètement arrivées, et dont on ne pouvait se rendre compte par aucune autre explication. Je n'ai rien déguisé,, dans ces pages, de ce qui se rapporte personnellement à moi, — et je ne prétends pas dissimuler que je croyais avoir écrit la sentence de mort du comte Fosco, si venait à se produire le fatal événement qui autorisait mon ami le professeur à ouvrir ma lettre.
Je descendis au rez-de-chaussée de la maison pour demander à mon hôte s'il ne pourrait pas me procurer un messager, lorsque, sur l'escalier, je le rencontrai qui montait. Il m'offrit aussitôt son fils, jeune garçon intelligent et alerte. Nous l'appelâmes, et je lui donnai ses instructions. Il devait porter la lettre, en cabriolet, la remettre en mains propres au professeur Pesca , et me rapporter, en quelques mots, un reçu de ce gentleman; revenu en cabriolet, il garderait sa voiture à la porte, pour que j'en pusse disposer à mon tour. Il était alors bien près de dix heures et demie. Je calculai qu'en vingt minutes, plus ou moins, ce garçon pouvait cire de retour.
et que vingt minutes de plus me suffiraient pour me trouver rendu à Saint-John's-Wood.
Après le départ de mon messager, je retournai dans ma chambre où je consacrai quelques minutes à mettre en ordre certains papiers, de manière à ce que, si malheur arrivait, on pût les retrouver sans peine. Je mis sous envétop'pe cachetée la clef du vieux bureau où ces papiers étaieiKr-enfefmés, et je la laissai sur la table avec le nom de Mariafi écrit sur ce petit paquet. Cela fait^ je descendis au salon, où je comptais trouver Laurâ et Marian attendant ma rentrée de l'Opéra. Pour la première fois je sentis ma main trembler, en la posant sur le bouton de la porte.
Marian était seule dans cette pièce. Elle lisait; et lorsque j'entrai, tout étonnée, elle regarda sa montre.
— Comme vous rentrez de bonne heulpeJ me dit-elle. Vous avez dû partir avant la fin de l'Opéra?
— Oui, répondis-je. Ni Pesca ni moi ne sommes restés jusqu'au bout... Où est donc Laura ?
— Elle avait, ce soir, une de ces mauvaises migraines, et je lui ai conseillé d'aller se mettre au ht, aussitôt aprèsle thé...
Sous prétexte que je désirais savoir si Laura était endormie, je me hâtai de quitter le salon. Les vifs regards de Marian commençaient à scruter ma physionomie; son instinct subtil et prompt l'avertissait déjà que j'avais un poids sur la conscience.
Lorsque j'entrai dans la chambre à coucher, et lorsque à la lueur vacillante de la veilleuse, je me rapprochai du lit, ma femme dormait.
Il n'y avait pas encore tout un mois que nous étions mariés. Si mon cœur me pesait, si ma résolution fléchit encore pour quelques instants, lorsque je vis son beau visage fidèlement tourné, dans son sommeil, vers l'oreiller sur lequel devait reposer ma tète, — quand je vis sa main laissée à découvert, et tout ouverte, comme pour inviter la mienne aux étreintes du retour, — bien certainement on me trouvera quelques excuses. Je m'accordai à peine deux ou trois minutes pour m'agcnouiller
LA FEMME EN BLANC 3j3
à la lête du lit, et contempler de près ce visage adoré, — de si près que son souffle, allant et venant caressait mon front et mes joues. A peine osai-je poser mes lèvres sur sa main et sur sa tête, au moment de m'éloigner. Dormant encore, elle changea de position et murmura mon nom, mais saîis ouvrir les yeux. A la porte, je m'arrêtai de nouveau pour lui jeter un regard. — Que Dieu, ma bien-aimée, vous bénisse et veille sur vous!... murmurai-je en la quittant sur Tescalier. Marian m'attendait. Elle tenait à la main un papier plié.
— Le fils du propriétaire a rapporté ceci pour vous, me dit- elle. Il a ramené à la porte un cabriolet. Il prétend que vous lui avez enjoint de le garder pour votre usage.
— Il dit vrai, Marian. J'ai besoin du cabriolet... Je vais sortir encore...
Tout en parlant, je descendais l'escalier, et j'entrai dans le salon pour lire, à la clarté de la lampe placée sur la table, le papier qui venait de m'être remis. Il contenait ces deux phrases, de la main de Pesca :
« Votre lettre est reçue. Si je ne vous vois pas avant l'heure indiquée, je romprai le cachet au coup de l'horloge. »
Je plaçai le papier dans mon portefeuille, et m'acheminai vers la porte. Marian m'arrêta sur le seuil, et me repoussa doucement dans le salon, où les clartés de la lampe tombaient en plein sur mon visage. Elle me tenait par les deux mains, et ses yeux chercheurs ne quittaient plus mes yeux.
— Je le vois, dit-elle d'une voix basse, mais émue ; vous allez ce soir tenter la dernière chance.
— Oui,(ilui répondis-je du même ton. La dernière et la meilleure.
— Mais non pas seul!... Non pas seul, Walter, pour l'amour de Dieu! Souffrez que j'aille avec vous. Parce que je ne suis qu'une femme, n'allez pas me refuser! je vous accompagnerai; il faut que je vous accompagne IJe n'entrerai pas, je resterai dans le cabriolet...
Et il me fallut, à mon tour, la retenir de force. Elle
tenta de m'échapper et d'arriver la première à la porte.
— Si vous voulez m'être utile, lui dis-je, demeurez ici, et passez la nuit dans la chambre de Laura. Que seulement je puisse partir l'esprit tranquillisé sur le compte de ma femme, et je réponds du reste. Allons, Marian, un baiser d'adieu 1 et prouvez-moi que vous aurez le courage d'attendre mon retour...
Je n'osai pas lui donner le temps d'ajouter un seul mot. Elle voulait encore me retenir; mais je déjoignis ses mains... L'instant après, j'étais hors de la pièce. L'enfant qui m'attendait en bas m'entendit descendre et ouvrit la porte du vestibule. Je sautai dans le cabriolet avant que le cocher eût pu quitter son siège pour m ouvrir : « Forest Road, Saint-John's-Wood ! lui criai-je par la portière de devant, et je paie double si j'y arrive dans un quart d'heure! —je m'en charge, monsieur!... » Je regardai à ma montre; il était onze heures. Pas une minute à perdre.
La rapide allure du cabriolet, la pensée que chaque seconde, à présent, me rapprochait du comte, la conviction que j'étais enfin embarqué, sans plus de délai ni d'obstacles, dans ma périlleuse entreprise, me donnaient une telle fièvre et m'excitaient à ce point, que je criais sans cesse à mon conducteur de marcher plus vile et plus vite encore. Quand nous quittâmes les rues pour entrer sur la route de Saint-John's-Wood, mon impatience toujours accrue me dominait tellement que, debout dans le cabriolet et le cou tendu hors de la portière, je cherchais à voir, avant de l'atteindre, le but de ma ' course effrénée. L'horloge d'une éghse sonnait le quart dans l'éloignement, à l'instant même où nous tournions dans Forest-Fioad. J'arrêtai le cocher à quelque distance de la maison du comte; —je le renvoyai après l'avoir payé; — puis, je marchai vers la porte.
Comme j'approchais du guichet du jardin, je vis une autre personne qui , dans- la direction opposée à I2 mienne, avançait du même côté. Nous nous rencontrâmes sous un des réverbères de la route, et nous échangeâmes nu regard curieux. Je reconnus sur-le champ Ictrangei
iiiix chevoiix blonds, l'inconnu à la joue baiàlVce, et je m'nnaginai que lui aussi me reconnaissait. Il ne dit rien, cependant, et au lieu de s'arrêter comme moi devant la maison, il continua lentement sa promenade nocturne. Un simple hasard l'avait-il donc amené dans Forest-Road? ou bien avait-il suivi le comte depuis sa sortie de l'Opéra?
Je ne cherchai point à résoudre ces questions. Après avoir attendu quelques instants, et lorsque l'étranger qui s'éloignait à pas l(înts, fut tout à fait hors de vue je sonnai la cloche d'appel. II était alors onze heures vingt minutes, - bien assez lard pour que le comte pût aisément se débarrasser de moi, sous prétexte qu'il était au lit.
Pour me prémunir contre une telle défaite, je ne vis qu un moyen : c'était de lui faire passer mon nom sans lormuler aucune question préUminaire, et de lui mander en même temps que j'avais des motifs sérieux pour souhaiter d'être admis chez lui à cette heure indue En conscquence, tandis que j'attendais, j'avais tiré de mon portefeuille une de mes cartes, et au-dessous de mon nom j avais écrit : « Pour une affaire très-sérieuse. » La fille de service enlr'ouvrait la porte au moment où je traçais ce dernier mot; et ce fut avec une méfiance évideme qu elle me demanda « ce qui pouvait m'être agréable 9 .
-Ayez la bonté de porier ceci à votre maître lui repondis-je en,lui remettant la carte.
A l'attitude hésitante de celle jeune fille, je vis bica que, SI j avais tout d'abord demandé le comte, elle aurait
qu 11 n était pas chez Im. La confiance parfaite avec Jaquelle je lui remis ma carte parut l'étourdir completment. Apres m'avoir examiné dans son trouble, d'un ai. eliare, la pauvre fille porta mon message à l'intérieur
la Mie étoile dans le jardin.
Au bout d'une minute, ou à peu près, elle reparut bon ,„,„,3 ^,3„^^j,^;j ^^^.,1^ compliments; seraMe
«...oz bon pour mentionner lobjel de ma visite? . - Mil e
compliments, à mon tour, répondis-je, et veuillez dire à votre maître que l'objet de ma visite doit se traiter avec lui seul... De nouveau, elle me quitta, — revint de nouveau, — et, cette fois, me pria d'entrer.
Je la suivis à l'instant même. La seconde d'après, je pénétrais chez le comte.
Il n'y avait point de lustre dans le vestibule; mais, à la clarté douteuse de la chandelle de cuisine que le domestique avait montée pour m'éclairer, je vis une dame d'un certain âge sortir à petit bruit d'une des chambres du fond, au rez-de-chaussée. Comme j'entrais sous le vestibule, elle me jeta un regard de vipère, mais ne prononça pas une parole, et monta lentement à l'étage supérieur, sans me rendre le salut que je lui avais adressé. J'avais assez lu le « Journal de Marian » pour reconnaître en celte personne, sans risque d'erreur, madame la comtesse Fosco. '
La fille de service me conduisit vers la pièce que la comtesse venait de quitter. En y entrant, je me trouvai face à face avec le comte.
Il avait encore son costume de soirée, à l'exception de l'habit, négligemment jeté sur le dossier d'un fauteuil. Ses manches de chemise élaient relevées au-dessus du poignet, — mais non plus haut. D'un côté, il avait près de lui un sac de nuit; de l'autre, une caisse. Des livres, des papiers, des effets d'habillement étaient éparpillés dans la chambre. Sur une table, à côté de la porte, était installée la cage, si souvent décrite par Marian, où il logcjiit ses petites souris blanches. Les serins et le kakatoès habitaient sans doute quelque autre pièce. Lui-même était assis devant la caisse, qu'il s'occupait à garnir, et à mon ' entrée, il se leva pour me recevoir, tenant quelques papiers à la main. Sa figure gardait encore des traces bien
évidentes de la commotion qu'il avait subie à l'Opéra. Ses joues chargées d'embonpoint, semblaient avoir perdu de leur ferme consistance; ses yeux, d'un gris froid, indiquaient, par leur mobilité, une vigilance furtive. Sa voix, sa physionomie, ses façons trahissaient à l'envi la même soupçonneuse méfiance, tandis qu'il avançait d'un pas audevant de moi, et m'invitait, avec une courtoisie glaciale, à prendre un fauteuil.
— Vous venez ici pour affaire, monsieur? me dit-il. Je suis vraiment embarrassé pour deviner de quelle affaire il peut être question entre nous...
La curiosité qui se révélait très-ouvertement dans les regards que, tout en parlant, il tenait obstinément fixés sur mon visage, me donna l'assurance que, naguère, à l'Opéra, j'avais complètement échappé à son attention. Pesca s'était d'abord offert à ses yeux; et de ce moment à celui où il avait quitté la salle, il n'avait pas vu autre chose. Mon nom avait dû nécessairement lui suggérer que je venais le trouver dans des vues hostiles; — mais, jusque-là, il semblait ignorer de la manière la plus absolue quelle était au juste la nature de ma mission.
— Je suis fort heureux de vous rencontrer ici, ce soir, lui dis-je. Vous paraissez vous disposer à quelque voyage.
— Est-ce que votre affaire et mon voyage ont quelque rapport l'un avec l'autre?
-- Cela pourrait être, à certains égards.
— Et à quels égards, s'il vous plaît? Sauriez-vous où je dois me rendre?
• — Non. Je sais seulement pourquoi vous quittez Londres...
Avec la rapidité de la pensée, il se glissa derrière moi, ferma la porte de la chambre, et mit la clef dans sa poche.
— Vous et moi, monsieur Hartright, me dit-il, nous nous connaissons à merveille de réputation. N'auriez-vous pas jréfléchi, par hasard, en me venant trouver dans cette imaison, que je ne suis pas précisément un homme à traii^r par-dessous la jambe.
3o8 LA FEMME EN BLANC
— En effet, répliquai-je, j'ai songé à cela. Aussi ne suis-je point venu avec de pareilles intentions. Je compte traiter avec vous une affaire de vie ou de mort, — et si cette porte, que vous venez de fermer, s'ouvrait en ce moment toute grande, rien de ce que vous pourriez dire ou faire ne me persuaderait d'en franchir le seuil...
A ces mots, je pénétrai plus avant dans la chambre, et je restai debout en face de lui, sur l'épaisse natte étendue devant le foyer. Il établit un fauteuil en travers de la porte, et s'y installa, le bras gauche étendu sur la table. La cage aux souris blanches était près de lui, et quand ce bras énorme ébranla la table en s'y posant, les pauvres petites bêles, quittant leur dortoir, vinrent lorgner leur maître par les interstices du grillage aux couleurs éclatantes.
— Une affaire de vie ou de mort, répéta-t-il, se parlant à lui-même. Ces paroles sont peut-être plus sérieuses que vous ne pensez. En somme, que voulez-vous dire?
— Ce que je dis, et pas autre chose...
Une épaisse transpiration commençait à humecter s-on large front. Sa main gauche, à la dérobée, glissait le long des bords de la table. Cette table avait un tiroir fermant à clef; la clef se trouvait dans la serrure. Son index et son pouce se placèrent sur l'anneau de la clef, mais sans la faire tourner encore.
— Vous savez pourquoi je quitte Londres? continua-t-il. Veuillez donc, s'il vous plaît, me dire la raison de mon départ... Tout en parlant, il tournait doucement la clef; — le tiroir, désormais, était ouvert.
— Je puis faire mieux que cela, lui répondis-je;-je puis, si vous le voulez, vous montrer cette raison.
— Mêla montrer! Comment?
— Vous avez ôté votre habit, lui dis-je. Relevez la manche de votre chemise sur votre bras gauche, et vous y verrez ce que je vous annonce...
Les mêmes teintes, livides et plombées, que j'avais vues, au théâtre, passer sur son visage, s'y montrèron de nouveau. Le funeste éclat de ses yeux arrivait, droite fixe, sur les miens. Il ne dit pas un mot. Sa main gauciic
(■("[HMuInnt, OLivril IciUciiieiU le liroir do la lablo et s'y i;lissa sans bruit. Le rroUcmont de quelque objet pesant (|u'il y remuait sans que je pusse le voir, bruit un instant, puis cessa. Le silence qui suivit fut tellement complet que l'imperceptible grignolement des souris blanches (|ui mordillaient les fils de Jer de leur prison arrivait distinctement jusqu'à mes oreilles.
Ma vie ne tenait qu'à un fil, — et je le savais. A ce moment suprême, je pensais avec son esprit, je touchais avec ses doigts;— je savais parfaitement; comme si je l'eusse vu, ce que le tiroir dérobait à mes yeux.
— Ne vous pressez pas, lui dis-je. Vous avez fermé la porte; — vous voyez que je ne bouge, point; — vous voyez que mes mains sont vides. Ne vous pressez pasl j'ai encore quelque chose à dire.
— Vous en avez dit assez, répliqua-t-il avec une tranquillité soudaine, si peu naturelle et si effrayante qu'elle tne porta sur les nerfs, comme n'aurait pu le faire aucun éclat de violence... Permettez-moi, je vous prie, de me recueillir un moment. Devinez -vous à quoi je pense?
— Peut-être bien.
— Je me demande, reprit-il avec une tranquillité parfaite, si je dois ajouter au désordre de cette chambre, en dispersant votre cervelle autour de la cheminée...
Eussé-je bougé, dans ce moment, je lisais sur sa physionomie qu'il aurait, sans balancer, exécuté sa menace.
— Je vous conseille, lui répliquai-je à mon tour, de lire, avant que celte question soit finalement décidée, deux lignes écrites que j'ai sur moi...
■ Cette proposition parut exciter sa curiosité. Il y adhéra par un mouvement de tête.
Je lirai de mon portefeuille l'accusé, de réception que m'avait envoyé Pcsca; sans faire un pas, je le tendis au comte, et repris ensuite, devant la cheminée, mon attitude première.
Il lut à voix haute ce qui était écrit : « Votre lettre est ! reçue. Si je ne vous vois pas avant l'heure indiquée, je l romprai le cachet au coup de l'horloge. »
Pour un autre homme dans sa position, ces paroles ambiguës auraient eu besoin de quelques commentaires; — le comte n'en demanda aucun. La simple lecture du reçu lui fit comprendre la précaution que j'avais prise, aussi clairement que s'il eût suivi, une à une, toutes mes démarches. L'expression de son visage changea dans l'instant, et sa main sortit du tiroir, absolument désarmée.
— Je ne ferme pas ce tiroir, monsieur Hartright, me dit-il, et je ne réponds pas que je n'aie encore à disperser votre cervelle autour de ma cheminée. Mais je suis juste, même envers mes ennemis, — et je reconnaîtrai, préalablement, que cette cervelle est d'une qualité bien supérieure à ce que je la croyais. Abordons le sujet, monsieur!... Vous avez quelque chose à me demander?
— Comme vous dites, — et je prétends l'obtenir.
— A condition?...
— Sans condition...
Sa main rentra de nouveau dans le tiroir.
— Bah! dit-il, nous tournons dans un cercle sans issue, et revoilà fort compromise cette cervelle subtile dont nous parlions. Le ton que vous prenez, monsieur, est d'une imprudence déplorable : — modérez-le sur l'heure, je vous prie! Le danger que je cours à vous abattre là où vous êtes, est moindre à mes yeux que celui auquel je m'exposerais en vous laissant sortir de cette maison, si ce n'est à des conditions dictées et ratifiées par moi. Ce n'est plus à mon regrettable ami que vous avez maintenant affaire; •— vous êtes en face de Fosco! Si les vingt existences de vingt messieurs Hartright formaient autant de degrés que j'eusse à franchir pour me tirer d'affaire, je mettrais le pied sur toutes les vingt, soutenu par mon indifférence subhme, à laquelle un calme impénétrable fait équilibre. Si vous tenez à vivre, portez-moi respect! Avant que vous repreniez la parole, je vous somme de répondre à trois questions. Prêtez-y l'oreille; — elles sont nécessaires à cette entrevue. Répondez-y; — elles « me > sont nécessaires... Il leva un doigt de sa main droite : — Première question ! dit-il. Vous êtes venu ici, muni de
LA l KMMI-: KN liLAlNli
îenseignoincnls qui peuvent être exacts ou qui peuvent être mensongers; — où vous les êles-vous procurés?
— Je ne vous le dirai point.
— N'importe: je saurai bien le découvrir. Si ces renseignements sont exacts, — remarquez bien que j'appuie
I très-expressément sur le mot « si », — c'est par une trahison, ou de vous ou de quelqu'aulre, que vous avez été mis à même d'en venir faire ici l'objet d'un marché quelconque. Je noie cette circonstance, pour m'en servir plus lard, dans ma mémoire qui n'oublie rien, et je continue... Il leva un autre doigt; — Seconde question 1 Ces lignes que vous m'avez invité à lire, ne portent point de signature. Qui les a écrites?
— Un homme sur lequel j'ai toute raison de compter, et que vous avez, vous, toute raison de craindre...
Ma réponse produisit sur lui quelque eiïet. J'entendis frémir sa main gauche dans le tiroir.
— - Combien de temps me donnez-vous, demanda-t-il, posant cette troisième question d'un ton plus calme, avant que « le cachet ne soit rompu au coup de l'horloge ! »
— Tout le temps nécessaire, lui répondis-je, pour que vous en veniez à mes fins.
— Soyez un peu plus explicite, monsieur Hartright. A quelle heure l'horloge doit-elle sonner?
— A neuf heures, demain matin.
— A neuf heures, demain malin? Fort bien; je comprends maintenant. Le piège est calculé de manière à ce que je n'aie pas le temps de faire viser mes passeports et de quitter Londres. Je suppose que vous ne me trompez pas, et que l'heure ne sera pas devancée? Nous aviserons à cela tout à l'heure; — je puis vous garder ici comme otage, et traiter avec vous de manière à faire revenir votre lettre avant que vous n'ayiez congé de vous en aller. En attendant, soyez assez bon, maintenant, pour me faire connaître vos exigences.
— Je vais vous les dire. Elles sont simples et ne nous tiendront pas longtemps/ Vous savez quels intérêts je re-
' présente ici ?..,
Il sourit avec un calme suprême, et, accompagnant ses paroles d'un geste négligent de sa main droite: — Je veux bien hasarder une conjecture, dit-il avec l'accent de la raillerie; ce sont, naturellement, les intérêts d'une belle dame.
— Les intérêts de ma femme, interrompis-je brusquement.
Pour la première fois, depuis que nous étions en pré-, sence, le visage de ce grand comédien exprima un sentiment vrai; — celui d'une profonde surprise. Je pus m'assurer, à partir de ce moment, qu'il me jugeait infiniment moins redoutable. Il referma immédiatement le tiroir, croisa les bras sur sa poitrine, et prêta Toreille à mes paroles avec un sourire d'attention railleuse.
— Vous en savez assez, continuai-je, sur les recherches auxquelles je me suis livré depuis plusieurs mois, pour n'ignorer point qu'il serait parfaitement inutile de nier devant moi des faits évidents. Vous vous êtes rendu coupable d'une infâme conspiration, et votre mobile a été le gain d'une fortune de dix mille livres...
11 n'ouvrit point la bouche; mais une misérable anxiété rappela le sombre nuage qui naguère planait sur sa physionomie redevenue souriante.
— Gardez vos prolits, lui dis-je (son visage immédiatement s'éclaira de nouveau, et ses yeux de plus en plus ouverts me contemplaient avec une surprise croissante), je ne suis pas venu me déshonorer en vous marchandant un argent qui est déjà passé par vos mains, et dont on a fait le salaire d'un crime ignoble...
— Doucement, monsieur Hartright. Vos traquenards moraux sont, en Angleterre, d'un usage excellent. Veuillezles garder pour vous et vos compatriotes. Celte somme de dix mille livres formait le montant d'un legs en faveur de ma femme, inscrit dans le testament de feu M. Fairlie. Plaçons la question sur ce terrain, et je la discuterai, si vous y tenez. Néanmoins, pour un homme doué comme je le suis, c'est là un sujet déplorablemcnt sordide. Je préfère n'y pas insister. Je vous convie à reprendre la discussion du traité que vous m'offrez... Que demandez-vous?
— En premier lieu, je demande un aveu complet de la ronspiraîion, écrit et signé par vous en ma présence...
Il leva encore un doigt; — Un! dit-il, m'arrctant là "^n instant, avec l'attention soutenue d'un homme pratique.
— En second lieu, je demande une preuve, indépendamment de voire affirmation personnelle, qui établisse clairement à quelle date ma femme a quitté Blackwatep-r Park pour se rendre à Londres.
-T- Oui-dà! remarqua-l-il tranquillement; vous savez mettre le doigt sur la plaie... Et ensuite?... Pas autre chose?
— Pas autre chose, pour le moment.
— Fort bien! vous avez exposé vos conditions; maintenant, écoulez les miennes : la responsabilité que j'encours en avouant ce qu'il vous plaît d'appeler « une conspiration », est peut-être, en somme, un peu moins lourde que celle dont je me chargerais si je vous étendais mort sur ce tapis. Ainsi donc, disons que j'accepte votre proposition^ — aux conditions que je vais poser. Le document que vous voulez de moi sera rédigé; la preuve irréfragable vous sera fournie. Je suppose, en effet,, que vous regarderez comme telle une lettre de feu mon regrettable ami, écrite, signée, datée par lui-même, et iirinformant du jour et de l'heure où sa femme devait arriver à Londres. Je puis vous donner cette lettre. Je puis également vous adresser à l'homme à qui j'ai loué In voiture dans laquelle j'allai chercher à la station, le jour où elle arriva, la personne qui m'honorait de sa visite; — les registres de ce trafiquant vous fourniront votre date, en supposant même que le cocher qui m'a conduit ne vous soit pour cela d'aucun secours. Tout ceci, je puis le faire, et je le ferai, moyennant conditions. Je les détaille. Condition première: madame Fosco et moi nous quittons cette maison, à telle heure et de telle façon qu'il nous plaira, sans aucun obstacle quelconque de votre part. Seconde condition : vous attendez ici, en ma compagnie, l'arrivée de mon agent qui vient à sept heures du
malin m'aider à mettre mes alïaires en règle. Vous lui remettrez un ordre écrit, en vertu duquel le détenteur de votre pli cacheté devra immédiatement s'en dessaisir. Vous restez près de moi jusqu'à ce que mon agent ait remis en mes mains cette lettre intacte; et vous m'accordez ensuite una pleine demi-heure pour quitter la maison; après quoi, vous reprenez votre entière liberté d'action, et vous vous en allez où bon vous semble. Condition troisième : vous me donnerez la satisfaction due à un gentleman, pour vous être indiscrètement mêlé de mes afTaires particulières, et aussi pour le langage dont vous vous êtes permis de vous servir, vis-à-vis de moi, dans le cours de cette conférence. Le jour et le lieu, — à l'étranger, bien entendu, — vous seront indiqués par une lettre de ma main, dès que je serai en sûreté sur le continent; et cette lettre renfermera une bandelette de papier mesurant exactement la longueur de mon épée. Telles sont mes conditions. Faites-moi savoir si vous les acceptez, -- oui ou non...
Le mélange extraordinaire, dans cette harangue, de décision prompte, de prévoyance rusée, et de charlatanisme fanfaron m'éblouit un moment, mais pas davantage. La seule question à considérer était de savoir s'il m'était ou non loisible de me procurer les moyens d'établir l'identité de Laura, au prix oîi ils m'étaient olTerts, c'est-à-dire en laissant échapper impuni le misérable qui l'en avait dépouillée. Je savais bien que, tendant à faire rentrer ma femme, sous son vrai nom, dans la résidence natale d'où elle avait été chassée comme coupable d'imposture, et à faire effacer le mensonge qui profanait encore le tombeau de sa mère, j'agissais en vertu d'un motif bien autrement pur, bien autrement dégagé de touto mauvaise passion que lorsque, dans le principe, des idées de vengeance venaient se mêler à mes desseins réparateurs. Et cependant, je ne puis dire en toute franchise que mes convictions morales fussent assez fortes en ellesmêmes, pour trancher le débat intérieur auquel j'étais livré. Le souvenir de la mort de sir Percival vint heureusement à leur secours. Par quelle imposante intervention.
à l'heure suprême, j'avais vu arracher de mes faibles mains, en celte occasion^ le soin de la rétribution vengeresse! et dans cette ignorance de l'avenir, lot commun de tous les mortels, de quel droit pouvais-je regarder comme certain que cet homme échapperait au châtiment par cela seul que je l'aurais laissé m'échapper? J'envisageai peut-être ces choses avec la superstition inhérente à ma nature, peut-être aussi avec un sentiment plus élevé, plus digne de moi. Il était certainement assez dur, quand, après de longs elTorts, je le tenais dans ma main, d'ouvrir cette main victorieuse; mais je sus me contraindre à ce sacrifice. En termes plus clairs, je résolus de ne me laisser guider que par un motif d'ordre supérieur, et sur lequel je ne pouvais m'abuser : mon dévouement à la cause de Laura et de la vérité.
— J'accepte vos conditions, lui dis-je, à une seule réserve près, que je stipule en ma faveur.
— Et quelle peut être cette réserve? me demandât-il.
— Elle a trart au pli cacheté, lui répondis-je. J'exige que vous le détruisiez sans l'ouvrir, en ma présence, aussitôt qu'il aura été placé dans vos mains...
J'avais pour but unique, en stipulant qu'il en serait ainsi, d'empêcher qu'il n'emportai au dehors la preuve écrite des confidences que Pesca m'avait faites. Ces confidences, il devait nécessairement les deviner, dès le lendemain matin, quand je donnerais à son agent l'adresse indispensable. Mais, — alors même qu'il tenterait cette dénonciation périlleuse, — il ne pouvait, armé de son seul témoignage, en faire aucun usage dont j'eusse lieu d'être, le moins du monde, alarmé pour le compte de Pesca,
— J'admets votre réserve, répondit-il, après avoir pesé gravement la question pendant une minute ou deux. Ce n'est pas la peine de disputer là-dessus; la lettre sera détruite aussitôt après m'avoir été remise...
A ces mots, il se leva du fauteuil oii jusqu'alors il était resté assis en face de moi. Il paraissait, non sans quelqu'efibrt, débarrasser sa pensée des anxiétés qui
avaient pesé sur elle dans le cours de l'entretien que nous venions d'avoir : — Oufl s'écria-t-il, étirant ses bras avec un plaisir évident. L'escarmouche a été chaude, et d'un bout à l'autre. Asseyez- vous, monsieur Hartright! Nous sommes destinés à nous rencontrer plus tard, en qualité d'ennemis mortels; — en attendant, comme de vrais « gentlemen », sachons nous montrer courtois l'un pour l'autre... Souffrez que je prenne la liberté d'appeler ma femme!...
Il tira les verroux et ouvrit la porte : — Éléonorl criat-il de sa voix profonde. La dame à face de vipère entra sur-le-champ: — Madame Fosco!... M. Hartrightl dit le comte, nous présentant l'un à l'autre avec une dignité pleine d'aisance... — Mon ange, continua-t-il, s'adressant à sa femme, vos laborieux emballages vous laisseront-ils le loisir de me faire un peu de café bien fort? J'ai à écrire quelque chose pour M. Hartright, et désirant ne pas rester au-dessous de moi-môme, je voudrais être en pleine possession de toutes mes ressources intellectuelles...
Madame Fosco inclina deux fois la tête; — la première vers moi, d'un air hautain, — la seconde vers son mari, dans une altitude soumise; — puis elle se glissa hors do la chambre. '
Le comte se rapprocha d'un bureau placé près de la fenêtre. Il ouvrit son écritoire, d'où il tira plusieurs cahiers de papier et un paquet de plumes d'oie. Il éparpilla celles-ci sur la table, de façon à ce que sa main les rencontrât de tous côtés quand il en aurait besoin; ensuite, il coupa son papier en longues bandes étroites, selon l'usage des improvisateurs de la presse périodique : — J'entends faire de ceci un document remarquable, dit-il en me regardant par-dessus l'épaule, tandis qu'il entassait et numérotait ces feuillets encore vierges. J'ai la grande habitude des compositions littéraires. Une des plus rares qualités intellectuelles qu'un homme puisse posséder est le don précieux de classer ses idées. Privilège immense! J'en suis investi. Et vous, monsieur?...
Il parcourut la chambre en long et en large jusqu'à
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l'arrivée du calé qu'il avait commandé, se fredonnant à lui-même quehiues passages d opéra, et de temps en \emps se frappant le front de sa main ouverte, comme pour indiquer les moments oij le classement de ses idées rencontrait quelque obstacle. L'audace inouïe avec laquelle il s'emparait de la situation où je l'avais placé, pour en faire le piédestal de sa vanité toujours proie à s'étaler aux regards, m'élonnait malgré moi, et pour ainsi dire de haute lutte. Malgré le sincère dégoût que cet homme me faisait éprouver, la force prodigieuse de son caractère, alors même i::|u'elle se manifestait de la façon la plus triviale, m'impressionnait en dépit de moimême.
Madame Fosco, en personne, apporta le café. Il lui baisa la main par manière de remerciement, et la recon- .duisit jusqu'au seuil de la porte; puis il revint se verser une tasse de café, qu'il emporta sur le bureau. ,
— Vous en offrirai-je, monsieur Harlrightl dit-il avant de s'asseoir.
Et comme je refusais •
— Comment, dit-il avec gaieté, vous avez peur du poison? Certes, ajouta-t-il en s'installant devant le bureau, le génie anglais, dans sa sphère plus ou moins bornée, ne manque pas de valeur; mais il a un grave défaut, — c'est de porter la précaution là où elle n'a que faire...
Il trempa sa plume dans l'encre, plaça devant lui la première bande de son papier que sa large main plaqua bruyamment sur le bureau, s'éclaircit la voix comme s'il allait chanter, et commença son travail. Il écrivait à grand bruit et fort vite, en caractères si gros et si hardis qu'il arrivait au bas de chaque feuillet deux minutes à peine après avoir tracé la première ligne. A mesure qu'il en terminait un, il le lançait derrière lui, de côté ou d'autre, pour en débarrasser le bureau. Quand sa première plume fut fatiguée, il la jeta aussi sur le parquet, et saisit au 1 hasard une de celles qui étaient éparses autour de lui.
Bande après bande, par douzaines d'abord, puis par - cinquantaines et par centaines, tombèrent successivei ment derrière son épaule, à sa droite et à sa gauche^
jusqu'à ce qu'il se trouvât englouti dans cette espèce d'avalanche amoncelée autour de son fauteuil. Les heures succédaient aux heures, — je continuai à veiller, assis, tandis qu'il continuait à écrire, assis comme moi. Jamais il ne s'arrêtait, si ce n'est, de temps à autre, pour avaler une gorgée de café; puis, quand il n'y en eut plus, pour se frapper le front par un mouvement inspiré. Une (leure, puis deux heures, puis trois, puis quatre sonnèrent l'une après l'autre, et la neige de petits papiers ne cessait de s'abattre autour de lui; et la plume infatigable grattait incessamment les pages du haut en bas; et le blanc chaos de manuscrit s'élevait, et s'élevait encore, aux pieds du fauteuil. A quatre heures du matin, j'entendis tout à coup un grincement de plume accompagné de quelques éclaboussures, le tout indiquant le paraphe mirifique dont la signature du comte était ornée. — Bravo ! s'écria-t-il, bondissant hors du fauteuil avec l'activité d'un jeune homme,' et m'adressant un hardi regîard qu'accompagnait le sourire de l'orgueil triomphant.
Voilà qui est fini, monsieur Hartright! m'annonçat-il en apphquant sur sa large poitrine un coup de poing réparateur; fini à ma satisfaction profonde, — et à votre profonde surprise, j'ose le croire, quand vous lirez ce qui est écrit là. Le sujet me semble épuisé; mais l'homme, — Fosco, — ne l'est pas encore. Je vais procéder au classement de ces feuilles et à leur lecture, celle-ci très-expressément réservée à vos oreilles, et à elles seules. Quatre heures viennent de sonner? A merveille! Arrangement, révision, lecture, de quatre à cinq. Un petit somme pour me remettre, de cinq à six. Dernières préparations, de six à sept. De sept à huit, l'aûaire de Vagent. A huit heures, en route. Voilà le programme!...
Il s'assit, à ces mots, sur ses talons, par terre, au milieu de ses papiers; armé d'un poinçon et d'un morceau de licelle, il les mit en ordre et les féunit; puis il les revisa, et en tète de la première page, prit soin d'inscrire tous les titres honorifiques qui relevaient à ses yeux son mérite personnel; enfin, il me lut le manuscrit, à voix haute, avec une emphase théâtrale et une profusion de
gestes non moins dignes de la scène. Le lecteur sera bientôt à même de se faire une opinion sur ce document. Tout ce que j'en veux dire ici, c'est qu'il répondait parfaitement à mes vues.
Il écrivit ensuite pour moi l'adresse de son loueur de voitures, et me remit la lettre de sir Percival. Elle était datée du Ilampshirc, le 25 juillet; et elle annonçait, pour le 26, l'arrivée de « lady Glyde » à Londres. Ainsi le même jour (25), où le certificat du médecin attestait qu'elle avait succombé à Sainl-John's Wood, le témoignage de sir Percival lui-même établissait qu'elle était vivante à Blackwaler, et se préparait à voyager le lendemain. Qu'on obtînt une fois du loueur de voitures la preuye que ce voyage s'était accompli, et il ne manquait plus rien à notre démonstration.
— Cinq heures et quart! dit le comte en regardant à sa montre. Le moment est venu de réparer mes forces par un petit somme. Vous avez pu remarquer, monsieur Hartright, que je ressemble, de ma personne, au grand Napoléon. J'ai aussi, de cet homme immortel, la faculté de dormir quand je veux. Veuillez me permettre de m'absenler un instant. Je vais convoquer madame Fosco pour charmer votre solitude...
Sachant aussi bien que lui qu'il convoquait madame Fosco afin de s'assurer que je ne profiterais pas de son sommeil pour quitter la maison, je me gardai bien de lui répondre, et m'occupai de réunir en dossier les papiers qu'il venait de me remettre.
La dame arriva bientôt, aussi froide, aussi pâle, aussi venimeuse que jamais : — Veuillez, mon ange, dit le comte, distraire de votre mieux M. Hartright!... Il lui avança un fauteuil, pour la seconde fois il lui baisa la main, alla s'étendre sur un sopha, et, en moins de trois minutes, se trouva plongé dans un sommeil aussi paisible, aussi plein de béatitude que celui de l'homme le plus vertueux dont se puisse constater l'existence.
Madame Fosco prit un livre sur la table, — s'assit, — et me regarda fixement, avec toute la malice vindicative d'une femme qui n'oubUait et ne pardonnait jamais.
— J'ai prêté l'oreille à votre conversation avec mon mari, dit-elle. Si j'eusse été à sa place, je vous aurais, « moi, » étendu mort devant celte cheminée...
A ces mots, elle ouvrit son livre et ne jeta plus un regard sur moi, ne m'adressa plus la parole, depuis ce moment jusqu'à celui ou son mari s'éveilla.
Il ouvrit les yeux et quitta sa couche improvisée une heure juste après s'y être étendu pour dormir.
— Je me sens tout à lait rafraichi, remarqua-t-il. Eléonor, ma bonne, tout le monde est-il prêt, là-haut? A merveille. Il ne me faut pas plus de dix minutes pour achever ici mes petits paquets; — dix minutes de plus, et je serai en costume de voyage. Que restera-t-il à lairo, avant l'arrivée de notre agent?... Il parcourut la chambre du regard et avisa la cage qui renfermait ses souris blanches : — Ah ! s'écria-t-il, avec une sorte de gémissement, encore des sympathies à immoler ! Mes innocentes petites amies! les enfants de mon adoption! que vais-je donc faire d'elles?... Provisoirement, nous allons voyager sans cesse; — moins nous aurons de bagages, plus alertes nous serons. Mon kakatoès, mes serins, mes petites souris, — qui aura soin d'eux quand ils auront perdu leur bon papa !...
Il arpentait la chambre, perdu dans ses pensées. Il îivait écrit, sans sourciller, l'aveu de ses crimes; mais la question bien autrement importante de savoir ce qu'il ferait de sa ménagerie le jetait dans un trouble, dans une inquiétude manifestes. Après mûres réflexions, il alla tout à coup se rasseoir devant le bureau.
— Une idée! s'écria-t-il. Je ferai hommage à cetle métropole de mes canaris et de mon kakatoès; — mon agent sera chargé de les offrir, en mon nom, au Jardin géologique de Londres. Le document officiel destiné à les cataloguer va être immédiatement rédigé...
Il se mit à écrire, en effet, répétant chaque mot à mesure qu'il tombait de sa plume. '
« Numéro 1. Kakalocs d'un plumage exceptionnel : il attirera de lui-même les spectateurs de bon goût. Numéro 2. Serins des Canaries, sans pareils pour rinteUigence et
1q vivacité : dignes des jardins d'Édcn, ils le sont aussi du jardin de Regent's-Park. Hommage à la zoologie britannique, oITert par Fosco... »
La plume grinça et cracha de nouveau; le splendide paraphe couronnait la signature du donateur.
— Et les souris, comte? dit madame Fosco. Les souris n'y sont pas comprises...
Il quitta le bureau, saisit la main de sa femme, et la plaça sur son cœur :
-— Éléonor, dit-il avec solennité, toute résolution humaine a ses limites. Dans ce document, j'ai atteint celles de mon courage. Je ne saurais me séparer de mes souris blanches. Excusez ma faiblesse, cher ange, et allez les arranger là-haut, dans leur cabine de voyage.
— Bonté admirable ! dit madame Fosco, s'exlasiant devant son mari, et me jetant un dernier regard de vipère. Elle emporta la cage hors de la chambre, avec les plus grandes précautions.
Le comte regarda sa montre. Nonobstant le calme qu'il alTectait résolument, il lui tardait de voir arriver son employé. On avait, depuis longtemps, éteint les flambeaux, et les rayons de la matinée nouvelle venaient inonder l'appartement. Seulement à sept heures cinq minutes, on entendit sonner la cloche d'appel, et l'agent parut devant nous. C'était un étranger, porteur d'une ^jelle barbe noire.
— Monsieur Harlright ! monsieur Rubelle 1 dit le comte ious présentant l'un à l'autre. Il emmena l'agent (un espion étranger si jamais il y en eut, sa figure le disait assez), dans un coin de la chambre où il l'entretint à voix basse ; après quoi il nous laissa tête à tête. M. Rubelle, aussitôt que nous fûmes seuls, me suggéra, le plus poliment du monde, qu'il était à mes ordres, et qu'il serait flatté de recevoir mes instructions. J'écrivis pour Pesca deux lignes qui l'autorisaient à remettre au « porteur » mon enveloppe cachetée; sur cette note je plaçai l'adresse, et la délivrai à M. Rubelle.
[ L'agent attendit avec moi que son patron fût de retour - en costume de voyage. Avant de faire partir son émis-
saire, le comte examina l'adresse de ma lettre : — Je m'en doutais !... dit-il, me jetant à ces mots un regard sombre, et modifiant de nouveau, à partir de là, son attitude vis-à-vis de moi.
H acheva ses malles ; et, assis ensuite devant son bu- .eau, se mit à consulter une carte routière, à prendre des notes sur son portefeuille, le tout en regardant sa montre, de temps à autre, avec une impatience marquée. Du reste, il ne m'adressait plus une parole. L'heure de son départ se rapprochait de plus en plus, et la preuve qu'il venait d'acquérir des communications entre Pesca et moi, concentrait évidemment toute son a mention sur les mesures à prendre pour assurer sa sortie d'Angleterre.
Un peu avant huit heures, M. Rubelle revint, ayant à la main ma lettre intacte. Le comte regarda la suscription et le cachet avec le plus grand soin ; — puis il alluma une bougie, — et brûla la lettre :
— Je tiens ma promesse, dit-il ; mais cette affaire, monsieur Hartright, ne doit pas en rester là...
L'agent avait retenu à la porte le cabriolet qui lui avait servi pour sa mission. La domestique et lui s'occupèrent alors d'y charger les bagages. Madame Fosco descendit, le visage couvert d'un voile épais, et portant à la main la cabine de voyage des souris blanches. Elle ne m'adressa point la parole, et ne me regarda même pas. Le comte la conduisit jusqu'à la voiture : — Veuillez me suivre dans le corridor, me dit-il. Je puis avoir, au dernier moment, quelques recommandations à vous adresser...
Je descendis jusque sur la porte de la maison, l'agent continuant à monter la garde dans le jardin au-dessous. Le comte revint seul, et m'attirant à quelques pas dans ie corridor :
— Rappelez- vous, me dit-il à voix basse, la condition, numéro trois. Vous entendrez parler de moi, monsreur Hartright. Je réclamerai, peut-être plus tôt que vous ne le pensez, la satisfaction qui m'est due... Il s'empara de ma main, parlant ainsi, tout à fait à l'improvistc, et la secoua rudement; puis, s'étanl mis en roule vers la
porle, il s'arrêta et revint encore une l'ois vers moi.
— Un mot de plus, me dit-il en confidence... La dernière fois que j'ai vu miss Ilnlconibe, elle m'a paru amaigrie et souiïrante. Je ne suis pas sans inquiétude sur le compte de celte femme admirable. Prenez soin d'elle, monsieur ! La main sur mon cœur, je vous en supplie solennellement, prenez grand soin de miss Halcombe I...
Telles lurent les dernières paroles que j'entendis de lui. avant qu'il n'insinuât péniblement son corps énorme dans le cabriolet, qui partit au grand trot.
L'agent et moi demeurâmes quelques instants sur la porte, le regardant s'éloigner. Comme nous étions là, debout à côté l'un de l'autre, un second cabriolet déboucha au tournant de la route, un peu au-dessus de nous. 11 suivit la même direction que venait de prendre celui . du comte, et, au moment où il défilait devant la porte du jardin restée ouverte, un individu placé à l'intérieur mit la tête à la portière pour nous examiner en passant. Encore l'inconnu de l'Opéra ! — l'étranger à la cicatrice.
Pendant une demi-heure encore, monsieur, vous avez à rester ici avec moij dit M. Rubelle.
— En effet, lui répondis-je.
Et nous entrâmes dans le salon. Je n'étais pas d'humeur à causer avec l'agent, ni même à souffrir qu'il me parlât. Je pris donc les papiers que le comte avait déposés dans mes mains, et je lus la terrible histoire du com' plot, racontée par l'homme qui, après en avoir dressé le plan, en avait assuré l'exécution.
37'i LA FEMME EN BLANC
Le récit est continué par Isidor-Ottavlo-Tîaldassare Fo<co, comte du Saint-Empire romain, chevalier grand'croix de l'ordre de la Couronne de Bronze, grand maître perpétuel des Maçons Rosecroix de la Mésopotamie, attaché (comme membre hono-raire) à diverses sociétés musicales, médicales, philosophiques et philanthropiques, dans les divers États de l'Europe, etc., etc.